La province de Languedoc fut celle où la croisade dirigée contre les

Albigeois détermina le plus rapidement la décadence de la langue

Romane. Cependant, les Troubadours qui purent échapper aux massacres de

Simon de Montfort ne se déclarèrent pas vaincus. Plus d’un royal asile

leur resta ouvert. Les uns se réfugièrent en Provence, où nous les

avons vus, sous Bérenger, puis sous le règne du bon roi René, partager

avec les poètes du pays les faveurs de ces princes lettrés. D’autres

franchirent les Pyrénées ou traversèrent la mer pour être amicalement

accueillis par les rois d’Aragon, de Castille et de Sicile. Cependant,

les œuvres qu’ils produisirent à partir de cette époque se ressentirent

du chagrin de l’exil, que leurs bienfaiteurs pouvaient adoucir dans

ses conséquences matérielles, mais non faire oublier. Les brutales

circonstances qui l’avaient accompagné le rendaient encore plus cruel,

et mirent une empreinte de langueur sur leur esprit, naguère encore si

vif et si primesautier. Cet amour du pays natal est éloquemment exprimé

par ces paroles de _Pierre Vidal_:

Je trouve délicieux l’air qui vient de la Provence; j’aime tant ce

pays! Lorsque j’en entends parler, je me sens tout joyeux, et, pour

un mot qu’on m’en dit, mon cœur en voudrait cent. Mon amour est tout

entier pour cette aimable nation, car c’est à elle à qui je dois ce

que j’ai d’esprit, de savoir, de bonheur et de talent[98].

Le centre de la vie méridionale ayant été déplacé, le Roman-Provençal

perdit sa nationalité. Les populations, qu’un lien commun n’unissait

plus, parlèrent un langage d’où peu à peu les règles disparurent pour

faire place à des solécismes et à des locutions informes qui marquèrent

sa décadence profonde, surtout dans les pays pauvres ou montagneux.

Dans les villes, au contraire, le souvenir de la langue nationale se

réveilla à un moment donné, et fut le point de départ d’un travail de

recomposition. Le vieil idiome, sous l’impulsion qui lui fut donnée,

reparut, modifié, enrichi de tournures et d’expressions nouvelles, sans

toutefois perdre le caractère qui lui était propre. Le Toulousain, qui,

depuis, fut cultivé avec succès, est un des patois les plus harmonieux,

c’est un de ceux auxquels se rattachent le plus de souvenirs. Dans ses

mémoires sur l’histoire naturelle du Languedoc, _Astruc_ prétend qu’à

la faculté de Montpellier la langue d’oc était exclusivement employée

pour enseigner les préceptes de la médecine et de la botanique, puisés

dans les auteurs arabes, les seuls familiers au moyen âge dans cette

partie de la France méridionale.

Voici un spécimen du patois de Toulouse au XIVe siècle:

CANÇON DITTA LA BERTTA

_Fatta sur la guerra d’Espagnia, fatta pel généroso Guesclin,

assistat des nobles mundis de Tholosa_

_A Dona Clamença._

Dona Clamença, se bous plats,

Jou bous diré pla las bertats

De la guérra que s’es passada

Entre pey lou rey de Léon,

Henric soun fray, rey d’Aragon,

E d’ab Guesclin soun camarada,

E lous moundis qu’éren anats,

E les que nou tournen jamas

S’es qu’yen demande recompença,

Perço que non meriti pas

D’abe de flous de bostos mas:

Suffis d’abe bost’ amistança.

L’an mil tres cens soixante-cinq,

Dén boule déu rey Charles-Quint,

Passée en aquesta patria

Noble seignou, Bertran-Guesclin,

Baron de la Roquo-Clarin,

Menan amb’ et gentdarmaria.

L’honor, la fé, l’amor de déus,

Erou touts lous soulis motéus

Qu’ets portavau d’ana fa guerra

Contra lous cruels Sarrazis[99], etc., etc...

