ART. 30.--L’Ecole élit elle-même son Bureau, dont le Président porte

le nom de _Cabiscol_ et fait partie du Bureau de la Maintenance,

comme il est dit à l’article 22.

Chaque année, à la réunion de la Maintenance, le Cabiscol fait un

rapport sur les travaux et les progrès de son Ecole.

ART. 31.--L’Ecole peut être autorisée à s’agréger comme aides

(_adjudaires_) les personnes de bonne volonté qui ne sont pas

affiliées au Félibrige.

DES ASSEMBLÉES

ART. 32.--Le Félibrige doit tenir, tous les sept ans, une _Assemblée

plénière_ où sont distribuées les récompenses (_ii Joio_) des grands

Jeux Floraux félibréens institués par l’article 46 des Statuts. Cette

assemblée sera publique. Elle se tiendra dans chaque Maintenance à

tour de rôle, et, à moins d’empêchement reconnu sérieux par le Bureau

du Consistoire, elle aura lieu pour Sainte-Estelle, c’est-à-dire le

21 mai.

ART. 33.--Une _Réunion générale_ du Félibrige aura lieu tous les

ans, le 21 mai, dans la ville désignée par le Bureau du Consistoire.

Celui-ci, cependant, peut en changer la date, l’année où a lieu

l’_Assemblée plénière_.

Dans la _Réunion générale_, qui aura lieu à table, on traitera des

choses intéressant le Félibrige, et on célébrera, en buvant à la

_Coupe_, le saint anniversaire de notre renaissance.

ART. 34.--Le Consistoire tiendra, une fois par an au moins, une

réunion particulière. Elle aura lieu le 20 mai dans la ville choisie

pour la célébration de la fête de Sainte-Estelle.

Le Bureau du Consistoire se réunit à l’endroit désigné par le

Capoulié et chaque fois que celui-ci le croit utile.

ART. 35.--Le Capoulié a le droit de convoquer, s’il le faut, d’autres

_Réunions générales_ et d’autres réunions du Consistoire que celles

indiquées par les articles précédents. Mais ces assemblées ne peuvent

s’occuper que des questions pour lesquelles elles sont convoquées.

ART. 36.--Chaque Maintenance tient, une fois par an, une assemblée

qui se réunit en septembre ou octobre dans la ville désignée par son

Bureau. Cette réunion n’est pas publique et se tient à table. On y

traite les affaires spéciales à la Maintenance.

Le Syndic peut convoquer, s’il le juge nécessaire, d’autres

Assemblées de Maintenance. Il réunit le Bureau de la Maintenance

quand il le croit utile, il choisit de même le jour et le lieu de la

réunion.

ART. 37.--Enfin, les Ecoles choisissent elles-mêmes, à leur gré,

leurs jours de réunion. Les membres des Ecoles doivent félibréjer

(_félibreja_), c’est-à-dire se réunir de temps à autre à table

pour se communiquer leurs créations nouvelles et s’encourager à la

propagation du Félibrige. Ces réunions se nomment _Félibrées_ et sont

de tradition dans le monde félibréen.

DE LA COTISATION

ART. 38.--La cotisation de chaque Félibre est de 10 francs par

an. Les Majoraux paient la leur entre les mains du Chancelier.

Les Mainteneurs l’acquittent entre celles du Secrétaire de leur

Maintenance.

ART. 39.--Il est prélevé sur chaque cotisation de Mainteneur une dîme

de 2 francs au profit du Consistoire.

ART. 40.--Les revenus du Consistoire sont employés aux dépenses de

l’administration, et spécialement à la publication d’un _Cartabeù_

annuel où seront insérés les comptes rendus des réunions générales du

Félibrige, du Consistoire et des Maintenances, les rapports du Syndic

au Consistoire, ceux des Cabiscols aux Maintenances, et la liste des

membres de l’Association. Le _Cartabeù_ sera envoyé gratuitement à

tous les Félibres.

ART. 41.--Chaque Félibre recevra aussi du Consistoire un diplôme en

règle, signé et scellé par les Membres du Bureau.

ART. 42.--Les revenus des Maintenances sont d’abord affectés aux

frais de gestion, ensuite à l’organisation des Jeux Floraux, enfin à

subventionner les Ecoles qui font des publications.

Les subventions données pourront représenter autant d’abonnements

auxdites publications qu’il y a de Félibres dans la Maintenance, de

telle sorte que les Félibres recevront celles-ci gratuitement.

