_Lazarine de Manosque_, dont le _Viro-Souleù_ enregistrait avec

regret, il y a quelques mois, le décès prématuré, a laissé une œuvre,

dont les journaux ont publié divers fragments et qui a pour titre:

_Remembranço_. Dans sa boutique du marché des Capucins, à Marseille,

elle accueillait avec la même grâce et le même attrait les sommités du

Félibrige et les jeunes poètes encore peu connus qui venaient auprès

d’elle s’inspirer de son amour ardent pour le langage natal. Puis

vinrent les jours de deuil. Lorsque l’on apprit la mort de la vaillante

félibresse, qui s’était retirée dans sa villa _Magali_, à la Blancarde,

pour se livrer entièrement à son art, ce fut une profonde douleur pour

le Félibrige tout entier, qui perdait en elle un de ses membres les

plus dévoués. A son enterrement, MM. Galicier, Bigot, Houde, Rougou,

Bourrelier, Mouné et d’autres surent, par des paroles émues, rendre

à l’auteur regretté de tant d’œuvres gracieuses, d’une composition

simple et appropriée à l’âme du peuple, le juste hommage qui lui était

dû, et fixer son souvenir par une manifestation aussi sympathique que

félibréenne.

Mme _Joseph Gauthier_, que la mort a également fauchée, était connue

dans toute la Provence sous le nom de la félibresse _Brémonde_. A

Hyères, en 1885, elle reçut des mains de Mistral le grand prix du

Félibrige, la couronne d’olivier en argent. Elle a laissé deux ouvrages

qui rappelleront son souvenir aux générations futures: _Brut de caneu_

et _Vélo blanco_ où, entre autres morceaux, on peut citer _Matinado_,

d’une fraîcheur exquise de sentiment et d’expression.

A cette liste de jeunes poètes, nouveaux venus au Félibrige, on peut

ajouter _Joseph Renaud_, de Vacqueyras, qui, dans _Mélanio_, a révélé

les qualités d’un tempérament dramatique de grand avenir; _Charles

Martin_, que _lou Casteu e lei Papo d’Avignoun_ classe au premier rang

parmi les félibres du Midi. Nous n’aurions garde d’oublier le bon

_Crouzillat_, de Salon, hier encore si gai, aujourd’hui dormant son

dernier sommeil. _L’Eissame la Bresco e lou Nadau_ lui survivront et

rappelleront le souvenir de cet homme aimable et bon.

Nous terminerons en citant _Lucien Duc_, l’auteur de _Marinetto_;

_Louis Roux_, _Joseph Gauthier_, _Louis Roumieux_, _Maurice Raimbaud_,

l’auteur d’_Agueto_, et _Alphonse Laugier_, que ses _Surprises du

nouvel an_ ont classé parmi les meilleurs humoristes de notre époque.

Le théâtre provençal a aussi produit quelques artistes qui, en

interprétant les œuvres des félibres, ont servi la cause méridionale et

aidé à l’expansion de la langue provençale. A ce titre, ils méritent

d’être nommés et au hasard de la mémoire nous pouvons inscrire:

_Revertégat_, _Brunet_, _Boyer_, _Sicard_, _Paggi_, _Pagès_, _Duparc_,

_Foucard_, etc., tous enfants du Midi, tous animés du même esprit de

propagande, tous félibres par le cœur sinon de fait. Si nous avons pris

plaisir à mentionner quelques-uns des principaux interprètes des œuvres

félibréennes, nous n’aurons garde d’oublier les vaillantes feuilles qui

ont soutenu et propagé nos idées et nos œuvres. La presse provençale

s’est montrée à la hauteur de son rôle et nous sommes heureux de lui

rendre justice en donnant ici la nomenclature de ces publications si

curieuses à tant de titres pour les romanisants et les adeptes de la

philologie provençale, si intéressantes pour les Félibres, si dignes

d’encouragement pour tous ceux qui ont à cœur les revendications de nos

départements du Midi, ardents protagonistes de la décentralisation.

Ce sont d’abord, à Paris:

_La Revue félibréenne_, de Paul Mariéton;

_La Romania_, de Paul Meyer et Gaston Paris;

_La Revue de philologie française et provençale_, de L. Clédat;

_La Province_, de Lucien Duc;

_La Cigale_, organe des Cigaliers;

_Lou Viro-Souleù_, organe des Félibres de Paris.

