A L’ABBÉ CARLOS HERRERA.

«Mon cher abbé, je n’ai reçu que des bienfaits de vous, et je

vous ai trahi. Cette ingratitude involontaire me tue, et, quand

vous lirez ces lignes, je n’existerai plus; vous ne serez plus là

pour me sauver.

»Vous m’aviez donné pleinement le droit, si j’y trouvais un

avantage, de vous perdre en vous jetant à terre comme un

bout de cigare, mais j’ai disposé de vous sottement. Pour

sortir d’embarras, séduit par une captieuse demande du juge

d’instruction, votre fils spirituel, celui que vous aviez

adopté, s’est rangé du côté de ceux qui veulent vous assassiner

à tout prix, en voulant faire croire à une identité que je sais

impossible entre vous et un scélérat français. Tout est dit.

»Entre un homme de votre puissance et moi, de qui vous avez

voulu faire un personnage plus grand que je ne pouvais l’être,

il ne saurait y avoir de niaiseries échangées au moment d’une

séparation suprême. Vous m’avez voulu faire puissant et glorieux,

vous m’avez précipité dans les abîmes du suicide, voilà tout. Il

y a longtemps que je voyais venir le vertige pour moi.

»Il y a la postérité de Caïn et celle d’Abel, comme vous

disiez quelquefois. Caïn, dans le grand drame de l’Humanité,

c’est l’opposition. Vous descendez d’Adam par cette ligne en

qui le diable a continué de souffler le feu dont la première

étincelle avait été jetée sur Ève. Parmi les démons de cette

filiation, il s’en trouve, de temps en temps, de terribles, à

organisations vastes, qui résument toutes les forces humaines,

et qui ressemblent à ces fiévreux animaux du désert dont la vie

exige les espaces immenses qu’ils y trouvent. Ces gens-là sont

dangereux dans la société comme les lions le seraient en pleine

Normandie: il leur faut une pâture, ils dévorent les hommes

vulgaires et broutent les écus des niais; leurs jeux sont si

périlleux qu’ils finissent par tuer l’humble chien dont ils

se sont fait un compagnon, une idole. Quand Dieu le veut, ces

êtres mystérieux sont Moïse, Attila, Charlemagne, Robespierre ou

Napoléon; mais quand ils laissent rouiller au fond de l’océan

d’une génération ces instruments gigantesques, ils ne sont plus

que Pugatcheff, Fouché, Louvel et l’abbé Carlos Herrera. Doués

d’un immense pouvoir sur les âmes tendres, ils les attirent et

les broient. C’est grand, c’est beau dans son genre. C’est la

plante vénéneuse aux riches couleurs qui fascine les enfants dans

les bois. C’est la poésie du mal.

»Des hommes comme vous autres doivent habiter des antres et n’en

pas sortir. Tu m’as fait vivre de cette vie gigantesque, et

j’ai bien mon compte de l’existence. Ainsi, je puis retirer ma

tête des nœuds gordiens de ta politique, pour la donner au nœud

coulant de ma cravate.

»Pour réparer ma faute, je transmets au procureur général une

rétractation de mon interrogatoire; vous verrez à tirer parti de

cette pièce. Par le vœu d’un testament en bonne forme, on vous

rendra, monsieur l’abbé, les sommes appartenant à votre Ordre,

desquelles vous avez disposé très-imprudemment pour moi, par

suite de la paternelle tendresse que vous m’avez portée.

»Adieu donc, adieu, grandiose statue du mal et de la corruption,

adieu, vous qui, dans la bonne voie, eussiez été plus que

Ximénès, plus que Richelieu; vous avez tenu vos promesses: je

me retrouve au bord de la Charente, après vous avoir dû les

enchantements d’un rêve; mais, malheureusement, ce n’est plus

la rivière de mon pays où j’allais noyer les peccadilles de ma

jeunesse; c’est la Seine, et mon trou, c’est un cabanon de la

Conciergerie.

»Ne me regrettez pas: mon mépris pour vous était égal à mon

admiration.

»LUCIEN.»

Avant une heure du matin, lorsqu’on vint enlever le corps, on trouva

Jacques Collin agenouillé devant le lit, cette lettre à terre, lâchée

sans doute comme le suicidé lâche le pistolet qui l’a tué; mais le

malheureux tenait toujours la main de Lucien entre ses mains jointes et

priait Dieu.

En voyant cet homme, les porteurs s’arrêtèrent un moment, car il

ressemblait à une de ces figures de pierre agenouillée pour l’éternité

sur les tombeaux du moyen âge, par le génie des tailleurs d’images. Ce

faux prêtre, aux yeux clairs comme ceux des tigres et raidi par une

immobilité surnaturelle, imposa tellement à ces gens, qu’ils lui dirent

avec douceur de se lever.

—Pourquoi? demanda-t-il timidement.

Cet audacieux Trompe-la-Mort était devenu faible comme un enfant.

Le directeur montra ce spectacle à monsieur de Chargebœuf, qui, saisi

de respect pour une pareille douleur, et croyant à la qualité de père

que Jacques Collin se donnait, expliqua les ordres de monsieur de

Grandville relatifs au service et au convoi de Lucien, qu’il fallait

absolument transférer à son domicile du quai Malaquais, où le clergé

l’attendait pour le veiller pendant le reste de la nuit.

—Je reconnais bien là la grande âme de ce magistrat, s’écria d’une

voix triste le forçat. Dites-lui, monsieur, qu’il peut compter sur

ma reconnaissance... Oui, je suis capable de lui rendre de grands

services... N’oubliez pas cette phrase; elle est, pour lui, de la

dernière importance. Ah! monsieur, il se fait d’étranges changements

dans le cœur d’un homme, quand il a pleuré pendant sept heures sur un

enfant comme celui-ci... Je ne le verrai donc plus!...

Après avoir couvé Lucien par un regard de mère à qui l’on arrache le

corps de son fils, Jacques Collin s’affaissa sur lui-même. En regardant

prendre le corps de Lucien, il laissa échapper un gémissement qui fit

hâter les porteurs.

Le secrétaire du procureur général et le directeur de la prison

s’étaient déjà soustraits à ce spectacle.

Qu’était devenue cette nature de bronze, où la décision égalait le coup

d’œil en rapidité, chez laquelle la pensée et l’action jaillissaient

comme un même éclair, dont les nerfs aguerris par trois évasions,

par trois séjours au bagne avaient atteint à la solidité métallique

des nerfs du sauvage? Le fer cède à certains degrés de battage ou de

pression réitérée; ses impénétrables molécules, purifiées par l’homme

et rendues homogènes, se désagrègent; et, sans être en fusion, le métal

n’a plus la même vertu de résistance. Les maréchaux, les serruriers,

les taillandiers, tous les ouvriers qui travaillent constamment ce

métal en expriment alors l’état par un mot de leur technologie:

«_Le fer est roui!_» disent-ils en s’appropriant cette expression

exclusivement consacrée au chanvre, dont la désorganisation s’obtient

par le rouissage. Eh bien, l’âme humaine, ou, si vous voulez la triple

énergie du corps, du cœur et de l’esprit se trouve dans une situation

analogue à celle du fer par suite de certains chocs répétés. Il en

est alors des hommes comme du chanvre et du fer: ils sont rouis. La

science et la justice, le public cherchent mille causes aux terribles

catastrophes causées sur les chemins de fer, par la rupture d’une

barre de fer, et dont le plus affreux exemple est celui de Bellevue;

mais personne n’a consulté les vrais connaisseurs en ce genre, les

forgerons, qui ont tous dit le même mot: «Le fer était roui!» Ce danger

est imprévisible. Le métal devenu mou, le métal resté résistant,

offrent la même apparence.

C’est dans cet état que les confesseurs et les juges d’instruction

trouvent souvent les grands criminels. Les sensations terribles de la

cour d’assises et celles de la _toilette_ déterminent presque toujours

chez les natures les plus fortes cette dislocation de l’appareil

nerveux. Les aveux s’échappent alors des bouches les plus violemment

serrées; les cœurs les plus durs se brisent alors; et, chose étrange!

au moment où les aveux sont inutiles, lorsque cette faiblesse suprême

arrache à l’homme le masque d’innocence sous lequel il inquiétait la

Justice, toujours inquiète lorsque le condamné meurt sans avouer son

crime.

Napoléon a connu cette dissolution de toutes les forces humaines sur le

champ de bataille de Waterloo!

A huit heures du matin, quand le surveillant des pistoles entra dans la

chambre où se trouvait Jacques Collin, il le vit pâle et calme, comme

un homme redevenu fort par un violent parti pris.

—Voici l’heure d’aller au préau, dit le porte-clefs, vous êtes enfermé

depuis trois jours, si vous voulez prendre l’air et marcher, vous le

pouvez!

Jacques Collin, tout à ses pensées absorbantes, ne prenant aucun

intérêt à lui-même, se regardant comme un vêtement sans corps, comme

un haillon, ne soupçonna pas le piége que lui tendait Bibi-Lupin,

ni l’importance de son entrée au préau. Le malheureux, sorti

machinalement, enfila le corridor qui longe les cabanons pratiqués dans

les corniches des magnifiques arcades du palais des rois de France, et

sur lesquelles s’appuie la galerie dite de Saint-Louis, par où l’on

va maintenant aux différentes dépendances de la cour de cassation.

Ce corridor rejoint celui des pistoles; et, circonstance digne de

remarque, la chambre où fut détenu Louvel, l’un des plus fameux

régicides, est celle située à l’angle droit formé par le coude des deux

corridors. Sous le joli cabinet qui occupe la tour Bonbec se trouve un

escalier en colimaçon auquel aboutit ce sombre corridor, et par où les

détenus logés, dans les pistoles ou dans les cabanons, vont et viennent

pour se rendre au préau.

Tous les détenus, les accusés qui doivent comparaître en cour d’assises

et ceux qui y ont comparu, les prévenus qui ne sont plus au secret,

tous les prisonniers de la Conciergerie enfin se promènent dans cet

étroit espace entièrement pavé, pendant quelques heures de la journée,

et surtout le matin de bonne heure en été. Ce préau, l’antichambre de

l’échafaud ou du bagne, y aboutit d’un bout, et de l’autre il tient à

la société par le gendarme, par le cabinet du juge d’instruction ou par

la cour d’assises. Aussi est-ce plus glacial à voir que l’échafaud.

L’échafaud peut devenir un piédestal pour aller au ciel; mais le préau,

c’est toutes les infamies de la terre réunies et sans issue!

Que ce soit le préau de la Force ou celui de Poissy, ceux de Melun

ou de Sainte-Pélagie, un préau est un préau. Les mêmes faits s’y

reproduisent identiquement, à la couleur près des murailles, à la

hauteur ou à l’espace. Aussi les ÉTUDES DE MŒURS mentiraient-elles

à leur titre, si la description la plus exacte de ce _pandémonium_

parisien ne se trouvait ici.

Sous les puissantes voûtes qui soutiennent la salle des audiences de

la cour de cassation, il existe à la quatrième arcade une pierre qui

servait, dit-on, à saint Louis pour distribuer ses aumônes, et qui, de

nos jours, sert de table pour vendre quelques comestibles aux détenus.

Aussi, dès que le préau s’ouvre pour les prisonniers, tous vont-ils se

grouper autour de cette pierre à friandises de détenus, l’eau-de-vie,

le rhum, etc.

Les deux premières arcades de ce côté du préau, qui fait face à la

magnifique galerie byzantine, seul vestige de l’élégance du palais de

saint Louis, sont prises par un parloir où confèrent les avocats et

les accusés, et où les prisonniers parviennent au moyen d’un guichet

formidable, composé d’une double voie tracée par des barreaux énormes,

et comprise dans l’espace de la troisième arcade. Ce double chemin

ressemble à ces rues momentanément créées à la porte des théâtres

par des barrières pour contenir la queue, lors des grands succès.

Ce parloir, situé au bout de l’immense salle du guichet actuel de

la Conciergerie, éclairé sur le préau par des hottes, vient d’être

mis à jour par des châssis vitrés du côté du guichet, en sorte qu’on

y surveille les avocats en conférence avec leurs clients. Cette

innovation a été nécessitée par les trop fortes séductions que de

jolies femmes exerçaient sur leurs défenseurs. On ne sait plus où

s’arrêtera la morale?... Ces précautions ressemblent à ces examens

de conscience tout faits, où les imaginations pures se dépravent

en réfléchissant à des monstruosités ignorées. Dans ce parloir ont

également lieu les entrevues des parents et des amis à qui la police

permet de voir des prisonniers, accusés ou détenus.

On doit maintenant comprendre ce qu’est le préau pour les deux

cents prisonniers de la Conciergerie; c’est leur jardin, un jardin

sans arbres, ni terre, ni fleurs, un préau enfin! Les annexes du

parloir et de la pierre de saint Louis, sur laquelle se distribuent

les comestibles et les liquides autorisés, constituent l’unique

communication possible avec le monde extérieur.

