La femme de chambre racheva l’œuvre en donnant une robe.
(DERNIÈRE INCARNATION DE VAUTRIN.)]
TROISIÈME LIVRE
SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.
SPLENDEURS ET MISÈRES
DES COURTISANES.
QUATRIÈME PARTIE.
LA DERNIÈRE INCARNATION DE VAUTRIN.
—Qu’y a-t-il, Madeleine? dit madame Camusot en voyant entrer chez elle
sa femme de chambre avec cet air que savent prendre les gens dans les
circonstances critiques.
—Madame, répondit Madeleine, monsieur vient de rentrer du Palais; mais
il a la figure si bouleversée, et il se trouve dans un tel état, que
madame ferait peut-être mieux de l’aller voir dans son cabinet.
—A-t-il dit quelque chose? demanda madame Camusot.
—Non, madame; mais nous n’avons jamais vu pareille figure à monsieur,
on dirait qu’il va commencer une maladie; il est jaune, il paraît être
en décomposition, et...
Sans attendre la fin de la phrase, madame Camusot s’élança hors de sa
chambre et courut chez son mari. Elle aperçut le juge d’instruction
assis dans un fauteuil, les jambes allongées, la tête appuyée au
dossier, les mains pendantes, le visage pâle, les yeux hébétés,
absolument comme s’il allait tomber en défaillance.
—Qu’as-tu, mon ami? dit la jeune femme effrayée.
—Ah! ma pauvre Amélie, il est arrivé le plus funeste événement... J’en
tremble encore. Figure-toi que le procureur général... Non, que madame
de Sérizy... que... Je ne sais par où commencer...
—Commence par la fin!... dit madame Camusot.
—Eh bien! au moment où, dans la Chambre du conseil de la Première,
monsieur Popinot avait mis la dernière signature nécessaire au bas
du jugement de non-lieu rendu sur mon rapport qui mettait en liberté
Lucien de Rubempré... Enfin, tout était fini! le greffier emportait le
plumitif; j’allais être quitte de cette affaire... Voilà le président
du tribunal qui entre et qui examine le jugement:
—«Vous élargissez un mort, me dit-il d’un air froidement railleur; ce
jeune homme est allé, selon l’expression de M. de Bonald, devant son
juge naturel. Il a succombé à l’apoplexie foudroyante...»
Je respirais en croyant à un accident.
«Si je comprends, monsieur le président, a dit monsieur Popinot, il
s’agirait alors de l’apoplexie de Pichegru...
—«Messieurs, a repris le président de son air grave, sachez que, pour
tout le monde, le jeune Lucien de Rubempré sera mort de la rupture d’un
anévrisme.»
Nous nous sommes tous entre-regardés.
—«De grands personnages sont mêlés à cette déplorable affaire, a dit
le président. Dieu veuille, dans votre intérêt, monsieur Camusot,
quoique vous n’ayez fait que votre devoir, que madame de Sérizy ne
reste pas folle du coup qu’elle a reçu! on l’emporte quasi morte. Je
viens de rencontrer notre procureur général dans un état de désespoir
qui m’a fait mal. Vous avez donné à gauche, mon cher Camusot!» a-t-il
ajouté en me parlant à l’oreille.
Non, ma chère amie, en sortant, c’est à peine si je pouvais marcher.
Mes jambes tremblaient tant, que je n’ai pas osé me hasarder dans la
rue, et je suis allé me reposer dans mon cabinet. Coquart, qui rangeait
le dossier de cette malheureuse instruction, m’a raconté qu’une belle
dame avait pris la Conciergerie d’assaut, qu’elle avait voulu sauver la
vie à Lucien de qui elle est folle, et qu’elle s’était évanouie en le
trouvant pendu par sa cravate à la croisée de la Pistole. L’idée que la
manière dont j’ai interrogé ce malheureux jeune homme, qui, d’ailleurs,
entre nous, était parfaitement coupable, a pu causer son suicide, m’a
poursuivi depuis que j’ai quitté le Palais, et je suis toujours près de
m’évanouir...
—Eh bien! ne vas-tu pas te croire un assassin, parce qu’un prévenu se
pend dans sa prison au moment où tu l’allais élargir?... s’écria madame
Camusot. Mais un juge d’instruction est alors comme un général qui a un
cheval tué sous lui!... Voilà tout.
—Ces comparaisons, ma chère, sont tout au plus bonnes pour plaisanter,
et la plaisanterie est hors de saison ici. _Le mort saisit le vif_ dans
ce cas-là. Lucien emporte nos espérances dans son cercueil.
—Vraiment?... dit madame Camusot d’un air profondément ironique.
—Oui, ma carrière est finie. Je resterai toute ma vie simple juge
au tribunal de la Seine. Monsieur de Grandville était, avant ce
fatal événement, déjà fort mécontent de la tournure que prenait
l’instruction; mais son mot à notre président me prouve que, tant que
monsieur de Grandville sera procureur général, je n’avancerai jamais!
Avancer! voilà le mot terrible, l’idée qui, de nos jours, change le
magistrat en fonctionnaire.
Autrefois le magistrat était sur-le-champ tout ce qu’il devait être.
Les trois ou quatre mortiers des présidences de chambre suffisaient aux
ambitions dans chaque parlement. Une charge de conseiller contentait
un de Brosses comme un Molé, à Dijon comme à Paris. Cette charge, une
fortune déjà, voulait une grande fortune pour être bien portée. A
Paris, en dehors du parlement, les gens de robe ne pouvaient aspirer
qu’à trois existences supérieures: le contrôle général, les sceaux ou
la simare de chancelier. Au-dessous des parlements, dans la sphère
inférieure, un lieutenant de présidial se trouvait être un assez grand
personnage pour qu’il fût heureux de rester toute sa vie sur son siége.
