--Les cardinaux honorés--sont préparés--toute la nuit et le

jour--à faire un marché de tout;--si vous voulez un évêché--ou une

abbaye,--donnez-leur de grands biens;--ils vous feront avoir--chapeau

rouge et crosse.--Avec fort peu de savoir,--à tort ou à raison,--vous

aurez de fortes rentes;--mais, si vous donnez peu, cela vous nuira.

--C’est moins beau chez les évêques,--car ils écorchent la peau--aux

prêtres qui ont des revenus.--Ils vendent leur sceau--sur un peu de

papier.--Dieu sait s’il leur faut des gratifications!--et ils font

tellement de mal--qu’à un simple métayer--ils donnent la tonsure pour

de l’argent.--Le mal est le même--dans leur cour temporelle;--elle y

perd sa droiture--et l’Église en devient plus affligée.

--Maintenant il y aura beaucoup plus de clercs--pasteurs,

dit-on,--qu’il n’y a de brebis.--Chacun trompe les siennes.--On

assure qu’ils sont bien lettrés,--je ne puis jamais l’avouer.--Tous

sont en faute,--puisqu’ils vendent les sacrements--et de plus en

plus les messes.--Quand ils confessent les gens--laïques qui n’ont

pas fait du mal,--ils leur infligent de grandes pénitences--qu’on ne

saurait prévoir.

[74] TRADUCTION.--Pendant cet heureux temps où les fleurs se mêlent

à la verdure, je m’en allais un jour tout seul, m’abandonnant aux

joyeuses pensées que fait naître l’amour, lorsque tout à coup

j’aperçus vers un endroit écarté un berger et une vive pastourelle,

jeune et belle. Ils étaient beaux et bien mis l’un et l’autre.

Je me cachai près d’eux, de manière que ni l’un ni l’autre ne pût me

voir. La jeune fille parla la première et dit: «Vraiment, Gui, mon

père veut me donner un mari vieux et cassé, mais riche.--Ce sera un

mauvais parti, dit Gui, si vous vous décidez à l’épouser, dame Flore,

et si vous oubliez celui sur qui était tombé votre choix.--Las, Gui,

depuis que je vous vois pauvre, j’ai changé de pensée.--Dame Flore,

un jeune homme pauvre est riche quand il est heureux, et bien plus

riche encore que ce vieil opulent qui, toute l’année, ne fait que se

plaindre; son or et son argent ne pourraient lui donner le bonheur, à

lui.--Ne vous chagrinez pas, mon cher Gui, et malgré ce que je viens

de vous dire, je vous porte un véritable amour. Ami, mon cœur vous

est tendre et fidèle.»

De l’endroit où j’écoutais, je m’avançai doucement près d’eux et les

trouvai enlacés dans les bras l’un de l’autre, s’embrassant, navrés

d’amour et de joie. En me montrant, je les saluai: mais sachez qu’ils

ne me rendirent même pas mon salut. La blonde bergère me dit d’un

air de fort mauvaise humeur: «Que Dieu confonde, Monsieur, ceux qui

viennent ainsi troubler les plaisirs de jeunes jouvenceaux.»

Mais, dis-je, pourquoi donc, dame Flore, êtes-vous plus irritée

contre moi que Gui lui-même?--Comment donc savez-vous ainsi nos noms,

Monsieur?--Eh! mon Dieu, Madame, parce que j’étais ici près et que

je les ai entendus, ainsi que votre conversation.--Monsieur, nous ne

sommes coupables ni de folie ni de trahison!--Bergère qui se tient

sur ses gardes s’en trouve toujours bien.» Je dis et me retirai sans

vouloir troubler plus longtemps leur doux accord.

IX

DE LA PRÉÉMINENCE DES TROUBADOURS SUR LES TROUVÈRES ET LA LITTÉRATURE

ÉTRANGÈRE

Les Cours d’amour.--Code d’amour.--Jugements des Cours d’amour.--Les

Cours d’amour en Provence.--Leur influence sur les mœurs.