La pièce suivante, dont Goudouli est l’auteur, permettra de juger des

changements survenus dans le patois de Toulouse vers le XVIIe siècle:

Hier, tant que le Caüs, le chot é la cabéco

Tratabou à l’escur de lours menus afas,

E que la tristo nèyt, per moustra sous lugras,

Del grand calel dél cél amagabo la méco,

--Un pastourel disie:--B’é fayt uno grand péco

De douna moun amour à qui nous la bol pas,

A la bélo Liris, de qui l’armo de glas

Bol rendre pouramen ma persuto buféco,

Mentre que soun troupél rodo le communal,

Yen soun ouna cent cops parla, li de moun mal;

Mès la cruélo cour à las autros pastouros,

Ah! soulél de mous éls, se jamay sur toun se

Yen podi fourrupa dous poutets à plaze,

Yen faré ta gintos, que duraros très houros!

Le patois de Montpellier a quelque affinité avec l’Italien, il s’en

rapproche assez par la prononciation de certains mots. Nous trouvons,

dans les réponses adressées à l’abbé Grégoire lors de son enquête sur

les patois de France, un morceau de poésie, par Auguste Rigaud de

Montpellier, qui peut donner une idée de ce patois en 1791.

L’AMOUR POUNIT PER UNA ABEIA

Lou pichot diou qu’és tout puissan,

Vechen una rosa vermeia

Voou la culi, mais una abeia

Lou fissa redé, et, tout plouran,

S’encouris vité vers sa mera.

Et yé dis, d’un air bén mouquêt:

«Vésés, mama, qu’es gros moun det

Una abeia, dins moun partera,

Ven, peccaïre! de mé pouni,

Soutapa, qué me fai souffri!»

Vénus lou pren sur sa faoudéta,

Souris, l’acala emb’un poutou,

Et dis: «Moun fil, suna bestiéta,

Pus marrida qu’un parpaïou,

Te faï tant coïré la maneta,

Jugea un paouquét quinté es l’estat

D’un cor que toui traits an blassat!»

Dans sa notice sur Montpellier, M. _Charles de Belleval_ donne la

traduction patoise de la cantate du _Nid d’amour_, de _Métastase_, dont

nous reproduisons ici quelques vers:

Counouyssès la béla Liseta?

Et bé, fugissé-là toujours:

Lou cur d’aquéla bergèyréta

Es ûna nizâda d’amours.

Aqui s’én véy de touta ména;

Un tout éscas sort dâou cruvél,

Un âoutre né comménça à péna,

Dé sâoupre bécâ dés per el... etc.

Le Languedoc produisit un grand nombre de Troubadours, nous nous

contenterons de mentionner les plus remarquables:

_Garins d’Apchier_, gentilhomme d’une ancienne famille du Gévaudan;

on le disait aussi bon poète que seigneur galant et prodigue. On lui

prête l’invention du _descord. Pons de Capdeuil_, célèbre par ses

chants d’amour et ses sirventes militaires, faisait de sa demeure

le rendez-vous de toute la noblesse de la contrée. Là se donnèrent

des fêtes magnifiques jusqu’au jour où, la dame de ses pensées étant

venue à mourir, Pons de Capdeuil prit un cilice, échangea ses riches

vêtements contre une cuirasse, et courut se faire tuer dans une

expédition lointaine. _Azalaïs de Procairagues_ appartenait à l’une des

familles les plus distinguées de Montpellier; il reste d’elle plusieurs

chansons qu’elle composa en faveur de _Gui Guérujat_, fils de Guillaume

VI, qu’elle aimait tendrement. _Pierre Raymond_, de Toulouse, dut à son

mérite autant qu’à son esprit le bon accueil qu’il reçut dans les cours

du roi d’Aragon, de Raymond V et de Guillaume VIII de Montpellier. On

peut encore citer _Guillaume de Balaun_, _Pierre de Barjac_, _Giraud

Leroux_, _Perdigon_, _Nat de Mons_, _Pierre Vidal_, _Figueira_, _Arnaud

de Carcassés_, _Clara d’Anduse_.