Comparez la position d’un conseiller à la cour royale de Paris, qui
n’a pour toute fortune, en 1829, que son traitement, à celle d’un
conseiller au parlement en 1729. Grande est la différence! Aujourd’hui,
où l’on fait de l’argent la garantie sociale universelle, on a dispensé
les magistrats de posséder, comme autrefois, de grandes fortunes;
aussi les voit-on députés, pairs de France, entassant magistrature sur
magistrature, à la fois juges et législateurs, allant emprunter de
l’importance à des positions autres que celle d’où devrait venir tout
leur éclat.
Enfin, les magistrats pensent à se distinguer pour avancer, comme on
avance dans l’armée ou dans l’administration.
Cette pensée, si elle n’altère pas l’indépendance du magistrat, est
trop connue et trop naturelle, on en voit trop d’effets, pour que
la magistrature ne perde pas de sa majesté dans l’opinion publique.
Le traitement payé par l’État fait du prêtre et du magistrat, des
employés. Les grades à gagner développent l’ambition; l’ambition
engendre une complaisance envers le pouvoir; puis l’égalité moderne met
le justiciable et le juge sur la même feuille du parquet social. Ainsi
les deux colonnes de tout ordre social, la Religion et la Justice, se
sont amoindries au dix-neuvième siècle, où l’on se prétend en progrès
sur toute chose.
—Et pourquoi n’avancerais-tu pas? dit Amélie Camusot.
Elle regarda son mari d’un air railleur, en sentant la nécessité de
rendre de l’énergie à l’homme qui portait son ambition, et de qui elle
jouait comme d’un instrument.
—Pourquoi désespérer? reprit-elle en faisant un geste qui peignit
bien son insouciance quant à la mort du prévenu. Ce suicide va rendre
heureuses les deux ennemies de Lucien, madame d’Espard et sa cousine,
la comtesse Châtelet. Madame d’Espard est au mieux avec le garde des
sceaux; et, par elle, tu peux obtenir une audience de Sa Grandeur,
où tu lui diras le secret de cette affaire. Or, si le ministre de la
justice est pour toi, qu’as-tu donc à craindre de ton président et du
procureur général?
—Mais monsieur et madame de Sérizy!... s’écria le pauvre juge. Madame
de Sérizy, je te le répète, est folle! et folle par ma faute, dit-on!
—Eh! si elle est folle, juge sans jugement, s’écria madame Camusot
en riant, elle ne pourra pas te nuire! Voyons, raconte-moi toutes les
circonstances de la journée.
—Mon Dieu, répondit Camusot, au moment où j’avais confessé ce
malheureux jeune homme et où il venait de déclarer que ce soi-disant
prêtre espagnol est bien Jacques Collin, la duchesse de Maufrigneuse et
madame de Sérizy m’ont envoyé, par un valet de chambre, un petit mot où
elles me priaient de ne pas l’interroger. Tout était consommé...
—Mais, tu as donc perdu la tête! dit Amélie; car, sûr comme tu l’es de
ton commis-greffier, tu pouvais alors faire revenir Lucien, le rassurer
adroitement, et corriger ton interrogatoire!
—Mais tu es comme madame de Sérizy, tu te moques de la justice! dit
Camusot incapable de se jouer de sa profession. Madame de Sérizy a
pris mes procès-verbaux et les a jetés au feu!
—En voilà une femme! bravo! s’écria madame Camusot.
—Madame de Sérizy m’a dit qu’elle ferait sauter le Palais plutôt
que de laisser un jeune homme, qui avait eu les bonnes grâces de la
duchesse de Maufrigneuse et les siennes, aller sur les bancs de la cour
d’assises en compagnie d’un forçat!...
—Mais, Camusot, dit Amélie, en ne pouvant pas retenir un sourire de
supériorité, ta position est superbe...
—Ah! oui, superbe!
—Tu as fait ton devoir...
—Mais malheureusement, et malgré l’avis jésuitique de monsieur de
Grandville, qui m’a rencontré sur le quai Malaquais...
—Ce matin?
—Ce matin!
—A quelle heure?
—A neuf heures.
—Oh! Camusot! dit Amélie en joignant ses mains et les tordant, moi qui
ne cesse de te répéter de prendre garde à tout... Mon Dieu, ce n’est
pas un homme, c’est une charrette de moellons que je traîne!... Mais,
Camusot, ton procureur général t’attendait au passage, il a dû te faire
des recommandations.
—Mais oui...
—Et tu ne l’as pas compris! Si tu es sourd, tu resteras toute ta vie
juge d’instruction sans aucune espèce d’instruction. Aie donc l’esprit
de m’écouter! dit-elle en faisant taire son mari qui voulut répondre.
Tu crois l’affaire finie? dit Amélie.
Camusot regarda sa femme de l’air qu’ont les paysans devant un
charlatan.
—Si la duchesse de Maufrigneuse et la comtesse de Sérizy sont
compromises, tu dois les avoir toutes deux pour protectrices, reprit
Amélie. Voyons? madame d’Espard obtiendra pour toi du garde des sceaux
une audience où tu lui donneras le secret de l’affaire, et il en
amusera le roi; car tous les souverains aiment à connaître l’envers
des tapisseries, et savoir les véritables motifs des événements que le
public regarde passer bouche béante. Dès lors, ni le procureur général,
ni monsieur de Sérizy ne seront plus à craindre...
—Quel trésor qu’une femme comme toi! s’écria le juge en reprenant
courage. Après tout, j’ai débusqué Jacques Collin, je vais l’envoyer
rendre ses comptes en cour d’assises, je dévoilerai ses crimes. C’est
une victoire dans la carrière d’un juge d’instruction qu’un pareil
procès...
—Camusot, reprit Amélie en voyant avec plaisir son mari revenu de la
prostration morale et physique où l’avait jeté le suicide de Lucien
de Rubempré, le président t’a dit tout à l’heure que tu avais donné à
gauche; mais ici tu donnes trop à droite... Tu te fourvoies encore, mon
ami!
