A ces raisons, un attrait s’ajoutait encore et militait en faveur

de ce site charmant. Une Société littéraire n’était ni déplacée ni

étrangère sous les ombrages de cette ville de Sceaux qui, sous Louis

XIV, était comme une petite Athènes, avec ses poètes, ses savants, ses

philosophes. Si, par un retour sur le passé, nous faisons revivre dans

notre imagination ce qu’en 1714 on appelait les _Nuits de Sceaux_,

nous assistons à ces fêtes magnifiques données par la petite cour de

la duchesse du Maine et qui brillèrent d’un éclat assez vif pour que

l’histoire n’ait pas dédaigné de les enregistrer.

Il ne pouvait en être autrement quand Malézieu, l’abbé Genest, le

marquis de Saint-Aulaire (que la duchesse appelait son Apollon et son

berger), le duc de Bourgogne, le maréchal de Polignac, de Vaubrun,

Destouches, Mme de Staal-Delaunay et tant d’autres y dépensaient leur

esprit et leur talent sans compter. Fontenelle lui-même y fréquenta

longtemps et Voltaire y composa _Zadig_. Enfin, au point de vue

provençal, Sceaux se trouvait rattaché au Félibrige par le souvenir

qu’y laissa Mouret (d’Avignon), comme surintendant de la musique de

la duchesse. Ce fut sous ces arbres centenaires, dans les bosquets

touffus où la rose et le jasmin l’enivraient de leurs parfums en lui

rappelant sa terre natale, qu’il composa la musique des fameuses _Nuits

de Sceaux_, dont les accords mélodieux firent retentir les échos de

cette demeure princière. Mais il s’affirma surtout Méridional ardent

et Félibre avant le Félibrige lorsque, l’esprit plein des souvenirs

de sa jeunesse, il composa _la Provençale_, poème charmant qui eut

l’honneur d’être représenté à l’Opéra, où notre langue fit sa première

apparition, accompagnée par des galoubets et des tambourins. Quel

village de la banlieue de Paris aurait aux yeux des intéressés réuni

tant de titres? C’est à bon droit que les Méridionaux en ont fait le

rendez-vous annuel de leur fête patronale, la Sainte-Estelle.

Le premier banquet félibréen donné à Sceaux eut lieu en 1879. Il fut

présidé par le baron de Tourtoulon, l’historien de Jacques d’Aragon,

le fondateur de la _Revue des langues romanes_ de Montpellier.

Ce président, qui avait précédemment assisté à la fondation du

Félibrige de Provence, rappelait aux convives, par sa seule présence,

les diverses étapes de cette Société, les obstacles qu’elle avait

dû surmonter, les luttes soutenues contre l’hostilité des uns ou

l’indifférence des autres, puis le succès final. Il semblait également

les prévenir que, comme les Félibres de Provence, ils auraient leurs

détracteurs, leurs malveillants et leurs sceptiques. Mais le but

à atteindre est noble: c’est le réveil de tout un passé qui n’a

pas manqué de grandeur, c’est la rénovation d’une langue dont les

œuvres littéraires ont pu inspirer les poètes et les écrivains du

Nord, et, comme l’a dit un académicien[42], marcher de pair avec la

poésie française, «la France étant assez riche pour se payer deux

littératures».

A la suite de ce banquet, la _Société des Félibres de Paris_ (_Soucieta

felibrenco de Paris_) se trouva constituée par les sept membres

fondateurs suivants:

MAURICE FAURE, publiciste, fonctionnaire;

J.-B. AMY, sculpteur;

P. GRIVOLAS, peintre;

DUCQUERCY, homme de lettres;

B. BONNET, qui devait plus tard nous donner _Vido d’infan_;

J. BAUQUIER, romanisant émérite, archiviste paléographe;

LOUIS GLEIZE, poète provençal, qui réussit également bien en

français, auteur de la chanson _Mireille et mes amours_, un des

grands succès des concerts.

Le programme et les statuts de la Société furent approuvés par le

Gouvernement. Nous allons les reproduire fidèlement, comme nous l’avons

fait pour ceux du Félibrige de Provence.