Les moments passés au préau sont les seuls pendant lesquels le

prisonnier se trouve à l’air et en compagnie; néanmoins, dans les

autres prisons, les détenus sont réunis dans les ateliers du travail;

mais, à la Conciergerie, on ne peut se livrer à aucune occupation, à

moins d’être à la pistole. Là, le drame de la cour d’assises préoccupe

d’ailleurs tous les esprits, puisqu’on ne vient là que pour subir ou

l’instruction ou le jugement. Cette cour présente un affreux spectacle;

on ne peut se le figurer, il faut le voir, ou l’avoir vu.

D’abord, la réunion, sur un espace de quarante mètres de long

sur trente de large, d’une centaine d’accusés ou de prévenus, ne

constitue pas l’élite de la société. Ces misérables, qui, pour la

plupart, appartiennent aux plus basses classes, sont mal vêtus; leurs

physionomies sont ignobles ou horribles; car un criminel venu des

sphères sociales supérieures est une exception heureusement assez rare.

La concussion, le faux ou la faillite frauduleuse, seuls crimes qui

peuvent amener là des gens comme il faut, ont d’ailleurs le privilége

de la pistole, et l’accusé ne quitte alors presque jamais sa cellule.

Ce lieu de promenade, encadré par de beaux et formidables murs

noirâtres, par une colonnade partagée en cabanons, par une

fortification du côté du quai, par les cellules grillagées de la

pistole au nord, gardé par des surveillants attentifs, occupé par un

troupeau de criminels ignobles et se défiant tous les uns des autres,

attriste déjà par les dispositions locales; mais il effraie bientôt,

lorsque vous vous y voyez le centre de tous ces regards pleins de

haine, de curiosité, de désespoir, en face de ces êtres déshonorés.

Aucune joie! tout est sombre, les lieux et les hommes. Tout est muet,

les murs et les consciences. Tout est péril pour ces malheureux; ils

n’osent, à moins d’une amitié sinistre comme le bagne dont elle est

le produit, se fier les uns aux autres. La police, qui plane sur eux,

empoisonne pour eux l’atmosphère et corrompt tout, jusqu’au serrement

de main de deux coupables intimes. Un criminel qui rencontre là son

meilleur camarade ignore si ce dernier ne s’est pas repenti, s’il n’a

pas fait des aveux dans l’intérêt de sa vie. Ce défaut de sécurité,

cette crainte du _mouton_ gâte la liberté déjà si mensongère du préau.

En argot de prison, le _mouton_ est un mouchard, qui paraît être

sous le poids d’une méchante affaire, et dont l’habileté proverbiale

consiste à se faire prendre pour un _ami_. Le mot _ami_ signifie, en

argot, un voleur émérite, un voleur consommé, qui, depuis longtemps,

a rompu avec la société, qui veut rester voleur toute sa vie, et qui

demeure fidèle _quand même_ aux lois de la _haute pègre_.

Le crime et la folie ont quelque similitude. Voir les prisonniers de

la Conciergerie au préau, ou voir des fous dans le jardin d’une maison

de santé, c’est une même chose. Les uns et les autres se promènent en

s’évitant, se jettent des regards au moins singuliers, atroces, selon

leurs pensées du moment, jamais gais ni sérieux; car ils se connaissent

ou ils se craignent. L’attente d’une condamnation, les remords, les

anxiétés donnent aux promeneurs du préau l’air inquiet et hagard des

fous. Les criminels consommés ont seuls une assurance qui ressemble à

la tranquillité d’une vie honnête, à la sincérité d’une conscience pure.

L’homme des classes moyennes étant là l’exception, et la honte retenant

dans leurs cellules ceux que le crime y envoie, les habitués du préau

sont généralement mis comme les gens de la classe ouvrière. La blouse,

le bourgeron, la veste de velours dominent. Ces costumes grossiers

ou sales, en harmonie avec les physionomies communes ou sinistres,

avec les manières brutales, un peu domptées néanmoins par les pensées

tristes dont sont saisis les prisonniers, tout, jusqu’au silence du

lieu, contribue à frapper de terreur ou de dégoût le rare visiteur, à

qui de hautes protections ont valu le privilége peu prodigué d’étudier

la Conciergerie.

De même que la vue d’un cabinet d’anatomie, où les maladies infâmes

sont figurées en cire, rend chaste et inspire de saintes et nobles

amours au jeune homme qu’on y mène; de même la vue de la Conciergerie

et l’aspect du préau, meublé de ces hôtes dévoués au bagne, à

l’échafaud, à une peine infamante quelconque, donne la crainte de

la justice humaine à ceux qui pourraient ne pas craindre la justice

divine, dont la voix parle si haut dans la conscience; et ils en

sortent honnêtes gens pour longtemps.

Les promeneurs qui se trouvaient au préau quand Jacques Collin y

descendit devant être les acteurs d’une scène capitale dans la vie de

Trompe-la-Mort, il n’est pas indifférent de peindre quelques-unes des

principales figures de cette terrible assemblée.

Là, comme partout où des hommes sont rassemblés; là, comme au collége,

règnent la force physique et la force morale. Là donc, comme dans les

bagnes, l’aristocratie est la criminalité. Celui dont la tête est en

jeu prime tous les autres. Le préau, comme on le pense, est une école

de Droit criminel; on l’y professe infiniment mieux qu’à la place du

Panthéon. La plaisanterie périodique consiste à répéter le drame de

la cour d’assises, à constituer un président, un jury, un ministère

public, un avocat, et à juger le procès. Cette horrible farce se joue

presque toujours à l’occasion des crimes célèbres. A cette époque,

une grande cause criminelle était à l’ordre du jour des assises,

l’affreux assassinat commis sur monsieur et madame Crottat, anciens

fermiers, père et mère du notaire, qui gardaient chez eux, comme cette

malheureuse affaire l’a prouvé, huit cent mille francs en or. L’un

des auteurs de ce double assassinat était le célèbre Dannepont, dit

La Pouraille, forçat libéré, qui, depuis cinq ans, avait échappé aux

recherches les plus actives de la police à la faveur de sept ou huit

noms différents. Les déguisements de ce scélérat étaient si parfaits,

qu’il avait subi deux ans de prison sous le nom de Delsouq, un de ses

élèves, voleur célèbre qui ne dépassait jamais, dans les affaires, la

compétence du tribunal correctionnel. La Pouraille en était, depuis

sa sortie du bagne, à son troisième assassinat. La certitude d’une

condamnation à mort rendait cet accusé, non moins que sa fortune

présumée, l’objet de la terreur et de l’admiration des prisonniers; car

pas un liard des fonds volés ne se retrouvait. On peut encore, malgré

les événements de juillet 1830, se rappeler l’effroi que causa dans

Paris ce coup hardi, comparable au vol des médailles de la Bibliothèque

pour son importance; car la malheureuse tendance de notre temps à tout

chiffrer rend un assassinat d’autant plus frappant que la somme volée

est plus considérable.

La Pouraille, petit homme sec et maigre, à visage de fouine, âgé

de quarante-cinq ans, l’une des célébrités des trois bagnes qu’il

avait habités successivement dès l’âge de dix-neuf ans, connaissait

intimement Jacques Collin, et l’on va savoir comment et pourquoi.

Transférés de la Force à la Conciergerie depuis vingt-quatre heures

avec La Pouraille, deux autres forçats avaient reconnu sur-le-champ,

et fait reconnaître au préau cette royauté sinistre de _l’ami_ promis

à l’échafaud. L’un de ces forçats, un libéré nommé Sélérier, surnommé

l’Auvergnat, le père Ralleau, le Rouleur, et qui, dans la société que

le bagne appelle la _haute pègre_, avait nom Fil-de-Soie, sobriquet dû

à l’adresse avec laquelle il échappait aux périls du métier, était un

des anciens affidés de Trompe-la-Mort.

Trompe-la-Mort soupçonnait tellement Fil-de-Soie de jouer un double

rôle, d’être à la fois dans les conseils de la haute pègre, et l’un

des entretenus de la police, qu’il lui avait (Voyez le _Père Goriot_.)

attribué son arrestation dans la maison Vauquer, en 1819. Sélérier,

qu’il faut appeler Fil-de-Soie, de même que Dannepont se nommera La

Pouraille, déjà sous le coup d’une rupture de ban, était impliqué

dans des vols qualifiés, mais sans une goutte de sang répandu, qui

devaient le faire réintégrer au moins pour vingt ans au bagne. L’autre

forçat, nommé Riganson, formait avec sa concubine, appelée la Biffe,

un des plus redoutables ménages de la haute pègre. Riganson, en

délicatesse avec la justice dès l’âge le plus tendre, avait pour surnom

_le Biffon_. Le Biffon était le mâle de la Biffe, car il n’y a rien

de sacré pour la haute pègre. Ces sauvages ne respectent ni la loi,

ni la religion, rien, pas même l’histoire naturelle, dont la sainte

nomenclature est, comme on le voit, parodiée par eux.

Une digression est ici nécessaire; car l’entrée de Jacques Collin au

préau, son apparition au milieu de ses ennemis, si bien ménagée par

Bibi-Lupin et par le juge d’instruction, les scènes curieuses qui

devaient s’ensuivre, tout en serait inadmissible et incompréhensible,

sans quelques explications sur le monde des voleurs et des bagnes, sur

ses lois, sur ses mœurs, et surtout sur son langage, dont l’affreuse

poésie est indispensable dans cette partie du récit. Donc, avant

tout, un mot sur la langue des grecs, des filous, des voleurs et des

assassins, nommée l’_argot_, et que la littérature a, dans ces derniers

temps, employée avec tant de succès, que plus d’un mot de cet étrange

vocabulaire a passé sur les lèvres roses des jeunes femmes, a retenti

sous les lambris dorés, a réjoui les princes, dont plus d’un a pu

s’avouer _floué_! Disons-le, peut-être à l’étonnement de beaucoup de

gens, il n’est pas de langue plus énergique, plus colorée que celle

de ce monde souterrain qui, depuis l’origine des empires à capitale,

s’agite dans les caves, dans les sentines, dans le _troisième-dessous_

des sociétés, pour emprunter à l’art dramatique une expression vive et

saisissante. Le monde n’est-il pas un théâtre? Le Troisième-Dessous

est la dernière cave pratiquée sous les planches de l’Opéra, pour en

recéler les machines, les machinistes, la rampe, les apparitions, les

diables bleus que vomit l’enfer, etc.

Chaque mot de ce langage est une image brutale, ingénieuse ou terrible.

Une culotte est une _montante_; n’expliquons pas ceci. En argot on ne

dort pas, on _pionce_. Remarquez avec quelle énergie ce verbe exprime

le sommeil particulier à la bête traquée, fatiguée, défiante, appelée

Voleur, et qui, dès qu’elle est en sûreté, tombe et roule dans les

abîmes d’un sommeil profond et nécessaire sous les puissantes ailes

du Soupçon planant toujours sur elle. Affreux sommeil, semblable à

celui de l’animal sauvage qui dort, qui ronfle, et dont néanmoins les

oreilles veillent doublées de prudence!

Tout est farouche dans cet idiome. Les syllabes qui commencent ou

qui finissent, les mots sont âpres et étonnent singulièrement. Une

femme est une _largue_. Et quelle poésie! la paille est _la plume de

Beauce_. Le mot minuit est rendu par cette périphrase: _douze plombes

crossent_! Ça ne donne-t-il pas le frisson? _Rincer une cabriole_, veut

dire dévaliser une chambre. Qu’est-ce que l’expression se coucher,

comparée à se _piausser_, revêtir une autre peau. Quelle vivacité

d’images! _Jouer des dominos_, signifie manger; comment mangent les

gens poursuivis?

L’argot va toujours, d’ailleurs! il suit la civilisation, il la

talonne, il s’enrichit d’expressions nouvelles à chaque nouvelle

invention. La pomme de terre, créée et mise au jour par Louis XVI et

Parmentier, est aussitôt saluée par l’argot _d’orange à cochons_.

On invente les billets de banque, le bagne les appelle des _fafiots

garatés_, du nom de Garat, le caissier qui les signe. _Fafiot!_

n’entendez-vous pas le bruissement du papier de soie? Le billet de

mille francs est un _fafiot mâle_, le billet de cinq cents un _fafiot

femelle_. Les forçats baptiseront, attendez-vous-y, les billets de

cent ou de deux cents francs de quelque nom bizarre.

En 1790, Guillotin trouve, dans l’intérêt de l’humanité, la mécanique

expéditive qui résoud tous les problèmes soulevés par le supplice de la

peine de mort. Aussitôt les forçats, les ex-galériens, examinent cette

mécanique placée sur les confins monarchiques de l’ancien système,

et sur les frontières de la justice nouvelle, ils l’appellent tout à

coup _l’Abbaye de Monte-à-Regret_! Ils étudient l’angle décrit par

le couperet d’acier, et trouvent pour en peindre l’action, le verbe

_faucher_! Quand on songe que le bagne se nomme _le pré_, vraiment

ceux qui s’occupent de linguistique doivent admirer la création de ces

affreux _vocables_, eût dit Charles Nodier.

