Un seul fut assez peu scrupuleux pour ne pas suivre cet exemple et

trop ambitieux pour ne pas profiter d’une telle occasion. _Simon de

Montfort_, seigneur des environs de Paris, consentit à partager avec

l’Église le profit et la responsabilité de cette épouvantable guerre.

A peine en possession des biens du malheureux comte de Béziers, qu’il

fit, dit-on, empoisonner peu après, il continua ses exploits. Après

s’être emparé de plusieurs places fortes, il poursuivit Raymond VI

jusque sous les murs de Toulouse. Le bruit de ses victoires lui

avait déjà amené de nouveaux contingents des pays les plus éloignés:

c’étaient des Lorrains, des Flamands, des Anglais, des Allemands, des

Autrichiens, à défaut des Français qui eurent horreur de cette guerre.

D’autres plus nombreux devaient suivre et augmenter à bref délai ses

bataillons. Cependant, Raymond VI, désabusé, avait enfin pris le parti

de se défendre, sa soumission à l’Église n’ayant pas, comme il l’avait

espéré, arrêté la marche des croisés. Il força Simon de Montfort à

lever le siège de Toulouse; se portant ensuite au secours de Lavaur

menacé par six mille Allemands, il les tailla en pièces. Enhardi par

ses succès, il poursuivit Simon de Montfort, qui, pour échapper à

ses coups, dut s’enfermer dans Castelnaudary. Mais alors les secours

attendus par ce dernier arrivèrent en grand nombre et, malgré la

présence du roi d’Aragon, qui s’était joint avec ses troupes au comte

de Toulouse, il remporta sur son adversaire la victoire de Muret.

Raymond VI put s’enfuir, le roi d’Aragon fut tué dès le commencement

de l’action, et son armée prise de panique, sans guide et sans chef,

fut mise en déroute. Le concile de Latran donna à Montfort tous les

territoires du malheureux comte de Toulouse, comme prix de sa victoire.

Le seigneur dépouillé ne dut qu’à certaines sympathies, qu’il avait su

se créer parmi les membres du concile, de conserver le comtat Venaissin

et le marquisat de Provence. Il fut même autorisé, le cas échéant, à

reconquérir tout son territoire les armes à la main. Ce qu’il fit

d’ailleurs par la suite, après avoir chassé de la Septimanie Simon de

Montfort et son fils Amauri.

[Illustration: Mort de Simon de Montfort, tué devant Toulouse en 1218.]

Ainsi se termina cette guerre contre les peuples du Midi. Si elle fut

trop intimement liée à l’histoire de la langue romane pour ne pas

figurer dans cet ouvrage et si l’histoire a des droits qu’on ne saurait

éluder, ce n’en est pas moins avec un sentiment de profonde amertume

que nous avons dû revenir sur une des pages les plus tristes de nos

guerres religieuses. D’autre part, si la croisade contre les Albigeois

nous a paru aussi injuste dans ses motifs qu’horrible dans ses

développements, il convient cependant, pour la juger impartialement,

d’en examiner les faits dans leur ensemble, moins avec les idées de nos

jours qu’avec l’esprit qui animait les populations des XIIe et XIIIe

siècles.

En effet, si l’on tient compte des passions violentes qui agitaient le

monde à cette époque, aussi bien au point de vue politique qu’au point

de vue religieux, avec une civilisation peu avancée, l’appât du lucre

né de l’état de guerres continuelles dans lequel étaient les anciennes

provinces, le dédain de la vie, des mœurs assez frustes pour se

ressentir de cette situation troublée, on sera amené, non pas à excuser

les auteurs de cette horrible guerre, mais à considérer celle-ci, dans

ses résultats, comme la conséquence malheureuse d’un ensemble de faits

et d’un état d’esprit qui ont pesé sur ces événements lointains avec la

brutalité farouche de l’inconscience et du fanatisme.

