_Tirassouns_, était en quelque sorte une pantomime. Hérode présidait
à l’exécution, escorté d’un tambourin, d’un porte-enseigne et d’un
fusilier[9] qui, au signal donné, faisait une décharge, abattant
quelques enfants. C’étaient ces enfants qu’on appelait tirassouns,
à demi nus, qui tombaient et se roulaient dans la poussière. Moïse,
indigné, montrait au roi sanguinaire les tables de la loi.
_La Belle Etoile_ (_la bello Estello_).--Les trois Mages, partant pour
Bethléem, étaient précédés d’un enfant vêtu en lévite et portant une
étoile d’argent à l’extrémité d’un long bâton. Trois pages chargés de
présents les suivaient.
Les Apôtres, revêtus du costume oriental, étaient munis chacun d’un
symbole propre à le faire reconnaître; Jésus, au milieu d’eux, marchait
recueilli et comme accablé sous le poids de la croix.
_Les Chevaux Frux_, que la tradition fait remonter aux Phocéens, furent
en grand honneur sous la chevalerie et le roi René. Longtemps regardés,
d’après la légende, comme l’image des combats entre les Centaures et
les Lapithes, on y voit aujourd’hui une reproduction grotesque des
anciens tournois. Ces chevaux en carton, richement caparaçonnés, la
tête ornée de panaches, étaient mis en mouvement par leurs cavaliers.
Une ouverture pratiquée dans le dos permettait à l’homme, au moyen de
courroies, de suspendre sa monture, qui avait l’air de faire corps avec
lui; les draperies masquaient les jambes, et les mouvements imprimés
par le cavalier casqué, armé d’une lance, imitaient toutes les figures
usitées dans les tournois. Cet escadron, composé d’une vingtaine de
chevaux, était précédé d’un héraut d’armes, d’un coureur et
d’un Arlequin, qui faisait toutes sortes de tours. A sa suite, la
musique, fifres et tambourins, jouait des airs gais de la composition
du roi René.
[Illustration: Un Tambourinaire.]
La Mort, comme aux jeux du Guet, apparaissait enfin, mais sous un
aspect plus repoussant. La personne qui la représentait, grande, la
figure noire, la tête couverte d’ossements, était armée d’une faux avec
laquelle elle écartait les curieux. Ces derniers attachaient une grande
importance à n’être pas touchés par la faux qui, d’après eux, désignait
ceux qui devaient mourir dans l’année.
Un usage qui s’est perpétué jusqu’à nos jours, c’est la promenade du
bœuf, pendant la semaine précédant la Fête-Dieu. La corporation des
bouchers de la ville de Marseille a toujours eu le monopole de cette
cérémonie. On choisit le bœuf le plus beau, on lui dore les sabots et
les cornes auxquelles on suspend des guirlandes de roses. On couvre son
dos d’une housse de velours à crépines d’or, et l’on y fait asseoir
le plus bel enfant que l’on peut trouver. Il est vêtu d’une tunique
blanche comme un lévite et couronné de roses. Parfois aussi il est
tout nu, avec une peau de léopard sur les épaules et la poitrine, et,
sur la tête, des feuilles de vignes entremêlées de grappes de raisin.
Quatre bouchers l’accompagnent; leur vêtement consiste en une robe de
damas de différentes couleurs, attachée à la taille et assez courte
pour laisser voir au-dessous du genou des bas de soie et des souliers à
boucles. Une ceinture de soie à franges et crépines d’or, une chemise
plissée à manches, ornée de rubans, enfin un chapeau d’abbat bordé
d’or et entouré de plumes blanches complètent le costume. Le cortège,
suivi de fifres et de tambourins, parcourt les rues où doit passer la
procession. Les bouchers portent des plats d’étain et font la quête,
dont le produit sert à payer les frais de cette exhibition. Le soir
venu, on abat le bœuf, dont les quartiers sont distribués aux pauvres
de la ville. On s’est livré à de longues dissertations pour expliquer
ces usages, et surtout la mort du bœuf. Les uns ont voulu y voir le
sacrifice du bouc émissaire des Hébreux, chargé de toutes les iniquités
du peuple. Mais alors pourquoi un bœuf, quand il était si simple de se
procurer un bouc? D’autres ont pensé que les bouchers tiennent la place
des anciens sacrificateurs romains, idée justifiée par une certaine
ressemblance de costume. Nous croyons simplement que tous les corps
de métiers étant représentés à la procession de la Fête-Dieu, sauf
les bouchers, qu’aucune bonne raison n’excluait, ils avaient pris un
bœuf comme emblème de leur corporation. Quant à l’enfant, sa robe de
lévite est une réminiscence de la religion juive. Avec les attributs de
Bacchus, il perpétue un souvenir du paganisme.
