linguistes sont d’accord pour trouver dans ces idiomes différents des
rapports, des affinités, des analogies, marques d’une commune origine.
Partant de ce principe, on est amené à croire qu’ils ne sont que des
empreintes inégales d’un même type. De cette source seraient nés des
dialectes qu’on peut réunir dans un même groupe et rattacher plus ou
moins étroitement à une langue mère, qui, pour avoir cessé d’être
vulgaire, n’en a pas moins laissé des traces ineffaçables de son
ancienne existence et de sa domination.
Avant la conquête romaine, les habitants des Gaules parlaient
différents dialectes issus d’une même langue, que l’on est convenu
d’appeler celtique.
Dans la Provence, dont les premiers habitants n’étaient pas celtes,
mais liguriens, on parlait un langage absolument différent de celui de
la Gaule proprement dite. Vouloir déterminer ce langage d’une façon
exacte serait peut-être téméraire. Cependant notre provençal actuel
nous en a conservé quelques vestiges qui ont pu servir en partie, avec
le grec et le latin, à former notre langue.
Pas plus que les Gaulois, les Liguriens n’écrivaient; leur langage,
lorsque les Phocéens s’établirent à Marseille, s’altéra peu à peu, par
les emprunts faits à la langue grecque, qui devint rapidement, par
le fait des transactions commerciales, la langue parlée dans toute
la Provence. Puis le latin survint, imposé comme une loi à tous les
peuples vaincus, et il ne resta des anciens idiomes que quelques mots
ou rudiments qui formaient des barbarismes dans le latin des provinces.
Après la chute de l’Empire Romain, le latin résista à l’invasion des
Barbares, parce que l’Église se l’était approprié et le propageait
partout avec l’Évangile. Il n’en est pas moins vrai, cependant, que
le passage des Goths, des Francs, des Lombards et des Espagnols, qui
introduisirent en Provence des mots et des locutions à eux propres,
amena l’altération graduelle du latin. Il revêtit des formes nouvelles,
lesquelles, fixées par des règles et soumises à un système grammatical
parfaitement coordonné, donnèrent naissance à une langue que l’on
appela le _Roman_ et qui fut commune à toutes les nations soumises à
Charlemagne.
Elle eut ses poètes, ses orateurs, ses grammairiens et domina dans
toute l’Europe occidentale pendant plusieurs siècles. D’elle sortirent
ensuite les langues modernes, qui prirent des caractères différents
à mesure que les événements politiques séparèrent les nations, qui
devinrent indépendantes les unes des autres.
Les principales langues ainsi formées dans l’Europe latine furent:
l’_Italien_, l’_Espagnol_, le _Portugais_, le _Provençal_ et le
_Français_.
D’après cet exposé, l’ordre chronologique des langues parlées dans le
Sud-Est de la France peut se résumer ainsi:
Langue Ligurienne;
Langue Grecque;
Langue Latine;
Langues Barbares;
Langue Romane;
Langue Provençale;
Et, enfin, langue Française[46].
LANGUE LIGURIENNE
Loin de nous la prétention de rechercher quelle était la langue
parlée par Les Liguriens, que nous savons avoir été les plus anciens
habitants de la Provence. Tout ce que l’on peut présumer, c’est que
cette langue devait avoir quelque affinité avec le Celtique en usage
chez les peuples de la Gaule. Du Celtique, que reste-t-il aujourd’hui?
Les vocabulaires où l’on a rassemblé les mots prétendus celtiques,
les commentaires qui les accompagnent ne sont que des recueils des
divers idiomes vulgaires usités dans les provinces de la France. Il
paraît à peu près impossible d’y trouver des éléments sérieux pour une
reconstitution de l’ancienne langue Celtique. Si une autorité pouvait
être invoquée en pareille matière, on citerait Adelung[47], qui admit
comme celtiques les mots n’appartenant ni au Saxon ou Germanique ni
au Latin. Cependant, il convient que le Celtique a fourni quantité de
racines au Latin et même au Grec. Il pense également que l’Irlandais et
le Gaëlic (dont le Bas-Breton est un dialecte) ont seuls pu conserver
quelque parenté avec l’ancien Celtique.
