celtique_[91], qui donne une idée du patois de la Vendée. A part
quelques mots français, on reconnaîtra facilement les mots romans, à
côté d’autres qui ont subi une plus ou moins grande altération.
CHANSON VENDÉENNE[92]
Un jor in hobant de Nuville
M’en vindis de vers Poitâe
Glie disant que dans kiae cartâe
Ol y at ine taut belle ville,
I n’ai-jà vu la ville mâe,
Les maisons m’on avont empêchâe,
J’avisis un houmm’ de piarre
Tot au mitan d’in grand kieréa
Glie disant qu’ol’ toit n’tre râ
Kian qui faisait si bâe-la ghiarre
I gli aostis bâé mon chapéâ,
Gli ne m’aharsit srement jâ;
I vis qu’ol y avait grand prâésse
Dan ine eglise ou i entris;
Glie se mirant boé nore ui dis
A débagoulâer la grand-mâesse.
Y croias qu’o srait bâe tout féet;
D’ou diable si kien finisset.
TRADUCTION.
Un jour, en partant de Neuville,
Je m’en vins de vers Poitiers.
Ils disent que dans ces quartiers
Il y a une si belle ville.
Je n’ai point vu la ville, moi,
Les maisons m’en ont empêché.
J’aperçus un homme de pierre
Tout au milieu d’un grand carrefour.
Ils disent que c’était notre roi,
Celui qui faisait si bien la guerre[93].
Je lui ôtai bien mon chapeau,
Lui ne me regarda seulement pas.
Je vis qu’il y avait grand’presse
Dans une église où j’entrai.
Ils se mirent bien neuf ou dix
A réciter la grand’messe.
Je croyais que ce serait bientôt fait.
Du diable si cela finissait.
In d’oux avouet su sâes orailles
Come ine espèce de souffliâe,
O semblait à kielâe bornâe
Là vir, boutâous nous aboglies,
D’auquins de gli se moquiant
A tot moment le découéffiant.
Gli aviant pendus pré doux ficelles
Come doux réchoux qui fumiant.
Kien que dan in ptiot bot preniant
Au fasait fumoer dé pus belle.
Glie gli ouriant bae pocquâe pré le nâé,
Se glie n’eût pa pris garde à sâe,
Glie aviant d’aux paès d’incheque à la tâete,
Deux mantéas d’or qui tréleusiant;
Et les autres aviant eusrement
In chaquin la pea d’ine bâête.
Ol y avait in grand cabinet
Qu’atait tot pliâé de flageoléet.
Glie fasiant tot pliàé de mines,
Torsiant la goul’, trepiant d’aux pâés.
Pre la coue, in grand enrageâé,
Mordait in grousse vremine.
Daux macréas taondus corne daux œus,
Chantiant menu come daux cheveux.
TRADUCTION.
L’un d’eux avait sur ses oreilles
Comme une espèce de soufflet.
Cela ressemblait à ces ruches
Où nous mettons nos abeilles.
Quelques-uns se moquaient de lui,
A tout moment le décoiffaient.
Ils avaient suspendu par des ficelles
Comme des réchauds qui fumaient.
Ce que dans un petit sabot ils prenaient
Les faisait fumer de plus belle.
Ils le lui auraient bien appliqué par le nez
S’il n’eût pas pris garde à lui.
Ils avaient, des pieds jusqu’à la tête,
Des manteaux d’or qui brillaient
Et les autres avaient seulement
Un chacun la peau d’une bête.
Il y avait une grande armoire
Qui était toute pleine de flageolets.
Ils faisaient tout plein de mines,
Tordaient la bouche, trépignaient des pieds.
Par la queue un grand enragé
Mordait une grosse couleuvre;
Des enfants tondus comme des œufs
Chantaient fin comme des cheveux.
Glie bragliant à pliene tâete,
Came daux chaés qui se batiant.