Puis en province:

_La Revue des langues romanes_, à Montpellier;

_Lou Felibrige_, de Jean Monné, à Marseille;

_Limouzi_, de Sernin Santy, à Saint-Etienne;

_La Sartan_, de Pascal Cros, à Marseille;

_La Terre d’Oc_, de Sourreil, à Toulouse;

_La Campana de Magalouna_, à Montpellier;

_Lou Calel_, de Delbergé, à Villeneuve-sur-Lot;

_L’Homme de bronze et le Forum républicain_, Arles;

_L’Aioli_, Avignon;

_La Revue méridionale_, de Rouquet, à Carcassonne;

_Le Petit Var_, Toulon;

_Le Petit Provençal_, Marseille;

_Le Petit Marseillais_, Marseille;

_L’Armana marsihès_;

_L’Armana prouvençaù_.

[Illustration: Maurice Faure.]

Parlerons-nous des concours, toujours si suivis, fondés par les

Félibres de Paris? Le nombre sans cesse croissant des concurrents

annuels suffit pour en attester le succès, qui d’ailleurs s’explique

de lui-même quand on sait avec quel soin, quel esprit de méthode sont

préparés les programmes. C’est dans la salle des délibérations, au

café Voltaire, salle ornée des portraits des personnalités marquantes

des Sociétés littéraires méridionales et des œuvres des peintres et

sculpteurs du Midi, que sont discutés longuement les divers paragraphes

du _Concours des jeux floraux_. Sous la présidence du si sympathique

maire du XVe arrondissement, M. Sextius Michel, dont on fêtait dans un

banquet mémorable, il y a quelques mois, le trentenaire des fonctions

municipales, on pose les questions à débattre. Chacun, suivant ses

goûts, ses études ou ses préférences personnelles, examine la partie

du programme qui l’intéresse davantage. Ce serait une banalité de

répéter que l’âme du Félibrige de Paris est, sans contredit, Maurice

Faure. Il suffit d’assister à une séance pour être frappé de l’entrain

qu’il communique et des résultats acquis par la façon claire et précise

dont il élucide les points douteux ou équivoques. Sa parole chaude et

éloquente donne à ces réunions un attrait qui, non seulement en fait le

charme, mais en rehausse incontestablement l’importance.

L’attrait est doublé quand M. _Deluns-Montaud_, ancien ministre,

aujourd’hui directeur des Archives aux Affaires étrangères, y ajoute

celui de sa présence. Les idées élevées qu’il développe avec une rare

éloquence sont servies par un organe si sympathique que tous, sous le

charme communicatif de l’ancien député, vice-président de la Société,

écoutent attentifs, bercés par cette voix si douce lorsqu’elle évoque

les légendes poétiques de nos vieilles provinces méridionales, tonnante

lorsqu’elle s’indigne sur les malheurs immérités qui les ont frappées

dans le passé, éclatante comme une fanfare lorsqu’elle célèbre leur

grandeur et leurs triomphes.

Puis, au hasard des yeux, on aperçoit la bonne figure rabelaisienne

d’_Auguste Fourrés_, qui sourit au souvenir des troubadours dont la vie

se partageait entre l’amour et la poésie et dont il nous promet une

histoire. En arrière, la haute stature d’_Amy_; sa barbe olympienne,

ses membres puissants font de lui comme une personnification du Rhône

auprès duquel il est né, dans ce Tarascon que Daudet a rendu célèbre,

plus que les Tarasconnais n’auraient voulu. Ses œuvres artistiques

ont honoré le Félibrige, et son _Tambour d’Arcole_, ce bronze vivant,

restera l’une de ses meilleures créations. Puis la pléiade des

peintres: _Dufau_, _Wagner-Robier_, _Roux-Renard_, _Bénoni-Auran_,

mêlés aux sculpteurs: _Hercule_, _Miale_, _Riffard_; _Injalbert_, dont

le pont Mirabeau, le monument élevé à la mémoire de Molière, à Pézenas,

et d’autres œuvres aussi importantes attestent l’habileté et justifient

la renommée. Mais voici les littérateurs et les poètes: _Baptiste

Bonnet_, le premier parmi les Félibres qui ait donné des ouvrages

en prose provençale, où le bonheur et la justesse de l’expression

s’unissent à une forme simple et naturelle et à l’enchaînement

méthodique des idées; _Roux Servine_, qui se joue des difficultés de

la poésie provençale aussi bien que de la poésie française; _Raoul

Gineste_, pseudonyme sous lequel se cache le plus provençal des

docteurs en médecine que possède Paris, l’auteur de _la Marchando

de tello_, d’un joli sonnet sur les chats, et d’autres poésies d’un

sentiment bien félibréen; _Henri Giraud_, _Fernand Hauser_, _H. Faure_,

_Fernand de Rocher_, _Loubet_ et tant d’autres producteurs d’œuvres

charmantes dont la nomenclature serait trop longue.