Ces conjectures sont admissibles et nous amènent à croire que le
Ligurien différait du Celtique, parce que nous retrouvons dans notre
Provençal quantité de mots qui ne se trouvent point dans les idiomes
des autres provinces, pas plus que dans l’Irlandais et le Gaëlic. Ces
mots n’ont donc pu être transmis au Provençal que par le Ligurien.
Ce qui nous confirme dans cette opinion, c’est que nous retrouvons
ces mêmes mots, avec quelques légères altérations, dans le Génois
et le langage parlé sur le parcours de la rivière de Gênes, pays
qu’habitaient les Liguriens.
Notre conclusion est que le Provençal a eu le Ligurien comme langue
mère. A l’appui de cette opinion, nous donnons ci-après un petit
vocabulaire de mots liguriens encore usités de nos jours dans notre
Provençal et considérés comme les plus sûrement dérivés de cette
langue[48].
VOCABULAIRE DES MOTS LIGURIENS RESTÉS DANS LE PROVENÇAL
PROVENÇAL FRANÇAIS
A
Abrar. Allumer.
Acoulo. Arc-boutant.
Agacin. Cor.
Agast. Érable.
Alan. Hâbleur.
Aléouge. Allège.
Aouffo. Sparterie.
Apen. Fondation d’un mur.
Arno. Teigne.
Atue. Bois résineux.
Avenq. Gouffre.
B
Baccou. Soufflet.
Bachas. Flaque d’eau.
Badar. Bâiller.
Bajano. Légumes en salade.
Balouiro. Guêtres de feutre.
Baou. Escarpement.
Baoumo. Grotte.
Begno. Echelette d’un bât.
Biou. Bucin.
Bled. Mèche.
Bourneou. Tuyau.
Bresco. Rayon de miel.
Bruc. Ruche.
C
Cacheio. Fromage mou.
Cachoflo. Artichaut.
Calaman. Poutre.
Calous. Trognon de chou.
Cons. Étage.
D
Dai. Faux.
Damen (tenir). Guetter.
Darbou. Mulot.
Drayo. Sentier.
E
Ego. Haras.
Eissado. Houe.
Escaboua. Troupeau de chèvres.
Escandaou. Mesure pour l’huile.
Esqueirié. Pente pierreuse.
F
Faoudo. Giron.
Faouvi. Sumac.
Fedo. Brebis.
G
Gaoubi. Adresse.
Gaougno. Ouïe des poissons.
Gaveou. Sarment.
Greou. Cœur de laitue.
Grupi. Crèche.
H
Heli. Lis.
Houasco. Hoche, Entaille.
I
Indé. Vase de cuivre.
Indés. Trépied pour le pot-au-feu.
J
Jabou (â). A foison.
Jaino. Poutre, Solive.
Jarro. Cruche.
L
Laouvo. Dalle de pierre.
Lazagno. Pâte de ménage.
M
Magaou. Pioche.
Magnin. Chaudronnier ambulant.
Maloun. Brique.
Mareto. Besace.
Margaou. Pâturin annuel (pluriel).
Mas. Ferme.
Mastro. Pétrin.
Mavoun. Haricots gourmands.
Megi. Médecin.
Menoun. Bouc.
Messugo. Ciste.
Morven. Genévrier.
N
Nasquo. Inule visqueuse (pl.).
Niero. Puce.
O
Oc. Oui.
Oouruou. Maquereau.
Ourami. Faucille.
P
Pantai. Rêve.
Pechier. Cruche (petite).
Peiroou. Chaudron.
Poutargo. Caviar.
R
Rabas. Blaireau.
Raï. Troupeau de porcs.
Roumias. Ronce.
Ruelo. Coquelicot.
S
Sartan. Poêle à frire.
Siagno. Massette d’eau.
Sivado. Avoine.
Seioun. Pot à lait.
T
Tap. Bouchon.
Tanquo. Barre.
Tapet. Genre d’escargot.
Tarnaou. 1/8 d’once.
Tesouiros. Ciseaux.
Tigno. Engelure.
Toouteno. Calmar.
Touaro. Chenille.
Toupin. Pot à feu.
Trufar (se). Se moquer.
Trui. Aire pour les raisins.
Tuy. If.
V
Vabre. Ruisseau.
Vano. Couverture.
Vesou. Voir venir.
Vibre. Castor.
Vichou. Roitelet.