I caas, nâé, que glie se mordiant,
I en d’aux avoueet ine baguette,
Gli’eux fasait seign qu’glie s’tésissiant
Mais glie an fasait, mais glie braigliant.
TRADUCTION.
Ils criaient à pleine tête
Comme des chiens qui se battraient;
Je croyais, moi, qu’ils mordaient.
Un d’eux avait une baguette[96],
Il leur faisait signe qu’ils se tussent.
Plus il le faisait, plus ils criaient.
Le Poitou s’honore à juste titre d’avoir produit le comte Guillaume IX,
troubadour dont les œuvres furent transcrites les premières et purent
servir de modèles aux poètes qui suivirent. Il faut compter aussi parmi
les enfants du Poitou: Savary de Mauléon, appelé le _maître des braves
et chef de toute courtoisie_; Macabrès, dont _la Gente Poitevine_
a eu plusieurs éditions; Jean Drouet, apothicaire à Saint-Maixent,
qui, entre deux ordonnances médicales, trouvait le temps d’écrire _la
Mizaille à Tauny_ (_la Gageure d’Antoine_). Enfin, des recueils de
noëls anciens et nouveaux, imprimés à Niort, forment un ensemble où la
littérature patoise de la Vendée et du Poitou s’affirme souvent avec
succès.
La Saintonge, l’Aunis et l’Angoumois sont trop voisines du Poitou pour
que leurs idiomes respectifs ne puissent pas être considérés comme de
simples variétés. Nous ne nous y arrêterons donc pas davantage, afin
de passer au Limousin. Dans cette province, le patois n’est que de
l’ancien Roman très altéré, dans lequel se rencontrent des mots et
quelquefois des phrases entières de bas latin. Les articles et les
auxiliaires ont des terminaisons méridionales.
L’emploi constant des voyelles à la fin des mots et l’absence de l’_e_
muet produisent une sonorité et une harmonie qui facilitent le chant.
Comme dans le Midi, l’accent rustique domine, lorsque les Limousins
parlent français.
Deux proverbes compléteront ces indications sommaires:
_Lo pu moouvoso tsavillo de la tsareto es aquelo que fai lou may de
brut[94]._
_Oco n’es pas oub’un tombour que l’an rapello un soval estsopa[95]._
Parmi ses Troubadours célèbres, le Limousin peut compter Gaucelme
Faydit, dont nous avons déjà parlé; Bernard de Ventadour, dont
Pétrarque fait un si gracieux éloge dans _Triomphe d’amour_; Giraud de
Borneuil, cité par Dante; Jean d’Aubusson, Aubert, Guy d’Irisel. A
une époque plus récente, le Limousin a produit Duclon (Dom Léonard),
bénédictin de la Congrégation de Saint-Maur, auteur du _Dictionnaire
de la Langue limousine_; J. Roux, qui a donné _la Chanson limousine_,
_l’Épopée limousine_, texte, traduction et notes; de Lépinay et
Godin: _Noms patois des plantes de la Corrèze_; Champeval, _Proverbes
bas-limousins_; etc., etc.
L’Auvergne se divisait en Haute et Basse-Auvergne; la première, qui
comprend aujourd’hui le Cantal et une partie de la Haute-Loire,
a conservé la vieille langue rustique des ancêtres avec plus de
fidélité que la Basse-Auvergne. Ce fait tient surtout à des raisons
topographiques. Si l’influence du Français s’est fait sentir davantage
dans la Basse-Auvergne, c’est parce que les rapports de ses habitants
avec les gens du Nord sont plus nombreux et suivis. Cependant les
différences entre les deux patois portent moins sur la racine et
l’orthographe des mots que sur leur prononciation, et certaines règles
même sont encore restées communes à toute la province. Ainsi l’_e_
muet, qui caractérise les terminaisons féminines en Français, est rendu
par un _a_ bref et sourd:
_Fein-na._ Femme.
_Fi-llia._ Fille.
Dans la Basse-Auvergne, la terminaison au pluriel est plus accentuée:
_Las fennas._ Les femmes.
