En ce moment, on entendit le fracas d’un équipage à chevaux fins qui

arrêtait à la grille de la Conciergerie, sur le quai, d’une manière

significative. La portière fut ouverte, le marchepied fut déplié si

vivement que toutes les personnes crurent à l’arrivée d’un grand

personnage. Bientôt une dame, agitant un papier bleu, se présenta,

suivie d’un valet de pied et d’un chasseur, à la grille du guichet.

Vêtue tout en noir, et magnifiquement, le chapeau couvert d’un voile,

elle essuyait ses larmes avec un mouchoir brodé très-ample.

Jacques Collin reconnut aussitôt Asie, ou, pour rendre son véritable

nom à cette femme, Jacqueline Collin, sa tante. Cette atroce vieille,

digne de son neveu, dont toutes les pensées étaient concentrées

sur le prisonnier, et qui le défendait avec une intelligence, une

perspicacité au moins égales en puissance à celles de la justice, avait

une permission, donnée la veille au nom de la femme de chambre de la

duchesse de Maufrigneuse, sur la recommandation de monsieur de Sérizy,

de communiquer avec Lucien et l’abbé Carlos Herrera, dès qu’il ne

serait plus au secret, et sur laquelle le chef de division, chargé des

prisons, avait écrit un mot. Le papier, par sa couleur, impliquait déjà

de puissantes recommandations; car ces permissions, comme les billets

de faveur au spectacle, diffèrent de forme et d’aspect.

Aussi le porte-clefs ouvrit-il le guichet, surtout en apercevant ce

chasseur emplumé dont le costume vert et or, brillant comme celui d’un

général russe, annonçait une visiteuse aristocratique et un blason

quasi royal.

—Ah! mon cher abbé! s’écria la fausse grande dame qui versa un torrent

de larmes en apercevant l’ecclésiastique, comment a-t-on pu mettre ici,

même pour un instant, un si saint homme!

Le directeur prit la permission et lut: _A la recommandation de Son

Excellence le Comte de Sérizy_.

—Ah! madame de San-Esteban, madame la marquise, dit Carlos Herrera,

quel beau dévouement!

—Madame, on ne communique pas ainsi, dit le bon vieux Gault.

Et il arrêta lui-même au passage cette tonne de moire noire et de

dentelles.

—Mais à cette distance! reprit Jacques Collin, et devant vous?...

ajouta-t-il en jetant un regard circulaire à l’assemblée.

La tante, dont la toilette devait étourdir le greffe, le directeur, les

surveillants et les gendarmes, puait le musc. Elle portait, outre des

dentelles pour mille écus, un cachemire noir de six mille francs. Enfin

le chasseur paradait dans la cour de la Conciergerie avec l’insolence

d’un laquais qui se sait indispensable à une princesse exigeante. Il

ne parlait pas au valet de pied, qui stationnait à la grille du quai,

toujours ouverte pendant le jour.

—Que veux-tu? Que dois-je faire? dit madame de San-Esteban dans

l’argot convenu entre la tante et le neveu.

Cet argot consistait à donner des terminaisons en _ar_ ou en _or_ en

_al_ ou en _i_, de façon à défigurer les mots, soit français soit

d’argot, en les agrandissant. C’était le chiffre diplomatique appliqué

au langage.

—Mets toutes les lettres en lieu sûr, prends les plus compromettantes

pour chacune de ces dames, reviens mise en voleuse dans la salle des

Pas-Perdus, et attends-y mes ordres.

Asie ou Jacqueline s’agenouilla comme pour recevoir la bénédiction, et

le faux abbé bénit sa tante avec une componction évangélique.

—_Addio, marchesa!_ dit-il à haute voix. Et, ajouta-t-il en se servant

de leur langage de convention, retrouve Europe et Paccard avec les

sept cent cinquante mille francs qu’ils ont effarouchés, il nous les

faut.

—Paccard est là, répondit la pieuse marquise en montrant le chasseur

les larmes aux yeux.

Cette promptitude de compréhension arracha non-seulement un sourire,

mais encore un mouvement de surprise à cet homme, qui ne pouvait être

étonné que par sa tante. La fausse marquise se tourna vers les témoins

de cette scène en femme habituée à se poser.

—Il est au désespoir de ne pouvoir aller aux obsèques de son enfant,

dit-elle en mauvais français, car cette affreuse méprise de la justice

a fait connaître le secret de ce saint homme!... Moi, je vais assister

à la messe mortuaire. Voici, monsieur, dit-elle à monsieur Gault, en

lui donnant une bourse pleine d’or, voici pour soulager les pauvres

prisonniers...

—Quel _chique-mar_! lui dit à l’oreille son neveu satisfait.

Jacques Collin suivit le surveillant qui le menait au préau.

Bibi-Lupin, au désespoir, avait fini par se faire voir d’un vrai

gendarme, à qui, depuis le départ de Jacques Collin il adressait des

hem! hem! significatifs, et qui vint le remplacer dans la chambre

du condamné. Mais cet ennemi de Trompe-la-Mort ne put arriver assez

à temps pour voir la grande dame, qui disparut dans son brillant

équipage, et dont la voix, quoique déguisée, apportait à son oreille

des sons rogommeux.

—Trois cents _balles_ pour les détenus!... disait le chef des

surveillants en montrant à Bibi-Lupin la bourse que monsieur Gault

avait remise à son greffier.

—Montrez, monsieur Jacomety, dit Bibi-Lupin.

Le chef de la police secrète prit la bourse, vida l’or dans sa main,

l’examina attentivement.

—C’est bien de l’or!... dit-il, et la bourse est armoiriée! Ah! le

gredin, est-il fort! est-il complet! Il nous met tous dedans, et à

chaque instant!... On devrait tirer sur lui comme sur un chien!

—Qu’y a-t-il donc? demanda le greffier en reprenant la bourse.

—Il y a que cette femme doit être _une voleuse_!... s’écria Bibi-Lupin

en frappant du pied avec rage sur la dalle extérieure du guichet.

Ces mots produisirent une vive sensation parmi les spectateurs, groupés

à une certaine distance de monsieur Sanson, qui restait toujours

debout, le dos appuyé contre le gros poêle, au centre de cette vaste

salle voûtée, en attendant un ordre pour faire la toilette au criminel

et dresser l’échafaud sur la place de Grève.

En se retrouvant au préau, Jacques Collin se dirigea vers ses _amis_ du

pas que devait avoir un habitué du _pré_.

—Qu’as-tu sur le casaquin? dit-il à La Pouraille.

—Mon affaire est faite, reprit l’assassin que Jacques Collin avait

emmené dans un coin. J’ai besoin maintenant d’un _ami sûr_.

—Et pourquoi?

La Pouraille, après avoir raconté tous ses crimes à son chef, mais

en argot, lui détailla l’assassinat et le vol commis chez les époux

Crottat.

—Tu as mon estime, lui dit Jacques Collin. C’est bien travaillé; mais

tu me parais coupable d’une faute.

—Laquelle?

—Une fois l’affaire faite, tu devais avoir un passe-port russe,

te déguiser en prince russe, acheter une belle voiture armoiriée,

aller déposer hardiment ton or chez un banquier, demander une lettre

de crédit pour Hambourg, prendre la poste, accompagné d’un valet

de chambre, d’une femme de chambre et de ta maîtresse habillée en

princesse; puis, à Hambourg, t’embarquer pour le Mexique. Avec deux

cent quatre-vingt mille francs en or, un gaillard d’esprit doit faire

ce qu’il veut, et aller où il veut, _sinve_!

—Ah! tu as de ces idées-là, parce que tu es le _dab_!... Tu ne perds

jamais la _sorbonne_, toi! Mais moi.

—Enfin, un bon conseil dans ta position, c’est du bouillon pour un

mort, reprit Jacques Collin en jetant un regard fascinateur à son

_fanandel_.

—C’est vrai! dit avec un air de doute La Pouraille. Donne-le-moi

toujours, ton bouillon; s’il ne me nourrit pas, je m’en ferai un bain

de pieds...

—Te voilà pris par _la Cigogne_, avec cinq vols qualifiés, trois

assassinats, dont le plus récent concerne deux riches bourgeois... Les

jurés n’aiment pas qu’on tue des bourgeois... Tu seras _gerbé à la

passe_, et tu n’as pas le moindre espoir!...

—Ils m’ont tous dit cela, répondit piteusement La Pouraille.

—Ma tante Jacqueline, avec qui je viens d’avoir un petit bout de

conversation en plein greffe, et qui est, tu le sais, _la mère aux

Fanandels_, m’a dit que _la Cigogne_ voulait se défaire de toi, tant

elle te craignait.

—Mais, dit La Pouraille avec une naïveté qui prouve combien les

voleurs sont pénétrés du _droit naturel_ de voler, je suis riche à

présent, que craignent-ils?

—Nous n’avons pas le temps de faire de la philosophie, dit Jacques

Collin. Revenons à ta situation...

—Que veux-tu faire de moi? demanda La Pouraille en interrompant son

_dab_.

—Tu vas voir! un chien mort vaut encore quelque chose.

—Pour les autres! dit La Pouraille.

—Je te prends dans mon jeu! répliqua Jacques Collin.

—C’est déjà quelque chose!... dit l’assassin. Après?

—Je ne demande pas où est ton argent, mais ce que tu veux en faire?

La Pouraille espionna l’œil impénétrable du _dab_, qui continua

froidement.

—As-tu quelque _largue_ que tu aimes, un enfant, un _fanandel_ à

protéger? Je serai dehors dans une heure, je pourrai tout pour ceux à

qui tu veux du bien.

La Pouraille hésitait encore, il restait au port d’armes de

l’indécision. Jacques Collin fit alors avancer un dernier argument.

—Ta part dans notre caisse est de trente mille francs, la laisses-tu

aux _fanandels_, la donnes-tu à quelqu’un? Ta part est en sûreté, je

puis la remettre ce soir à qui tu veux la léguer.

L’assassin laissa échapper un mouvement de plaisir.

—Je le tiens! se dit Jacques Collin. —Mais ne flânons pas,

réfléchis?... reprit-il en parlant à l’oreille de La Pouraille. Mon

vieux, nous n’avons pas dix minutes à nous... Le procureur général va

me demander et je vais avoir une conférence avec lui. Je le tiens, cet

homme, je puis tordre le cou à la _Cigogne_! je suis certain de sauver

Madeleine.

—Si tu sauves Madeleine, mon bon _dab_, tu peux bien me...

—Ne perdons pas notre salive, dit Jacques Collin d’une voix brève.

Fais ton testament.

—Eh bien! je voudrais donner l’argent à la Gonore, répondit La

Pouraille d’un air piteux.

—Tiens!... tu vis avec la veuve de Moïse, ce juif qui était à la piste

des _rouleurs_ du midi? demanda Jacques Collin.

Semblable aux grands généraux, Trompe-la-Mort connaissait admirablement

bien le personnel de toutes les troupes.

—C’est elle-même, dit La Pouraille excessivement flatté.

—Jolie femme! dit Jacques Collin qui s’entendait admirablement à

manœuvrer ces machines terribles. La _largue_ est fine! elle a de

grandes connaissances et _beaucoup de probité_! c’est une _voleuse_

finie. Ah! tu t’es retrempé dans la Gonore! c’est bête de se

fait _terrer_ quand on tient une pareille _largue_. Imbécile! il

fallait prendre un petit commerce honnête, et vivoter!... Et que

_goupine-t-elle_?

—Elle est établie rue Sainte-Barbe, elle gère une maison...

—Ainsi, tu l’institues ton héritière? Voilà, mon cher, où nous mènent

ces gueuses-là, quand on a la bêtise de les aimer...