La bibliographie complète des ouvrages relatifs à la langue d’oc

parlée dans l’Hérault est trop importante pour figurer ici. Nous

en extrayons ce qu’elle présente de plus remarquable: Thomas:

_Vocabulaire des mots romans-languedociens dérivant directement du

Grec_, 1841.--Floret: _Discours sur la «lengo Romano»_.--Laurès:

_Poésies Languedociennes_.--Roque-Ferrier: _Poème en langage Bessau_

(_Hérault_).--Barthès: _Glossaire botanique languedocien_.--Tandon:

_Fables, contes en vers_ (_patois de Montpellier_).--De Tourtoulon:

_Note sur le sous-dialecte de Montpellier_.--Mushack: _Étude sur le

patois de Montpellier_.

A ces notes, nous ajouterons les suivantes pour le Gard: Abbé Séguier:

_Explication en français de la langue patoise des Cévennes_.--Boissier

de Sauvages: _Dictionnaire languedocien-français_; cet ouvrage a eu

plusieurs éditions.--De La Fare-Alais: _Las Castagnados, poésies

languedociennes, avec notes et glossaire_.--Aillaud, _Remarques sur la

prononciation nîmoise_.--D’Hombres: _Alais, ses origines, sa langue_,

etc.--Glaize: _Écrivains contemporains en langue d’oc_.--Fresquet: _le

Provençal de Nîmes et le Languedocien de Colognac comparés_.--Bigot, de

Nîmes: _Fables_.--Reboul: _Poésies diverses_.

Dans la Provence proprement dite, le Roman fut cultivé par les

Troubadours et parvint à une perfection relative avant même que le

Français eût des formes régulières. La Cour de Provence était une

des plus brillantes de l’Europe et la langue dite _provençale_ était

cultivée chez les autres peuples de préférence à toutes les autres.

Mais, après le roi René, la couronne de Provence ayant été réunie

à celle de France, la langue nationale perdit peu à peu de son

importance, elle cessa d’être officielle, s’altéra de plus en plus, et

ne conserva plus son caractère propre que dans la population rurale.

Les Troubadours de la Provence furent très nombreux; quelques-uns

acquirent une célébrité dont les derniers reflets sont arrivés jusqu’à

nous. Tel fut _Folquet de Marseille_, évêque de Toulouse. S’étant, dans

sa jeunesse, épris de la belle Azalaïs de Roquemartine, il lui dédia

des vers enflammés. Mais sa nature fougueuse lui ayant fait embrasser

la cause de la croisade contre les Albigeois, il reparut en prêtre

fanatique, prêchant les persécutions contre les malheureux, donnant

ainsi à son rôle de prêtre un caractère odieux dont l’histoire devait

faire justice. _Bertrand d’Alamanon_, gentilhomme d’Aix, se fit

remarquer par ses satires contre Charles d’Anjou, comte de Provence

et roi de Naples, qui traita son pays en conquérant brutal, le ruina

par ses impôts et le dépeupla par ses guerres. D’une nature droite,

plein de courage, habile diplomate, Bertrand d’Alamanon n’épargna ni

le pape Boniface VIII, ni Henri VII, ni l’archevêque d’Arles. _Blacas_

et _Blacasset_, ses fils, furent tous deux des gentilshommes illustres

par la noblesse de leur maison et la supériorité de leur esprit;

_Sordel_, dans une complainte célèbre sur la mort du premier, vante

son courage et les qualités qui firent de lui un héros. _Boniface III

de Castellane_ fut un des plus violents satiriques du XIIIe siècle;

Nostradamus cite plusieurs de ses chansons qui ont toutes pour refrain:

_Bocca, qu’as dich?_ (Bouche, qu’as-tu dit?), comme une sorte de regret

de la hardiesse de ses paroles. Citons encore: _Granet_; _Raymond

Bérenger V_, comte de Provence; _Richard de Noves_, qui écrivit en vers

l’histoire de son temps; _Bertrand Carbonel_; _Poulet_, de Marseille,

poète grave et correct; _Jean Estève_, dont les pastourelles gracieuses

ne manquent pas de saveur; _Natibors_ ou _Mme Tiberge de Séranon_, la

grâce faite femme, qui versifiait agréablement; _Raymond de Solas_;

