=Raynouard.=--François-Juste-Marie Raynouard naquit à Brignoles

(Var), en 1761. Il fut assurément l’historien le plus remarquable du

dialecte provençal. Après avoir occupé très honorablement sa place

comme député à la Convention, il fut poursuivi pour ses opinions,

qui l’avaient classé parmi les Girondins. Emprisonné, puis remis en

liberté, il reprit sa robe d’avocat au barreau de Draguignan. Grâce

à son talent, il y fit une petite fortune qui lui permit, dans ses

loisirs, de se livrer à ses études favorites sur la langue romane et

les poésies des troubadours. Sa science et ses patientes recherches

dotèrent son pays d’un véritable monument littéraire. Ses ouvrages

font autorité sur la matière; ils sont devenus classiques, et c’est

à cette source que les érudits, les philologues et les romanisants

sont allés puiser leurs inspirations et se renseigner sur la valeur

des termes, l’orthographe et l’histoire des dialectes du Midi. _Les

Templiers_, tragédie qu’il donna en 1805, eurent le plus grand succès.

En 1807, il entra à l’Académie, dont il devint le secrétaire perpétuel

la même année. En 1813, comme membre du Corps Législatif, ce fut lui

qui rédigea la fameuse adresse qui prépara la chute de l’Empire. Il

siégea à la Chambre jusqu’en 1814. Entre 1816 et 1824, il fit paraître

successivement un _Choix de poésies originales des troubadours_ (6

volumes), auquel il joignit une grammaire romane; et, en 1835, un

_Nouveau choix de poésies_ (2 volumes), suivi d’un lexique roman

(6 volumes), qui ne fut terminé qu’en 1844. On a de lui également:

_Recherches historiques sur les Templiers_ (1813), _Historique du droit

municipal en France_ (1829) et un certain nombre de poésies manuscrites.

[Illustration: Raynouard.]

Si l’on tient compte des tracasseries auxquelles Raynouard fut en

butte; d’un labeur journalier auquel, soit comme député, soit comme

avocat, il ne pouvait se soustraire; d’une situation peu fortunée

(car il avait donné tout ce qu’il possédait pour sauver son frère

d’une ruine imminente): on avouera qu’il eut une existence bien

remplie et le double mérite de ne négliger aucune de ses occupations,

et de se distinguer dans toutes. En effet, pour se livrer à l’étude

approfondie de la langue romane, dont les éléments dispersés ne se

prêtaient guère aux recherches d’un homme si occupé, il lui fallait

les grandes qualités dont il fit preuve. Très vif dans son attitude

et dans ses paroles, il possédait néanmoins, au plus haut degré, la

patience des chercheurs. Laborieux et profondément érudit, il voulut

tout voir par lui-même, et, lorsqu’il fut convaincu de l’authenticité

des textes, de l’exactitude de ses renseignements, il s’attacha à ce

travail considérable: la reconstitution de la langue romane écrite et

parlée aux temps des troubadours. L’amour qu’il avait voué à sa terre

natale, à sa langue maternelle, aux usages, mœurs et coutumes de son

pays, lui assura le succès là où tout autre, moins bien armé et moins

persévérant, lassé par les difficultés et l’énormité de la tâche,

n’aurait obtenu aucun notable résultat.

Nous ne saurions mieux terminer la biographie de Raynouard qu’en

reproduisant le passage du discours de M. Villemain sur le prix

Monthyon accordé à _Jasmin_, en 1852, par l’Académie Française:

«... De nos jours, dit-il, l’Académie Française et, pour dire plus

encore, l’Institut national, peuvent-ils oublier que c’est un

des leurs, et des plus illustres, M. Raynouard, érudit, poète et

législateur citoyen, qui a rendu à l’Europe savante et à nous une

moitié de l’ancien esprit français, par la restitution de cette langue

romane du XIIIe siècle, dont les monuments s’étaient comme perdus sous

la gloire du français de Rouen et de Paris, du français de Corneille et

de Molière!...»