—Oui, mais ne lui donne rien qu’après ma culbute!

—C’est sacré, dit Jacques Collin d’un ton sérieux. Rien aux

_fanandels_?

—Rien, ils m’ont _servi_, répondit haineusement La Pouraille.

—Qui t’a vendu? Veux-tu que je te venge, demanda vivement Jacques

Collin en essayant de réveiller le dernier sentiment qui fasse vibrer

ces cœurs au moment suprême. Qui sait, mon vieux _fanandel_, si je ne

pourrais pas, tout en te vengeant, faire ta paix avec la _Cigogne_?

Là, l’assassin regarda son _dab_ d’un air hébété de bonheur.

—Mais, répondit le _dab_ à cette expression de physionomie parlante,

je ne joue en ce moment _la mislocq_ que pour Théodore. Après le succès

de ce vaudeville, mon vieux, pour un de mes _amis_, car tu es des

miens, toi! je suis capable de bien des choses.

—Si je te vois seulement faire ajourner la cérémonie pour ce pauvre

petit Théodore, tiens, je ferai tout ce que tu voudras.

—Mais c’est fait, je suis sûr de _cromper sa sorbonne_ des griffes de

la _Cigogne_. Pour se _désenflacquer_, vois-tu, La Pouraille, il faut

se donner la main les uns aux autres... On ne peut rien tout seul...

—C’est vrai! s’écria l’assassin.

La confiance était si bien établie, et sa foi dans le _dab_ si

fanatique, que La Pouraille n’hésita plus.

La Pouraille livra le secret de ses complices, ce secret si bien gardé

jusqu’à présent. C’était tout ce que Jacques Collin voulait savoir.

—Voici _la balle_! Dans _le poupon_, Ruffard, l’agent de Bibi-Lupin,

était en tiers avec moi et Godet...

—Arrachelaine?... s’écria Jacques Collin en donnant à Ruffard son nom

de voleur.

—C’est cela. Les gueux m’ont vendu, parce que je connais leur cachette

et qu’ils ne connaissent pas la mienne.

—_Tu graisses mes bottes!_ mon amour, dit Jacques Collin.

—Quoi!

—Eh bien! répondit le _dab_, vois ce qu’on gagne à mettre en moi toute

sa confiance!... Maintenant ta vengeance est un point de la partie

que je joue!... Je ne te demande pas de m’indiquer ta cachette, tu me

la diras au dernier moment; mais, dis-moi tout qui regarde Ruffard et

Godet.

—Tu es et tu seras toujours notre _dab_, je n’aurai pas de secrets

pour toi, répliqua La Pouraille. Mon or est dans la _profonde_ (la

cave) de la maison à la Gonore.

—Tu ne crains rien de ta _largue_?

—Ah! ouiche! elle ne sait rien de mon tripotage! reprit La Pouraille.

J’ai soûlé la Gonore, quoique ce soit une femme à ne rien dire la tête

dans la lunette. Mais tant d’or!

—Oui, ça fait tourner le lait de la conscience la plus pure! répliqua

Jacques Collin.

—J’ai donc pu travailler sans _luisant_ sur moi! Toute la volaille

dormait dans le poulailler. L’or est à trois pieds sous terre, derrière

les bouteilles de vin. Et par-dessus j’ai mis une couche de cailloux et

de mortier.

—Bon! fit Jacques Collin. Et les cachettes des autres?

—Ruffard a _son fade_ chez la Gonore, dans la chambre de la pauvre

femme, qu’il tient par là, car elle peut devenir complice de recel et

finir ses jours à Saint-Lazare.

—Ah! le gredin! comme la _raille_ (la police) vous forme un voleur!

dit Jacques.

—Godet a mis _son fade_ chez sa sœur, blanchisseuse de fin, une

honnête fille qui peut attraper cinq ans de _lorcefé_ sans s’en douter.

Le _fanandel_ a levé les carreaux du plancher, les a remis, et a filé.

—Sais-tu ce que je veux de toi? dit alors Jacques Collin en jetant sur

La Pouraille un regard magnétique.

—Quoi?

—Que tu prennes sur ton compte l’affaire de Madeleine...

La Pouraille fit un singulier haut-le-corps; mais il se remit

promptement en posture d’obéissance sous le regard fixe du _dab_.

—Eh bien! _tu renâcles déjà!_ tu te mêles de mon jeu! Voyons! quatre

assassinats ou trois, n’est-ce pas la même chose?

—Peut-être!

—Par le _meg des Fanandels_, tu es sans _raisiné_ dans le _vermichels_

(sans sang dans les veines). Et moi qui pensais à te sauver!...

—Et comment!

—Imbécile; si l’on promet de rendre l’or à la famille, tu en seras

quitte pour aller à _vioque au pré_. Je ne donnerais pas une _face_ de

ta _sorbonne_ si l’on tenait l’argent; mais, en ce moment, tu vaux sept

cent mille francs, imbécile!

—_Dab! dab!_ s’écria La Pouraille au comble du bonheur.

—Et, reprit Jacques Collin, sans compter que nous rejetterons les

assassinats sur Ruffard... Du coup Bibi-Lupin est dégommé... Je le

tiens!

La Pouraille resta stupéfait de cette idée, ses yeux s’agrandirent, il

fut comme une statue. Arrêté depuis trois mois, à la veille de passer

à la cour d’assises, conseillé par ses _amis_ de la Force, auxquels

il n’avait pas parlé de ses complices, il était si bien sans espoir

après l’examen de ses crimes, que ce plan avait échappé à toutes ces

intelligences _enflacquées_. Aussi ce semblant d’espoir le rendit-il

presque imbécile.

—Ruffard et Godet ont-ils déjà fait la noce? ont-ils fait prendre

l’air à quelques-uns de leurs _jaunets_? demanda Jacques Collin.

—Ils n’osent pas, répondit La Pouraille. Les gredins attendent que je

sois _fauché_. C’est ce que m’a fait dire ma _largue_ par la Biffe,

quand elle est venue voir le Biffon.

—Eh bien! nous aurons leurs _fades_ dans vingt-quatre heures! s’écria

Jacques Collin. Les drôles ne pourront pas restituer comme toi, tu

seras blanc comme neige et eux rougis de tout le sang! Tu deviendras,

par mes soins, un honnête garçon entraîné par eux. J’aurai ta fortune

pour mettre des alibis dans tes autres procès, et une fois au _pré_,

car tu y retourneras, tu verras à t’évader... C’est une vilaine vie,

mais c’est encore la vie!

Les yeux de La Pouraille annonçaient un délire intérieur.

—Vieux! avec sept cent mille francs on a bien des _cocardes_! disait

Jacques Collin en grisant d’espoir son _fanandel_.

—_Dab! dab!_

—J’éblouirai le ministre de la justice... Ah! Ruffard la dansera,

c’est une _raille_ à démolir. Bibi-Lupin est frit.

—Eh bien! c’est dit, s’écria La Pouraille avec une joie sauvage.

Ordonne, j’obéis.

Et il serra Jacques Collin dans ses bras, en laissant voir des larmes

de joie dans ses yeux tant il lui parut possible de sauver sa tête.

—Ce n’est pas tout, dit Jacques Collin. La _Cigogne_ a la digestion

difficile, surtout en fait de _redoublement de fièvre_ (révélation d’un

nouveau fait à charge). Maintenant il s’agit de _servir de belle une

largue_ (de dénoncer à faux une femme).

—Et comment? A quoi bon? demanda l’assassin.

—Aide-moi! Tu vas voir!... répondit Trompe-la-Mort.

Jacques Collin révéla brièvement à La Pouraille le secret du crime

commis à Nanterre et lui fit apercevoir la nécessité d’avoir une femme

qui consentirait à jouer le rôle qu’avait rempli la Ginetta. Puis il se

dirigea vers le Biffon avec La Pouraille devenu joyeux.

—Je sais combien tu aimes la Biffe... dit Jacques Collin au Biffon.

Le regard que jeta le Biffon fut tout un poème horrible.

—Que fera-t-elle pendant que tu seras au _pré_?

Une larme mouilla les yeux féroces du Biffon.

—Eh bien! si je te la fourrais à la _lorcefé des largues_ (à la Force

des femmes, les Madelonnettes ou Saint-Lazare) pour un an, le temps de

ton _gerbement_ (jugement), de ton départ, de ton arrivée et de ton

évasion?

—Tu ne peux faire ce miracle, elle est _nique de mèche_ (sans aucune

complicité), répondit l’amant de la Biffe.

—Ah! mon Biffon, dit La Pouraille, notre _dab_ est plus puissant que

le _Meg_!... (Dieu).

—Quel est ton mot de passe avec elle? demanda Jacques Collin au Biffon

avec l’assurance d’un maître qui ne doit pas essuyer de refus.

—_Sorgue à Pantin_ (nuit à Paris). Avec ce mot, elle sait qu’on vient

de ma part, et si tu veux qu’elle t’obéisse, montre-lui une _thune de

cinq balles_ (pièce de cinq francs), et prononce ce mot-ci: _Tondif!_

—Elle sera condamnée dans le _gerbement_ de La Pouraille, et graciée

pour révélation après un an d’_ombre_! dit sentencieusement Jacques

Collin en regardant La Pouraille.

La Pouraille comprit le plan de son _dab_, et lui promit, par un seul

regard, de décider le Biffon à y coopérer en obtenant de la Biffe cette

fausse complicité dans le crime dont il allait se charger.

—Adieu, mes enfants. Vous apprendrez bientôt que j’ai sauvé mon petit

des mains de _Charlot_, dit Trompe-la-Mort. Oui, Charlot était au

greffe avec ses soubrettes pour faire la toilette à Madeleine! Tenez,

dit-il, on vient me chercher de la part du _dab de la Cigogne_ (du

procureur général).

En effet, un surveillant sorti du guichet fit signe à cet homme

extraordinaire, à qui le danger du jeune Corse avait rendu cette

sauvage puissance avec laquelle il savait lutter contre la société.

Il n’est pas sans intérêt de faire observer qu’au moment où le corps de

Lucien lui fut ravi, Jacques Collin s’était décidé, par une résolution

suprême, à tenter une dernière incarnation, non plus avec une créature,

mais avec une chose. Il avait enfin pris le parti fatal que prit

Napoléon sur la chaloupe qui le conduisit vers le _Bellérophon_. Par un

concours bizarre de circonstances, tout aida ce génie du mal et de la

corruption dans son entreprise.

Aussi, quand même le dénoûment inattendu de cette vie criminelle

perdrait un peu de ce merveilleux, qui, de nos jours, ne s’obtient

que par des invraisemblances inacceptables, est-il nécessaire, avant

de pénétrer avec Jacques Collin dans le cabinet du procureur général,

de suivre madame Camusot chez les personnes où elle alla, pendant que

tous ces événements se passaient à la Conciergerie? Une des obligations

auxquelles ne doit jamais manquer l’historien des mœurs, c’est de ne

point gâter le vrai par des arrangements en apparence dramatiques,

surtout quand le vrai a pris la peine de devenir romanesque. La nature

sociale, à Paris surtout, comporte de tels hasards, des enchevêtrements

de conjectures si capricieuses, que l’imagination des inventeurs est à

tout moment dépassée. La hardiesse du vrai s’élève à des combinaisons

interdites à l’art, tant elles sont invraisemblables ou peu décentes, à

moins que l’écrivain ne les adoucisse, ne les émonde, ne les châtre.