_Las fillias._ Les filles.
Le _ch_ se change en _ts_, _tsch_, soit:
_Tsanta._ Chante.
_Tsalour._ Chaleur.
_Tschi._ Chien, etc.
_J_ se prononce _dz_, _dj_; ainsi:
Im _dzou_. Un jour.
_Di-djau._ Jeudi.
Dans l’Auvergne méridionale, la prononciation tend à se rapprocher
davantage de la langue mère; on en fait surtout la remarque dans les
mots qui expriment une augmentation ou une diminution; il en résulte
une couleur et une harmonie que l’on ne rencontre pas ailleurs. L’on
dit ainsi:
Chapeau. _Tsapé._
Grand chapeau. _Tsapelas._
Petit chapeau. _Tsapelou._
Homme. _Omë._ _Omenass._ _Omenou._
Femme. _Feinna._ _Feinass._ _Feinou._
_Feinetta._ _Feinnouna_, etc.
Quelques mots ont conservé une forme qui se rapproche plus du Latin:
_Adzuda_, aider, du Latin adjutum;
_Espeita_, attendre, -- expeto;
_Ligna_, branche, -- lignum;
_Londa_, boue, -- lutum;
_Puzët_, bouton, -- pusula, etc., etc.
Le commencement de la _Parabole de l’Enfant prodigue_ va montrer le
vocabulaire auvergnat mis en œuvre:
_En ome aviot dous garçons, lou pè dzouïne diguet à soun païre: donna
mé la part dé l’iéritadge qué mé reveit?_
_Lon païre lour partadzed sa fourteuna._
Quasques dzours après, lou dzouïne garçon ramassé soun bé, e
partiguét per voudiaza diens un païs estrandgé, é dissipét ati tout
ço qu’aviot en débaoutza, etc., etc.
L’Auvergne a produit des Troubadours célèbres, parmi lesquels on peut
citer, comme un des plus anciens, _Pierre Rogiers_, qui vivait au
commencement du XIIe siècle. Nommons encore le _Dauphin_ et l’_évêque
de Clermont_ dont les satires ne manquaient ni d’esprit ni d’à-propos;
_Peyrols_, connu surtout par ses sirventes militaires en faveur des
croisades; le _moine de Montaudon_, dont les poésies licencieuses
devaient s’accorder bien mal avec les règles et l’austérité d’un
cloître; aussi le voit-on jeter sa robe aux orties et courir les
amoureuses aventures. On ne saurait oublier la belle _Castelloza_,
femme du seigneur de Mairona, qui a laissé de très gracieuses poésies.
Enfin, l’abbé _Caldagnès_, auteur d’un recueil de poésies auvergnates
publié en 1733, a, dans une lettre intercalée dans l’exemplaire que
possède la Bibliothèque nationale et portant la date de 1739, formulé
sur le patois et la langue Française une opinion généralement admise
aujourd’hui:
Je conviens de bonne foi que la langue Auvergnate est aujourd’hui un
vrai patois; mais j’espère que vous voudrez bien convenir avec moi
que ce patois et le Français ont des aïeux communs. Le Français a eu
le bonheur d’avoir été chéri de nos anciens rois; ils l’ont ennobli,
tous les courtisans à leur exemple, et tous les beaux esprits lui
ont rendu successivement de grands services; cependant, malgré tant
de faveurs, il y a quatre ou cinq cents ans qu’il n’était, tout au
plus, qu’un petit noble de campagne, à qui les élus de ce temps-là
pouvaient fort bien disputer la noblesse, et qu’il n’était en vérité
guère plus riche que son frère le roturier...
Il faut également citer les _Poésies auvergnates_ de _Joseph Pasturel_,
imprimées à Riom en 1733, chez Thomas, et réimprimées en 1798.
On y remarque des notes sur l’orthographe et la prononciation de
l’Auvergnat, et sur les progrès que faisait le Français en Auvergne à
cette époque.
