qui firent partie des Croisades et en célébrèrent les gloires. Tout le
monde connaît la romance de _Raoul de Coucy_, les vers de _Thibaut_,
comte de Champagne, ceux du _comte d’Anjou_, du _duc de Bourgogne_, de
_Frédéric II_, de _Richard Cœur de Lion_, du _Dauphin d’Auvergne_; les
poésies de _Folquet de Romans_, d’_Aimeri_, de _Péguilhan_ et celles de
_Rambaud de Vaqueiras_, d’_Elias Cairels_, de _Pons de Capdeuil_, de
_Ganselme Faydit_, toutes vaillantes et entraînantes, toutes inspirées
par l’héroïque épopée dont la terre sainte fut le but ou le théâtre.
NOTES
[54] Castrucci, dans le tome Ier de son _Histoire de Provence_, donne
l’acte de nomination et les noms des évêques qui le signèrent.
[55] Castrucci, t. Ier, chap. III (Extrait des _Annales de Reims_).
[56] Donat, grammairien latin, auteur du _Traité des Barbarismes_ et
d’autres œuvres très appréciées.
[57] Aide-le: _Tu illum juva_.
[58] Nithord, _Hist. des divisions entre les fils de Louis le
Débonnaire_, liv. III.
[59] TRADUCTION.--Pour l’amour de Dieu et pour le commun salut du
peuple chrétien et le nôtre, de ce jour en avant, en tout, que Dieu
me donne de savoir et de pouvoir, ainsi préserverai-je celui-ci, mon
frère Karle, et par assistance et en chaque chose ainsi que comme
homme par droit l’on doit préserver son frère, en vue de ce qu’il me
fasse la pareille; et de Ludher ne prendrai jamais nulle paix qui,
par ma volonté, soit au préjudice de mon frère ici présent, Karle.
Si Lodhwig garde le serment que a son frère Karle, il jure et que
Karle mon Seigneur, de son côté ne le tienne, si je ne l’en puis
détourner, ni moi ni nul que j’en puisse détourner, en nulle aide
contre Lodhwig ne l’y serai.
[60] D’après un manuscrit qui avait appartenu à l’abbaye de
Saint-Amand (diocèse de Tournai).
[61] TRADUCTION:
Bonne pucelle fut Eulalie,
Bel corps avait, et plus belle âme,
Voulurent en triompher les ennemis de Dieu,
Voulurent la faire diable servir,
Elle n’a pas écouté les mauvais conseillers, etc.
[62] Composé au XIIe siècle, en vers de douze syllabes, qui, depuis,
prirent le nom d’Alexandrins.
[63] _Essai sur la langue et la littérature provençales_, p. 7.
[64] Raynouard, _Œuvres_, t. II, p. 65.
[65] Bertrand de Born,--Guillaume de Poitiers,--le roi
Richard,--Alphonse II d’Aragon,--Blacas,--Savari de Mauléon,--Pons de
Capdeuil,--de Saint-Antoni, etc., etc.
[66] De là leur nom de Troubadour.
VIII
DE L’INFLUENCE DES TROUBADOURS SUR LES TROUVÈRES
ET LA LITTÉRATURE DU NORD
Le vers.--La chanson.--Le chant.--Le son.--Le sonnet.--Le
planh (ou complainte).--La cobla (ou couplet).--La
tenson.--Le sirvente.--La pastourelle.--La sixtine.--Le
descord (discordance, pièces irrégulières).--L’aubade et la
sérénade.--Ballade.--Danse.--Ronde.--Épître.--Conte.--Nouvelle.
Sans vouloir revenir sur l’agression que le Jésuite _Legrand d’Aussy_
dirigea contre les Troubadours, il nous sera permis d’étudier jusqu’à
quel point s’exerça l’influence littéraire de ces derniers sur la
langue du Nord et les œuvres des Trouvères. Nous le ferons sans
parti pris, d’une manière impartiale, en prenant pour base de notre
raisonnement les dates, les faits, les résultats.
