Comme nous l’avons déjà dit, le Latin, corrompu dans l’usage courant

par les dialectes des peuples envahisseurs, était resté la langue

privilégiée de l’Église, qui l’avait conservée dans ses formes les

plus pures. Par un étrange revirement d’esprit, encore difficile à

expliquer, ce rôle de protectrice du Latin, qui avait été une force

pour l’Église, fut à un moment, non seulement renié par elle, mais

blâmé en toutes circonstances. Ce fut en effet un pape qui, le premier,

tâcha d’expulser la langue Latine du refuge qu’elle avait trouvé dans

le clergé. Grégoire le Grand ne pouvait admettre qu’une langue dont

un peuple païen s’était servi pour implorer ses idoles fût également

employée par la religion chrétienne pour exprimer les louanges de Dieu.

Son mépris pour la grammaire latine le poussait à écrire ces paroles:

«Je n’évite point les barbarismes; je dédaigne d’observer le régime

des prépositions, etc., etc., parce que je regarde comme une chose

indigne de soumettre les paroles de l’oracle céleste aux règles de

_Donat_[56] et jamais aucun interprète de l’Écriture sainte ne les a

respectées.»

Ayant appris que _Didier_, évêque de Vienne, donnait des leçons de

l’art connu alors sous le nom de grammaire, cet illustre pontife lui en

fit une vive réprimande:

«Nous ne pouvons, écrivait-il, rappeler sans honte que votre

fraternité explique la grammaire à quelques personnes. C’est ce que

nous avons appris avec chagrin, et fortement blâmé... nous en avons

gémi. Non, la même bouche ne peut exprimer les louanges de Jupiter et

celles du Christ. Considérez combien, pour un prêtre, il est horrible

et criminel d’expliquer en public des livres dont un laïque pieux ne

devrait pas se permettre la lecture. Ne vous appliquez donc plus aux

passe-temps et aux lettres du siècle.»

Le dédain que ce pontife professait pour la littérature latine, exalté

encore par la haine du paganisme, le porta à faire rechercher et brûler

tous les exemplaires de _Tite-Live_ qu’il put découvrir. Il est

heureux pour la gloire des lettres qu’il ait pu en échapper à la colère

de ce vandale que l’Église a canonisé. Saint Antonin, commentant cette

action, la donne comme honorable pour la mémoire du pontife romain. Si

ce zèle par trop ardent peut être considéré comme l’erreur du siècle,

on ne s’explique pas bien le vœu de _Jean Hessels_, professeur à

Louvain, qui s’écrie à ce sujet: «Heureux, si Dieu envoyait beaucoup de

Grégoire!»

Le résultat de cette campagne menée contre le Latin fut que, sous le

pontificat de _Zacharie_, il se trouva tel prêtre qui ne le connaissait

pas assez pour exprimer convenablement la formule du sacrement du

baptême. Ce pape eut à prononcer sur la validité de ce sacrement

conféré en ces termes: «Ego te baptiso in nomine Patria et Filia et

Spiritus sancti.»

_Saint Boniface_, évêque de Mayence, avait ordonné de baptiser de

nouveau; le pape décida que le baptême était valable si les paroles

sacramentelles avaient été mal prononcées par ignorance de la langue et

non par esprit d’hérésie.

Corrompu par les dialectes des peuples barbares qui envahirent les

Gaules, renié par le chef de l’Église, délaissé par les princes et la

royauté, le Latin devait se fondre insensiblement dans une nouvelle

langue qui, tout en s’enrichissant de certains mots empruntés aux

idiomes étrangers, conservait cependant une marque originelle dont elle

tirait son nom: le Roman.

La langue Romane, connue dans le Nord de la France dès le VIIIe siècle

sous le nom de _lingua romana rustica_, avait emprunté aux idiomes

des peuples nouveaux venus de la Germanie un caractère de force et de

dureté dans les mots et les expressions que n’avait pas et ne pouvait

avoir le Provençal. La langue Romane du Midi éclose, sous un soleil

brillant, dans une atmosphère tiède et parfumée, tout imprégnée de la

poésie du Grec et du Latin, inspira les Troubadours, poliça les mœurs

et les usages, chanta les faits glorieux et créa les cours d’amour.