_Jean Riquier_, dont un grand nombre de poésies charmantes sont

arrivées jusqu’à nous. _Arnaud de Cotignac_ et _Bertrand de Puget_

peuvent clore cette liste déjà longue. Plus tard, nous trouvons _Louis

Belaud de La Belaudière_; _Gros_, de Marseille; _Puget_, auteur d’un

_Dictionnaire provençal_; _Papon_, _Considérations sur l’histoire de la

langue Provençale_; _Carry_, de Marseille, _Dictionnaire étymologique

du Provençal_, 1699; et, enfin, _Achard_[100], dont la grammaire et le

dictionnaire fixèrent, pour la première fois, les règles du Provençal

encore en usage de nos jours. On ne peut nier que le Provençal, comme

les autres dialectes de la langue d’Oc, n’ait subi, après la réunion de

la Provence à la France, un temps d’arrêt qui nuisit considérablement

à son développement. Jusque-là langue nationale, il cessa d’être

officiel. Cependant sa déchéance fut plus apparente que réelle.

Renié par la cour, il ne fut plus, il est vrai, l’objet des mêmes

encouragements, et ne put parvenir au degré de perfection que devait

atteindre le Français. Mais il ne cessa jamais d’être la langue parlée

par le peuple dans toute la Provence proprement dite; observation qui

s’applique d’ailleurs aux dialectes des autres provinces du Midi de la

France; ils restèrent également populaires. Les productions poétiques

et littéraires devaient nécessairement être moins nombreuses, elles

le furent en effet, mais sans jamais cesser complètement. Les œuvres

de L. Belaud de La Belaudière, de Millet de la Drôme, de Gros de

Marseille, de l’abbé Caldagnès, de Pasturel, de Rigaud de Montpellier,

de Goudouli, de Boissier de Sauvages, de Tandon, de Daubian et de bien

d’autres prouvent assez que le Midi avait conservé sa langue, dont la

vitalité avait su résister à tant d’événements contraires.

L’_abbé Grégoire_ ne l’ignorait pas; son célèbre rapport à la

Convention ne fut qu’un violent réquisitoire contre ce qu’il appelait

_la Fédération des idiomes_. Les efforts de la Révolution, pas plus que

les anciennes ordonnances royales sur la proscription du Provençal,

ne réussirent à anéantir une langue parlée depuis huit cents ans;

enfin, le décret du 8 pluviôse an II, qui établissait un instituteur

français dans chaque commune des départements frontières, eut ce

résultat heureux que le Midi apprit à parler et à écrire le Français,

tout en conservant l’idiome régional dans toutes les circonstances où

le Français n’était pas absolument nécessaire. Il devint bilingue, et,

depuis cette époque, comme deux sœurs unies par les mêmes liens, la

langue Française et la langue Provençale s’enrichirent mutuellement en

se prêtant des mots, des formes et des tournures de phrases consacrés

par l’usage et ratifiés par le temps.

NOTES

[88] Extrait des registres _Potentia_, bibliothèque Mejanes.

[89] Lettre de la fin du XVe siècle, écrite par un fils à son père.

L’original appartenait à la collection de l’historien provençal

Bouche.

[90] Deux éditions des poésies de Gros ont été publiées à Marseille,

l’une en 1734, l’autre en 1763. _Le Bouquet provençal_ en a inséré

quelques-unes en 1823.

[91] _Mémoires de l’Académie celtique_, t. III, p. 371.

[92] _Mémoires de l’Académie celtique_, t. II, p. 371.

[93] Louis XIV.

[94] La plus mauvaise cheville de la charrette est celle qui fait le

plus de bruit.

[95] Ce n’est pas avec un tambour qu’on rappelle un cheval échappé.

[96] Le chef d’orchestre.

[97] TRADUCTION.