Nous avons dit, d’autre part, que le berceau de la langue Romane (comme
son nom l’indique, langue tirée du Latin ou Romain) était la Provence,
c’est-à-dire la partie de la Gaule qui fut la première et le plus
longtemps sous l’influence de Rome. S’étendant peu à peu, elle pénétra
jusqu’au Nord et devint la langue vulgaire, parlée et écrite de tout le
pays. Les pièces et documents cités précédemment en donnent la preuve.
Mais cette nouvelle langue, née de la corruption du Latin par les
divers dialectes des peuples conquérants, devait elle-même, à un moment
donné, se diviser en deux grandes branches, l’une s’étendant au-delà de
la Loire et comprenant l’Est, le Nord et l’Ouest de la France, l’autre
en deçà et dominant sur le Midi.
La première s’appela la langue d’Oïl; la seconde, langue d’Oc. Nous
avons donné plus haut l’explication de ces dénominations. Il ressort de
ces faits mêmes que l’antériorité de la langue Romane du Midi sur la
langue Romane du Nord ne saurait aujourd’hui faire doute. Il est donc
bien naturel de conclure que son influence n’a pas été étrangère à la
transformation de la langue d’Oïl, tant au point de vue grammatical
qu’au point de vue littéraire. La langue du Nord a emprunté à la langue
d’Oc, non seulement une quantité de mots et d’expressions, qu’il est
d’ailleurs facile d’y retrouver, mais aussi la forme et les règles de
ses compositions lyriques.
Le perfectionnement de la langue d’Oc, qui fut la condition préalable
de son influence sur celle du Nord, se déduit facilement de la
comparaison des œuvres des Troubadours du XIe siècle avec celles du
XIIIe, époque à laquelle la langue d’Oïl, encore considérée comme
barbare, commençait son évolution. Les progrès qu’ils réalisèrent
furent étonnants comme style, comme goût, comme choix des mots les
plus propres à rendre claires et imagées leurs compositions, toujours
poétiques. Après avoir fixé définitivement les règles grammaticales,
ils surent créer une poésie dont les formes et les caractères
différents devaient s’appliquer à des sujets spéciaux. Ces formes, on
les retrouve par la suite dans les œuvres des Trouvères ou poètes du
Nord, d’où il faut bien admettre que, non seulement les Troubadours
sont antérieurs à ces derniers, mais qu’il faut accorder à leurs
productions littéraires un certain mérite, puisque les Trouvères s’en
inspirèrent pour léguer à la langue Française ces créations poétiques
désignées sous les noms de: _vers_, _ballade_, _chanson_, _chant_,
_sonnet_, _planh_ ou _complainte_, _couplet_, _sirvente_ ou _satire_,
_pastourelle_ (poésie pastorale), _aubade_, _sérénade_ ou chant
d’amour, _épître_, _conte_, _nouvelle_, etc. Nous en donnons ci-après
les définitions appuyées de quelques exemples tirés des œuvres des
Troubadours.
LE VERS
Le vers pouvait s’appliquer également aux œuvres chantées ou déclamées.
Il n’y avait point de règles absolues pour la mesure. Celle-ci était
le plus souvent déterminée par le caractère même de la pièce; mais,
si cette pièce se divisait en strophes, les strophes devaient se
reproduire successivement, coupées d’une manière uniforme quant à la
longueur et à la rime des vers.
Exemple:
Rossinhol[67], en son repaire
M’iras ma domna vezer,
E ilh dignas lo mieu afaire,
E ilh dignat del sieu ver,
Que mout sai
Com l’estai,
Mas de mi ’lh sovenha,
Que ges lai,
Per mailh plai,
Ab si no t retenha.
Que tost no m tornes retraire
Son estar, son captener,
Qu’ieu non ai amic ni fraire
Don tout ho vueilh ha saber.
Ar s’en vai
L’auzel guai
Ab goug, ou que venha
Ab essai,
Ses esglai,
Tro que trop l’ensenha.