Elle fut l’expression la plus belle et la plus haute de la civilisation

de la Gaule latine. Cependant, quoique subissant moins que dans le

Midi l’influence du Latin, les Francs, en y mêlant leur dialecte,

formèrent un idiome intermédiaire, un autre Roman, qui se répandit

et s’épura peu à peu. Les écrits de cette époque qui sont parvenus

jusqu’à nous et qui émanent de personnalités marquantes dénotent le

soin avec lequel on l’enseignait et le propageait dans le royaume. On

cite _saint Mummolin_, évêque de Noyon, qui écrivait non seulement dans

la langue Théotisque, mais aussi dans la Romane; _saint Adalhard_,

abbé de Corbie, était dans le même cas. Enfin, en 813, un concile tenu

à Tours prescrivait aux évêques de ne pas composer leurs homélies en

Latin, et d’avoir soin de les traduire en «langue romane rustique et en

Théotisque».

On peut avoir une idée de ce qu’était le Roman du Nord sous le règne

de Charlemagne par un passage des litanies qui se chantaient alors au

diocèse de Soissons. Lorsque les prêtres invoquaient Dieu pour faire

descendre sa protection sur l’empereur, le peuple se joignait à eux et

répondait: _Tu lo juva_[57]. Ces trois mots suffisent pour montrer que,

si le latin dominait encore dans ce langage, il était déjà bien altéré.

Enfin, le document principal qui atteste l’emploi de la langue Romane

dans le Nord de la Gaule est la convention ou serment conclu entre

Charles le Chauve et Louis le Germanique, pour déjouer les vues

ambitieuses de leur frère Lothaire. Ils se rencontrèrent à Strasbourg,

et là jurèrent avec leurs soldats de rester fidèlement liés l’un à

l’autre. Afin que chacun d’eux fût entendu par les troupes de son

frère et que l’engagement eût ainsi un caractère plus grave et plus

sincère, Louis, le chef des Germains, prononça son serment en langue

Romane, et Charles, le chef des Gaulois, dit le sien en tudesque; quant

aux deux armées, chacune d’elles se servit de sa propre langue. Nous

donnons ci-après les deux textes, roman et français, de ces serments

célèbres[58], qui furent prononcés à Strasbourg en 842 et qui sont les

plus anciens monuments connus, non seulement du Français, mais aussi de

ses sœurs les autres langues néo-latines (Italien, Espagnol, Portugais).

SERMENT DE LOUIS LE GERMANIQUE[59]

_Pro deo amur et pro Kristian poblo et nostro commun salvament, d’ist

di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai-eo

cist meon fradre Karlo, et in adjudha et in cad Huna cosa, si cumo om

per dreit son fradre solvar dist in o quid il mi ultresi fazet; et

ab ludher nul plaid nunquam prindrai qui, meon vol, cist meon fradre

Karle in damno sit._

_Si Lodhwig sagrament quæ son fradre Karle jurat conservat, et Karlus

meo seudra de suo part, non lo stanit, si io retournar non l’int pois

ne io, ne seuls cui eo retournar int pois in nulla adjudha contra

Lodhwig nun li iver._

Dans cette forme primitive, la langue rustique du Nord de la

France--car c’était bien du Nord qu’étaient les troupes de Charles le

Chauve à l’assemblée de Strasbourg--ne différait pas beaucoup du Roman

provençal, parce que celui-ci était également à la première période de

son développement, et que ce fut seulement par la suite qu’il acquit

la pureté et la perfection grammaticale avec lesquelles il nous a été

transmis.

Cent ans après, c’est-à-dire environ vers le Xe siècle, le Roman du

Nord avait fait des progrès sensibles. On peut s’en faire une idée par

l’extrait que nous donnons ci-après d’une cantilène en l’honneur de

sainte Eulalie[60]. Certains mots et d’autres indices permettent d’y

voir avec quelque vraisemblance un premier pas vers la transformation

de la langue rustique en Français:

_Buena pulcella fut Eulalia[61],

Bel avret corps, bellezour anima,

Voldrent la veintre li Deo inimi,

Voldrent la faire diavle servir,

Elle n’ont eskoltet les mals conseillers._

Le plus ancien texte que l’on connaisse de la langue Romane du Nord,

après les deux que nous venons de citer, est celui des lois publiées

en 1069, pour les Anglais, par le duc de Normandie, _Guillaume le

Conquérant_. Elles commencent ainsi:

_Ces sount les leis et les custumes que le rei Williams grentot a tut

le puple de Engleterre après le conquest de la terre, iceles mesmes

que li reis Edward sun cosin tint devant lui. Co est à saveir: I.

