tout temps, aimé les jeux athlétiques. On luttait devant les tombeaux
des guerriers, dans le cirque et aux camps. De nos jours, il n’y a
pas de Roumevage un peu important sans lutteurs. Dans un grand espace
sablonneux, autour duquel prend place le public, les athlètes se
rassemblent pour mesurer leurs forces. Deux d’entre eux se présentent
vêtus seulement d’un caleçon, se serrent la main et jurent devant
les juges de combattre loyalement et sans colère. Puis, se mesurant
de l’œil, ils s’observent, se heurtent et s’enserrent, leurs bras
s’entrelacent, leurs jambes, leurs genoux buttent les uns contre les
autres; ils paraissent immobiles et on les prendrait pour deux statues
groupées si la tension des muscles qui font saillie, le gonflement des
veines et la sueur qui coule de leurs fronts n’indiquaient les efforts
et la concentration des forces. Soudain le plus robuste soulève son
adversaire et cherche à le renverser; mais celui-ci, plus souple, se
fait un point d’appui du corps auquel il est cramponné et le combat
continue, indécis. Enfin, le plus musclé, dans un effort suprême,
fait perdre pied à son adversaire. Si ce dernier tombe sur le côté,
le combat n’est pas terminé, mais reprend, au contraire, avec plus de
vivacité que jamais, car, pour être vainqueur, il faut, en Provence,
que l’adversaire soit renversé sur le dos et maintenu le genou sur la
poitrine. Quand ces conditions sont réalisées, la lutte est finie et
la foule applaudit. Le couple engagé va boire un verre de vin et se
reposer, pour laisser le champ libre au couple suivant. Les vainqueurs
luttent entre eux, le dernier est couronné et reçoit le prix. Ce jeu
est un de ceux qui excitent toujours le plus vif intérêt; les gens du
pays s’y rendent en grand nombre pour admirer le déploiement d’adresse
unie à la force, de souplesse unie à la vigueur, requis pour le
triomphe.
Le _Saut_ est un exercice qui demande beaucoup d’agilité. Il est
pratiqué dans toutes les fêtes locales ainsi qu’il suit. Après avoir
tiré à terre une ligne sur laquelle ils se rangent, les sauteurs
partent sur un pied, font ainsi deux sauts, et retombent immobiles
sur leurs deux pieds au troisième saut, qui est énorme et dépasse
souvent en envergure les deux premiers réunis. Les sauteurs habiles
peuvent ainsi franchir des espaces considérables, parfois plus de
dix-sept mètres. Une variante de ce jeu consiste à l’exécuter en sac.
Le sauteur, enfermé dans un sac d’où ne sortent que les bras et la
tête, est obligé de procéder par petits sauts, entremêlés de chutes
fréquentes qui sont l’amusement des spectateurs. Il y a aussi le saut
de l’outre. Après avoir bien gonflé une outre, on la place à terre à
l’endroit convenu. Pour gagner, il faut, après avoir fait deux sauts,
atteindre l’outre au troisième et s’y maintenir en équilibre. Si
elle éclate ou si elle glisse sous les pieds, l’homme roule dans la
poussière à la grande joie du public.
Deux autres jeux usités chez les Grecs et dont les Provençaux ont
hérité sont la _Barre_ et le _Disque_. L’instrument du premier est une
barre de fer qui sert aux carriers pour soulever les pierres, et que
l’on désigne dans le pays sous le nom de _Prépaou_. La barre lancée
vers un but, il faut, pour que le coup soit bon, que la pointe seule
touche la terre. Quant au _Disque_, il faut le lancer le bras levé
au-dessus de l’épaule, et il n’y a que le coup de volée qui soit tenu
pour bon.
[Illustration: Jeu de boules.]
Dans le jeu de _Boules_, on retrouve encore un exercice grec. Le lieu
choisi, chacun jette sa boule le plus loin possible; on reprend ensuite
de ce point en commençant par la boule restée en arrière. Celui qui
arrive au but avec le moins de coups gagne le prix. Cette façon de
jouer aux boules s’appelle le _Butaband_ ou but en avant. On les joue
également à la roulette et au mail.
La _Cible_, les _Palets_, le _Mât de Cocagne_, les _Grimaces_, les
_Cartes_ et le _Coq_ sont des jeux assez connus partout pour que nous
nous dispensions de les narrer. Il y a cependant une différence dans le
jeu des palets.