Des subventions pourront aussi être fournies sans aucune espèce de

compensation.

ART. 43.--Les Ecoles font ce qu’elles veulent des revenus qu’elles

peuvent avoir. Mais elles ne peuvent imposer de cotisations qu’à

leurs membres auxiliaires (_adjudaires_) qui ne sont pas du Félibrige.

ART. 44.--Le Chancelier paie sur mandat du Capoulié; les Secrétaires,

sur mandat du Syndic de la Maintenance.

DES JEUX FLORAUX

ART. 45.--Les concours littéraires que nous appelons Jeux Floraux

sont de deux sortes:

Les _Grands Jeux Floraux du Félibrige_ et les _Jeux Floraux de

Maintenance_.

ART. 46.--Les Jeux Floraux du Félibrige ont lieu tous les sept ans

pour Sainte-Estelle. Le Consistoire entier forme le Jury.

Seuls peuvent concourir les écrivains en langue d’Oc. Trois

récompenses au plus sont mises au concours.

La première est réservée au Gai-Savoir; c’est le Capoulié lui-même,

en Assemblée plénière, qui proclame le nom du lauréat.

Le lauréat devra choisir lui-même la Reine de la fête, et celle-ci,

devant tous, lui mettra sur la tête la couronne d’olivier en argent,

insigne des maîtres en Gai-Savoir.

ART. 47.--Les Jeux Floraux de Maintenance sont ouverts par les

Maintenances, par les Ecoles, par les Villes, par les Sociétés. Dans

ce cas, le Syndic de la Maintenance où ont lieu les concours les

déclare _Jeux Floraux_ par une décision qui devra être lue avant

l’appel des lauréats, et désigne le Jury, qui se composera de sept

Félibres, parmi lesquels il doit y avoir au moins un Majoral.

ART. 48.--Le titre de _Maître en Gai-Savoir_ est donné par le

Consistoire à toute personne qui aura obtenu le premier prix des

_Grands Jeux Floraux du Félibrige_ ou trois premiers prix à des

Jeux Floraux de Maintenance. Les seconds ou troisièmes prix des

Jeux Floraux du Félibrige compteront comme des premiers prix de

Maintenance.

Les Maîtres en Gai-Savoir reçoivent une couronne d’olivier en argent.

ART. 49.--Enfin, le Consistoire peut accorder par diplôme le titre

d’_Associé du Félibrige_ aux personnes qui, étrangères au pays d’Oc,

ont bien mérité du Félibrige par leurs écrits ou par leurs actes.

Les associés ont le droit d’assister aux assemblées générales ou

plénières.

Fait et délibéré en ville d’Avignon,

le 21 mai 1876, jour de Sainte-Estelle.

_Le Chancelier_,

L. ROUMIEUX.

_Le Président_,

FR. MISTRAL.

La Société fut reconnue par le Gouvernement de la République et, le 14

avril 1877, le Ministre de l’Intérieur avisait Fr. Mistral de cette

décision par la lettre suivante:

_A Monsieur Fr. Mistral, à Maillane_ (_Bouches du-Rhône_).

MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR

Paris, le 14 avril 1877.

DIRECTION GÉNÉRALE

DE LA

SURETÉ PUBLIQUE

2me Bureau

MONSIEUR,

J’ai reçu la demande que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser au

nom d’un groupe de littérateurs et d’artistes méridionaux, à l’effet

d’obtenir l’autorisation d’organiser, sous le nom de _Félibrige_,

une association littéraire destinée à relier et à encourager les

lettrés et les savants dont les travaux ont pour but la culture et la

conservation de la langue provençale.

Je suis heureux de pouvoir vous informer, Monsieur, que cette

demande m’a paru mériter le plus favorable accueil et que je me suis

empressé d’écrire dans ce sens à M. le Préfet des Bouches-du-Rhône en

l’invitant à prendre un arrêté autorisant la constitution régulière

de l’Association du Félibrige.

Agréez, Monsieur, l’assurance de ma considération la plus distinguée.

_Le Président du Conseil,

Ministre de l’Intérieur_

(Pour le Ministre et par délégation),

_Le Directeur de la Sûreté Générale_,

DE BOISLISLE.