=Fabre d’Olivet=, qui naquit à Ganges (près Nîmes) et fut le

contemporain de Raynouard, voulut, lui aussi, s’inspirer du passé

pour chanter la Provence. Il ne nous appartient pas de juger ici

l’œuvre considérable de Fabre d’Olivet. Nous ne retiendrons parmi

ses nombreuses productions que celles dont la nature intéresse notre

étude. Ses poésies occitaniques, qu’à l’époque on a pu confondre avec

certaines œuvres des troubadours, ont un cachet particulier. Elles

ont classé l’auteur parmi ceux qui ont le mieux reproduit, avec une

précision qui n’exclut ni l’élégance de la phrase ni l’expression

poétique de la pensée, les sujets traités par les premiers poètes

provençaux. Ce mérite valut à Fabre d’Olivet de fort mauvais

compliments; on l’accusa de plagiat, on le traita de pasticheur, dès

qu’on s’aperçut que le public avait été dupe d’une supercherie. C’était

pousser la critique un peu loin. Mais Fabre d’Olivet avait, par un

adroit subterfuge portant sur le titre: _le Troubadour_, laissé croire

que son volume était la reproduction imprimée d’un choix de poésies

des anciens troubadours, oubliées ou peu connues à cette époque.

L’authenticité en était difficile à reconnaître. Raynouard lui-même

fut un moment dupe de cette supercherie. Cependant, après une étude

attentive de l’ouvrage de Fabre d’Olivet, il revint sur sa première

impression et, ne pouvant s’y tromper plus longtemps, dénonça le fait

au monde littéraire[27]. C’est alors qu’on se vengea de la surprise

en accumulant sur _le Troubadour ou Poésies occitaniques du_ XIIIe

_siècle_ les épithètes les moins flatteuses. On fut d’autant moins

indulgent que l’erreur avait été plus longue et plus générale. Elle

n’avait rien pourtant dont on dût être surpris. Les précédents travaux

de Fabre d’Olivet sur les anciens écrivains romans et l’imitation

parfaite de leurs tournures poétiques en langue romane étaient bien

faits pour amener une confusion très excusable.

Vers 1806, l’abbé =Vigne= fit paraître une série de contes en vers

provençaux, qui furent édités à Aix. Ces contes, pleins de saveur, sont

toujours lus avec plaisir.

=Honorat= (Simon-Juste) occupe une des premières places parmi les

Provençaux qui, par leurs patientes recherches, leur érudition et les

documents qu’ils ont laissés, ont préparé la renaissance du provençal.

Il naquit à Allos (Basses-Alpes), le 3 avril 1783. Comme médecin, il se

signala par son dévouement à soigner les fiévreux de l’armée d’Italie.

Le Gouvernement lui remit une médaille d’or pour récompenser ses

services et, en 1815, lui offrit une sous-préfecture. Il refusa cette

fonction par modestie, et accepta plus tard la place de directeur des

postes à Digne, où il avait exercé jusqu’alors la médecine. En 1830,

il entra dans la vie privée, afin de pouvoir s’adonner complètement

à son œuvre capitale, son _Dictionnaire provençal-français_. Dans la

préface, nous trouvons cette phrase, que nous ne pouvons nous empêcher

de reproduire:

«Le principal but que j’ai eu en vue, en composant le _Dictionnaire

provençal-français_, a été de mettre les personnes qui, comme moi,

ont été élevées sous l’influence de la langue provençale, en état de

profiter de cette langue même, pour arriver à la française.»

N’est-ce pas là, en effet, une partie du programme félibréen? Honorat

avait eu l’intuition du mouvement littéraire dont la Provence allait

devenir le théâtre. Son _Dictionnaire_ ne se borne pas à donner le sens

et l’orthographe des mots; c’est une sorte d’encyclopédie des lettres,

des arts, des sciences, des coutumes et des usages de la Provence.

Il abonde en renseignements sur les institutions, les inventions

les plus remarquables, et offre une collection de proverbes à nulle

autre pareille. Toute la sagesse de la nation y est enseignée, c’est

un véritable tableau des mœurs présenté sous une forme humoristique

qui n’exclut pas l’observation et le bon sens. Frappé d’une attaque

d’apoplexie, Honorat est mort avec le regret de n’avoir pu joindre

à cet ouvrage déjà considérable un volume de biographie et de

bibliographie, ainsi qu’une grammaire et un traité de prononciation

et d’orthographe. Il avait passé quarante ans de son existence à

rassembler des documents pour son grand travail, qui reste, dans son

genre, un des monuments les plus précieux. Parmi les pièces curieuses

qu’il put mettre à contribution, il faut citer le manuscrit de _Pierre

Puget_, savant religieux de l’Ordre des Minimes. Cet ouvrage, de plus

de mille pages, contenait la signification des mots, leur origine,

et leur étymologie en français; en somme, c’était déjà un véritable

dictionnaire provençal[28]. Nul doute qu’après Honorat bien d’autres

n’en aient tiré parti et n’aient exploité une mine aussi riche.