Reconnaissons d’ailleurs la haute antiquité de l’argot! il contient un

dixième de mots de la langue romane, un autre dixième de la vieille

langue gauloise de Rabelais. _Effondrer_ (enfoncer), _otolondrer_

(ennuyer), _cambrioler_ (tout ce qui se fait dans une chambre),

_aubert_ (argent), _gironde_ (belle, le nom d’un fleuve en langue

d’Oc), _fouillousse_ (poche), appartiennent à la langue du quatorzième

et du quinzième siècles. L’_affe_, pour la vie, est de la plus haute

antiquité. Troubler _l’affe_ a fait les _affres_, d’où vient le mot

_affreux_, dont la traduction est _ce qui trouble la vie_, etc.

Cent mots au moins de l’argot appartiennent à la langue de PANURGE,

qui, dans l’œuvre rabelaisienne, symbolise le peuple, car ce nom est

composé de deux mots grecs qui veulent dire: _Celui qui fait tout_. La

science change la face de la civilisation par le chemin de fer, l’argot

l’a déjà nommé _le roulant vif_.

Le nom de la tête, quand elle est encore sur leurs épaules, _la

sorbonne_, indique la source antique de cette langue dont il est

question dans les romanciers les plus anciens, comme Cervantes, comme

_les nouvelliers_ italiens et l’Arétin. De tout temps, en effet,

_la fille_, héroïne de tant de vieux romans, fut la protectrice, la

compagne, la consolation du grec, du voleur, du tire-laine, du filou,

de l’escroc.

La prostitution et le vol sont deux protestations vivantes, mâle

et femelle, de _l’état naturel_ contre l’état social. Aussi les

philosophes, les novateurs actuels, les humanitaires, qui ont pour

queue les communistes et les fouriéristes, arrivent-ils, sans s’en

douter, à ces deux conclusions: la prostitution et le vol. Le voleur

ne met pas en question dans les livres sophistiques, la propriété,

l’hérédité, les garanties sociales; il les supprime net. Pour lui,

voler, c’est rentrer dans son bien. Il ne discute pas le mariage, il

ne l’accuse pas, il ne demande pas, dans des utopies imprimées, ce

consentement mutuel, cette alliance étroite des âmes impossible à

généraliser; il s’accouple avec une violence dont les chaînons sont

incessamment resserrés par le marteau de la nécessité. Les novateurs

modernes écrivent des théories pâteuses, filandreuses et nébuleuses,

ou des romans philanthropiques; mais le voleur pratique! il est clair

comme un fait, il est logique comme un coup de poing. Et quel style!...

Autre observation! Le monde des filles, des voleurs et des assassins,

les bagnes et les prisons comportent une population d’environ soixante

à quatre-vingt mille individus, mâles et femelles. Ce monde ne saurait

être dédaigné dans la peinture de nos mœurs, dans la reproduction

littérale de notre état social. La justice, la gendarmerie et la

police offrent un nombre d’employés presque correspondant, n’est-ce

pas étrange? Cet antagonisme de gens qui se cherchent et qui s’évitent

réciproquement constitue un immense duel, éminemment dramatique,

esquissé dans cette étude. Il en est du vol et du commerce de fille

publique, comme du théâtre, de la police, de la prêtrise et de la

gendarmerie. Dans ces six conditions, l’individu prend un caractère

indélébile. Il ne peut plus être que ce qu’il est. Les stigmates du

divin sacerdoce sont immuables, tout aussi bien que ceux du militaire.

Il en est ainsi des autres états qui sont de fortes oppositions, des

_contraires_ dans la civilisation. Ces diagnostics violents, bizarres,

singuliers, _sui generis_, rendent la fille publique et le voleur,

l’assassin et le libéré, si faciles à reconnaître, qu’ils sont pour

leurs ennemis, l’espion et le gendarme, ce qu’est le gibier pour le

chasseur: ils ont des allures, des façons, un teint, des regards, une

couleur, une odeur, enfin des _propriétés_ infaillibles. De là, cette

science profonde du déguisement chez les célébrités du bagne.

Encore un mot sur la constitution de ce monde, que l’abolition de la

marque, l’adoucissement des pénalités et la stupide indulgence du jury

rendent si menaçant. En effet, dans vingt ans, Paris sera cerné par

une armée de quarante mille libérés. Le département de la Seine et ses

quinze cent mille habitants étant le seul point de la France où ces

malheureux puissent se cacher. Paris est, pour eux, ce qu’est la forêt

vierge pour les animaux féroces.

La haute pègre, qui est pour ce monde son faubourg Saint-Germain,

son aristocratie, s’était résumée, en 1816, à la suite d’une paix

qui mettait tant d’existences en question, dans une association dite

des _Grands Fanandels_, où se réunirent les plus célèbres chefs de

bande et quelques gens hardis, alors sans aucun moyen d’existence.

Ce mot de _fanandels_ veut dire à la fois frères, amis, camarades.

Tous les voleurs, les forçats, les prisonniers sont fanandels. Or,

les Grands Fanandels, fine fleur de la haute pègre, furent pendant

vingt et quelques années la cour de cassation, l’institut, la chambre

des pairs de ce peuple. Les Grands Fanandels eurent tous leur fortune

particulière, des capitaux en commun et des mœurs à part. Ils se

devaient aide et secours dans l’embarras, ils se connaissaient.

Tous d’ailleurs au-dessus des ruses et des séductions de la police,

ils eurent leur charte particulière, leurs mots de passe et de

reconnaissance.

Ces ducs et pairs du bagne avaient formé, de 1815 à 1819, la fameuse

société des Dix-Mille (Voyez le _Père Goriot_.) ainsi nommée de la

convention en vertu de laquelle on ne pouvait jamais entreprendre

une affaire où il se trouvait moins de _dix mille_ francs à prendre.

En ce moment même, en 1829 et 1830, il se publiait des mémoires où

l’état des forces de cette société, les noms de ses membres, étaient

indiqués par une des célébrités de la police judiciaire. On y voyait

avec épouvante une armée de capacités, en hommes et en femmes; mais si

formidable, si habile, si souvent heureuse, que des voleurs comme les

Lévy, les Pastourel, les Collonge, les Chimaux, âgés de cinquante et de

soixante ans, y sont signalés comme étant en révolte contre la société

depuis leur enfance!... Quel aveu d’impuissance pour la justice que

l’existence de voleurs si vieux!

Jacques Collin était le caissier, non-seulement de la Société des

Dix-Mille, mais encore des Grands Fanandels, les héros du bagne. De

l’aveu des autorités compétentes, les bagnes ont toujours eu des

capitaux. Cette bizarrerie se conçoit. Aucun vol ne se retrouve,

excepté dans des cas bizarres. Les condamnés, ne pouvant rien emporter

avec eux au bagne, sont forcés d’avoir recours à la confiance, à la

capacité, de confier leurs fonds, comme dans la société l’on se confie

à une maison de banque.

Primitivement, Bibi-Lupin, chef de la police de sûreté depuis dix

ans, avait fait partie de l’aristocratie des Grands Fanandels.

Sa trahison venait d’une blessure d’amour-propre; il s’était vu

constamment préférer la haute intelligence et la force prodigieuse

de Trompe-la-Mort. De là l’acharnement constant de ce fameux chef de

la police de sûreté contre Jacques Collin. De là provenaient aussi

certains compromis entre Bibi-Lupin et ses anciens camarades, dont

commençaient à se préoccuper les magistrats.

Donc, dans son désir de vengeance, auquel le juge d’instruction avait

donné pleine carrière par la nécessité d’établir l’identité de Jacques

Collin, le chef de la police de sûreté avait très-habilement choisi

ses aides en lançant sur le faux Espagnol, La Pouraille, Fil-de-Soie

et le Biffon, car La Pouraille appartenait aux Dix-Mille, ainsi que

Fil-de-Soie, et le Biffon était un Grand Fanandel.

La Biffe, cette redoutable _largue_ du Biffon, qui se dérobe encore à

toutes les recherches de la police, à la faveur de ses déguisements en

femme comme il faut, était libre. Cette femme, qui sait admirablement

faire la marquise, la baronne, la comtesse, a voiture et des gens.

Cette espèce de Jacques Collin en jupon est la seule femme comparable à

cette Asie, le bras droit de Jacques Collin. Chacun des héros du bagne

est, en effet, doublé d’une femme dévouée. Les fastes judiciaires, la

chronique secrète du Palais vous le diront: aucune passion d’honnête

femme, pas même celle d’une dévote pour son directeur, rien ne surpasse

l’attachement de la maîtresse qui partage les périls des grands

criminels.

La passion est presque toujours, chez ces gens, la raison primitive de

leurs audacieuses entreprises, de leurs assassinats. L’amour excessif

qui les entraîne, _constitutionnellement_, disent les médecins, vers

la femme, emploie toutes les forces morales et physiques de ces hommes

énergiques. De là, l’oisiveté qui dévore les journées; car les excès en

amour exigent et du repos et des repas réparateurs. De là, cette haine

de tout travail, qui force ces gens à recourir à des moyens rapides

pour se procurer de l’argent. Néanmoins, la nécessité de vivre, et

de bien vivre, déjà si violente, est peu de chose en comparaison des

prodigalités inspirées par la fille à qui ces généreux Médor veulent

donner des bijoux, des robes, et qui, toujours gourmande, aime la

bonne chère. La fille désire un châle, l’amant le vole, et la femme

y voit une preuve d’amour! C’est ainsi qu’on marche au vol, qui, si

l’on veut examiner le cœur humain à la loupe, sera reconnu pour un

sentiment presque naturel chez l’homme. Le vol mène à l’assassinat, et

l’assassinat conduit de degrés en degrés l’amant à l’échafaud.

L’amour physique et déréglé de ces hommes serait donc, si l’on en

croit la Faculté de médecine, l’origine des sept dixièmes des crimes.

La preuve s’en trouve toujours, d’ailleurs, frappante, palpable, à

l’autopsie de l’homme exécuté. Aussi l’adoration de leurs maîtresses

est-elle acquise à ces monstrueux amants, épouvantails de la société.

C’est ce dévouement femelle accroupi fidèlement à la porte des prisons,

toujours occupé à déjouer les ruses de l’instruction, incorruptible

gardien des plus noirs secrets, qui rend tant de procès obscurs,

impénétrables. Là gît la force et aussi la faiblesse du criminel. Dans

le langage des filles, _avoir de la probité_, c’est ne manquer à aucune

des lois de cet attachement, c’est donner tout son argent à l’homme

_enflacqué_ (emprisonné), c’est veiller à son bien-être, lui garder

toute espèce de foi, tout entreprendre pour lui. La plus cruelle injure

qu’une fille puisse jeter au front déshonoré d’une autre fille, c’est

de l’accuser d’infidélité envers un amant _serré_ (mis en prison). Une

fille, dans ce cas, est regardée comme une femme sans cœur!...

La Pouraille aimait passionnément une femme, comme on va le voir.

Fil-de-Soie, philosophe égoïste, qui volait pour se faire un sort,

ressemblait beaucoup à Paccard, le séide de Jacques Collin, qui s’était

enfui avec Prudence Servien, riches tous deux de sept cent cinquante

mille francs. Il n’avait aucun attachement, il méprisait les femmes

et n’aimait que Fil-de-Soie. Quant au Biffon, il tirait, comme on le

sait maintenant, son surnom de son attachement à la Biffe. Or, ces

trois illustrations de la haute pègre avaient des comptes à demander à

Jacques Collin, comptes assez difficiles à établir.

Le caissier savait seul combien d’associés survivaient, quelle était

la fortune de chacun. La mortalité particulière à ses mandataires

était entrée dans les calculs de Trompe-la-Mort, au moment où il

résolut de _manger la grenouille_ au profit de Lucien. En se dérobant à

l’attention de ses camarades et de la police pendant neuf ans, Jacques

Collin avait une presque certitude d’hériter, aux termes de la charte

des Grands Fanandels, des deux tiers de ses commettants. Ne pouvait-il

pas d’ailleurs alléguer des payements faits aux fanandels _fauchés_?

Aucun contrôle n’atteignait enfin ce chef des Grands Fanandels. On se

fiait absolument à lui par nécessité, car la vie de bête fauve que

mènent les forçats, impliquait entre les gens comme il faut de ce monde

sauvage, la plus haute délicatesse. Sur les cent mille écus du délit,

Jacques Collin pouvait peut-être alors se libérer avec une centaine

de mille francs. En ce moment, comme on le voit, La Pouraille, un des

créanciers de Jacques Collin, n’avait que quatre-vingt-dix jours à

vivre. Nanti d’une somme sans doute bien supérieure à celle que lui

gardait son chef, La Pouraille devait d’ailleurs être assez accommodant.

Un des diagnostics infaillibles auxquels les directeurs de prison

et leurs agents, la police et ses aides, et même les magistrats

instructeurs reconnaissent les _chevaux de retour_, c’est-à-dire ceux

qui ont déjà mangé les _gourganes_ (espèce de haricots destinés à la

nourriture des forçats de l’État), est leur habitude de la prison; les

récidivistes en connaissent naturellement les usages; ils sont chez

eux, ils ne s’étonnent de rien.