Nous avons voulu seulement, dans une recherche aussi obscure que celle
des mots ou des expressions de l’antique langue ligurienne, indiquer
les analogies existant entre le Provençal actuel et la langue des
premiers habitants de la Gaule cisalpine. Une démonstration plus
étendue, un vocabulaire plus complet pourraient faire l’objet d’un
ouvrage spécial, mais ne rentrent pas dans le cadre de celui-ci.
Dans le rapide exposé que nous donnons ci-dessus, on a dû remarquer que
les mots provençaux qui sont probablement dérivés du Ligurien sont:
1º Des noms géographiques, tels que: _Gour_, lac; _Bachas_, mare;
_Baou_, escarpement, d’où viennent _Baoumo_, grotte, et _Baouco_,
nom générique donné aux graminées et aux herbes qui croissent sur
les rochers et sur les bords des sentiers; _Coumbo_, vallon, creux;
_Craou_, plaine caillouteuse; _Drayoou_, sentier; _Esqueirié_, pente
pierreuse; _Lubac_, côté d’une montagne exposé au nord; etc...;
2º Des noms de divers végétaux et animaux indigènes; tels sont:
_Agast_, érable; _Arno_, teigne; _Darbou_, mulot; _Faouvi_, sumac,
etc...;
3º Des termes relatifs à la vie pastorale, qui était celle des anciens
Liguriens, comme, par exemple, _Tapi_ ou _Tapio_, hutte; _Escaboua_,
troupeau de chèvres; _Ménoun_, bouc; _Raï_, troupeau de cochons;
_Cambis_, collier pour suspendre les sonnettes du bétail, etc...;
4º Quelques termes d’agriculture comme: _Eyssarry_ et _Eyssarryen_,
paniers pour mettre sur les bêtes de somme, ou bât; _Daï_ ou _Dayo_,
faux; _Magaou_, pioche; _Mas_, ferme; _Ourami_, faucille, etc...;
5º Enfin, des mots divers qui, par suite de circonstances particulières
ou d’une longue habitude, ont résisté à l’invasion des langues
étrangères. Ces mots sont encore assez nombreux et présentent des
marques d’origine qui ne permettent pas de les confondre avec ceux qui
ont été transmis au Provençal par le Grec, le Latin et les langues
gothiques.
Une étude approfondie de ce qui reste du Ligurien pourrait conduire
à attribuer aux racines de cette langue une certaine parenté avec
les langues sémitiques. Mais, comme nous l’avons dit précédemment,
une telle étude, trop longue pour trouver sa place dans cet ouvrage,
devrait, pour être complète, faire l’objet d’un volume spécial. Qu’il
nous suffise ici de constater qu’il y a eu une langue Ligurienne plus
ou moins différente des idiomes parlés dans les Gaules, et que cette
langue, que l’on croit morte, n’a pas totalement disparu, puisqu’elle a
laissé des traces dans le Provençal.
Nous ne pensons pas que le Ligurien se soit répandu sous la même
forme dans toute la Provence; nous penchons à croire, au contraire,
qu’il a dû se diviser en autant de dialectes qu’il y avait de nations
différentes dans ce pays et dans la Ligurie proprement dite. Aucun
fait connu ne peut nous porter à supposer que ces dialectes fussent
écrits. Les annales des Ligures, leurs lois, les préceptes de leur
religion se conservaient chez eux par la tradition, comme chez les
Gaulois. Plus tard seulement, grâce à l’influence que les Marseillais
exercèrent sur eux, et même sur les Gaulois, par l’effet du commerce,
ils connurent et adoptèrent l’alphabet grec. A partir de ce moment, les
dialectes liguriens perdirent de leur importance, ils ne furent même
plus employés dans les marchés; la langue Grecque, jusqu’à la conquête
romaine, domina toute la Gaule méridionale, et le Ligurien ne fut plus
usité que dans l’intérieur, au fond des campagnes. C’est ainsi que
nous devons aux paysans la conservation et la tradition des derniers
vestiges de la langue d’où naquit le Provençal.
LANGUE GRECQUE
L’arrivée de Prothis et de ses compagnons au pays des Ligures ne
devait pas tarder à exercer une influence sur le langage de ces
derniers. En effet, les Phocéens, qui parlaient le dialecte ionique,
l’introduisirent rapidement dans toutes les possessions marseillaises.