Le juge d’instruction resta debout, regardant sa femme avec une sorte
de stupéfaction.
«Le roi, le garde des sceaux pourront être très-contents d’apprendre
le secret de cette affaire, et tout à la fois très-fâchés de voir des
avocats de l’opinion libérale traînant à la barre de l’opinion et de la
cour d’assises, par leurs plaidoiries, des personnages aussi importants
que les Sérizy, les Maufrigneuses et les Grandlieu, enfin tous ceux qui
sont mêlés directement ou indirectement à ce procès.»
—Ils y sont fourrés tous!... je les tiens! s’écria Camusot.
Le juge, qui se leva, marcha par son cabinet, à la façon de Sganarelle
sur le théâtre quand il cherche à sortir d’un mauvais pas.
—Écoute, Amélie! reprit-il en se posant devant sa femme, il me revient
à l’esprit une circonstance, en apparence, minime, et qui, dans la
situation où je suis, est d’un intérêt capital. Figure-toi, ma chère
amie, que ce Jacques Collin est un colosse de ruse, de dissimulation,
de rouerie... un homme d’une profondeur... Oh! c’est... quoi?... le
Cromwell du bagne!... Je n’ai jamais rencontré pareil scélérat, il m’a
presque attrapé!... Mais, en instruction criminelle, un bout de fil qui
passe vous fait trouver un peloton avec lequel on se promène dans le
labyrinthe des consciences les plus ténébreuses, ou des faits les plus
obscurs. Lorsque Jacques Collin m’a vu feuilletant les lettres saisies
au domicile de Lucien de Rubempré, mon drôle y a jeté le coup d’œil
d’un homme qui voulait voir si quelque autre paquet ne s’y trouvait
pas, et il a laissé échapper un mouvement de satisfaction visible. Ce
regard de voleur évaluant un trésor, ce geste de prévenu qui se dit:
«j’ai mes armes,» m’ont fait comprendre un monde de choses. Il n’y
a que vous autres femmes qui puissiez, comme nous et les prévenus,
lancer, dans une œillade échangée, des scènes entières où se révèlent
des tromperies compliquées comme des serrures de sûreté. On se dit,
vois-tu, des volumes de soupçons en une seconde! C’est effrayant,
c’est la vie ou la mort, dans un clin d’œil. Le gaillard a d’autres
lettres entre les mains! ai-je pensé. Puis les mille autres détails de
l’affaire m’ont préoccupé. J’ai négligé cet incident, car je croyais
avoir à confronter mes prévenus et pouvoir éclaircir plus tard ce point
de l’instruction. Mais regardons comme certain que Jacques Collin a mis
en lieu sûr, selon l’habitude de ces misérables, les lettres les plus
compromettantes de la correspondance du beau jeune homme adoré de tant
de...
—Et tu trembles, Camusot! Tu seras président de chambre à la cour
royale, bien plus tôt que je ne le croyais!... s’écria madame
Camusot, dont la figure rayonna. Voyons! il faut te conduire de
manière à contenter tout le monde, car l’affaire devient si grave
qu’elle pourrait bien nous être VOLÉE!... N’a-t-on pas ôté des mains
de Popinot, pour te la confier, la procédure, dans le procès en
interdiction intenté par madame à monsieur d’Espard? dit-elle pour
répondre à un geste d’étonnement que fit Camusot. Eh bien! le procureur
général qui prend un air si vif à l’honneur de monsieur et de madame
de Sérizy, ne peut-il pas évoquer l’affaire à la cour royale, et faire
commettre un conseiller à lui pour l’instruire à nouveau?...
—Ah çà! ma chère, où donc as-tu fait ton droit criminel? s’écria
Camusot. Tu sais tout, tu es mon maître...
—Comment! tu crois que demain matin monsieur de Grandville ne sera pas
effrayé de la plaidoierie probable d’un avocat libéral que ce Jacques
Collin saura bien trouver; car on viendra lui proposer de l’argent pour
être son défenseur!... Ces dames connaissent leur danger aussi bien,
pour ne pas dire mieux, que tu ne le connais; elles en instruiront le
procureur général, qui, déjà, voit ces familles traînées bien près du
banc des accusés, par suite du mariage de ce forçat avec Lucien de
Rubempré, fiancé de mademoiselle de Grandlieu, Lucien, amant d’Esther,
ancien amant de la duchesse de Maufrigneuse, le chéri de madame de
Sérizy. Tu dois donc manœuvrer de manière à te concilier l’affection de
ton procureur général, la reconnaissance de M. de Sérizy, celle de la
marquise d’Espard, de la comtesse Châtelet, à corroborer la protection
de madame de Maufrigneuse par celle de la maison de Grandlieu, et à te
faire adresser des compliments par ton président. Moi, je me charge de
mesdames d’Espard, de Maufrigneuse et de Grandlieu. Toi, tu dois aller
demain matin chez le procureur général. Monsieur de Grandville est un
homme qui ne vit pas avec sa femme, il a eu pour maîtresse, pendant une
dizaine d’années, une mademoiselle de Bellefeuille, qui lui a donné
des enfants adultérins, n’est-ce pas? Eh bien! ce magistrat-là n’est
pas un saint, c’est un homme tout comme un autre; on peut le séduire,
il donne prise sur lui par quelque endroit, il faut découvrir son
faible, le flatter; demande-lui des conseils, fais-lui voir le danger
de l’affaire; enfin, tâchez de vous compromettre de compagnie, et tu
seras...
—Non; je devrais baiser la marque de tes pas, dit Camusot en
interrompant sa femme, la prenant par la taille et la serrant sur son
cœur. Amélie! tu me sauves!