Que dire des soirées littéraires qui suivent le banquet mensuel? Elles

sont charmantes, pleines d’expansion et sans prétentions aucunes.

Chacun dit des vers qu’il a composés pour la circonstance; on récite

ceux des maîtres, Mistral, Aubanel, Roumanille, dont les Félibres de

Paris sont les grands admirateurs. _Jules Troubat_, l’ancien secrétaire

de Sainte-Beuve et vice-président de la Société, fait revivre l’abbé

Fabre, son compatriote montpelliérain, le Rabelais du Midi, en

récitant des extraits du _Siège de Caderousse_. Et lorsque j’aurai

cité _A. Tournier_, le bibliothécaire du Ministère de l’Instruction

publique, également vice-président, auteur du livre connu sous le

titre _Du Rhône aux Pyrénées_, d’un autre sur Gambetta, d’un autre

encore sur le conventionnel Vadier; l’intendant général _Enjalbert_,

vice-président, le sympathique secrétaire _Marignan_, ainsi que son

collègue _Jacques Troubat_, dont les procès-verbaux sont des modèles

d’exactitude et de rédaction; M. _Gardet_[44], chancelier, qui rappelle

si bien Henri IV et comme physionomie et comme galanterie; _Amy fils_,

gérant du _Viro-Souleù_, dont _Lucien Duc_ est l’imprimeur impeccable

et l’un des meilleurs rédacteurs; cela fait, dis-je, je n’aurai plus

qu’à mentionner l’aimable trésorier de la Société, _Plantier_, pour

présenter au public le Bureau complet du Félibrige de Paris.

[Illustration: Félix Gras.]

La Société a quelquefois la visite des Félibres de Provence, oiseaux

de passage que le miroitement de Paris peut attirer de temps en temps,

mais qui regagnent bien vite leur nid à tire-d’aile. C’est ainsi

qu’elle a reçu le plus grand poète provençal de notre époque, Mistral;

puis Félix Gras, le Capoulié, aujourd’hui décédé, enlevé si brusquement

à l’admiration de ses amis et à l’affection de sa famille. Le Félibrige

tout entier, plongé dans le deuil, a suivi jusqu’à sa dernière demeure

l’auteur si estimé de tant d’œuvres charmantes, entre autres des

_Carbounié_ et des _Rouges du Midi_, rendant ainsi un hommage suprême

à celui que le Ministre venait de décorer de la Légion d’honneur,

cette fleur rouge qui n’a fleuri, hélas! que sur la tombe du poète

aimé. Puis vinrent _Valère Bernard_, l’un des lauréats du Félibrige;

_Tavan_, l’auteur de _Frisoun de Marietto_; d’autres encore, dont

le nom m’échappe. Tous ont été reçus moins comme des amis que comme

de véritables frères, comme les enfants d’une même famille dont les

membres, quoique dispersés, restent liés par les mêmes traditions et le

même but à atteindre, les mêmes souvenirs et les mêmes espérances.

Le quart d’heure final des réunions que nous avons décrites est

ordinairement consacré à la chanson. Après avoir dit des fables de

_Bigot_, M. _Massip_, dont la voix se prête si bien à l’interprétation

de la romance, chante avec conviction: _T’aïmi_. M. _Gardet_, avec ses

couplets sur _la Foundetto_, nous rappelle le genre anacréontique,

cher à nos pères. M. _Gourdoux_, un des doyens de la Société, chante:

_Estello santo_, dont le refrain repris en chœur est d’un effet

charmant. Et, avant de se séparer, on entonne la chanson sur le pape

Clément V, aussi égrillarde que bien rythmée et entraînante; on répète

les derniers refrains avec une chaleur qu’explique une soirée commencée

à table et terminée à la lueur bleuâtre d’un punch félibréen.