Comme nous l’avons dit plus haut, la langue Grecque prit bientôt le
dessus dans la Provence et dans les Gaules. Elle y fit même de tels
progrès et elle s’y parlait si purement que Marseille, surtout ville de
commerce, n’en devint pas moins illustre par le culte des Arts et des
Lettres, par ses écoles renommées, où les familles patriciennes de Rome
faisaient instruire leurs enfants. L’étude de la langue Grecque y était
l’objet d’un tel soin qu’elle contribua à mériter à notre cité le titre
d’_Athènes des Gaules_.
[Illustration: Les Phocéens à Marseille: Fiançailles de Gyptis.]
L’extension de la langue Grecque et sa prédominance dans la Gaule et
la Ligurie pourraient faire conjecturer qu’elle se mêla aussi aux
idiomes vulgaires des différents pays; il n’en fut rien, ou, du moins,
elle ne les altéra que d’une manière insensible. On en a donné comme
raison qu’introduite par l’usage et le commerce, elle ne s’était guère
étendue au-delà des limites du territoire de Marseille, et fut bientôt
remplacée par le Latin, imposé par la conquête dans tous les pays
placés sous la souveraineté de Rome.
A cet état de choses, seule, la République Marseillaise fit exception.
Ayant su conserver ses franchises et une quasi-indépendance, elle
conserva aussi le Grec comme langue officielle, aussi bien dans
les actes publics et privés que dans les rapports journaliers des
habitants; il en fut ainsi jusqu’au commencement du IVe siècle. A cette
époque, par l’influence de la religion chrétienne, qui domina enfin
dans cette République et établit à Marseille un siège épiscopal, le
Latin y devint la langue écrite, selon l’usage de la Cour de Rome.
Mais il est bon d’ajouter que le Grec fut encore pendant longtemps
le langage parlé. Il s’altéra peu à peu par la suite et finit par
fusionner avec le Provençal, sur lequel il marqua son empreinte, soit
dans les mots, soit dans la prononciation. Cette remarque suffit à
expliquer comment le Roman de la Gaule méridionale, dans la partie
spéciale à Marseille et à son territoire, est plus riche en mots grecs
que le Roman parlé en dehors de cette province.
Nous donnons ci-après un tableau des mots grecs qui s’incorporèrent au
Provençal; nous en avons trouvé la nomenclature dans l’ouvrage de M.
Martin fils, de l’Académie de Marseille[49]:
PROVENÇAL GREC FRANÇAIS
A
Agi. Ragion. Grain de raisin.
Agreno. Agrinos. Prune sauvage.
Alabre. Labros. Glouton, vorace.
Alapedo. Lepas. Patelle (coquille).
Androun. Andron. Ruelle, recoin.
Anissar. Anypsoo. Hérisser.
Aqui. Anchi. Là, auprès.
Aragnoou. Araias. Sorte de filet.
Argui. Ergasia. Cabestan, treuil.
Artoun. Artos. Pain.
B
Barri. Baris. Rempart.
Bellugo. Balleka. Étincelle.
Blestoun. Blaisotes. Matteau de chanvre.
Bogo. Bokes. Bogue (poisson).
Boucaou. Baukalion. Bocal.
Boufaire. Bouphagos. Vorace, gros mangeur.
Bregin. Brochis. Sorte de filet.
Bourrido. Boridia. Soupe de poisson à l’ail.
Bourriquo. Brichon. Ane.
Brousso. Brosis. Lait caillé, recuite, nourriture.
Bugado. Bouchanda. Lessive.
C
Cabesso. Kebe. Tête.
Cabudaou. Kebe-oidos. Peloton.
Calar. Chaloo. Jeter.
Calen. Chalumma. Filet et lampe.
Calignar. Calindeo. Courtiser.
Calignaou. Chalinos. Bûche de bois.
Canasto. Canastron. Corbeille.
Canisso. Canis. Claie.
Cantoun. Canthos. Coin.
Capelan. Apellakes. Prêtre.
Carambot. Carabos. Crevette.
Caro. Kara. Face.
Chilet. Cheiloter. Sifflet de chasse.
Cliquetos. Kykleo. Crécelle.
Corpou. Colpos. Fond de filet.
Coucoumar. Coucoumion. Vase, pot allant au feu.
Coufo. Kouphos. Corbeille, cabas.
Courous. Koreia. Joli, beau, riche.
