choisi pour faire valoir leur beauté, sont un corsage de soie noire
ouvert sur le devant, une collerette de mousseline plissée fixée
autour de la chemise et rabattue sur le corsage, un foulard de l’Inde
de couleur claire, un bonnet de mousseline serré autour de la tête
par un ruban très large dont les bouts relevés sur le devant forment
une sorte d’aigrette. Mais le costume des Arlésiennes lui-même, sur
lequel celui-ci semble calqué, a subi bien des transformations, et ne
rappelle que de loin ce qu’il fut au temps de l’occupation romaine,
sous Constantin. La robe aujourd’hui est de la même étoffe que le
droulet ou pelisse, et cachée partiellement par un tablier de soie
qui monte jusqu’à la gorge. Le pluchon a été remplacé par une pointe
de mousseline en couleur, nouée sous le menton. La coiffure est
surtout remarquable; sur les cheveux lissés en bandeaux est posé un
petit bonnet terminé en pointe et entouré d’un large ruban de soie
ou de velours fixé par une épingle de prix. Le corsage, ouvert sur
le devant, est garni d’une sorte de guimpe de mousseline, ouverte,
appelée _Chapelle_. La jupe ne descend que jusqu’à la cheville,
laissant voir le pied chaussé d’un soulier découvert, à boucle d’acier,
en peau vernie. Ce costume, très seyant, existe encore à Saint-Remi,
à Tarascon, à Château-Renard et dans quelques autres communes, avec
de légères variantes. Il nous revient sur son antiquité une anecdote
historique qui pourra donner une idée de l’importance qu’y attachaient
les habitants de la ville d’Arles.
C’était au temps où la Bourgogne transjurane, réunie à la Bourgogne
cisjurane, formait le royaume d’Arles.
Ce royaume avait une certaine importance, n’en déplaise aux sceptiques
et railleurs d’aujourd’hui, car il comprenait la Provence, le Dauphiné,
la Savoie, le Bugey, la Bresse, le Lyonnais, le Velay, le pays de Vaud,
les cantons de Berne, Soleure, Fribourg, Bâle, la Franche-Comté et le
Mâconnais. Les arrêts prononcés par le roi avaient force de loi et
devaient être exécutés dans toute l’étendue de ces régions sous peine
d’amende et même de mort.
Le fait suivant, que nous empruntons aux _Chroniques de la Cour du
roi d’Arles_[24], non seulement prouve l’ancienneté du costume des
Arlésiennes, mais en indique d’une façon exacte les divers détails,
avec défense d’y rien changer dans le territoire dépendant de la
capitale.
Nous avons vu que ces fidèles sujettes, non contentes d’observer
les lois et règlements de l’époque, prirent à tâche de perpétuer
précieusement jusqu’à nos jours, du moins dans ses traits
caractéristiques, ce vêtement si coquet, qui rehausse leur beauté, y
ajoute une note pittoresque et évoque dans l’esprit des étrangers un
souvenir du pays du soleil.
Vers 1193, le roi Rodolphe avait bien voulu, sur la demande du comte
français Adhémar de Valence, parti pour la Croisade, recueillir à la
cour d’Arles ses trois filles: Marie, Marthe et Madeleine. Ce fut
l’origine de divisions dont la cause futile n’empêcha pas les tragiques
résultats. Madeleine avait introduit à la Cour les modes françaises,
d’où son partage en deux camps: l’un composé de gens attachés au
costume national, l’autre de partisans de l’innovation.
Madeleine, la plus jeune, était naturellement le chef du second parti;
à la tête du premier se trouvait le sire de Bédos, fou du roi, qui
s’était tourné contre Madeleine après l’avoir demandée en mariage et
s’être vu repoussé avec mépris.
Or, désireux de prendre femme, bien qu’il fût nain et outrageusement
contrefait, il adressa ses hommages à Marthe, la sœur cadette.
Depuis quelque temps, il courait sur le compte de Madeleine des bruits
assez injurieux pour sa vertu; et le fou, jaloux de voir qu’elle
accordait facilement à d’autres des faveurs qu’il lui était interdit
d’espérer, se vengea d’elle par un mot plein de méchanceté.