Tels furent les principaux genres que les Troubadours créèrent et

que nous retrouvons dans leurs œuvres antérieures à l’éclosion de

la littérature française, qui se les appropria. Nous les retrouvons

également dans la poésie lyrique étrangère. Cela prouve, comme nous

venons de le dire, que les étrangers, aussi bien que les Trouvères, les

ont copiés. Circonstance heureuse, en somme, car, si les Troubadours

eurent le mérite d’être les initiateurs de la prosodie et de la

littérature poétique et lyrique sous leurs différentes formes, les

Trouvères eurent celui de les faire passer dans la langue d’oïl,

qui les transmit au français plus tard. Et cet héritage littéraire

a puissamment contribué à former des poètes incomparables comme

Corneille, Racine, Molière, Lamartine, Victor Hugo et tant d’autres

qui ont enrichi notre langue de chefs-d’œuvre et ont élevé le génie

littéraire de la France à son apogée.

L’influence de la poésie provençale sur les premiers essais de la

poésie française proprement dite se reconnaît: 1º à de nombreux

emprunts de mots et d’expressions; 2º à l’imitation complète de presque

toutes les formes de poésie lyrique employées par les Troubadours.

C’est surtout par la similitude des idées et des sentiments en

matière d’amour et de courtoisie que cette influence s’affirme. Plus

anciennement consacrés dans le Midi de la France, ces sentiments

faisaient le fond de cet ensemble d’opinions et de mœurs qu’on appela

l’esprit de la Chevalerie. A ce sujet, _Albertet de Sisteron_, dans

sa dispute avec le moine de Montaudon, revendique pour le Midi la

prééminence en fait de civilisation et la supériorité dans l’art de

bien dire et de s’exprimer purement:

Monges, d’aisso vos aug dir gran errausa

Que ill nostre son franc e de bel solatz,

Gent acuilleus e de gaia semblansa

Los trobaretz e dejus e dinatz;

_E per els fo premiers servirs trobatz_, etc...

Ces allégations, de même que l’antériorité de l’œuvre des Troubadours,

sont confirmées par les récits de Dante et de Pétrarque, qui n’ont

jamais fait aucune mention des poètes du Nord, alors qu’ils citent à

chaque instant ceux du Midi.

Enfin, les Espagnols, les Portugais, les Italiens, en parlant de la

littérature chevaleresque, la qualifient de limousine et de provençale,

jamais de champenoise ou de française. Nouvelle preuve du même fait:

que l’on ouvre un recueil de poètes français du XIIIe siècle, celui

d’Auguis ou tout autre, Leroux de Lincy ensuite, et l’Allemand Matzner

également, on sera frappé des emprunts de mots et des expressions

absolument provençales qui se trouvent dans les vers des poètes

du Nord. C’est dans les terminaisons que l’imitation est surtout

apparente. Évidemment, la popularité qu’avaient acquise les œuvres des

Troubadours avait gagné les provinces septentrionales de la France, et

ainsi s’expliquent les adaptations et les copies même qui en furent

faites un peu partout. Nous insistons sur cette dernière remarque,

parce que ce que nous disons du Nord de la France peut s’appliquer

également à l’Italie, à l’Espagne et à l’Angleterre; les Provençaux

peuvent justement se flatter, à ce sujet, d’avoir été des modèles

presque universels, et d’avoir été regardés comme les classiques de la

France littéraire du XIIIe siècle. Les exemples suivants en donnent la

preuve convaincante.

En ce qui concerne la langue anglaise, le poète _Geoffroy Chaucer_[75]

en fut le rénovateur. Allié à la famille royale, sa situation lui

permit de visiter les cours étrangères, d’y suivre l’influence exercée

par les Troubadours sur les mœurs, les usages et le langage, et d’en

faire profiter son pays. Dans son voyage en France, il s’occupa

principalement de la traduction des œuvres de nos poètes et, plus

tard, assistant en Italie au mariage de Violente, fille de Galéas,

duc de Milan, avec le duc de Clarence, il se trouva en rapport avec

Pétrarque, Froissart et Boccace. Il est évident que les conversations

de ces hommes célèbres devaient avoir la littérature pour sujet. De là

des échanges de vues, des observations, des notes prises et conservées,

dont plus tard Chaucer fera son profit. On en retrouve la trace dans

sa _Théséide_, empruntée à Boccace, et dans la traduction du _Roman de

la Rose_ qu’il fit d’après l’original de Guillaume de Lorris. Mais la

composition qui se ressent le plus des emprunts faits aux Troubadours

et à la poésie provençale est son _Palais de la Renommée_, qui fut

imité ensuite par _Pope_. Dans le poème _la Fleur et la Feuille_, il se

rapproche de l’institution des jeux floraux et des cours d’amour. On y

trouve en effet la _Dame de la Fleur_ et la _Dame de la Feuille_ qui

président chacune un groupe de jeunes filles couronnées de feuillages

différents. Comme rapprochement, on peut citer un arrêt de Cour

d’amour, rapporté par Fontenelle, où le juge est appelé Marquis des

_fleurs et violettes_. La trace de l’influence provençale se retrouve

encore dans une traduction, par Chaucer, du _Troïlus et Cresséide_ de

Boccace, qui, comme Dante et Pétrarque, a pris au Provençal son esprit;

on pourrait ajouter que le poète anglais en a surtout pris les formules.