D
Dardailloun. Dardaillon. Ardillon.
Destraou. Dextralion. Hache.
E
Eissaougo. Eisago. Sorte de filet.
Escaoumé. Skalmos. Cheville pour rames.
Escaravas. Ascalabos. Escarbot (insecte).
Esco. Yska. Amadou.
Esparmar. Sphalmeo. Enduire de suif.
Esparrar. Sparasso. Glisser fortement.
Esquifou. Scafé. Petite barque.
Estelos. Stoloi. Éclats de bois.
F
Fanaou. Phanos. Fanal.
Fanons. Phaneros. Magnifique.
Fenat. Phenax. Mauvais sujet.
Fregir. Phrygo. Frire.
G
Gabi. Gabis. Hune.
Gamato. Gabathon. Auge de maçon.
Ganchou. Kampsos. Croc.
Gangui. Gangami. Sorte de filet.
Gaudre. Charadra. Torrent.
Gaoutos. Gnathos. Joues.
Gaougno. Chaunos. Ouïes de poissons.
Gazan. Gazaa. Gain, richesse.
Gibous. Ybos. Bossu.
Gip. Gypso. Plâtre, gypse.
Gobi. Kobios. Goujon.
Goï. Guios. Boiteux.
Gouargo. Gorgyra. Egout, canal.
J
Jarret. Jarax. Jarret (poisson).
Jimou. Ecmaïos. Mou, humide.
L
Labech. Libonotos. Vent du sud.
Lan. Lampsis. Éclair.
Lar. Laros. Vent favorable.
Leou. Ileos. Poumons.
M
Madrago. Mandraago. Madrague.
Magagno. Manganon. Fourberie, ruse.
Mastro. Mactra. Pétrin.
Matou. Mataios. Fou, niais.
Mouledo. Muelodès. Mie de pain.
Moustacho. Mustax. Moustache.
N
Nanet. Nanos. Nain.
Nougat. Nogala. Nougat.
O
Onidê. Ochetos. Tas de pierres.
Oustaou. Estia. Maison.
P
Pantou. Pantoios. Déguenillé.
Pedas. Paidicos. Maillots.
Pouaïré. Poterion. Seau.
Priou. Prioo. Présure.
Prueisso. Prulées. Foule.
R
Ragagé. Ragas. Gouffre, abîme.
Raquo. Rax. Marc de raisins.
Rajar. Razo. Couler.
Raï et Riou. Reon. Ruisseau.
Rusquo. Rous. Tan.
S
Sardino. Sardinous. Sardine (poisson).
Saoumo. Sagmarios. Anesse.
Sengounaïré. Sagouron. Sorte de filet.
Sepoun. Snepon. Billot.
Soulomi. Ialemos. Chant languissant.
Souquet. Sicoma. Bonne mesure.
Strancinar. Strangizo. Se consumer.
Supioun. Sypidion. Petite sèche.
T
Tarabusteri. Tarabéos. Importun.
Teso. Tasis. Allée d’arbrisseaux.
Tian. Thyeia. Grand vase de terre.
Tiblo. Tryblion. Truelle.
Tinéou. Thynnae. Bas-fonds.
Thité. Thytthos. Poupée.
Toouteno. Teuthis. Calmer.
Toumo. Tomos. Fromage mou.
Tron. Bronte. Tonnerre.
U
Ueil. Illos. Œil.
Uillaou. Illaino. Éclair.
Z
Zoubar. Sobeo. Frapper.
Des recherches plus longues auraient fait découvrir un nombre plus
considérable de mots provençaux tirés du Grec; ce petit vocabulaire est
cependant suffisant pour prouver la filiation de la langue Provençale
avec la langue Grecque. On pourrait trouver une nouvelle preuve de
cette filiation dans des exclamations populaires encore en usage de
nos jours à Marseille. Par exemple, le mot _Aou_, pour appeler, et
_Arri_, qui répond à _Arry_, exciter. Une expression dont les matelots
provençaux se servent encore dans un effort commun au travail: _Ala
soya lesso_, n’est qu’une variante de _Alla soi alexo_, qui servait
aux mariniers grecs pour régler leurs mouvements dans une manœuvre
d’ensemble. Enfin, _Nono Nono_, chant des nourrices pour endormir les
enfants, répond au mot grec _Nonnion Nonnion_, auquel _Hesychius_
donnait la même signification.