Après les ouvrages de linguistique, nous voyons la poésie s’essayer

à nouveau dans la fable. Si quelques auteurs s’inspirèrent des

chefs-d’œuvre de La Fontaine et d’Esope, au moins ils surent donner

à leurs œuvres un cachet bien particulier; le thème seul fut pris au

célèbre fabuliste.

Dans ce genre, =Diouloufet= ne tarda pas à se faire remarquer; sa

_Filho trop dalicato et lou Loup_ et _lou Mestre doou meinagi_ sont

d’un accent sincère et simple, sans recherches ni fioritures et bien

écrites, dans l’esprit du sujet. Mais son œuvre capitale, celle qui fit

sa réputation, est incontestablement son poème _leis Magnans_ (_les

Vers à soie_), dédié à sa femme, l’_Estello de soun vilagi_, comme il

l’avait surnommée. Consacré à l’art d’élever les vers à soie, ce poème

offre cette particularité que chacun de ses quatre chants est terminé

par un épisode des _Métamorphoses_ d’Ovide arrangé à la provençale.

=Diouloufet= naquit à Eguilles, près Aix, le 19 septembre 1771.

Outre son recueil de fables, dont chacune se termine par un proverbe

provençal, et son poème des _Magnans_, dont Raynouard voulut bien

revoir les épreuves, il a laissé _l’Odo à la pipo_ et _Philippico

contro lou Mistraou et autres_, qui ne sont que des critiques, peu

méchantes d’ailleurs, contre la République et ceux qui le privèrent

en 1830 de ses fonctions de bibliothécaire de la ville d’Aix, pour le

punir de son zèle royaliste. Son poème biblique _le Voyage d’Eliézer_

lui valut le premier prix au concours de la Société archéologique de

Béziers. Enfin, en 1840, il fit paraître _Don Quichotte philosophe_,

œuvre assez importante en quatre volumes, et qui obtint plusieurs

éditions. Comme Honorat, il mourut à table, frappé par une attaque

d’apoplexie, cette même année 1840. Royaliste sincère, Diouloufet a

marqué ses œuvres du cachet de ses convictions, ce qui n’enlève à son

style ni la bonhomie qui représentait si bien son caractère ni le

charme de la simplicité qui guidait tous ses actes.

=D’Astros=, autre fabuliste, né le 15 novembre 1780, à Tourves

(Var), était le père du fameux abbé d’Astros, retenu prisonnier par

Napoléon, qui ne put lui pardonner d’avoir laissé publier la bulle

d’excommunication de Pie VII. A sa sortie de prison, à la chute de

l’Empire, la monarchie le créa cardinal et ensuite archevêque de

Toulouse.

D’Astros, entièrement occupé de médecine, ne put donner à la poésie

provençale que ses rares moments de loisir. Aussi son œuvre n’est-elle

pas considérable; mais elle se fait remarquer par un esprit très fin,

très cultivé, et par une gaieté de bon aloi. Possédant parfaitement

la langue provençale, d’Astros est supérieur à Diouloufet quant au

choix et à la pureté des termes qu’il emploie. Parmi ses fables, qui

ne furent éditées qu’après sa mort, en 1863, il faut citer comme une

des meilleures: _les Animaux malades de la peste_. C’est un véritable

bijou qu’il a su sertir, comme un poète, de détails provençaux et

bien caractéristiques. _L’Esquirou e lou Reinard_ (_l’Écureuil et le

Renard_) et _Meste Simoun e soun ai_ (_Maître Simon et son âne_) sont

d’une originalité, d’une finesse et d’un bonheur d’expressions qui

dénotent chez l’auteur assez d’imagination et de talent pour qu’il ait

pu se passer d’emprunter, comme il l’a fait, quelques-uns de ses sujets

à La Fontaine.

Si l’Occitanie attendit longtemps en vain un digne successeur de

Goudouli, du moins fut-elle amplement dédommagée par l’apparition de

Jasmin.

