Les pièces principales de leur ajustement, agréable à l’œil et bien

choisi pour faire valoir leur beauté, sont un corsage de soie noire

ouvert sur le devant, une collerette de mousseline plissée fixée

autour de la chemise et rabattue sur le corsage, un foulard de l’Inde

de couleur claire, un bonnet de mousseline serré autour de la tête

par un ruban très large dont les bouts relevés sur le devant forment

une sorte d’aigrette. Mais le costume des Arlésiennes lui-même, sur

lequel celui-ci semble calqué, a subi bien des transformations, et ne

rappelle que de loin ce qu’il fut au temps de l’occupation romaine,

sous Constantin. La robe aujourd’hui est de la même étoffe que le

droulet ou pelisse, et cachée partiellement par un tablier de soie

qui monte jusqu’à la gorge. Le pluchon a été remplacé par une pointe

de mousseline en couleur, nouée sous le menton. La coiffure est

surtout remarquable; sur les cheveux lissés en bandeaux est posé un

petit bonnet terminé en pointe et entouré d’un large ruban de soie

ou de velours fixé par une épingle de prix. Le corsage, ouvert sur

le devant, est garni d’une sorte de guimpe de mousseline, ouverte,

appelée _Chapelle_. La jupe ne descend que jusqu’à la cheville,

laissant voir le pied chaussé d’un soulier découvert, à boucle d’acier,

en peau vernie. Ce costume, très seyant, existe encore à Saint-Remi,

à Tarascon, à Château-Renard et dans quelques autres communes, avec

de légères variantes. Il nous revient sur son antiquité une anecdote

historique qui pourra donner une idée de l’importance qu’y attachaient

les habitants de la ville d’Arles.

C’était au temps où la Bourgogne transjurane, réunie à la Bourgogne

cisjurane, formait le royaume d’Arles.

Ce royaume avait une certaine importance, n’en déplaise aux sceptiques

et railleurs d’aujourd’hui, car il comprenait la Provence, le Dauphiné,

la Savoie, le Bugey, la Bresse, le Lyonnais, le Velay, le pays de Vaud,

les cantons de Berne, Soleure, Fribourg, Bâle, la Franche-Comté et le

Mâconnais. Les arrêts prononcés par le roi avaient force de loi et

devaient être exécutés dans toute l’étendue de ces régions sous peine

d’amende et même de mort.

Le fait suivant, que nous empruntons aux _Chroniques de la Cour du

roi d’Arles_[24], non seulement prouve l’ancienneté du costume des

Arlésiennes, mais en indique d’une façon exacte les divers détails,

avec défense d’y rien changer dans le territoire dépendant de la

capitale.

Nous avons vu que ces fidèles sujettes, non contentes d’observer

les lois et règlements de l’époque, prirent à tâche de perpétuer

précieusement jusqu’à nos jours, du moins dans ses traits

caractéristiques, ce vêtement si coquet, qui rehausse leur beauté, y

ajoute une note pittoresque et évoque dans l’esprit des étrangers un

souvenir du pays du soleil.

Vers 1193, le roi Rodolphe avait bien voulu, sur la demande du comte

français Adhémar de Valence, parti pour la Croisade, recueillir à la

cour d’Arles ses trois filles: Marie, Marthe et Madeleine. Ce fut

l’origine de divisions dont la cause futile n’empêcha pas les tragiques

résultats. Madeleine avait introduit à la Cour les modes françaises,

d’où son partage en deux camps: l’un composé de gens attachés au

costume national, l’autre de partisans de l’innovation.

Madeleine, la plus jeune, était naturellement le chef du second parti;

à la tête du premier se trouvait le sire de Bédos, fou du roi, qui

s’était tourné contre Madeleine après l’avoir demandée en mariage et

s’être vu repoussé avec mépris.

Or, désireux de prendre femme, bien qu’il fût nain et outrageusement

contrefait, il adressa ses hommages à Marthe, la sœur cadette.

Depuis quelque temps, il courait sur le compte de Madeleine des bruits

assez injurieux pour sa vertu; et le fou, jaloux de voir qu’elle

accordait facilement à d’autres des faveurs qu’il lui était interdit

d’espérer, se vengea d’elle par un mot plein de méchanceté.