(_Paire d’Auvergne._)
LA CHANSON
La chanson était une pièce de vers divisée en couplets égaux. Son nom
indique assez qu’elle se chantait. L’air, composé ordinairement par
l’auteur des paroles, quelquefois même par son jongleur, était noté sur
vélin enrichi de dessins, et présenté ainsi à un grand seigneur ou à
une châtelaine qui daignait en accepter l’hommage.
Exemple:
Jamays[68] nulh temps nom poiretz far amors
Qui six fois ni maltrag m’a fous
Car tamme fay aravalen se cors
Que las perdas me restoura els dous.
Cavia pies ad regper folatge
E si ausioru me fets en remarrit
Eralpdo lo destrie el dop natge
Cataldona famos preex obezir
Don mesmienda tot caut ma fag zofrir.
(Vers et musique de _Guill. de Saint-Didier_.)
LE CHANT
Le chant, parfois, était synonyme de chanson; quelquefois, au
contraire, il avait un sens plus général et pouvait exprimer toute
poésie susceptible d’être chantée. Il était pris également pour
désigner un poème. Son nom vient évidemment du latin _cantare_.
Certains auteurs prétendent qu’il fut introduit dans le Provençal par
le Troubadour _Giraud de Borneil_, et qu’avant lui toutes sortes de
poésies étaient comprises sous le titre général de vers.
LE SON
Le son désigne une chanson plus légère, plus suave. Les Troubadours, en
inventant cette désignation, n’ont voulu retenir de la chanson que la
partie harmonieuse. C’est ainsi que nous avons maintenant la romance
sans paroles.
LE SONNET
Le sonnet est une poésie légère, un diminutif charmant introduit par
les Troubadours dans leur grammaire lyrique, pour exprimer leur pensée
sous une forme aussi laconique qu’élégante. Il se compose de quatorze
vers distribués en deux quatrains, sur deux rimes seulement, et en
deux tercets. Le sonnet, d’origine provençale, fut, comme la plupart
des œuvres des Troubadours, accueilli et cultivé en Italie, où nos
poètes méridionaux avaient dû se réfugier après la Croisade contre les
Albigeois. Il ne revint à la mode en France qu’après le retour de nos
compatriotes, qui le répandirent et le firent adopter par les poètes
français.
Celui que nous donnons ci-après est extrait des œuvres de LOUIS BELAUD,
poète provençal, né à Grasse. L’édition de ses œuvres, que nous avons
sous les yeux, est celle de Marseille, 1595, in-8º. Le style est clair,
facile, et se rapproche tellement du Provençal de nos jours que la
traduction en devient superflue.
SONNET SUR UNE SORTIE DE PRISON
Despuis que quatre peds sont dévenguts à doux,
Et que reson a pres plasso dins ma cervello,
Et lou mascl’ay sauput destriar de la femello
Et coignoisse lou vin aigre d’intrer lou doux.
Despuis n’ay j’amais vis un cas tant rigouroux,
De veir eun froumajon sourtent de la feicello
S’y vendre may cent fès qu’un quintau de canello
Et si per lou tenir fau mai de trente jours.
A la villo das Baux per uno flurinado
Avez de fromajons uno pleno faudado
Que coumo sucre fin foundon au gargasson
Mais sec dedins Paris ellous lou fan de ciero
Et davan qu’en sourtir un de la froumagiero
Poudes ben escoular la bourso et lon bourson.
LE PLANH OU COMPLAINTE
Le planh était une longue et triste chanson dans laquelle le Troubadour
déplorait la perte douloureuse d’une amante, d’un bienfaiteur ou
d’une bataille. Cette poésie répond à la complainte de nos jours, que
chantent sur les places publiques des artistes ambulants. On cite comme
des modèles du genre les planhs de _Gaucelm Faydit_ sur la mort du
roi _Richard_, de _Bertrand de Born_ sur celle du prince anglais, son
ami; ceux de _Cigala_, sur la perte de sa bien-aimée, _Berlanda_. Le
planh est composé de vers de dix ou douze syllabes et coupé en strophes
égales.
Exemple:
De totz[69] caitins sm’ien aisselh que plus
Ai gran dolor-é suefre gran turmen;
Por qu’ieu volgra murir! E fora ne gen
Qui m’aneizes, pois tan sui asperdutz,
Que viures m’es marrimeus et esglais,
Pus Morta es ma dona n’Azalaïs.