Aussi Jacques Collin, en garde contre lui-même, avait-il jusqu’alors

admirablement bien joué son rôle d’innocent et d’étranger, soit à la

Force, soit à la Conciergerie. Mais, abattu par la douleur, écrasé par

sa double mort; car dans cette fatale nuit, il était mort deux fois, il

redevint Jacques Collin. Le surveillant fut stupéfait de n’avoir pas

à dire à ce prêtre espagnol par où l’on allait au préau. Cet acteur

si parfait oublia son rôle, il descendit la vis de la tour Bonbec en

habitué de la Conciergerie.

—Bibi-Lupin a raison, se dit en lui-même le surveillant, c’est un

cheval de retour, c’est Jacques Collin. Au moment où Trompe-la-Mort se

montra dans l’espèce de cadre que lui fit la porte de la tourelle, les

prisonniers ayant tous fini leurs acquisitions à la table en pierre

dite de Saint-Louis, se dispersaient sur le préau, toujours trop étroit

pour eux: le nouveau détenu fut donc aperçu par tous à la fois, avec

d’autant plus de rapidité que rien n’égale la précision du coup d’œil

des prisonniers, qui sont tous dans un préau comme l’araignée au centre

de sa toile. Cette comparaison est d’une exactitude mathématique, car

l’œil étant borné de tous côtés par de hautes et noires murailles, le

détenu voit toujours, même sans regarder, la porte par laquelle entrent

les surveillants, les fenêtres du parloir et de l’escalier de la tour

Bonbec, seules issues du préau. Dans le profond isolement où il est,

tout est accident pour l’accusé, tout l’occupe; son ennui, comparable

à celui du tigre en cage au jardin des Plantes, décuple sa puissance

d’attention. Il n’est pas indifférent de faire observer que Jacques

Collin, vêtu comme un ecclésiastique qui ne s’astreint pas au costume,

portait un pantalon noir, des bas noirs, des souliers à boucles en

argent, un gilet noir, et une certaine redingote marron foncé, dont la

coupe trahit le prêtre quoi qu’il fasse, surtout quand ces indices sont

complétés par la taille caractéristique des cheveux. Jacques Collin

portait une perruque superlativement ecclésiastique, et d’un naturel

exquis.

—Tiens! tiens! dit La Pouraille au Biffon, mauvais signe! un

_sanglier_! comment s’en trouve-t-il un ici?

—C’est un de leurs _trucs_, un _cuisinier_ (espion) d’un nouveau

genre, répondit Fil-de-Soie. C’est _quelque marchand de lacets_ (la

maréchaussée d’autrefois) déguisé qui vient faire son commerce.

Le gendarme a différents noms en argot: quand il poursuit le voleur,

c’est un _marchand de lacets_; quand il l’escorte, c’est _une

hirondelle de la grève_; quand il le mène à l’échafaud, c’est le

_hussard de la guillotine_.

Pour achever la peinture du préau, peut-être est-il nécessaire de

peindre en peu de mots les deux autres fanandels. Sélérier, dit

l’Auvergnat, dit le père Ralleau, dit le Rouleur, enfin Fil-de-Soie

(il avait trente noms et autant de passe-ports), ne sera plus désigné

que par ce sobriquet, le seul qu’on lui donnât dans la _haute pègre_.

Ce profond philosophe, qui voyait un gendarme dans le faux prêtre,

était un gaillard de cinq pieds quatre pouces, dont tous les muscles

produisaient des saillies singulières. Il faisait flamboyer, sous une

tête énorme, de petits yeux couverts, comme ceux des oiseaux de proie,

d’une paupière grise, mate et dure. Au premier aspect, il ressemblait

à un loup par la largeur de ses mâchoires vigoureusement tracées et

prononcées; mais tout ce que cette ressemblance impliquait de cruauté,

de férocité même, était contrebalancé par la ruse, par la vivacité de

ses traits, quoique sillonnés de marques de petite vérole. Le rebord de

chaque couture, coupé net, était comme spirituel. On y lisait autant de

railleries. La vie des criminels, qui implique la faim et la soif, les

nuits passées au bivouac des quais, des berges, des ponts et des rues,

les orgies de liqueurs fortes par lesquelles on célèbre les triomphes,

avait mis sur ce visage comme une couche de vernis. A trente pas, si

Fil-de-Soie se fût montré au naturel, un agent de police, un gendarme

eût reconnu son gibier; mais il égalait Jacques Collin dans l’art de

se grimer et de se costumer. En ce moment, Fil-de-Soie, en négligé

comme les grands acteurs qui ne soignent leur mise qu’au théâtre,

portait une espèce de veste de chasse où manquaient les boutons,

et dont les boutonnières dégarnies laissaient voir le blanc de la

doublure, de mauvaises pantoufles vertes, un pantalon de nankin devenu

grisâtre, et sur la tête une casquette sans visière par où passaient

les coins d’un vieux madras à barbe, sillonné de déchirures et lavé.

A côté de Fil-de-Soie, le Biffon formait un contraste parfait. Ce

célèbre voleur, de petite stature, gros et gras, agile, au teint

livide, à l’œil noir et enfoncé, vêtu comme un cuisinier, planté

sur deux jambes très-arquées, effrayait par une physionomie où

prédominaient tous les symptômes de l’organisation particulière aux

animaux carnassiers.

Fil-de-Soie et le Biffon faisaient la cour à La Pouraille, qui ne

conservait aucune espérance. Cet assassin récidiviste savait qu’il

serait jugé, condamné, exécuté avant quatre mois. Aussi Fil-de-Soie

et le Biffon, _amis_ de La Pouraille, ne l’appelaient-ils pas

autrement que _le Chanoine_, c’est-à-dire _chanoine de l’Abbaye de

Monte-à-Regret_. On doit facilement concevoir pourquoi Fil-de-Soie et

le Biffon câlinaient La Pouraille. La Pouraille avait enterré deux cent

cinquante mille francs d’or, sa part du butin fait chez les _époux

Crottat_, en style d’acte d’accusation. Quel magnifique héritage à

laisser à deux fanandels, quoique ces deux anciens forçats dussent

retourner dans quelques jours au bagne. Le Biffon et Fil-de-Soie

allaient être condamnés pour des vols qualifiés (c’est-à-dire

réunissant des circonstances aggravantes) à quinze ans qui ne se

confondraient point avec dix années d’une condamnation précédente

qu’ils avaient pris la liberté d’interrompre. Ainsi, quoiqu’ils eussent

l’un vingt-deux et l’autre vingt-six années de travaux forcés à faire,

ils espéraient tous deux s’évader et venir chercher le tas d’or de La

Pouraille. Mais le Dix-Mille gardait son secret, il lui paraissait

inutile de le livrer tant qu’il ne serait pas condamné. Appartenant

à la haute aristocratie du bagne, il n’avait rien révélé sur ses

complices. Son caractère était connu; monsieur Popinot, l’instructeur

de cette épouvantable affaire, n’avait rien pu obtenir de lui.

Ce terrible triumvirat stationnait en haut du préau, c’est-à-dire au

bas des pistoles. Fil-de-Soie achevait l’instruction d’un jeune homme

qui n’en était qu’à son premier coup, et qui, sûr d’une condamnation

à dix années de travaux forcés, prenait des renseignements sur les

différents _prés_.

—Eh bien, mon petit, lui disait sentencieusement Fil-de-Soie, au

moment où Jacques Collin apparut, la différence qu’il y a entre Brest,

Toulon et Rochefort, la voici.

—Voyons, mon ancien, dit le jeune homme avec la curiosité d’un novice.

Cet accusé, fils de famille sous le poids d’une accusation de faux,

était descendu de la pistole voisine de celle où était Lucien.

—Mon fiston, reprit Fil-de-Soie, à Brest on est sûr de trouver des

gourganes à la troisième cuillerée, en puisant au baquet; à Toulon,

vous n’en avez qu’à la cinquième; et à Rochefort, on n’en attrape

jamais, à moins d’être un _ancien_.

Ayant dit, le profond philosophe rejoignit La Pouraille et le Biffon,

qui, très-intrigués par le _sanglier_, se mirent à descendre le

préau, tandis que Jacques Collin, abîmé de douleur, le remontait.

Trompe-la-Mort, tout à de terribles pensées, les pensées d’un empereur

déchu, ne se croyait pas le centre de tous les regards, l’objet de

l’attention générale, et il allait lentement, regardant la fatale

croisée à laquelle Lucien de Rubempré s’était pendu. Aucun des

prisonniers ne savait cet événement, car le voisin de Lucien, le jeune

faussaire, par des motifs qu’on va bientôt connaître, n’en avait rien

dit. Les trois fanandels s’arrangèrent pour barrer le chemin au prêtre.

—Ce n’est pas un _sanglier_, dit La Pouraille à Fil-de-Soie, c’est un

_cheval de retour_. Vois comme il tire la droite!

Il est nécessaire d’expliquer ici, car tous les lecteurs n’ont pas eu

la fantaisie de visiter un bagne, que chaque forçat est accouplé à

un autre (toujours un vieux et un jeune ensemble) par une chaîne. Le

poids de cette chaîne, rivée à un anneau au-dessus de la cheville, est

tel, qu’il donne, au bout d’une année, un vice de marche éternel au

forçat. Obligé d’envoyer dans une jambe plus de force que dans l’autre

pour tirer cette _manicle_, tel est le nom donné dans le bagne à ce

ferrement, le condamné contracte invinciblement l’habitude de cet

effort. Plus tard, quand il ne porte plus sa chaîne, il en est de cet

appareil comme des jambes coupées, dont l’amputé souffre toujours;

le forçat sent toujours sa manicle, il ne peut jamais se défaire

de ce tic de démarche. En termes de police, _il tire la droite_. Ce

diagnostic, connu des forçats entre eux, comme il l’est des agents de

police, s’il n’aide pas à la reconnaissance d’un camarade, du moins la

complète.

Chez Trompe-la-Mort, évadé depuis huit ans, ce mouvement s’était bien

affaibli; mais, par l’effet de son absorbante méditation, il allait

d’un pas si lent et si solennel que, quelque faible que fût ce vice de

démarche, il devait frapper un œil exercé comme celui de La Pouraille.

On comprend très-bien d’ailleurs que les forçats, toujours en présence

les uns des autres au bagne, et n’ayant qu’eux-mêmes à observer, aient

étudié tellement leurs physionomies, qu’ils connaissent certaines

habitudes qui doivent échapper à leurs ennemis systématiques: les

mouchards, les gendarmes et les commissaires de police. Aussi fut-ce

à un certain tiraillement des muscles maxillaires de la joue gauche

reconnu par un forçat, qui fut envoyé à une revue de la légion de la

Seine, que le lieutenant-colonel de ce corps, le fameux Coignard, dut

son arrestation; car, malgré la certitude de Bibi-Lupin, la police

n’osait croire à l’identité du comte Pontis de Sainte-Hélène et de

Coignard.

—C’est notre _dab_! (notre maître) dit Fil-de-Soie en ayant reçu de

Jacques Collin ce regard distrait que jette l’homme abîmé dans le

désespoir sur tout ce qui l’entoure.

—Ma foi oui, c’est Trompe-la-Mort, dit en se frottant les mains le

Biffon. Oh! c’est sa taille, sa carrure; mais qu’a-t-il fait? il ne se

ressemble plus à lui-même.

—Oh! j’y suis, dit Fil-de-Soie, il a un plan! il veut revoir _sa

tante_ qu’on doit exécuter bientôt.

Pour donner une vague idée du personnage que les reclus, les argousins

et les surveillants appellent _une tante_, il suffira de rapporter ce

mot magnifique du directeur d’une des maisons centrales au feu lord

Durham, qui visita toutes les prisons pendant son séjour à Paris. Ce

lord, curieux d’observer tous les détails de la justice française,

fit même dresser par feu Sanson, l’exécuteur des hautes œuvres, la

mécanique, et demanda l’exécution d’un veau vivant pour se rendre

compte du jeu de la machine que la révolution française a illustrée.

Le directeur, après avoir montré toute la prison, les préaux, les

ateliers, les cachots, etc., désigna du doigt un local, en faisant un

geste de dégoût.

—«Je ne mène pas là Votre Seigneurie, dit-il, car c’est le quartier

des _tantes_...

—«_Hao!_ fit lord Durham, et qu’est-ce?

—«C’est le troisième sexe, milord.»

—On va _terrer_ (guillotiner) Théodore! dit La Pouraille, un gentil

garçon! quelle main! quel toupet! quelle perte pour la société!

—Oui, Théodore Calvi _morfile_ (mange) sa dernière bouchée, dit le

Biffon. Ah! ses largues doivent joliment _chigner des yeux_, car il

était aimé, le petit gueux!

—Te voilà, mon vieux? dit La Pouraille à Jacques Collin.

Et, de concert avec ses deux acolytes, avec lesquels il était bras

dessus bras dessous, il barra le chemin au nouveau venu.