Si la croisade contre les Albigeois est une des pages les plus sombres

de notre histoire, du moins pouvons-nous espérer aujourd’hui, grâce à

notre esprit de tolérance, à notre amour de la liberté, au respect de

toutes les croyances et à notre civilisation, ne plus voir ces guerres

fratricides où les excès des uns amenaient les terribles représailles

des autres, les confondant tous dans une folie sanglante qu’il eût

fallu s’appliquer à prévenir plutôt que d’avoir eu à la condamner.

Voilà comment quelques années de cruelles persécutions suffirent pour

dissiper l’œuvre de plusieurs siècles d’études et recouvrir d’un

linceul éternel une littérature jeune, brillante et pleine d’espérance.

Les croisades sanglantes dirigées contre les Albigeois détruisirent à

jamais dans nos provinces méridionales cette langue provençale, déjà si

riche en poètes. Les Troubadours, qui avaient été les apôtres les plus

ardents, les missionnaires les plus infatigables des guerres lointaines

entreprises contre l’Islamisme, devinrent les plus malheureuses

victimes de leur croyance religieuse. Qui aurait pu penser que les

fils de tant de nobles seigneurs, héros des vraies Croisades, tels

que Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse; Isarn, comte de Die;

Rambaud, comte d’Orange; Guillaume, comte de Forez; Guillaume, comte de

Clermont, fils de Robert, comte d’Auvergne; Girard, fils de Guillabert,

comte de Roussillon; Gaston, vicomte de Turenne; Raymond, comte de

Castillon; que leurs fils, dis-je, seraient à leur tour massacrés comme

les musulmans?

Les rares survivants, parmi les Troubadours qui échappèrent, n’eurent

pas le courage de cueillir les fleurs de leurs poésies dans ces sillons

arrosés du sang de leurs frères. Ils se couronnèrent de cyprès et,

pleurant sur les malheurs qui frappaient leur patrie, ils prirent le

chemin de l’exil. L’Italie, l’Espagne et la Provence proprement dite

les accueillirent. Ils se mêlèrent aux poètes de ces pays, mais leurs

œuvres furent désormais voilées du deuil de la patrie absente. Par ce

qui en est parvenu jusqu’à nous, on peut juger de l’état d’esprit dans

lequel les avait laissés le souvenir de cette épouvantable guerre. Ce

ne sont plus que de longues élégies où la tristesse domine; le souffle

puissant des créations premières manque; l’esprit, la couleur, la

force, n’apparaissent qu’à de rares intervalles et comme un dernier

reflet de cette poésie mourante, condamnée par les envahisseurs.

En effet, la langue et la littérature romanes de ces doux pays du

soleil furent frappées de proscription. Le pape Honorius IV, dans

l’institution qu’il fit de l’Université de Toulouse, ordonne l’abandon

de la langue parlée jusqu’à ce jour; il va jusqu’à la maudire et

prescrire l’excommunication contre tous ceux qui la parleront ou

détiendront des ouvrages dans lesquels elle aura été employée. Tous

les manuscrits en langue romane que l’on put trouver furent apportés

sur les places publiques, où l’on en fit des _autodafés_. Cet acte de

stupide sauvagerie explique la rareté des œuvres des premiers poètes

romans.

Les hautes classes s’empressèrent d’adopter la langue du vainqueur;

elles mirent tous leurs efforts à la répandre, et dès lors le Provençal

cessa d’être cultivé. Chassé des tribunaux, des églises, des châteaux,

des livres et même des actes publics, il n’eut pour dernier refuge que

la chaumière du paysan et la cabane du pâtre, où forcément il devait se

corrompre et se dénaturer, mais non disparaître à tout jamais.