Madame Camusot essaya de se composer une toilette du matin presque

de bon goût, entreprise assez difficile pour la femme d’un juge qui,

depuis six ans, avait constamment habité la province. Il s’agissait de

ne donner prise à la critique ni chez la marquise d’Espard, ni chez la

duchesse de Maufrigneuse, en venant les trouver de huit à neuf heures

du matin. Amélie-Cécile Camusot, quoique née Thirion, hâtons-nous de le

dire, réussit à moitié. N’est-ce pas, en fait de toilette, se tromper

deux fois?...

On ne se figure pas de quelle utilité sont les femmes de Paris pour les

ambitieux en tous genres; elles sont aussi nécessaires dans le grand

monde que dans le monde des voleurs, où, comme on vient de le voir,

elles jouent un rôle énorme. Ainsi, supposez un homme forcé de parler

dans un temps donné, sous peine de rester en arrière dans l’arène, à

ce personnage, immense sous la restauration, et qui s’appelle encore

aujourd’hui le garde des sceaux. Prenez un homme dans la condition

la plus favorable, un juge, c’est-à-dire un familier de la maison.

Le magistrat est obligé d’aller trouver soit un chef de division,

soit le secrétaire particulier, soit le secrétaire général, et de

leur prouver la nécessité d’obtenir une audience immédiate. Un garde

des sceaux est-il jamais visible à l’instant même? Au milieu de la

journée, s’il n’est pas à la Chambre, il est au conseil des ministres,

ou il signe, ou il donne audience. Le matin, il dort on ne sait où.

Le soir, il a ses obligations publiques et personnelles. Si tous

les juges pouvaient réclamer des moments d’audience, sous quelque

prétexte que ce soit, le chef de la justice serait assailli. L’objet de

l’audience, particulière, immédiate, est donc soumis à l’appréciation

d’une de ces puissances intermédiaires qui deviennent un obstacle, une

porte à ouvrir, quand elle n’est pas déjà tenue par un compétiteur.

Une femme, elle! va trouver une autre femme; elle peut entrer dans

la chambre à coucher immédiatement, en éveillant la curiosité de la

maîtresse ou de la femme de chambre, surtout lorsque la maîtresse est

sous le coup d’un grand intérêt ou d’une nécessité poignante. Nommez

la puissance femelle, madame la marquise d’Espard, avec qui devait

compter un ministre; cette femme écrit un petit billet ambré que son

valet de chambre porte au valet de chambre du ministre. Le ministre

est saisi par le poulet au moment de son réveil, il le lit aussitôt.

Si le ministre a des affaires, l’homme est enchanté d’avoir une visite

à rendre à l’une des reines de Paris, une des puissances du faubourg

Saint-Germain, une des favorites de Madame, de la dauphine ou du roi.

Casimir Périer, le seul premier ministre réel qu’ait eu la révolution

de juillet, quittait tout pour aller chez un ancien premier gentilhomme

de la chambre du roi Charles X.

Cette théorie explique le pouvoir de ces mots:

—«Madame, madame Camusot pour une affaire très-pressante, et que sait

madame!» dits à la marquise d’Espard par sa femme de chambre qui la

supposait éveillée.

Aussi la marquise cria-t-elle d’introduire Amélie incontinent. La femme

du juge fut bien écoutée, quand elle commença par ces paroles:

—Madame la marquise, nous sommes perdus pour vous avoir vengée...

—Comment, ma petite belle?... répondit la marquise en regardant madame

Camusot dans la pénombre que produisit la porte entr’ouverte. Vous

êtes divine, ce matin, avec votre petit chapeau. Où trouvez-vous ces

formes-là?...

—Madame, vous êtes bien bonne... Mais vous savez que la manière dont

Camusot a interrogé Lucien de Rubempré a réduit ce jeune homme au

désespoir, et qu’il s’est pendu dans sa prison...

—Que va devenir madame de Sérizy? s’écria la marquise en jouant

l’ignorance pour se faire raconter tout à nouveau.

—Hélas! on la tient pour folle... répondit Amélie. Ah! si vous pouvez

obtenir de Sa Grandeur qu’il mande aussitôt mon mari par une estafette

envoyée au Palais, le ministre saura d’étranges mystères, il en fera

bien certainement part au roi..... Dès lors, les ennemis de Camusot

seront réduits au silence.

—Quels sont les ennemis de Camusot? demanda la marquise.

—Mais, le procureur général, et maintenant monsieur de Sérizy...

—C’est bon, ma petite, répliqua madame d’Espard, qui devait à

messieurs de Grandville et de Sérizy sa défaite dans le procès ignoble

qu’elle avait intenté pour faire interdire son mari, je vous défendrai.

Je n’oublie ni mes amis, ni mes ennemis.

Elle sonna, fit ouvrir ses rideaux, le jour vint à flots; elle demanda

son pupitre, et la femme de chambre l’apporta. La marquise griffonna

rapidement un petit billet.

—Que Godard monte à cheval, et porte ce mot à la chancellerie; il n’y

a pas de réponse, dit-elle à sa femme de chambre.

La femme de chambre sortit vivement, et, malgré cet ordre, resta sur la

porte pendant quelques minutes.

—Il y a donc de grands mystères? demanda madame d’Espard. Contez-moi

donc cela, chère petite. Clotilde de Grandlieu n’est-elle pas mêlée à

cette affaire?

—Madame la marquise saura tout par Sa Grandeur, car mon mari ne m’a

rien dit, il m’a seulement avertie de son danger. Il vaudrait mieux

pour nous que madame de Sérizy mourût plutôt que de rester folle.

—Pauvre femme! dit la marquise. Mais ne l’était-elle pas déjà?

Les femmes du monde, par leurs cent manières de prononcer la même

phrase, démontrent aux observateurs attentifs l’étendue infinie des

modes de la musique. L’âme passe tout entière dans la voix aussi bien

que dans le regard, elle s’empreint dans la lumière comme dans l’air,

éléments que travaillent les yeux et le larynx. Par l’accentuation

de ces deux mots: «Pauvre femme!» la marquise laissa deviner le

contentement de la haine satisfaite, le bonheur du triomphe. Ah!

combien de malheurs ne souhaitait-elle pas à la protectrice de Lucien!

La vengeance qui survit à la mort de l’objet haï, qui n’est jamais

assouvie, cause une sombre épouvante. Aussi madame Camusot, quoique

d’une nature âpre, haineuse et tracassière, fut-elle abasourdie. Elle

ne trouva rien à répliquer, elle se tut.

—Diane m’a dit, en effet, que Léontine était allée à la prison, reprit

madame d’Espard. Cette chère duchesse est au désespoir de cet éclat,

car elle a la faiblesse d’aimer beaucoup madame de Sérizy; mais cela

se conçoit, elles ont adoré ce petit imbécile de Lucien presqu’en même

temps, et rien ne lie ou ne désunit plus deux femmes que de faire

leurs dévotions au même autel. Aussi cette chère amie a-t-elle passé

deux heures hier dans la chambre de Léontine. Il paraît que la pauvre

comtesse dit des choses affreuses! On m’a dit que c’est dégoûtant!...

Une femme comme il faut ne devrait pas être sujette à de pareils

accès!... Fi! C’est une passion purement physique... La duchesse est

venue me voir pâle comme une morte, elle a eu bien du courage! Il y a

dans cette affaire des choses monstrueuses...

—Mon mari dira tout au garde des sceaux pour sa justification, car

on voulait sauver Lucien, et lui, madame la marquise, il a fait son

devoir. Un juge d’instruction doit toujours interroger les gens au

secret, dans le temps voulu par la loi!... Il fallait bien lui demander

quelque chose à ce petit malheureux, qui n’a pas compris qu’on le

questionnait pour la forme, et il a fait tout de suite des aveux...

—C’était un sot et un impertinent! dit sèchement madame d’Espard.

La femme du juge garda le silence en entendant cet arrêt.

—Si nous avons succombé dans l’interdiction de monsieur d’Espard, ce

n’est pas la faute de Camusot, je m’en souviendrai toujours! reprit la

marquise après une pause... C’est Lucien, messieurs de Sérizy, Bauvan

et de Grandville qui nous ont fait échouer. Avec le temps, Dieu sera

pour moi! Tous ces gens-là seront malheureux. Soyez tranquille, je vais

envoyer le chevalier d’Espard chez le garde des sceaux pour qu’il se

hâte de faire venir votre mari, si c’est utile...

—Ah! madame...

—Écoutez! dit la marquise, je vous promets la décoration de la

Légion-d’Honneur immédiatement, demain! Ce sera comme un éclatant

témoignage de satisfaction pour votre conduite dans cette affaire. Oui,

c’est un blâme de plus pour Lucien, ça le dira coupable! On se pend

rarement pour son plaisir... Allons, adieu, chère belle!

Madame Camusot, dix minutes après, entrait dans la chambre à coucher de

la belle Diane de Maufrigneuse, qui, couchée à une heure du matin, ne

dormait pas encore à neuf heures.

Quelque insensibles que soient les duchesses, ces femmes, dont le cœur

est en stuc, ne voient pas l’une de leurs amies en proie à la folie

sans que ce spectacle ne leur fasse une impression profonde.

Puis, les liaisons de Diane et de Lucien, quoique rompues depuis

dix-huit mois, avaient laissé dans l’esprit de la duchesse assez de

souvenirs pour que la funeste mort de cet enfant lui portât à elle

aussi des coups terribles. Diane avait vu pendant toute la nuit ce

beau jeune homme, si charmant, si poétique, qui savait si bien aimer,

pendu comme le dépeignait Léontine dans les accès et avec les gestes

de la fièvre chaude. Elle gardait de Lucien d’éloquentes, d’enivrantes

lettres, comparables à celles écrites par Mirabeau à Sophie, mais plus

littéraires, plus soignées, car ces lettres avaient été dictées par la

plus violente des passions, la vanité! Posséder la plus ravissante des

duchesses, la voir faisant des folies pour lui, des folies secrètes,

bien entendu, ce bonheur avait tourné la tête à Lucien. L’orgueil de

l’amant avait bien inspiré le poëte. Aussi la duchesse avait-elle

conservé ces lettres émouvantes, comme certains vieillards ont des

gravures obscènes, à cause des éloges hyperboliques donnés à ce qu’elle

avait de moins duchesse en elle.

—Et il est mort dans une ignoble prison! se disait-elle en serrant les

lettres avec effroi quand elle entendit frapper doucement à sa porte

par sa femme de chambre.

—Madame Camusot, pour une affaire de la dernière gravité qui concerne

madame la duchesse, dit la femme de chambre.

Diane se dressa sur ses jambes tout épouvantée.

—Oh! dit-elle en regardant Amélie qui s’était composé une figure de

circonstance, je devine tout! Il s’agit de mes lettres... Ah! mes

lettres!... Ah! mes lettres!... Et elle tomba sur une causeuse. Elle se

souvint alors d’avoir, dans l’excès de sa passion, répondu sur le même

ton à Lucien, d’avoir célébré la poésie de l’homme comme il chantait

les gloires de la femme, et par quels dithyrambes!

—Hélas! oui, madame, je viens vous sauver plus que la vie! il s’agit

de votre honneur... Reprenez vos sens, habillez-vous, allons chez la

duchesse de Grandlieu; car, heureusement pour vous, vous n’êtes pas la

seule de compromise.

—Mais Léontine, hier, a brûlé, m’a-t-on dit, au Palais, toutes les

lettres saisies chez notre pauvre Lucien?

—Mais, madame, Lucien était doublé de Jacques Collin! s’écria la

femme du juge. Vous oubliez toujours cet atroce compagnonnage, qui,

certes, est la seule cause de la mort de ce charmant et regrettable

jeune homme! Or, ce Machiavel du bagne n’a jamais perdu la tête, lui!

Monsieur Camusot a la certitude que ce monstre a mis en lieu sûr les

lettres les plus compromettantes des maîtresses de son...