—C’est moi qui t’ai remorqué d’Alencon à Mantes, et de Mantes au
tribunal de la Seine, répondit Amélie. Eh bien! sois tranquille!... je
veux qu’on m’appelle madame la présidente dans cinq ans d’ici; mais,
mon chat, pense donc toujours pendant longtemps avant de prendre des
résolutions. Le métier de juge n’est pas celui d’un sapeur-pompier, le
feu n’est jamais à vos papiers, vous avez le temps de réfléchir; aussi,
dans vos places, les sottises sont-elles inexcusables...
—La force de ma position est tout entière dans l’identité du faux
prêtre espagnol avec Jacques Collin, reprit le juge après une longue
pause. Une fois cette identité bien établie, quand même la cour
s’attribuerait la connaissance de ce procès, ce sera toujours un
fait acquis dont ne pourra se débarrasser aucun magistrat, juge ou
conseiller. J’aurai imité les enfants qui attachent une ferraille à
la queue d’un chat; la procédure, n’importe où elle s’instruise, fera
toujours sonner les fers de Jacques Collin.
—Bravo! dit Amélie.
—Et le procureur général aimera mieux s’entendre avec moi, qui
pourrais seul enlever cette épée de Damoclès suspendue sur le cœur
du faubourg Saint-Germain, qu’avec tout autre!... Mais tu ne sais
pas combien il est difficile d’obtenir ce magnifique résultat?...
Le procureur général et moi, tout à l’heure, dans son cabinet, nous
sommes convenus d’accepter Jacques Collin pour ce qu’il se donne, pour
un chanoine du chapitre de Tolède, pour Carlos Herrera; nous sommes
convenus d’admettre sa qualité d’envoyé diplomatique, et de le laisser
réclamer par l’ambassade d’Espagne. C’est par suite de ce plan que
j’ai fait le rapport qui met en liberté Lucien de Rubempré, que j’ai
recommencé les interrogatoires de mes prévenus, en les rendant blancs
comme neige. Demain, messieurs de Rastignac, Bianchon, et je ne sais
qui encore, doivent être confrontés avec le soi-disant chanoine du
chapitre royal de Tolède, ils ne reconnaîtront pas en lui Jacques
Collin, dont l’arrestation a eu lieu en leur présence, il y a dix ans,
dans une pension bourgeoise, où ils l’ont connu sous le nom de Vautrin.
Un moment de silence régna pendant lequel madame Camusot réfléchissait.
—Es-tu sûr que ton prévenu soit Jacques Collin, demanda-t-elle.
—Sûr, répondit le juge, et le procureur général aussi.
—Eh bien! tâche donc, sans laisser voir tes griffes de chat fourré
de susciter un éclat au Palais de Justice! Si ton homme est encore au
secret, va voir immédiatement le directeur de la Conciergerie et fais
en sorte que le forçat y soit publiquement reconnu. Au lieu d’imiter
les enfants, imite les ministres de la police dans les pays absolus,
qui inventent des conspirations contre le souverain pour se donner
le mérite de les avoir déjouées et se rendre nécessaires; mets trois
familles en danger pour avoir la gloire de les sauver.
—Ah! quel bonheur! s’écria Camusot. J’ai la tête si troublée que je
ne me souvenais plus de cette circonstance. L’ordre de mettre Jacques
Collin à la pistole a été porté par Cocquart à monsieur Gault, le
directeur de la Conciergerie. Or, par les soins de Bibi-Lupin, l’ennemi
de Jacques Collin, on a transféré de la Force à la Conciergerie trois
criminels qui le connaissent; et, s’il descend demain matin au préau,
l’on s’attend à des scènes terribles...
—Et pourquoi?
—Jacques Collin, ma chère, est le dépositaire des fortunes que
possèdent les bagnes et qui se montent à des sommes considérables; or,
il les a, dit-on, dissipées pour entretenir le luxe de feu Lucien, et
on va lui demander des comptes. Ce sera, m’a dit Bibi-Lupin, une tuerie
qui nécessitera l’intervention des surveillants, et le secret sera
découvert. Il y va de la vie de Jacques Collin. Or, en me rendant au
Palais de bonne heure, je pourrai dresser procès-verbal de l’identité.
—Ah! si ses commettants te débarrassaient de lui! tu serais regardé
comme un homme bien capable! Ne va pas chez monsieur de Grandville,
attends-le à son parquet avec cette arme formidable! C’est un canon
chargé sur les trois plus considérables familles de la cour et de
la pairie. Sois hardi, propose à monsieur de Grandville de vous
débarrasser de Jacques Collin en le transférant à la Force, où les
forçats savent se débarrasser de leurs dénonciateurs. J’irai, moi,
chez la duchesse de Maufrigneuse, qui me mènera chez les Grandlieu.
Peut-être verrai-je aussi monsieur de Sérizy. Fie-toi à moi pour sonner
l’alarme partout. Écris-moi surtout un petit mot convenu pour que
je sache si le prêtre espagnol est judiciairement reconnu pour être
Jacques Collin. Arrange-toi pour quitter le Palais à deux heures, je
t’aurai fait obtenir une audience particulière du garde des sceaux:
peut-être sera-t-il chez la marquise d’Espard.
Camusot restait planté sur ses jambes dans une admiration qui fit
sourire la fine Amélie.
—Allons, viens dîner, et sois gai, dit-elle en terminant. Vois! nous
ne sommes à Paris que depuis deux ans, et te voilà en passe de devenir
conseiller avant la fin de l’année... De là, mon chat, à la présidence
d’une chambre à la cour, il n’y aura pas d’autre distance qu’un service
rendu dans quelque affaire politique.
Cette délibération secrète montre à quel point les actions et les
moindres paroles de Jacques Collin, dernier personnage de cette étude,
intéressaient l’honneur des familles au sein desquelles il avait placé
son défunt protégé.