Les provinces de Dauphiné et de Bresse, qui comprennent aujourd’hui
les départements des Hautes-Alpes, la Drôme, l’Isère et l’Ain, ont
subi l’influence du Français plus tôt que les autres, à cause de leur
proximité avec les pays faisant partie de la monarchie française.
Cependant la langue Romane y fut longtemps en usage; on l’y désignait
sous le nom de _Materna_.
Aujourd’hui encore, les paysans du Grésivaudan ont un idiome qui se
rapproche beaucoup du Roman. Le patois des Hautes-Alpes a de grands
rapports avec le Provençal et le Languedocien, et les différences
portent plus sur la prononciation que sur l’orthographe. Un fait
curieux à constater, c’est que ce patois se parle très purement dans
certains pays d’Allemagne qui, probablement, servirent de refuge
aux émigrés forcés de quitter successivement le sol natal, lors de
la révocation de l’édit de Nantes. Le Dauphinois a de la grâce; il
est riche en expressions pittoresques et imitatives, et sa poésie se
prête avec beaucoup de charme aux pastorales et récits champêtres.
Dans la bibliographie du patois du Dauphiné, par Colomb de Batines,
nous trouvons une pièce charmante, d’un esprit délicat et gracieux,
attribuée à Dupuy, de Carpentras, maître de pension à Nyons:
LOU PARPAYOUN
Picho couquin dé parpayoun,
Vole, vole, té prendraï proun!
Et poudre d’or su séïs alête,
Dé mille coulour bigara,
Un parpayoun su la viooulête
Et pieï su la margaridète
Voulestréjave dins un pra.
Un enfan, pouli coume un angé,
Gaoute rounde coume un arangé,
Mita-nus, voulave après éou,
Et pan!... manquave; et piei la bise
Qué bouffave din sa camise,
Fasié véiré soun picho quiéou...
Picho couquin de parpayoun,
Vole, vole... té préndrai proun!
Anfin lou parpayoun s’arréste
Sus un boutoun d’or printanié,
Et lou bel enfan pér darnié
Ven d’aisé, ben d’aïsé.--êt pieï, leste!
Din sei man lou faï présounié,
Alors vite à sa cabanète,
Lou porte amé mille poutoun
Maï las! quan drube la présoun
Trove plu dédin seï manète
Qué poudre d’or dé séïs alète!
Picho couquin dé parpayoun, etc.
Comme les autres provinces méridionales, le Dauphiné a fourni un
nombre assez considérable de Troubadours et de poètes en tous genres:
_Ogier_, qui vivait vers la fin du XIIe siècle; _Folquet de Romans_
et _Guillaume Mayret_, qui furent, suivant la renommée, les meilleurs
jongleurs du Viennois; _Raymond Jordan_, vicomte de Saint-Antoni, dont
il est dit dans l’_Histoire des Troubadours_ qu’il était bel homme,
vaillant en armes, et faisant aussi bien les vers que l’amour; _Albert
de Sisteron_ (du Gapençois), fils du jongleur Nazur, poète, mais
surtout musicien; _J. Millet_, qui, en 1633, fit paraître _la Pastorale
et Tragi-Comédie de Janin_, _la Pastorale de la Constance de Philin et
Margoton_, _la Bourgeoise de Grenoble_.
Le voyage de _Racine_ dans le Midi de la France nous permet de
connaître le jugement du grand poète français sur le dialecte de
Valence. Sa septième lettre, datée de 1661, relate les petits ennuis
qu’il eut à subir dans ce pays dont le langage qu’il ne connaissait pas
encore, lui paraissait composé d’Espagnol et d’Italien:
J’avais commencé dès Lyon à ne plus guère entendre le langage du
pays, et à n’être plus intelligible moi-même. Ce malheur s’accrut
à Valence et Dieu voulut qu’ayant demandé à une servante un pot de
chambre elle mît un réchaud sous mon lit. Vous pouvez vous imaginer
les suites de cette maudite aventure, et ce qui peut arriver à un
homme endormi qui se sert d’un réchaud dans ses nécessités de nuit.