LES DROITS DE L’HOMME

Les députés de tous les Français, pour les représenter, et qui

forment l’Assemblée nationale, envisageant que les abus qui sont

dans le royaume et tous les malheurs publics arrivés viennent de

ce que tous les petits particuliers, que les riches et les gens

en charge ont oublié ou méprisé les francs droits de l’homme, ont

résolu de rappeler les droits naturels véritables, et qu’on ne peut

pas faire perdre aux hommes. Cette déclaration a donc été publiée

pour apprendre à tout le monde ses droits et ses devoirs, afin que

ceux qui gouvernent les affaires de la France n’abusent pas de

leur pouvoir, afin que chaque citoyen puisse voir quand il doit se

plaindre, si on attaque ses droits, et afin que nous aimions tous

une constitution faite pour l’avantage de tous, et qui assure la

liberté à chacun.

C’est pour cela que lesdits députés reconnaissent et déclarent les

droits suivants de l’homme et du citoyen, devant Dieu et avec sa

sainte aide.

PREMIÈREMENT.--Les hommes naissent et demeurent libres et égaux

en droits, et il n’y a que l’avantage du public qui puisse faire

établir des distinctions entre les citoyens.

SECONDEMENT.--Les hommes n’ont formé des sociétés que pour mieux

conserver leurs droits, qui sont la liberté, la propriété, la

tranquillité et le pouvoir de repousser ceux qui leur voudraient

causer dommage dans leur honneur, leur corps ou leur bien.

TROISIÈMEMENT.--La nation est la maîtresse de toute autorité, et

elle charge de l’exercer qui lui plaît. Toutes les compagnies, tous

les particuliers qui ont quelque pouvoir le tiennent de la nation,

qui est seule souveraine.

QUATRIÈMEMENT.--La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne

fait de tort à personne. Les bornes de cette liberté sont posées

par la loi, et qui les passe doit craindre qu’un autre n’en fasse

autant pour lui faire tort.

CINQUIÈMEMENT.--Les lois ne doivent défendre que ce qui trouble le

bon ordre. Tout ce qui n’est pas défendu par la loi ne peut être

empêché, et personne ne peut être forcé de faire ce qu’elle ne

commande pas.

SIXIÈMEMENT.--La loi est l’expression de la volonté générale. Tous

les citoyens ont le droit de concourir à sa formation par eux-mêmes

ou par ceux qu’ils nomment à leur place par les Assemblées.

Il faut se servir de la même loi, tant pour punir les méchants que

pour protéger les pauvres. Tous les citoyens, comme ils sont égaux

par elle, peuvent prétendre à toutes les charges publiques, suivant

leur capacité, et sans autre recommandation que leur mérite.

SEPTIÈMEMENT.--Nul homme ne peut être accusé, arrêté ni emprisonné

que dans les cas expliqués par les lois et suivant la forme

qu’elles ont prescrite. Qui sollicite, donne, exécute ou fait

exécuter des ordres arbitraires doit être puni sévèrement. Mais

tout citoyen appelé ou saisi au nom de la loi doit obéir de suite;

il devient coupable en résistant.

HUITIÈMEMENT.--Il ne doit être prononcé que des punitions

précisément bien nécessaires; et nul ne peut être puni qu’en vertu

d’une loi établie et connue avant la faute commise, et qui soit

appliquée comme il convient.

NEUVIÈMEMENT.--Tout homme doit être regardé comme innocent jusqu’à

ce qu’il soit (sic) déclaré coupable. S’il faut l’arrêter, on doit

prendre garde de ne lui faire aucun mal ni outrage. Ceux qui lui

font souffrir quelque chose doivent être sévèrement corrigés.

DIXIÈMEMENT.--Nul ne peut être inquiété à cause de ses opinions,

même concernant la religion, pourvu que ses propos ne troublent pas

l’ordre public établi par la loi.

ONZIÈMEMENT.--La communication libre des pensées est le plus beau

droit de l’homme. Tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer

librement, pourvu qu’il réponde des suites que pourrait avoir cette

liberté dans les cas déterminés par les lois.

DOUZIÈMEMENT.--Pour faire observer les droits de l’homme et du

citoyen, il faut des officiers publics. Qu’ils soient prêtres,

juges, soldats, cela s’appelle force publique.