Gren sofrir fai l’ira ni’l dol’ni l dan.
Mortz trahiritz!... Be vos puese en ver dire
Que non pognetz el mon melhor amire, etc., etc.
(_Pons de Capdeuil._)
LA COBLA
La cobla ou couplet désignait, comme aujourd’hui, un ensemble de vers
rimés, mesurés et groupés d’une façon régulière et se reproduisant
ensuite dans le même ordre un certain nombre de fois.
Exemple:
Aissi[70] cum es bella eil de qui chan,
E belhs son nom, sa terra et son castelh,
E belhs siegs dig, sieg fag e siey semblan,
Vuelh _mas coblas_ movon totas en belh.
(_Guill. de Saint-Didier._)
LA TENSON
La tenson était une pièce de vers, ou scène dramatique, dans laquelle
les interlocuteurs défendaient tour à tour, par couplets de même mesure
et en rimes semblables, des opinions contradictoires sur la question
à discuter. Ce qui donnait à la tenson un certain intérêt, c’était de
voir un poète attaqué relever le gant de la discussion et improviser sa
réponse en vers. Le juge du combat décernait une couronne au vainqueur.
Ces jeux poétiques étaient assez répandus, et on ne peut s’empêcher
d’admirer la richesse et la fécondité de la langue Provençale qui
fournissait pour ainsi dire soudainement les plus gracieuses ressources
pour le développement d’une idée. Cependant la tenson n’était pas
toujours improvisée, nombre de poètes la composaient d’avance, se
préparant ainsi à eux-mêmes d’ingénieuses réponses où ils faisaient
montre de leur savoir et de leur esprit. Il arrivait même quelquefois
qu’un Troubadour érudit composait une tenson en plusieurs langues; en
voici un exemple:
TENSON DE RAMBAUD DE VAQUEIRAS, ENTRE LUI ET UNE DAME GÉNOISE[71]
RAMBAUD
Donna[72], tan vos ai pregada,
Sinz platz qu’amas mi voillatz;
Qu’en sui vostr’ endomniatz,
Quar es pros et enseignada
E totz los pretz austreiatz
Per que sur plai vostr’ amistatz,
Quar es en totz faitz corteza,
S’es mos cors en vos fermatz
Plus qu’en nulla Genoesa,
Per qu’er merse si m’amatz;
E pois serai meils pagatz,
Que s’ara mia’ la cintatz
Ab l’aver qu’es ajostatz
Dels Genoes.
LA DAME
Juiar, vos no se corteso
Que sue chardei ai de chò
Que niente non faro.
Auce fosse vos a peso
Vostri’ amia non sero,
Certa ja v’es carnero,
Provençal mal aqurado;
Tal enoio vos dirò,
Sozo, mazo, escalvado,
Ni ja voi non amarò,
Qu’ech un bello mariò
Que voi no se ben lo sò,
Andai via, frar’, en tempo.
Meillerado, etc., etc....
On voit par la réponse de la dame génoise que Rambaud fut peu écouté
et assez malmené. Si c’est là un fait historique relatif à sa vie
aventurière et amoureuse, il faut avouer que ce Troubadour, qui n’a
pas craint de consigner sur ses tablettes cette mésaventure galante,
était d’une véracité peu commune, puisqu’il ne s’en départait pas même
quant aux circonstances de sa vie privée qui auraient pu blesser son
amour-propre.
LE SIRVENTE
Le sirvente était une pièce satirique dans laquelle les Troubadours
critiquaient les vices des hommes et des choses de leur temps. C’est
en étudiant les sirventes des XIIe, XIIIe, XIVe siècles que l’on peut
se faire l’idée la plus exacte de l’histoire de cette époque. Le
plus célèbre parmi les Troubadours qui ont abordé ce genre est, sans
contredit, _Pierre Cardinal_, surnommé le roi du Sirvente, le Juvénal
du moyen âge français. Aucun ne mania le sarcasme, ne poursuivit le
vice avec une verve plus implacable. Sa vie, qui fut très longue, ne
fut qu’un combat sans trêve contre les méchants. Hardi et courageux,
il n’épargne personne; il attaque également le clergé, la noblesse,
les grands comme le peuple. Inutile d’ajouter que ses ennemis étaient
nombreux et qu’il fut persécuté, chassé, emprisonné, sans être dompté.