—Oh! _dab_, tu t’es donc fait _sanglier_? ajouta La Pouraille.

—On dit que tu as _poissé nos philippes_ (filouté nos pièces d’or),

reprit le Biffon d’un air menaçant.

—Tu vas nous _abouler du carle_? (tu vas nous donner de l’argent)

demanda Fil-de-Soie.

Ces trois interrogations partirent comme trois coups de pistolet.

—Ne plaisantez pas un pauvre prêtre mis ici par erreur, répondit

machinalement Jacques Collin, qui reconnut aussitôt ses trois camarades.

—C’est bien le son du grelot, si ce n’est pas la _frimousse_ (figure),

dit La Pourraille en mettant sa main sur l’épaule de Jacques Collin.

Ce geste, l’aspect de ses trois camarades, tirèrent violemment le _dab_

de sa prostration, et le rendirent au sentiment de la vie réelle; car,

pendant cette fatale nuit, il avait roulé dans les mondes spirituels et

infinis des sentiments en y cherchant une voie nouvelle.

—_Ne fais pas de ragoût sur ton dab!_ (n’éveille pas les soupçons sur

ton maître) dit tout bas Jacques Collin d’une voix creuse et menaçante

qui ressemblait assez au grognement sourd d’un lion. _La raille_

(la police) est là, laisse-la _couper dans le pont_ (donner dans le

panneau). Je joue la _mislocq_ (la comédie) pour un _fanandel en fine

pegrène_ (un camarade à toute extrémité).

Ceci fut dit avec l’onction d’un prêtre essayant de convertir des

malheureux, et accompagné d’un regard par lequel Jacques Collin

embrassa le préau, vit les surveillants sous les arcades, et les

montra railleusement à ses trois compagnons.

N’y a-t-il pas ici des _cuisiniers_? _Allumez vos clairs, et

remouchez!_ (voyez et observez!) Ne me _conobrez pas, épargnons le

poitou_ et _engantez-moi en sanglier_ (ne me connaissez plus, prenons

nos précautions et traitez-moi en prêtre), ou je vous _effondre_, vous,

vos _largues_ et votre _aubert_ (je vous ruine, vous, vos femmes et

votre fortune).

—_T’as donc tafe de nozigues?_ (tu te méfies donc de nous?) dit

Fil-de-Soie. Tu viens _cromper ta tante_ (sauver ton ami).

—Madeleine est _paré_ pour la _placarde de vergne_ (est prêt pour la

place de Grève), dit La Pouraille.

—Théodore! dit Jacques Collin en comprimant un bond et un cri.

Ce fut le dernier coup de la torture de ce colosse détruit.

—On va le _buter_, répéta La Pouraille, il est depuis deux mois _gerbé

à la passe_ (condamné à mort).

Jacques Collin, saisi par une défaillance, les genoux presque coupés,

fut soutenu par ses trois compagnons, et il eut la présence d’esprit de

joindre ses mains en prenant un air de componction. La Pouraille et le

Biffon soutinrent respectueusement le sacrilége Trompe-la-Mort, pendant

que Fil-de-Soie courait vers le surveillant en faction à la porte du

guichet qui mène au parloir.

—Ce vénérable prêtre voudrait s’asseoir, donnez une chaise pour lui.

Ainsi, le coup monté par Bibi-Lupin manquait. Trompe-la-Mort, de même

que Napoléon reconnu par ses soldats, obtenait soumission et respect

des trois forçats. Deux mots avaient suffi. Ces deux mots étaient: vos

_largues_ et votre _aubert_, vos femmes et votre argent, le résumé de

toutes les affections vraies de l’homme. Cette menace fut pour les

trois forçats l’indice du suprême pouvoir, le _dab_ tenait toujours

leur fortune entre ses mains. Toujours tout-puissant au dehors, leur

_dab_ n’avait pas trahi, comme de faux frères le disaient. La colossale

renommée d’adresse et d’habileté de leur chef stimula, d’ailleurs, la

curiosité des trois forçats; car, en prison, la curiosité devient le

seul aiguillon de ces âmes flétries. La hardiesse du déguisement de

Jacques Collin, conservé jusque sous les verrous de la Conciergerie,

étourdissait d’ailleurs les trois criminels.

—Au secret depuis quatre jours, je ne savais pas Théodore si près de

_l’abbaye_... dit Jacques Collin. J’étais venu pour sauver un pauvre

petit qui s’est pendu là, hier, à quatre heures, et me voici devant un

autre malheur. Je n’ai plus d’as dans mon jeu!...

—Pauvre _dab_! dit Fil-de-Soie.

—Ah! le _boulanger_ (le diable) m’abandonne! s’écria Jacques Collin

en s’arrachant des bras de ses deux camarades et se dressant d’un air

formidable. Il y a un moment où le monde est plus fort que nous autres!

_La Cigogne_ (le Palais de Justice) finit par nous gober.

Le directeur de la Conciergerie, averti de la défaillance du prêtre

espagnol, vint lui-même au préau pour l’espionner, il le fit asseoir

sur une chaise, au soleil, en examinant tout avec cette perspicacité

redoutable qui s’augmente de jour en jour dans l’exercice de pareilles

fonctions, et qui se cache sous une apparente indifférence.

—Ah! mon Dieu! dit Jacques Collin, être confondu parmi ces gens,

le rebut de la société, des criminels, des assassins!... Mais Dieu

n’abandonnera pas son serviteur. Mon cher monsieur le directeur, je

marquerai mon passage ici par des actes de charité dont le souvenir

restera! Je convertirai ces malheureux, ils apprendront qu’ils ont une

âme, que la vie éternelle les attend, et que, s’ils ont tout perdu

sur la terre, ils ont encore le ciel à conquérir, le ciel qui leur

appartient au prix d’un vrai, d’un sincère repentir.

Vingt ou trente prisonniers, accourus et groupés en arrière des

trois terribles forçats, dont les farouches regards avaient maintenu

trois pieds de distance entre eux et les curieux, entendirent cette

allocution prononcée avec une onction évangélique.

—Celui-là, monsieur Gault, dit le formidable La Pouraille, eh bien!

nous l’écouterions...

—On m’a dit, reprit Jacques Collin, près de qui monsieur Gault se

tenait, qu’il y avait dans cette prison un condamné à mort.

—On lui lit en ce moment le rejet de son pourvoi, dit monsieur Gault.

—J’ignore ce que cela signifie, demanda naïvement Jacques Collin en

regardant autour de lui.

—Dieu! est-il _sinve_ (simple), dit le petit jeune homme qui

consultait naguère Fil-de-Soie sur la fleur des _gourganes des prés_.

—Eh bien! aujourd’hui ou demain on le _fauche_! dit un détenu.

—Faucher? demanda Jacques Collin, dont l’air d’innocence et

d’ignorance frappa ses trois fanandels d’admiration.

—Dans leur langage, répondit le directeur, cela veut dire l’exécution

de la peine de mort. Si le greffier lit le pourvoi, sans doute

l’exécuteur va recevoir l’ordre pour l’exécution. Le malheureux a

constamment refusé les secours de la religion...

—Ah! monsieur le directeur, c’est une âme à sauver!... s’écria Jacques

Collin.

Le sacrilége joignit les mains avec une expression d’amant au désespoir

qui parut être l’effet d’une divine ferveur au directeur attentif.

—Ah! monsieur, reprit Trompe-la-Mort, laissez-moi vous prouver ce

que je suis et tout ce que je puis, en me permettant de faire éclore

le repentir dans ce cœur endurci! Dieu m’a donné la faculté de dire

certaines paroles qui produisent de grands changements. Je brise les

cœurs, je les ouvre... Que craignez-vous? faites-moi accompagner par

des gendarmes, par des gardiens, par qui vous voudrez.

—Je verrai si l’aumônier de la maison veut vous permettre de le

remplacer, dit monsieur Gault.

Et le directeur se retira, frappé de l’air parfaitement indifférent,

quoique curieux, avec lequel les forçats et les prisonniers regardaient

ce prêtre, dont la voix évangélique donnait du charme à son baragouin

mi-parti de français et d’espagnol.

—Comment vous trouvez-vous ici, monsieur l’abbé? demanda le jeune

interlocuteur de Fil-de-Soie à Jacques Collin.

—Oh! par erreur, répondit Jacques Collin en toisant le fils de

famille. On m’a trouvé chez une courtisane qui venait d’être volée

après sa mort. On a reconnu qu’elle s’était tuée; et les auteurs du

vol, qui sont probablement les domestiques, ne sont pas encore arrêtés.

—Et c’est à cause de ce vol que ce jeune homme s’est pendu?...

—Ce pauvre enfant n’a pas sans doute pu soutenir l’idée d’être flétri

par un emprisonnement injuste, répondit Trompe-la-Mort en levant les

yeux au ciel.

—Oui, dit le jeune homme, on venait le mettre en liberté quand il

s’est suicidé. Quelle chance!

—Il n’y a que les innocents qui se frappent ainsi l’imagination, dit

Jacques Collin. Remarquez que le vol a été commis à son préjudice.

—Et de combien s’agit-il? demanda le profond et fin Fil-de-Soie.

—De sept cent cinquante mille francs, répondit tout doucement Jacques

Collin.

Les trois forçats se regardèrent entre eux, et ils se retirèrent

du groupe que tous les détenus formaient autour du soi-disant

ecclésiastique.

—C’est lui qui a _rincé la profonde_ (la cave) de la fille! dit

Fil-de-Soie à l’oreille du Biffon. On voulait nous _coquer le taffe_

(faire peur) pour nos _thunes de balles_ (nos pièces de cent sous).

—Ce sera toujours le _dab_ des _grands_ fanandels, répondit La

Pouraille. Notre _carle_ n’est pas _décaré_ (envolé).

La Pouraille, qui cherchait un homme à qui se fier, avait intérêt à

trouver Jacques Collin honnête homme. Or, c’est surtout en prison qu’on

croit à ce qu’on espère!

—Je gage qu’il _esquinte_ le _dab_ de la _Cigogne_! (qu’il enfonce le

procureur général), et qu’il va _cromper sa tante_ (sauver son ami),

dit Fil-de-Soie.

—S’il y arrive, dit le Biffon, je ne le crois pas tout à fait _Meg_

(Dieu); mais il aura, comme on le prétend, _bouffardé_ avec le

_boulanger_ (fumé une pipe avec le diable).

—L’as-tu entendu crier: _Le boulanger m’abandonne!_ fit observer

Fil-de-Soie.

—Ah! s’écria La Pouraille, s’il voulait _cromper ma sorbonne_ (sauver

ma tête), quel _viocque_ (vie) je ferais avec mon _fade de carle_ (ma

part de fortune), et mes _rondins jaunes servis_ (et l’or volé que je

viens de cacher).

—_Fais sa balle!_ (suis ses instructions) dit Fil-de-Soie.

—_Planches-tu?_ (ris-tu?) reprit La Pouraille en regardant son

fanandel.

—Es-tu _sinve_ (simple), tu seras roide _gerbé à la passe_ (condamné

à mort). Ainsi, tu n’as pas d’autre _lourde à pessigner_ (porte à

soulever) pour pouvoir rester sur tes _paturons_ (pieds), _morfiler_,

le _dessaler_ et _goupiner_ encore (manger, boire et voler), lui

répliqua le Biffon, que de lui prêter le dos!

—V’là qu’est dit, reprit La Pouraille, pas un de nous _ne sera pour

le dab à la manque_ (pas un de nous ne le trahira), ou je me charge de

l’emmener où je vais...

—Il le ferait comme il le dit! s’écria Fil-de-Soie.

Les gens les moins susceptibles de sympathie pour ce monde étrange

peuvent se figurer la situation d’esprit de Jacques Collin, qui se

trouvait entre le cadavre de l’idole qu’il avait adorée pendant cinq

heures de nuit et la mort prochaine de son ancien compagnon de chaîne,

le futur cadavre du jeune Corse Théodore. Ne fût-ce que pour voir ce

malheureux, il avait besoin de déployer une habileté peu commune; mais

le sauver, c’était un miracle! Et il y pensait déjà.

Pour l’intelligence de ce qu’allait tenter Jacques Collin, il est

nécessaire de faire observer ici que les assassins, les voleurs, que

tous ceux qui peuplent les bagnes ne sont pas aussi redoutables qu’on

le croit. A quelques exceptions très-rares, ces gens-là sont tous

lâches, sans doute à cause de la peur perpétuelle qui leur comprime le

cœur. Leurs facultés étant incessamment tendues à voler, et l’exécution

d’un coup exigeant l’emploi de toutes les forces de la vie, une agilité

d’esprit égale à l’aptitude du corps, une attention qui abuse de leur

moral, ils deviennent stupides, hors de ces violents exercices de leur

volonté, par la même raison qu’une cantatrice ou qu’un danseur tombent

épuisés après un pas fatigant ou après l’un de ces formidables duos

comme en infligent au public les compositeurs modernes. Les malfaiteurs

sont en effet si dénués de raison, ou tellement oppressés par la

crainte, qu’ils deviennent absolument enfants. Crédules au dernier

point, la plus simple ruse les prend dans sa glu. Après la réussite

d’une affaire, ils sont dans un tel état de prostration, que livrés

immédiatement à des débauches nécessaires, ils s’enivrent de vin, de

liqueurs, et se jettent dans les bras de leurs femmes avec rage, pour

retrouver du calme en perdant toutes leurs forces, et cherchent l’oubli

de leur crime dans l’oubli de leur raison. En cette situation, ils

sont à la merci de la police. Une fois arrêtés ils sont aveugles, ils

perdent la tête, et ils ont tant besoin d’espérance qu’ils croient à

tout; aussi n’est-il pas d’absurdité qu’on ne leur fasse admettre.