Non, elle ne devait pas disparaître complètement, cette langue

populaire dont le passé était si riche et si glorieux, et que la

moitié de la France parlait depuis plus de quatre siècles. Ce fut la

Provence proprement dite, qui ne souffrit que partiellement et par

contre-coup de la guerre des Albigeois, qui continua à la pratiquer,

et l’enrichit de termes nouveaux; elle nous l’a transmise à travers

les siècles. Nous la verrons, dans la suite de cet ouvrage, après les

patientes études des savants, des philologues, des littérateurs et des

poètes, se reformer peu à peu, prendre un caractère local et devenir,

non seulement la base de l’idiome de nos campagnes méridionales, mais

la langue usuelle et familière de toutes les populations du Midi. Des

œuvres nouvelles ont surgi dans lesquelles les Provençaux, sans oublier

ce qu’ils doivent à la France, nous rappellent leurs vieux usages, les

mœurs des ancêtres et l’amour ardent de la petite patrie. Ils font

revivre un passé glorieux, l’inspiration de leur génie nous montre le

pays de leurs aïeux tel qu’il était alors que, libre et indépendant,

il avait su par sa littérature, ses arts, son commerce, aussi bien que

par ses armes et son industrie, occuper une place prépondérante dans le

monde.

NOTES

[77] Sorte de lyre.

[78] Instrument de musique à manche et à cordes, dont on joue avec

les doigts.

[79] Petite épinette portative.

[80] Instrument à cordes, que l’on pince avec les doigts.

[81] Instrument à cordes que l’on pinçait ou que l’on touchait avec

l’archet.

[82] Le manuscrit du XIe siècle provient de l’abbaye de Saint-Martial

de Limoges, et se trouve à la Bibliothèque nationale.

[83] Cette pièce, malheureusement incomplète, a été publiée par M.

Achille Jubinal, en 1834, chez Téchener.

[84] Sur l’emplacement de la rue Grénetat.

[85] Guill. de Puy-Laurens.

[86] 1208.--Si le Titien nous a laissé un admirable tableau au point

de vue artistique lorsqu’il a reproduit cette scène, on conviendra du

moins qu’il en a singulièrement altéré la vérité historique.

[87] _Chronique des Albigeois._

XI

LANGUE PROVENÇALE

Le Provençal depuis le roi René jusqu’à la Révolution.--Des divers

dialectes des anciennes provinces de France.--Dialectes poitevin et

vendéen; de la Saintonge et de l’Aunis; du Limousin; de la haute

et basse Auvergne; du Dauphiné et Bresse; de la Guyenne et de la

Gascogne; de la Gironde; du Languedoc; de la Provence.

La croisade contre les Albigeois peut être regardée comme l’une des

principales causes de l’altération de la langue Romane. Dans les

chapitres précédents, nous avons vu l’Église prendre les mesures les

plus sévères pour en interdire l’usage. Comme langue vulgaire, le Roman

devait disparaître comme avait disparu le Latin, également frappé par

l’Église. Le Latin, quoiqu’il eût été employé pour répandre l’Évangile

et porter aux peuples la parole de Dieu, fut reconnu indigne d’être

enseigné, parce qu’il avait été l’organe dont les païens s’étaient

servis pour implorer leurs idoles. C’est sous l’empire de cette idée

tardive, discutable d’ailleurs, que le pape Grégoire en proscrivit

l’usage dans les églises, sans que les services rendus à la religion

par cette langue lui parussent une circonstance atténuante suffisante.

La condamnation du Latin devait naturellement amener celle du Roman,

que le clergé haïssait, parce qu’il avait souvent servi d’organe aux

satires dirigées contre lui et souvent bien méritées. En présence

de mesures aussi radicales et du goût naturel des hommes pour la

critique, on ne peut s’empêcher de penser que, pour peu que ce système

d’interdiction eût été généralisé, l’Église n’aurait plus dominé que

sur une chrétienté muette.

Si la poésie romane du Midi trouva un refuge à la cour du comte de

Provence, elle le dut à cette circonstance heureuse que le comte

s’était prononcé contre la doctrine des Albigeois, pour mettre ses

États à l’abri de la rapacité des Croisés. Ami des lettres et des

arts, il accueillit les Troubadours aquitains et gascons avec la plus

grande faveur, les traita comme les poètes de la Provence même, et les

encouragea dans la production et la propagation de leurs œuvres. Voici,

à ce sujet, ce qu’écrivait _César Nostradamus_, l’historien le plus

complet des poètes du Midi à cette époque:

«Ces rois et ces bons comtes, comme par naturelle succession, estoient

tellement magnifiques et libéraux envers les beaux et nobles esprits,

qu’ils favorisoient d’honneurs, de seigneuries et de richesses,--qu’on

ne voyait journellement qu’esclore et sortir poètes illustres et rares;

si qu’il sembloit que la Provence ne voulust jamais être stérile, ni

se reposer à la production d’esprits élevés et d’hommes excellents et

signalés.»