Mais c’est encore bien pis dans ce pays. Je vous jure que j’ai
autant besoin d’un interprète qu’un Moscovite en aurait besoin dans
Paris. Néanmoins, je commence à m’apercevoir que c’est un langage
mêlé d’Espagnol et d’Italien, et, comme j’entends assez bien ces
deux langues, j’y ai quelquefois recours pour entendre les autres et
pour me faire entendre. Mais il arrive souvent que je perds toutes
mes mesures, comme il arriva hier, qu’ayant besoin de petits clous à
broquette pour ajuster ma chambre, j’envoyai le valet de mon oncle en
ville, et lui dis de m’acheter deux ou trois cents de broquettes; il
m’apporta incontinent trois boîtes d’allumettes; jugez s’il y a sujet
d’enrager en de semblables malentendus. Cela irait à l’infini, si je
voulais dire tous les inconvénients qui arrivent aux nouveaux venus
en ce pays comme moi, etc., etc.
Mentionnons parmi les bibliographes et littérateurs contemporains qui
se sont occupés du Dauphiné: Ollivier (Jules): _De l’Origine et de la
Formation des dialectes vulgaires du Dauphiné_ (Valence, Borel); 1838,
l’abbé Bourdillon: _Des Productions diverses en patois du Dauphiné et
des Recherches sur les divers patois de cette province et sur leurs
différentes origines_. Ce dernier ouvrage traite de l’origine des
patois, de leurs rapports avec la langue littéraire, de leur valeur
respective et de l’intérêt qui s’attache à leur conservation. _Pierquin
de Gembloux_ est l’auteur de l’_Histoire des patois_ et d’une étude
intitulée: _Des Traces laissées par le Phénicien, le Grec et l’Arabe
dans les dialectes vulgaires du Dauphiné_. On peut ajouter à cette
liste déjà longue A. Boissier, Clairefond, Lafosse, l’abbé Moutier,
Rolland, de Ladoucette, Allemand, Lesbros, etc., etc.
La Guyenne et la Gascogne comprenaient: la première, le Périgord,
le Quercy, l’Agenais, le Rouergue et une partie du Bordelais et du
Bazadais; la seconde, les Landes, l’Armagnac, le pays Basque, le
Bigorre, Comminges et Couserons. De la comparaison des idiomes de
ces divers pays, on peut conclure, d’une façon générale, qu’ils se
rapprochent de l’ancienne langue romane du XIIe et du XIIIe siècle. On
y retrouve l’harmonie, la correction et une certaine grâce, dont les
œuvres des Troubadours de cette époque portent l’empreinte. Il faut en
excepter le Basque, que les uns prétendent descendre du Carthaginois,
les autres des anciens Cantabres. Le dialecte de Montauban, quoiqu’il
indique, par certaines terminaisons de mots, une parenté, très éloignée
d’ailleurs, avec le Basque, trahit déjà par son harmonie l’influence du
Midi.
[Illustration: Nîmes: la Maison carrée.]
Le moyen âge a été, pour la Guyenne et la Gascogne, l’époque la
plus riche en productions poétiques. Parmi les nombreux Troubadours
auxquels elles sont dues, nous citerons les plus illustres: _Bertrand
de Born_, vicomte de Hauteford, en Périgord; _Geoffroy Rudel_; _Arnaud
de Marveil_; _Guillaume de Durfort_; _Heudes de Prades_, chanoine
de Maguelone, dont le nom rappelle le souvenir de poésies plus que
galantes; _Elyas de Barjols_, favori d’Alphonse II; _Elyas Cairels_,
qui abandonna la lime et le burin pour se livrer, non sans succès,
à la poésie; _Hugues Brunel_, de Rodez, qui fit l’admiration des
Cours des comtes de Toulouse, de Rodez et d’Auvergne; _Giraud de
Calençon_, l’habile jongleur; _Folquet de Lunel_, qui terminait son
roman sur la vie mondaine par cette phrase: «L’an 1284 a été fait ce
roman, à Lunel, par moi Folquet, âgé de quarante ans, et qui, depuis
quarante ans, offense Dieu»; _Guillaume de Latour_, qui devint fou par
amour; _Bertrand de Paris_, surnommé _Cercamons_, parce qu’il errait
constamment; _Arnaud Daniel_, etc.