On fiche en terre une tige de fer à large tête. Les concurrents ont
trois anneaux de fer qu’ils doivent lancer sur cette tige de façon à
les y faire entrer; le prix est à celui qui les place le premier.
Les _Grimaces_ excitent toujours l’hilarité du public et les juges
sont bien souvent embarrassés pour décerner le prix. Cet amusement
burlesque, inventé par des jongleurs qui avaient suivi des troubadours
provençaux en Espagne, s’est perpétué jusqu’à nous, et l’on voit de nos
jours des dessinateurs profiter des fêtes de village pour reproduire en
croquis ces contorsions du visage qu’à l’occasion ils utilisent pour
leurs travaux artistiques.
Parmi les jeux de cartes usités dans les Roumevages, on ne peut guère
citer que l’_Estachin_, qui se rapproche de l’écarté.
Le jeu du _Coq_ termine ordinairement la fête. Assez cruel du reste,
il paraît abandonné dans la plupart des petites communes; on ne
l’introduit dans les grands Roumevages que pour corser le programme ou
sur la demande d’amateurs. La veille de la fête communale, on promène à
travers les rues et les places un beau coq qui, aux sons des galoubets
et des tambourins, pousse de temps en temps un triomphant cocorico;
le lendemain, on le suspend par les pattes à une corde tendue entre
deux poteaux. Chaque concurrent, les yeux bandés, armé d’un sabre, se
tient au milieu du cercle formé par le public. Pour gagner le prix,
qui est le coq lui-même, tous sont placés successivement à dix mètres
de la bête dont ils doivent trancher le cou avec leur sabre. A un
signal donné, ils s’avancent en manœuvrant avec leur arme. Mais, quand
ils croient l’atteindre, leurs coups le plus souvent se perdent dans
le vide, et, le temps donné étant écoulé, il leur faut se retirer
bredouilles après avoir payé le prix de leur maladresse, jusqu’à ce
qu’enfin un plus adroit ou plus malin décapite le coq et l’emporte. Les
tambourins et les galoubets se font entendre, le public applaudit.
Si l’on ajoute aux Roumevages les fêtes des corporations et les fêtes
votives, qui, les unes comme les autres, sont composées en grande
partie des éléments constitutifs de toutes les manifestations publiques
en Provence, on aura le tableau complet des divertissements et des
solennités dont la tradition nous a conservé le souvenir ou qu’elle
nous a légués.
NOTES
[1] Parmi les principales corporations, on peut citer: les
Drapierii, Drapiers; les Cambiatores, Changeurs; les Cannabacerii,
Marchands de chanvre; les Macellarii, Bouchers; les Sartores,
Tailleurs; les Fabri, Ouvriers en métaux; les Sabaterii,
Cordonniers, etc., etc.... Chaque corporation occupait une rue qui
portait son nom.
[2] Le mot _poumpo_ appartient au dialecte marseillais; dans les
pays limitrophes, on dit _fougasso_ qui vient du roman _foua_.
[3] Le comte de Provence en 1777, le comte d’Artois en 1814 eurent
les honneurs de l’_olivette_, lors de leur voyage dans le Midi, et
c’est Aubagne qui leur offrit ce divertissement.
[4] Flacons de vin.
[5] C’est à l’église de l’ancienne abbaye de Saint-Victor, à
Marseille, que la tradition veut que l’on aille entendre la messe
ce jour-là et faire bénir les cierges, que l’on choisit verts pour
les différencier des autres. C’est également à la Chandeleur que
l’on vend un excellent gâteau, qui affecte la forme d’une navette,
probablement en souvenir des tisseurs de chanvre qui allaient ce
jour-là à Saint-Victor faire bénir leur instrument de travail pour
s’assurer une bonne année.
[6] En français; en espagnol, barbanzanos; en provençal, cèse.
[7] Le droit de pelote fut fixé par un arrêt du Parlement de
Provence, le 3 août 1717, à 15 livres pour les dots au-dessous
de 3.000 livres. L’_Abbé de la Jeunesse_ le percevait sur les
artisans, le _lieutenant du Prince d’Amour_ sur la noblesse et
le _Roi de la Basoche_ sur la bourgeoisie. De nos jours, c’est
l’État qui perçoit le droit de pelote sous la forme de droits
d’enregistrement des contrats de mariage.
[8] Armetto ou petite âme.
[9] La présence et le rôle du fusilier au temps d’Hérode n’est pas
ce qu’il y a de moins original dans ce spectacle.