_République Française_

ARRÊTÉ

Le Préfet des Bouches-du-Rhône, correspondant de l’Institut, officier

de la Légion d’honneur:

Vu la demande de M. Fr. Mistral, adressée à M. le Ministre de

l’Intérieur, à l’effet d’obtenir l’autorisation de former une

Association littéraire sous le nom de Félibrige;

Vu les statuts projetés pour ladite Association et produits à l’appui

de la demande;

Vu la dépêche de M. le Ministre de l’Intérieur, du 14 avril 1877;

Vu le rapport de M. le Sous-Préfet d’Arles;

Vu le décret du 25 mars 1852;

Arrête:

ARTICLE PREMIER.--Est autorisée la formation d’une Association

littéraire sous le nom de _Félibrige_, dont le siège sera à Maillane,

arrondissement d’Arles.

ART. 2.--Sont approuvés les Statuts susvisés, dont un original

demeurera annexé à la minute du présent; aucune modification ne

pourra être apportée à ces Statuts sans avoir été au préalable

approuvée par l’Administration.

ART. 3.--Ampliation du présent arrêté sera adressée à M. le

Sous-Préfet d’Arles, chargé de la notifier au Président, M.

Mistral, à Maillane, sur papier timbré de 1 fr. 80, et d’en assurer

l’exécution.

Marseille, le 4 mai 1877.

Pour expédition conforme:

Pour le préfet des Bouches-du-Rhône

en tournée de revision:

_Le Secrétaire Général délégué_,

_Signé_: A. PAYELLE.

Pour copie conforme:

_Le Secrétaire Général_,

A. PAYELLE.

Pour le Sous-Préfet:

_Le Conseiller d’arrondissement délégué_,

_Signé_: EMILE FASSIN.

Pour copie certifiée conforme:

_Le Maire de Maillane_,

LAVILLE.

Ce chapitre serait incomplet, si nous ne donnions la nomenclature des

_Capouliés_ ou Grands Maîtres du Félibrige de Provence.

Le premier en date fut _Mistral_; vinrent ensuite _Roumanille_ et

_Félix Gras_. Ce dernier, qu’une mort imprévue vient d’enlever à

l’affection de tous, a eu pour successeur M. _Pierre Devoluy_. Le

nouveau Capoulié, capitaine du génie, fait partie de cette série de

poètes-soldats, comme Florian, La Tour d’Auvergne et les anciens

troubadours, qui, la plume sur l’oreille et l’épée à la main,

s’élançaient à l’assaut des forteresses sarrasines et contaient ensuite

les prouesses des croisés en des dithyrambes qui les ont illustrés.

[Illustration: Arles: Cloître de Saint-Trophime.]

C’est à Arles la Romaine qu’a eu lieu l’élection, sous la présidence

de F. Mistral. Les concurrents de l’élu étaient au nombre de cinq, et

tous avaient des titres sérieux à cette distinction; c’étaient MM.

_Arnavielle_, le baron _Guilibert_, _Astruc_, _de Berluc-Pérussis_ et

_Alphonse Tavan_; les suffrages se portèrent sur M. _Pierre Devoluy_,

qui n’en a triomphé qu’avec plus d’éclat.

Le nouveau Capoulié, de son vrai nom _Pierre Groslong_, est surtout

connu dans le monde des lettres sous son pseudonyme Pierre Devoluy.

Jeune, ardent, actif, le Félibrige, avec lui, entrera dans une période

de travail pratique, et l’éclosion d’œuvres magnifiques devra marquer

son passage au Capouliérat. Auteur de l’_Histoire nationale de la

Provence et du Midi_, couronnée aux Jeux Floraux septennaux d’Arles en

1899, il avait donné précédemment, en 1892, toute une série de poèmes

français, sous le titre de _Bois ton sang_.

Né en 1862, à Châtillon, dans la Drôme, le successeur du regretté Félix

Gras appartient comme ce dernier à la grande famille républicaine.

Son père, après le 2 décembre, fut enfermé, avec le père de Maurice

Faure, dans la tour de Crest, de funeste mémoire. Plus tard, à

l’Ecole Polytechnique, il se rencontra avec _Cazemajou_, qui devait

mourir massacré dans cette malheureuse expédition de Binder, où le

sang français rougit à nouveau cette mystérieuse terre d’Afrique.