A Salon, la confrérie des paysans dite de _Diou lou payre_ (Dieu le
père) élisait tous les ans, le jour de l’Ascension, un laboureur
qui prenait le titre de _Rey de l’Eyssado_[10]. Il paraissait à la
procession de la Fête-Dieu tenant une pioche en guise de sceptre,
précédé de pages portant des épées nues. Une paysanne partageait
avec lui les honneurs de la royauté. Des dames d’honneur tenant
des bouquets, précédées par un autre paysan portant un drapeau, un
autre jouant du tambour de guerre, un berger portant une écharpe en
sautoir et jouant du bâton, enfin quatre danseurs suivis de tambourins
complétaient le défilé.
Pour la _Saint-Jean_, les artisans élisaient le _Roi de la
Badache_[11]. Cette cérémonie était annoncée la veille au son des
cloches et des tambourins par un grand feu de joie. A la procession de
la Fête-Dieu, le Roi de la Badache se montrait en habit à la française
avec, sur les épaules, un manteau bleu parsemé d’étoiles d’or et à
la main un chapeau Henri IV. Il était précédé d’un courrier, d’un
porte-drapeau, d’un joueur de pique, de trois princes d’amour, de huit
danseurs et de deux pages. Derrière lui, un second courrier annonçait
la reine et ses dames d’honneur.
=La Saint-Jean.=--A huit heures du soir, la veille de cette fête,
le corps municipal, le clergé et les prieurs des corporations se
rendaient en grand cortège sur la place où l’on avait disposé des
fagots de sarments et des fascines. Le maire a encore aujourd’hui le
privilège d’y mettre le feu et il fait trois fois le tour du bûcher,
suivi de tous les assistants. La flamme monte et éclaire la foule,
les cloches sonnent à toute volée, les boîtes à poudre font entendre
leurs détonations, les serpenteaux éclatent, traversent l’air et
tombent sur les spectateurs effarés. Bientôt la falandoulo se forme,
et c’est en dansant et en chantant que l’on voit s’éteindre le feu de
la Saint-Jean. A Marseille, on dispose sur la colline de _Notre-Dame
de la Garde_ des tonneaux de goudron qui brûlent toute la nuit. Par
intervalles, des feux de bengale de toutes couleurs changent l’aspect
de cette partie de la ville, où l’on termine la fête par un brillant
feu d’artifice. Le marché aux herbes de la Saint-Jean est trop
intimement lié à ces réjouissances pour que nous n’en disions pas un
mot. Qui ne le connaît, à Marseille? C’est un des plus anciens que nous
ait légués la tradition provençale, et c’est aux allées de Meilhan,
sous les ormes séculaires et les platanes grecs, qu’il se tient.
Les paysans de la banlieue ou du _Terradou_, comme l’on dit en
provençal, y apportent leurs plus beaux produits. A peine a-t-on fait
quelques pas que des émanations singulièrement piquantes s’échappent
d’un amoncellement d’aulx, promesse, pour les amateurs d’_aioli_, d’un
festin savoureux que n’aurait pas dédaigné Homère. Les plantes et les
fleurs, sauge, romarin, verveine, menthe, lavande, mêlent leur parfum
et leur couleur aux roses, jasmins, cassies, géraniums, pétunias,
chrysanthèmes et à toute la gamme florale si riche de la Provence,
pour arriver aux arbustes, câpriers, ifs, pistachiers, orangers,
citronniers, lentisques, palmiers, syringas, arbousiers, néfliers,
azeroliers, jujubiers: le tout soigneusement étiqueté et aligné, dans
l’arrangement le plus propice à tenter l’acheteur. Dès la première
heure la foule s’empresse, et chacun fait ses provisions pour l’année.