C’est sans doute dans un jour de colère qu’il composa le sirvente
suivant, qui peut servir d’exemple:
AYSSI COMENSA LA GESTA DE FRA P. CARDINAL
Cilz motz homes fan vers,
Jeu voly esser divers,
Que vuelh far una versa:
Lo mou es tant revers
Que fa del drech evers.
To cant veg es gorbilh.
Que lo payre ven lo filh.
Et l’un l’autre devora;
Lo plus gros blat es milh,
Lo camel es conilh.
Lo mon dins e defora
Es plus amar que thora.
Lo papa veg falhir,
Car vol ric enriquesir.
E’ls paubres no vol veyre;
Lo aver vol reculhir,
E fay se gent servir;
En draps dauratz vol seyre,
E a’ls bos mercadiers
Que dona per deniers
Aves quatz eymanada;
Tramet nos ranatiers,
Quistous amr lors letriers
Que dono perdo per blada,
Que fan poiezada.
Los cardenals oudratz
Estan apparelhatz
Tota la nuogé l dia
Per tost fan i mercat:
Si voletz avescat,
A voletz abadia.
Si lor datz gran aver
Els vos faran aver
Capel vermelh o crossa.
Am fort pauc de saber,
A tort o a dever,
Vos auretz renda grossa.
May y pauc dar no y noza.
Dels avesques m’es bel,
Car escorjon la pel
Als cappelas q au renda;
Els vendo lor sagel,
En i pauc de cartel,
Dieu sap sey cal emeda
E fau trop may de mal
Que a un menestayral
Fan per deniers tonsura;
Tot es mal cominal
A la cort temporal,
Que y pert sa drechura
E la glieyza ne pejura!
Ades seran trop may
Clergues, pestres, so say,
Que no so Coayrailha;
Caseus son por decay,
Ben so letratz, so say,
Ja dire no m’o calha;
Casus son defalhens,
Que vendo sagramens
Et may q may las messas;
Caut coffesso las gens
Laygos, non malmerens,
Donou lor graus destressas,
Non pas a preveyressas[73].
LA PASTOURELLE
La pastourelle, appelée aussi _Vaqueyras_ (vachère), était une poésie
pastorale dialoguée entre un Troubadour et une bergère. Les plus
remarquables ont été composées par Giraud Riquier, Jean Estève, de
Béziers, et Poulet, de Marseille.
Voici, comme exemple, une pastourelle de _Jean Estève_, qui date de
1283:
El dous temps quan la flor s’espan.
Sus’el Verjan ab la verdor.
M’anava totz sols delechan.
Del joi pessan que m ven d’amor
En un deves anhels garan
Ien vi donan ab sur pastor
Gaia pastorella,
Covinent e bella,
Que vesti gonella
D’un drat velat belh,
E’l pastorelh.
Pres d’elh me mis en loc rescos,
Que nult de dos no m pose vezer,
E’l pastora moc sos razos
Cum gai’e pros; e dis: per ver.
Gui mon paire m vol dar espos
Vielh, raïnos, e ric d’aver.
--Mal’er La Chanzida,
Dis Gui, sius marida,
N’a Flors, ans oblida
Selh que per marit
Avotz chauzit.
--En Gui, mos cor vos es volvenz,
Quar praupamens vos vei estar,
--Na Flors paupre jov’es manens,
Quau vin jouzens, pus ses duptar
Que’l vielh ric qu’es tot l’an dolens;
Qu’aur ni argens nol pot joi dar.
--En Gui, que queus aia
Dig, amor veraia
Vos port, nous desplaia;
Que fin cor verai
Amies, vos, ai.