Un jour qu’en devisant avec les trois sœurs Marie lui dit en riant de

l’invoquer, il prit la parole et répondit sur-le-champ:

--«O Marie, pleine de grâce, soyez bénie entre toutes les femmes; priez

Dieu qu’il dispose favorablement pour moi le cœur de votre sœur Marthe

et qu’il pardonne à Madeleine, qui a péché.»

Rouge de confusion, Madeleine se retira; mais elle alla, tout en

larmes, trouver le roi, à qui elle raconta l’impudent sarcasme de son

fou; elle le supplia de lui permettre de venger son honneur faussement

attaqué.

Rodolphe avait pour Madeleine une affection des plus vives; il se

sentit tout disposé à lui accorder ce qu’elle demandait et l’autorisa à

faire choix d’un chevalier pour épouser sa querelle et la soutenir en

champ clos.

[Illustration: Arles: Porte de la Cavalerie.]

Non seulement Madeleine rencontra autant de champions qu’elle désira,

mais, comme elle était le chef des partisans de la mode française, et

le fou celui des amateurs de la mode nationale, il se présenta pour

l’offenseur autant de combattants que pour l’offensée.

La lice fut ouverte et appelée la «Lice de la mode».

Tous les partisans de Madeleine furent vaincus, quelques-uns tués, tous

les autres blessés.

Ce que voyant, le roi s’inclina devant ce jugement de Dieu et défendit,

sous les peines les plus sévères, les modes françaises, ordonnant qu’à

l’avenir: «Toute dame ou demoiselle, dans le royaume et cité d’Arles,

ne porterait robes ou mantels, affiquets ou enjolivements à la mode du

pays de France, et se vêtirait à l’us et coutume du pays.»

Le récit n’est pas banal. Il prouve d’abord que du dicton: _changeant

comme la mode_, les Arlésiennes ne sauraient être rendues responsables.

Peu de modes, en effet, si toutefois il en existe datant d’aussi loin,

ont donné lieu à un combat en champ clos suivi de mort d’hommes, et

sanctionné par un arrêt royal.

Dans la campagne, il n’y a, pour ainsi dire, plus de costume spécial

pour les hommes. Les fermiers des _Mas_ portent quelquefois une culotte

courte avec de grandes guêtres de peau, une veste ronde assez longue,

un gilet croisé sous la cravate et un chapeau rond à larges bords.

Les bergers, comme les charretiers, ont pour l’hiver un grand manteau

ou roulière, un chapeau de feutre noir ou gris, la culotte et les

grandes guêtres, une veste courte et un gilet croisé. Dans leur poche

se cache invariablement un couteau recourbé à usages multiples: il

sert à manger ou bien à façonner des petits objets en bois: sifflets,

castagnettes, maints jouets d’enfants. Les paysans l’utilisent

également pour ébrancher les arbres ou battre le briquet, lorsque,

après le repas dans les champs, ils prennent à leur ceinture une blague

à tabac en peau, bourrent leur pipe qu’ils appellent _Cachimbaou_, et

l’allument en tirant du feu d’une pierre à fusil, nommée _Peyrar_.

Le costume des mariniers du Rhône se rapproche beaucoup de celui des

Catalans.

Si l’on compare les trois villes de Marseille, d’Aix et d’Arles, il

est aisé de voir que la première décèle son origine grecque par son

langage, ses coutumes et ses mœurs; que la seconde, plus directement

soumise à toutes les dominations qui ont pesé sur la Provence, se

ressent de ce mélange apporté dans ses usages par tant de peuples

différents, sans avoir perdu pourtant un certain caractère national qui

remonte aux premiers âges et qui a résisté à toutes les révolutions;

enfin, que la troisième est celle qui s’est le plus identifiée avec

Rome, et que, seule peut-être à notre époque, elle reproduit, par le

costume de ses femmes imité de celui des dames romaines, certains

traits de ce peuple remarquable.