La mort de Lucien et l’invasion à la Conciergerie de la comtesse de
Sérizy venaient de produire un si grand trouble dans les rouages de la
machine, que le directeur avait oublié de lever le secret du prétendu
prêtre espagnol.
Quoiqu’il y en ait plus d’un exemple dans les annales judiciaires,
la mort d’un prévenu pendant le cours de l’instruction d’un procès,
est un événement assez rare pour que les surveillants, le greffier et
le directeur fussent sortis du calme dans lequel ils fonctionnent.
Néanmoins, pour eux, le grand événement n’était pas ce beau jeune homme
devenu si promptement un cadavre, mais bien la rupture de la barre en
fer forgé de la première grille du guichet par les délicates mains
d’une femme du monde. Aussi, directeur, greffier et surveillants, dès
que le procureur général, le comte Octave de Bauvan, furent partis
dans la voiture du comte de Sérizy, en emmenant sa femme évanouie, se
groupèrent-ils au guichet en reconduisant M. Lebrun, le médecin de la
prison, appelé pour constater la mort de Lucien et s’en entendre avec
le _médecin des morts_ de l’arrondissement où demeurait cet infortuné
jeune homme.
On nomme à Paris _médecin des morts_ le docteur chargé, dans chaque
mairie, d’aller vérifier le décès et d’en examiner les causes.
Avec ce coup d’œil rapide qui le distinguait, monsieur de Grandville
avait jugé nécessaire, pour l’honneur des familles compromises, de
faire dresser l’acte de décès de Lucien, à la mairie dont dépend le
quai Malaquais, où demeurait le défunt, et de le conduire de son
domicile à l’église Saint-Germain-des-Prés, où le service funèbre
allait avoir lieu. Monsieur de Chargebœuf, secrétaire de monsieur de
Grandville, mandé par lui, reçut des ordres à cet égard. La translation
de Lucien devait être opérée pendant la nuit. Le jeune secrétaire était
chargé de s’entendre immédiatement avec la mairie, avec la paroisse
et l’administration des pompes funèbres. Ainsi, pour le monde, Lucien
serait mort libre et chez lui, son convoi partirait de chez lui, ses
amis seraient convoqués chez lui pour la cérémonie.
Donc, au moment où Camusot, l’esprit en repos, se mettait à table avec
son ambitieuse moitié, le directeur de la Conciergerie et monsieur
Lebrun, médecin des prisons, étaient en dehors du guichet, déplorant la
fragilité des barres de fer et la force des femmes amoureuses.
—On ne sait pas, disait le docteur à monsieur Gault en le quittant,
tout ce qu’il y a de puissance nerveuse dans l’homme surexcité par la
passion! La dynamique et les mathématiques sont sans signes ni calculs
pour constater cette force-là. Tenez, hier, j’ai été témoin d’une
expérience qui m’a fait frémir et qui rend compte du terrible pouvoir
physique déployé tout à l’heure par cette petite dame.
—Contez-moi cela, dit monsieur Gault, car j’ai la faiblesse de
m’intéresser au magnétisme, sans y croire, mais il m’intrigue.
—Un médecin magnétiseur, car il y a des gens parmi nous qui croient au
magnétisme, reprit le docteur Lebrun, m’a proposé d’expérimenter sur
moi-même un phénomène qu’il me décrivait et duquel je doutais. Curieux
de voir par moi-même une des étranges crises nerveuses par lesquelles
on prouve l’existence du magnétisme, je consentis! Voici le fait. Je
voudrais bien savoir ce que dirait notre Académie de médecine si l’on
soumettait, l’un après l’autre, ses membres à cette action qui ne
laisse aucun échappatoire à l’incrédulité. Mon vieil ami...
—Ce médecin, dit le docteur Lebrun en ouvrant une parenthèse, est un
vieillard persécuté pour ses opinions par la Faculté, depuis Mesmer; il
a soixante-dix ou douze ans, et se nomme Bouvard. C’est aujourd’hui le
patriarche de la doctrine du magnétisme animal. Je suis un fils pour ce
bonhomme, je lui dois mon état. Donc le vieux et respectueux Bouvard
me proposait de me prouver que la force nerveuse mise en action par le
magnétiseur était non pas infinie, car l’homme est soumis à des lois
déterminées, mais qu’elle procédait comme les forces de la nature dont
les principes absolus échappent à nos calculs.
—Ainsi, me dit-il, si tu veux abandonner ton poignet au poignet d’une
somnambule qui dans l’état de veille ne te le presserait pas au-delà
d’une certaine force appréciable, tu reconnaîtras que, dans l’état si
sottement nommé somnambulique, ses doigts auront la faculté d’agir
comme des cisailles manœuvrées par un serrurier!
Eh bien, monsieur, lorsque j’ai eu livré mon poignet à celui de la
femme, non pas _endormie_, car Bouvard réprouve cette expression, mais
_isolée_, et que le vieillard eut ordonné à cette femme de me presser
indéfiniment et de toute sa force le poignet, j’ai prié d’arrêter au
moment où le sang allait jaillir du bout de mes doigts. Tenez! voyez le
bracelet que je porterai pendant plus de trois mois?
—Diable! dit monsieur Gault en regardant une ecchymose circulaire qui
ressemblait à celle qu’eût produite une brûlure.
—Mon cher Gault, reprit le médecin, j’aurais eu ma chair prise
dans un cercle de fer qu’un serrurier aurait vissé par un écrou, je
n’aurais pas senti ce collier de métal aussi durement que les doigts
de cette femme; son poignet était de l’acier inflexible, et j’ai la
conviction qu’elle aurait pu me briser les os et me séparer la main du
poignet. Cette pression, commencée d’abord d’une manière insensible,
a continué sans relâche en ajoutant toujours une force nouvelle à la
force de pression antérieure; enfin un tourniquet ne se serait pas
mieux comporté que cette main changée en un appareil de torture. Il
me paraît donc prouvé que, sous l’empire de la passion, qui est la
volonté ramassée sur un point et arrivée à des quantités de force
animale incalculables, comme le sont toutes les différentes espèces de
puissances électriques, l’homme peut apporter sa vitalité tout entière,
soit pour l’attaque, soit pour la résistance, dans tel ou tel de ses
organes... Cette petite dame avait, sous la pression de son désespoir,
envoyé sa puissance vitale dans ses poignets.