Un jour qu’en devisant avec les trois sœurs Marie lui dit en riant de
l’invoquer, il prit la parole et répondit sur-le-champ:
--«O Marie, pleine de grâce, soyez bénie entre toutes les femmes; priez
Dieu qu’il dispose favorablement pour moi le cœur de votre sœur Marthe
et qu’il pardonne à Madeleine, qui a péché.»
Rouge de confusion, Madeleine se retira; mais elle alla, tout en
larmes, trouver le roi, à qui elle raconta l’impudent sarcasme de son
fou; elle le supplia de lui permettre de venger son honneur faussement
attaqué.
Rodolphe avait pour Madeleine une affection des plus vives; il se
sentit tout disposé à lui accorder ce qu’elle demandait et l’autorisa à
faire choix d’un chevalier pour épouser sa querelle et la soutenir en
champ clos.
[Illustration: Arles: Porte de la Cavalerie.]
Non seulement Madeleine rencontra autant de champions qu’elle désira,
mais, comme elle était le chef des partisans de la mode française, et
le fou celui des amateurs de la mode nationale, il se présenta pour
l’offenseur autant de combattants que pour l’offensée.
La lice fut ouverte et appelée la «Lice de la mode».
Tous les partisans de Madeleine furent vaincus, quelques-uns tués, tous
les autres blessés.
Ce que voyant, le roi s’inclina devant ce jugement de Dieu et défendit,
sous les peines les plus sévères, les modes françaises, ordonnant qu’à
l’avenir: «Toute dame ou demoiselle, dans le royaume et cité d’Arles,
ne porterait robes ou mantels, affiquets ou enjolivements à la mode du
pays de France, et se vêtirait à l’us et coutume du pays.»
Le récit n’est pas banal. Il prouve d’abord que du dicton: _changeant
comme la mode_, les Arlésiennes ne sauraient être rendues responsables.
Peu de modes, en effet, si toutefois il en existe datant d’aussi loin,
ont donné lieu à un combat en champ clos suivi de mort d’hommes, et
sanctionné par un arrêt royal.
Dans la campagne, il n’y a, pour ainsi dire, plus de costume spécial
pour les hommes. Les fermiers des _Mas_ portent quelquefois une culotte
courte avec de grandes guêtres de peau, une veste ronde assez longue,
un gilet croisé sous la cravate et un chapeau rond à larges bords.
Les bergers, comme les charretiers, ont pour l’hiver un grand manteau
ou roulière, un chapeau de feutre noir ou gris, la culotte et les
grandes guêtres, une veste courte et un gilet croisé. Dans leur poche
se cache invariablement un couteau recourbé à usages multiples: il
sert à manger ou bien à façonner des petits objets en bois: sifflets,
castagnettes, maints jouets d’enfants. Les paysans l’utilisent
également pour ébrancher les arbres ou battre le briquet, lorsque,
après le repas dans les champs, ils prennent à leur ceinture une blague
à tabac en peau, bourrent leur pipe qu’ils appellent _Cachimbaou_, et
l’allument en tirant du feu d’une pierre à fusil, nommée _Peyrar_.
Le costume des mariniers du Rhône se rapproche beaucoup de celui des
Catalans.
Si l’on compare les trois villes de Marseille, d’Aix et d’Arles, il
est aisé de voir que la première décèle son origine grecque par son
langage, ses coutumes et ses mœurs; que la seconde, plus directement
soumise à toutes les dominations qui ont pesé sur la Provence, se
ressent de ce mélange apporté dans ses usages par tant de peuples
différents, sans avoir perdu pourtant un certain caractère national qui
remonte aux premiers âges et qui a résisté à toutes les révolutions;
enfin, que la troisième est celle qui s’est le plus identifiée avec
Rome, et que, seule peut-être à notre époque, elle reproduit, par le
costume de ses femmes imité de celui des dames romaines, certains
traits de ce peuple remarquable.