LES MŒURS

=La Vie domestique.=--Le fait d’avoir successivement vécu sous

l’influence des Grecs, des Romains, puis de la monarchie franque,

créa une sorte de fluctuation dans les mœurs et le caractère des

Provençaux. Plus tard, Marseille, Arles, Tarascon, Avignon, Grasse

et Nice secouèrent le joug des comtes de Provence et s’érigèrent en

républiques. Ce fut à partir de ce moment, et malgré tous les éléments

de discorde qui naissaient de la jalousie mutuelle de tous ces petits

États, que commença à se dessiner un ensemble de traits capables

d’intéresser l’observateur. Voici ce qu’écrivait à ce sujet Gervais de

Tilburi, maréchal d’Arles, vers le commencement du XIIIe siècle:

«Il est, disait-il, une nation que nous appelons Provençale, éclairée

dans le conseil, capable d’agir lorsqu’elle veut, trompeuse dans ses

promesses, belliqueuse quoique mal armée; qui se nourrit largement

malgré sa pauvreté. Artificieuse dans ses moyens de nuire, elle sait

supporter froidement les outrages pour attendre l’occasion favorable de

se venger. Sa prudence dans les combats de mer lui donne la victoire.

Elle endure patiemment le chaud et le froid, la disette et l’abondance,

et ne consulte en toutes choses que sa volonté. Si cette nation avait

un souverain héréditaire qu’elle craignît, aucune autre plus qu’elle ne

serait capable de tendre vers le bien; mais, comme elle n’est gouvernée

par personne, il n’en est pas non plus qui soit plus disposée à faire

le mal. La terre qu’elle habite est fertile par-dessus toutes les

autres; mais, dans cette abondance de toutes sortes de biens, une seule

chose lui manque: c’est un prince bon et juste.»

En Charles d’Anjou, les Provençaux trouvèrent le prince sévère, en

René le prince bon et juste. Le premier soumit toutes les petites

républiques et réunit tous les Provençaux sous ses lois. Il les

gouverna avec vigueur et, comme l’avait prévu Gervais de Tilburi, ils

surpassèrent tous les autres sujets de Charles dans la guerre et dans

les arts.

René fut plutôt un bon père qu’un grand roi; malgré les malheurs qui

assaillirent son long règne, il n’y eut pas à cette époque de sujets

plus heureux que les siens. Ils le prirent pour modèle, imitèrent ses

mœurs simples et bonnes. Jusque-là comprimée, leur gaîté se déploya

et se répandit du palais du souverain jusque dans les chaumières des

artisans. Toutes les haines, toutes les divisions disparurent et la

nation ne forma qu’une seule famille. Depuis, bien des troubles l’ont

agitée, mais l’impression laissée par ce règne si paternel ne s’est

jamais effacée entièrement. Si l’amour de sa liberté, qui lui a fait

prendre les armes chaque fois qu’elle l’a crue menacée, a laissé, tout

d’abord, dans les mœurs une grande susceptibilité et une apparence de

rudesse, on ne peut nier que l’éducation et l’instruction ne les aient

ensuite sensiblement adoucies.

Sous la monarchie, l’autorité paternelle était plus entière en Provence

que dans les autres provinces françaises. Le chef de famille exerçait

une véritable charge publique, son pouvoir était la base de l’état

social. Il gouvernait ses enfants aussi bien que toute la parenté.

Les membres de la famille le consultaient dans toutes les grandes

circonstances: il les convoquait et tenait conseil avec eux, rien ne

se faisait sans son approbation. A sa mort, l’aîné des enfants mâles

héritait de ses droits. Les généalogies, les titres, les délibérations,

les actes de mariage, de partage, les limites des propriétés,

l’inventaire des meubles, enfin tout ce qui pouvait avoir un intérêt

familial, se trouvait consigné dans un grand registre appelé le _Livre

de raison_. Ce livre, ainsi que les papiers, bijoux et argent, était

enfermé dans un coffre en bois sculpté, dont le chef seul avait la

clef. C’était le bréviaire de la maison; on avait pour lui un grand

respect, on le consultait comme un oracle: il réglait la conduite à

tenir. Devant cette sorte de Code, combien de procès et de dissensions

avaient expiré! il faisait loi, chacun s’inclinait devant son texte. Le

père vivant, c’était lui qui en signait tous les articles, écrits sous

sa dictée par le fils aîné.

Depuis la Révolution, l’usage des _Livres de raison_ a disparu et

la puissance du père de famille a perdu une grande partie de son

absolutisme. Les idées nouvelles ont apporté de si profonds changements

dans la vie du foyer qu’elle n’a plus que de lointains rapports avec ce

qu’elle était autrefois.

Les femmes ne parlaient à leurs maris qu’avec respect et soumission.