DE L’UTILITÉ DE L’ÉPURATION DU PROVENÇAL

Nous avons dit précédemment que le Félibrige de Provence, qui n’était

d’abord qu’une réunion d’amis où, le verre en main, on entremêlait

gaiement les vieilles chansons du terroir aux morceaux de poésie

provençale, avait été frappé des différences linguistiques et

orthographiques qui existent entre le provençal de nos jours et celui

qui se parlait et s’écrivait jadis.

De là à étudier la meilleure méthode pour restaurer l’ancienne langue

et lui rendre son caractère primitif, il n’y avait qu’un pas. Il fut

bientôt franchi. On rechercha les anciens mots encore en usage chez

les paysans et les bergers, qui, ayant moins de relations que les

habitants des villes avec les populations du centre de la France et les

étrangers, avaient conservé les traditions provençales, non seulement

dans leurs mœurs et leurs usages, mais aussi dans leur langage. Ce fut

le point de départ d’une réforme qui a fait verser des flots d’encre

et donné matière à des polémiques et à des critiques nombreuses,

lesquelles, pour n’être plus aussi vives qu’au début, n’en constituent

pas moins, encore aujourd’hui, un obstacle sérieux au succès complet du

projet. On a reproché au Félibrige de produire des œuvres qui, écrites

avec une nouvelle orthographe et des mots que l’on a crus nouveaux,

parce qu’on les ignorait, ne pourraient être ni lues ni comprises par

le peuple. Traiter d’inutile cet effort et entreprendre une campagne

pour en démontrer l’inopportunité, et même le danger, fut la première

manœuvre employée par les partisans de la conservation des idiomes

locaux, tels qu’ils se parlent et s’écrivent actuellement, c’est-à-dire

avec leurs incorrections et des termes souvent grossiers. Le grand

argument des adversaires de la réforme consiste à prétendre que vouloir

ramener tous les idiomes locaux de la Provence à une langue uniforme,

c’est leur faire perdre leur caractère spécial et pittoresque, qui en

fait le charme et la raison d’être. Cette transformation, disent-ils,

amènerait une perturbation aussi intempestive que nuisible dans les

relations, les affaires et les usages. Le peuple ne lit pas et écrit

moins encore le provençal; il se prêterait peu ou pas à un changement

semblable, et l’on se demande par quels moyens on pourrait lui faire

accepter dans son langage une modification qui constituerait une

véritable révolution dans sa façon d’être et ses habitudes.

La question ainsi posée prêterait évidemment le flanc à des

appréciations dont la sévérité semblerait assez justifiée. Car

produire des œuvres d’une grande élévation d’esprit, écrites dans une

langue pure et bien orthographiée, indiquerait certes une activité

littéraire très honorable, mais appréciée seulement des linguistes, des

philologues et des littérateurs, c’est-à-dire d’une élite, forcément

restreinte, par cela même. Le peuple ne s’y intéresserait pas. Les

critiques adressées au Félibrige pourraient donc paraître fondées s’il

se bornait à écrire sans enseigner. Mais tel n’est pas le cas. Si ses

détracteurs sont de bonne foi, s’ils ne sont pas décidés à entraver

son œuvre par une opposition systématique, fortifiée d’arguments à

côté, ils doivent avant tout tenir compte de son programme et de

ses efforts constants pour l’appliquer et en obtenir le résultat

qu’il en attend. Ce résultat, pour être différé, ne sera pas moins

certain. Le jour où le Gouvernement comprendra que l’auxiliaire le

plus utile de l’enseignement du français dans nos campagnes du

Midi est le provençal, le Félibrige aura triomphé des reproches et

de leurs auteurs. Par l’application sage et raisonnée de la méthode

étymologique, l’instruction grammaticale du peuple, aussi bien en

provençal qu’en français, fera de rapides progrès. Il acquerra, grâce

à ce moyen pédagogique si préconisé, la comparaison de deux langues,

une connaissance plus exacte de l’une et de l’autre; non seulement

il apprendra à parler un provençal d’où les termes grossiers et les

formes impropres auront été chassés, mais encore il pourra s’élever de

ce point à la lecture éclairée et profitable des œuvres littéraires

du Félibrige. Celles-ci, après avoir subi tant d’assauts, après avoir

été traitées d’inutiles parce qu’inintelligibles pour certains,

deviendraient donc d’un usage courant, et comme le bréviaire d’une

langue dont la beauté d’abord méconnue ne sera ensuite que plus

éclatante. Avons-nous besoin d’ajouter que partout où des tentatives

individuelles d’enseignement du français par le provençal ont été

effectuées, les résultats ont dépassé les prévisions? Quelques exemples

prouveront l’excellence de la méthode étymologique et sa supériorité

sur toutes les autres méthodes d’enseignement. Dans le Vaucluse, c’est

le Frère _Savinien_, auteur d’une excellente grammaire romane[45]