Vers la fin du XVIIIe siècle, _Pierre Bernadau_, avocat-citoyen du
département de la Gironde, traduisit en dialecte bordelais _les Droits
de l’homme_. Il envoya ensuite son travail au député _Grégoire_, qui
l’avait prié de lui donner des notes sur les mœurs, les coutumes, les
usages et la langue du Bordelais et des pays limitrophes. Personne
n’ignore que Grégoire, Barrère, de Fourcroy et d’Andrieux, ayant
formé le projet d’anéantir les idiomes provinciaux, se livrèrent à
une enquête, et s’adressèrent aux hommes les plus capables de leur
fournir les renseignements qu’ils désiraient avoir, avant de déposer
leur projet de loi. La traduction des _Droits de l’homme_, que nous
empruntons à Bernadau, est un fidèle miroir du langage du Bordelais
sous la _Convention nationale_.
Bordeaux, le 10 septembre,
L’an second de la Révolution de France (1790).
LOUS DREYTS DE L’OME[97]
Lous deputats de tous lous Francés per lous representa et que formen
l’Assemblade natiounale, embisatgean que lous abeous que soun dans
lou rauïaumy et tous les malhurs puplics arribats benen de ce que
tout lous petits particuliers que lous riches et les gens en cargue
an oblidatlut ou mesprisat lous frans dreyts de l’ome, an resout de
rapela lous dreyts naturels béritables, et que ne poden pas fa perde
aux omes. Aquere declaratioun a doun esta publidade per aprene a tout
lou mounde lur dreyts et lur débé, parlamo qu’aquets que gouberneu
lous afas de la France n’abusen pas de lur poudé, per que cade
citoien posque beyre quand déou se plagne s’ataquen sous dreyts, et
per qu’aymen tous une constitutioun feyte per l’abantage de tous, et
qu’asségure la libertat a cadun.
Aess proco que lous dits deputats recounèchent et desclarent lous
dreyts suibants de l’ome et dau citoien, daban Dious et abeque sa
sainte ayde.
PRUMEYREMEN.--Lous omes néchen et demoren libres et egaux en
dreyts et g’nia que l’abantatge dau puplic que pot fa establi des
distinctiouns entre lous citoiens.
SÉGOUNDEMEN.--Lous omes n’an fourmat de les societats que per millou
conserba lurs dreyts, que soun la libertat, la proprietat, la
tranquillitat et lou poudé de repoussa aquets que lur boudren causa
doumatge den lur haunour, lur corps ou lur bien.
TROIZIÈMEMEN.--La natioun es la mestresse de toute autoritat et
cargue de l’etzersa qui ly plait. Toutes les compagnies, tous les
particuliers qu’an cauque poudé lou tenen de la natioun qu’es soule
souberaine.
QUATRIÈMEMEN.--La libertat counsiste à poudé fa tout ce que ne fey
pas de tort à digun. Les bornes d’aquere libertat soun pausades per
la loi et qui les passe dion craigne qu’un aute n’en féde autan per
ly fa tort.
CINQUIÈMEMEN.--Les lois ne diben défende que ce que trouble lou boun
orde. Tout ce que n’es pas defendut par la loi ne pot esta empacha,
et digun ne pot esta forsat de fa ce que ne coumande pas.