LES MŒURS
=La Vie domestique.=--Le fait d’avoir successivement vécu sous
l’influence des Grecs, des Romains, puis de la monarchie franque,
créa une sorte de fluctuation dans les mœurs et le caractère des
Provençaux. Plus tard, Marseille, Arles, Tarascon, Avignon, Grasse
et Nice secouèrent le joug des comtes de Provence et s’érigèrent en
républiques. Ce fut à partir de ce moment, et malgré tous les éléments
de discorde qui naissaient de la jalousie mutuelle de tous ces petits
États, que commença à se dessiner un ensemble de traits capables
d’intéresser l’observateur. Voici ce qu’écrivait à ce sujet Gervais de
Tilburi, maréchal d’Arles, vers le commencement du XIIIe siècle:
«Il est, disait-il, une nation que nous appelons Provençale, éclairée
dans le conseil, capable d’agir lorsqu’elle veut, trompeuse dans ses
promesses, belliqueuse quoique mal armée; qui se nourrit largement
malgré sa pauvreté. Artificieuse dans ses moyens de nuire, elle sait
supporter froidement les outrages pour attendre l’occasion favorable de
se venger. Sa prudence dans les combats de mer lui donne la victoire.
Elle endure patiemment le chaud et le froid, la disette et l’abondance,
et ne consulte en toutes choses que sa volonté. Si cette nation avait
un souverain héréditaire qu’elle craignît, aucune autre plus qu’elle ne
serait capable de tendre vers le bien; mais, comme elle n’est gouvernée
par personne, il n’en est pas non plus qui soit plus disposée à faire
le mal. La terre qu’elle habite est fertile par-dessus toutes les
autres; mais, dans cette abondance de toutes sortes de biens, une seule
chose lui manque: c’est un prince bon et juste.»
En Charles d’Anjou, les Provençaux trouvèrent le prince sévère, en
René le prince bon et juste. Le premier soumit toutes les petites
républiques et réunit tous les Provençaux sous ses lois. Il les
gouverna avec vigueur et, comme l’avait prévu Gervais de Tilburi, ils
surpassèrent tous les autres sujets de Charles dans la guerre et dans
les arts.
René fut plutôt un bon père qu’un grand roi; malgré les malheurs qui
assaillirent son long règne, il n’y eut pas à cette époque de sujets
plus heureux que les siens. Ils le prirent pour modèle, imitèrent ses
mœurs simples et bonnes. Jusque-là comprimée, leur gaîté se déploya
et se répandit du palais du souverain jusque dans les chaumières des
artisans. Toutes les haines, toutes les divisions disparurent et la
nation ne forma qu’une seule famille. Depuis, bien des troubles l’ont
agitée, mais l’impression laissée par ce règne si paternel ne s’est
jamais effacée entièrement. Si l’amour de sa liberté, qui lui a fait
prendre les armes chaque fois qu’elle l’a crue menacée, a laissé, tout
d’abord, dans les mœurs une grande susceptibilité et une apparence de
rudesse, on ne peut nier que l’éducation et l’instruction ne les aient
ensuite sensiblement adoucies.
Sous la monarchie, l’autorité paternelle était plus entière en Provence
que dans les autres provinces françaises. Le chef de famille exerçait
une véritable charge publique, son pouvoir était la base de l’état
social. Il gouvernait ses enfants aussi bien que toute la parenté.
Les membres de la famille le consultaient dans toutes les grandes
circonstances: il les convoquait et tenait conseil avec eux, rien ne
se faisait sans son approbation. A sa mort, l’aîné des enfants mâles
héritait de ses droits. Les généalogies, les titres, les délibérations,
les actes de mariage, de partage, les limites des propriétés,
l’inventaire des meubles, enfin tout ce qui pouvait avoir un intérêt
familial, se trouvait consigné dans un grand registre appelé le _Livre
de raison_. Ce livre, ainsi que les papiers, bijoux et argent, était
enfermé dans un coffre en bois sculpté, dont le chef seul avait la
clef. C’était le bréviaire de la maison; on avait pour lui un grand
respect, on le consultait comme un oracle: il réglait la conduite à
tenir. Devant cette sorte de Code, combien de procès et de dissensions
avaient expiré! il faisait loi, chacun s’inclinait devant son texte. Le
père vivant, c’était lui qui en signait tous les articles, écrits sous
sa dictée par le fils aîné.
Depuis la Révolution, l’usage des _Livres de raison_ a disparu et
la puissance du père de famille a perdu une grande partie de son
absolutisme. Les idées nouvelles ont apporté de si profonds changements
dans la vie du foyer qu’elle n’a plus que de lointains rapports avec ce
qu’elle était autrefois.
Les femmes ne parlaient à leurs maris qu’avec respect et soumission.