—Son ami, dit vivement la duchesse. Vous avez raison, ma petite belle,

il faut aller tenir conseil chez les Grandlieu. Nous sommes tous

intéressés dans cette affaire, et fort heureusement Sérizy nous donnera

la main...

Le danger extrême a, comme on l’a vu par les scènes de la Conciergerie,

une vertu sur l’âme aussi terrible que celle des puissants réactifs sur

le corps. C’est une pile de Volta morale. Peut-être le jour n’est-il

pas loin où l’on saisira le mode par lequel le sentiment se condense

chimiquement en un fluide, peut-être pareil à celui de l’électricité.

Ce fut chez le forçat et chez la duchesse le même phénomène. Cette

femme abattue, mourante, et qui n’avait pas dormi, cette duchesse,

si difficile à habiller, recouvra la force d’une lionne aux abois,

et la présence d’esprit d’un général au milieu du feu. Diane choisit

elle-même ses vêtements et improvisa sa toilette avec la célérité qu’y

eût mise une grisette qui se sert de femme de chambre à elle-même. Ce

fut si merveilleux, que la soubrette resta sur ses jambes, immobile

pendant un instant, tant elle fut surprise de voir sa maîtresse en

chemise, laissant peut-être avec plaisir apercevoir à la femme du juge,

à travers le brouillard clair du lin, un corps blanc, aussi parfait

que celui de la Vénus de Canova. C’était comme un bijou sous son

papier de soie. Diane avait deviné soudain où se trouvait son corset

de bonne fortune, ce corset qui s’accroche par devant, en évitant aux

femmes pressées la fatigue et le temps si mal employé du laçage. Elle

avait déjà fixé les dentelles de la chemise et massé convenablement

les beautés de son corsage, lorsque la femme de chambre apporta le

jupon, et acheva l’œuvre en donnant une robe. Pendant qu’Amélie, sur un

signe de la femme de chambre, agrafait la robe par derrière et aidait

la duchesse, la soubrette alla prendre des bas en fil d’Écosse, des

brodequins de velours, un châle et un chapeau. Amélie et la femme de

chambre chaussèrent chacune une jambe.

—Vous êtes la plus belle femme que j’aie vue, dit habilement Amélie en

baisant le genou fin et poli de Diane par un mouvement passionné.

—Madame n’a pas sa pareille, dit la femme de chambre.

—Allons, Josette, taisez-vous, répliqua la duchesse. —Vous avez

une voiture? dit-elle à madame Camusot. Allons, ma petite belle,

nous causerons en route. Et la duchesse descendit le grand escalier

de l’hôtel de Cadignan en courant et en mettant ses gants, ce qui ne

s’était jamais vu.

—A l’hôtel de Grandlieu, et promptement! dit-elle à l’un de ses

domestiques, en lui faisant signe de monter derrière la voiture.

Le valet hésita, car cette voiture était un fiacre.

—Ah! madame la duchesse, vous ne m’aviez pas dit que ce jeune homme

avait des lettres de vous! sans cela, Camusot aurait bien autrement

procédé...

—La situation de Léontine m’a tellement occupée que je me suis

entièrement oubliée, dit-elle. La pauvre femme était déjà quasi folle

avant-hier, jugez de ce qu’a dû produire de désordre en elle le fatal

événement! Ah! si vous saviez, ma petite, quelle matinée nous avons

eue hier... Non, c’est à faire renoncer à l’amour. Hier, traînées

toutes les deux, Léontine et moi, par une atroce vieille, une marchande

à la toilette, une maîtresse femme, dans cette sentine puante et

sanglante qu’on nomme la Justice, je lui disais, en la conduisant au

Palais: «N’est-ce pas à tomber sur ses genoux et à crier, comme madame

de Nucingen, quand, en allant à Naples, elle a subi l’une de ces

tempêtes effrayantes de la Méditerranée: —«Mon Dieu! sauvez-moi, et

plus jamais!» Certes, voici deux journées qui compteront dans ma vie!

sommes-nous stupides d’écrire?... Mais on aime! on reçoit des pages qui

vous brûlent le cœur par les yeux, et tout flambe! et la prudence s’en

va! et l’on répond...

—Pourquoi répondre, quand on peut agir! dit madame Camusot.

—Il est si beau de se perdre!... reprit orgueilleusement la duchesse.

C’est la volupté de l’âme.

—Les belles femmes, répliqua modestement madame Camusot, sont

excusables, elles ont bien plus d’occasions que nous autres de

succomber!

La duchesse sourit.

—Nous sommes toujours trop généreuses, reprit Diane de Maufrigneuse.

Je ferai comme cette atroce madame d’Espard.

—Et que fait-elle? demanda curieusement la femme du juge.

—Elle a écrit mille billets doux...

—Tant que cela!... s’écria la Camusot en interrompant la duchesse.

—Eh bien! ma chère, on n’y pourrait pas trouver une phrase qui la

compromette...

—Vous seriez incapable de conserver cette froideur, cette attention,

répondit madame Camusot. Vous êtes femme, vous êtes de ces anges qui ne

savent pas résister au diable...

—Je me suis juré de ne plus jamais écrire. Je n’ai, dans toute ma vie,

écrit qu’à ce malheureux Lucien... Je conserverai ses lettres jusqu’à

ma mort! Ma chère petite, c’est du feu, on a besoin quelquefois.

—Si on les trouvait! fit la Camusot avec un petit geste pudique.

—Oh! je dirais que c’est les lettres d’un roman commencé. Car j’ai

tout copié, ma chère, et j’ai brûlé les originaux!

—Oh! madame pour ma récompense, laissez-moi les lire...

—Peut-être, dit la duchesse. Vous verrez alors, ma chère, qu’on n’en a

pas écrit de pareilles à Léontine!

Ce dernier mot fut toute la femme, la femme de tous les temps et de

tous les pays.

Semblable à la grenouille de la fable de La Fontaine, madame Camusot

crevait dans sa peau du plaisir d’entrer chez les Grandlieu en

compagnie de la belle Diane de Maufrigneuse. Elle allait former, dans

cette matinée, un de ces liens si nécessaires à l’ambition. Aussi

s’entendait-elle appeler: —Madame la présidente. Elle éprouvait

la jouissance ineffable de triompher d’obstacles immenses, et dont

le principal était l’incapacité de son mari, secrète encore, mais

qu’elle connaissait bien. Faire arriver un homme médiocre! c’est pour

une femme, comme pour les rois, se donner le plaisir qui séduit tant

les grands acteurs, et qui consiste à jouer cent fois une mauvaise

pièce. C’est l’ivresse de l’égoïsme! Enfin c’est en quelque sorte les

saturnales du pouvoir. Le pouvoir ne se prouve sa force à lui-même

que par le singulier abus de couronner quelque absurdité des palmes

du succès, en insultant au génie, seule force que le pouvoir absolu

ne puisse atteindre. La promotion du cheval de Caligula, cette farce

impériale, a eu et aura toujours un grand nombre de représentations.

En quelques minutes, Diane et Amélie passèrent de l’élégant désordre

dans lequel était la chambre à coucher de la belle Diane, à la

correction d’un luxe grandiose et sévère, chez la duchesse de Grandlieu.

Cette Portugaise très-pieuse se levait toujours à huit heures pour

aller entendre la messe à la petite église de Sainte-Valère, succursale

de Saint-Thomas d’Aquin, alors située sur l’esplanade des Invalides.

Cette chapelle, aujourd’hui démolie, a été transportée rue de

Bourgogne, en attendant la construction de l’église gothique qui sera,

dit-on, dédiée à sainte Clotilde.

Aux premiers mots dits à l’oreille de la duchesse de Grandlieu par

Diane de Maufrigneuse, la pieuse femme passa chez monsieur de Grandlieu

qu’elle ramena promptement. Le duc jeta sur madame Camusot un de ces

rapides regards par lesquels les grands seigneurs analysent toute une

existence, et souvent l’âme. La toilette d’Amélie aida puissamment le

duc à deviner cette vie bourgeoise depuis Alençon jusqu’à Mantes, et de

Mantes à Paris.

Ah! si la femme du juge avait pu connaître ce don des ducs, elle

n’aurait pu soutenir gracieusement ce coup d’œil poliment ironique,

elle n’en vit que la politesse. L’ignorance partage les priviléges de

la finesse.

—C’est madame Camusot, la fille de Thirion, un des huissiers du

cabinet, dit la duchesse à son mari.

Le duc salua _très_-poliment la femme de robe, et sa figure perdit

quelque peu de sa gravité. Le valet de chambre du duc, que son maître

avait sonné, se présenta.

—Allez rue Honoré-Chevalier, prenez une voiture. Arrivé là, vous

sonnerez à une petite porte, au numéro 10. Vous direz au domestique qui

viendra vous ouvrir la porte que je prie son maître de passer ici; vous

me le ramènerez si ce monsieur est chez lui. Servez-vous de mon nom, il

suffira pour aplanir toutes les difficultés. Tâchez de n’employer qu’un

quart d’heure à tout faire.

Un autre valet de chambre, celui de la duchesse, parut aussitôt que

celui du duc fut parti.

—Allez de ma part chez le duc de Chaulieu, faites-lui passer cette

carte. Le duc donna sa carte pliée d’une certaine manière. Quand

ces deux amis intimes éprouvaient le besoin de se voir à l’instant

pour quelque affaire pressée et mystérieuse qui ne permettait pas

l’écriture, ils s’avertissaient ainsi l’un l’autre.

On voit qu’à tous les étages de la société, les usages se ressemblent,

et ne diffèrent que par les manières, les façons, les nuances. Le grand

monde a son argot. Mais cet argot s’appele _le style_.

—Êtes-vous bien certaine, madame, de l’existence de ces prétendues

lettres écrites par mademoiselle Clotilde de Grandlieu à ce jeune

homme? dit le duc de Grandlieu. Et il jeta sur madame Camusot un

regard, comme un marin jette la sonde.

—Je ne les ai pas vues, mais c’est à craindre, répondit-elle en

tremblant.

—Ma fille n’a rien pu écrire qui ne soit avouable! s’écria la duchesse.

—Pauvre duchesse! pensa Diane en jetant un regard au duc de Grandlieu

qui le fit trembler.

—Que crois-tu, ma chère petite Diane? dit le duc à l’oreille de la

duchesse de Maufrigneuse en l’emmenant dans l’embrasure d’une fenêtre.

—Clotilde est si folle de Lucien, mon cher, qu’elle lui avait donné un

rendez-vous avant son départ. Sans la petite Lenoncourt, elle se serait

peut-être enfuie avec lui dans la forêt de Fontainebleau! Je sais que

Lucien écrivait à Clotilde des lettres à faire partir la tête d’une

sainte! Nous sommes trois filles d’Ève enveloppées par le serpent de la

correspondance...

Le duc et Diane revinrent de l’embrasure vers la duchesse et madame

Camusot, qui causaient à voix basse. Amélie, qui suivait en ceci les

avis de la duchesse de Maufrigneuse, se posait en dévote pour gagner le

cœur de la fière Portugaise.

—Nous sommes à la merci d’un ignoble forçat évadé! dit le duc en

faisant un certain mouvement d’épaule. Voilà ce que c’est que de

recevoir chez soi des gens de qui l’on n’est pas parfaitement sûr!

On doit, avant d’admettre quelqu’un, bien connaître sa fortune, ses

parents, tous ses antécédents...

Cette phrase est la morale de cette histoire, au point de vue

aristocratique.

—C’est fait, dit la duchesse de Maufrigneuse. Pensons à sauver la

pauvre madame de Sérizy, Clotilde, et moi...