La coutume veut aussi que les plantes aromatiques soient cueillies sur
la montagne de la Sainte-Baume, lorsque les premiers rayons du soleil
viennent frapper le _Saint-Pilon_. D’après la légende, les herbes et
les plantes acquièrent à ce moment des vertus qu’elles n’ont pas si on
les cueille avant ou après; voilà pourquoi les marchandes n’oublient
jamais de vous dire, en vous offrant de la sauge, de la lavande ou du
romarin: «C’est de l’aurore.»
=Les Morts.=--Le soir de la Toussaint, on se réunit en famille et l’on
prend en commun le repas dit des _Armettos_[12]. Les châtaignes et
le vin cuit sont de rigueur. Ce repas est donné en commémoration des
parents décédés, dont on raconte la vie aux enfants; on le termine par
une prière pour le repos de leur âme.
=La Noël.=--De toutes les fêtes religieuses célébrées en Provence,
la Noël est certainement la plus importante, la plus populaire, la
plus généralement observée par les riches comme par les pauvres. Elle
se divise en quatre parties: la _Crèche_, les _Calenos_, la _Messe
de minuit_ et le _Jour de Noël_. La crèche a la même origine que
les mystères; ce sont les Pères de l’Oratoire qui, les premiers à
Marseille, en donnèrent le spectacle. De nos jours, la semaine qui
précède la Noël, il s’établit sur le Cours une foire où l’on vend des
crèches toutes préparées. On y trouve également les _Santons_[13] et
les accessoires pour ceux qui veulent les composer eux-mêmes. Ces
santons représentent saint Joseph, la sainte Vierge, le petit Jésus, le
bœuf, l’âne, les rois maures et, en général, tous les personnages et
les animaux qui se trouvaient à Bethléem à la naissance du Christ. Le
soir, les familles s’assemblent et, à la lueur des cierges, chantent
les noëls de Saboly.
Les _Calénos_, altération du mot _Calendes_, consistent en cadeaux
que l’on échange à cette époque. Ce sont des fruits, des poissons
et surtout un certain gâteau au sucre et à l’huile que l’on appelle
_Poumpo taillado_. Les boulangers et les confiseurs ont conservé
l’usage d’en envoyer à leurs clients. La veille de la Noël, au soir,
les familles se réunissent dans un banquet, et rivalisent d’efforts
pour lui donner plus d’éclat. On voit même de pauvres gens qui
n’hésitent pas à porter un gage au mont-de-piété, afin d’en pouvoir
faire les frais. A Marseille, il est désigné sous le nom de _Gros
soupé_; mais, pour retrouver vraiment les anciens usages, il faut aller
dans les communes rurales. Là, le père de famille conduit par la main
le plus jeune des enfants jusqu’à la porte de la maison où se trouve
une grosse bûche d’olivier, tout enrubannée, qu’on appelle _Calignaou_
ou _Bûche de caléno_. L’enfant, muni d’un verre de vin, fait trois
libations sur la bûche en prononçant les paroles suivantes:
Alégre, Diou nous alègre.
Cachofué ven, tout ben ven.
Diou nous fagué la graci de veire l’an qué ven.
Se sian pas mai, siguen pas men.
Ce qui se traduit ainsi:
Soyons joyeux, Dieu nous rende joyeux. Feu caché vient, tout bien
vient. Dieu nous fasse la grâce de voir l’an qui vient; si nous ne
sommes pas plus, ne soyons pas moins.
Dans le verre, qui passe à la ronde, chacun boit une gorgée. L’enfant
soulève le calignaou par un bout, l’homme par l’autre et ils le portent
jusqu’au foyer en répétant devant les assistants les paroles de la
libation. Puis on l’allume avec des sarments et on le laisse brûler
jusqu’au coucher, moment où on l’éteint, pour le rallumer le lendemain,
en ayant soin qu’il se consume entièrement avant le jour de l’an. On
célèbre par cette cérémonie le renouvellement de l’année au solstice
d’hiver. La flamme que la bûche recèle dans ses flancs représente les
premiers feux du soleil qui remonte sur l’horizon. L’enfant est le
symbole de l’année qui commence, le vieillard de celle qui va finir.