La paix et la guerre apportent, chacune par des moyens différents,

leur contingent à la civilisation. Un échange constant de produits

commerciaux ou industriels amène dans les mœurs, les usages et les

langues une assimilation qui, pour n’être pas toujours générale, n’en

pénètre pas moins sur certains points et devient réciproque. La guerre

contribue au même résultat, les conquérants imposant aux vaincus leurs

lois, leurs usages ou leurs idiomes.

Dans la première partie du moyen âge, la France a dominé le monde par

toutes les formes de l’imagination. Ses Troubadours, qui ont créé

la _Canso_, le _Sirvente_, la _Tenson_, le _Sonnet_, ont enseigné à

l’Europe romaine la poésie et les mètres lyriques. Ses Trouvères ont

obtenu de grands succès par leurs récits épiques et leurs histoires

si pathétiques dont on retrouve les traces dans tous les mondes. Les

premières théories modernes sur l’art de parler et d’écrire ont été

rédigées par nos Troubadours, dont les grammaires et les dictionnaires

ont été copiés, étudiés et commentés à Tolède, à Barcelone, à Florence

et dans nombre d’autres pays. Plus tard, l’Espagne, le Portugal et

l’Italie, qui avaient puisé aux sources vives de la Provence lettrée

les principes et les formes les plus pures de notre littérature, purent

produire à leur tour des maîtres en l’art d’écrire et de penser. C’est

à partir de cette époque que leur littérature se forme et que nous

constatons les succès des Quevedo, des Antonio Pérez, des d’Alorcon,

des Lope de Véga, des Guilhem de Castro, des Cervantès, dont les

chefs-d’œuvre inspirèrent à leur tour Voiture, Corneille, Molière,

Le Sage, Beaumarchais et tant d’autres qui n’ont pas su résister aux

beautés de la littérature espagnole. Pour l’Italie, on peut citer

Dante, Boccace, Pétrarque, Malaspina, Giorgi, Calvo, Cigala, Doria,

Sordel, etc. Il n’est rien de plus glorieux pour les Troubadours que

d’avoir eu de tels disciples. Si, après les avoir égalés, ces derniers

les ont surpassés par la suite, nous en dirons la cause dans le courant

de cet ouvrage. Nous verrons comment les Troubadours, poursuivis,

persécutés, chassés par la croisade contre les Albigeois, ne purent

continuer leurs études et virent le cours de leurs travaux brutalement

interrompu.

LES COURS D’AMOUR

Alors que la courtoisie la plus délicate rendait les hommes esclaves de

la beauté, et que les Troubadours célébraient les mérites et les vertus

de la femme, celle-ci consacra cette suprématie par la création des

gracieuses _Cours d’amour_. Ce tribunal, devant lequel étaient appelés

les amants coupables, où se jugeaient les questions les plus délicates

en matière de sentiment, donnait bien l’idée des mœurs, des usages et

de l’esprit de l’époque.

[Illustration: Une Cour d’amour.]

A certaines dates, les châtelaines d’une province se réunissaient;

la plus noble d’entre elles présidait l’assemblée, formée en docte

aréopage. On discutait les articles d’un Code d’amour, on délibérait

sur les cas qui étaient soumis, on jugeait et souvent on condamnait à

des peines sévères.

On peut se demander quelles étaient l’autorité de ces tribunaux et

la sanction appliquée à leurs arrêts. L’autorité ressortait de leur

composition même, qui n’admettait que l’élite de la noblesse après une

sage sélection; quant à la sanction, il n’y en avait qu’une: l’opinion

publique. Mais cette sanction était d’autant plus redoutable que les

jugements librement sollicités étaient rendus de même. Si affaiblie

qu’elle puisse être de nos jours, on ne peut nier la force morale de

l’opinion publique qui flétrit les indignes, alors qu’assez habiles

pour éluder la loi ils ne peuvent, judiciairement, être condamnés.