Elles sortaient peu et ne se mêlaient que des affaires intérieures. A

cet égard, elles avaient tous les droits et exerçaient une autorité

souveraine. Quant aux affaires du dehors, on les consultait peu et

elles n’y prenaient aucune part. Il n’est pas difficile de reconnaître

dans ce rôle effacé une importation des premiers conquérants de la

Gaule méridionale et l’application du droit romain, qui avait fait

de l’épouse une sorte de vassale. La compagne et l’égale de l’homme,

qui a toujours partagé ses labeurs et ses peines, au lieu de partager

son autorité était élevée dans les principes de l’obéissance passive

et dans une obstruction des facultés intellectuelles qui ne lui

laissait même pas le mérite de la soumission. Abandonnée sans défense

aux mains de l’homme, son sort dépendait entièrement de l’affection

et de la bienveillance, ou des sentiments contraires qu’elle pouvait

provoquer chez lui. Cette situation, indigne de notre époque, s’est

largement modifiée et tend de nos jours à une transformation totale qui

établira l’égalité entre les sexes, et relèvera la dignité de l’un sans

compromettre les intérêts de l’autre.

L’emploi du temps était ainsi réglé: on se levait avec le jour, on

déjeunait à huit heures avec une tasse de lait coupé d’une infusion de

sauge; plus tard, on y substitua le cacao, puis le chocolat et aussi

le café. Le dîner avait lieu à midi. Il se composait d’un potage au

mouton bouilli, ou d’une soupe au poisson appelée _Bouillabaisse_, puis

de légumes. Le dimanche était marqué par un petit extra; on ajoutait

au repas une entrée ou une tourte faite en famille. Pour dessert, des

fruits de saison, du fromage ou des confitures. A quatre heures, on

donnait à goûter aux enfants, soit, en été, une tranche de pastèque

ou de melon ou une tartine de _Coudounat_. A huit heures, on servait

le souper, qui se composait d’une _carbonade_, les jours gras, de

poissons frits ou bouillis, les jours maigres, de rôti et de salade,

le dimanche. Les hommes seuls buvaient du vin; il n’était permis aux

jeunes garçons d’user de cette boisson qu’après avoir atteint l’âge de

douze ans, c’est-à-dire après avoir fait leur première communion.

Pendant les soirées d’hiver, le père de famille se faisait apporter

le _Livre de raison_ et le fils aîné en donnait lecture. Dans toutes

les maisons un peu aisées, il y avait une grande pièce destinée

aux réunions familiales. Ce n’est qu’à partir du règne du roi René

qu’on y construisit une grande cheminée, dont le manteau très élevé

permettait à chacun de prendre place sur les côtés où des bancs étaient

disposés. Plus tard, sous François Ier, l’usage du jeu de cartes se

répandit, et c’était surtout après le repas du soir et autour de cette

cheminée monumentale qu’on jouait à la _Comète_, appelée en provençal

la _Touco_, à l’_Esté_ et à l’_Estachin_, qui ont quelques rapports

avec l’_Écarté_. Plus tard encore, ce fut la mode de l’_Impériale_ et

enfin du _Piquet_. Les femmes jouaient à la _Cadrète_. Dans la haute

société, on avait les _Dés_, le _Trictrac_, les _Échecs_, les _Dames_

et le _Reversi_. A neuf heures et demie, le chef de famille faisait

la prière à haute voix, tous suivaient mentalement: c’était la fin de

la journée. Maintenant, avec la facilité des voyages, les relations

entre les divers peuples se sont multipliées et les usages locaux, les

mœurs et les coutumes ont totalement changé. La vie familiale, comme

la vie publique, s’est unifiée. Il y a même une tendance assez marquée

dans le Midi à accepter sans réserve tout ce qui se fait à Paris, tant

au point de vue moral et intellectuel qu’au point de vue physique. Il

faut y voir un résultat de la pression exercée sur les populations

méridionales par une centralisation politique et administrative

poussée jusqu’à ses dernières limites, imposée par la Convention et

l’Empire, continuée depuis, et fatale à l’esprit d’initiative aussi

bien qu’à l’intelligence et au courage. Cette lutte inégale contre

une administration armée de la loi devait fatalement greffer sur le

caractère des habitants une passivité absolument contraire à leur

nature primitive. Cependant, leur cerveau est loin d’être atrophié;