Cazemajou était Provençal et c’est dans leur dialecte natal que

s’entretenaient les deux amis, prenant plaisir, devant les camarades du

Nord, à renouveler par des plaisanteries cordiales ou des gamineries

les luttes du temps de la fameuse croisade contre les Albigeois. Le

sentiment littéraire, l’amour des lettres qui étaient innés chez le

jeune polytechnicien ne firent que s’affirmer par la fréquentation

d’un compatriote. Cazemajou lui rappelait la Provence, il lui

apportait comme un reflet du pays natal. Aussi peut-on dire que cette

liaison fut, pour le futur capitaine du génie, admirateur des œuvres

de Mistral, la cause déterminante qui le fit s’engager dans cette

voie de la poésie où les idées s’épanouissent comme des fleurs, où

les sentiments sont l’expression la plus pure du cœur humain. Chose

curieuse à constater: sa vocation se produisit dans le milieu le plus

défavorable, dans une école qui, par son enseignement et le but de ses

études, semblait l’atmosphère la moins propice à l’éclosion des germes

poétiques. Les garnisons du Nord exercèrent un moment leur influence

calmante sur le cerveau enfiévré de l’enfant du Midi; mais il suffit

d’un retour vers la Côte d’Azur pour que son âme s’ouvrît comme une

fleur au soleil de Provence.

A partir de ce moment, le Félibrige compta un membre de plus. Les

études en prose et en vers qu’il publia alors, soit dans l’_Aioli_,

soit dans diverses revues provençales, attirèrent sur lui l’attention

des Majoraux et le signalèrent à leurs suffrages. Les félicitations que

le Félibrige de Paris lui adressa lors de sa nomination et la réponse

si chaude et si cordiale qui lui fut faite doivent resserrer le lien

qui unit les deux Sociétés, comme deux sœurs marchant la main dans

la main vers le même but et avec les mêmes sentiments. Pour obtenir

cet heureux résultat, le nouveau Capoulié n’aura qu’à s’inspirer de

l’exemple de son éminent prédécesseur, qui considéra les deux Sociétés

comme deux forces dont l’union nécessaire doit amener la réalisation

de nos vœux les plus chers pour notre beau pays et la gloire de la

patrie française. Les Félibres de Paris, qui ont déjà pu apprécier les

mérites de M. Pierre Devoluy et subi l’influence de son charme, ne lui

ménageront ni leur concours ni leur sympathie.

Nous ne pourrions mieux terminer ce chapitre consacré au Félibrige

de Provence qu’en citant comme un de ses plus dévoués collaborateurs

le sympathique chancelier, Paul Mariéton, directeur de la _Revue

Félibréenne_ aujourd’hui si répandue et si estimée aussi bien à Paris

que dans le Midi.

NOTES

[31] D’où son titre de _Père des Félibres_.

[32] M. Mariéton, dans son ouvrage: _la Terre provençale_ (Paris,

Lemerre), cite cette observation sur l’importance du nombre 7 à

Avignon comme ayant été faite par un voyageur hollandais, qui visita

cette ville au commencement du XVIIIe siècle.

[33] Estelle, en provençal, signifie étoile.

[34] Voir, à ce sujet, les discours qu’il a prononcés comme

_capoulié_ du Félibrige aux banquets de Sainte-Estelle (_Armana

prouvençaù_, 1877).

[35] Nous sommes de la grande France, franchement et loyalement.

[36] Voir, sur cette question, notre brochure sur _l’Utilisation des

idiomes du Midi pour l’enseignement du français_ (Paris, Le Soudier,

1898).

[37]

J’aime mon village plus que ton village;

J’aime ma Provence plus que ta province;

J’aime la France plus que tout.

Epigraphe des œuvres de Félix Gras (Avignon, Roumanille, 1876).

[38] Traduction française, d’après le texte provençal (Jourdanne,

_Histoire du Félibrige_; Avignon, Roumanille).

V

LES CIGALIERS ET LES FÉLIBRES DE PARIS

Les Provençaux à Paris après 1870.--Leur groupement.--Création de la

première société méridionale.--La Cigale.--Le mouvement littéraire

félibréen et la fondation du félibrige de Paris.--Son programme.--Ses

statuts.

Le mouvement félibréen se propageait avec trop de rapidité dans le

Midi pour n’avoir pas bientôt sa répercussion à Paris. Après 1871, les

Méridionaux, dont l’émigration vers la capitale avait été restreinte

jusque-là à de moindres proportions que celles des autres provinciaux,

ne purent résister à l’impulsion générale qui, à partir de cette

époque, y fit affluer non seulement les étrangers, mais aussi les

habitants des départements les plus éloignés. Bientôt leur nombre fut

assez considérable, et, parmi ceux qui s’y établirent, on remarqua

surtout des littérateurs, des hommes politiques, des peintres, des

sculpteurs et autres artistes qui venaient y chercher la consécration

de leurs talents respectifs. Emportés dans le mouvement sans cesse

croissant de la vie parisienne, perdus dans la foule affairée et

haletante, les Méridionaux, sans cesser d’apprécier les mérites de

leur nouvelle résidence, n’avaient pas oublié le clocher natal, et le

pieux souvenir de la petite patrie était demeuré intact dans leur cœur.

