«Va, dit-il à un jongleur, applique-toi à bien trouver et rimer, sache

proposer avec grâce un jeu parti; apprends à faire retentir le tambour

et les cymbales; jette et rattrape avec adresse des petites pommes

avec des couteaux; imite le chant des oiseaux; fais des tours avec des

corbeilles; saute à travers quatre cerceaux; joue de la cithare[77] et

de la mandore[78]; pince convenablement de la manicorde[79] et de la

guitare[80] si douces à entendre, de la harpe et du psaltérion[81];

garnis la roue (la vielle) de dix-sept cordes... Va, jongleur, aie neuf

instruments de dix cordes et, si tu sais en bien jouer, ta fortune

sera bientôt faite... apprends comment l’amour court et vole, comment

on le reconnaît, nu ou couvert d’un manteau; comment il sait repousser

la justice avec des dards aigus et ses deux flèches dont l’une d’or

éblouit les yeux et l’autre d’acier fait de si profondes blessures

qu’on ne peut en guérir. Apprends de l’amour les privilèges et les

remèdes, et sache expliquer les divers degrés par où il passe. Dis bien

d’où il part, où il va, ce dont il vit, les cruelles tromperies qu’il

exerce et comment il détruit ses serviteurs.

«Quand tu seras bien instruit de toutes ces choses, alors, jongleur,

va trouver le jeune roi Aragon, car je ne connais personne qui soit

meilleur juge du mérite.»

Outre le talent poétique, qui ne verra, dans ces conseils aux

jongleurs, une haute leçon de philosophie? Giraud de Calanson connaît

l’âme humaine, il l’a étudiée dans les foules aussi bien que dans les

châteaux et les cours princières. La forme extérieure que donnent

l’éducation et la condition sociale n’est pour lui qu’un manteau sous

lequel se cache la vérité, une pour tous, partout et en tout semblable.

La logique, qui se complaît moins dans les hautes régions de la poésie

idéale que dans la réalité des faits, nous montre l’homme tel que la

nature l’a créé, avec un égoïsme personnel doublé d’un sentiment de

vanité dont notre Troubadour sait se servir au mieux de ses intérêts.

Il connaît le monde et en joue assez habilement pour en tirer honneurs

et profits.

Ses élèves profitèrent de ses conseils. Ils établirent parmi eux une

certaine discipline, appliquée à maintenir le rang et les fonctions de

chacun, ils cherchèrent et trouvèrent à varier leurs spectacles. Le

public prit alors plaisir à les voir et à les entendre. C’est ainsi

que ces jongleurs, en représentant des pantomimes, en exécutant des

tours de force et d’adresse, en composant des morceaux de musique, des

chants d’amour, de guerre et de politique, et enfin en introduisant

à la scène les pantomimes parlées dont les sujets appelés _mystères_

étaient tirés des dogmes principaux du christianisme, furent en France

les _fondateurs de la comédie_ et les _pères des comédiens_.

Peu à peu le cercle dramatique s’élargit; chaque province eut ses

poètes qui, s’inspirant des chroniques religieuses du pays, composèrent

des pièces spéciales.

Les premiers théâtres de ce genre de spectacles furent les églises,

et les prêtres, autant qu’ils le purent, retinrent la direction

exclusive des mystères et fêtes religieuses. Ils en arrivèrent même,

pour conserver ce monopole, à tolérer des représentations absurdes et

quelquefois inconvenantes.

Telles furent les fêtes burlesques de l’enterrement, de la déposition

de l’_Alleluia_, la _Messe de l’Ane_ ou des fous, les _Offices farcis_,

les _Mystères de sainte Catherine_, etc... Le mystère des _Vierges

sages_ et des _Vierges folles_[82] présente un cas assez curieux pour

être noté. Il est écrit en trois idiomes différents. Dans cette pièce,

Jésus-Christ parle en latin; les vierges sages et les marchands, en

français, et les vierges folles, en provençal. On se demande comment un

tel poème pouvait être utilement écouté par un public peu lettré, qui

devait forcément perdre le bénéfice d’une audition aussi confuse.