il est resté ouvert aux nobles sentiments, à la science, aux progrès

modernes, et il serait à souhaiter qu’une sage décentralisation leur

permît une existence plus autonome qui produirait des résultats

féconds. Des pouvoirs plus étendus donnés aux conseils généraux,

surtout au point de vue financier et économique, seraient le point de

départ d’une évolution bienfaisante et réparatrice. Une noble émulation

surgirait de ces sages mesures dont profiterait la France entière. Le

commerce, cette clef d’or des nations, ne tarderait pas à reprendre

l’importance qu’il avait avant d’être entravé par des barrières

fiscales qui éloignent de nos ports les navires étrangers, lesquels,

grâce à l’échange des marchandises, sont de véritables instruments

de travail et de richesse. L’industrie, les arts et les lettres

puiseraient aux sources de cette liberté une force d’expansion qui leur

rendrait tout leur éclat, avec la brillante renommée qu’ils ont perdue

au détriment de tous.

=La Vie sociale.=--Sous les comtes de Provence, tous les chefs de

famille étaient appelés à prendre part aux affaires publiques, dont

les charges étaient gratuites. La noblesse, le clergé, le tiers-état

avaient leurs représentants aux États provinciaux. A Marseille, le

bourdon des Accoules se faisait entendre et annonçait l’heure de

l’assemblée, que l’on appelait le _Conseil_ et qui se tenait toujours

le dimanche ou un jour férié. Le peuple se rassemblait sur la place

du Palais et se constituait en Parlement. Le podestat ou les consuls

délibéraient avec le corps municipal et paraissaient ensuite sur

le balcon du palais pour exposer au peuple les résolutions prises.

Celui-ci approuvait par des acclamations, ou rejetait par des cris

aigus et des protestations bruyantes. Le Parlement était fini, les

magistrats se rendaient en cortège à l’église et, le soir, présidaient

aux divertissements publics.

Aujourd’hui le peuple n’a que les lois qu’on lui donne; dans ce

temps-là, il avait celles qu’il voulait avoir.

Les affaires et le commerce se traitaient pendant la semaine, soit à la

Chambre dite de commerce, soit sur une place publique et à la bourse.

La Chambre de commerce de Marseille, dont la fondation remonte au

3 novembre 1650, se composait de douze membres choisis parmi les

armateurs et les négociants les plus honorables, les plus actifs et

les plus intelligents. Elle ne tarda pas à acquérir une importance

telle que l’État, dont elle servait les intérêts, crut devoir lui

prêter le secours de son autorité. L’exemple de Marseille fut bientôt

suivi par Dunkerque, Paris, Lyon et les villes les plus importantes du

royaume, qui créèrent à son instar des Chambres de commerce. En 1791,

l’Assemblée Nationale les supprima; elles furent rétablies sous le

Consulat, en l’an XI. Depuis, elles subirent différentes modifications,

mais les services qu’elles ont rendus et qu’elles rendent encore en ont

consacré l’utilité.

Parmi les usages locaux relatifs au commerce, on a conservé à Marseille

celui de certaines mesures anciennes, dont nous allons donner

l’énumération ainsi que la conversion exacte en valeurs du système

métrique décimal:

L’ancienne livre de Marseille compte pour 400 grammes;

L’ancienne canne, pour 8 palmes ou 2m,012;

La charge de blé, pour 160 litres; la charge se divise en 4 émines;

l’émine, en 2 panaux, à 4 civadiers, à 2 picotins;

Le picotin égale 2{lit},50;

La charge d’avoine, 240 litres;

La balle de farine, 122 kilogrammes et demi, poids établi, toile

perdue;

La millerolle, pour le vin et l’huile, équivaut à 64 litres;

La millerolle de vin se divise en 4 escandaux, à 15 pots, à 4 quarts

ou pitchounes;

La millerolle d’huile se divise en 4 escandaux, à 40 quarterons.

Pour le tafia et le rhum, on évalue en veltes; la velte vaut 7 litres

60 centilitres.

Il semble qu’une certaine confusion dans les comptes, un embarras dans

les transactions devraient résulter de la coexistence des anciennes

mesures et des nouvelles. Il n’en est rien cependant, tant les unes et

les autres sont bien connues et en elles-mêmes et dans leurs relations

réciproques.

NOTES

[19] Envies.