et d’un choix de lectures ou versions provençales-françaises, dont

le nom est devenu populaire et les succès connus, même au Ministère

de l’Instruction publique; c’est M. _Funel_, instituteur à Vence

(Alpes-Maritimes); c’est M. _Bénétrix_, homme de lettres à Auch;

c’est M. _Perbosc_, dans le Lot-et-Garonne; c’est M. _Desmons_,

sénateur, dans le Gard, qui proclament, avec une autorité doublée par

l’expérience, les heureux fruits du système qu’ils ont adopté.

Mais ce n’est pas seulement dans le Midi de la France que cette méthode

pour l’enseignement de la langue nationale et l’épuration des idiomes

locaux a été conçue et appliquée, comme la plus pratique et la plus

rapide. Il y a, dans toutes les vieilles provinces, une émulation des

plus louables pour l’utilisation des dialectes du terroir, plus clairs,

plus compréhensibles aux jeunes écoliers.

Il n’est pas jusqu’à l’ancienne Armorique qui ne veuille donner

l’exemple en cette circonstance. Le rapport si intéressant du _Comité

de préservation de la langue bretonne_, présenté au Congrès de Rennes,

le 28 mai 1897, vient donner une nouvelle force aux arguments que nous

avons exposés. Il considère (et nous sommes de son avis) l’instituteur

primaire comme la principale pierre d’achoppement de notre programme.

Ces braves fonctionnaires, bien disciplinés, obéissent à un mot d’ordre

qui proscrit le breton de l’école. En vain leur fait-on observer que

l’enseignement du français se fait mieux et plus facilement quand on

se sert de la langue maternelle; en vain leur prouve-t-on d’une façon

péremptoire que le maître d’école, aidé du breton, apprendra aux

enfants en deux mois ce que, par la méthode ordinaire, on met huit mois

à leur enseigner: rien n’y fait. Aussi le rapporteur prétend-il, avec

quelque raison, que les Arabes, au point de vue scolaire, sont mieux

traités que nos compatriotes. En effet, en Algérie, la langue arabe est

enseignée aux enfants des écoles.

Le mouvement en faveur de l’enseignement du français par l’étymologie

du dialecte local s’affirme une fois de plus dans le rapport si

remarquable de M. _Raymond Laborde_, vice-président de la _Ruche

corrézienne_. Il appuie son opinion de celle des hommes les plus

autorisés de notre époque dans l’instruction publique et les études

philologiques. Ce sont MM. Antoine Thomas, Paul Passy, Gilliérou,

Michel Bréal, l’abbé Rousselot, Paul Meyer, pour Paris. Dans nos

universités provinciales, il cite MM. Chabanaud, Bourciez, Clédat,

Jeanroy, Constant, etc.

Ainsi donc, cette méthode, du Midi au Nord, de l’Est à l’Ouest, ne

rencontre plus de contradicteurs sérieux. La conservation des anciens

dialectes recrute tous les jours de nouveaux partisans, parce qu’elle

donne partout les mêmes espérances de succès, en s’appuyant sur les

mêmes exemples comme sur les mêmes raisons. La question ainsi posée,

il appartient à M. le Ministre de l’Instruction publique d’ordonner

une enquête à ce sujet. Si les conclusions en étaient favorables au

désir exprimé par les populations rurales, rien ne s’opposerait plus à

ce que les Universités de province, s’inclinant devant les résultats

acquis, réalisassent des vœux aussi nombreux qu’éclairés en donnant aux

instituteurs primaires des indications appropriées. Nul doute qu’une

telle mesure n’eût une influence considérable sur l’instruction à tous

les degrés.

NOTES

[39] _Le Figaro_ et _l’Événement_ d’octobre 1878 reproduisent les

discours des félibres qui étaient présents.