—Il en faut diablement pour rompre une barre de fer forgé... dit le
chef des surveillants en hochant la tête.
—Il y avait une paille! fit observer monsieur Gault.
—Moi, reprit le médecin, je n’ose plus assigner de limites à la force
nerveuse. C’est d’ailleurs ainsi que les mères, pour sauver leurs
enfants, magnétisent des lions, descendent dans un incendie, le long
des corniches où les chats se tiendraient à peine, et supportent les
tortures de certains accouchements. Là est le secret des tentatives des
prisonniers et des forçats pour recouvrer la liberté... On ne connaît
pas encore la portée des forces vitales, elles tiennent à la puissance
même de la nature, et nous les puisons à des réservoirs inconnus!
—Monsieur, vint dire tout bas un surveillant à l’oreille du directeur
qui reconduisait le docteur Lebrun à la grille extérieure de la
Conciergerie, le _Secret numéro deux_ se dit malade et réclame le
médecin; il se prétend à la mort, ajouta le surveillant.
—Vraiment? dit le directeur.
—Mais il râle! répliqua le surveillant.
—Il est cinq heures, répondit le docteur, je n’ai pas dîné... Mais
après tout, me voilà tout porté, voyons, allons...
—Le Secret numéro deux est précisément le prêtre espagnol soupçonné
d’être Jacques Collin, dit monsieur Gault au médecin, et l’un des
prévenus dans le procès où ce pauvre jeune homme était impliqué...
—Je l’ai déjà vu ce matin, répondit le docteur. Monsieur Camusot m’a
mandé pour constater l’état sanitaire de ce gaillard-là, qui, soit dit
entre nous, se porte à merveille et qui de plus ferait fortune à poser
pour les Hercules dans les troupes de saltimbanques.
—Il peut vouloir se tuer aussi, dit monsieur Gault. Donnons un coup de
pied aux secrets tous deux, car je dois être là, ne fût-ce que pour
le transférer à la pistole. Monsieur Camusot a levé le secret pour ce
singulier anonyme...
Jacques Collin, surnommé Trompe-la-Mort dans le monde des bagnes,
et à qui maintenant il ne faut plus donner d’autre nom que le sien,
se trouvait depuis le moment de sa réintégration au secret, d’après
l’ordre de Camusot, en proie à une anxiété qu’il n’avait jamais connue
pendant sa vie marquée par tant de crimes, par trois évasions du bagne
et par deux condamnations en cour d’assises. Cet homme, en qui se
résument la vie, les forces, l’esprit, les passions du bagne, et qui
vous en présente la plus haute expression, n’est-il pas monstrueusement
beau par son attachement digne de la race canine envers celui dont il
fait son ami? Condamnable, infâme et horrible de tant de côtés, ce
dévouement absolu à son idole le rend si véritablement intéressant,
que cette étude, déjà si considérable, paraîtrait inachevée, écourtée,
si le dénoûment de cette vie criminelle n’accompagnait pas la fin
de Lucien de Rubempré. Le petit épagneul mort, on se demande si son
terrible compagnon, si le lion vivra!
Dans la vie réelle, dans la société, les faits s’enchaînent si
fatalement à d’autres faits, qu’ils ne vont pas les uns sans les
autres. L’eau du fleuve forme une espèce de plancher liquide; il n’est
pas de flot, si mutiné qu’il soit, à quelque hauteur qu’il s’élève,
dont la puissante gerbe ne s’efface sous la masse des eaux, plus forte
par la rapidité de son cours que les rébellions des gouffres qui
marchent avec elle. De même qu’on regarde l’eau couler en y voyant de
confuses images, peut-être désirez-vous mesurer la pression du pouvoir
social sur ce tourbillon nommé Vautrin? voir à quelle distance ira
s’abîmer le flot rebelle, comment finira la destinée de cet homme
vraiment diabolique, mais rattaché par l’amour à l’humanité? tant ce
principe céleste périt difficilement dans les cœurs les plus gangrenés!
L’ignoble forçat en matérialisant le poëme caressé par tant de poëtes,
par Moore, par lord Byron, par Mathurin, par Canalis (un démon
possédant un ange attiré dans son enfer pour le rafraîchir d’une
rosée dérobée au paradis), Jacques Collin, si l’on a bien pénétré
dans ce cœur de bronze, avait renoncé à lui-même depuis sept ans. Ses
puissantes facultés, absorbées en Lucien, ne jouaient que pour Lucien;
il jouissait de ses progrès, de ses amours, de son ambition. Pour lui,
Lucien était son âme visible.
Trompe-la-Mort dînait chez les Grandlieu, se glissait dans le boudoir
des grandes dames, aimait Esther par procuration. Enfin, il voyait
en Lucien un Jacques Collin, beau, jeune, noble, arrivant au poste
d’ambassadeur.
Trompe-la-Mort avait réalisé la superstition allemande du double par un
phénomène de paternité morale que concevront les femmes qui, dans leur
vie, ont aimé véritablement, qui ont senti leur âme passée dans celle
de l’homme aimé, qui ont vécu de sa vie, noble ou infâme, heureuse
ou malheureuse, obscure ou glorieuse, qui ont éprouvé, malgré les
distances, du mal à leur jambe, s’il s’y faisait une blessure, qui ont
senti qu’il se battait en duel, et qui, pour tout dire en un mot, n’ont
pas eu besoin d’apprendre une infidélité pour la savoir.
Reconduit dans son cabanon, Jacques Collin se disait: —On interroge le
petit!