A la mort du dernier Bérenger, _Charles d’Anjou_, son successeur,

porta le premier coup à la langue Romane, que d’ailleurs il ignorait.

Plus enclin à la politique qu’aux lettres, avare et batailleur, il ne

donna pas aux Troubadours la protection et les encouragements qu’ils

avaient été habitués à trouver chez ses prédécesseurs. Son mariage avec

Béatrix, non moins important pour la monarchie française que l’alliance

de saint Louis avec l’héritière de Raymond IV, consacra définitivement

l’ascendant du Nord sur le Midi. La langue Romane, sous l’influence du

Français, subit une grave altération. Les œuvres des Troubadours du

XIVe siècle en donnent une idée; on s’en convaincra en lisant les vers

de _Bernard Rascas_, dont la facture est déjà toute française. Cette

altération n’a fait que s’accentuer depuis.

On peut dire de la littérature Romane du Midi qu’elle a été

l’expression d’un peuple et d’une civilisation à part; elle devait

finir avec la perte de l’indépendance de ce peuple. Il n’en est pas

moins vrai que, de Bérenger Ier à Charles III du Maine (1142-1481),

elle a duré trois cent soixante-neuf ans. Quant au nom de _Provençale_

qui lui a été donné et qui est arrivé jusqu’à nous, il s’explique

par ce fait que la Provence avait recueilli l’héritage littéraire et

politique de tout le Midi avant l’arrivée de Charles d’Anjou. Elle

représenta seule à cette époque la littérature méridionale, et il était

bien naturel que les Français du Nord, peu soucieux de poésies qu’ils

entendaient mal, aient confondu sous le titre de Provençale toute la

littérature Romane, qui n’était plus cultivée qu’en Provence lors de

leur établissement dans le Midi.

Ces explications étaient nécessaires pour ne pas confondre la langue

Romane (dite Provençale) avec le Provençal proprement dit qui en a été

tiré.

Dans l’influence littéraire ou scientifique qu’exercent les peuples les

uns sur les autres, chaque puissance tend à s’élever à son tour au rang

d’éducatrice; c’est ainsi que les Arabes et les Provençaux succédèrent

aux Romains, qui eux-mêmes avaient succédé aux Grecs. Plus tard, ce

fut l’Italie qui fit loi dans le domaine intellectuel, cédant ensuite

à l’Espagne une prépondérance dont la France, sous le règne de Louis

XIII, ressentit vivement les effets. Enfin, sous Louis XIV, c’est

la France qui, à son tour, et par ses armes et par sa littérature,

domine le monde, fixe les règles linguistiques du Français, fait

adopter par toutes les cours d’Europe son cérémonial royal, et produit

cette pléiade d’écrivains illustres dont les œuvres sont restées les

monuments classiques de la littérature française.

Quoiqu’il n’ait pas brillé d’un éclat aussi vif que les langues de ces

grandes nations anciennes et modernes, le Provençal n’en a pas moins

tenu une place très honorable dans la littérature, depuis le roi René

jusqu’au XVIIIe siècle. Il serait difficile de désigner d’une façon

exacte l’époque où il succéda au Roman dans le Midi. La transition,

selon toutes les apparences, a dû commencer sous la première maison

d’Anjou, mais la transformation n’a guère été complète qu’après le roi

René. Suivant les documents du temps, le Provençal alors en usage était

plus éloigné de celui de nos jours que du Roman. Cependant, puisqu’il

faut un point de repère, on pourrait choisir comme ligne de démarcation

entre les deux langues le règne du roi René, donnant le nom de Romane

à celle qui se parlait avant et le nom de Provençale à celle dont on

s’est servi depuis et qui est arrivée jusqu’à nous, évidemment altérée

et modifiée dans sa forme, mais identique dans ses principes.