Là où l’usage du _Calignaou_ a disparu, il a été remplacé par la lampe
de _Caléno_ ou _Calen_. C’est un carré de fer-blanc avec un rebord,
dont les quatre angles en forme de bec contiennent des mèches. On le
suspend par un crochet fixé à une tige en fer et il sert à éclairer la
crèche sur le devant de laquelle pousse, dans deux soucoupes, le blé de
Sainte-Barbe. Il doit brûler huit jours et ne s’éteindre que la veille
du jour de l’an.
Le souper, dans ces pays primitifs, comprend trois services; pour y
correspondre, la table est couverte de trois nappes de dimensions
différentes. Le premier service se compose de la _Raïto_, plat de
poissons frits auquel on ajoute une sauce au vin et aux câpres, et
qui, d’après la tradition, fut apporté de la Grèce par les Phocéens.
Des artichauts crus, des cardes, du céleri et différents légumes lui
servent d’accessoires. On enlève ensuite la première nappe et l’on sert
les _Calénos_ qui consistent en gâteaux, _Poumpo taillado_ ou autres,
des fruits secs ou confits, des biscuits, des sucreries, des marrons,
etc. On les arrose de vins vieux du pays et d’une espèce de ratafia
appelé _Saouvo-Chrestian_ (sauve-chrétien) fait avec de la vieille
eau-de-vie dans laquelle ont infusé des grains de raisins. Pour le
troisième service, on prend le café et les hommes fument une sorte de
pipe appelée _Cachinbaù_. La gaieté préside à ces agapes; on y chante
des noëls et l’on ne se sépare que pour aller à la messe de minuit.
=La Messe de Minuit.=--Elle diffère par certains détails originaux de
celle qui est célébrée dans les villes. C’est ainsi qu’au moment de
l’offrande on voit s’avancer de l’autel le corps des bergers précédés
du tambourin, de la cornemuse et de tous les instruments rustiques
que l’on peut se procurer. Ils portent de grandes corbeilles remplies
de fleurs et d’oiseaux. A Maussanne, les femmes qui accompagnent
les bergers, ou prieuresses, sont coiffées du _Garbalin_, sorte de
bonnet conique assez haut et garni tout autour de pommes et de petites
mandarines. Suit un petit char couvert de verdure, éclairé par des
cierges et traîné par une brebis dont la toison éclatante de blancheur
est piquée çà et là de pompons de rubans: c’est le véhicule de l’agneau
sans tache. Une seconde troupe de bergers et de bergères jouant et
chantant des noëls ferme la marche. Après avoir fait don de l’agneau
et des corbeilles, le cortège retourne dans le même ordre et la messe
s’achève sans autres variantes.
La _Noël_ est essentiellement dans toutes les classes de la société une
fête de famille. On se réunit à table le soir en face d’un excellent
repas dont la dinde fait le fond. Puis l’on se groupe autour du foyer,
où le chef de famille raconte les vertus des ancêtres, et répète
devant les enfants les traits capables de leur servir d’exemple ou
d’enseignement; ce jour-là, il revêt ainsi que sa femme ses habits de
mariage conservés tout exprès. Dans le peuple, le troisième jour de la
fête, le dîner se termine par un plat d’_Aioli_ ou de _Bourrido_, mets
traditionnels en Provence. En se retirant, l’on se donne rendez-vous
pour l’année suivante.
LES JEUX
Outre les fêtes que nous venons de décrire et qui sont assez
généralement célébrées dans toute la Provence, il existe d’autres
réjouissances particulières à diverses communes: ce sont les _Trains_
ou _Roumevages_[14].
La fête d’une commune est le plus souvent une fête patronale, qui
provoque l’affluence des fidèles des environs. A part les cérémonies
religieuses, qui sont les mêmes qu’ailleurs, la population et les
étrangers se livrent à des jeux qui, nés et pratiqués en Provence
depuis un temps immémorial, portent l’empreinte indiscutable de leur
origine, quoiqu’on ait pu les imiter et les conserver dans d’autres
pays.
Les instruments de musique primitifs y sont restés obligatoires,
malgré les progrès de la lutherie. Ce sont: le tambour ou _Bachias_,
mot qui paraît dériver de _Bassaren_, surnom appliqué à Bacchus, pour
les fêtes duquel on faisait beaucoup de bruit avec un énorme tambour;
le tambourin, plus long et sur lequel on ne joue qu’avec une seule
baguette; le galoubet ou petit fifre, sur lequel on joue des airs vifs
et gais, autrefois employé surtout le matin pour saluer l’aurore,
d’où son nom, galoubet ou gai réveil, gaie aubade; les _Timbalons_
ou petites timbales en cuivre attachées à la ceinture, et que les
musiciens frappent avec des baguettes; les cymbalettes les accompagnent
ordinairement: ce sont de petits cylindres en acier dont l’usage
remonte aux Grecs.