SOCIÉTÉ DES FÉLIBRES DE PARIS

(SOUCIETA FELIBRENCO DE PARIS)

STATUTS

I.--BUT ET ACTION DE LA SOCIÉTÉ

ARTICLE PREMIER.--Sous le titre de «Société des Félibres de Paris

(_Soucieta felibrenco de Paris_)», il est créé, à Paris, une

Association ayant pour objet d’étudier le Midi de la France dans ses

idiomes, ses beaux-arts, ses traditions, son histoire; de seconder la

renaissance littéraire de la langue d’Oc, et de contribuer ainsi à

l’accroissement des richesses intellectuelles de la patrie française.

ART. 2.--La Société s’interdit de toucher aux questions politiques,

religieuses et philosophiques.

ART. 3.--Elle manifeste son action par des réunions périodiques, des

assemblées générales, des fêtes, des concours, des publications ayant

trait aux dialectes méridionaux, etc.

ART. 4.--La Société se compose de Membres titulaires, de Membres

correspondants et de Membres associés.

Les Membres titulaires ne peuvent dépasser le nombre de cinquante.

Les Correspondants sont les Membres titulaires qui ont cessé de

résider au Siège de la Société. Pendant leur séjour à Paris, ils

peuvent assister aux réunions périodiques, avec les mêmes droits que

les membres titulaires.

Les Membres associés, dont le nombre n’est pas limité, sont choisis

parmi les amis du Félibrige qui veulent encourager par leur concours

la _Société des Félibres de Paris_. Ils sont convoqués de droit aux

Assemblées générales et aux fêtes organisées par l’Association.

Ils jouissent des mêmes réductions que les titulaires et les

correspondants sur le prix des publications de la Société.

Il peut être créé des Membres honoraires.

ART. 5.--L’élection des Membres titulaires et associés est faite au

scrutin secret par les Membres titulaires.

Tout candidat doit être présenté par deux Membres titulaires au

moins, et adhérer au but poursuivi par la Société en affirmant sa

ferme intention de s’associer à ses efforts.

L’élection n’est valable que si la candidature a été régulièrement

annoncée dans une séance antérieure à celle où le scrutin doit être

ouvert.

Trois voix opposantes, quel que soit le nombre des votants, suffisent

pour entraîner obligatoirement le rejet de la candidature proposée.

Tout titulaire nouvellement élu doit, dans la première réunion à

laquelle il assiste, répondre par un discours en langue d’Oc aux

paroles de bienvenue que lui adresse un Membre désigné par le Bureau.

II.--RESSOURCES DE LA SOCIÉTÉ.--COMPTABILITÉ

ART. 6.--Les ressources de la Société se composent des cotisations de

ses Membres, du produit des publications et des libéralités dont elle

peut être l’objet.

La cotisation annuelle est fixée à 10 francs pour les Membres

titulaires, les correspondants et les associés, à 20 francs pour les

Membres honoraires.

Un compte rendu financier est présenté, chaque année, par le Bureau,

dans une Assemblée générale à laquelle tous les Sociétaires sont

convoqués.

Les fonds provenant des cotisations ou autres, constituant les

ressources de la Société, ne peuvent être affectés qu’à des dépenses

d’administration ou de publication.

III.--ADMINISTRATION DE LA SOCIÉTÉ

ART. 7.--Les Membres titulaires sont exclusivement chargés de

l’Administration de la Société.

Le Bureau se compose d’un Président, de trois Vice-Présidents, d’un

Trésorier et de deux Secrétaires.

ART. 8.--Les Membres du Bureau sont pris parmi les Membres

titulaires; ils sont élus par ces derniers, pour un an, au scrutin

secret, à la majorité absolue des suffrages exprimés au premier tour,

à la majorité relative au second.

ART. 9.--Le Président ne peut être élu plus de deux années de suite

dans les mêmes fonctions. Il a voix prépondérante en cas de partage.

ART. 10.--Le Bureau, sous la direction du Président, exécute les

décisions prises dans les réunions périodiques ou en Assemblée

générale.

ART. 11.--Des Commissions spéciales peuvent être organisées par

décision de l’Assemblée des Membres titulaires qui délimitent leur

pouvoir.

ART. 12.--Les décisions de l’Assemblée générale ou des réunions

périodiques sont valables quel que soit le nombre des Membres

présents, si tous les Membres qui doivent être convoqués ont été

régulièrement avisés par le Secrétariat.