De là leur désir de se connaître, de se rapprocher, afin de retrouver

dans cette union comme un reflet de la Provence. Le moment le plus

favorable pour grouper toutes les intelligences qui représentaient

avec le plus d’autorité la langue, les mœurs et les usages du Midi

parut donc être arrivé, et ce fut Maurice Faure, inconnu alors, célèbre

aujourd’hui, qui devint le promoteur du projet. Partageant ses idées

et son enthousiasme, le peintre Eugène Baudouin, qui avait emporté

sur sa palette les tons chauds et colorés des fleurs et du ciel de

son pays, et Xavier de Ricard, gentilhomme de lettres, s’étaient

joints à l’inspirateur de cette fraternelle et patriotique pensée.

Ardents, infatigables, jeunes tous trois, pleins de confiance dans

l’avenir, ils virent bientôt accourir autour d’eux les membres les plus

distingués de la colonie provençale. On y remarquait Amédée Pichot, le

poète Méry, Adolphe Dumas, qui valut à Mistral l’admiration et l’amitié

de Lamartine, Moquin-Tandon et bien d’autres. Amédée Pichot possédait

à un si haut degré le culte de la littérature méridionale qu’il fit

construire, entre Bellevue et Sèvres, une villa qui était un véritable

temple élevé en l’honneur de la muse provençale. Il le fit orner de

décorations céramiques dont l’exécution fut confiée à Balze. Elles

représentaient des scènes du Midi, qu’il ne voulut laisser à personne

le soin de caractériser par des proverbes et des vers provençaux. Tout

près de là, avenue Mélanie, J.-B. Dumas (d’Alais) fit également acte de

félibre en prenant pour devise: _Ai fa moun mas_; au-dessus de la porte

de la charmante villa qu’il habita jusqu’à sa mort, on peut lire encore

aujourd’hui: _Mas J.-B. Dumas_. Plus tard, le Félibrige de Paris, dont

nous parlerons bientôt, confia au sculpteur _Truphème_ l’érection, à

Meudon, du buste de Rabelais, en souvenir de son séjour dans le Midi et

des provençalismes dont il sema son œuvre entière.

[Illustration: Arles: Ruines du théâtre romain.]

Ce fut ainsi que, d’étape en étape, les Méridionaux de Paris fondèrent

une association qui eut nom _la Cigale_, d’après l’emblème des

troubadours. Après avoir choisi Henri de Bornier comme président,

ils résolurent de se réunir dans un banquet mensuel, dont le premier

eut lieu en 1875, au Palais-Royal, chez Corraza. Dans son excellent

discours, l’auteur déjà célèbre de _la Fille de Roland_ donna à

l’événement du jour une interprétation qu’il estimait exacte, en

l’élevant à la hauteur des besoins auxquels il répondait, aussi bien

au point de vue de l’art qu’à celui du groupement des intérêts et des

individualités les plus marquantes du Midi. Les premiers Cigaliers

s’étaient-ils réellement tracé un programme si complet, avaient-ils

visé un but si élevé? Évidemment non. Ils ne pouvaient espérer de cette

manifestation que la réalisation d’une partie de leurs aspirations.

Dans leur esprit, la part qui devait être faite à la rénovation de

la langue provençale avait été quelque peu négligée. Il semble,

d’ailleurs, qu’une société composée surtout d’artistes, où les hommes

de lettres et les poètes ne figuraient qu’en infime minorité, fût

peu qualifiée pour s’occuper utilement de littérature, de philologie

et de linguistique. Mais la situation ne tarda pas à se modifier. La

magnifique fête que les Cigaliers offrirent aux Félibres de Provence

à l’Hôtel-Continental, au lendemain de leur réception dans le Midi,

et à l’occasion de l’Exposition de 1878, fut le point de départ d’une

nouvelle organisation. A ce banquet, présidé par Henri de Bornier, qui,

dans une magnifique pièce de vers, salua en Aubanel, en Roumanille et

en Félix Gras[39] les représentants les plus illustres du Félibrige,

M. Bardoux, ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, ne

craignit pas de donner aux sociétés méridionales une consécration

officielle. En une improvisation chaude et brillante, il vanta

l’enthousiasme artistique et littéraire dont elles étaient nées, sans

s’arrêter aux polémiques quelquefois injurieuses, toujours injustes,

auxquelles elles avaient donné lieu. C’est à la suite de cette

solennité que Maurice Faure, profitant très habilement de ce moment

d’accalmie, encouragé par les Félibres du Midi qui s’étaient ralliés

à ses idées, projeta la création d’une seconde société méridionale à

Paris.

