Au lecteur
L’orthographe d’origine a été conservée et n’a pas été harmonisée,
mais les erreurs clairement introduites par le typographe ou à
l’impression ont été corrigées. Également à quelques endroits la
ponctuation a été corrigée.
La Table des matières ne correspondait pas exactement aux titres
dans le livre. Quelques corrections ont été apportées, qui sont
indiquées à la fin du livre.
Les notes de bas de page ont été renumérotées et placées à la fin
de chaque chapitre.
Le texte imprimé en gras ou en italiques dans l'original est
représenté =en gras= ou _en italiques_. Les abréviationss comme
C{tesse} (Comtesse) indiquent que dans l'original les lettres sont
en exposant.
HENRI ODDO
LA
PROVENCE
Histoire
Usages, Coutumes, Idiomes, etc.
PARIS
H. LE SOUDIER
LA
PROVENCE
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
=UN FÉLIBRE AVANT LE FÉLIBRIGE= à la cour de la
duchesse du Maine, à Sceaux.--Mouret (J.-J.),
d’Avignon. Broch. in-18 =1= fr. »
=LE CHEVALIER PAUL= (lieutenant-général des armées
navales du Levant), 1598-1668. Préface de M. de Mahy,
ancien ministre de la Marine.
Édition non illustrée, 1 vol. in-18 jésus =3= fr. =50=
-- illustrée, 1 vol. in-18 jésus =5= fr. »
=DE L’UTILITÉ DES IDIOMES DU MIDI= pour l’enseignement
de la langue française. Broch. in-8º =1= fr. =50=
=LE CHEVALIER ROZE= (campagne d’Espagne, 1707; peste
de Marseille, 1720). 1 vol. gr. in-8º.
Édition illustrée, brochée =3= fr. =50=
-- reliée =5= fr. »
=LA PROVENCE.= Usages, coutumes, mœurs et idiomes depuis
les origines jusqu’au _Félibrige_.
1 beau vol. in-4º avec illustrations. Broché =7= fr. »
Relié =8= fr. =50=
POUR PARAITRE PROCHAINEMENT
=AU PAYS DES CIGALES.= Contes, nouvelles et légendes
provençales. 1re série, 1 vol. in-8º =3= fr. =50=
HENRI ODDO
LA
PROVENCE
USAGES, COUTUMES, IDIOMES
DEPUIS LES ORIGINES
LE FÉLIBRIGE
ET SON ACTION SUR LA LANGUE PROVENÇALE
AVEC UNE GRAMMAIRE PROVENÇALE ABRÉGÉE
OUVRAGE ORNÉ D’ILLUSTRATIONS ET DE PORTRAITS
PARIS
LIBRAIRIE H. LE SOUDIER
BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 174
1902
LA PROVENCE
I
LES FÊTES
Histoire.--Caractère.--Mœurs.--Usages.--Fêtes, jeux et coutumes
des Provençaux.--_Fêtes civiles._--Le Jour de l’an.--Les Rois.--Le
Carnaval.--Danse des olivettes.--Les Jarretières.--Les Bergères.--La
Cordelle.--Les Moresques et les Épées.--Leis Bouffet, Leis
Fieloué.--La Falandoulo.--La Reine de Saba.--Caramantran.--_Fêtes
religieuses._--La Chandeleur.--Les Rameaux.--La Semaine
sainte.--Pâques.--La Pentecôte.--Les Jeux de la Tarasque.--La
Fête-Dieu.--La Saint-Jean.--La Toussaint.--Les Morts.--La Noël.--La
Messe de minuit.--Leis calénas.--_Jeux._--Les Roumerages.--Les
Joies.--La Targo.--La Bigue.--Courses d’hommes et d’animaux.--Combats
de taureaux.--La Lutte.--Le Saut.--La Barre et le Disque.--Les
Boules.--La Cible.--Les Palets.--Mât de cocagne.--Les Grimaces.--Les
Cartes.--Le Coq.
Provence! Ce nom, évocation de tout un passé prestigieux dans les arts
et les lettres, célèbre dans le commerce et l’industrie, glorieux par
ses victoires, sympathique dans le malheur, est gravé en lettres d’or
dans l’histoire des peuples.
La place que cette ancienne province a occupée au cours des siècles
a été assez importante pour expliquer l’intérêt dont elle a toujours
été l’objet de la part des poètes, des romanciers et des historiens.
Aujourd’hui, quelques départements représentent ce que fut l’ancienne
Provence, et si, mêlée et confondue dans la grande patrie française,
avec laquelle elle ne fait plus qu’un tout, elle a perdu une partie
de son originalité en perdant sa couronne et le côté pittoresque
qu’elle pouvait avoir au temps de ses comtes, du moins elle a acquis le
bénéfice de la sécurité. Elle jouit des bienfaits dont la Révolution de
1789 a doté la France lorsqu’elle lui a donné sa devise, qui devrait
être celle de l’humanité tout entière: «Liberté--Égalité--Fraternité.»
Ces bienfaits, d’ordre surtout économique, n’ont changé en rien
l’aspect général de la Provence, qui est restée ce que la nature
l’a faite: attrayante par son climat, sa situation admirable, ses
fleurs et ses fruits, sa mer de saphir, son ciel bleu et son soleil
resplendissant. Ses enfants sont dignes de leurs ancêtres. Comme
eux, ils ont gardé l’amour du sol natal, des usages, des mœurs et
des coutumes du vieux temps, à peine atténués par les effets de la
centralisation et par la civilisation caractéristique de ce siècle. Ils
doivent à leur climat un caractère vif et enjoué, ce qui ne les empêche
nullement d’apporter dans les affaires sérieuses un esprit de suite et
une expérience incontestés.