Pais à saint yglise. De quel forfait que home ont fait en cels tens

e il pout venir a sainte yglyse, ont pais de vie et de membre, etc.,

etc._

Peu à peu, le Théotisque disparut du sol gaulois, et le Roman qui

s’était formé pour ainsi dire par l’usage du peuple prit possession de

la France neustrienne. Enfin, vers le XIe siècle, il devint la langue

nationale, et les troubadours survenant lui donnèrent une régularité de

forme, une pureté et une harmonie qui lui avaient manqué jusque-là.

DE L’INFLUENCE DE LA CHEVALERIE ET DES CROISADES SUR LE DÉVELOPPEMENT

DE LA LANGUE ROMANE

PÉRIODE DES TROUVÈRES ET DES TROUBADOURS

Une des causes qui contribuèrent le plus directement à la propagation

et au développement des dialectes romans, aussi bien comme langues

vulgaires qu’au point de vue littéraire, fut le rôle que joua la

Chevalerie dans la société à partir du Xe siècle. Dépouillés du

caractère barbare, plutôt brutal, qu’ils avaient eu jusqu’alors, les

chevaliers, à partir de cette époque, manifestèrent des idées et

des tendances d’un ordre plus élevé. Ils se firent les redresseurs

des torts de l’humanité, les protecteurs des faibles et surtout des

femmes. Sans nous arrêter aux récits fantastiques des poètes et des

chroniqueurs, il est hors de doute que c’est la Chevalerie qui a été

l’un des premiers instruments libérateurs de la condition du sexe

faible. Sous la royauté féodale, la femme avait constamment vécu sous

la dépendance de l’homme. Les Goths, les Lombards, les Francs, les

Germains et autres peuples du Nord, jaloux à l’excès de la chasteté

de leurs épouses, les tenaient dans une étroite sujétion. Mariées ou

non, les femmes vivaient dans un état de tutelle perpétuelle. Elles ne

sortirent de l’obscurité où elles avaient été retenues si longtemps

que lorsque la noblesse se fut séparée de la royauté. Elles exercèrent

alors leurs droits comme tutrices, et surent bientôt prendre dans la

société un rôle prépondérant, soit au foyer de famille, soit dans

les affaires civiles, et même sur le trône, dans la direction de la

politique du pays. Les faveurs les plus grandes qu’elles pouvaient

accorder furent regardées comme le juste prix de leur émancipation. Le

serment imposé aux Croisés, en mettant sur la même ligne Dieu et la

femme, consacrait à son profit un culte qui, disent les ménestrels, ne

le cédait en rien à celui de Dieu.

Cette élévation du sexe faible devait adoucir le caractère militaire

des chevaliers, qui, gagnés par la tendresse féminine, perdirent la

rudesse, la brutalité, l’âpreté qui les avaient caractérisés jusque-là.

Pour plaire, ils s’adonnèrent au culte de la musique et de la poésie;

la noblesse princière, se reposant des fatigues de la guerre, employa

ses loisirs à étudier et répandre la langue Romane, soit pour chanter

l’amour, soit pour célébrer les exploits guerriers des croisades, soit

enfin pour faire connaître les mœurs du clergé, pour qui la religion

n’était plus qu’un prétexte et l’Église un repaire d’intrigues. La

conduite des prélats était non seulement la violation flagrante de

tout principe de morale, mais elle attestait encore manifestement que

le christianisme, sous le masque de l’hypocrisie, n’était plus qu’un

simple rituel de cérémonies, un commerce, où l’on vendait fort cher

l’absolution de tous les crimes.

C’est au XIe siècle environ que l’on croit pouvoir fixer l’institution

du _Gai-Saber_ comme art. De même que les chevaliers, les Trouvères

dans le Nord, les Troubadours dans le Midi, s’inspirèrent dans leurs

actes comme dans leurs poésies des sentiments que reflétaient celles

qu’ils avaient choisies comme épouses ou comme maîtresses. La femme fut

une de leurs principales préoccupations. Ils chantaient sa grâce, sa

beauté et, en même temps que ses qualités physiques, ils ne manquèrent

pas de célébrer ses qualités morales.