Avec une foi d’apôtre et une opiniâtreté qui puisait sa force dans

son ardent amour de sa chère Provence, de sa langue si harmonieuse et

si riche, de ses mœurs et de ses usages locaux, Maurice Faure poussa

son entreprise. _La Cigale_ aurait une sœur qui, tout en conservant

l’élément artistique qui y dominait, ferait aux travaux de philologie

provençale et de littérature une part plus large.

Après s’être adjoint _A. Duc_ (_dit Ducquercy_), _Baptiste Bonnet_, le

_baron de Tourtoulon_ et le _marquis de Villeneuve-Esclapon_, Maurice

Faure proposa à ses nouveaux collaborateurs de se réunir chaque semaine

au restaurant Martin, rue Dauphine[40]. Martin était un cuisinier

marseillais qui avait su s’attirer la clientèle de ses compatriotes en

leur offrant les mets de leur pays. On y mangeait la _bouillabaisse_,

l’_aioli_, la _brandade de morue_, la _soupo aù fiéla_, la _bourrido_,

les _paquets de La Pomme_ et autres plats locaux, arrosés des vins

exquis de Châteauneuf, de la Nerthe, de Lamalgue, de Cassis, de

l’Ermitage et du Saint-Pérey mousseux, tout comme sur La Cannebière.

Son enseigne était un modèle du genre; libellée en provençal, elle

empruntait au Journal de Mistral son épigraphe:

«NAOUTRE LI BOUN PROUVENÇAU

AÙ SUFFRAGI UNIVERSAÙ

VAUTAREN PER L’ÔLI

E FAREN L’AÏOLI[41].»

S’il est vrai, comme il a été dit, qu’une bonne table n’a pas toujours

été étrangère au succès d’une bonne cause, les Félibres de Paris

doivent avouer que le restaurateur Martin a su, par sa cuisine exquise,

amener à leur société un courant sympathique et bien des adhérents

qui auraient pu l’ignorer s’ils n’avaient été séduits par les vapeurs

embaumées qui s’échappaient de ses casseroles. Le Midi lui doit d’avoir

été, dans la capitale, le propagateur le plus habile de sa cuisine,

aujourd’hui généralement répandue et pour ainsi dire classique dans

certains établissements parisiens.

Dans un de ces banquets où régnait la plus franche gaîté et qui était

comme le rendez-vous des Provençaux, Maurice Faure forma le noyau

embryonnaire du futur Félibrige parisien. Il s’était proposé de faire

naître la nouvelle Société d’une manifestation félibréenne. Il fut donc

convenu que l’on fêterait la Sainte-Estelle, patronne du Félibrige, en

1879, à Sceaux, en commémoration de la visite des Félibres en 1878, et

aussi comme un rappel de la fête qui leur avait été offerte à cette

occasion à l’Hôtel-Continental.

On s’est souvent demandé pourquoi les Félibres avaient choisi

_Sceaux_ plutôt que tout autre village des environs de Paris. C’est

que Sceaux évoquait le souvenir de Florian, dont les Cigaliers,

quoique indifférents au mouvement félibréen, pouvaient cependant

honorer la mémoire et comme Cévenol et comme fabuliste français. Ce

souvenir formait, entre Cigaliers et Félibres, la base d’une entente

qui leur permettait de se réunir amicalement dans les mêmes agapes

fraternelles, d’y glorifier le Midi en commun, sans changer leurs

programmes respectifs, sans nuire au développement de leurs aspirations

légitimes. Fêter Florian à Sceaux, c’était pour chacun se placer sur

un terrain neutre. Si les Cigaliers préféraient s’exprimer en français

pour honorer la mémoire du fabuliste, les Félibres, en employant

le provençal, rendaient également hommage à l’auteur de la romance

d’_Estelle et Némorin_:

_Ai! savés din voste vilage

Un jouine e tendre pastourel!_

La Provence: Usages, coutumes, idiomes depuis les origines; le Félibrige et son action sur la langue provençale, avec une grammaire provençale abrégée · 第 7 / 21 段