Les _Mystères_ vinrent à la mode et furent même adoptés à l’étranger.

On cite entre autres l’œuvre de _Guillaume Herman_, poète

anglo-normand, qui vivait au XIIe siècle. Son mystère, qui avait pour

titre _la Rédemption_, eut un certain succès. _Etienne de Langtow_,

évêque de Cantorbéry en 1207, en a aussi laissé un sur le même sujet.

Enfin, un mystère sur la Résurrection du Sauveur, écrit en vers

anglo-normands et dont le texte remonte au XIIe siècle, marque un

progrès notable; on y trouve des indications relativement importantes

sur la mise en scène:

«Avant de réciter _la Sainte Résurrection_, disposons d’abord les lieux

et les demeures.--Il y aura le crucifix et puis, après, le tombeau,--il

devra y avoir aussi une geôle pour enfermer les prisonniers,--l’enfer

sera d’un côté et les maisons de l’autre, puis le ciel et les étoiles.

Avant tout, on verra Pilate accompagné de six ou sept chevaliers et de

ses vassaux, Caïphe sera de l’autre côté et avec lui la nation juive,

puis Joseph d’Arimathie. Au quatrième lieu, on verra don Nicodème, puis

les disciples et les trois Maries. Le milieu de la place représentera

la Galilée et la ville d’Emmaüs où Jésus reçut l’hospitalité, et, une

fois que le silence régnera partout, don Joseph d’Arimathie viendra à

Pilate et lui dira, etc., etc[83].»

La vogue croissante des _mystères_ amena entre les jongleurs

spécialement désignés pour les jouer une association particulière qui

prit le titre de _Confrères de la Passion_. Ce furent les _premiers

acteurs tragiques_. Charles VI les prit sous sa protection et les

autorisa à établir leur théâtre à Paris, dans la grande salle de

l’hôpital de la Charité[84]. Ils y obtinrent un succès tel que le

clergé, dans la crainte de voir déserter les églises, changea et avança

l’heure des vêpres. Dans ce local, mieux approprié, on joua très

longtemps _le Grand Jeu de la Passion_, spectacle qui durait plusieurs

jours, et d’autres mystères, dont l’un, dit de la _Vengeance_,

représentait le Christ triomphant et vengé à travers les temps; des

spectacles préparatoires ou parades, appelés _pois-pilés_, attiraient

également le public en foule. Mais le genre dramatique ne devait pas

se borner à ces premiers essais. Dès le XIIIe siècle, on constate

l’apparition d’une sorte de comédie appelée _jeu_, dont _Adam de la

Halle_, dit le _bossu d’Arras_, a laissé des spécimens curieux; ce

sont: _li Jus de la Feuillée_, _li Jus des pèlerins_, _les Giens de

Robin et Marion_. D’autres de _Jean Bodel_ nous sont également

parvenus.

A côté des _Confrères de la Passion_, se forma une seconde société,

plus complète et aussi plus instruite, composée des _Clercs de la

Basoche_. Elle s’organisa hiérarchiquement. Le chef se para du titre

de roi des Basochiens et octroya à ses officiers ceux de maîtres des

requêtes, chanceliers, avocats, procureurs, référendaires, secrétaires,

huissiers, etc. Il présidait aux études et aux jeux de la jeunesse, il

reçut le droit de porter la toque royale, et ses chanceliers la robe

de chancelier de France. Les sceaux, sur lesquels étaient gravées ses

armes, étaient d’argent, et le blason portait trois écritoires d’or

sur champ d’azur timbrées de casques. Cette troupe, aussi gaie que la

première était tragique, ne représentait que des pièces burlesques

appelées _soties_, dont les interprètes peuvent passer à bon droit pour

les premiers acteurs comiques. Peu après la création de la confrérie

bouffonne de la Basoche se formèrent les corporations des _Enfants

Sans-Souci_, de la _Mère folle de Dijon_, et d’autres associations

dramatiques de bourgeois, d’écoliers et d’artisans, qui s’adonnèrent

sous différents noms aux divertissements de la poésie, de la musique

et du théâtre. Leur concours était demandé pour les fêtes et les

réceptions royales, ce qui n’empêchait pas les clercs de la Basoche de

s’attaquer, dans leurs satires, aux princes et au clergé; hardiesse

qu’ils payèrent, à plusieurs reprises, de la suspension de leurs jeux.