Des sentiments si nobles, si élevés, ne pouvaient être exprimés que par

des mots choisis, des phrases appropriées; et c’est ainsi que, sous

l’inspiration poétique des Troubadours, la langue Romane s’épura, se

transforma, obéit à une orthographe et à des règles grammaticales qui

en fixèrent l’esprit. Cette transformation ne fut pas sans influence

sur notre belle langue Française, que ses qualités maîtresses,

l’harmonie et la clarté, devaient un jour faire préférer à toute autre,

comme instrument diplomatique.

Si, dans leurs poésies, les Troubadours chantaient la délicatesse et

la vivacité de l’amour, ils y exprimaient également leurs sensations

morales, leurs opinions politiques, leur enthousiasme pour les

personnages illustres qui exécutaient de grands exploits. Ils ne

craignaient pas non plus, dans leur juste et courageuse indignation

contre les erreurs et les fautes de leurs contemporains, si haut

placés fussent-ils, de fustiger par une ironie mordante et une satire

vengeresse tout ce qui n’était pas empreint d’idéal, de bonté et de

charité chrétienne.

Cette nouvelle littérature n’emprunta rien aux leçons et aux exemples

des anciens. Si les chefs-d’œuvre littéraires des Grecs et des Latins

n’étaient pas tout à fait inconnus des Troubadours, cependant, leur

goût n’était peut-être pas assez formé ni assez exercé pour les admirer

utilement et s’inspirer de leurs beautés classiques. Ils procédèrent,

pour ainsi dire, avec des moyens indépendants et distincts. Les formes

qu’ils employèrent, les couleurs étrangères ou locales dont ils les

revêtirent, l’esprit particulier où dominait la pensée religieuse dont

ils étaient animés, les mœurs chevaleresques, une politique spéciale,

les préjugés contemporains et comme une sorte d’idée nationale qui

commençait à germer en eux, donnèrent à leurs œuvres un cachet

d’originalité qu’on ne peut leur contester.

LES TROUVÈRES

[Illustration: Un Trouvère.]

Dans le Nord, l’enthousiasme que produisirent la Chevalerie et les

Croisades fit éclore les _Trouvères_. Si, comme on l’a constaté,

les œuvres de ces poètes manquent absolument d’art, du moins elles

rachètent ce défaut par une grande imagination et une tendance à ne

célébrer que les faits héroïques, la guerre, les aventures lointaines

et prodigieuses, les grands coups d’épée donnés ou reçus pour

l’honneur de sa foi et de sa dame. Bientôt devenus populaires, c’était

sur les places publiques, entourés par la foule, que les Trouvères

récitaient ou chantaient leurs vers en s’accompagnant de la mandore.

Lorsqu’un sujet traité par un poète plaisait au peuple, les autres

s’en emparaient et l’arrangeaient à leur goût. Il en résultait des

compositions interminables. La moyenne de certains romans de Chevalerie

devenus populaires atteignait trente mille vers. On cite comme exemple

d’une longueur sans pareille la fable de _Guillaume au Court-Nez_ (ou

Cornet), héros très aimé, qui se faisait gloire d’un coup de sabre par

lequel il avait perdu une partie du visage. Cette fable se divisait en

dix-huit parties et ne comptait pas moins de trois cent dix-sept mille

vers.