[20] Parrain crasseux.

[21] La mariée.

[22] Ce qui peut se traduire ainsi:

POUR UNE DÉCLARATION D’AMOUR

Belle, je vous présente le thym;

Vous savez qu’il est toujours beau,

Mais bien davantage quand il est fleuri.

Je vous aimerai toute ma vie.

DOUTE OU SOUPÇON

Belle, je vous présente la violette.

Vous êtes dans mon cœur toute seulette,

Mais, pour moi, il serait douloureux

Si dans votre cœur il y en avait deux.

PLAINTE

Je vous présente le romarin

Que ce matin je suis allé cueillir

Et que ce soir je vous apporte

Pour vous prouver que je vous aime.

Mais, belle, si vous ne m’aimez plus,

Rendez-moi mon gai romarin.

[23] Ce qui peut se traduire ainsi:

RUPTURE

Moi, je vous présente l’ortie;

Belle, vous ne serez plus mon amie.

Je vois que vous avez trop d’épines.

Mariez-vous avec un chardon.

[24] Gourdon de Genouillac, _Histoire du Blason_.

III

LA LANGUE PROVENÇALE AU XIXe SIÈCLE

Raynouard.--Fabre d’Olivet.--Diouloufet.--D’Astros.--Jasmin.

--Moquin-Tandon, etc.

Lorsque, à l’exemple des conciles les plus célèbres, la _Constituante_

décréta, le 14 janvier 1790, que la traduction des lois serait

faite dans les dialectes des provinces, elle n’ignorait pas que la

proscription des idiomes locaux est le moyen le plus puissant de

désagrégation nationale. Des sentiments blessés, de la liberté outragée

naît un foyer d’où peut partir l’étincelle des incendies religieux et

politiques les plus redoutables pour le pays. Cet acte, non seulement

de sagesse, mais aussi de haute politique, lui fut probablement inspiré

par l’exemple de l’Église, ramenée par l’expérience à un sentiment plus

exact de ses intérêts. En effet, cette variété de langages, loin d’y

nuire, aida, au contraire, à la formation de l’unité religieuse, qui

fit et fait encore sa force aujourd’hui.

La _Convention_ fut moins libérale et partant moins clairvoyante. Dans

son désir bien manifeste de pousser à la centralisation du pouvoir par

tous les moyens, elle ne vit pas ou ne voulut pas voir un danger dans

la suppression brutale des idiomes locaux. Elle ne songea pas que la

langue provençale était l’histoire même de la Provence et que l’on ne

supprime pas l’histoire par un décret. Elle fut cependant obligée de

reconnaître son erreur lorsqu’elle fut saisie du rapport de son Comité

de Législation[25], qui concluait au rejet de sa première décision[26],

pour le plus grand bien de la nation et l’apaisement des esprits, que

cette mesure vexatoire avait excités au plus haut degré.

Si le _Consulat_, par son décret du 27 prairial an II, imposa l’usage

exclusif de la langue française à tous les représentants de la

puissance nationale, du moins il les autorisait à transcrire en marge

les lois, décrets, arrêtés, dans l’idiome de la province, dont l’usage

oral persista. Ainsi rien ne put prévaloir contre la force irrésistible

du langage populaire et le provençal, né du Roman, devait, sous peu,

être l’objet d’études approfondies et de manifestations philologiques

qui attestèrent une fois de plus son rôle important dans la formation

de la langue française. Son influence sur l’italien, sur l’espagnol

et sur toute la littérature de l’Europe est trop évidente pour être

discutée et les traces qu’il a laissées dans l’histoire de la monarchie

lui donnent la consécration de la langue nationale.

Il était réservé au XIXe siècle de voir s’épanouir la renaissance du

provençal. Toute une pléiade de linguistes, de poètes, de romanisants

et de curieux jeta, par ses recherches et ses travaux, un jour

absolument nouveau sur cette langue qui, à la veille d’être proscrite,

s’affirmait avec une vigueur nouvelle, en dépit des mesures arbitraires

dont elle avait été si souvent frappée.

Parmi les promoteurs du mouvement, il faut citer, comme le premier en

date, au XIXe siècle, Raynouard.

La Provence: Usages, coutumes, idiomes depuis les origines; le Félibrige et son action sur la langue provençale, avec une grammaire provençale abrégée · 第 4 / 21 段