Dans leurs folles inventions, ainsi que dans les _soties_ et les

_moralités_, les _Enfants Sans-Souci_, présidés par le prince

des sots, dépensaient en improvisations fugitives beaucoup de talent,

d’observation et d’esprit. On pourrait trouver dans ces manifestations

scéniques l’idée embryonnaire de notre théâtre satirique, et dans leurs

interprètes les _précurseurs de nos acteurs comiques_.

CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS

DÉCADENCE DE LA LANGUE ROMANE

Ainsi qu’on a pu le remarquer d’après les chapitres précédents,

les mœurs du clergé en Provence, c’est-à-dire dans toute la partie

méridionale de la France, pouvaient malheureusement être critiquées.

L’Église avait perdu sa force et son prestige, et la vénération dont

elle avait été honorée jusque-là se changeait en raillerie. Les

Troubadours furent les premiers à dénoncer la conduite des moines et

des prêtres, qui en furent réduits, lorsqu’ils sortaient, à ramener

leurs cheveux sur la tonsure dans la crainte d’être reconnus.

D’autre part, la Gaule méridionale, comprenant l’Aquitaine, la

Gascogne, la Septimanie, la Provence et le Dauphiné, avait secoué

le joug de leurs oppresseurs et, depuis près de trois siècles

indépendante, était devenue étrangère à la France. Sa nationalité

et sa langue, absolument différente de celle des peuples soumis aux

Capétiens, avaient favorisé l’éclosion et le développement d’idées et

de sentiments auxquels ceux-ci répugnaient.

Les Méridionaux accueillaient facilement les Juifs et les savants

arabes; ils cultivaient les arts, la poésie et la musique; ils aimaient

la vie facile et les plaisirs. Toutes choses mal vues au delà de la

Loire. D’autre part, le régime féodal n’avait pu s’implanter chez eux

que partiellement; un grand nombre d’alleux s’y étaient conservés.

Les villes avaient gardé d’antiques libertés républicaines, et la

bourgeoisie riche y marchait à peu près de pair avec la chevalerie.

De ces dispositions opposées d’esprit et de mœurs, les deux régions

du Midi et du Nord de la France avaient vu naître une certaine

antipathie réciproque. Le dépit et la haine que le clergé avait voués

aux populations méridionales, sur lesquelles il avait perdu tout

prestige et toute domination, achèvent d’expliquer le rapprochement

qui se fit entre la papauté et la noblesse française. De cette entente

surgit une alliance monstrueuse dont le prétexte était le châtiment

des hérétiques, mais dont le but réel était: pour l’Église, de ramener

sous son joug des populations dont l’obéissance lui était d’autant plus

précieuse que leur générosité était sans limites; pour la noblesse de

France, les grands profits à tirer d’une expédition peu périlleuse.

Les croyances des hérétiques variaient beaucoup, mais toutes leurs

sectes étaient réunies par un sentiment commun, la haine de l’Église.