—Nous ne pouvons qu’attendre Henri, je l’ai fait demander; mais tout

dépend du personnage que Gentil est allé chercher. Dieu veuille que cet

homme soit à Paris! Madame, dit-il en s’adressant à madame Camusot, je

vous remercie d’avoir pensé à nous...

C’était le congé de madame Camusot. La fille de l’huissier du cabinet

avait assez d’esprit pour comprendre le duc, elle se leva; mais la

duchesse de Maufrigneuse, avec cette adorable grâce qui lui conquérait

tant de discrétions et d’amitiés, prit Amélie par la main et la montra

d’une certaine manière au duc et à la duchesse.

—Pour mon propre compte, et comme si elle ne s’était pas levée dès

l’aurore pour nous sauver tous, je vous demande plus d’un souvenir pour

ma petite madame Camusot. D’abord elle m’a déjà rendu de ces services

qu’on n’oublie point; puis elle nous est tout acquise, elle et son

mari. J’ai promis de faire avancer son Camusot, et je vous prie de le

protéger avant tout, pour l’amour de moi.

—Vous n’avez pas besoin de cette recommandation, dit le duc à madame

Camusot. Les Grandlieu se souviennent toujours des services qu’on leur

a rendus. Les gens du roi vont dans quelque temps avoir l’occasion de

se distinguer, on leur demandera du dévouement, votre mari sera mis sur

la brèche...

Madame Camusot se retira fière, heureuse, gonflée à étouffer. Elle

revint chez elle triomphante, elle s’admirait, elle se moquait de

l’inimitié du procureur général. Elle se disait: Si nous faisions

sauter monsieur de Grandville!

Il était temps que madame Camusot se retirât. Le duc de Chaulieu, l’un

des favoris du roi, se rencontra sur le perron avec cette bourgeoise.

—Henri, s’écria le duc de Grandlieu quand il entendit annoncer son

ami, cours, je t’en prie, au château, tâche de parler au roi, voici de

quoi il s’agit. Et il emmena le duc dans l’embrasure de la fenêtre, où

il s’était entretenu déjà avec la légère et gracieuse Diane.

De temps en temps le duc de Chaulieu regardait à la dérobée la folle

duchesse, qui, tout en causant avec la duchesse pieuse et se laissant

sermonner, répondait aux œillades du duc de Chaulieu.

—Chère enfant, dit enfin le duc de Grandlieu dont l’aparté se termina,

soyez donc sage! Voyons! ajouta-t-il en prenant les mains de Diane,

gardez donc les convenances, ne vous compromettez plus, n’écrivez

jamais! Les lettres, ma chère, ont causé tout autant de malheurs

particuliers que de malheurs publics... Ce qui serait pardonnable à

une jeune fille comme Clotilde, aimant pour la première fois, est sans

excuse chez...

—Un vieux grenadier qui a vu le feu! dit la duchesse en faisant la

moue au duc. Ce mouvement de physionomie et la plaisanterie amenèrent

le sourire sur les visages désolés des deux ducs et de la pieuse

duchesse elle-même. Voilà quatre ans que je n’ai écrit de billets

doux!... Sommes-nous sauvées? demanda Diane qui cachait ses anxiétés

sous ses enfantillages.

—Pas encore! dit le duc de Chaulieu, car vous ne savez pas combien

les actes arbitraires sont difficiles à commettre. C’est, pour un roi

constitutionnel, comme une infidélité pour une femme mariée. C’est son

adultère.

—Son péché mignon! dit le duc de Grandlieu.

—Le fruit défendu! reprit Diane en souriant. Oh! comme je voudrais

être le gouvernement; car je n’en ai plus, moi, de ce fruit, j’ai tout

mangé.

—Oh! chère! chère! dit la pieuse duchesse, vous allez trop loin.

Les deux ducs, en entendant une voiture s’arrêter au perron avec le

fracas que font les chevaux lancés au galop, laissèrent les deux femmes

ensemble après les avoir saluées, et allèrent dans le cabinet du duc de

Grandlieu, où l’on introduisit l’habitant de la rue Honoré-Chevalier,

qui n’était autre que le chef de la contre-police du château, de la

police politique, l’obscur et puissant Corentin.

—Passez, dit le duc de Grandlieu, passez, monsieur de Saint-Denis.

Corentin, surpris de trouver tant de mémoire au duc, passa le premier,

après avoir salué profondément les deux ducs.

—C’est toujours pour le même personnage, ou à cause de lui, mon cher

monsieur, dit le duc de Grandlieu.

—Mais il est mort, dit Corentin.

—Il reste un compagnon, fit observer le duc de Chaulieu, un rude

compagnon.

—Le forçat, Jacques Collin! répliqua Corentin.

—Parle, Ferdinand, dit le duc de Chaulieu à l’ancien ambassadeur.

—Ce misérable est à craindre, reprit le duc de Grandlieu; car il s’est

emparé, pour pouvoir en faire une rançon, des lettres que mesdames de

Sérizy et de Maufrigneuse ont écrites à ce Lucien Chardon, sa créature.

Il paraît que c’était un système chez ce jeune homme d’arracher des

lettres passionnées en échange des siennes; car mademoiselle de

Grandlieu en a écrit, dit-on, quelques-unes; on le craint, du moins, et

nous ne pouvons rien savoir, elle est en voyage...

—Le petit jeune homme, répondit Corentin, était incapable de se

faire de ces provisions-là!... C’est une précaution prise par l’abbé

Carlos Herrera! Corentin appuya son coude sur le bras du fauteuil où

il s’était assis, et se mit la tête dans la main en réfléchissant. De

l’argent!... cet homme en a plus que nous n’en avons, dit-il. Esther

Gobseck lui a servi d’asticot pour pêcher près de deux millions dans

cet étang à pièces d’or appelé Nucingen... Messieurs, faites-moi donner

plein pouvoir par qui de droit, je vous débarrasse de cet homme!...

—Et... des lettres? demanda le duc de Grandlieu à Corentin.

—Écoutez, messieurs, reprit Corentin en se levant et montrant sa

figure de fouine en état d’ébullition. Il enfonça ses mains dans les

goussets de son pantalon de molleton noir à pied. Ce grand acteur du

drame historique de notre temps avait passé seulement un gilet et une

redingote, il n’avait pas quitté son pantalon du matin, tant il savait

combien les grands sont reconnaissants de la promptitude en certaines

occurrences. Il se promena familièrement dans le cabinet en discutant à

haute voix, comme s’il était seul. —C’est un forçat! on peut le jeter,

sans procès, au secret, à Bicêtre, sans communications possibles, et

l’y laisser crever... Mais il peut avoir donné des instructions à ses

affidés, en prévoyant ce cas-là!

—Mais il a été mis au secret, dit le duc de Grandlieu, sur-le-champ,

après avoir été saisi chez cette fille, à l’improviste.

—Est-ce qu’il y a des secrets pour ce gaillard-là? répondit Corentin.

Il est aussi fort que... que moi!

—Que faire? se dirent par un regard les deux ducs.

—Nous pouvons réintégrer le drôle au bagne immédiatement... à

Rochefort, il y sera mort dans six mois! Oh! sans crimes! dit-il en

répondant à un geste du duc de Grandlieu. Que voulez-vous? un forçat

ne tient pas plus de six mois à un été chaud quand on l’oblige à

travailler réellement au milieu des miasmes de la Charente. Mais ceci

n’est bon que si notre homme n’a pas pris des précautions pour ces

lettres. Si le drôle s’est méfié de ses adversaires, et c’est probable,

il faut découvrir quelles sont ses précautions. Si le détenteur des

lettres est pauvre, il est corruptible... Il s’agit donc de faire

jaser Jacques Collin! Quel duel! j’y serai vaincu. Ce qui vaudrait

mieux, ce serait d’acheter ces lettres par d’autres lettres!... des

lettres de grâce, et me donner cet homme dans ma boutique. Jacques

Collin est le seul homme assez capable pour me succéder, ce pauvre

Contenson et ce cher Peyrade étant morts. Jacques Collin m’a tué ces

deux incomparables espions comme pour se faire une place. Il faut, vous

le voyez, messieurs, me donner carte blanche. Jacques Collin est à la

Conciergerie. Je vais aller voir monsieur de Grandville à son parquet.

Envoyez donc là quelque personne de confiance qui me rejoigne; car

il me faut, soit une lettre à montrer à monsieur de Grandville, qui

ne sait rien de moi, lettre que je rendrai d’ailleurs au président

du conseil, soit un introducteur très-imposant... Vous avez une

demi-heure, car il me faut une demi-heure environ pour m’habiller,

c’est-à-dire pour devenir ce que je dois être aux yeux de monsieur le

procureur général.

—Monsieur, dit le duc de Chaulieu, je connais votre profonde habileté,

je ne vous demande qu’un oui ou un non. Répondez-vous du succès?...

—Oui, avec l’omnipotence, et avec votre parole de ne jamais me voir

questionner à ce sujet. Mon plan est fait.

Cette réponse sinistre occasionna chez les deux grands seigneurs un

léger frisson.

—Allez! monsieur, dit le duc Chaulieu. Vous porterez cette affaire

dans les comptes de celles dont vous êtes habituellement chargé.

Corentin salua les deux grands seigneurs et partit.

Henri de Lenoncourt, pour qui Ferdinand de Grandlieu avait fait atteler

une voiture, se rendit aussitôt chez le roi, qu’il pouvait voir en tout

temps, par le privilége de sa charge.

Ainsi, les divers intérêts noués ensemble, en bas et en haut de la

société, devaient se rencontrer tous dans le cabinet du procureur

général, amenés tous par la nécessité, représentés par trois hommes: la

justice par monsieur de Grandville, la famille par Corentin, devant ce

terrible adversaire, Jacques Collin, qui configurait le mal social dans

sa sauvage énergie.

Quel duel que celui de la justice et de l’arbitraire, réunis contre

le bagne et sa ruse! Le bagne, ce symbole de l’audace qui supprime

le calcul et la réflexion, à qui tous les moyens sont bons, qui n’a

pas l’hypocrisie de l’arbitraire, qui symbolise hideusement l’intérêt

du ventre affamé, la sanglante, la rapide protestation de la faim!

N’était-ce pas l’attaque et la défense? le vol et la propriété? La

question terrible de l’état social et de l’état naturel vidée dans

le plus étroit espace possible? Enfin, c’était une terrible, une

vivante image de ces compromis antisociaux que font les trop faibles

représentants du pouvoir avec de sauvages émeutiers.

Lorsqu’on annonça monsieur Camusot au procureur général, il fit un

signe pour qu’on le laissât entrer. Monsieur de Grandville, qui

pressentait cette visite, voulut s’entendre avec le juge sur la manière

de terminer l’affaire Lucien. La conclusion ne pouvait plus être celle

qu’il avait trouvée, de concert avec Camusot, la veille, avant la mort

du pauvre poëte.

—Asseyez-vous, monsieur Camusot, dit monsieur de Grandville en tombant

sur son fauteuil.

Le magistrat, seul avec le juge, laissa voir l’accablement dans lequel

il se trouvait. Camusot regarda monsieur de Grandville et aperçut sur

ce visage si ferme une pâleur presque livide, et une fatigue suprême,

une prostration complète qui dénotaient des souffrances plus cruelles

peut-être que celles du condamné à mort à qui le greffier avait annoncé

le rejet de son pourvoi en cassation. Et cependant cette lecture, dans

les usages de la justice, veut dire: Préparez-vous, voici vos derniers

moments.

—Je reviendrai, monsieur le comte, dit Camusot, quoique l’affaire soit

urgente...