Le rythme ordinaire, pour les compositions chevaleresques, était le

vers de dix syllabes. La rime n’était marquée que par une sorte

d’assonance et, au lieu de plusieurs rimes s’entrelaçant gracieusement

de manière à flatter l’oreille comme dans les vers provençaux, les

Trouvères prolongeaient la même rime en raison du développement

consacré à une idée, fût-ce pendant cinquante vers; elle ne changeait

qu’avec le ton de l’accompagnement. De là une monotonie fatigante pour

tous autres que les fervents de ces sortes de poèmes. On ne peut nier

cependant que, dans quelques-uns, ne se trouvent çà et là quelques

belles scènes, des situations dramatiques et un sentiment profond. Dans

la chanson des _Lohérains_, de _Raoul de Cambrai_, l’ardeur belliqueuse

et l’âpreté féodale sont dépeintes avec une énergie surprenante. Les

grands romans chevaleresques des XIe et XIIe siècles sont généralement

sans noms d’auteurs, probablement parce que, devenus populaires, ils

appartenaient à tout le monde. Il en est d’autres, au contraire, dont

l’origine est certaine; on peut citer: _le Brut d’Angleterre_ et _le

Rou_, de _Wistace_; _l’Alexandre_, de _Lambert_ et d’_Alexandre de

Bernay_[62]; _le Chevalier au cygne_, de _Renaud_ et _Gander_; _Gérard

de Nevers_, par _Gibert de Montreuil_; _Garin de Lohérain_, par _Jehan

de Flagy_; _le Roman de la Rose_, par _Guillaume de Lorris_ et _Jehan

de Meung_, dit _Clopinel_.

Les Trouvères ont aussi laissé quelques poésies lyriques, telles que

_lais_, _virelais_ et _ballades_, mais leurs œuvres les plus nombreuses

et les plus importantes sont les fabliaux et les romans historiques.

Dans ces derniers, il ne faudrait pas prendre le titre à la lettre, car

on a, la plupart du temps, travesti les faits à tel point que l’on ne

peut en tirer aucun document pour l’histoire et qu’ils ne présentent

plus de vraisemblance historique que dans les noms des principaux

personnages. On y trouve cependant une peinture des mœurs, non pas du

temps où la scène est placée, mais de l’époque où elle fut écrite, soit

des XIIe et XIIIe siècles.

De toutes ces compositions, il en est une qui prime toutes les autres,

aussi bien par l’ancienneté que par la beauté du sujet et le mérite

du poème: c’est _la Chanson de Roland_ ou _Chanson de Roncevaux_, de

_Théroulde_, modèle du genre héroïque. Elle est parvenue jusqu’à nous

comme la plus haute expression du génie littéraire de cette époque,

et les belles traductions de Vitet, de Génin et de Bouchor, que l’on

trouve dans tous les recueils d’histoire et de littérature romane, sont

bien faites pour en mettre la valeur en relief. L’Angleterre, l’Italie,

l’Espagne et l’Allemagne s’inspirèrent non seulement de _la Chanson de

Roland_, mais aussi des poésies légères du XIIe siècle, pour célébrer

leur gloire et les événements les plus importants de leur histoire,

pour louer les charmes des nobles dames et chanter les louanges des

princes. Hommage aussi spontané qu’éclatant rendu au génie poétique de

la France féodale.

LES TROUBADOURS

Dans les provinces méridionales de la France, la langue Romane avait

assez fait de progrès pour que son influence se fût exercée dans

le Nord avant la première Croisade. Dès cette époque, des poètes

s’essayaient dans le genre lyrique, sans attacher toutefois une grande

importance à leurs œuvres.

D’autre part, Millin[63] cite un acte de 1040, intitulé: _Hommage à

Rajambaud, archevêque d’Arles_. _Une charte en faveur de Raymond,

évêque de Nice_, datée de 1075, est reproduite par Raynouard[64].

Enfin, le poème sur _la Translation du corps de saint Trophime,

apôtre d’Arles_, attribué à _Pierre Agard_, en 1152, forme, avec les

ouvrages précédents, un ensemble de documents qui prouveraient, non

seulement que la langue Romane s’est formée en Provence et qu’elle ne

s’est répandue que par la suite dans le Nord, mais encore que cette

province, avant toute autre, donna naissance à des poètes. On a cité à

tort, à notre avis, _Guillaume IX_, comte de Poitiers, comme ayant été

le premier Troubadour. Un mot à ce sujet nous paraît nécessaire pour

expliquer cette méprise. Le genre lyrique, frivole et badin, auquel se

livraient les Troubadours provençaux n’avait produit que des œuvres

légères que la mémoire des contemporains pouvait conserver comme de

joyeux délassements, mais qui n’avaient pas assez d’importance pour

être jugées dignes d’une transcription. D’ailleurs, il est probable que

beaucoup de ceux qui chantaient ne savaient pas écrire. Il n’y a donc

rien d’invraisemblable à admettre que ce fut seulement vers l’époque

où le thème héroïque, digne de l’histoire, devint populaire, que l’on

commença à recueillir les inspirations des poètes, surtout des princes

poètes, dont les chapelains étaient les secrétaires désignés.