ART. 13.--Le procès-verbal des séances, tant des réunions périodiques

et des Assemblées générales que des Commissions, est tenu par l’un

des Secrétaires de la Société, ou par celui des Commissions spéciales.

ART. 14.--Le Président est suppléé, en cas d’empêchement ou

d’absence, par l’un des Vice-Présidents.

IV.--DISPOSITIONS GÉNÉRALES

ART. 15.--Nul changement aux présents Statuts ne peut être adopté, si

la demande n’a été formée par trois Membres, et votée par la majorité

absolue des titulaires présents à la séance où la modification a été

mise à l’ordre du jour.

ART. 16.--L’Assemblée des Membres titulaires a le droit de déclarer

démissionnaires les Membres de la Société qui ne se conformeraient

pas aux obligations imposées par les Statuts ou aux décisions

régulièrement prises.

ART. 17.--Les dames ne peuvent être admises aux réunions périodiques

des Membres titulaires.

ART. 18.--Le Bureau peut inviter aux séances de la Société les

Félibres et les notabilités méridionales de passage à Paris.

ART. 19.--Le montant des banquets qui pourront être organisés sera

toujours payé au moyen des cotisations spéciales et personnelles des

membres qui y prendront part.

Paris, le 23 juillet 1879.

Pour copie conforme:

_Le Président_,

C. DE TOURTOULON.

Le Programme et les Statuts de la Société des Félibres de Paris ont été

autorisés le 11 décembre 1880 par l’arrêté suivant:

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

Société des Félibres de Paris.

PRÉFECTURE

DE

POLICE

Nº 33.389

Nous, Préfet de Police, sur la demande à nous adressée, le 3 novembre

1880, par les personnes dont les noms et adresses figurent sur la

liste ci-jointe, demande ayant pour but d’obtenir l’autorisation

nécessaire à la constitution régulière d’une association fondée à

Paris sous la dénomination de: «_Société des Félibres de Paris_»,

dont le Siège serait établi rue du Regard, 10;

Ensemble les Statuts de ladite Association; vu l’article 291 du Code

pénal et la loi du 10 avril 1834;

Arrêtons:

ARTICLE PREMIER.--L’Association organisée à Paris sous la

dénomination de: _Société des Félibres de Paris_, est autorisée à se

constituer et à fonctionner régulièrement.

ART. 2.--Sont approuvés les Statuts susvisés tels qu’ils sont annexés

au présent arrêté.

ART. 3.--Les Membres de l’Association devront se conformer

strictement aux conditions suivantes:

1º Justifier du présent arrêté au commissaire de police du quartier

sur lequel auront lieu les réunions; 2º n’apporter, sans notre

autorisation préalable, aucune modification aux Statuts, tels qu’ils

sont ci-annexés; 3º faire connaître à la Préfecture de police,

au moins cinq jours à l’avance, le local, le jour et l’heure des

réunions générales; 4º n’y admettre que les Membres de la Société

et ne s’y occuper, sous quelque prétexte que ce soit, d’aucun objet

étranger au but indiqué dans les Statuts, sous peine de suspension ou

de dissolution immédiate; 5º se pourvoir d’autorisations spéciales

pour les fêtes organisées par la Société et auxquelles des personnes

étrangères seraient admises; 6º nous adresser, chaque année, une

liste contenant les noms, prénoms, professions et domiciles des

Sociétaires, la désignation des Membres du Bureau, sans préjudice des

documents spéciaux que la Société doit également fournir chaque année

sur le mouvement de son personnel et sur sa situation financière.

ART. 4.--Ampliation du présent arrêté, qui devra être inséré en tête

des Statuts, sera transmise au commissaire de police du quartier

Notre-Dame-des-Champs, qui le notifiera au Président de l’Association

et en assurera l’exécution en ce qui le concerne.

Fait à Paris, le 11 décembre 1880.

|_Le Député, Préfet de Police_,

|ANDRIEUX.

|Pour ampliation:

|_Le Secrétaire général_,

|J. CAMBON.

Vu pour être remis en forme de notification.

Paris, le 24 décembre 1880.

_Le Commissaire de police_,

DUMANCHIN.