—Restez, répondit le procureur général avec dignité. Les vrais

magistrats, monsieur, doivent accepter leurs angoisses et savoir les

cacher. J’ai eu tort, si vous vous êtes aperçu de quelque trouble en

moi...

Camusot fit un geste.

—Dieu veuille que vous ignoriez, monsieur Camusot, ces extrêmes

nécessités de notre vie! On succomberait à moins! Je viens de passer la

nuit auprès d’un de mes plus intimes amis, je n’ai que deux amis, c’est

le comte Octave de Bauvan et le comte de Sérizy. Nous sommes restés,

monsieur de Sérizy, le comte Octave et moi, depuis six heures hier au

soir jusqu’à six heures ce matin, allant à tour de rôle du salon au

lit de madame de Sérizy, en craignant chaque fois de la trouver morte

ou pour jamais folle! Desplein, Bianchon, Sinard n’ont pas quitté la

chambre avec deux garde-malade. Le comte adore sa femme. Pensez à la

nuit que je viens d’avoir entre une femme folle d’amour et mon ami fou

de désespoir. Un homme d’État n’est pas désespéré comme un imbécile!

Sérizy, calme comme sur son siége au conseil d’État, se tordait sur son

fauteuil pour nous offrir un visage tranquille. Et la sueur couronnait

ce front incliné par tant de travaux. J’ai dormi de cinq à sept heures

et demie, vaincu par le sommeil, et je devais être ici à huit heures

et demie pour ordonner une exécution. Croyez-moi, monsieur Camusot,

lorsqu’un magistrat a roulé durant toute une nuit dans les abîmes de la

douleur, en sentant la main de Dieu appesantie sur les choses humaines

et frappant en plein sur de nobles cœurs, il lui est bien difficile de

s’asseoir là, devant son bureau, et de dire froidement: Faites tomber

une tête à quatre heures! anéantissez une créature de Dieu pleine de

vie, de force, de santé. Et cependant tel est mon devoir!... Abîmé de

douleur, je dois donner l’ordre de dresser l’échafaud...

»Le condamné ne sait pas que le magistrat éprouve des angoisses égales

aux siennes. En ce moment, liés l’un à l’autre par une feuille de

papier, moi la société qui se venge, lui le crime à expier, nous sommes

le même devoir à deux faces, deux existences cousues pour un instant

par le couteau de la loi. Ces douleurs si profondes du magistrat, qui

les plaint? qui les console?... notre gloire est de les enterrer au

fond de nos cœurs! Le prêtre, avec sa vie offerte à Dieu, le soldat

et ses mille morts données au pays, me semblent plus heureux que le

magistrat avec ses doutes, ses craintes, sa terrible responsabilité.

»Vous savez qui l’on doit exécuter? continua le procureur général, un

jeune homme de vingt-sept ans, beau comme notre mort d’hier, blond

comme lui, dont nous avons obtenu la tête contre notre attente; car il

n’y avait à sa charge que les preuves du recel. Condamné, ce garçon n’a

pas avoué! Il résiste depuis soixante-dix jours à toutes les épreuves,

en se disant toujours innocent. Depuis deux mois j’ai deux têtes sur

les épaules! Oh! je payerais son aveu d’un an de ma vie, car il faut

rassurer les jurés!... Jugez quel coup porté à la justice si quelque

jour on découvrait que le crime pour lequel il va mourir a été commis

par un autre.

»A Paris, tout prend une gravité terrible, les plus petits incidents

judiciaires deviennent politiques.

»Le jury, cette institution que les législateurs révolutionnaires ont

crue si forte, est un élément de ruine sociale; car elle manque à sa

mission, elle ne protége pas suffisamment la société. Le jury joue avec

ses fonctions. Les jurés se divisent en deux camps, dont l’un ne veut

plus de la peine de mort, et il en résulte un renversement total de

l’égalité devant la loi. Tel crime horrible, le parricide, obtient

dans un département un verdict de non culpabilité[1], tandis que dans

tel autre un crime ordinaire, pour ainsi dire, est puni de mort! Que

serait-ce si, dans notre ressort, à Paris, on exécutait un innocent?»

[1] Il existe dans les bagnes _vingt-trois_ PARRICIDES à qui

l’on a donné les bénéfices des _circonstances atténuantes_.

—C’est un forçat évadé, fit observer timidement monsieur Camusot.

—Il deviendrait entre les mains de l’opposition et de la presse un

agneau pascal! s’écria monsieur de Grandville, et l’opposition aurait

beau jeu pour le savonner, car c’est un Corse fanatique des idées

de son pays, ses assassinats sont les effets de la _vendetta_!...

Dans cette île, on tue son ennemi, et l’on se croit, et l’on est cru

très-honnête homme...

»Ah! les vrais magistrats sont bien malheureux! Tenez! ils devraient

vivre séparés de toute société, comme jadis les pontifes. Le monde ne

les verrait que sortant de leurs cellules à des heures fixes, graves,

vieux, vénérables, jugeant à la manière des grands-prêtres dans les

sociétés antiques, qui réunissaient en eux le pouvoir judiciaire et le

pouvoir sacerdotal! On ne nous trouverait que sur nos siéges... On nous

voit aujourd’hui souffrants ou nous amusant comme les autres!... On

nous voit dans les salons, en famille, citoyens, ayant des passions, et

nous pouvons être grotesques au lieu d’être terribles...»

Ce cri suprême, scandé par des repos et des interjections, accompagné

de gestes qui le rendaient d’une éloquence difficilement traduite sur

le papier, fit frissonner Camusot.

—Moi, monsieur, dit Camusot, j’ai commencé hier aussi l’apprentissage

des souffrances de notre état!... J’ai failli mourir de la mort de ce

jeune homme, il n’avait pas compris ma partialité, le malheureux s’est

enferré lui-même...

—Eh! il fallait ne pas l’interroger, s’écria monsieur de Grandville,

il est si facile de rendre service par une abstention!...

—Et la loi! répondit Camusot, il était arrêté depuis deux jours!...

—Le malheur est consommé, reprit le procureur général. J’ai réparé

de mon mieux ce qui, certes, est irréparable. Ma voiture et mes gens

sont au convoi de ce pauvre faible poëte. Sérizy a fait comme moi, bien

plus, il accepte la charge que lui a donnée ce malheureux jeune homme,

il sera son exécuteur testamentaire. Il a obtenu de sa femme, par cette

promesse, un regard où luisait le bon sens. Enfin, le comte Octave

assiste en personne à ses funérailles.

—Eh bien! monsieur le comte, dit Camusot, achevons notre ouvrage. Il

nous reste un prévenu bien dangereux. C’est, vous le savez aussi bien

que moi, Jacques Collin. Ce misérable sera reconnu pour ce qu’il est...

—Nous sommes perdus! s’écria monsieur de Grandville.

—Il est en ce moment auprès de votre condamné à mort, qui fut jadis au

bagne pour lui ce que Lucien était à Paris... son protégé! Bibi-Lupin

s’est déguisé en gendarme pour assister à l’entrevue.

—De quoi se mêle la police judiciaire? dit le procureur général, elle

ne doit agir que par mes ordres!...

—Toute la Conciergerie saura que nous tenons Jacques Collin... Eh

bien! je viens vous dire que ce grand et audacieux criminel doit

posséder les lettres les plus dangereuses de la correspondance de

madame de Sérizy, de la duchesse de Maufrigneuse et de mademoiselle

Clotilde de Grandlieu.

—Êtes-vous sûr de cela?... demanda monsieur de Grandville en laissant

voir sur sa figure une douloureuse surprise.

—Jugez, monsieur le comte, si j’ai raison de craindre ce malheur.

Quand j’ai développé la liasse des lettres saisies chez cet infortuné

jeune homme, Jacques Collin y a jeté un coup d’œil incisif, et a

laissé échapper un sourire de satisfaction, à la signification duquel

un juge d’instruction ne pouvait pas se tromper. Un scélérat aussi

profond que Jacques Collin se garde bien de lâcher de pareilles armes.

Que dites-vous de ces documents entre les mains d’un défenseur que le

drôle choisira parmi les ennemis du gouvernement et de l’aristocratie?

Ma femme, pour laquelle la duchesse de Maufrigneuse a des bontés, est

allée la prévenir, et, dans ce moment, elles doivent être chez les

Grandlieu à tenir conseil...

—Le procès de cet homme est impossible! s’écria le procureur général

en se levant et parcourant son cabinet à grands pas. Il aura mis les

pièces en lieu de sûreté...

—Je sais où, dit Camusot. Par ce seul mot, le juge d’instruction

effaça toutes les préventions que le procureur général avait conçues

contre lui.

—Voyons!... dit monsieur de Grandville en s’asseyant.

—En venant de chez moi au Palais, j’ai bien profondément réfléchi

à cette désolante affaire. Jacques Collin a une tante, une tante

naturelle et non artificielle, une femme sur le compte de laquelle

la police politique a fait passer une note à la préfecture. Il est

l’élève et le dieu de cette femme, la sœur de son père, elle se nomme

Jacqueline Collin. Cette drôlesse a un établissement de marchande à

la toilette, et, à l’aide des relations qu’elle s’est créées par ce

commerce, elle pénètre bien des secrets de famille. Si Jacques Collin a

confié la garde de ses papiers sauveurs pour lui à quelqu’un, c’est à

cette créature; arrêtons-la...

Le procureur général jeta sur Camusot un fin regard qui voulait dire:

Cet homme n’est pas si sot que je le croyais hier; seulement il est

jeune encore, il ne sait pas manœuvrer les guides de la justice.

—Mais, dit Camusot en continuant, pour réussir, il faut changer toutes

les mesures que nous avons prises hier, et je venais vous demander vos

conseils, vos ordres...

Le procureur général prit son couteau à papier et en frappa doucement

le bord de la table, par un de ces gestes, familiers à tous les

penseurs, quand ils s’abandonnent entièrement à la réflexion.

—Trois grandes familles en péril! s’écria-t-il... Il ne faut pas faire

un seul pas de clerc!... Vous avez raison, avant tout, suivons l’axiome

de Fouché: _Arrêtons_! Il faut réintégrer au secret, à l’instant,

Jacques Collin.

—Nous avouons ainsi le forçat! C’est perdre la mémoire de Lucien...

—Quelle affreuse affaire! dit monsieur de Grandville, tout est danger.

En ce moment le directeur de la Conciergerie entra, non sans avoir

frappé; mais un cabinet comme celui du procureur général est si bien

gardé, que les familiers du parquet peuvent seuls frapper à la porte.

—Monsieur le comte, dit monsieur Gault, le prévenu qui porte le nom de

Carlos Herrera demande à vous parler.

—A-t-il communiqué avec quelqu’un? demanda le procureur général.

—Avec les détenus, car il est au préau depuis sept heures et demie

environ. Il a vu le condamné à mort, qui paraît avoir _causé_ avec lui.

Monsieur de Grandville, sur un mot de monsieur Camusot qui lui revint

comme un trait de lumière, aperçut tout le parti qu’on pouvait tirer,

pour obtenir la remise des lettres, d’un aveu de l’intimité de Jacques

Collin avec Théodore Calvi. Heureux d’avoir une raison pour remettre

l’exécution, le procureur général appela par un geste monsieur Gault

près de lui.

—Mon intention, lui dit-il, est de remettre à demain l’exécution; mais

qu’on ne soupçonne pas ce retard à la Conciergerie. Silence absolu. Que

l’exécuteur paraisse aller surveiller les apprêts. Envoyez ici, sous

bonne garde, ce prêtre espagnol, il nous est réclamé par l’ambassade

d’Espagne. Les gendarmes amèneront le sieur Carlos par votre escalier

de communication, pour qu’il ne puisse voir personne. Prévenez ces

hommes, afin qu’ils se mettent deux à le tenir, chacun par un bras, et

qu’on ne le quitte qu’à la porte de mon cabinet. —Êtes-vous bien sûr,

monsieur Gault, que ce dangereux étranger n’a pu communiquer qu’avec

les détenus?