Elles sortaient peu et ne se mêlaient que des affaires intérieures. A
cet égard, elles avaient tous les droits et exerçaient une autorité
souveraine. Quant aux affaires du dehors, on les consultait peu et
elles n’y prenaient aucune part. Il n’est pas difficile de reconnaître
dans ce rôle effacé une importation des premiers conquérants de la
Gaule méridionale et l’application du droit romain, qui avait fait
de l’épouse une sorte de vassale. La compagne et l’égale de l’homme,
qui a toujours partagé ses labeurs et ses peines, au lieu de partager
son autorité était élevée dans les principes de l’obéissance passive
et dans une obstruction des facultés intellectuelles qui ne lui
laissait même pas le mérite de la soumission. Abandonnée sans défense
aux mains de l’homme, son sort dépendait entièrement de l’affection
et de la bienveillance, ou des sentiments contraires qu’elle pouvait
provoquer chez lui. Cette situation, indigne de notre époque, s’est
largement modifiée et tend de nos jours à une transformation totale qui
établira l’égalité entre les sexes, et relèvera la dignité de l’un sans
compromettre les intérêts de l’autre.
L’emploi du temps était ainsi réglé: on se levait avec le jour, on
déjeunait à huit heures avec une tasse de lait coupé d’une infusion de
sauge; plus tard, on y substitua le cacao, puis le chocolat et aussi
le café. Le dîner avait lieu à midi. Il se composait d’un potage au
mouton bouilli, ou d’une soupe au poisson appelée _Bouillabaisse_, puis
de légumes. Le dimanche était marqué par un petit extra; on ajoutait
au repas une entrée ou une tourte faite en famille. Pour dessert, des
fruits de saison, du fromage ou des confitures. A quatre heures, on
donnait à goûter aux enfants, soit, en été, une tranche de pastèque
ou de melon ou une tartine de _Coudounat_. A huit heures, on servait
le souper, qui se composait d’une _carbonade_, les jours gras, de
poissons frits ou bouillis, les jours maigres, de rôti et de salade,
le dimanche. Les hommes seuls buvaient du vin; il n’était permis aux
jeunes garçons d’user de cette boisson qu’après avoir atteint l’âge de
douze ans, c’est-à-dire après avoir fait leur première communion.
Pendant les soirées d’hiver, le père de famille se faisait apporter
le _Livre de raison_ et le fils aîné en donnait lecture. Dans toutes
les maisons un peu aisées, il y avait une grande pièce destinée
aux réunions familiales. Ce n’est qu’à partir du règne du roi René
qu’on y construisit une grande cheminée, dont le manteau très élevé
permettait à chacun de prendre place sur les côtés où des bancs étaient
disposés. Plus tard, sous François Ier, l’usage du jeu de cartes se
répandit, et c’était surtout après le repas du soir et autour de cette
cheminée monumentale qu’on jouait à la _Comète_, appelée en provençal
la _Touco_, à l’_Esté_ et à l’_Estachin_, qui ont quelques rapports
avec l’_Écarté_. Plus tard encore, ce fut la mode de l’_Impériale_ et
enfin du _Piquet_. Les femmes jouaient à la _Cadrète_. Dans la haute
société, on avait les _Dés_, le _Trictrac_, les _Échecs_, les _Dames_
et le _Reversi_. A neuf heures et demie, le chef de famille faisait
la prière à haute voix, tous suivaient mentalement: c’était la fin de
la journée. Maintenant, avec la facilité des voyages, les relations
entre les divers peuples se sont multipliées et les usages locaux, les
mœurs et les coutumes ont totalement changé. La vie familiale, comme
la vie publique, s’est unifiée. Il y a même une tendance assez marquée
dans le Midi à accepter sans réserve tout ce qui se fait à Paris, tant
au point de vue moral et intellectuel qu’au point de vue physique. Il
faut y voir un résultat de la pression exercée sur les populations
méridionales par une centralisation politique et administrative
poussée jusqu’à ses dernières limites, imposée par la Convention et
l’Empire, continuée depuis, et fatale à l’esprit d’initiative aussi
bien qu’à l’intelligence et au courage. Cette lutte inégale contre
une administration armée de la loi devait fatalement greffer sur le
caractère des habitants une passivité absolument contraire à leur
nature primitive. Cependant, leur cerveau est loin d’être atrophié;
il est resté ouvert aux nobles sentiments, à la science, aux progrès
modernes, et il serait à souhaiter qu’une sage décentralisation leur
permît une existence plus autonome qui produirait des résultats
féconds. Des pouvoirs plus étendus donnés aux conseils généraux,
surtout au point de vue financier et économique, seraient le point de
départ d’une évolution bienfaisante et réparatrice. Une noble émulation
surgirait de ces sages mesures dont profiterait la France entière. Le
commerce, cette clef d’or des nations, ne tarderait pas à reprendre
l’importance qu’il avait avant d’être entravé par des barrières
fiscales qui éloignent de nos ports les navires étrangers, lesquels,
grâce à l’échange des marchandises, sont de véritables instruments
de travail et de richesse. L’industrie, les arts et les lettres
puiseraient aux sources de cette liberté une force d’expansion qui leur
rendrait tout leur éclat, avec la brillante renommée qu’ils ont perdue
au détriment de tous.