Ce fut le cas de Guillaume de Poitiers, dont les œuvres purent être

conservées grâce à ce procédé. D’ailleurs, si l’on compare ses poésies

avec la langue Romane de l’an 1060 à 1125, on constate un progrès tel

qu’il a bien pu faire dire du comte de Poitiers qu’il était le premier

Troubadour de cette époque.

En parcourant l’histoire de ces poètes, on remarque que ceux dont

les productions sont les plus estimées furent généralement de braves

soldats et de vaillants chevaliers[65]. C’est une nouvelle preuve

que l’éducation donnée à la jeunesse féodale, en la rapprochant de

la femme et exaltant son enthousiasme pour toutes les nobles causes,

avait puissamment agi sur ses facultés intellectuelles; elle savait

trouver dans ses heures de loisir une distraction aussi digne de son

rang que de l’esprit français. Ces progrès dans notre littérature

furent relativement rapides pendant un siècle environ. L’étonnement que

l’on pourrait éprouver à voir des hommes jeunes, dont l’instruction

était probablement peu développée, faire des vers et composer même des

romans d’une certaine importance, est mitigé par la médiocre valeur de

ces premières poésies. Simples et naïves dans le fond, plus ou moins

incorrectes dans la forme, elles donnent bien l’impression d’un début

et d’une période de transformation de la langue. Les conseils d’un ami,

la lecture de quelques chansons manuscrites apprises plus ou moins

bien, les règles de la poésie provençale peu déterminées encore, une

grammaire rudimentaire, tels furent les faibles éléments qui servirent

aux premiers Troubadours pour esquisser les poésies du Xe siècle. On ne

peut nier les difficultés auxquelles ils se heurtèrent tout d’abord et

l’effort qu’ils durent faire pour _trouver_[66] des vers nouveaux tant

dans la forme que dans l’idée. Ce qui faisait dire à _Pierre Cardinal_:

Un escribot farai, quez er mot maitatz

De mots _novels_ et d’art et de divinitatz.

En effet, nous voyons les Troubadours arriver peu à peu à donner à

leurs œuvres une harmonie inconnue jusqu’alors. Leur style se colore

de nuances légères, de mots pittoresques, d’images saisissantes.

D’un idiome bâtard ils parviennent à tirer, dans un espace de temps

relativement court, une langue nouvelle, riche, correcte et que

l’ensemble de ces qualités finit par rendre nationale.

La caractéristique de la poésie chevaleresque au moyen âge fut la

foi: foi en l’amour, en la gloire, en la religion. Cette foi était

vive, ardente, enthousiaste; elle s’accusait avec force dans toutes

ses actions comme dans tous les écrits. Si l’esprit n’apparaît pas

toujours, du moins le cœur bat, et on le sent palpiter dans les œuvres

des Troubadours. Les Croisades, dans le Midi comme dans le Nord, eurent

une influence puissante sur la littérature. En même temps qu’ils

s’armaient, les chevaliers prenaient la plume et écrivaient non plus

des stances à l’amour et de tendres romances, comme ils en composaient

jadis pour les nobles dames, dans la molle oisiveté des châteaux, mais

des poésies énergiques, violentes, imagées, empreintes de la sainte

exaltation qui les animait. Les princes devinrent les protecteurs des

Troubadours, leur ouvrirent leur cour et leurs demeures seigneuriales,

les comblant de présents, de richesses et d’honneurs; en retour,

ceux-ci leur donnèrent place dans leurs chants. Les châtelaines,

sensibles à ces flatteries, les encourageaient et attendaient

agréablement dans leur société le retour des héros de la Croisade.

On cite à ce sujet une tenson de _Folquet de Romans_, qui demande à

_Blacas_, pourtant bon chevalier, s’il partira pour la terre sainte.

Celui-ci répond en riant qu’il aime, qu’il est aimé de la comtesse de

Provence et qu’il veut demeurer auprès d’elle:

Je ferai ma pénitence

Entre mer et Durance

Auprès de son manoir.

[Illustration: Scène de Troubadours.]

La Provence: Usages, coutumes, idiomes depuis les origines; le Félibrige et son action sur la langue provençale, avec une grammaire provençale abrégée · 第 12 / 21 段