—Ah! au moment où il est sorti de la chambre du condamné à mort, il

s’est présenté pour le voir une dame...

Ici les deux magistrats échangèrent un regard, et quel regard!

—Quelle dame? dit Camusot.

—Une de ses pénitentes... une marquise, répondit monsieur Gault.

—De pis en pis! s’écria monsieur de Grandville en regardant Camusot.

—Elle a donné la migraine aux gendarmes et aux surveillants, reprit

monsieur Gault interloqué.

—Rien n’est indifférent dans vos fonctions, dit sévèrement le

procureur général. La Conciergerie n’est pas murée comme elle l’est

pour rien. Comment cette dame est-elle entrée?

—Avec une permission en règle, monsieur, répliqua le directeur.

Cette dame, parfaitement bien mise, accompagnée d’un chasseur et d’un

valet de pied, en grand équipage, est venue voir son confesseur avant

d’aller à l’enterrement de ce malheureux jeune homme que vous avez fait

enlever...

—Apportez-moi la permission de la préfecture, dit monsieur de

Grandville.

—Elle est donnée à la recommandation de son Excellence le comte de

Sérizy.

—Comment était cette femme? demanda le procureur général.

—Ça nous a paru devoir être une femme comme il faut.

—Avez-vous vu sa figure?

—Elle portait un voile noir.

—Qu’ont-ils dit?

—Mais une dévote avec un livre de prières!... que pouvait-elle

dire?... Elle a demandé la bénédiction de l’abbé, s’est agenouillée...

—Se sont-ils entretenus pendant longtemps? demanda le juge.

—Pas cinq minutes; mais personne de nous n’a rien compris à leurs

discours, ils ont parlé vraisemblablement espagnol.

—Dites-nous tout, monsieur, reprit le procureur général. Je vous le

répète, le plus petit détail est, pour nous, d’un intérêt capital. Que

ceci vous soit un exemple!

—Elle pleurait, monsieur.

—Pleurait-elle réellement?

—Nous n’avons pas pu le voir, elle cachait sa figure dans son

mouchoir. Elle a laissé trois cents francs en or pour les détenus.

—Ce n’est pas elle! s’écria Camusot.

—Bibi-Lupin, reprit monsieur Gault, s’est écrié: —_C’est une voleuse_.

—Il s’y connaît, dit monsieur de Grandville. Lancez votre mandat,

ajouta-t-il en regardant Camusot, et vivement les scellés chez elle,

partout! Mais comment a-t-elle obtenu la recommandation de monsieur

de Sérizy?... Apportez-moi la permission de la préfecture... allez,

monsieur Gault! Envoyez-moi promptement cet abbé. Tant que nous

l’aurons là, le danger ne saurait s’aggraver. Et, en deux heures de

conversation, on fait bien du chemin dans l’âme d’un homme.

—Surtout un procureur général comme vous, dit finement Camusot.

—Nous serons deux, répondit poliment le procureur général. Et il

retomba dans ses réflexions.

—On devrait créer, dans tous les parloirs de prison, une place de

surveillant, qui serait donnée, avec de bons appointements, comme

retraite aux plus habiles et aux plus dévoués agents de police, dit-il

après une longue pause. Bibi-Lupin devrait finir là ses jours. Nous

aurions un œil et une oreille dans un endroit qui veut une surveillance

plus habile que celle qui s’y trouve. Monsieur Gault n’a rien pu nous

dire de décisif.

—Il est si occupé, dit Camusot; mais entre les secrets et nous,

il existe une lacune, et il n’en faudrait pas. Pour venir de la

Conciergerie à nos cabinets, on passe par des corridors, par des

cours, par des escaliers. L’attention de nos agents n’est pas

perpétuelle, tandis que le détenu pense toujours à son affaire.

—Il s’est trouvé, m’a-t-on dit, une dame déjà sur le passage de

Jacques Collin, quand il est sorti du secret pour être interrogé.

Cette femme est venue jusqu’au poste des gendarmes, en haut du petit

escalier de la Souricière, les huissiers me l’ont dit, et j’ai grondé

les gendarmes à ce sujet.

—Oh! le palais est à reconstruire en entier, dit monsieur de

Grandville; mais c’est une dépense de vingt à trente millions!... Allez

donc demander trente millions aux Chambres pour les convenances de la

Justice.

On entendit le pas de plusieurs personnes et le son des armes. Ce

devait être Jacques Collin.

Le procureur général mit sur sa figure un masque de gravité sous lequel

l’homme disparut. Camusot imita le chef du parquet.

En effet, le garçon de bureau du cabinet ouvrit la porte, et Jacques

Collin se montra, calme et sans aucun étonnement.

—Vous avez voulu me parler, dit le magistrat, je vous écoute.

—Monsieur le comte, je suis Jacques Collin, je me rends!

Camusot tressaillit, le procureur général resta calme.

—Vous devez penser que j’ai des motifs pour agir ainsi, reprit Jacques

Collin, en étreignant les deux magistrats par un regard railleur. Je

dois vous embarrasser énormément; car en restant prêtre espagnol,

vous me faites reconduire par la gendarmerie jusqu’à la frontière de

Bayonne, et là, des baïonnettes espagnoles vous débarasseraient de moi!

Les deux magistrats demeurèrent impassibles et silencieux.

—Monsieur le comte, reprit le forçat, les raisons qui me font agir

ainsi sont encore plus graves que celles-ci, quoiqu’elles me soient

diablement personnelles; mais je ne puis les dire qu’à vous... Si vous

aviez peur...

—Peur de qui? de quoi? dit le comte de Grandville. L’attitude, la

physionomie, l’air de tête, le geste, le regard, firent en ce moment de

ce grand procureur général une vivante image de la Magistrature, qui

doit offrir les plus beaux exemples de courage civil. Dans ce moment si

rapide, il fut à la hauteur des vieux magistrats de l’ancien parlement,

au temps des guerres civiles où les présidents se trouvaient face à

face avec la mort et restaient alors de marbre comme les statues qu’on

leur a élevées.

—Mais peur de rester seul avec un forçat évadé.

—Laissez-nous, monsieur Camusot, dit vivement le procureur général.

—Je voulais vous proposer de me faire attacher les mains et les pieds,

reprit froidement Jacques Collin en enveloppant les deux magistrats

d’un regard formidable. Il fit une pause et reprit gravement: Monsieur

le comte, vous n’aviez que mon estime, mais vous avez en ce moment mon

admiration...

—Vous vous croyez donc redoutable? demanda le magistrat d’un air plein

de mépris.

—_Me croire_ redoutable! dit le forçat, à quoi bon? je le suis et

je le sais. Jacques Collin prit une chaise et s’assit avec toute

l’aisance d’un homme qui se sait à la hauteur de son adversaire dans

une conférence où il traite de puissance à puissance.

En ce moment, monsieur Camusot, qui se trouvait sur le seuil de

la porte qu’il allait fermer, rentra, revint jusqu’à monsieur de

Grandville, et lui remit, pliés, deux papiers...

—Voyez, dit le juge au procureur général en lui montrant l’un des

papiers.

—Rappelez monsieur Gault, cria le comte de Grandville aussitôt qu’il

eut lu le nom de la femme de chambre de madame de Maufrigneuse, qui lui

était connue.

Le directeur de la Conciergerie entra.

—Dépeignez-nous, lui dit à l’oreille le procureur général, la femme

qui est venue voir le prévenu.

—Petite, forte, grasse, trapue, répondit monsieur Gault.

—La personne pour qui le permis a été délivré est grande et mince, dit

monsieur de Grandville. Quel âge, maintenant?

—Soixante ans.

—Il s’agit de moi, messieurs? dit Jacques Collin. Voyons, reprit-il

avec bonhomie, ne cherchez pas. Cette personne est ma tante, une tante

vraisemblable, une femme, une vieille. Je puis vous éviter bien des

embarras... Vous ne trouverez ma tante que si je le veux... Si nous

pataugeons ainsi, nous n’avancerons guère.

—Monsieur l’abbé ne parle plus le français en espagnol, dit monsieur

Gault, il ne bredouille plus.

—Parce que les choses sont assez embrouillées, mon cher monsieur

Gault! répondit Jacques Collin avec un sourire amer et en appelant le

directeur par son nom.

En ce moment monsieur Gault se précipita vers le procureur général et

lui dit à l’oreille:

—Prenez garde à vous, monsieur le comte, cet homme est en fureur!

Monsieur de Grandville regarda lentement Jacques Collin et le trouva

calme; mais il reconnut bientôt la vérité de ce que lui disait le

directeur. Cette trompeuse attitude cachait la froide et terrible

irritation des nerfs du sauvage. Les yeux de Jacques Collin couvaient

une éruption volcanique, ses poings étaient crispés. C’était bien le

tigre se ramassant pour bondir sur une proie.

—Laissez-nous, reprit d’un air grave le procureur général en

s’adressant au directeur de la Conciergerie et au juge.

—Vous avez bien fait de renvoyer l’assassin de Lucien!... dit Jacques

Collin sans s’inquiéter si Camusot pouvait ou non l’entendre, je n’y

tenais plus, j’allais l’étrangler...

Et monsieur de Grandville frissonna. Jamais il n’avait vu tant de sang

dans les yeux d’un homme, tant de pâleur aux joues, tant de sueur au

front, et une pareille contraction de muscles.

—A quoi ce meurtre vous eût-il servi? demanda tranquillement le

procureur général au criminel.

—Vous vengez tous les jours ou vous croyez venger la Société,

monsieur, et vous me demandez raison d’une vengeance!... Vous n’avez

donc jamais senti dans vos veines la vengeance y roulant ses lames...

Ignorez-vous donc que c’est cet imbécile de juge qui nous l’a tué; car

vous l’aimiez, mon Lucien, et il vous aimait! Je vous sais par cœur,

monsieur. Ce cher enfant me disait tout, le soir, quand il rentrait; je

le couchais, comme une bonne couche son marmot, et je lui faisais tout

raconter... Il me confiait tout, jusqu’à ses moindres sensations...

Ah! jamais une bonne mère n’a tendrement aimé son fils unique comme

j’aimais cet ange. Si vous saviez! le bien naissait dans ce cœur comme

les fleurs se lèvent dans les prairies. Il était faible, voilà son

seul défaut, faible comme la corde de la lyre, si forte quand elle se

tend... C’est les plus belles natures, leur faiblesse est tout uniment

la tendresse, l’admiration, la faculté de s’épanouir au soleil de

l’art, de l’amour, du beau que Dieu a fait pour l’homme sous mille

formes!... Enfin, Lucien était une femme manquée. Ah! que n’ai-je pas

dit à la brute bête qui vient de sortir... Ah! monsieur, j’ai fait,

dans ma sphère de prévenu devant un juge, ce que Dieu aurait fait pour

sauver son fils, si, voulant le sauver, il l’eût accompagné devant

Pilate!...