=La Vie sociale.=--Sous les comtes de Provence, tous les chefs de
famille étaient appelés à prendre part aux affaires publiques, dont
les charges étaient gratuites. La noblesse, le clergé, le tiers-état
avaient leurs représentants aux États provinciaux. A Marseille, le
bourdon des Accoules se faisait entendre et annonçait l’heure de
l’assemblée, que l’on appelait le _Conseil_ et qui se tenait toujours
le dimanche ou un jour férié. Le peuple se rassemblait sur la place
du Palais et se constituait en Parlement. Le podestat ou les consuls
délibéraient avec le corps municipal et paraissaient ensuite sur
le balcon du palais pour exposer au peuple les résolutions prises.
Celui-ci approuvait par des acclamations, ou rejetait par des cris
aigus et des protestations bruyantes. Le Parlement était fini, les
magistrats se rendaient en cortège à l’église et, le soir, présidaient
aux divertissements publics.
Aujourd’hui le peuple n’a que les lois qu’on lui donne; dans ce
temps-là, il avait celles qu’il voulait avoir.
Les affaires et le commerce se traitaient pendant la semaine, soit à la
Chambre dite de commerce, soit sur une place publique et à la bourse.
La Chambre de commerce de Marseille, dont la fondation remonte au
3 novembre 1650, se composait de douze membres choisis parmi les
armateurs et les négociants les plus honorables, les plus actifs et
les plus intelligents. Elle ne tarda pas à acquérir une importance
telle que l’État, dont elle servait les intérêts, crut devoir lui
prêter le secours de son autorité. L’exemple de Marseille fut bientôt
suivi par Dunkerque, Paris, Lyon et les villes les plus importantes du
royaume, qui créèrent à son instar des Chambres de commerce. En 1791,
l’Assemblée Nationale les supprima; elles furent rétablies sous le
Consulat, en l’an XI. Depuis, elles subirent différentes modifications,
mais les services qu’elles ont rendus et qu’elles rendent encore en ont
consacré l’utilité.
Parmi les usages locaux relatifs au commerce, on a conservé à Marseille
celui de certaines mesures anciennes, dont nous allons donner
l’énumération ainsi que la conversion exacte en valeurs du système
métrique décimal:
L’ancienne livre de Marseille compte pour 400 grammes;
L’ancienne canne, pour 8 palmes ou 2m,012;
La charge de blé, pour 160 litres; la charge se divise en 4 émines;
l’émine, en 2 panaux, à 4 civadiers, à 2 picotins;
Le picotin égale 2{lit},50;
La charge d’avoine, 240 litres;
La balle de farine, 122 kilogrammes et demi, poids établi, toile
perdue;
La millerolle, pour le vin et l’huile, équivaut à 64 litres;
La millerolle de vin se divise en 4 escandaux, à 15 pots, à 4 quarts
ou pitchounes;
La millerolle d’huile se divise en 4 escandaux, à 40 quarterons.
Pour le tafia et le rhum, on évalue en veltes; la velte vaut 7 litres
60 centilitres.
Il semble qu’une certaine confusion dans les comptes, un embarras dans
les transactions devraient résulter de la coexistence des anciennes
mesures et des nouvelles. Il n’en est rien cependant, tant les unes et
les autres sont bien connues et en elles-mêmes et dans leurs relations
réciproques.