A partir du roi René, le Roman-Provençal varie singulièrement. Les

États délibèrent et présentent leurs demandes dans un dialecte altéré

qui se rapproche de la langue vulgaire. Le roi répond tantôt en Latin,

tantôt en Français ou en Italien, plus souvent dans un dialecte Roman

plus voisin du Catalan que du Provençal. Ces changements continuels,

cette versatilité, prouvent, d’une part, que la langue vulgaire, dont

la transformation commençait à peine, ne pouvait pas encore avoir de

caractère fixe; de l’autre, l’intention évidente du roi René de ne pas

donner à l’une des langues qu’il parlait une sorte de suprématie sur

les autres. Il en était arrivé même à écrire ses lettres en plusieurs

langues. Celle que nous donnons ci-après est un amalgame de Latin,

de Roman, de Français et de Provençal; c’est l’une des premières qui

permettent d’étudier la modification, ou plutôt l’application de ces

diverses langues pour la formation du Provençal. Elle est adressée à

_Jean Allardeau_, évêque de Marseille:

«DE PAR LE ROI,

Moss. de Marsella e mon compère. Da porte d’alcuni poveri homini a

moi e stato humilmente supplicato comep la supplicatione loquale

qui interclusa ve mandamo chiaramente intenderete di alcuno loro

errore e fallimento. Et considerato sono homi maritimi et che hanno

de gli altri carrighi assai, ove cognoscerete sia coso di pieta p

per quanto tocha a moi volemo loro sia in vostra Guardia. Dots al

ponte sey lo vi giorno de jullet de l’anno MCCCCLXVIII.

RENÉ.

Le langage de la cour était sensiblement différent de la langue

vulgaire; il se rapprochait davantage du Roman-Catalan, et le bon roi

René, qui aimait le peuple et n’ignorait pas que les langues sont

surtout formées par lui, allait, nous dit la tradition, apprendre

et parler le Provençal chez les paysans de la campagne d’Aix, aussi

bien que chez les négociants de Marseille. Le Provençal littéral

et le Provençal vulgaire de cette époque laissent voir encore leur

affinité avec la langue Romane, mais les formes grammaticales du

premier sont plus rapprochées de cette langue, et celles du second ont

plus d’analogie avec l’Italien. On peut s’en convaincre par les deux

exemples suivants, tous deux du XVe siècle:

ACTE DE 1473

ÉTATS DE PROVENCE SOUS LE ROI RENÉ; 9 OCTOBRE 1473[88]

Le nom de nostre Senhor Dieu J. C. et de la siena gloriosa mayre e de

tota la santa cort celestial envocant loqual en tota bona et perfecta

obra si deu envocar, car del procesit tot bon et paciffié estament

del tres que hault et tres que excellent prince et senhor nostre lo

rey Regnier per la gracia de Dieu rey de Jérusalem, de Aragon, de

ambos la Sicilias, de Valencia, de Sardenha et de Corsega, duc d’Anjo

et de Bar, comte de Barcelona et de Provensa, de Forcalquier et de

Piémont. Thuision, deffension de aquest sieu pays de Provensa ev de

Forcalquier, et confusion et destruction de ses ennemis.

«Item supplican et la dicha majestat que la trocha dels

blas.--Généralement en aquest pays, per ayssins que negun nos C. S.

extraya ni fasse extrayar directament ni indirectament degun blat

foras del dit pays per aquest an jusque a tant que las blats novels

seans reculhis; sus formidable pena et refrenar lo pres de tals

blots so es que non si ausa vendre otra la soma di tres florins la

sammodo de tres quintals del pes provensal non obstants tota gratia o

licencia obtengudo per degun et que plasso alla dicha real majestat

consentir letras potentas sobre aquesta requesta».

La lettre qu’on va lire, écrite en Provençal vulgaire, n’est citée que

pour établir une comparaison avec la pièce précédente, qui donne le

Provençal parlé et écrit à la cour, à la même époque.