Et il frissonnait, lui qui tuait comme un ouvrier boit.
—A-t-il pu voir ses maîtresses? se demandait-il. Ma tante a-t-elle
trouvé ces damnées femelles? Ces duchesses, ces comtesses ont-elles
marché, ont-elles empêché l’interrogatoire?... Lucien a-t-il reçu mes
instructions?... Et si la fatalité veut qu’on l’interroge, comment _se
tiendra-t-il_? Pauvre petit, c’est moi qui l’ai conduit là! C’est ce
brigand de Paccard et cette fouine d’Europe qui cause tout ce grabuge,
en _chippant_ les sept cent cinquante mille francs de l’inscription
donnée par Nucingen à Esther. Ces deux drôles nous ont fait trébucher
au dernier pas; mais ils paieront cher cette farce-là! Un jour de plus,
et Lucien était riche! il épousait sa Clotilde de Grandlieu. Je n’avais
plus Esther sur les bras. Lucien aimait trop cette fille, tandis qu’il
n’eût jamais aimé cette planche de salut, cette Clotilde... Ah! le
petit aurait alors été tout à moi! Et dire que notre sort dépend d’un
regard, d’une rougeur de Lucien devant ce Camusot, qui voit tout,
qui ne manque pas de la finesse des juges! car nous avons échangé,
lorsqu’il m’a montré les lettres, un regard par lequel nous nous sommes
sondés mutuellement, et il a deviné que je puis _faire chanter_ les
maîtresses de Lucien!...
Ce monologue dura trois heures. L’angoisse fut telle qu’elle eut
raison de cette organisation de fer et de vitriol. Jacques Collin,
dont le cerveau fut comme incendié par la folie, ressentit une soif
si dévorante, qu’il épuisa, sans s’en apercevoir, toute la provision
d’eau contenue dans un des deux baquets qui forment, avec le lit en
bois, tout le mobilier d’un Secret.
—S’il perd la tête, que deviendra-t-il? car ce cher enfant n’a pas
la force de Théodore!... se demanda-t-il en se couchant sur le lit de
camp, semblable à celui d’un corps de garde.
Un mot sur ce Théodore de qui se souvenait Jacques Collin en ce moment
suprême. Théodore Calvi, jeune Corse, condamné à perpétuité pour onze
meurtres, à l’âge de dix-huit ans, grâce à certaines protections
achetées à prix d’or, avait été le compagnon de chaîne de Jacques
Collin, de 1819 à 1820. La dernière évasion de Jacques Collin, une de
ses plus belles combinaisons (il était sorti déguisé en gendarme et
conduisant Théodore Calvi marchant à ses côtés en forçat, mené chez
le commissaire), cette superbe évasion avait eu lieu dans le port de
Rochefort, où les forçats meurent dru, et où l’on espérait voir finir
ces deux dangereux personnages. Évadés ensemble, ils avaient été
forcés de se séparer par les hasards de leur fuite. Théodore, repris,
avait été réintégré au bagne. Après avoir gagné l’Espagne et s’y être
transformé en Carlos Herrera, Jacques Collin venait chercher son Corse
à Rochefort, lorsqu’il rencontra Lucien sur les bords de la Charente.
Le héros des bandits et des _macchis_ à qui Trompe-la-Mort devait de
savoir l’italien, fut sacrifié naturellement à cette nouvelle idole.
La vie avec Lucien, garçon pur de toute condamnation, et qui ne
se reprochait que des peccadilles, se levait d’ailleurs belle et
magnifique comme le soleil d’une journée d’été; tandis qu’avec
Théodore, Jacques Collin n’apercevait plus d’autre dénoûment que
l’échafaud, après une série de crimes indispensables.
L’idée d’un malheur causé par la faiblesse de Lucien, à qui le régime
du secret devait faire perdre la tête, prit des proportions énormes
dans l’esprit de Jacques Collin; et, en supposant la possibilité d’une
catastrophe, ce malheureux se sentit les yeux mouillés de larmes,
phénomène qui, depuis son enfance, ne s’était pas produit une seule
fois en lui.
—Je dois avoir une fièvre de cheval, se dit-il, et peut-être en
faisant venir le médecin et lui proposant une somme considérable me
mettrait-il en rapport avec Lucien.
En ce moment le surveillant apporta le dîner au prévenu.
—C’est inutile, mon garçon, je ne puis manger. Dites à monsieur le
directeur de cette prison de m’envoyer le médecin, je me trouve si mal
que je crois ma dernière heure arrivée.
En entendant les sons gutturaux du râle par lesquels le forçat
accompagna sa phrase, le surveillant inclina la tête et partit. Jacques
Collin s’accrocha furieusement à cette espérance; mais, quand il vit
entrer dans son cabanon le docteur en compagnie du directeur, il
regarda sa tentative comme avortée, et il attendit froidement l’effet
de la visite, en tendant son pouls au médecin.
—Monsieur a la fièvre, dit le docteur à monsieur Gault; mais c’est la
fièvre que nous reconnaissons chez tous les prévenus, et qui, dit-il
à l’oreille du faux Espagnol, est toujours pour moi la preuve d’une
criminalité quelconque.
En ce moment, le directeur, à qui le procureur général avait donné la
lettre écrite par Lucien à Jacques Collin pour la lui remettre, laissa
le docteur et le prévenu sous la garde du surveillant, et alla chercher
cette lettre.
—Monsieur, dit Jacques Collin au docteur en voyant le surveillant à la
porte, et ne s’expliquant pas l’absence du directeur, je ne regarderais
pas à trente mille francs pour pouvoir faire passer cinq lignes à
Lucien de Rubempré.
—Je ne veux pas vous voler votre argent, dit le docteur Lebrun,
personne au monde ne peut plus communiquer avec lui...
—Personne? dit Jacques Collin stupéfait, et pourquoi?