Un torrent de larmes sortit des yeux clairs et jaunes du forçat qui

naguère flamboyaient comme ceux d’un loup affamé par six mois de neige

en pleine Ukraine. Il continua: Cette buse n’a voulu rien écouter,

et il a perdu l’enfant!... Monsieur, j’ai lavé le cadavre du petit

de mes larmes, en implorant _celui que je ne connais pas_ et qui est

au-dessus de nous! Moi qui ne crois pas en Dieu!... (Si je n’étais

pas matérialiste, je ne serais pas moi!...) Je vous ai tout dit là

dans un mot! Vous ne savez pas, aucun homme ne sait ce que c’est que

la douleur; moi seul je la connais. Le feu de la douleur absorbait

si bien mes larmes, que cette nuit je n’ai pas pu pleurer. Je pleure

maintenant, parce que je sens que vous me comprenez. Je vous ai vu

là, tout à l’heure, posé en justice... Ah! monsieur, que Dieu... (je

commence à croire en lui!) que Dieu vous préserve d’être comme je

suis... Ce sacré juge m’a ôté mon âme. Monsieur! monsieur! on enterre

en ce moment ma vie, ma beauté, ma vertu, ma conscience, toute ma

force! Figurez-vous un chien à qui un chimiste soutire le sang... Me

voilà! je suis ce chien... Voilà pourquoi je suis venu vous dire: «Je

suis Jacques Collin, je me rends!...» J’avais résolu cela ce matin

quand on est venu m’arracher ce corps que je baisais comme un insensé,

comme une mère, comme la Vierge a dû baiser Jésus au tombeau...

Je voulais me mettre au service de la justice sans conditions...

Maintenant, je dois en faire, vous allez savoir pourquoi...

—Parlez-vous à monsieur de Grandville ou au procureur général? dit le

magistrat.

Ces deux hommes, le CRIME et la JUSTICE, se regardèrent. Le forçat

avait profondément ému le magistrat qui fut pris d’une pitié divine

pour ce malheureux, il devina sa vie et ses sentiments. Enfin, le

magistrat (un magistrat est toujours magistrat) à qui la conduite de

Jacques Collin depuis son évasion était inconnue, pensa qu’il pourrait

se rendre maître de ce criminel, uniquement coupable d’un faux après

tout. Et il voulut essayer de la générosité sur cette nature composée,

comme le bronze, de divers métaux, de bien et de mal. Puis monsieur

de Grandville, arrivé à cinquante-trois ans sans avoir pu jamais

inspirer l’amour, admirait les natures tendres, comme tous les hommes

qui n’ont pas été aimés. Peut-être ce désespoir, le lot de beaucoup

d’hommes à qui les femmes n’accordent que leur estime ou leur amitié,

était-il le lien secret de l’intimité profonde de messieurs de Bauvan,

de Grandville et de Sérizy; car un même malheur, tout aussi bien qu’un

bonheur mutuel, met les âmes au même diapason.

—Vous avez un avenir!... dit le procureur général en jetant un regard

d’inquisiteur sur ce scélérat abattu.

L’homme fit un geste par lequel il exprima la plus profonde

indifférence de lui-même.

«Lucien laisse un testament par lequel il vous lègue trois cent mille

francs...

—Pauvre! pauvre petit! pauvre petit! s’écria Jacques Collin, toujours

_trop_ honnête! J’étais, moi, tous les sentiments mauvais; il était,

lui, le bon, le noble, le beau, le sublime! On ne change pas de si

belles âmes! il n’avait pris de moi que mon argent, monsieur!

Cet abandon profond, entier de la personnalité que le magistrat ne

pouvait ranimer, prouvait si bien les terribles paroles de cet homme

que monsieur de Grandville passa du côté du criminel. Restait le

procureur général!

—Si rien ne vous intéresse plus, demanda monsieur de Grandville,

qu’êtes-vous donc venu me dire?

—N’est-ce pas déjà beaucoup que de me livrer? Vous _brûliez_, mais

vous ne me teniez pas? vous seriez d’ailleurs trop embarrassé de moi!...

—Quel adversaire! pensa le procureur général.

«Vous allez, monsieur le procureur général, faire couper le cou à un

innocent, et j’ai trouvé le coupable, reprit gravement Jacques Collin

en séchant ses larmes. Je ne suis pas ici pour eux, mais pour vous.

Je venais vous ôter un remords, car j’aime tous ceux qui ont porté un

intérêt quelconque à Lucien, de même que je poursuivrai de ma haine

tous ceux ou celles qui l’ont empêché de vivre... Qu’est-ce que ça me

fait un forçat à moi? reprit-il après une légère pause. Un forçat,

à mes yeux, c’est à peine pour moi ce qu’est une fourmi pour vous.

Je suis comme les brigands de l’Italie, de fiers hommes! tant que le

voyageur leur rapporte quelque chose de plus que le prix du coup de

fusil, ils l’étendent mort! Je n’ai pensé qu’à vous. J’ai confessé ce

jeune homme, qui ne pouvait se fier qu’à moi, c’est mon camarade de

chaîne! Théodore est une bonne nature; il a cru rendre service à une

maîtresse en se chargeant de vendre ou d’engager des objets volés;

mais il n’est pas plus criminel dans l’affaire de Nanterre que vous ne

l’êtes. C’est un Corse, c’est dans leurs mœurs de se venger, de se tuer

les uns les autres comme des mouches.

»En Italie et en Espagne, on n’a pas le respect de la vie de l’homme,

et c’est tout simple. On nous y croit pourvus d’une âme, d’un quelque

chose, une image de nous qui nous survit, qui vivrait éternellement.

Allez donc dire cette billevesée à nos annalistes! Ce sont les pays

athées ou philosophes qui font payer chèrement la vie humaine à ceux

qui la troublent, et ils ont raison, puisqu’ils ne croient qu’à la

matière, au présent!

»Si Calvi vous avait indiqué la femme de qui viennent les objets

volés, vous auriez trouvé, non pas le vrai coupable, car il est dans

vos griffes, mais un complice que le pauvre Théodore ne veut pas

perdre, car c’est une femme... Que voulez-vous? chaque état a son

point d’honneur, le bagne et les filous ont les leurs! Maintenant je

connais l’assassin de ces deux femmes et les auteurs de ce coup hardi,

singulier, bizarre, on me l’a raconté dans tous ses détails. Suspendez

l’exécution de Calvi, vous saurez tout, mais donnez-moi votre parole de

le réintégrer au bagne, en faisant commuer sa peine... Dans la douleur

où je suis, on ne peut prendre la peine de mentir, vous savez cela. Ce

que je vous dis est la vérité...

—Avec vous, Jacques Collin, quoique ce soit abaisser la justice, qui

ne saurait faire de semblables compromis, je crois pouvoir me relâcher

de la rigueur de mes fonctions, et en référer à qui de droit.

—M’accordez-vous cette vie?

—Cela se pourra...

—Monsieur, je vous supplie de me donner votre parole, elle me suffira.

Monsieur de Grandville fit un geste d’orgueil blessé.

»Je tiens l’honneur de trois grandes familles, et vous ne tenez que la

vie de trois forçats, reprit Jacques Collin, je suis plus fort que vous.

—Vous pouvez être remis au secret; que ferez-vous?... demanda le

procureur général.

—Eh! nous jouons donc! dit Jacques Collin. Je parlais à la _bonne

franquette_, moi! je parlais à monsieur de Grandville; mais si le

procureur général est là, je reprends mes cartes et je poitrine. Et

moi qui, si vous m’aviez donné votre parole, allais vous rendre les

lettres écrites à Lucien par mademoiselle Clotilde de Grandlieu! Cela

fut dit avec un accent, un sang-froid et un regard qui révélèrent à M.

de Grandville un adversaire avec qui la moindre faute était dangereuse.

—Est-ce là tout ce que vous demandez? dit le procureur général.

—Je vais vous parler pour moi, dit Jacques Collin. L’honneur de la

famille Grandlieu paye la commutation de peine de Théodore: c’est

donner beaucoup et recevoir peu. Qu’est-ce qu’un forçat condamné à

perpétuité?... S’il s’évade, vous pouvez vous défaire si facilement de

lui! c’est une lettre de change sur la guillotine! Seulement, comme on

l’avait fourré dans des intentions peu charmantes à Rochefort, vous

me promettrez de le faire diriger sur Toulon, en recommandant qu’il y

soit bien traité. Maintenant, moi, je veux davantage; j’ai le dossier

de madame de Sérizy et celui de la duchesse de Maufrigneuse, et quelles

lettres!... Tenez, monsieur le comte: Les filles publiques en écrivant

font du style et de beaux sentiments, eh bien! les grandes dames qui

font du style et de grands sentiments toute la journée, écrivent

comme les filles agissent. Les philosophes trouveront la raison de ce

chassez-croisez, je ne tiens pas à la chercher. La femme est un être

inférieur, elle obéit trop à ses organes. Pour moi, la femme n’est

belle que quand elle ressemble à un homme!

»Aussi ces petites duchesses qui sont viriles par la tête ont-elles

écrit des chefs-d’œuvre... Oh! c’est beau, d’un bout à l’autre, comme

la fameuse ode de Piron...»

—Vraiment?

—Vous voulez les voir?... dit Jacques Collin en souriant.

Le magistrat devint honteux.

—Je puis vous en faire lire; mais, là, pas de farce! Nous jouons franc

jeu?... Vous me rendrez les lettres, et vous défendrez qu’on moucharde,

qu’on suive et qu’on regarde la personne qui va les apporter.

—Cela prendra du temps? dit le procureur général.

—Non, il est neuf heures et demie... reprit Jacques Collin en

regardant la pendule; eh bien! en quatre minutes nous aurons une

lettre de chacune de ces deux dames; et, après les avoir lues, vous

contremanderez la guillotine! Si ça n’était pas ce que cela est, vous

ne me verriez pas si tranquille. Ces dames sont d’ailleurs averties...

Monsieur de Grandville fit un geste de surprise.

—Elles doivent se donner à cette heure bien du mouvement, elles vont

mettre en campagne le garde des sceaux, elles iront, qui sait, jusqu’au

roi... Voyons, me donnez-vous votre parole d’ignorer qui sera venu, de

ne pas suivre ni faire suivre pendant une heure cette personne?

—Je vous le promets!

—Bien, vous ne voudriez pas, vous, tromper un forçat évadé. Vous

êtes du bois dont sont faits les Turenne et vous tenez votre parole

à des voleurs... Eh bien! dans la salle des Pas-Perdus, il y a dans

ce moment une mendiante en haillons, une vieille femme, au milieu

même de la salle. Elle doit causer avec un des écrivains publics de

quelque procès de mur mitoyen; envoyez votre garçon de bureau la

chercher, en lui disant ceci: _Dabor ti mandana._ Elle viendra... Mais

ne soyez pas cruel inutilement!... Ou vous acceptez mes propositions,

ou vous ne voulez pas vous compromettre avec un forçat... Je ne suis

qu’un faussaire, remarquez!... Eh bien! ne laissez pas Calvi dans les

affreuses angoisses de la toilette...

—L’exécution est déjà contremandée... Je ne veux pas, dit monsieur de

Grandville à Jacques Collin, que la justice soit au-dessous de vous!

Jacques Collin regarda le procureur général avec une sorte d’étonnement

et lui vit tirer le cordon de sa sonnette.

—Voulez-vous ne pas vous échapper? Donnez-moi votre parole, je m’en

contente. Allez chercher cette femme...

Le garçon de bureau se montra.

«Félix, renvoyez les gendarmes...» dit monsieur de Grandville.

Jacques Collin fut vaincu.

Dans ce duel avec le magistrat, il voulait être le plus grand, le

plus fort, le plus généreux, et le magistrat l’écrasait. Néanmoins,

le forçat se sentit bien supérieur en ce qu’il jouait la justice, qui

lui persuadait que le coupable était innocent, et qu’il disputait

victorieusement une tête; mais cette supériorité devait être sourde,

secrète, cachée, tandis que la _Gigogne_ l’accablait au grand jour, et

majestueusement.

[Illustration: IMP. E. MARTINET.

La Comédie humaine - Volume 18 · 第 5 / 140 题