=Jacques Boé, dit Jasmin=, naquit à Agen, en février 1799, au bruit

d’un charivari et d’une chanson de carnaval dont son père avait

composé les couplets. Sa famille était des plus humbles. Son aïeul

était réduit, pour vivre, à aller demander son pain de maison en

maison, et le petit Jacques se ressentit souvent de cette misère. Plus

tard, dans ses _Souvenirs_, il a chanté avec naturel et émotion ses

premières tristesses. N’ayant pu faire que des études incomplètes,

il eut souvent l’occasion de constater l’utilité de l’instruction

qu’il n’avait pu recevoir et qui l’aurait aidé à donner à ses vers

une tournure plus noble, un style plus châtié. Son œuvre se ressent

de ce défaut de culture intellectuelle. Le sens philologique de

certains mots lui échappait, et de là des formes parfois incorrectes

qu’il ne parvenait pas à épurer. Mais il rachetait cette lacune par

de très grandes qualités. Il avait le don de la poésie, le vrai

sens populaire, le naturel et la simplicité dans l’expression. Les

sentiments de son cœur étaient à la hauteur de son mérite littéraire.

On a de lui un volume de poésies diverses, intitulé: _los Papillotos_

(_les Papillotes_), en souvenir de son métier de coiffeur. Ses œuvres

marquantes et qui lui ont assuré une réputation incontestée, aussi

bien dans le Nord que dans le Midi, sont: _l’Abuglo_ (_l’Aveugle_),

_Françounetto_ (_Francinette_) et _Maltro l’Innoucento_ (_Marthe la

Folle_).

A Bordeaux, où Jasmin récita _l’Abuglo_, dans une séance publique de

l’Académie de cette ville, il remporta un succès auquel son talent de

lecteur et de chanteur eut presque autant de part que son inspiration

poétique. Voici, à ce sujet, ce qu’écrivait Sainte-Beuve dans la _Revue

des Deux Mondes_ du 1er mai 1837:

«Jasmin lit à merveille; sa figure d’artiste, son brun sourcil, son

geste expressif, sa voix naturelle et d’acteur passionné prêtent

singulièrement à l’effet; quand il arrive au refrain: _les Chemins

devraient fleurir_, etc... et que, cessant de déclamer, il chante,

toutes les larmes coulent; ceux mêmes qui n’entendent pas le patois

partagent l’impression et pleurent.»

Dans _Françounetto_, Jasmin eut pour but de réagir contre les

détracteurs du provençal en démontrant l’erreur de ceux qui

prétendaient que cette langue ne pouvait se prêter à une œuvre durable,

qu’elle était condamnée à disparaître fatalement, parce qu’abandonnée

par les salons et les Académies. Piqué au jeu, il s’est plu à

retracer une page d’histoire locale où l’amour, l’envie, la jalousie,

l’ignorance sont tour à tour dépeints de main de maître. Sainte-Beuve,

déjà cité, le recevant à Paris, lui dit: «Jasmin, vous êtes en progrès;

continuez, vous faites partie des poètes rares de l’époque.» Puis,

lui montrant un rayon de sa bibliothèque, qui contenait leurs œuvres:

«Comme eux, vous ne mourrez jamais.» Quel plus bel éloge le poète

pouvait-il recevoir, et quelle réponse aux prophètes de malheur qui

l’avaient condamné à l’oubli sous prétexte qu’il avait écrit dans une

langue qui n’était pas la langue française!

_Françounetto_ fut déclamé à Toulouse, dans la salle du Musée, devant

quinze cents personnes. «Malgré la longueur du poème, deux mille cinq

cents vers, tout le monde restait encore assis, lorsque Jasmin eut

terminé, espérant s’enivrer encore à cette source de poésie[29].» La

municipalité, ratifiant le vote de l’assemblée qui voulait donner

à l’auteur, par le moyen d’une souscription, un témoignage de son

admiration, y ajouta ensuite le titre de _Fils adoptif de la ville de

Toulouse_.

On sent qu’il a dépensé dans _Maltro l’Innoucento_ (_Marthe la Folle_),

étude très fouillée du cœur humain, toutes ses qualités, tout son

génie; il y a mis toute son âme.

Ardent et généreux, il parcourait les grandes villes de France,

chantant ou récitant ses œuvres comme ses ancêtres les troubadours.

Ses biographes assurent qu’il a ainsi gagné plus de quinze cent mille

francs, et cependant il est mort dans un état proche de la misère.