—Mais il s’est pendu...
Jamais tigre trouvant ses petits enlevés n’a frappé les jungles de
l’Inde d’un cri aussi épouvantable que le fut celui de Jacques Collin,
qui se dressa sur ses pieds comme le tigre sur ses pattes, qui lança
sur le docteur un regard brûlant, comme l’éclair de la foudre quand
elle tombe; puis il s’affaissa sur son lit de camp en disant: —Oh! mon
fils!...
—Pauvre homme! s’écria le médecin ému de ce terrible effort de la
nature.
En effet, cette explosion fut suivie d’une si complète faiblesse, que
ces mots: «Oh! mon fils!» furent comme un murmure.
—Va-t-il aussi nous craquer dans les mains, celui-là? demanda le
surveillant.
—Non, ce n’est pas possible! reprit Jacques Collin en se soulevant
et regardant les deux témoins de cette scène d’un œil sans flamme ni
chaleur. Vous vous trompez, ce n’est pas lui! Vous n’avez pas bien vu.
L’on ne peut pas se pendre au secret! Voyez comment pourrais-je me
pendre ici? Paris tout entier me répond de cette vie-là! Dieu me la
doit!
Le surveillant et le médecin étaient à leur tour stupéfaits, eux que
rien depuis longtemps ne pouvait plus surprendre. Monsieur Gault entra,
tenant la lettre de Lucien à la main. A l’aspect du directeur, Jacques
Collin, abattu sous la violence même de cette explosion de douleur,
parut se calmer.
—Voici une lettre que monsieur le procureur général m’a chargé de vous
donner, en permettant que vous l’eussiez non décachetée, fit observer
monsieur Gault.
—C’est de Lucien... dit Jacques Collin.
—Oui, monsieur.
—N’est-ce pas, monsieur, que ce jeune homme?...
—Est mort, reprit le directeur. Quand même monsieur le docteur se
serait trouvé ici, malheureusement il serait toujours arrivé trop
tard... Ce jeune homme est mort, là..., dans une des pistoles...
—Puis-je le voir de mes yeux? demanda timidement Jacques Collin;
laisserez-vous un père libre d’aller pleurer son fils?
—Vous pouvez, si vous le voulez, prendre sa chambre, car j’ai l’ordre
de vous transférer dans une des chambres de la pistole. Le secret est
levé pour vous, monsieur.
Les yeux du prévenu, dénués de chaleur et de vie, allaient lentement
du directeur au médecin; Jacques Collin les interrogeait, croyant à
quelque piége, et il hésitait à sortir.
—Si vous voulez voir le corps, lui dit le médecin, vous n’avez pas de
temps à perdre, on doit l’enlever cette nuit...
—Si vous avez des enfants, messieurs, dit Jacques Collin, vous
comprendrez mon imbécillité, j’y vois à peine clair... Ce coup est pour
moi bien plus que la mort, mais vous ne pouvez pas savoir ce que je
dis... Vous n’êtes pères, si vous l’êtes, que d’une manière;... je suis
mère, aussi!... Je... je suis fou... je le sens.
En franchissant des passages dont les portes inflexibles ne s’ouvrent
que devant le directeur, il est possible d’aller en peu de temps des
secrets aux pistoles. Ces deux rangées d’habitations sont séparées
par un corridor souterrain formé de deux gros murs qui soutiennent la
voûte sur laquelle repose la galerie du Palais de Justice, nommée la
galerie Marchande. Aussi, Jacques Collin, accompagné du surveillant
qui le prit par le bras, précédé du directeur et suivi par le médecin,
arriva-t-il en quelques minutes à la cellule où gisait Lucien, qu’on
avait mis sur le lit.
A cet aspect, il tomba sur ce corps et s’y colla par une étreinte
désespérée, dont la force et le mouvement passionnés firent frémir les
trois spectateurs de cette scène.
—Voilà, dit le docteur au directeur, un exemple de ce dont je vous
parlais. Voyez!... cet homme va pétrir ce corps, et vous ne savez pas
ce qu’est un cadavre, c’est de la pierre...
—Laissez-moi là!... dit Jacques Collin d’une voix éteinte, je n’ai pas
longtemps à le voir, on va me l’enlever pour...
Il s’arrêta devant le mot _enterrer_.
—Vous me permettrez de garder quelque chose de mon cher enfant!...
Ayez la bonté de me couper vous-même, monsieur, dit-il au docteur
Lebrun, quelques mèches de ses cheveux, car je ne le puis pas...
—C’est bien son fils! dit le médecin.
—Vous croyez? répondit le directeur d’un air profond, qui jeta le
médecin dans une courte rêverie.
Le directeur dit au surveillant de laisser le prévenu dans cette
cellule, et de couper quelques mèches de cheveux pour le prétendu père
sur la tête du fils, avant qu’on vînt enlever le corps.
A cinq heures et demie, au mois de mai, l’on peut facilement lire
une lettre à la Conciergerie, malgré les barreaux des grilles et les
mailles du treillis en fil de fer qui en condamnent les fenêtres.
Jacques Collin épela donc cette terrible lettre en tenant la main de
Lucien.
On ne connaît pas d’homme qui puisse garder pendant dix minutes un
morceau de glace, en le serrant avec force dans le creux de sa main.
La froideur se communique aux sources de la vie avec une rapidité
mortelle. Mais l’effet de ce froid terrible, et agissant comme un
poison, est à peine comparable à celui que produit sur l’âme la main
raide et glacée d’un mort tenue ainsi, serrée ainsi. La Mort parle
alors à la Vie, elle dit des secrets noirs et qui tuent bien des
sentiments; car, en fait de sentiment, changer, n’est-ce pas mourir?
En relisant avec Jacques Collin la lettre de Lucien, cet écrit suprême
paraîtra ce qu’il fut pour cet homme, une coupe de poison.