C’est l’opinion qui ne permet pas de refuser un duel, défendu cependant

par le Code; c’est l’opinion également qui force à payer, comme sacrée,

une dette de jeu, que la loi ne veut pas reconnaître. C’est, enfin,

l’opinion publique qui contraint les tyrans eux-mêmes à reculer

devant certains actes odieux. Au moyen âge, époque des Cours d’amour,

cette force devait être d’autant plus grande que le scepticisme qui,

de nos jours, envahit peu à peu la société ne pouvait être alors

qu’exceptionnel et que, par conséquent, l’opinion faisait loi.

Avant de citer quelques exemples des questions soumises au jugement

des Cours d’amour, il est essentiel de connaître les principales

dispositions du Code amoureux appliqué dans le Nord, suivant l’ouvrage

d’_André le Chapelain_; il repose sur une légende que nous rapportons

textuellement, d’après cet auteur.

«Un chevalier breton s’était enfoncé seul dans une forêt, espérant y

rencontrer Artus; il trouva bientôt une damoiselle, qui lui dit: _Je

sais ce que vous cherchez; vous ne le trouverez qu’avec mon secours.

Vous avez requis d’amour une dame bretonne, et elle exige de vous que

vous lui apportiez le célèbre faucon qui repose sur une perche dans la

cour d’Artus. Pour obtenir ce faucon, il faut prouver par le succès

d’un combat que cette dame est plus belle qu’aucune des dames aimées

par les chevaliers qui sont dans cette cour._

«Après bien des aventures romanesques, il trouva le faucon sur une

perche, à l’entrée du palais, et il s’en saisit. Une petite chaîne

d’or tenait suspendu à la perche un papier écrit; c’était le Code des

amoureux que le chevalier devait prendre et faire connaître, de la part

du roi d’amour, s’il voulait emporter paisiblement le faucon.»

La cour, composée d’un grand nombre de dames et de chevaliers,

adopta les règles de ce Code qui leur avait été présenté, en ordonna

fidèlement l’observation à perpétuité sous les peines les plus graves

et le fit répandre dans les diverses parties du monde. Ce Code contient

trente et un articles, et des considérations qu’il serait trop long

d’énumérer ici.

Un grand nombre d’historiens ont attribué au mariage du roi Robert

avec Constance, fille de Guillaume Ier, vers l’an 1000, l’introduction

à la cour de France des Troubadours provençaux, dont l’influence se

fit sentir rapidement. En effet, ce fut à partir de cette époque que

les manières agréables, les mœurs polies, les usages galants de la

France méridionale commencèrent à se propager. Le mariage d’Eléonore

d’Aquitaine avec Louis VII, en 1137, fut une nouvelle occasion pour les

poètes de Provence de répandre et faire apprécier l’art du gai savoir.

Petite-fille du célèbre comte de Poitiers, Eléonore d’Aquitaine reçut

les hommages des Troubadours, les encouragea et les honora. Bernard de

Ventadour, un des plus célèbres, lui consacra ses vers et continua même

de lui adresser ses œuvres lorsqu’elle fut reine d’Angleterre.

L’extension que prit bientôt la langue Romane sous l’impulsion des

Troubadours explique la création de Cours d’amour au-delà de la Loire,

et les noms d’Eléonore d’Aquitaine, de la comtesse de Champagne, de la

comtesse de Flandres et d’autres, qui les présidaient.

En Provence, les Cours d’amour les plus célèbres furent celles de

_Pierrefeu_ et de _Signe_, de _Romanin_ et d’_Avignon_.

Les dames qui présidaient les Cours de Pierrefeu et de Signe étaient:

_Stéphanette_, dame de Baulx, fille du comte de Provence;

_Adalazie_, vicomtesse d’Avignon;

_Alalete_, dame d’Ongle;

_Hermyssende_, dame de Posquières;

_Bertrane_, dame d’Urgon;

_Mabille_, dame d’Yères;

La comtesse _de Dye_;

_Rostangue_, dame de Pierrefeu;

_Bertrane_, dame de Signe;

_Jausserande_ de Claustral.

La Cour de Romanin était présidée par:

_Phanette de Gantelmes_, dame de Romanin;

La marquise _de Malespine_;

La marquise _de Saluces_;

_Clarette_, dame de Baulx;

_Laurette_, de Saint-Laurens;

_Cécille Rascasse_, dame de Caromb;

_Hugonne de Sabran_, fille du comte de Forcalquier;

_Hélène_, dame de Mont-Pahon;

_Isabelle des Berrilhans_, dame d’Aix;

_Ursynes des Ursières_, dame de Montpellier;

_Alaette de Méolhan_, dame de Curban;

_Elys_, dame de Meyrargues.