Senhe payre à vous de bon cor mi recoumandi, la present es per vous

avisar como yeu ay resauput vostra letro en laqual mi mandas del

cap de Besonhos, yeu ay resauput ma raubo ambe mas camysas, calcuns

libres, del majister Johan Manuel Losquals los Ly ay donas; d’autre

part se non agre pensat et sauput que mon mestre non ague tengut

botiguo ni espéranço de tenir, sin non foso pas vengut en Arles a

demorar emb’el, car jamais non tendra botiguo... Jen ais mandat à

Bernard des Letros, eb non es vengut, car ero malades. Mathieu tirant

az ais li passet, di que lo trobet au lihec... non autro al présent,

voys que Dieu sie en vous, m’y recoumendares, si vos play à ma mayre,

à ma sorre et cousins ea touts nostres bons amis.

En tot vostre emble fils

PEYRON BONPAR[89].

Jusqu’en 1486, époque de la réunion définitive de la Provence à la

couronne de France, le langage resta à peu près le même que sous le

roi René. A partir de cette époque, les registres des États furent

rédigés en double original, l’un en Français, qui était présenté

au roi et auquel il donnait son approbation, l’autre en Provençal,

qui était le seul exécutoire pour le pays. A partir de Henri II, le

Français commence à avoir assez d’influence pour altérer le Provençal.

Le sonnet de Louis Belaud sur sa sortie de prison, que nous avons cité

précédemment, pourrait servir de spécimen pour la poésie provençale du

XVIe siècle; on y voit, à côté du langage vulgaire de cette époque,

des mots absolument français; ainsi sont confirmées nos observations

sur l’influence exercée dès lors par le Français sur le langage des

habitants de la Provence.

Un morceau que l’on trouve dans tous les recueils de cantiques

provençaux, et composé par Puech, donne une idée des œuvres poétiques

du XVIIe siècle. Encore populaire de nos jours, il a été intercalé dans

la pastorale de Belot, qui se joue tous les ans à Marseille, au théâtre

Chave.

Voici les deux premiers couplets de ce noël chanté par le bohémien ou

diseur de bonne aventure, devant la crèche:

I

N’autres sian tres booumians

Que dounan la boueno fortuno,

N’autres sian tres booumians

Que devinan tout ce que vian.

Enfant eimable et tan doux

Bouto, bouto aqui la croux.

Et cadun te dira

Tout ce que t’arribara,

Commenco Janan

Cependant

De ly veire la man.

II

Tu sies, à ce que viou,

Egau à Diou,

Et sies soun Fiou tant adourable.

Tu sies à ce que viou

Egau à Diou.

Nascu per iou dins lou néant;

L’amour t’a fach enfant

Per tout lou genre human;

Une Viergi es ta mayre,

Sies nat senso ges de payre

Aquo parei dins ta man, etc. etc.

Ce peu de vers permet d’attribuer à l’auteur, comme premier mérite, une

grande facilité d’exposition. Ses personnages manient finement l’ironie

et, sous des dehors très simples, donnent une idée assez exacte de ce

qu’étaient ces diseurs de bonne aventure. Les noëls de Puech, réunis à

ceux de Saboly, peuvent passer pour les meilleurs du recueil. D’Argens

et Lamétrie avaient obtenu beaucoup de succès à la cour du Grand

Frédéric, en chantant en petit comité celui dont nous avons transcrit

le commencement. Puech, qui s’est borné à le traduire des _Bohémiens_

de Lope de Vega, a passé pour en être l’auteur.

Pour le XVIIIe siècle, les fables de Gros seraient toutes à citer. En

voici une, peu connue, dans laquelle le fabuliste marseillais ne le

cède en rien à l’immortel La Fontaine. Esprit d’observation, langage

imagé, excellente exposition du sujet et morale ou conclusion, tout y

concourt à mettre l’auteur au rang des premiers poètes provençaux de

cette époque[90].

LEIS RATOS ET LOU FLASCOU

Dous ratouns, bouens amis, esten per orto un jour

Dins seis galaries ourdinaris,

Que soun granies, estagiero armaris,

Troboun un flascoulet tapa, qu’a soun oudour

Jugeoun plen d’oli fin; velei vaquitos en foesto;

Si delegoun, fan tour sur tour,

Et de l’abasima d’abor li ven en testo.