C’est que les produits de ses conférences sur la langue d’oc et de ses

tournées poétiques ont été versés entre les mains des pauvres, dans

la caisse des hospices, ou bien encore ont servi à la reconstruction

d’églises de villages. Par ses conférences, il a propagé et mis en

relief les beautés de cette langue méridionale condamnée à mort depuis

des siècles et qui, plus vivante que jamais, se parle, s’écrit et se

fait écouter jusque dans le Nord. Aussi peut-on dire de lui qu’il a

été l’un des plus grands parmi les précurseurs des félibres, et que

l’épitaphe gravée sur le socle de la statue qu’on lui a élevée dans sa

ville natale est frappante de vérité:

_O ma lengua, tout me zou dit,

Lançarai uno estello à toun frount encrumit._

O ma langue, tout me le dit,

Je mettrai une étoile à ton front obscurci.

Vient ensuite =Moquin-Tandon=, dont le _Carya Magalonensis_, édité en

1836, fut l’objet de critiques de tous genres, mais n’en consacra pas

moins la réputation du savant botaniste comme écrivain languedocien.

=Azaïs=, son contemporain, se fit remarquer par ses poésies

satiriques sur des thèmes locaux. Les peintures sont énergiques, les

sujets quelquefois rabelaisiens. Dans ce genre de poésies plutôt

scatologiques, on peut citer: _lous Homes e los Femnos del temps

passat_, _lou Lavamen_, _lou Factotum del curat de Capestang_, etc...,

etc... Toutes sont animées d’un souffle comique et d’une franche gaîté;

la lecture en est facile et amusante.

Un peu avant la Révolution de 1848, des dithyrambes enflammés sur le

prolétariat valurent à =Peyrotte= une certaine popularité. Dans _leis

Léproux, la Filla de la mountagna_ et autres pièces patoises _del

Taralié_[30], comme il «aimait à se nommer», on trouve un mouvement

vraiment poétique.

Le buste élevé à Peyrotte dans sa ville natale, pour honorer sa

mémoire, est un hommage mérité que la génération actuelle a cru devoir

rendre au poète ouvrier.

C’était également un ouvrier que =Mathieu Lacroix=, à qui l’on doit ce

poème touchant et sincère: _Paouro Martino_, dont Casimir Bousquet,

de Marseille, a donné une traduction. C’est à un de ses compatriotes,

aujourd’hui doyen du _Félibrige de Paris_, M. Gourdoux, que le maçon de

la Grand’Combe en confia le manuscrit, après avoir été durement chassé

par l’administrateur de cette compagnie, qui lui retirait ainsi son

gagne-pain, sous le prétexte invraisemblable qu’un maçon ne doit pas

être poète.

Le marquis de =La Fare-Alais=, dans son recueil _los Castagnados_, se

montre tour à tour observateur et conteur fidèle des mœurs et usages

du peuple. Sa poésie est chaude, colorée; l’expression est juste. Sa

verve, comique, n’est jamais grossière; le gentilhomme se devine au

choix délicat des images et des mots. Quels échantillons donner de

ce talent supérieur qui rend le choix embarrassant? Nous prenons au

hasard: _la Fieiro de San-Bartoumieù_ (_la Foire de Saint-Barthélemy_)

et _Scarpon_, deux éclats de rire. Dans _la Festo dos Morts_ (_la

Fête des Morts_), le poète montre la souplesse de son esprit qui se

prête aussi bien aux scènes comiques qu’aux tableaux mélancoliques et

tristes. _Le Gripé_ et _la Rouméquo_ font voyager notre imagination

dans le monde fantastique et légendaire. En somme, cet auteur a su

prendre rang parmi les poètes cévenols dont la réputation est la

meilleure et en même temps la plus durable, car il a écrit pour tous

les temps, et peut être lu par tout le monde.

Dans _lou Gangui_ et _les Amours de Vénus ou le Paysan au théâtre_,

=Fortuné Chailan= atteint au plus haut comique avec naturel et abandon.

La période de 1830 à 1848 est remplie par les noms de L. Isnardon

(_Pouésios prouvençalos_), de Raymonenq (_lou Procurour enganat_),

de Désanat (_lou Troubadour natiounaou_), de Pélabon (_lou Groulié

bel esprit_), de Bénoni, Mathieu, Gastinel, Garcin, Gautier et tant

d’autres dont l’énumération serait trop longue, qui, tous, ont su

attirer et retenir l’attention de leurs lecteurs, à des titres

différents.

Avec Bellot, Bénédit et surtout Roumanille, nous atteignons la période

littéraire du provençal qui précéda l’apparition du _Félibrige_.