Après avoir lu et comparé les Règlements et Statuts du Félibrige de

Provence et des Félibres de Paris, on constate que, s’il y a des

différences dans l’organisation, l’administration ou l’étendue des

pouvoirs, du moins le but général poursuivi par les deux Sociétés est

le même. Toutes deux s’appliquent à l’épuration de la langue provençale

et à sa propagation par des moyens pratiques; toutes deux ont entrepris

de rappeler les coutumes, jeux et usages dont la tradition populaire

est arrivée jusqu’à nous. Elles veulent également relier la langue

romane des derniers siècles des troubadours au provençal actuel par

une littérature forte, élevée, par des œuvres poétiques de grande

allure. L’exécution de cette partie du programme, la plus difficile,

est absolument nécessaire si l’on veut donner au dialecte provençal

l’éclat dont a joui le roman, et faire oublier une période néfaste

qui l’a empêché d’atteindre à la perfection du français. Frappée de

déchéance après la croisade contre les Albigeois, la langue romane se

ressentit forcément des siècles d’obscurantisme qui s’appesantirent

sur elle. Dégénérée, elle descendit au rang des patois, et ce n’est pas

trop des efforts des lettrés méridionaux, secondés par ceux de tous

les pays, pour lui rendre une pureté de forme et d’expression digne de

son ancienne perfection et de la place qu’elle a jadis occupée dans

l’histoire littéraire de notre Provence ensoleillée.

Lorsque la Société des Félibres de Paris se fonda, on fut tenté de la

regarder comme une branche cadette, comme une annexe du Félibrige de

Provence. La publication de ses statuts suffit pour éclairer aussitôt

l’opinion. Elle démontra, en effet, clairement que, si les deux

Sociétés poursuivent un but commun, elles ne sont pas moins absolument

indépendantes l’une de l’autre. Les Félibres de Paris ne sont rattachés

à aucune maintenance; ils conservent leur libre arbitre, et leurs

décisions, aussi bien que leurs manifestations, à Paris ou en province,

n’ont pas à recevoir l’approbation ni à craindre le _veto_ du Félibrige

du Midi.

Indépendants, ils ne sont inféodés à aucune méthode spéciale. Très

éclectiques, au point de vue linguistique, non seulement ils admettent

tous les dialectes méridionaux, mais leur organe, le _Viro-souleù_, est

une publication bilingue dont le succès s’affirme chaque jour.

[Illustration: Théâtre d’Orange.]