CHEYZIÈMEMEN.--La loi es l’espressioun de la bolontat générale. Tous
lous citoïens on dreyt de concourre à sa formation par els mêmes
ou p’ra’quels que noumen à lur place p’raux Assemblades. Faou se
serbi de la même loi tant per puni lous méchans que per protégen
lous prâubes. Tous lous citoïens conme soun egaus par elle, poden
prétendre à toutes les cargues pupliques, siban lur capacitat, et
sens aute recoumandationn que lur mérite.
SÉTIÈMEMEN.--Nat ome ne pot esta accusat, arrestat ni empreysounat
que dans lous cas espliquats per les lois, et séban la forme qu’an
prescribut, que sollicite, baille, etzécute on fey etzécuta dans
ordres arbitraires diou esta punit sébérémen. Mai tout citoïen mandat
ou sésit au noun de la loi diou obéir de suite; deben coupable en
résistan.
HUYTIÈMEMEN.--Ne diou esta pronounsat que de les punicious précisémen
bien nécessaires; et not ne pot esta puni q’en bertu d’une loi
establide et connéchude aban la faoute conmise et que sié aplicade
coume coumben.
NAUBIÈMEMEN.--Tout ome diou esta regardat inoucen jucqu’à ce que sie
esta déclarat coupable. Sé faou l’arresta deben préne garde de ne ly
fa not maou ni outrage. Aquels qui ly féden soufri cauqu’are diben
esta sébéremen corrigeats.
DETZIÈMEMEN.--Not ne pot esta inquiétat à cause de ses opinions, même
concernan la religion, perbu que sous prépaus ne troublen pas l’ordre
puplic establit per la loi.
OONTZIÈMEMEN.--La communicatioun libre de les pensades es on pus
bet dreyt de l’ome. Tout citoïen pot doun parla, escrioure, imprima
librémen, perbu que respounde dous suites que pouyré angé aquere
libertat den lous cas déterminats per les lois.
DOUTZIÈMEMEN.--Per fa obserba lous dreyts de l’ome et dau citoïen,
faou daus officiers puplics. Que sien presté, jutge sourdat, aco
s’apere force puplique. Aquere force es establide per l’abantage
de tous et noun pas per l’intret particulier d’aquels à qui l’an
confiade.
TREITZIÈMEMEN.--Per fourni à l’entretien de la force puplique, faou
mete de les impositions su tous, et cadun n’en diou pagna sa portionn
siban ses facultats.
QUATORTZIÈMEMEN.--Lous citoïens on lou dreyt de berifia els mêmes
ou pran moyen de lus députats qu’an noumat la nécessitat de les
impositiouns et les acourda libremen prou besouin de l’Estat de
marqua combien, coumen et duran qu’au tems libéran d’aqueres
impositiouns et de beyre même coumen lou prébengut en es emplégat.
QUINTZIÈMEMEN.--La sociétat a lou dreyt de demanda conte à tous lous
agens puplics de tout so qu’an feit dens lur place.
SETZIÈMEMEN.--Gnia pas de boune constitutioun dens toute societat ou
lous dreyts de l’ome ne soun pas connéchuts et asségurats et ou la
séparation de cade pouboir n’es pas ben establide.
DARNEY ARTICLE.--Les proprietats soun une causa sacrada et oun digun
ne pot touca sen bol. Nat ne pot en esta despouillat, exceptat quand
lou bien puplic l’etsige. Alors fau que pareche cla qu’au besonier
per l’abantatge commun de ce que aporten à cauque citoïen, et ly
diben bailla de suite la balour de ce que cede.
Cet exemple assez long nous dispense d’en citer d’autres. Les emprunts
répétés faits au Français y ont tellement dénaturé le dialecte
bordelais qu’on peut se demander si le traducteur le connaissait bien,
ou si, à l’époque de la traduction, les habitants de Bordeaux ne
subissaient pas, plus que les ruraux, l’influence prépondérante de la
langue Française. Il est certain que, dans les campagnes, et en ville
même, les gens du peuple employaient et emploient encore aujourd’hui
des expressions absolument différentes de celles dont M. Bernadau s’est
servi pour traduire les _Droits de l’homme et du citoyen_.