Le pape, avant de déchaîner les hordes du Nord sur la Provence,

voulut tenter un effort spirituel, afin de donner au monde catholique

l’illusion que toutes les concessions compatibles avec l’esprit de

devoir et de charité chrétienne avaient été faites. _Saint Bernard_ fut

chargé de ramener au bercail les brebis égarées. Vertfeuil lui ayant

été signalé comme un des foyers les plus ardents de l’hérésie, il s’y

rendit, et dans son premier sermon eut le tort d’attaquer les personnes

les plus considérables du pays. Celles-ci sortirent de l’église et le

peuple les suivit. Saint Bernard, resté seul, s’achemina vers la place

publique et continua de prêcher. Connaissant mal les Méridionaux,

dont on peut tout obtenir par la douceur et la persuasion, le saint

homme se trompa complètement en employant la terreur pour ramener à

Dieu ceux qui avaient souffert de ses ministres et de leurs exigences

toujours plus dures et plus âpres. Après leur avoir fait entrevoir

les supplices de l’enfer, il les menaça des armes vengeresses des

hauts barons catholiques. Leurs biens seraient confisqués et partagés,

leurs maisons incendiées, eux-mêmes ainsi que leurs femmes et leurs

enfants livrés aux bourreaux qui sauraient bien, en leur appliquant la

torture, leur faire renier les nouveaux dogmes. A son grand étonnement,

ses paroles produisirent une seconde fois le vide autour de lui, la

place devint déserte. L’envoyé du pape, humilié dans sa dignité, plein

de dépit et de colère, partit en secouant la poussière de ses pieds

et en maudissant la ville en ces termes: «Vertfeuil, que Dieu te

dessèche[85]!»

L’échec subi par saint Bernard ne fit que raffermir Innocent III dans

la résolution de continuer la lutte, il ne pouvait tolérer cet état

de révolte ouverte contre le Saint-Siège. Cependant il n’en vint pas

encore à l’emploi des moyens violents. Il envoya tour à tour, pour

combattre les hérétiques par la parole, d’abord les disciples de saint

Bernard, les moines de Cîteaux, puis l’évêque d’Osma et le vicaire de

sa cathédrale, le sombre et déjà célèbre _saint Dominique_, enfin un

légat, _Pierre de Castelnau_. Tous ces efforts restèrent impuissants

contre l’obstination de gens qui en voulaient plus au clergé qu’à la

religion elle-même. Alors les prédicateurs tournèrent leur colère

contre les Albigeois et leurs seigneurs, qui toléraient sur leurs

terres cette révolution dirigée contre l’Église.

Raymond VI, comte de Toulouse, fut le premier objet de la colère et

des menaces du pape. Souverain de la Gaule méridionale, sa puissance

était plus grande que celle du roi d’Aragon, son voisin. Il fut accusé

de protéger les hérétiques et les Juifs; de recevoir les savants

n’appartenant pas au culte catholique, de s’entourer enfin des ennemis

de l’Église. En présence du légat Pierre de Castelnau, Raymond VI

manqua absolument de vigueur et de résolution. Mal préparé pour la

lutte, peut-être n’ignorait-il pas l’infériorité de ses moyens de

défense. Ce sentiment devait avoir sur sa conduite une influence

funeste dont il ne tarda pas à subir les malheureux effets. Après

avoir nié toute participation aux erreurs des Albigeois, il consentit

à les poursuivre lui-même dans ses États. Il ne comprit pas que cette

soumission, loin d’apaiser ses ennemis, ne les rendrait que plus

audacieux. Le pape lui écrivit:

«Si nous pouvions ouvrir ton cœur, nous y trouverions et nous t’y

ferions voir les abominations détestables que tu as commises; mais,

comme il est plus dur que la pierre, c’est en vain qu’on le frappe avec

les paroles du salut, on ne saurait y pénétrer. Homme pestilentiel,

quel orgueil s’est emparé de ton cœur, et quelle est ta folie de ne

vouloir point de paix avec tes voisins et de braver les lois divines

en protégeant les ennemis de la foi! Si tu ne redoutes pas les flammes

éternelles, ne dois-tu pas craindre les châtiments temporels que tu as

mérités pour tant de crimes?»

Aucun prince ne s’était encore entendu menacer en pareils termes par

la cour de Rome. A ces injures, Raymond VI ne répondit que par des

paroles de soumission, tant était grande et redoutée à cette époque

la puissance de la papauté. Mais l’Église n’entendait pas se déclarer

satisfaite par un acte d’humilité de la noblesse et du peuple suivi

de l’abjuration de leurs hérésies: ce qu’elle convoitait au moins

autant, c’étaient leurs richesses et leurs territoires. La conduite de

Pierre de Castelnau fut la preuve évidente de cette arrière-pensée; la

douceur, les concessions de Raymond VI, le laissèrent inflexible, et il

se retira en lui lançant une dernière excommunication.