Lou plus fouer s’apountelo au soou,

S’esquicho, empigue, fa esquinetto;

L’autre doou tap pren la cordetto,

Fa fouerso, tiro et fa taut se que poou

Per l’en pau boulega. Mai noun li’a ren à faïre

Tous seis esforts, pecaïre;

Amoussarien pas un calen.

Las, fatigas prénoun alen.

Quand l’un deis boustigous dis à l’autre: coumpaïre,

Fasen pas réflexien que ce que fen voou ren.

Mi ven uno milloüe pensado;

Qu’es de rata lou tap, ensuito de saussa

Nônestrei Coües din lou flascou et puis de leis sussa,

Tout fa, tout ba. L’idéio es aprouvado

Lou tap es assiegea, mountoun à l’escalado.

Rouigon tant, qu’à la fin lou flascou es destapa.

Fan navega lei coües, vague de lei lippa,

Tiro lipo, lipo bouto.

N’en leisseroun pas uno goutto,

Engien voou mai que fouerco en qu soou s’entraina.

La réunion à la monarchie française des anciennes provinces du Midi

devait, comme dans la Provence proprement dite, amener la corruption

de la langue romane. Dans la Guyenne, la Gascogne, le Roussillon,

l’Auvergne, le Dauphiné et même dans quelques pays au-delà de la

Loire, l’altération du langage vulgaire donna naissance aux patois,

encore en usage aujourd’hui, modifiés, il est vrai, mais conservant

malgré tout l’empreinte de leur origine, du Roman. Il est évident que

leur orthographe et leur prononciation changent suivant les pays, se

rapprochant davantage de l’ancienne langue Romane au fur et à mesure

que l’on descend vers le Midi, son berceau. C’est ainsi que le même

mot, dans la bouche ou sous la plume d’un Marseillais, d’un Auvergnat,

d’un Poitevin ou d’un Bourguignon, aura toujours le même sens, mais le

plus souvent un son et une forme différents. Un travail de classement

des patois fut entrepris, en 1807, par le Ministère de l’Intérieur et

continué par la Société des Antiquaires de France, qui en a consigné

les résultats dans le sixième volume de ses mémoires. Faire ici

l’histoire de tous les patois serait dépasser le but de cet ouvrage;

nous nous bornerons à donner de chacun d’eux quelques notions et

quelques morceaux, afin de démontrer leur affinité avec le Roman.

La prononciation des dialectes poitevin et vendéen est généralement

lente, monotone et accentuée. L’o change de son suivant le mot. Dans

homme, il se prononce _houme_; dans non, _naon_. Le _t_ se fait sentir

à la fin des mots, ainsi qu’à Toulouse et à Montpellier; sitôt se

prononce _sitote_. Le _k_ et l’_y_ au commencement d’un mot font _tch_:

kian (celui-ci) fait _tchian_, comme en italien. Le _gli_ s’élide

également, comme dans cette langue; ainsi un gland ou un gliand se

prononce _liand_, le _g_ étant presque insensible et l’_l_ mouillé.

_Eau_ à la fin d’un mot fait _à_ ou _eâ_; chapeau, _chapeâ_; couteau,

_couteâ_. _Er_ à l’infinitif d’un verbe se prononce _aé_; aimer,

_aimâer_; souffler, _bouffàer_; _a eu_, passé indéfini du verbe avoir,

se dit _at ogu_; quant aux mots dérivant des sources méridionales, ils

sont nombreux; en voici quelques-uns, comme exemples:

Ajudhaer. Aider.

Bagoulaer. Babiller.

Boutre. Mettre, placer.

Buffaer. Souffler.

Casse. Petite casserole.

Jau. Coq.

Jarloux. Pot.

Mitan. Milieu.

Méjor. Midi.

Ou avez? Avez-vous?

Sègre. Suivre, etc., etc.

La Provence: Usages, coutumes, idiomes depuis les origines; le Félibrige et son action sur la langue provençale, avec une grammaire provençale abrégée · 第 16 / 21 段