NOTES
[19] Envies.
[20] Parrain crasseux.
[21] La mariée.
[22] Ce qui peut se traduire ainsi:
POUR UNE DÉCLARATION D’AMOUR
Belle, je vous présente le thym;
Vous savez qu’il est toujours beau,
Mais bien davantage quand il est fleuri.
Je vous aimerai toute ma vie.
DOUTE OU SOUPÇON
Belle, je vous présente la violette.
Vous êtes dans mon cœur toute seulette,
Mais, pour moi, il serait douloureux
Si dans votre cœur il y en avait deux.
PLAINTE
Je vous présente le romarin
Que ce matin je suis allé cueillir
Et que ce soir je vous apporte
Pour vous prouver que je vous aime.
Mais, belle, si vous ne m’aimez plus,
Rendez-moi mon gai romarin.
[23] Ce qui peut se traduire ainsi:
RUPTURE
Moi, je vous présente l’ortie;
Belle, vous ne serez plus mon amie.
Je vois que vous avez trop d’épines.
Mariez-vous avec un chardon.
[24] Gourdon de Genouillac, _Histoire du Blason_.
III
LA LANGUE PROVENÇALE AU XIXe SIÈCLE
Raynouard.--Fabre d’Olivet.--Diouloufet.--D’Astros.--Jasmin.
--Moquin-Tandon, etc.
Lorsque, à l’exemple des conciles les plus célèbres, la _Constituante_
décréta, le 14 janvier 1790, que la traduction des lois serait
faite dans les dialectes des provinces, elle n’ignorait pas que la
proscription des idiomes locaux est le moyen le plus puissant de
désagrégation nationale. Des sentiments blessés, de la liberté outragée
naît un foyer d’où peut partir l’étincelle des incendies religieux et
politiques les plus redoutables pour le pays. Cet acte, non seulement
de sagesse, mais aussi de haute politique, lui fut probablement inspiré
par l’exemple de l’Église, ramenée par l’expérience à un sentiment plus
exact de ses intérêts. En effet, cette variété de langages, loin d’y
nuire, aida, au contraire, à la formation de l’unité religieuse, qui
fit et fait encore sa force aujourd’hui.
La _Convention_ fut moins libérale et partant moins clairvoyante. Dans
son désir bien manifeste de pousser à la centralisation du pouvoir par
tous les moyens, elle ne vit pas ou ne voulut pas voir un danger dans
la suppression brutale des idiomes locaux. Elle ne songea pas que la
langue provençale était l’histoire même de la Provence et que l’on ne
supprime pas l’histoire par un décret. Elle fut cependant obligée de
reconnaître son erreur lorsqu’elle fut saisie du rapport de son Comité
de Législation[25], qui concluait au rejet de sa première décision[26],
pour le plus grand bien de la nation et l’apaisement des esprits, que
cette mesure vexatoire avait excités au plus haut degré.
Si le _Consulat_, par son décret du 27 prairial an II, imposa l’usage
exclusif de la langue française à tous les représentants de la
puissance nationale, du moins il les autorisait à transcrire en marge
les lois, décrets, arrêtés, dans l’idiome de la province, dont l’usage
oral persista. Ainsi rien ne put prévaloir contre la force irrésistible
du langage populaire et le provençal, né du Roman, devait, sous peu,
être l’objet d’études approfondies et de manifestations philologiques
qui attestèrent une fois de plus son rôle important dans la formation
de la langue française. Son influence sur l’italien, sur l’espagnol
et sur toute la littérature de l’Europe est trop évidente pour être
discutée et les traces qu’il a laissées dans l’histoire de la monarchie
lui donnent la consécration de la langue nationale.
Il était réservé au XIXe siècle de voir s’épanouir la renaissance du
provençal. Toute une pléiade de linguistes, de poètes, de romanisants
et de curieux jeta, par ses recherches et ses travaux, un jour
absolument nouveau sur cette langue qui, à la veille d’être proscrite,
s’affirmait avec une vigueur nouvelle, en dépit des mesures arbitraires
dont elle avait été si souvent frappée.
Parmi les promoteurs du mouvement, il faut citer, comme le premier en
date, au XIXe siècle, Raynouard.