[10] Roi de la pioche.
[11] Badache, altération du provençal _Besaïsso_: double pioche.
[12] Armetto, en provençal, pour âme malheureuse, âme du purgatoire.
[13] _Santon_, petite statuette en argile moulée et peinte
représentant des saints et tous les personnages bibliques et autres
de la crèche.
[14] _Roumevage_ est formé de deux mots: _Roumo viaggi_, voyage
à Rome. En souvenir de _Roumieu_, mot employé pour désigner un
pèlerin qui allait à Rome. D’où l’usage de ce nom appliqué aux
fêtes communales et pèlerinages.
[15] Tintaino, léger, fragile; ce mot exprime également la pose
incertaine du jouteur, rendue plus instable par les mouvements du
bateau.
[16] Sorte de pontons.
[17] Nous donnerons, par la suite, sur le jeu de la Targo, dans le
chapitre relatif à la poésie provençale, un couplet qui indique
combien il est apprécié à Marseille.
[18] Brayettos, petite culotte.
II
USAGES
Le Baptême.--Le Mariage.--Les Funérailles.--Les Quatre Saisons.--Le
Costume.--Les Mœurs.--La Vie domestique.--La Vie sociale.
Dans la vie civile de tous les peuples, une foule d’usages consacrent
les événements marquants et leur impriment un caractère solennel
et national. En Provence, le paganisme, comme nous l’avons vu
précédemment, a laissé dans les esprits des idées superstitieuses
contre lesquelles l’amélioration des mœurs, une instruction plus
avancée, effets de la civilisation, n’ont pu réagir assez pour
qu’il n’en subsiste pas quelques vestiges, surtout dans les classes
inférieures. C’est ainsi que les femmes grosses sont persuadées que,
si elles ne satisfont pas un désir de gourmandise, l’enfant naîtra
avec un signe qui aura quelque ressemblance avec l’objet convoité.
On donne à ces signes le nom d’_Envegeos_[19]. Cette croyance est si
répandue qu’elle excuse tout et que l’on n’ose rien refuser à une
femme enceinte. Dans un milieu semblable, les tireuses de cartes,
les charlatans, bohémiens, diseurs de bonne aventure et somnambules
extra-lucides trouvent de nombreuses dupes et vivent largement de la
crédulité populaire.
=Le Baptême.=--La célébration du baptême est une fête de famille; il
est d’usage que l’aïeul paternel et l’aïeule maternelle soient le
parrain et la marraine du premier enfant. Le cortège, auquel ont été
conviés parents et amis, se rend à l’église précédé d’un tambourin. A
l’issue de la cérémonie, une bande d’enfants courent après le parrain
en criant: _Peyrin cougnou_[20]. Ils ne cessent de crier que lorsqu’on
leur a jeté des pièces de monnaie et des dragées. De retour au logis,
une collation suivie d’un bal est offerte aux invités. Aux relevailles,
il est d’usage que la marraine donne au filleul un pain, un œuf, un
grain de sel et un paquet d’allumettes, en lui disant: _Siégués bouan
coumo lou pan, plen coum’un uou, sagi coumo la saou et lou bastoun
de vieillesso de teis parens._ C’est-à-dire: Sois bon comme le pain,
plein comme un œuf, sage comme le sel, et le bâton de vieillesse de
tes parents. La _Baïlo_, ou sage-femme, remet au nouveau-né un petit
coussinet bénit qu’on désigne sous le nom d’_Évangile_ et qui, dans
son esprit, est destiné à le préserver de toutes sortes de maléfices.
Chaque fois qu’il éternue, on s’empresse de dire: _Saint Jean te
bénisse_, parce que l’on croit que ces paroles le délivreront des
mauvais génies.
=Le Mariage.=--Lorsqu’un mariage est arrêté, on s’occupe de fixer la
date de la célébration, en ayant bien soin d’écarter le vendredi et
le mois de mai, considérés comme néfastes aux nouveaux mariés. Le
futur s’empresse d’offrir à sa fiancée la _Lioureio_, c’est-à-dire
la corbeille de noces, dont l’importance varie suivant la condition
des époux. Les fermiers du territoire d’Arles avaient la réputation
d’être très généreux; on estime que leurs cadeaux pouvaient valoir
jusqu’à 10.000 francs. Les diamants, les parures, dentelles, robes de
soie formaient les objets principaux. Le cortège, le jour de la noce,
est composé quelquefois de cent personnes, marchant deux à deux et
précédées des tambourins et galoubets qui jouent des airs d’allégresse.