Un exemple expliquera jusqu’où va la bêtise du criminel _enflacqué_.

Bibi-Lupin avait récemment obtenu les aveux d’un assassin âgé de

dix-neuf ans, en lui persuadant qu’on n’exécutait jamais les mineurs.

Quand on transféra ce garçon à la Conciergerie pour subir son jugement,

après le rejet du pourvoi, ce terrible agent était venu le voir.

—Es-tu sûr de ne pas avoir vingt ans?... lui demanda-t-il.

—Oui, je n’ai que dix-neuf ans et demi, dit l’assassin parfaitement

calme.

—Eh bien! répondit Bibi-Lupin, tu peux être tranquille, tu n’auras

jamais vingt ans...

—Et pourquoi?

—Eh! mais, tu seras fauché dans trois jours, répliqua le chef de la

sûreté.

L’assassin, qui croyait toujours, même après son jugement, qu’on

n’exécutait pas les mineurs, s’affaissa comme une omelette soufflée.

Ces hommes, si cruels par la nécessité de supprimer des témoignages,

car ils n’assassinent que pour se défaire de preuves (c’est une des

raisons alléguées par ceux qui demandent la suppression de la peine

de mort); ces colosses d’adresse, d’habileté, chez qui l’action de la

main, la rapidité du coup d’œil, les sens sont exercés comme chez les

sauvages, ne deviennent des héros de malfaisance que sur le théâtre

de leurs exploits. Non-seulement, le crime commis, leurs embarras

commencent, car ils sont aussi hébétés par la nécessité de cacher

les produits de leur vol qu’ils étaient oppressés par la misère;

mais encore ils sont affaiblis comme la femme qui vient d’accoucher.

Énergiques à effrayer dans leurs conceptions, ils sont comme des

enfants après la réussite. C’est, en un mot, le naturel des bêtes

sauvages, faciles à tuer quand elles sont repues. En prison, ces hommes

singuliers sont hommes par la dissimulation et par leur discrétion, qui

ne cède qu’au dernier moment, alors qu’on les a brisés, roués, par la

durée de la détention.

On peut alors comprendre comment les trois forçats, au lieu de perdre

leur chef, voulurent le servir; ils l’admirèrent en le soupçonnant

d’être le maître des sept cent cinquante mille francs volés, en le

voyant calme sous les verrous de la Conciergerie, et le croyant capable

de les prendre sous sa protection.

Lorsque monsieur Gault eut quitté le faux Espagnol, il revint par le

parloir à son greffe, et alla trouver Bibi-Lupin, qui, depuis vingt

minutes que Jacques Collin était descendu de sa cellule, observait

tout, tapi contre une des fenêtres donnant sur le préau, par un judas.

—Aucun d’eux ne l’a reconnu, dit monsieur Gault, et Napolitas, qui

les surveille tous, n’a rien entendu. Le pauvre prêtre, dans son

accablement, cette nuit, n’a pas dit un mot qui puisse faire croire que

sa soutane cache Jacques Collin.

—Ça prouve qu’il connaît bien les prisons, répondit le chef de la

police de sûreté.

Napolitas, secrétaire de Bibi-Lupin, inconnu de tous les gens en ce

moment détenus à la Conciergerie, y jouait le rôle du fils de famille

accusé de faux.

—Enfin, il demande à confesser le condamné à mort! reprit le directeur.

—Voici notre dernière ressource! s’écria Bibi-Lupin, je n’y pensais

pas. Théodore Calvi, ce Corse, est le camarade de chaîne de Jacques

Collin; Jacques Collin lui faisait au _pré_, m’a-t-on dit, de bien

belles _patarasses_...

Les forçats se fabriquent des espèces de tampons qu’ils glissent

entre leur anneau de fer et leur chair, afin d’amortir la pesanteur

de la _manicle_ sur leurs chevilles et leur cou-de-pied. Ces tampons,

composés d’étoupe et de linge, s’appellent, au bagne, des _patarasses_.

—Qui veille le condamné? demanda Bibi-Lupin à monsieur Gault.

—C’est Cœur-la-Virole!

—Bien, je vais me _peausser_ en gendarme, j’y serai; je les entendrai,

je réponds de tout.

—Ne craignez-vous pas, si c’est Jacques Collin, d’être reconnu et

qu’il ne vous étrangle? demanda le directeur de la Conciergerie à

Bibi-Lupin.

—En gendarme, j’aurai mon sabre, répondit le chef; d’ailleurs si c’est

Jacques Collin, il ne fera jamais rien pour se faire _gerber à la

passe_; et, si c’est un prêtre, je suis en sûreté.

—Il n’y a pas de temps à perdre, dit alors monsieur Gault; il est huit

heures et demie, le père Sauteloup vient de lire le rejet du pourvoi,

monsieur Sanson attend dans la salle l’ordre du parquet.

—Oui, c’est pour aujourd’hui, les _hussards de la veuve_ (autre nom,

nom terrible de la mécanique!) sont commandés, répondit Bibi-Lupin.

Je comprends cependant que le procureur général hésite, ce garçon

s’est toujours dit innocent, et il n’y a pas eu, selon moi, de preuves

convaincantes contre lui.

—C’est un vrai Corse, reprit monsieur Gault, il n’a pas dit un mot, et

il a résisté à tout.

Le dernier mot du directeur de la Conciergerie au chef de la police de

sûreté contenait la sombre histoire des condamnés à mort. Un homme que

la justice a retranché du nombre des vivants appartient au Parquet. Le

Parquet est souverain; il ne dépend de personne, il ne relève que de

sa conscience. La prison appartient au Parquet, il en est le maître

absolu. La poésie s’est emparée de ce sujet social, éminemment propre

à frapper les imaginations, le _Condamné à mort_! La poésie a été

sublime, la prose n’a d’autre ressource que le réel, mais le réel est

assez terrible comme il est pour pouvoir lutter avec le lyrisme. La

vie du condamné à mort qui n’a pas avoué ses crimes ou ses complices

est livrée à d’affreuses tortures. Il ne s’agit ici ni de brodequins

qui brisent les pieds, ni d’eau ingurgitée dans l’estomac, ni de la

distension des membres au moyen d’affreuses machines; mais d’une

torture sournoise et pour ainsi dire négative. Le Parquet livre le

condamné tout à lui-même, il le laisse dans le silence et dans les

ténèbres, avec un compagnon (un mouton) dont il doit se défier.

L’aimable philanthropie moderne croit avoir deviné l’atroce supplice

de l’isolement, elle se trompe. Depuis l’abolition de la torture,

le Parquet, dans le désir bien naturel de rassurer les consciences

déjà bien délicates des jurés, avait deviné les ressources terribles

que la solitude donne à la justice contre le remords. La solitude,

c’est le vide; et la nature morale en a tout autant d’horreur que la

nature physique. La solitude n’est habitable que pour l’homme de génie

qui la remplit de ses idées, filles du monde spirituel, ou pour le

contemplateur des œuvres divines qui la trouve illuminée par le jour

du ciel, animée par le souffle et par la voix de Dieu. Hormis ces deux

hommes, si voisins du paradis, la solitude est à la torture ce que le

moral est au physique. Entre la solitude et la torture il y a toute

la différence de la maladie nerveuse à la maladie chirurgicale. C’est

la souffrance multipliée par l’infini. Le corps touche à l’infini par

le système nerveux, comme l’esprit y pénètre par la pensée. Aussi,

dans les annales du Parquet de Paris, compte-t-on les criminels qui

n’avouent pas.

Cette sinistre situation, qui prend des proportions énormes dans

certains cas, en politique par exemple, lorsqu’il s’agit d’une

dynastie ou de l’État, aura son histoire à sa place dans la COMÉDIE

HUMAINE. Mais, ici la description de la boîte en pierre, où, sous

la Restauration, le Parquet de Paris gardait le condamné à mort,

peut suffire à faire entrevoir l’horreur des derniers jours d’un

suppliciable.

Avant la révolution de juillet, il existait à la Conciergerie, et il

y existe encore aujourd’hui, d’ailleurs, la _chambre du condamné à

mort_. Cette chambre, adossée au greffe, en est séparée par un gros

mur tout en pierre de taille, et elle est flanquée à l’opposite par le

gros mur de sept ou huit pieds d’épaisseur qui soutient une portion

de l’immense salle des Pas-Perdus. On y entre par la première porte

qui se trouve dans le long corridor sombre où le regard plonge quand

on est au milieu de la grande salle voûtée du guichet. Cette chambre

sinistre tire son jour d’un soupirail, armé d’une grille formidable,

et qu’on aperçoit à peine en entrant à la Conciergerie, car il est

pratiqué dans le petit espace qui reste entre la fenêtre du greffe,

à côté de la grille du guichet, et le logement du greffier de la

Conciergerie, que l’architecte a plaqué comme une armoire au fond de la

cour d’entrée. Cette situation explique comment cette pièce, encadrée

par quatre épaisses murailles, a été destinée, lors du remaniement

de la Conciergerie, à ce sinistre et funèbre usage. Toute évasion y

est impossible. Le corridor, qui mène aux secrets et au quartier des

femmes, débouche en face du poêle, où gendarmes et surveillants sont

toujours groupés. Le soupirail, seule issue extérieure, situé à neuf

pieds au-dessus des dalles, donne sur la première cour gardée par

les gendarmes en faction à la porte extérieure de la Conciergerie.

Aucune puissance humaine ne peut attaquer les gros murs. D’ailleurs,

un criminel condamné à mort est aussitôt revêtu de la camisole,

vêtement qui supprime, comme on le sait, l’action des mains; puis il

est enchaîné par un pied à son lit de camp; enfin il a pour le servir

et le garder un mouton. Le sol de cette chambre est dallé de pierres

épaisses, et le jour est si faible qu’on y voit à peine.

Il est impossible de ne pas se sentir gelé jusqu’aux os en entrant

là, même aujourd’hui, quoique depuis seize ans cette chambre soit

sans destination, par suite des changements introduits à Paris dans

l’exécution des arrêts de la justice. Voyez-y le criminel en compagnie

de ses remords, dans le silence et les ténèbres, deux sources

d’horreur, et demandez-vous si ce n’est pas à devenir fou? Quelles

organisations que celles dont la trempe résiste à ce régime auquel la

camisole ajoute l’immobilité, l’inaction!

Théodore Calvi, ce Corse alors âgé de vingt-sept ans, enveloppé dans

les voiles d’une discrétion absolue, résistait cependant depuis deux

mois à l’action de ce cachot et au bavardage captieux du mouton!...

Voici le singulier procès criminel où le Corse avait gagné sa

condamnation à mort. Quoiqu’elle soit excessivement curieuse, cette

analyse sera très-rapide.

Il est impossible de faire une longue digression au dénoûment d’une

scène déjà si étendue et qui n’offre pas d’autre intérêt que celui

dont est entouré Jacques Collin, espèce de colonne vertébrale qui,

par son horrible influence, relie pour ainsi dire LE PÈRE GORIOT à

ILLUSIONS PERDUES, et ILLUSIONS PERDUES à cette ÉTUDE. L’imagination du

lecteur développera d’ailleurs ce thème obscur qui causait en ce moment

bien des inquiétudes aux jurés de la session où Théodore Calvi avait

comparu. Aussi, depuis huit jours que le pourvoi du criminel était

rejeté par la cour de Cassation, monsieur de Grandville s’occupait-il

de cette affaire et suspendait-il l’ordre d’exécution de jour en jour;

tant il tenait à rassurer les jurés en publiant que le condamné, sur le

seuil de la mort, avait avoué son crime.

Une pauvre veuve de Nanterre, dont la maison était isolée dans cette

commune, située, comme on sait, au milieu de la plaine infertile

qui s’étale entre le Mont-Valérien, Saint-Germain, les collines de

Sartrouville et d’Argenteuil, avait été assassinée et volée quelques

jours après avoir reçu sa part d’un héritage inespéré. Cette part se

montait à trois mille francs, à une douzaine de couverts, une chaîne,

une montre en or et du linge. Au lieu de placer les trois mille francs

à Paris, comme le lui conseillait le notaire du marchand de vin décédé

de qui elle héritait, la vieille femme avait voulu tout garder. D’abord

elle ne s’était jamais vu tant d’argent à elle, puis elle se défiait de

tout le monde en toute espèce d’affaires, comme la plupart des gens du

peuple ou de la campagne. Après de mûres causeries avec un marchand de

vin de Nanterre, son parent et parent du marchand de vin décédé, cette

veuve s’était résolue à mettre la somme en viager, à vendre sa maison

de Nanterre et à aller vivre en bourgeoise à Saint-Germain.