LANGUE LATINE
La conquête des Gaules par les Romains devait avoir sur la langue
Grecque, parlée par les habitants des côtes de la Méditerranée, une
influence beaucoup plus considérable que celle qu’exerça le Grec sur le
Ligurien.
Ce résultat fut dû en grande partie à l’obligation absolue, imposée par
les Romains, de rédiger, sous peine d’amende, tous les actes publics
en Latin. Il fut même enjoint aux magistrats de ne promulguer leurs
décrets qu’en cette langue. Toutes les Gaules durent se soumettre à
la loi du vainqueur. En Provence, si l’on en juge par les relations
historiques, le Latin s’implanta d’une façon si puissante qu’au point
de vue linguistique cette province ne se distingua plus de l’Italie.
Cependant, l’attitude de Marseille, devant l’abaissement général et
la soumission universelle aux lois imposées par les vainqueurs, fut,
comme nous l’avons dit précédemment, exceptionnelle. Elle continua
à se servir de la langue Grecque dans les actes publics, et cette
particularité mérite d’autant plus d’être remarquée qu’il n’y a pas
d’exemple d’un pareil privilège dans toute l’étendue de la domination
romaine.
Cette marque d’estime concédée à la seule République Marseillaise fut
due à l’indépendance qu’elle sut conserver sous la protection des
Romains. Ce fut aussi pour elle la cause principale de la célébrité
dont jouirent ses écoles à cette époque. On y enseignait en effet
trois langues: le Grec, le Latin et le Gaulois, avec une excellente
méthode et une pureté qui avaient valu à Marseille la préférence de
l’aristocratie romaine et des classes aisées, pour l’éducation de leurs
enfants.
La carrière du barreau et celle des lettres bénéficièrent également
de l’enseignement supérieur de ces écoles. Des noms illustres vinrent
leur donner un éclat particulier, car les premiers emplois et les
plus grands honneurs étaient réservés à ceux qui savaient le Latin.
C’est ainsi que l’on vit l’Espagne, la Gaule transalpine et la
Gaule cisalpine fournir au Sénat, au Gouvernement, aux armées, à la
littérature, des personnages de marque dont les talents contribuèrent à
soutenir la gloire et la renommée de la patrie adoptive.
Parmi ceux dont les noms sont arrivés jusqu’à nous, on peut citer pour
l’Espagne les deux Sénèque, Lucain, Pomponius Mela, Columelle, Martial,
Silvius Italicus, Hygin, etc... Quant à nous, nous ne pouvons oublier
que Cornélius Gallus, Trogue-Pompée, Pétrone, Lactance, Ausone, etc...,
naquirent dans les Gaules.
Grâce à la célébrité des écoles de Marseille, qui maintinrent assez
longtemps le niveau général des études à la hauteur de leur réputation,
la décadence du Latin fut plus lente en Provence qu’ailleurs. Il laissa
des traces profondes dans les idiomes anciens encore parlés par le
peuple, et il faut arriver à l’invasion des Barbares[50] pour marquer
la première période de sa décadence. Les divers idiomes de ces peuples,
en se mêlant au Latin, l’altérèrent au point qu’ils donnèrent naissance
à une nouvelle langue, dont le nom devait rappeler l’origine: le Roman,
c’est-à-dire langue tirée du Romain ou Latin.
Pour bien caractériser l’influence du Latin sur le Roman, qui devint
la souche de nos langues modernes, et sur le Provençal, nous donnons
ci-après, comme nous l’avons fait pour le Ligurien et le Grec, un
vocabulaire résumé des mots latins conservés, ou à peu près, dans le
Provençal de nos jours:
VOCABULAIRE DE QUELQUES MOTS LATINS CONSERVÉS DANS LE PROVENÇAL[51]
_Substantifs_
PROVENÇAL LATIN FRANÇAIS
A
Aigarden. Aqua ardens. Eau-de-vie.
Aigo. Aqua. Eau.
Aillet. Allium. Ail.
Api. Apium. Céleri.
Areno. Arena. Sable.
Arro. Arrha. Arrhes.
B
Babi. Bubo. Hibou.
Berbi. Bubo. Dartre.
C
Cadeno. Catena. Chaîne.
Carn. Carnis. Chair, viande.
Cavillaire. Cavillator. Chicaneur.