La Cour d’amour d’Avignon était présidée par:

_Jehanne_, dame de Baulx;

_Huguette de Forcalquier_, dame de Trest;

_Briaude d’Agoult_, comtesse de la Lune;

_Mabille de Villeneuve_, dame de Vence;

_Béatrix d’Agoult_, dame de Sault;

_Ysoarde de Roquefeuilh_, dame d’Anseys;

_Anne_, vicomtesse de Talard;

_Blanche de Flassans_, surnommée Blankaflour;

_Doulce de Moustiers_, dame de Clumane;

_Antonette de Cadenet_, dame de Lambese;

_Magdalène de Sallon_, dame de Sallon;

_Rixende de Puyverd_, dame de Trans.

Les Cours d’amour brillèrent du plus vif éclat depuis le XIIe siècle

jusqu’à la fin du XIVe. Vers cette époque, il se créa dans les

provinces du Nord de la France, à Lille, en Flandre et Tournay, des

institutions à peu près semblables, mais avec cette particularité

qu’elles étaient présidées par un prince d’amour. Sous Charles VI, il a

existé à la Cour de France une _Cour amoureuse_. Elle était organisée

d’après la mode des tribunaux du temps et se composait:

Des auditeurs;

Des maîtres de requêtes;

Des conseillers;

Des substituts du procureur général;

Des secrétaires, etc...

Mais les femmes n’y siégeaient pas[76].

En Provence, nous voyons enfin, comme une réminiscence des cours

d’amour, le roi René instituer un prince d’amour qui figurait dans la

procession de la Fête-Dieu, à Aix. Ce prince jouissait même de certains

droits, puisqu’il imposait une amende nommée _Pelote_ à tout cavalier

qui faisait aux demoiselles du pays l’affront d’épouser une étrangère,

et à toute demoiselle qui, en épousant un cavalier étranger, semblait

signifier que ceux de la région n’étaient pas dignes d’elle.

Des arrêts du Parlement d’Aix avaient maintenu le droit de _Pelote_.

Pour apprécier les Cours d’amour, il faut non pas les juger avec

l’esprit de notre temps, mais se reporter à l’époque où elles furent

instituées. Vivantes images des mœurs et des idées du moyen âge, elles

ont eu leur raison d’être et ont affirmé les principes de l’amour

pur, libre et sincère. N’auraient-elles obtenu que ce résultat, qu’il

suffirait amplement à leur renommée. Mais elles nous ont aussi transmis

l’amour et le respect de la femme, sans lesquels toute société est

bientôt vouée à la grossièreté des mœurs, à la barbarie et à l’oubli de

toute dignité personnelle. La galanterie française, proverbiale dans le

monde entier, ne nous vient-elle pas un peu des Cours d’amour? Ce titre

seul les justifierait aux yeux de ceux qui ne les ont tenues que pour

frivoles.

NOTES

[75] G. Chaucer, né en 1328, avait épousé la sœur de Catherine

Swynford, veuve du duc de Lancastre, dont le fils régna sous le nom

de Henri IV. Il mourut en 1400.

[76] Cité par Renouard d’après un manuscrit de la Bibliothèque

Nationale, nº 626.

X

DE L’INFLUENCE DE LA LITTÉRATURE ROMANE SUR LES PREMIERS ESSAIS

DU THÉATRE EN FRANCE

Croisade contre les Albigeois.--Décadence de la langue Romane.

Il y a toujours eu des histrions, des bateleurs, des montreurs

d’animaux savants et des comédiens; mais il faut attendre un état

social assez avancé pour trouver chez un peuple un théâtre régulier.

C’est que le goût des spectacles dramatiques ne se développe largement

que lorsque la littérature est arrivée à un degré de perfection qui

lui permet d’exposer, dans une langue épurée, les grands faits de

l’histoire, les traits héroïques des guerriers, les actions des hommes

illustres. La Grèce a été la première nation qui soit entrée dans cette

voie. Sa civilisation était assez développée pour que les œuvres de

ses grands poètes fussent goûtées de tous les citoyens. Quand Rome

fut devenue la capitale du monde, que les sciences et les arts lui

eurent porté les plus nobles tributs du génie, ce fut un besoin pour

les Romains d’assister à des spectacles dramatiques. Cependant, moins

lettrés que les Grecs, les jeux du cirque les attiraient de préférence.