La maison où elle demeurait, accompagnée d’un assez grand jardin enclos

de mauvaises palissades, était l’ignoble maison que se bâtissent les

petits cultivateurs des environs de Paris. Le plâtre et les moellons

extrêmement abondants à Nanterre, dont le territoire est couvert de

carrières exploitées à ciel ouvert, avaient été, comme en le voit

communément autour de Paris, employés à la hâte et sans aucune idée

architecturale. C’est presque toujours la hutte du Sauvage civilisé.

Cette maison consistait en un rez-de-chaussée et un premier étage

au-dessus duquel s’étendaient des mansardes.

Le carrier, mari de cette femme et constructeur de ce logis, avait mis

des barres de fer très-solides à toutes les fenêtres. La porte d’entrée

était d’une solidité remarquable. Le défunt se savait là, seul, en rase

campagne, et quelle campagne! Sa clientèle se composait des principaux

maîtres maçons de Paris, il avait donc rapporté les plus importants

matériaux de sa maison, bâtie à cinq cents pas de sa carrière, sur ses

voitures qui revenaient à vide. Il choisissait dans les démolitions

de Paris les choses à sa convenance et à très-bas prix. Ainsi, les

fenêtres, les grilles, les portes, les volets, la menuiserie, tout

était provenu de déprédations autorisées, de cadeaux à lui faits par

ses pratiques, de bons cadeaux bien choisis. De deux châssis à prendre

il emportait le meilleur. La maison, précédée d’une cour assez vaste,

où se trouvaient les écuries, était fermée de murs sur le chemin.

Une forte grille servait de porte. D’ailleurs, des chiens de garde

habitaient l’écurie, et un petit chien passait la nuit dans la maison.

Derrière la maison, il existait un jardin d’un hectare environ.

Devenue veuve et sans enfants, la femme du carrier demeurait dans cette

maison avec une seule servante. Le prix de la carrière vendue avait

soldé les dettes du carrier, mort deux ans auparavant. Le seul avoir

de la veuve fut cette maison déserte, où elle nourrissait des poules

et des vaches en en vendant les œufs et le lait à Nanterre. N’ayant

plus de garçon d’écurie, de charretier, ni d’ouvriers carriers que le

défunt faisait travailler à tout, elle ne cultivait plus le jardin,

elle y coupait le peu d’herbes et de légumes que la nature de ce sol

caillouteux y laisse venir.

Le prix de la maison et l’argent de la succession pouvant produire

sept à huit mille francs, cette femme se voyait très-heureuse à Saint

Germain avec sept ou huit cents francs de rentes viagères qu’elle

croyait pouvoir tirer de ses huit mille francs. Elle avait eu déjà

plusieurs conférences avec le notaire de Saint-Germain, car elle se

refusait à donner son argent en viager au marchand de vin de Nanterre

qui le lui demandait. Dans ces circonstances, un jour, on ne vit plus

reparaître la veuve Pigeau ni sa servante. La grille de la cour, la

porte d’entrée de la maison, les volets, tout était clos. Après trois

jours, la justice, informée de cet état de choses, fit une descente.

Monsieur Popinot, juge d’instruction, accompagné du procureur du roi,

vint de Paris, et voici ce qui fut constaté.

Ni la grille de la cour, ni la porte d’entrée de la maison ne portaient

de traces d’effraction. La clef se trouvait dans la serrure de la porte

d’entrée, à l’intérieur. Pas un barreau de fer n’avait été forcé. Les

serrures, les volets, toutes les fermetures étaient intactes.

Les murailles ne présentaient aucune trace qui pût dévoiler le passage

des malfaiteurs. Les cheminées en poterie n’offrant pas d’issue

praticable, n’avaient pu permettre de s’introduire par cette voie. Les

faîteaux, sains et entiers, n’accusaient d’ailleurs aucune violence.

En pénétrant dans les chambres au premier étage, les magistrats, les

gendarmes et Bibi-Lupin trouvèrent la veuve Pigeau étranglée dans

son lit et la servante étranglée dans le sien, au moyen de leurs

foulards de nuit. Les trois mille francs avaient été pris, ainsi que

les couverts et les bijoux. Les deux corps étaient en putréfaction,

ainsi que ceux du petit chien et d’un gros chien de basse-cour. Les

palissades d’enceinte du jardin furent examinées, rien n’y était brisé.

Dans le jardin, les allées n’offraient aucun vestige de passage. Il

parut probable au juge d’instruction que l’assassin avait marché sur

l’herbe pour ne pas laisser l’empreinte de ses pas, s’il s’était

introduit par là, mais comment avait-il pu pénétrer dans la maison? Du

côté du jardin, la porte avait une imposte garnie de trois barreaux de

fer intacts. De ce côté, la clef se trouvait également dans la serrure,

comme à la porte d’entrée du côté de la cour.

Une fois ces impossibilités parfaitement constatées par M. Popinot,

par Bibi-Lupin, qui resta pendant une journée à tout observer, par le

procureur du roi lui-même et par le brigadier du poste de Nanterre,

cet assassinat devint un affreux problème où la politique et la justice

devaient avoir le dessous.

Ce drame, publié par la _Gazette des Tribunaux_, avait eu lieu dans

l’hiver de 1828 à 1829. Dieu sait quel intérêt de curiosité cette

étrange aventure souleva dans Paris; mais Paris qui, tous les matins,

a de nouveaux drames à dévorer, oublie tout. La police, elle, n’oublie

rien. Trois mois après ces perquisitions infructueuses, une fille

publique, remarquée pour ses dépenses par des agents de Bibi-Lupin, et

surveillée à cause de ses accointances avec quelques voleurs, voulut

faire engager par une de ses amies douze couverts, une montre et une

chaîne d’or. L’amie refusa. Le fait parvint aux oreilles de Bibi-Lupin,

qui se souvint des douze couverts, de la montre et de la chaîne d’or

volés à Nanterre. Aussitôt les commissionnaires au Mont-de-Piété,

tous les recéleurs de Paris furent avertis, et Bibi-Lupin soumit

Manon-la-Blonde à un espionnage formidable.

On apprit bientôt que Manon-la-Blonde était amoureuse folle d’un jeune

homme qu’on ne voyait guère, car il passait pour être sourd à toutes

les preuves d’amour de la blonde Manon. Mystère sur mystère. Ce jeune

homme, soumis à l’attention des espions, fut bientôt vu, puis reconnu

pour être un forçat évadé, le fameux héros des vendettes corses, le

beau Théodore Calvi, dit Madeleine.

On lâcha sur Théodore un de ces recéleurs à double face, qui servent à

la fois les voleurs et la police, et il promit à Théodore d’acheter les

couverts, la montre et la chaîne d’or. Au moment où le ferrailleur de

la cour Saint-Guillaume comptait l’argent à Théodore, déguisé en femme,

à dix heures et demie du soir, la police fit une descente, arrêta

Théodore et saisit les objets.

L’instruction commença sur-le-champ. Avec de si faibles éléments, il

était impossible, en style de parquet, d’en tirer une condamnation

à mort. Jamais Calvi ne se démentit. Il ne se coupa jamais: il dit

qu’une femme de la campagne lui avait vendu ces objets à Argenteuil,

et, qu’après les lui avoir achetés, le bruit de l’assassinat commis

à Nanterre l’avait éclairé sur le danger de posséder ces couverts,

cette montre et ces bijoux, qui, d’ailleurs, ayant été désignés dans

l’inventaire fait après le décès du marchand de vin de Paris, oncle de

la veuve Pigeau, se trouvaient être les objets volés. Enfin, forcé par

la misère de vendre ces objets, disait-il, il avait voulu s’en défaire

en employant une personne non compromise.

On ne put rien obtenir de plus du forçat libéré, qui sut, par son

silence et par sa fermeté, faire croire à la justice que le marchand de

vin de Nanterre avait commis le crime, et que la femme de qui il tenait

les choses compromettantes était l’épouse de ce marchand. Le malheureux

parent de la veuve Pigeau et sa femme furent arrêtés; mais, après huit

jours de détention et une enquête scrupuleuse, il fut établi que ni

le mari ni la femme n’avaient quitté leur établissement à l’époque du

crime. D’ailleurs, Calvi ne reconnut pas, dans l’épouse du marchand

de vin, la femme qui, selon lui, lui aurait vendu l’argenterie et les

bijoux.

Comme la concubine de Calvi, impliquée dans le procès, fut convaincue

d’avoir dépensé mille francs environ depuis l’époque du crime jusqu’au

moment où Calvi voulut engager l’argenterie et les bijoux, de telles

preuves parurent suffisantes pour faire envoyer aux assises le

forçat et sa concubine. Cet assassinat étant le dix-huitième commis

par Théodore, il fut condamné à mort, car il parut être l’auteur de

ce crime si habilement commis. S’il ne reconnut pas la marchande

de vin de Nanterre, il fut reconnu par la femme et par le mari.

L’instruction avait établi, par de nombreux témoignages, le séjour

de Théodore à Nanterre pendant environ un mois; il y avait servi les

maçons, la figure enfarinée de plâtre et mal vêtu. A Nanterre, chacun

donnait dix-huit ans à ce garçon, qui devait avoir _nourri ce poupon_

(comploté, préparé ce crime) pendant un mois.

Le parquet croyait à des complices. On mesura la largeur des tuyaux

pour l’adapter au corps de Manon-la-Blonde, afin de voir si elle avait

pu s’introduire par les cheminées; mais un enfant de six ans n’aurait

pu passer par les tuyaux en poterie, par lesquels l’architecture

moderne remplace aujourd’hui les vastes cheminées d’autrefois. Sans

ce singulier et irritant mystère, Théodore eût été exécuté depuis une

semaine. L’aumônier des prisons avait, comme on l’a vu, totalement

échoué.

Cette affaire et le nom de Calvi dut échapper à l’attention de

Jacques Collin, alors préoccupé de son duel avec Contenson, Corentin

et Peyrade. Trompe-la-Mort essayait, d’ailleurs, d’oublier le plus

possible _les amis_, et tout ce qui regardait le Palais de Justice.

Il tremblait d’une rencontre qui l’aurait mis face à face avec

un _fanandel_ par qui le _dab_ se serait vu demander des comptes

impossibles à rendre.

Le directeur de la Conciergerie alla sur-le-champ au parquet du

procureur général, et y trouva le premier avocat général causant avec

monsieur de Grandville, et tenant l’ordre d’exécution à la main.

Monsieur de Grandville, qui venait de passer toute la nuit à l’hôtel

de Sérizy, quoique accablé de fatigue et de douleurs, car les médecins

n’osaient encore affirmer que la comtesse conserverait sa raison, était

obligé, par cette exécution importante, de donner quelques heures à son

Parquet. Après avoir causé un instant avec le directeur, monsieur de

Grandville reprit l’ordre d’exécution à son avocat général et le remit

à Gault.

—Que l’exécution ait lieu, dit-il, à moins de circonstances

extraordinaires que vous jugerez; je me fie à votre prudence. On peut

retarder le dressage de l’échafaud jusqu’à dix heures et demie, il vous

reste donc une heure. Dans une pareille matinée, les heures valent des

siècles, et il tient bien des événements dans un siècle! Ne laissez pas

croire à un sursis. Qu’on fasse la toilette, s’il le faut, et s’il n’y

a pas de révélation, remettez l’ordre à Sanson à neuf heures et demie.

Qu’il attende!

Au moment où le directeur de la prison quittait le cabinet du

procureur général, il rencontra sous la voûte du passage qui débouche

dans la galerie, monsieur Camusot qui s’y rendait. Il eut donc une

rapide conversation avec le juge; et, après l’avoir instruit de ce

qui se passait à la Conciergerie, relativement à Jacques Collin,

il y descendit pour opérer cette confrontation de Trompe-la-Mort

et de Madeleine; mais il ne permit au soi-disant ecclésiastique de

communiquer avec le condamné à mort qu’au moment où Bibi-Lupin,

admirablement déguisé en gendarme, eut remplacé le mouton qui

surveillait le jeune Corse.

On ne peut pas se figurer le profond étonnement des trois forçats en

voyant un surveillant venir chercher Jacques Collin, pour le mener dans

la chambre du condamné à mort. Ils se rapprochèrent de la chaise où

Jacques Collin était assis, par un bond simultané.

—C’est pour aujourd’hui, n’est-ce pas, monsieur Julien? dit

Fil-de-Soie au surveillant.

—Mais, oui, Charlot est là, répondit le surveillant avec une parfaite

indifférence.

Le peuple et le monde des prisons appellent ainsi l’exécuteur des

hautes-œuvres de Paris. Ce sobriquet date de la révolution de 1789.

Ce nom produisit une profonde sensation. Tous les prisonniers se

regardèrent entre eux.