* * * * *

=Pierre Bellot= fut un des représentants les plus autorisés de l’esprit

vif et de la verve de la vieille Provence. Enfant de Marseille, il

imprima à ses œuvres le cachet essentiellement marseillais du vieux

quartier des Accoules, où il était né. Et cela s’explique d’autant plus

facilement que, n’ayant jamais quitté son pays, il a pu, mieux qu’un

autre, conserver intactes les traditions du passé et la couleur de

notre belle langue. Marchand, il ne voyait le monde que du fond de sa

boutique de la rue des Feuillants, et ne se trouvait en contact, sous

les pins de sa bastide, _la Belloto_, qu’avec des gens dont la pensée

n’avait d’autre moyen d’expression que l’idiome local. On peut dire de

lui qu’il était du peuple par le cœur et de la petite bourgeoisie par

les habitudes. C’est ainsi que, sans sortir de sa personnalité modeste,

il a pu être un bon poète provençal dont le naturel et la simplicité

sont les principales qualités et font le charme dominant. Ces qualités,

on les retrouve effectivement dans toutes les poésies de Bellot. On y

voit les pins des bastides dans le doux frémissement de la brise du

soir, les tartanes aux blanches voiles se mirant dans les eaux bleues

de la Méditerranée; on y entend zonzonner les cigales, on y passe avec

lui le dimanche dans les cabanons d’Endoume, au milieu des fortes

senteurs de l’aioli et des vapeurs embaumées de la bouillabaisse. Sa

muse est bien notre Marseillaise, la _San Janenque_, aux grands yeux

noirs, au rire éclatant, à la bouche mutine, laissant voir entre des

lèvres de corail des dents éclatantes de blancheur; la taille souple

et ronde, les jupons courts, elle ne joue pas la grande dame, elle est

bonne fille et, pour être belle, elle n’a qu’à rester elle-même.

L’œuvre de Bellot forme quatre volumes, dont je n’entreprendrai

pas l’analyse. Je me bornerai à citer parmi les morceaux les plus

remarquables: _lou Poète cassaire_, qui est bien la meilleure

photographie qui ait jamais été faite du chasseur marseillais, et

_l’Ermito de la Madeleno_, où le poète se double d’un observateur aussi

intéressant que spirituel. Au théâtre, il a donné _Mousu canulo vo lou

fiou ingrat_. Enfin, il a montré un véritable talent dans l’épître et

le conte. Voici un extrait de l’épître qu’il adressa à Charles Nodier,

l’un des premiers qui ait rendu justice aux beautés de la langue

provençale:

O tu qu’as illustra nouestro bello patrio

Per teis brillans escrits, tout pastas de génio;

Tu, sublimo Nodier, la perlo deis aoutours,

Qu’as fa souto ta plumo espeli tant des flours!

Un aoutour marsiés, din soun groussier lengagi,

Doou fruit de seis lésirs aougeo ti faire hommagi.

N’aourié pas près ségur aquélo liberta

Se Pierquin de Gembloux l’avié pas excita.

Oh! sense eou, leis escrits dé sa muso groussiéro

N’oourien pas doou pays despassa la barriéro;

Maï Vénén de la part doou saven inspectour,

Bessai l’accordaras un régard proutectour, etc., etc.

Si Bellot avait eu les honneurs de la traduction française, son nom

serait aussi populaire dans le Nord qu’à Marseille même.

Qui ne connaît en Provence celui de =Bénédit=, rendu célèbre par

son poème _Chichois_, devenu bien rare aujourd’hui en librairie?

L’auteur s’est attaché à peindre, dans une note plaisante, les mœurs

de certains déclassés. Il l’a fait avec un bonheur d’expression,

une ironie mordante et un talent d’exposition qui font de _Chichois_

une composition aussi littéraire que le sujet pouvait le comporter

et assurément intéressante à tous égards. Les contes en vers qui

complètent le volume sont d’un comique achevé; on ne peut pas analyser

l’œuvre de Bénédit, il faut la lire.

NOTES

[25] 2 thermidor an II.

[26] 16 fructidor an II.

[27] Dans _le Journal des Savants_ de juillet 1824.

[28] L’original de cet ouvrage se trouve dans la Bibliothèque

Méjanes, à Aix.

[29] Article de M. Dufour, au _Journal de Toulouse_, 1840.

[30] Potier.

IV

LE FÉLIBRIGE DE PROVENCE

Période de formation.--Période d’affirmation.--Ses statuts.

La Provence: Usages, coutumes, idiomes depuis les origines; le Félibrige et son action sur la langue provençale, avec une grammaire provençale abrégée · 第 5 / 21 段