Accueillis tout d’abord d’une façon plutôt ironique, ils n’ont pas

tardé à obtenir un succès de curiosité. Puis leur sincérité, leur

enthousiasme débordant, l’amour qu’ils ont voué au sol natal, qu’ils

chantent et proclament dans leurs réunions et leurs fêtes, leur

ont concilié la bienveillance du Paris intellectuel. Partout, au

café Voltaire, à Sceaux, au théâtre antique d’Orange ou dans leurs

pèlerinages félibréens, il les suit, sympathique et joyeux. Il aime

ces enfants du Midi, dont l’exubérance chante la vie, dont les yeux

de flamme semblent avoir emporté un rayon de leur soleil, dont la

voix chaude et vibrante résonne comme une fanfare; c’est pour lui un

spectacle nouveau, il regarde, écoute et applaudit. Hier, c’était

au bois de Boulogne, où la petite phalange venait, sous la clarté

astrale, réciter des vers au légendaire troubadour _Catelan_. Puis,

c’est dans l’antique théâtre romain d’Orange que le Parisien bat des

mains aux magnifiques strophes de _Pallas-Athénée_, chantées par Mlle

Bréval. _Les Erynnies_, de Leconte de Lisle, _Antigone_, _Œdipe roi_,

interprétés par les artistes de la Comédie-Française, lui arrachent

des cris d’enthousiasme. Ah! c’est qu’ici nous ne sommes plus sous les

brumes du Nord; le ciel limpide et chaud communique ses ardeurs, il

a dégelé toutes les conventions plus ou moins protocolesques; chacun

redevient lui-même, la nature reprend ses droits. On a souvent parlé

de l’antagonisme entre les races du Nord et celles du Midi; on a de la

peine à y croire lorsqu’on suit les Félibres dans leurs pérégrinations

annuelles. C’est un spectacle digne d’intérêt que ces races opposées et

prétendues rivales, confondues, la main dans la main, partageant les

mêmes joies et les mêmes enthousiasmes. Là où la politique est restée

impuissante, les arts et la littérature ont triomphé. Que n’a-t-on pas

dit des effets de la croisade contre les Albigeois et de l’oppression

exercée par l’ancienne monarchie sur les provinces méridionales! Eh

bien, pour s’être fait attendre, la revanche du Midi sur le Nord n’est

pas moins complète. Et voilà comment les Félibres de Paris comprennent

la conquête. Ils jettent aux quatre vents leurs poésies et leurs

chansons, et leurs idées, comme la bonne graine, germent dans cette

terre de l’intellectualisme qu’on appelle Paris. Et Paris enivré suit

ces charmeurs, qui le mènent vers les rives azurées de la Méditerranée.

Et ce pays si beau, mais presque ignoré des Parisiens jusque-là, se

peuple et se transforme. Toute la côte d’azur se couvre de riches

villas et de jardins pleins de fleurs. La colonie étrangère ajoute

son contingent et vient planter sa tente sur ces rives embaumées; les

chemins de fer qui sillonnent le littoral transportent, aux approches

de l’hiver, tout un monde qui fuit les brouillards glacés de la Seine

et de la Tamise. C’est là un commencement de décentralisation et de

cosmopolitisme de bon aloi. Les Félibres, qui y sont bien pour quelque

chose, ont eu, sur les hommes politiques préoccupés de ces questions,

une supériorité que ces derniers ne leur avaient jamais soupçonnée.

Il est incontestable que les Félibres de Paris ont apporté à la

cause des revendications méridionales un concours assez réel pour

s’être traduit par des résultats appréciables. Grâce aux membres du

Parlement qu’ils comptent dans leurs rangs, ils ont obtenu l’appui du

Gouvernement. Le Ministre de l’Instruction publique n’a pas hésité à

faire bénéficier leurs lauréats d’un prix spécial, dont le caractère

officiel augmente la valeur. Leurs fêtes de Sceaux, présidées par

les premières illustrations littéraires de notre époque, sont le

rendez-vous des amis des lettres et des arts. Là, sous les ombrages

séculaires du parc de la duchesse du Maine, ils reconstituent les cours

d’_amour_ de _Signes_ et de _Romanin_ où, jadis, un aréopage aussi

célèbre par la beauté que par l’esprit, présidé par Stéphanette de

Baulx, la comtesse de Die, Phanette de Gantelme, Hugonne de Sabran,

etc., rendait des arrêts chantés par les troubadours. Aujourd’hui, les

vers alternent avec les chansons et chaque Félibre vient, devant la

reine de la cour d’amour, présenter ses hommages respectueux et réciter

une poésie. Tous les artistes du Midi, si aimés du public parisien,

tiennent à figurer au programme. La Comédie-Française, l’Opéra,

l’Opéra-Comique, l’Odéon et le Conservatoire de Musique prêtent leur

concours. Après avoir couronné les bustes d’Aubanel, de Florian et

du regretté Paul Arène, l’un des fondateurs du Félibrige de Paris,

le cortège s’achemine vers la mairie, au milieu des fanfares, des

Sociétés de gymnastique et des détonations des boîtes à poudre dont le

fracas, se répercutant jusqu’au fond du parc, trouble les expansions

des amoureux qui s’y sont réfugiés. Mais voici l’heure des discours. M.

Charaire, le maire si accueillant de Sceaux, M. Chateau, son successeur

aujourd’hui, souhaitent en termes émus la bienvenue aux arrivants. La

réponse de M. Sextius Michel est toujours un morceau très goûté, qui

laisse deviner les beautés plus étudiées et plus académiques de la

harangue qu’il adressera ensuite au Président.

Aimable biographe, il retrace de main de maître la carrière et les

œuvres de celui que le choix a désigné pour présider à cette fête, et

doit ainsi provoquer de sa part une réponse improvisée aussi agréable

que spirituelle. Puis, lecture du palmarès et remise des récompenses

aux lauréats. Le soir, banquet, toasts, chansons, brindes. Le tout

se termine par des illuminations, un feu d’artifice et une farandole

échevelée dans le parc, aux sons des fifres et des tambourins, après,

toutefois, l’exhibition de la _Tarasque_ au corps couvert d’écailles

d’or et de pointes acérées, à la tête monstrueuse, à la queue ballante,

terreur des gamins trop curieux.