—C’est fini! répondit le surveillant, l’ordre d’exécution est arrivé à

monsieur Gault, et l’arrêt vient d’être lu.

—Ainsi, reprit La Pouraille, la belle Madeleine a reçu tous les

sacrements?... Il avala une dernière bouffée d’air.

—Pauvre petit Théodore... s’écria le Biffon, il est bien gentil. C’est

dommage d’_éternuer dans le son_ à son âge...

Le surveillant se dirigeait vers le guichet, en se croyant suivi de

Jacques Collin; mais l’Espagnol allait lentement, et, quand il se vit à

dix pas de Julien, il parut faiblir et demanda par un geste le bras de

La Pouraille.

—C’est un assassin! dit Napolitas au prêtre en montrant La Pouraille

et offrant son bras.

—Non, pour moi c’est un malheureux!... répondit Trompe-la-Mort avec la

présence d’esprit et l’onction de l’archevêque de Cambrai.

Et il se sépara de Napolitas, qui du premier coup d’œil lui avait paru

très-suspect.

—Il est sur la première marche de l’_Abbaye-de-Monte-à-Regret_; mais

j’en suis le prieur! Je vais vous montrer comment je sais _m’entifler_

avec _la Cigogne_ (rouer le procureur général). Je veux _cromper_ cette

_sorbonne_ de ses pattes.

—A cause de _sa montante_! dit Fil-de-Soie en souriant.

—Je veux donner cette âme au ciel! répondit avec componction Jacques

Collin en se voyant entouré par quelques prisonniers.

Et il rejoignit le surveillant au guichet.

—Il est venu pour sauver Madeleine, dit Fil-de-Soie, nous avons bien

deviné la chose. Quel _dab_!...

—Mais comment?... les _hussards de la guillotine_ sont là, il ne le

verra seulement pas, reprit le Biffon.

—Il a _le boulanger_ pour lui! s’écria La Pouraille. Lui _poisser nos

philippes_!... Il aime trop _les amis_! il a trop besoin de nous! On

voulait nous _mettre à la manque pour lui_ (nous le faire livrer), nous

ne sommes pas des _gnioles_! S’il _crompe_ sa Madeleine, il aura _ma

balle_! (mon secret.)

Ce dernier mot eut pour effet d’augmenter le dévouement des trois

forçats pour leur dieu; car en ce moment leur fameux _dab_ devint toute

leur espérance.

Jacques Collin, malgré le danger de Madeleine, ne faillit pas à son

rôle. Cet homme, qui connaissait la Conciergerie aussi bien que les

trois bagnes, se trompa si naturellement, que le surveillant fut obligé

de lui dire à tout moment: —«Par ici, —par là!» jusqu’à ce qu’ils

fussent arrivés au greffe. Là Jacques Collin vit, du premier regard,

accoudé sur le poêle, un homme grand et gros, dont le visage rouge et

long ne manquait pas d’une certaine distinction, et il reconnut Sanson.

—Monsieur est l’aumônier, dit-il en allant à lui d’un air plein de

bonhomie.

Cette erreur fut si terrible qu’elle glaça les spectateurs.

—Non, monsieur, répondit Sanson, j’ai d’autres fonctions.

Sanson, le père du dernier exécuteur de ce nom, car il a été destitué

récemment, était le fils de celui qui exécuta Louis XVI.

Après quatre cents ans d’exercice de cette charge, l’héritier de tant

de tortionnaires avait tenté de répudier ce fardeau héréditaire. Les

Sanson, bourreaux à Rouen pendant deux siècles, avant d’être revêtus de

la première charge du royaume, exécutaient de père en fils les arrêts

de la justice depuis le treizième siècle. Il est peu de familles qui

puissent offrir l’exemple d’un office ou d’une noblesse conservée de

père en fils pendant six siècles. Au moment où ce jeune homme, devenu

capitaine de cavalerie, se voyait sur le point de faire une belle

carrière dans les armes, son père exigea qu’il vînt l’assister pour

l’exécution du roi. Puis il fit de son fils son second, lorsqu’en

1793 il y eut deux échafauds en permanence: l’un à la barrière du

Trône, l’autre à la place de Grève. Alors âgé d’environ soixante ans,

ce terrible fonctionnaire se faisait remarquer par une excellente

tenue, par des manières douces et posées, par un grand mépris pour

Bibi-Lupin et ses acolytes, les pourvoyeurs de la machine. Le seul

indice qui, chez cet homme, trahissait le sang des vieux tortionnaires

du moyen âge, était une largeur et une épaisseur formidables dans

les mains. Assez instruit d’ailleurs, tenant fort à sa qualité de

citoyen et d’électeur, passionné, dit-on, pour le jardinage, ce grand

et gros homme, parlant bas, d’un maintien calme, très-silencieux,

au front large et chauve, ressemblait beaucoup plus à un membre de

l’aristocratie anglaise qu’à un exécuteur des hautes-œuvres. Aussi,

un chanoine espagnol devait-il commettre l’erreur que commettait

volontairement Jacques Collin.

—Ce n’est pas un forçat, dit le chef des surveillants au directeur.

Je commence à le croire, se dit monsieur Gault en faisant un mouvement

de tête à son subordonné.

Jacques Collin fut introduit dans l’espèce de cave où le jeune

Théodore, en camisole de force, était assis au bord de l’affreux lit

de camp de cette chambre. Trompe-la-Mort, momentanément éclairé par le

jour du corridor, reconnut sur-le-champ Bibi-Lupin dans le gendarme qui

se tenait debout, appuyé sur son sabre.

—_Io sono Gaba-Morto! Parla nostro italiano_, dit vivement Jacques

Collin. _Vengo ti salvar_ (je suis Trompe-la-Mort, parlons italien, je

viens te sauver).

Tout ce qu’allaient se dire les deux amis devait être inintelligible

pour le faux gendarme, et, comme Bibi-Lupin était censé garder le

prisonnier, il ne pouvait quitter son poste. Aussi, la rage du chef de

la police de sûreté ne saurait-elle se décrire.

Théodore Calvi, jeune homme au teint pâle et olivâtre, à cheveux

blonds, aux yeux caves et d’un bleu trouble, très-bien proportionné

d’ailleurs, d’une prodigieuse force musculaire cachée sous cette

apparence lymphatique que présentent parfois les méridionaux, aurait eu

la plus charmante physionomie sans des sourcils arqués, sans un front

déprimé, qui lui donnaient quelque chose de sinistre, sans des lèvres

rouges d’une cruauté sauvage, et sans un mouvement de muscles qui

dénote cette faculté d’irritation particulière aux Corses, et qui les

rend si prompts à l’assassinat dans une querelle soudaine.

Saisi d’étonnement par les sons de cette voix, Théodore leva

brusquement la tête et crut à quelque hallucination; mais, comme il

était familiarisé par une habitation de deux mois avec la profonde

obscurité de cette boîte en pierre de taille, il regarda le faux

ecclésiastique et soupira profondément. Il ne reconnut pas Jacques

Collin, dont le visage couturé par l’action de l’acide sulfurique ne

lui sembla point être celui de son _dab_.

—C’est bien moi, ton Jacques, je suis en prêtre et je viens te sauver.

Ne fais pas la bêtise de me reconnaître, et aie l’air de te confesser.

Ceci fut dit rapidement.

—Ce jeune homme est très-abattu, la mort l’effraie, il va tout avouer,

dit Jacques Collin en s’adressant au gendarme.

—Dis-moi quelque chose qui me prouve que tu es _lui_, car tu n’as que

_sa_ voix.

—Voyez-vous, il me dit, le pauvre malheureux, qu’il est innocent,

reprit Jacques Collin en s’adressant au gendarme.

Bibi-Lupin n’osa point parler, de peur d’être reconnu.

—_Sempremi!_ répondit Jacques en revenant à Théodore, et lui jetant ce

mot de convention dans l’oreille.

—_Sempreti!_ dit le jeune homme en donnant la réplique de la passe.

C’est bien mon _dab_...

—As-tu fait le coup?

—Oui.

—Raconte-moi tout, afin que je puisse voir comment je ferai pour te

sauver; il est temps, Charlot est là.

Aussitôt le Corse se mit à genoux et parut vouloir se confesser.

Bibi-Lupin ne savait que faire, car cette conversation fut si rapide

qu’elle prit à peine le temps pendant lequel elle se lit. Théodore

raconta promptement les circonstances connues de son crime et que

Jacques Collin ignorait.

—Les jurés m’ont condamné sans preuves, dit-il en terminant.

—Enfant, tu discutes quand on va te couper les cheveux!...

—Mais, je puis bien avoir été seulement chargé de mettre en plan les

bijoux. Et voilà comme on juge, et à Paris encore!...

—Mais comment s’est fait le coup? demanda Trompe-la-Mort.

—Ah! voilà! Depuis que je ne t’ai vu, j’ai fait la connaissance d’une

petite fille corse, que j’ai rencontrée en arrivant à _Pantin_ (Paris).

—Les hommes assez bêtes pour aimer une femme, s’écria Jacques Collin,

périssent toujours par là!... C’est des tigres en liberté, des tigres

qui babillent et qui se regardent dans des miroirs... Tu n’as pas été

sage!...

—Mais...

—Voyons, à quoi t’a-t-elle servi cette sacrée _largue_?...

—Cet amour de femme grande comme un fagot, mince comme une anguille,

adroite comme un singe, a passé par le haut du four et m’a ouvert la

porte de la maison. Les chiens, bourrés de boulettes, étaient morts.

J’ai _refroidi_ les deux femmes. Une fois l’argent pris, La Ginetta a

refermé la porte et est sortie par le haut du four.

—Une si belle invention vaut la vie, dit Jacques Collin en admirant la

façon du crime, comme un ciseleur admire le modèle d’une figurine.

—J’ai commis la sottise de déployer tout ce talent-là pour mille

écus!...

—Non, pour une femme! reprit Jacques Collin. Quand je te disais

qu’elles nous ôtent notre intelligence!...

Jacques Collin jeta sur Théodore un regard flamboyant de mépris.

—Tu n’étais plus là! répondit le Corse, j’étais abandonné.

—Et l’aimes-tu, cette petite? demanda Jacques Collin sensible au

reproche que contenait cette réponse.

—Ah! si je veux vivre, c’est maintenant pour toi plus que pour elle.

—Reste tranquille! Je ne me nomme pas pour rien Trompe-la-Mort! Je me

charge de toi!

—Quoi! la vie!... s’écria le jeune Corse en levant ses bras

emmaillottés vers la voûte humide de ce cachot.

—Ma petite Madeleine, apprête-toi à retourner au _pré à vioque_,

reprit Jacques Collin. Tu dois t’y attendre, on ne va pas te couronner

de roses, comme le bœuf gras!... S’ils nous ont déjà _ferrés_ pour

Rochefort, c’est qu’ils essaient à se débarrasser de nous! Mais je te

ferai diriger sur Toulon, tu t’évaderas, et tu reviendras à _Pantin_,

où je t’arrangerai quelque petite existence bien gentille...

Un soupir comme il en avait peu retenti sous cette voûte inflexible, un

soupir exhalé par le bonheur de la délivrance, choqua la pierre, qui

renvoya cette note, sans égale en musique, dans l’oreille de Bibi-Lupin

stupéfait.

—C’est l’effet de l’absolution que je viens de lui promettre à cause

de ses révélations, dit Jacques Collin au chef de la police de sûreté.

Ces Corses, voyez-vous, monsieur le gendarme, sont pleins de foi! Mais

il est innocent comme l’Enfant Jésus, et je vais essayer de le sauver...

—Dieu soit avec vous! monsieur l’abbé!... dit en français Théodore.

Trompe-la-Mort, plus Carlos Herrera, plus chanoine que jamais, sortit

de la chambre du condamné, se précipita dans le corridor, et joua

l’horreur en se présentant à monsieur Gault.

—Monsieur le directeur, ce jeune homme est innocent, il m’a révélé le

coupable!... Il allait mourir pour un faux point d’honneur... C’est

un Corse! Allez demander pour moi, dit-il, cinq minutes d’audience à

monsieur le procureur général. Monsieur de Grandville ne refusera pas

d’écouter immédiatement un prêtre espagnol qui souffre tant des erreurs

de la justice française!

—J’y vais! répondit monsieur Gault au grand étonnement de tous les

spectateurs de cette scène extraordinaire.

—Mais, reprit Jacques Collin, faites-moi reconduire dans cette cour en

attendant, car j’y achèverai la conversion d’un criminel que j’ai déjà

frappé dans le cœur... Ils ont un cœur, ces gens-là!

Cette allocution produisit un mouvement parmi toutes les personnes qui

se trouvaient là. Les gendarmes, le greffier des écrous, Sanson, les

surveillants, l’aide de l’exécuteur, qui attendaient l’ordre d’aller

faire dresser la mécanique, en style de prison; tout ce monde, sur qui

les émotions glissent, fut agité par une curiosité très-concevable.

La Comédie humaine - Volume 18 · 第 4 / 140 题