Del loc don los agui scotatz
Vengui empatz tro alho ses brui,
Coizan los trobiei abrossatz,
D’amor nafratz, joi entr’amdui
Saludici los, mos ver sapchatz
Que saludatz per elhss no fui;
E’l pastora blonda
Dis non janziouda:
«Senher, Diens cafouda
«Qui joc jouziou
«Tolh al bel blon.»
--Na Flors, per queus desplatz de mi
Mas quez a’n gui quar aissé so?
--Senher, vos nostres noms cossi
Sabetz aissi? ans me sap bo,
--Na Flors, tan pres era d’aissi
Que’ls noms auzi e la tenso.
Senher noi fo facha
Falor ni attracha.
--Toza, gui s’en Gacha
De ben fai atrag
Qu’a tos temps fag.
Ma razo retracha,
Ses tota empacha
Parti m de lur pocha.
Non lur fi empog;
Pas m retrag.
En Guillem n facha
De lodeva gacha
De valor autracha,
Per qu’ieu s’onor gach,
Bel rai, be fach[74].»
LA SIXTINE
En poésie, la sixtine, même au temps des Troubadours, passait pour la
pièce la plus difficile à composer. Arnaud Daniel, qui, dit-on, inventa
ce genre, n’en a laissé que de bien mauvais échantillons. Il ne pouvait
en être autrement, en présence des difficultés accumulées comme à
plaisir pour le rendre à peu près impossible. La pièce se composait de
six couplets de six vers ne rimant pas entre eux. Les bouts rimés du
premier couplet étaient répétés à la fin de tous les couplets suivants
dans un ordre régulier. Ceux du second couplet se composaient de ceux
du premier, en prenant alternativement le dernier, puis le premier et
successivement, de bas en haut et de haut en bas, jusqu’à ce que toutes
les rimes fussent employées. On se servait encore du même procédé pour
chaque couplet suivant qui se combinait d’une manière semblable avec
le couplet précédent. Enfin, la pièce se terminait par un envoi dans
lequel tous ces bouts rimés se trouvaient répétés. On conçoit qu’un
pareil genre de composition ait découragé les poètes, et qu’on l’ait
abandonné.
LE DESCORD
Ce mot, qui signifie discordance, fut appliqué aux pièces irrégulières,
c’est-à-dire qui n’avaient pas des rimes semblables, un même nombre de
vers par strophe ou par couplet et une mesure égale. Inventé par Garins
d’Apchier, ce genre fut peu employé.
L’AUBADE ET LA SÉRÉNADE
L’_Alba_, ou aubade, était un chant d’amour exprimant le plaisir d’une
heureuse nuit et le désespoir de l’approche du jour.
Dans la sérénade, ou _séréna_, le poète gémissait sur la trop courte
journée qui finissait, obligé qu’il était de quitter son amie. La
mandore en sautoir, c’était à la brune que le Troubadour venait chanter
de tendres romances sous le balcon de quelque châtelaine adorée.
BALLADE.--DANSE.--RONDE.
La ballade était une sorte de chanson avec couplets et refrain, mais en
vers plus courts, d’un rythme plus rapide. Le sujet était puisé dans
une anecdote tenant du merveilleux. La danse et la ronde étaient plus
particulièrement consacrées à embellir et animer les fêtes, où elles
formaient intermède; pendant que le Troubadour chantait, l’assistance
dansait.
ÉPITRE.--CONTE.--NOUVELLE.
L’épître était une sorte de lettre poétique qui se déclamait. Le sujet
était ordinairement de respectueuses supplications adressées à un grand
seigneur, des témoignages de reconnaissance ou des remerciements pour
des services rendus. Le conte et la nouvelle rentrent dans la classe
des romans, dont ils ne sont que des diminutifs.
A ces différents genres de poésie, on peut ajouter certaines petites
pièces qui prenaient des titres particuliers se rapportant aux sujets
traités.