En tête est la _Novi_[21], sous le bras de celui qui a été chargé de
la conduire et que l’on désigne sous le nom de _débooussaïré_; c’est
ordinairement un proche parent ou le parrain, ou encore l’ami intime de
l’époux. La cérémonie à l’église est suivie d’un repas, puis d’un bal
qui termine la fête. Les vêtements de la mariée varient suivant le pays
et la condition sociale, mais le voile et les souliers sont toujours
blancs; elle porte les bijoux que son époux lui a donnés. Au dessert,
on chante des couplets en son honneur et c’est lorsque l’attention des
convives est distraite par la musique qu’un jeune garçon, passant sous
la table, lui enlève sa pantoufle, qui, aussitôt, fait l’objet d’une
enchère dont le prix est distribué aux domestiques. Cet usage subsiste
encore dans le vieux quartier de Saint-Jean, à Marseille. Le soir venu,
on s’inquiète de savoir quel sera des deux époux celui qui éteindra le
flambeau nuptial, une vieille croyance le désignant comme devant mourir
le premier. Souvent, pour éviter l’ennui de ce pronostic sinistre, on
laisse brûler la bougie toute la nuit, ou la plus proche parente vient
l’enlever à un moment donné.
Quand les époux convolent en secondes noces, l’événement est marqué
par un vacarme infernal ou charivari, auquel des jeunes gens armés
de sonnettes, de pelles, poêles, chaudrons et trompettes se livrent
sous les fenêtres des fiancés. Ceux-ci ne peuvent s’en délivrer qu’en
donnant une somme d’argent aux chefs de la bande, qui l’emploie à
faire un excellent repas. Ce singulier usage semble avoir remplacé
le _Droit de Pelote_ qui existait sous l’ancienne monarchie. Nous
ne reviendrons pas sur l’historique de ce droit déjà mentionné, qui
frappait les gens étrangers à la localité, mariés à des jeunes filles
ou à des veuves du pays. Fixé d’après l’importance de la dot de la
femme, il se percevait aux portes de la ville, au son de la musique et
au bruit de la mousqueterie.
[Illustration: Les Aliscamps (cimetière des premiers chrétiens).]
=Les Funérailles.=--Pendant fort longtemps on a conservé en Provence,
et surtout à Arles, les coutumes funéraires romaines. Jusqu’au XIIe
siècle, les habitants des deux rives du Rhône mettaient le mort
dans un tonneau enduit de goudron avec une boîte scellée contenant
l’argent des funérailles. Puis, remontant le fleuve à une certaine
distance, ils abandonnaient au courant le tonneau, qui était arrêté
à Arles par des commissaires préposés à cet effet. Le cadavre était
ensuite enseveli dans les _Aliscamps_, ou Champs-Elysées, et les
droits de sépulture perçus par le chapitre de Saint-Trophime. Il faut
croire que ces revenus étaient considérables, car ils donnèrent lieu
à des contestations sérieuses entre les bénéficiaires d’Arles et
l’abbaye de Saint-Victor, de Marseille, à qui appartenait l’église de
Saint-Honorat, située dans l’enceinte des _Aliscamps_.
Au XIIIe siècle, les sépultures étaient réglées ainsi qu’il suit. Les
évêques avaient seuls le droit d’être enterrés dans les églises. Dans
les abbayes et les monastères, les chapitres avaient, au centre de leur
cloître, un jardin dans lequel étaient des caveaux pour les moines
et les chanoines. Les comtes de Provence, suivant leurs dernières
volontés, avaient été admis à la sépulture des cloîtres. La même faveur
fut accordée par la suite aux grands dignitaires de la cour. Enfin il
arriva un moment où tout le monde voulut y avoir part. On comprend
aisément que l’espace fit bientôt défaut. On creusa alors des caveaux
dans les églises, et il n’y eut plus dans les cimetières que le bas
peuple. La Révolution, par raison d’hygiène, fit cesser ces abus et
même ferma et reporta dans la banlieue les cimetières contigus aux
églises paroissiales. La veillée du mort se fait, en Provence, dans la
chambre où il est exposé. La personne qui le garde est remplacée de
deux heures en deux heures; la famille et les amis se tiennent dans
la pièce voisine. Il n’y a pas encore bien longtemps, l’usage voulait
qu’une fois arrivé auprès de la tombe le cercueil fût ouvert, afin
que les assistants pussent contempler une dernière fois les traits
du défunt et que toute méprise sur son identité devînt impossible.