[40] M. Martin est mort depuis et son restaurant a disparu.

[41] Il ne faudrait pas voir dans cette épigraphe une indifférence

en matière électorale, mais le désir bien affirmé des Félibres de

s’abstenir de politique dans leurs réunions ou leurs fêtes.

[42] Villemain.

[43] Le Président Félix Faure et les Ministres ont assisté aux

représentations du théâtre antique d’Orange et à toutes les

manifestations félibréennes de l’année 1897.

[44] Aujourd’hui décédé et remplacé par l’aimable M. _Marcel_.

[45] Dont nous donnons plus loin des extraits.

VI

HISTOIRE DES DIALECTES DU SUD-EST DE LA FRANCE

Langue ligurienne.--Langue grecque.--Langue latine.--Langues

barbares.--Langue francique ou théotisque.--Langue romane.

Si, jusqu’ici, nous avons donné une relation à peu près complète des

usages et coutumes des Provençaux, nous n’avons qu’effleuré la question

de leur langue, dans un simple aperçu, indispensable à l’histoire du

Félibrige. L’histoire de la langue provençale offre un intérêt trop

considérable pour n’être pas traitée séparément. Aussi nous avons cru

devoir, dans les chapitres suivants, lui consacrer la place que son

importance lui assigne.

Dans l’historique des idiomes parlés et écrits en Provence, nous

remontons jusqu’aux origines, en passant par le grec, le latin et le

roman, parce que nous avons pensé qu’il y avait intérêt à démontrer

que le provençal actuel, né de ces langues, possède, encore de nos

jours, des mots qui lui ont été légués par cette époque primitive où

les rivages de la Méditerranée étaient habités par les Ligures. Le

lecteur pourra se rendre compte de ce fait en parcourant les petits

vocabulaires des mots restés dans le provençal usuel et se trouvera

ainsi fixé sur cette question de linguistique.

Après avoir retracé les phases brillantes ou obscures par lesquelles

ont passé les langues parlées et écrites en Provence depuis leurs

origines jusqu’à nos jours, il nous a paru indispensable, pour juger

des transformations et des progrès qu’elles ont subis, de citer des

morceaux choisis, soit en prose, soit en vers, des idiomes locaux.

Ces exemples donneront une idée des divers dialectes du Midi, de la

corrélation qui pouvait exister entre eux et de leur valeur littéraire.

Enfin, pour terminer cet ouvrage, nous donnons la grammaire provençale

que C.-F. Achard fit paraître en 1794, et qui, la première, fixa

les règles de l’orthographe et de la prononciation. Depuis, sous

l’influence du Félibrige, des modifications ont été apportées dans

notre langue. Le _Dictionnaire_ de Mistral, véritable monument

d’histoire et de linguistique, en a arrêté définitivement la forme,

l’emploi, la prononciation et l’orthographe. De son côté, le Frère

Savinien a fait paraître tout un cours de provençal à l’usage des

écoles primaires: grammaire, exercices lexicologiques, versions et

thèmes, dont nous donnons des extraits qui, avec l’ouvrage de F.-C.

Achard, permettront de comparer le provençal d’avant la Révolution avec

celui de nos jours.

Le Frère Savinien, instituteur aussi savant que modeste, a adopté

l’orthographe félibréenne et a fait dans son école une application

pratique de la méthode étymologique pour l’enseignement du français

par le provençal. Ses efforts ont été couronnés d’un plein succès et

lui ont valu les éloges et les encouragements les plus mérités du

monde littéraire et des membres les plus haut placés de l’enseignement

public. Nous sommes particulièrement heureux de le constater ici et

nous faisons des vœux pour que cet enseignement soit généralisé pour le

plus grand honneur des lettres françaises.

La parole est l’expression de la pensée et le signe distinctif du

genre humain. Mais cette manifestation la plus évidente des hautes

facultés de l’homme n’est pas la même chez tous les peuples. De là est

née la diversité des langages. Leur formation n’a rien eu de spontané;

œuvre collective d’une suite de générations, elle a subi, chez les

différentes nations, des modifications nées de la vie en commun, des

besoins de l’existence et de la diversité des races.

La Provence: Usages, coutumes, idiomes depuis les origines; le Félibrige et son action sur la langue provençale, avec une grammaire provençale abrégée · 第 9 / 21 段