Les _Joies_ forment la partie essentielle du Roumevage. On appelle
ainsi une perche dont l’extrémité est munie d’un cercle qui sert à
suspendre les prix destinés aux vainqueurs des différents jeux, prix
consistant en plats d’étain, montres en argent, écharpes de soie,
rubans, etc...
La _Targo_, ou joute sur mer, est un des jeux les plus intéressants
de la catégorie dont nous nous occupons. Les ports où elle acquiert
le plus d’importance sont Marseille et Toulon. Les bateaux employés
sont des bateaux de pêche ou des canots de navires de guerre, armés
de huit rameurs, d’un patron et d’un brigadier. Ils sont divisés en
deux flottilles, peints en blanc avec bande de la couleur adoptée par
chaque flottille. Cette couleur se retrouve dans les rubans que portent
les rameurs, qui sont aussi en blanc, la tête coiffée de chapeaux de
paille. A l’arrière des bateaux qui doivent concourir pour la joute se
trouvent des sortes d’échelles appelées _Tintainos_[15] qui font une
saillie d’environ trois mètres. A l’extrémité, une planche très légère
soutient le jouteur, debout, tenant de la main gauche un bouclier en
bois, de la droite une lance terminée par une plaque. Au signal donné
par les juges, deux barques se détachent du groupe des concurrents. Les
patrons naviguent de façon à éviter un abordage, mais en se rapprochant
assez pour que les jouteurs puissent se porter un coup de lance; le
plus faible est précipité dans la mer et regagne à la nage le bateau
le plus voisin. La lutte continue, et, si le même champion a raison de
trois de ses adversaires, il est proclamé _Fraïre_. Tous les fraïres
joutent entre eux et celui qui reste le dernier debout est proclamé
vainqueur. On le couronne, on lui donne le prix de la _targue_ et
on le promène en triomphe dans toute la ville. Pendant la joute, la
musique des galoubets et tambourins exécute les airs les plus variés,
entre autres la _Bédocho_ et l’_Aoubado_. Le port offre un spectacle
ravissant, les navires arborent le grand pavois; des chattes[16] bien
alignées forment un avant-quai et supportent des tribunes destinées
aux autorités de la ville, aux invités et à la musique. Ce jeu[17]
constitue un spectacle assez imposant, dans tous les cas intéressant et
curieux. Il semble, dans l’antiquité, avoir remplacé, à Marseille, les
exercices des arènes, que ne possédait pas cette ville.
Le jeu de la _Bigue_ a lieu le même jour. Il consiste à marcher sur
un long mât enduit de suif ou de savon. Ce mât ou _Bigue_ est posé
horizontalement sur un ponton près du quai ou au bord d’une rivière.
Celui qui atteint l’extrémité sans tomber gagne le prix, mais il est
malaisé d’obtenir promptement ce résultat. Ce n’est qu’après un nombre
considérable de chutes dans l’eau, à la grande joie des spectateurs,
que, le frottement continu des pieds ayant peu à peu fait disparaître
le suif, le plus adroit concurrent parvient enfin à atteindre le but et
à être proclamé vainqueur.
Nous ne citerons que pour mémoire les courses de bateaux ou régates,
qui ne diffèrent pas beaucoup des régates usitées dans tous les ports
français.
La _Course_ des hommes et des femmes ne se voit plus que dans quelques
villages. Le droit de porter le caleçon de soie ou _Brayettos_[18], qui
est l’unique vêtement des hommes, est le privilège de celui qui a été
trois fois vainqueur de la course. Lorsque à son tour il est battu, il
le remet à son heureux rival. Les brayettos sont conservées avec soin
dans les familles; on se les transmet de père en fils.