Cebo. Cepa. Oignon.
Claou. Clavis. Clef.
Conco. Concha. Pile, évier.
Couniou. Cuniculus. Lapin.
D
Delubre. Delubrum. Temple.
Di. Dies. Jour.
E
Erbetto. Beta. Poirée.
Escalo. Scala. Échelle.
Escoubo. Scopæ. Balai.
Escoumesso. Res commissa. Chose jugée.
Espigo. Spica. Epi.
F
Fabre. Faber. Ouvrier.
Febre. Febris. Fièvre.
Fusto. Fustis. Bâton.
G
Gaou. Gaudium. Joie.
Grame. Gramen. Chiendent.
J
Jas. Jacere (de). Étable.
Jouven. Juventus. Jeunesse.
Judici. Judicium. Jugement.
Judiou. Judæus. Juif.
L
Lach. Lac. Lait.
Lagramo. Lacryma. Larme.
Lambrusco. Labrusca. Vigne sauvage.
Lequo. Laqueus. Piège.
M
Merso. Mersis. Marchandises.
Mouloun. Moles. Amas.
N
Neblo. Nebula. Brouillard.
O
Ortigo. Urtica. Ortie.
Ouardi. Hordeum. Orge.
Oulo. Olla. Marmite.
Ourfaneou. Orfanus. Orphelin.
P
Pacan. Paganus. Rustre, paysan.
Pacho. Pactio. Accord.
Palu. Palus. Marais.
Q
Quoua. Cauda. Queue.
R
Rabi. Rabies. Rage.
Rego. Riga. Raie.
Ribo. Ripa. Rive.
S
Salut. Salus. Santé.
Saou. Sal. Sel.
Saouvi. Salvia. Sauge.
Sempre. Semper. Toujours.
Seau. Sebum. Suif.
Solco. Solcus. Sillon.
Suve. Suber. Liège.
T
Tavan. Tabanus. Taon.
Telo. Tela. Toile.
Traou. Trabes. Poutre.
Tremour. Tremor. Tremblement.
Tourdre. Turdus. Grive.
U
Ubri. Ebrius. Ivre.
V
Vacco. Vacca. Vache.
Vedeou. Vitulus. Veau.
Vendumi. Vindemia. Vendange.
Vespo. Vespa. Guêpe.
Vespre. Vesper. Soir.
Vurto. Vultus. Visage.
Cette première partie du petit vocabulaire, consacrée spécialement
aux substantifs latins, fournit la remarque que les noms des jours de
la semaine se rapprochent plus du Latin dans le Provençal que dans le
Français:
_Dilun._ _Dies Lunæ._ Lundi.
_Dimar._ _Dies Martis._ Mardi.
_Dimecre._ _Dies Mercurii._ Mercredi.
_Dijoou._ _Dies Jovis._ Jeudi.
_Divendre._ _Dies Veneris._ Vendredi, etc.
Beaucoup de mots provençaux, que l’on croit d’origine latine, ne sont
que des mots liguriens, celtiques, slaves, etc., qui ont fourni des
racines au Latin.
Le Français et le Provençal n’ont point reçu ces mots du Latin, mais
ils les ont tirés, comme lui, des langues mères des peuples du Nord,
par exemple le mot _Graou_, qui vient de _Graou_, pierreux, et non du
Latin _Gradus_; _Mas_, habitation, qui ne dérive pas de _Mansio_, mais
qui est un mot salien; _Sartan_, poêle à frire, qui vient du Ligurien
_Sart_, et non du Latin _Sartago_, etc.
Il y a dans le Provençal une grande quantité de mots dont l’origine
est certainement grecque, mais qui se trouvent aussi dans le Latin et
le Français. On a cru longtemps que tous ces mots étaient passés du
Grec dans le Latin et ensuite dans le Français. Cela n’est vrai que
pour quelques-uns et non pour la généralité. L’introduction de ces mots
est due aux Marseillais, qui les ont incorporés d’abord aux idiomes
celtiques et liguriens usités dans les Gaules, d’où ils sont entrés
dans la langue vulgaire ou Romane, et du Roman dans le Français[52].
C’est ce qui explique la grande quantité de mots grecs qui se trouvent
dans le Français, alors que dans l’Italien, l’Espagnol et les autres
langues tirées du Roman, il y en a très peu.