Ainsi l’_Escondig_ était une chanson dans laquelle un amant demandait
grâce à sa maîtresse;
Le _Comjat_, une pièce d’adieu;
Le _Devinalh_, une sorte d’énigme, de jeu de mots;
La _Preziconza_, un sermon en vers;
L’_Estampida_, une chanson à mettre sur un air connu;
Le _Torney_ ou _Garlambey_ (tournoi-joute), un chant destiné à
célébrer une fête où un chevalier s’était illustré;
Le _Carros_ (chariot), un chant allégorique, où le poète employait
des termes guerriers pour glorifier sa maîtresse, qu’il comparait à
une forteresse assiégée par la jalousie et la méchanceté des autres
femmes;
Enfin, la _Retroensa_, une pièce à refrain composée de cinq couplets
tous à rimes différentes.
NOTES
[67] TRADUCTION.--Rossignol, va trouver dans sa maison la beauté que
j’adore, raconte-lui mes émotions et qu’elle te raconte les siennes.
Qu’elle te charge de me dire qu’elle ne m’oublie pas. Ne te laisse
pas retenir. Reviens à moi, bien vite, pour me rapporter ce que tu
auras entendu, car je n’ai personne au monde, ni parents, ni amis,
dont je souhaite autant d’avoir des nouvelles.
Or, il est parti, l’oiseau joli, il va gaiement, s’informant partout
jusqu’à ce qu’il trouve ma belle.
[68] TRADUCTION.--Il ne se rebutera jamais des maux de l’amour,
puisqu’il a si bien réparé ceux qu’il avait soufferts par sa folie et
qu’il a su fléchir par ses prières une dame qui lui fit oublier tous
ses malheurs.--Il n’a plus songé qu’il y eût d’autre dame dans le
monde depuis le jour que l’amour le conduisit tout tremblant auprès
de celle dont les doux regards s’insinuèrent dans son cœur et en
effacèrent le souvenir de toutes les autres femmes, etc.
(Sainte-Palaye, manuscrit G. d’Urfé, 37.)
[69] TRADUCTION.--De tous les mortels, je suis bien le plus
malheureux et celui qui souffre davantage; aussi voudrais-je mourir!
et celui qui m’arracherait la vie me rendrait un grand service, etc.,
etc.
[70] TRADUCTION.--Comme celle que je chante est une belle personne,
que son nom, sa terre, son château sont beaux, que ses paroles, sa
conduite et ses manières le sont aussi, je veux faire en sorte que
mes couplets le deviennent.
[71] Rambaud s’exprime en Provençal et la dame en Génois.
[72] TRADUCTION.--Madame, je vous ai tant prié qu’il vous plût de
m’aimer; car je suis votre esclave. Vous êtes bonne, bien élevée et
remplie de vertus; aussi me suis-je attaché à vous plus qu’à nulle
autre Génoise. Ce sera charité de m’aimer, vous me ferez ainsi plus
riche que si l’on me donnait Gênes et tous les trésors qu’elle
renferme.
--Juif, nous n’avez aucune courtoisie de venir m’importuner pour
savoir ce que je veux faire. Non, jamais je ne serai votre amie,
dussé-je vous voir éternellement à mes pieds. Je t’étranglerais
plutôt, Provençal malappris; mon mari est plus beau que toi; passe
ton chemin et va chercher fortune ailleurs!...
[73] TRADUCTION.--Puisque beaucoup d’hommes font des vers,--je ne
veux pas être différent.--Et je veux faire une poésie.--Le monde est
si pervers--qu’il fait de l’endroit l’envers.--Tout ce que je vois
est en désordre.
--Le père vend le fils,--et ils se dévorent l’un l’autre;--le plus
gros blé est du millet;--le chameau est un lapin;--le monde au dedans
et au dehors--est plus amer que le fiel.
--Je vois le pape faillir,--car il est riche et veut encore
s’enrichir.--Il ne veut pas voir les pauvres,--il veut ramasser des
biens;--il se fait très bien servir;--il veut s’asseoir sur des tapis
dorés,--et il vend à des marchands,--pour quelques deniers,--les
évêchés et leurs ouailles.--Il nous envoie des usuriers,--qui,
quêtant de leurs chaires,--donnent le pardon pour du blé;--et ils en
ramassent de grands tas.