_Course des animaux._--Bien avant qu’il ait été question des courses
de Longchamp, Auteuil ou autres, célèbres aujourd’hui, la Provence
connaissait les courses de chevaux. Tout Roumevage un peu important
les inscrivait à son programme. Les conditions d’âge, de race,
d’entraînement n’étaient pas imposées; tout propriétaire d’un cheval
qu’il croyait capable de gagner le prix n’hésitait pas à concourir. Au
signal donné par un coup de fusil, le peloton s’ébranlait dans un nuage
de poussière; bientôt le nom du vainqueur retentissait dans la foule
qui l’acclamait, tandis qu’il allait recevoir, des mains du maire de
la commune, le prix qui lui était destiné. Les mulets, nombreux dans
le Midi, étaient aussi admis à concourir entre eux; la course, plus
longue, présentait aux concurrents des chances de succès plus égales.
Mais la plus amusante, celle à laquelle le peuple a toujours donné et
donne encore sa préférence, est, sans contredit, la course des ânes.
Conduits par des enfants armés d’une gaule, ils partent au galop.
Libres de leurs mouvements, sans cavaliers pour les maintenir, sans
autre direction que celle des gamins qui courent après, leur humeur
vagabonde se donne libre carrière et ils se dispersent dans tous les
sens. Quelques-uns, irrités par les coups de houssine, se jettent dans
les fossés, d’autres ruent ou s’en retournent, et les spectateurs, que
ce désordre amuse, se livrent à une joie bruyante et battent des mains
lorsqu’un baudet atteint enfin le but et gagne la course. Le vainqueur
ramené, on lui octroie une muselière en cuir, insigne peu agréable de
son triomphe.
Le _Combat de taureaux_, jeu national en Espagne, est aussi usité
en Provence. Mais si, dans ces dernières années, on lui a enlevé
le caractère régional qu’il avait primitivement, il est bon de
constater que, dans certaines localités, il est resté ce qu’il était,
c’est-à-dire un amusement, un exercice où l’astuce et le courage
suffisent pour attirer et intéresser les spectateurs, sans dégénérer
en cruautés répugnantes pour nos mœurs et pour notre caractère. Pas
d’épées, pas de sang versé; un simple bâton suffit. L’habileté,
l’agilité, la force sont les trois qualités seules requises.
Arles a la spécialité de ce genre de spectacle depuis que les arènes
ont reçu les réparations nécessaires. Excité par les bandilleros, le
taureau, dont la tête est ornée d’une rose ou cocarde de ruban, se
précipite sur celui qui l’a provoqué; un coup de bâton appliqué sur
le mufle le rend plus furieux. Il bondit et cherche à atteindre son
adversaire. Après une série de tours rapides, celui qui est désigné
pour vaincre l’animal se rapproche de lui et, d’un brusque mouvement,
le saisissant par les cornes, le renverse, lui enlève la rose piquée
sur sa tête et la présente à la foule qui l’acclame. Le taureau a en
quelque sorte le sentiment de sa défaite; il se relève honteux et se
sauve vers le torril sous les huées des spectateurs. Ce jeu n’est pas
sans dangers; quelquefois le taureau, poussé à bout, se précipite sur
son adversaire avec une telle impétuosité que celui-ci n’a pas le
temps de le saisir ou de l’éviter et se trouve atteint par ses cornes
terribles. Heureusement, l’habileté des toréadors arlésiens est telle
que les blessures graves sont rares. La course landaise, la course à la
perche sont des variétés que les Provençaux ne dédaignent pas. Dans la
seconde, le Pouly et son quadrille se sont acquis une célébrité bien
méritée.
[Illustration: Combat de taureaux.]
On a toujours pensé que les courses de taureaux avaient passé
d’Espagne en Provence sous les comtes de Barcelone. Nous croyons que
l’importation en est plus ancienne et nous l’attribuons plus volontiers
aux Romains, inventeurs des jeux du cirque. Ce qui pourrait donner
une certaine vraisemblance à cette opinion, ce sont les résultats des
fouilles opérées dans les arènes de Nîmes lorsqu’il fut décidé de
reconstituer ce monument romain. Les terrassiers ont alors mis au jour
une certaine quantité de crânes de taureaux, des défenses de sangliers
et des pattes de coqs pétrifiées. Cette découverte tendrait à faire
croire que de temps immémorial la Provence a été le théâtre de combats
de taureaux, de sangliers et de coqs, et qu’elle n’a pas eu besoin de
les emprunter à l’Espagne.