Ces scènes toujours pénibles, ayant occasionné des accidents chez
les personnes impressionnables, souvent même des cas de folie et
d’épilepsie, furent supprimées.
=Les Quatre Saisons.=--L’usage d’inaugurer ou célébrer par des
réjouissances publiques ou familiales les quatre saisons de l’année a
été conservé dans la campagne.
_Le printemps._--Le paysan provençal est attentif à l’arrivée des
hirondelles, dans lesquelles il a plus de confiance que dans le
calendrier. Si l’un de ces oiseaux établit son nid sous le toit de sa
maison, il s’en estime très heureux et fête avec des amis ce présage de
bonheur.
Le 1er avril ramène périodiquement certaines plaisanteries consistant
en messages trompeurs; on en profite encore pour servir au prochain,
sous le couvert de l’anonymat, des vérités quelquefois très dures. Cet
usage, connu sous le nom de _Poissons d’avril_, est un souvenir du
temps où l’année commençait en avril. Les étrennes que l’on donnait
alors furent reportées au 1er janvier, et l’on réserva pour le 1er
avril des compliments ironiques à ceux qui n’avaient adopté qu’à regret
le nouveau régime. Mais, comme c’est au mois d’avril que le soleil
quitte le signe des poissons, les compliments, ainsi que les objets qui
les accompagnent souvent, furent nommés _Poissons d’avril_. A la fin
de ce mois, on plante dans les villages, devant la maison qu’habite
une fiancée, un _Mai_ d’amour. C’est une longue perche terminée par
un bouquet de fleurs qui arrive au niveau de la fenêtre que l’on sait
être celle de la chambre de la jeune fille; quelquefois, c’est un jeune
peuplier garni de rubans qui s’offre à sa vue, lorsque le matin elle
ouvre les volets. A ce moment, le prétendu, accompagné par des amis et
des musiciens, exécute une aubade et chante un couplet en son honneur.
En voici quelques-uns appropriés à la circonstance et empruntés au
langage des fleurs:
POUR UNE DÉCLARATION D’AMOUR
Bello, vous representi la faligouro;
Sabès qu’ell’ es bell’ en tout’ houro,
Encaro mai quand es flourido,
Vous amarai touto ma vido.
DOUTE OU SOUPÇON
Bello, vous representi la viouletto;
Sias din moun couer touto souletto;
Mai per iou sarié doulourous
Si din vouestro couer n’y avie dous.
PLAINTE
Vous representi lou roumaniou
Que lou matin vous lou cuilliou,
Et que lou soir vous lou pourtavi,
Pour vous prouvar que vous aimavi;
Mai, bello, se m’amas plus iou.
Rendés mé moun gai roumaniou[22].
RUPTURE
Iou vous representi l’ourtigo,
Bello, sarés plus moun amigo.
Vési qu’avés trop de pounchoun,
Maridas vous em’un cardoun[23].
Avec la fête de la _Belle de mai_ ou Maïa, et la tonte des moutons,
qui rappelle les usages des bergers de Virgile, se terminent les fêtes
agricoles du printemps.
L’_Été_ aux blonds épis voit la magnifique manifestation des
moissonneurs, dont le tableau de Léopold Robert peut donner une idée.
La dernière charrette de blé est ornée de guirlandes de feuillage,
ainsi que l’attelage. Les faucheurs, les botteleurs, les glaneuses
chantent et reviennent à la ferme en farandole joyeuse. Le soir, un bon
repas leur est servi et l’on boit à la santé du fermier.
La Provence, en automne, est la vivante image de la Grèce antique,
célébrant aux vendanges les fêtes de Bacchus. La plupart des coutumes
des anciens sont encore celles des habitants du littoral méditerranéen.