La population oisive se ruait aux portes des amphithéâtres et demandait

à grands cris du pain et des jeux. Le pain était noir, mais les

spectacles étaient les plus splendides de l’Univers.

En France, après l’ignorance qui a signalé les premiers siècles de

monarchie, ce furent les Troubadours suivis de leurs jongleurs et

d’une nombreuse troupe d’artistes, musiciens, chanteurs, montreurs de

bêtes savantes, qui, visitant les cours et les châteaux, donnèrent un

avant-goût de notre art dramatique. D’après une légende provençale du

XIe siècle sur _sainte Foy d’Agen_, vierge et martyre, il y avait dès

cette époque des jongleurs ambulants, qui allaient de ville en ville

chantant des légendes, non seulement en France, mais aussi en Aragon

et en Catalogne, où ils avaient pénétré. Il y a même à leur sujet un

édit de saint Louis, qui règle le droit de péage pour leur entrée

dans Paris. Il était ainsi conçu: «Tout marchand qui entrera dans la

ville avec un singe paiera, s’il l’apporte pour le vendre, la somme de

quatre deniers; tout bourgeois le passera gratis s’il l’a acheté pour

son plaisir, et enfin tout jongleur qui vivra des tours qu’il lui fait

faire acquittera l’impôt en le faisant jouer devant le péager.» D’où

est venu le proverbe _payer en monnaie de singe_.

Peu à peu les jongleurs se perfectionnèrent, à ce point que plusieurs

d’entre eux passèrent du rôle d’interprètes à celui d’auteurs. Il

arrivait alors que, protégés par un puissant seigneur, ils amassaient

de véritables fortunes, et parfois même, justifiant leur renommée par

un talent réel, ils étaient faits chevaliers et de droit pouvaient

prétendre au titre de Troubadours. Il en est quelques-uns parmi eux que

l’on peut citer comme exemples.

_Gaucelm Faydit_, dont les œuvres gracieuses sont pleines de noble

galanterie, était le fils d’un bourgeois d’Uzerches, près de Limoges.

Après avoir dissipé l’héritage de sa famille, il tomba dans la misère,

épousa une fille de mauvaise vie, d’Alais, et fut réduit pour vivre

à se faire jongleur. Il courait les fêtes et les villages, composant

des chansons que sa femme, _Guillelmette Monja_, chantait aux

applaudissements de la foule qui lui jetait quelques sous. Enfin, après

vingt ans de cette vie nomade et misérable, sa renommée grandissant,

il acquit le titre de Troubadour et trouva son puissant protecteur

dans Richard, comte de Poitou, qui l’appela à sa cour. A l’inverse de

beaucoup de ses confrères, qui obtenaient les bonnes grâces des femmes

de haut rang, Faydit ne paraît pas avoir réussi dans ses entreprises

amoureuses; mais l’échec qu’il éprouva auprès de _Marie de Ventadour_

et de _Marguerite_, comtesse _d’Aubusson_, qui se jouèrent de sa folle

tendresse, fut largement compensé par les faveurs et les biens dont il

fut comblé par _Richard_, devenu roi d’Angleterre.

_Giraud Riquier_ (de Béziers), célèbre par sa requête au roi _Alphonse

de Castille_, fut le premier à rédiger une sorte de Code des

Troubadours et des jongleurs. Il les plaçait par ordre de mérite et sut

obtenir de son protecteur, le roi Alphonse, une déclaration conforme à

sa demande. Les pastourelles de ce troubadour l’ont placé au premier

rang des poètes de son temps, et lui ont mérité du roi de Castille le

titre de _Docteur en l’art de trouver_.

_Giraud de Calanson_ qui se place après ces deux premiers, comme

troubadour et jongleur, se distingue de Riquier en ce que, plus

pratique que celui-ci, il enseignait à ses élèves et à ses amis qu’il

faut avant tout faire de bons vers et capter la faveur du public pour

arriver à la fortune et à la renommée. Les titres étaient par lui

relégués au second plan, et il pensait qu’ils ne pouvaient d’ailleurs

manquer d’échoir à ceux qui avaient du succès.

La Provence: Usages, coutumes, idiomes depuis les origines; le Félibrige et son action sur la langue provençale, avec une grammaire provençale abrégée · 第 14 / 21 段