Le champ d’action du Félibrige de Paris, grâce à ses relations avec le

monde officiel, s’est bientôt agrandi. Les départements méridionaux

en ont ressenti les heureux effets, et, sous son impulsion, ont vu

élever des statues et des monuments aux précurseurs du Félibrige. Les

poètes populaires, interprètes des sentiments du peuple, peintres de

ses mœurs, eux-mêmes souvent sortis de son sein, n’ont pas été oubliés

de lui. On lui doit encore la création d’une chaire de langue romane,

à Aix. Maurice Faure obtint ensuite un crédit pour la restauration du

théâtre antique d’Orange. Et c’est depuis cette époque qu’ont pu être

organisées ces magnifiques manifestations littéraires et artistiques

que les Ministres et le Président de la République ont officiellement

honorées de leur présence[43].

Elles réveillèrent, chez les populations impressionnables du Midi,

des talents qui sommeillaient et n’attendaient qu’une occasion pour

se produire. Une noble émulation les saisit et fit éclore, outre des

poètes lettrés, une seconde pléiade de poètes populaires dont les

œuvres, justement appréciées, doivent être signalées dans cet ouvrage.

_Philippe Chauvier_, de Bargemont, fut un des premiers qui attirèrent

sur eux l’attention du monde littéraire. Tout enfant, alors qu’il

apprenait son métier de _tachié_ (fabricant de clous pour souliers), il

crayonnait des vers sur les murs de la forge. Lui-même nous l’apprend

dans les lignes suivantes:

Din la boutigo d’un tachié,

Peniblamen, si degauvavo,

Aqueù couquinas de Chauvié;

La muso aqui, li sourriavo.

Pu tard, quand fe lou fourjeiroun,

Entre mitan de la ferraio,

Sei proumié vers’ mé de carboun

Lei marcavo sur la muraio...

Son talent s’affermit par le travail; les sonnets, les odes se

succédèrent et bientôt les journaux les reproduisirent. Il fit d’abord

paraître un poème intitulé: _Moun peis_, dans lequel il chante

Bargemont et ses gracieux paysages; suivirent _les Villageoises_

et _les Fiho daù souleù_, où il célèbre les yeux noirs et le rire

savoureux des jolies Bargemonnaises. Le tachié ayant été remplacé par

la machine (ainsi le veut le progrès), Philippe Chauvié s’est retiré

dans une petite boutique où il vend un peu de tout, mais où son art

de prédilection n’a pas perdu ses droits, car on entend encore, dans

ses moments de loisirs, le vieux _tachié_ chanter ses gais refrains,

ou bien, penché sur son comptoir, on le voit écrire ses dernières

inspirations.

Quant à _Rieu_, dit _Charloun_, le poète paysan du Paradou, déjà connu

et apprécié dans son pays, c’est aux Félibres de Paris qu’il doit

d’avoir été mis en lumière dans un monde littéraire où jusqu’alors il

n’avait pu pénétrer. C’est dans un de leurs voyages en Provence, où

tout ce qui rime et chante vient se grouper autour d’eux, que Charloun

trouva l’occasion de déclamer ses vers. Son succès mérité attira

l’attention du Ministre de l’Instruction publique, qui lui décerna

les palmes académiques. Jamais palmes ne furent mieux placées, jamais

M. Leygues, le sympathique Ministre félibre et cigalier, ne fut mieux

inspiré que le jour où, dans cette République démocratique, il attacha

sur la poitrine de cet enfant de la terre, effleuré par l’aile de la

muse provençale, le ruban violet, jusqu’ici réservé aux membres de

l’Instruction publique et aux lettrés.

Le Félibrige de Paris, qui était un peu le parrain du poète du Paradou,

en cette circonstance, s’associa à la remise de cette récompense

honorifique en votant, sur la proposition de son Bureau, l’envoi

gracieux des insignes, avec une dédicace flatteuse au nouveau titulaire.

La Provence: Usages, coutumes, idiomes depuis les origines; le Félibrige et son action sur la langue provençale, avec une grammaire provençale abrégée · 第 8 / 21 段