Cette force est établie pour l’avantage de tous, et non pas pour

l’intérêt particulier de ceux à qui on l’a confiée.

TREIZIÈMEMENT.--Pour fournir à l’entretien de la force publique, il

faut mettre des impositions sur tous, et chacun en doit payer sa

portion suivant ses facultés.

QUATORZIÈMEMENT.--Les citoyens ont le droit de vérifier eux-mêmes,

ou par le moyen des députés qu’ils ont nommés, la nécessité des

impositions, et de les accorder librement, suivant le besoin de

l’État; de marquer combien, comment et durant quel temps on livrera

ces impositions, et de voir même comment le produit en est employé.

QUINZIÈMEMENT.--La société a le droit de demander compte à tous les

agents publics de tout ce qu’ils ont fait dans leur place.

SEIZIÈMEMENT.--Il n’y a pas de bonne constitution dans toute

société où les droits de l’homme ne sont pas connus et assurés, et

où la séparation de chaque pouvoir n’est pas bien établie.

DERNIER ARTICLE.--Les propriétés sont une chose sacrée, et à

laquelle personne ne peut toucher sans vol. Nul ne peut en être

dépouillé, excepté quand le bien public l’exige. Alors il faut

qu’il paraisse clair qu’on a besoin pour l’avantage commun de ce

qui appartient à quelque citoyen, et on lui doit donner de suite la

valeur de ce qu’il cède.

[98] Pierre Vidal, troubadour de Toulouse au XIIe siècle.

[99] Jean de Casavateri fait mention de cette expédition dans son

ouvrage imprimé à Toulouse, en 1544.

[100] Achard, bibliothécaire national à Marseille, né dans cette

ville en 1751, mort en 1809.

XII

Grammaire provençale (d’après Achard) (1794).--Abrégé de grammaire

provençale (d’après Dom Xavier de Fourvières).--Différences

linguistiques et orthographiques entre le Provençal parlé et écrit

avant la Révolution et le Provençal de nos jours, selon l’école

félibréenne.--Conclusion.

PETITE GRAMMAIRE PROVENÇALE

Par C.-F. ACHARD[101]

BIBLIOTHÉCAIRE DE LA VILLE DE MARSEILLE

(_Avril 1794_)

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

DES LETTRES ET DE LA PRONONCIATION

Les Provençaux emploient les mêmes lettres que les Latins et les

Français. Ils font sonner toutes les lettres et n’aspirent pas l’_h_.

Aussi voyons-nous que la plupart des écrivains provençaux ont retranché

dans leurs ouvrages les lettres finales qui ne se prononcent que

lorsque le mot est suivi d’une voyelle.

DES VOYELLES

_A._ Se prononce comme en français.

_E._ Se prononce en provençal de deux manières: lorsqu’il se trouve à

la fin des mots, il se prononce toujours comme l’_é_ fermé du français;

il est cependant d’usage de ne pas l’accentuer; l’_è_ ouvert est

toujours prononcé fortement, comme celui que nous indiquons par un

accent circonflexe. Exemple: _addusés_, _venguet_, _linge_; prononcez:

_adûze_, _vêngué_, _lingé_. Il faut même observer que l’_e_ suivi d’une

consonne se prononce toujours de même que s’il était seul. Ainsi, dans

le mot _venguet_, que j’ai cité, il ne faut pas dire _vangué_, mais

_vé-ngué_, comme nous prononçons _ennemi_ et non pas _annemi_.

_I._ Se prononce comme en français, et il se prononce comme en latin

dans les monosyllabes _im_, _in_ et dans les mots qui en sont composés.

_O._ Cette voyelle dans les mots a la même prononciation qu’en

français; mais, à la fin des mots, elle remplace l’_e_ des Français.

Ainsi il est reçu d’écrire _verguo_, qui se prononce comme _vergue_ en

français.

_U._ La voyelle _u_ n’a rien de particulier, si ce n’est qu’il faut

prononcer _u_ dans le mot _un_ comme nous le prononçons dans le mot

_une_ et ne pas le changer en la diphtongue _eun_, comme le font les

Français.