Ces actes et la violence de caractère du légat avaient indigné les

Provençaux. Le comte de Toulouse, pour éviter des représailles

possibles, ne le laissa pas partir comme il le désirait, seul, confiant

dans l’inviolabilité du mandat dont il était revêtu: il lui adjoignit

une escorte.

Avant de repasser le Rhône, le légat, s’étant arrêté dans une auberge

sur le bord du fleuve, s’y prit de querelle avec un des chevaliers qui

l’accompagnaient; ce dernier supporta les injures moins patiemment que

son seigneur et tua Pierre de Castelnau d’un coup d’épée[86].

Ce meurtre, qui rappelait celui de Thomas Becket, fut le point de

départ d’une campagne armée. Innocent III confia la vengeance de son

ministre à tous les fidèles. Aux soldats de cette nouvelle croisade,

il promit la rémission de tous leurs péchés, ainsi que la dépouille

des Provençaux, et il chargea les moines de Cîteaux d’exciter le zèle

des chrétiens pour leur faire expier le plus chèrement possible ce

qu’il appelait leur crime; tâche rendue plus facile par l’horreur

même qu’inspirait aux catholiques l’assassinat attribué à Raymond VI.

D’autre part, l’animosité jalouse de ces bandes contre la politesse

et la prospérité du Midi, la convoitise des immenses richesses de ces

paisibles et laborieuses populations étaient des mobiles décisifs pour

les soudards qui composaient l’armée des croisés. Tout en excitant

la foi des soldats, le clergé ne négligeait pas de leur assurer que

les dangers des expéditions lointaines n’étaient pas à craindre, que

cette campagne facile leur procurerait tous les honneurs et profits

spirituels auxquels ils n’avaient pas été admis jusque-là, et par

surcroît l’occasion de s’enrichir. Le duc de Bourgogne, les comtes de

Nevers et d’Auxerre et une foule de chevaliers prirent la croix, suivis

par leurs hommes d’armes et leurs vassaux. Si Philippe-Auguste ne prit

pas part aux préparatifs de cette guerre, il n’encouragea pas moins les

moines de Cîteaux et toute la chevalerie du Nord à combattre Raymond

VI, quoique ce dernier fût son vassal, son parent et qu’il eût imploré

son appui.

L’invasion du Midi par le Nord fut ainsi décidée, sous l’influence

prépondérante du haut clergé. Éternelle honte, tache ineffaçable du

règne d’Innocent III! Au lieu de s’appliquer à réformer les mœurs

des ministres de la religion, qui n’avaient plus droit au respect

parce qu’ils n’étaient plus respectables, le pape, dans son orgueil

blessé de Souverain Pontife, ne craignait pas de faire appel aux plus

basses passions pour atteindre le but qu’il poursuivait: le triomphe

de la barbarie sur la civilisation, la destruction de la nationalité

provençale. Et, pour comble, le roi de France lui donnait la main et

lui fournissait ses meilleurs auxiliaires: princes ambitieux, soudards

avides et cruels.

Nullement préparés à recevoir ce choc formidable, mais surpris plus

qu’épouvantés, les Méridionaux auraient pu cependant repousser

les envahisseurs. Malheureusement, les différents princes qui les

commandaient ne s’entendirent pas entre eux. Chacun crut pouvoir

traiter séparément avec Rome, et échapper pour son compte aux

calamités de la guerre. Raymond VI se trouva seul en face d’un ennemi

qui avait pour lui non seulement la valeur et le nombre, mais aussi

l’espoir, presque la certitude de le vaincre facilement. Il prit

alors la résolution douloureuse de se sacrifier pour son peuple en se

soumettant, suivant les exigences de Rome, à la plus humiliante des

punitions. Il se rendit dans l’Église où se trouvait le tombeau de

Pierre de Castelnau et, en présence de tout le peuple, on vit le comte

de Toulouse, duc de Narbonne, seigneur de la Haute-Provence, du Quercy,

du Rouergue, du Vivarais, d’Uzès, de Nîmes et de Béziers, flagellé par

le nouveau légat, obligé de prendre la croix contre ses propres sujets

et d’apporter son concours à cette expédition qui allait envahir le

territoire de ses vassaux.