Quand on cueille le raisin, les vendangeurs barbouillent de moût les
vendangeuses. C’est ce qu’on appelle la _Moustouisso_. Lorsque se fait
le soutirage de la cuve et qu’on presse le marc, on donne à boire du
vin nouveau à tous les passants qui en demandent. Il y en a qui abusent
de cette faveur et ne tardent pas à être gris. Ils font alors toutes
sortes d’extravagances qui amusent les badauds. La récolte des raisins
secs et des figues, la fabrication du vin cuit donnent également lieu à
des réjouissances. Le jour où l’on fait le vin cuit et la confiture au
moût que l’on appelle _Coudounat_, on réunit dans un festin parents et
amis, sous prétexte de goûter aux produits nouveaux; en réalité, c’est
l’occasion d’un excellent repas, où le vin donne la note dominante, et
qui se termine par de joyeux couplets ou par une farandole, aux sons
des galoubets et des tambourins.
Enfin l’hiver, si dur dans le Nord, est assez clément dans le Midi
pour permettre la cueillette des olives et le travail des moulins
à huile qui deviennent les lieux de réunion des villageois. On y
chante, on y rit, on y conte des histoires, car la gaieté est le trait
caractéristique des Provençaux. La cueillette des olives a été de tout
temps l’occasion de jeux et de divertissements. Un sarcophage des
Aliscamps, orné d’un bas-relief où sont reproduites toutes les phases
de la cueillette des olives, permet de constater la similitude exacte
qui existe entre ces manifestations d’autrefois et celles de nos jours.
C’est là un document lapidaire qui prouve mieux que tout le reste
l’antiquité de l’olivier en Provence et celle des fêtes auxquelles il
donne lieu.
LE COSTUME
L’histoire du costume pourrait tenir dans cet ouvrage une place
importante, si l’on remontait à la fondation de Marseille, en passant
par la domination romaine, puis française, et enfin par le gouvernement
des comtes. Nous nous bornerons à mentionner le costume tel qu’il
existait avant la Révolution sur tout le territoire provençal, tel
que quelques rares communes rurales l’ont conservé. Dans les villes,
il a dû faire place à la mode générale et céder le pas aux vêtements
confectionnés que Paris ne se lasse pas d’expédier aux départements.
Les effets de la centralisation sont, dans ce cas encore, loin d’être
heureux et cette manie de prendre en toute circonstance le mot
d’ordre à Paris a fait perdre à nos provinciaux leurs habillements
si pittoresques, si bien appropriés à leurs mœurs et à leurs usages.
Nous vivons sous le régime du convenu; ceux qui ne s’y conforment pas
courent le danger redouté de passer pour ridicules.
Quant à nous, nous préférerions voir les ouvriers des ports avec leur
ancien costume du dimanche si ample et si dégagé: large pantalon de
coutil, ceinture de couleur, veste ronde, cravate de soie nouée à la
matelote, chemise blanche à col rabattu, chapeau rond et souliers
en peau blanche. Nous préférerions, disions-nous, ce vêtement au
travestissement actuel qui nous les montre serrés dans une jaquette
qu’ils ne savent pas porter, gauchement affublés d’un gilet noir,
d’un pantalon trop étroit, de bottines à boutons, d’un chapeau haut
de forme, maladroitement renversé en arrière ou penché sur l’oreille
comme la tour de Pise. Tout cela n’est pas gracieux, mais c’est la
mode et chacun d’y sacrifier. Le seul costume ancien qui ait subsisté
à Marseille est celui des prud’hommes. Sauf une légère modification,
qui a consisté à substituer la culotte aux _Grégaillos_ et l’habit au
pourpoint, cette corporation a conservé les guêtres, la petite cape
appelée _Traversière_, le chapeau à plumes noires relevé par devant à
la mode catalane. D’ailleurs, elle n’est de mise, cette parure devenue
étrange, que dans des cérémonies de plus en plus rares.
Les réflexions que nous venons de faire peuvent s’appliquer aussi
aux femmes du peuple; mais, plus coquettes et plus gracieuses, elles
savent mieux se parer et ont eu le goût de ne pas abandonner la
chaussure spéciale qui fait valoir la petitesse de leurs pieds. Leurs
yeux de flamme et la blancheur éclatante de leurs dents, qu’elles ont
petites et bien rangées, leur font pardonner l’adoption de certaines
modes, mal appropriées à leurs corps souples et vigoureux. C’est en
remontant par Saint-Chamas, Istres, Pélissane, Salon, etc., que l’on
retrouve leur ancien costume, qui se rapproche beaucoup de celui des
Arlésiennes. Elles portent, l’hiver, la robe de drap brun, et, l’été,
la robe d’indienne. La jupe est toujours courte, le bas en filoselle et
les souliers attachés autour de la jambe avec des rubans.
[Illustration: Costume d’Arlésienne.]