DES DIPHTONGUES, ETC...

Les diphtongues sont l’union de deux voyelles qui ne forment qu’une

syllabe. Voici les principales:

_Ai_, que l’on prononce _ahi_,

_Au_, -- -- _ahou_,

_Ei_, -- -- _ehi_, mais par un

_Ia_, -- -- _iha_,

_Ié_, -- -- _ihé_, simple son.

_Io_, -- -- _iho_,

_Oi_, -- -- _ohi_,

Les diphtongues et les quadriphthongues sont aussi usitées en provençal:

_Aou_, ou _au_, prononcez: _ahou_,

_Uou_, -- _uhou_, -- _huhou_, d’un seul

_Ueil_, -- _uheil_, -- _hui_, son.

_Yeou_, -- -- _hieou_.

DES CONSONNES

Les seules consonnes dont la prononciation diffère de la syntaxe

française sont le _g_ et l’_i_ consonne. Les Provençaux prononcent

ces lettres mouillées comme les Italiens. Il en est de même du _ch_;

mais il est impossible de donner cette prononciation, à un homme qui

n’a jamais entendu parler un Provençal ou un Italien, par de simples

caractères; il ne connaîtra pas la façon de prononcer ces lettres, en

plaçant un _d_ devant le _g_, ni un _t_ devant _ch_. Il faut, pour

le mettre au fait, l’inviter à prononcer ces lettres très lentement,

comme on le fait en français; qu’il observe le mouvement de la langue,

et nous lui ferons sentir la différence. Le Français, pour prononcer

le _g_ ou le _j_, porte le bout de la langue au palais, à peu près

à la racine des dents de la mâchoire supérieure. Le Provençal et

l’Italien poussent le bout de la langue jusqu’aux dents, relèvent un

peu la langue et prononcent plus de la bouche que du gosier. Au reste,

une seule fois qu’on entende prononcer cette lettre, on en saura

plus qu’avec les plus longues explications. La même chose doit être

appliquée au _ch_.

Il ne faut pas oublier de dire ici que, lorsqu’un mot provençal a deux

_l_ mouillées, on prononce comme le peuple de Paris. Ainsi _mouille_ ou

_mouillée_ se prononce en provençal comme si l’on écrivait _mouyé_, et

comme ceux qui parlent mal le français prononcent l’adjectif _mouillé_.

NOTES

[101] Cette grammaire fait partie du rapport que C.-F. Achard

adressa au Comité de l’Instruction publique en l’an II de la

République.

CHAPITRE II

DES ARTICLES

L’idiome provençal a deux articles: _lou_, le, pour le masculin, et

_la_ pour le féminin. Au pluriel, l’article _leis_, qu’on prononce

_lei_ devant une consonne, sert pour les deux genres. L’article _lou_

et l’article _la_ s’élident devant un mot qui commence par une voyelle;

ainsi l’on dit _l’ai_, l’âne, et non pas _lou ai_; _l’anduecho_,

l’andouille, et non pas _la anduecho_.

Les Provençaux ne changent pas leurs terminaisons dans les

déclinaisons; en cela nous ne différons pas de la langue française.

Exemple:

SINGULIER

MASCULIN | FÉMININ

| | |

+-----------+ | +-----+-----+

| | | | |

français provençal | français provençal

Nominatif _le_, _lou_ | _la_ _la_

Génitif _du_, _doou_ ou _dau_ | _de la_ _de la_

Datif _au_, _aou_ ou _au_ | _à la_ _à la_

Accusatif _le_, _lou_ | _la_ _la_

Vocatif _ô_, _ô_ | _ô_ _ô_

Ablatif _du_, _doou_ ou _dau_ | _de la_ _de la_

PLURIEL

MASCULIN ET FÉMININ

|

+-----------------+

| |

français provençal

La Provence: Usages, coutumes, idiomes depuis les origines; le Félibrige et son action sur la langue provençale, avec une grammaire provençale abrégée · 第 18 / 21 段