Ce fut sur Raymond-Roger II, comte de Béziers, que se porta tout

d’abord l’effort des croisés. En vain essaya-t-il de se réconcilier

à son tour avec Rome, en faisant les mêmes promesses que le comte de

Toulouse; les bandes avides et fanatiques, accourues à la voix de

l’Église, ne pouvaient être facilement congédiées, et leur marche en

avant ne permit même pas d’entamer des négociations. Raymond-Roger, qui

ne se faisait aucune illusion sur l’issue de la lutte, voulut du moins

vendre chèrement sa vie. Il arma à la hâte les villes principales de

son territoire. Béziers reçut le premier choc. Une sortie intempestive

des troupes de la garnison contre des forces supérieures permit aux

croisés, qui la repoussèrent, d’entrer ensuite dans la ville. Ils

trouvèrent les églises pleines de monde et les prêtres à l’autel

invoquant le Seigneur. Comment, au milieu d’une telle multitude,

distinguer les catholiques des hérétiques? On envoya demander au légat

du pape, _Arnauld Amalric_, abbé de Cîteaux, ce qu’il y avait à faire.

Le digne représentant d’Innocent III rendit cette réponse, aussi

cruelle que célèbre:

«Tuez-les tous! le Seigneur saura bien reconnaître les siens.» Et, sur

cet ordre, tous furent massacrés, hérétiques et catholiques, prêtres

et soldats, femmes, enfants et vieillards. Il ne resta pas âme vivante

à Béziers. L’abbé de Cîteaux avoua quinze mille victimes, certains

historiens en portent le nombre à soixante mille.

[Illustration: Le clergé de Béziers demande grâce pour les révoltés.]

L’armée des croisés arriva rapidement et sans obstacle sous les murs

de Carcassonne, où Raymond-Roger s’était enfermé avec ses meilleurs

chevaliers. Mais, trahi par ceux qui craignaient pour la ville le même

sort que celui de Béziers, il dut capituler. Les habitants eurent la

vie sauve, tous leurs biens furent confisqués au profit des croisés.

Parmi les défenseurs, quatre cent cinquante furent brûlés ou pendus

pour l’exemple. Le reste des États de Raymond-Roger fit rapidement sa

soumission; l’Église triomphait. Le seul ennemi qu’elle eût combattu

était entre ses mains avec toutes ses terres et toutes ses richesses.

Le pape offrit ce beau domaine en présent au comte de Saint-Pol, au

comte de Nevers et à différents seigneurs croisés. A sa surprise, aucun

n’osa accepter ces terres, rouges du sang des malheureux que l’on

venait d’y massacrer. Aux instances du légat, ils répondirent qu’ils

avaient des territoires assez vastes dans le royaume de France, où

étaient nés leurs pères, et n’avaient aucune envie des pays d’autrui.

La folie du meurtre avait eu le temps de se calmer, le nuage rouge

s’était dissipé, et ils voyaient maintenant toute l’horreur de ces

combats sans pitié, qui ne furent qu’une série d’égorgements. Ils

comprenaient leur crime odieux, et c’est avec indignation qu’ils

ajoutèrent à leur refus: «Dans toute l’armée, il n’y a pas un baron qui

ne se tienne pour traître s’il accepte un tel bien[87].»

La Provence: Usages, coutumes, idiomes depuis les origines; le Félibrige et son action sur la langue provençale, avec une grammaire provençale abrégée · 第 15 / 21 段