Afin de mieux faire connaître cette partie si intéressante du sol
français, nous remonterons jusqu’à l’époque où la Provence, pays riche
et jouissant d’une civilisation avancée, vit son influence décroître
après les ravages causés par l’invasion des Sarrasins et par les
guerres qui suivirent la mort de Charlemagne.
Les faibles successeurs de ce prince ne purent la conserver et dès
lors, séparée de l’Empire, elle fut livrée sans défense aux incursions
incessantes des hordes africaines. Elle perdit ainsi, non seulement
le rang qu’elle occupait dans le monde, mais aussi un état social
intérieur qui avait fait sa renommée au point de vue des lettres et des
arts.
Pendant cette période troublée, cette magnifique province, jadis si
florissante, n’offrit plus que le spectacle lamentable d’un pays ruiné.
A la prospérité matérielle, à la culture intellectuelle avaient succédé
la misère et l’ignorance, et le manteau de l’obscurantisme s’étendit
sur elle, éteignant les lumières de l’esprit et lassant tous les
courages.
Le spectacle qu’elle présente est alors lamentable: ses plaines,
naguère couvertes de riches moissons et de villes florissantes, ne
sont plus que landes et marais, ou ruines noircies par l’incendie.
Les chemins sont défoncés, les ponts brisés; de sombres forêts,
qui remontent les pentes des vallées, rendent les communications
impossibles. La crainte de l’ennemi a forcé les paysans à construire de
nouvelles maisons sur les hauteurs et dans les lieux les plus escarpés,
sous la protection des châteaux forts. Ces constructions sont élevées,
pressées les unes contre les autres, séparées par des ruelles étroites
recouvertes souvent elles-mêmes par une voûte sombre qui supporte
d’autres maisons: le tout entouré de remparts et de ponts-levis. Le
matin, toute la population s’empresse de sortir pour se disperser dans
la campagne et se livrer aux travaux agricoles. Cette campagne, hélas!
se borne aux penchants des collines dominées par la forteresse. Plus
bas, dans la plaine, il n’y a plus que marais ou forêts, et la culture
y est devenue impossible par les incursions qu’y font constamment les
Sarrasins.
L’ingéniosité, la patience laborieuse de nos paysans se retrouvent
jusque dans l’aménagement de ces collines pierreuses. Ils
construisirent des murs en terrasse pour soutenir les terres et y
cultivèrent l’olivier, la vigne, le blé et quelques légumes. Des
sentiers étroits et pavés de cailloux formèrent des marches, que les
bêtes de somme pouvaient gravir, et qui furent en même temps les seuls
moyens de communication de l’homme avec ses semblables. Le soir,
toute cette population rentrait pour se mettre sous la protection de
la citadelle, où nuit et jour veillaient des sentinelles. Bien souvent
elles signalaient l’ennemi, et alors la petite garnison sortait pour
livrer bataille aux pillards ou protéger la retraite des ouvriers
agricoles surpris dans leurs travaux. Ces alertes continuelles, ces
combats incessants avaient fini par transformer le caractère de la
population, qui passait facilement du travail des champs au métier des
armes. Bientôt, sous les ordres de Boson, premier comte de Provence,
elle put repousser les hordes barbares et soutenir ses droits contre
le comte de Toulouse, qui lui disputait son territoire. Boson, par une
sage administration des revenus de la province et la mise en culture
des vallées, à l’aide des moines à qui il les avait abandonnées,
changea l’aspect de ce malheureux pays, replongé, par près d’un siècle
de misère, dans une quasi-barbarie. La sécurité ayant remplacé la
crainte, les villes se repeuplèrent peu à peu et le pays reconquit
bientôt, par l’énergie et le travail de son peuple, le rang qu’il
occupait autrefois. Le régime municipal fut remis en vigueur sous le
nom de _Consulat_. Marseille, Arles, Tarascon furent les premières
villes qui s’érigèrent en républiques sous la protection de l’empereur
et du pape. Ce fut pour la Provence le commencement d’une réforme
politique complète et de la répartition des habitants en trois ordres
distincts: clergé, noblesse, tiers-état. Chacun des ordres participait
à l’administration, mais dans des conditions différentes. Le tiers-état
se composait des bourgeois, des artisans et du peuple, dont les évêques
et les abbés étaient les curateurs et les défenseurs, afin que le
pouvoir de la noblesse fût pondéré. Enfin, par un acte daté du mois
d’octobre 1247, les artisans furent groupés en corporations de métiers,
avec statuts et privilèges. Chaque corporation avait à sa tête un chef
de métier, qui fut admis dans le corps municipal[1].
Ces dernières améliorations avaient été préparées sous les comtes de
Barcelone, qui transformèrent également l’administration. Les mœurs
s’adoucirent, la protection accordée aux lettres hâta les progrès de
la civilisation, que la maison d’Anjou s’appliqua à étendre à toutes
les classes de la société. Le roi René, particulièrement, favorisa
le commerce avec l’Italie et l’Espagne, protégea les arts et la
littérature, et lorsque à sa mort la Provence fit retour à la France,
elle forma l’un des plus beaux fleurons de la couronne de Louis XI.
La description des fêtes religieuses et civiles, des usages, des
costumes et des mœurs des Provençaux demanderait un volume entier,
surtout si, à l’exposé complet, on voulait joindre un commentaire
détaillé. Nous élaguerons du cadre restreint de cet ouvrage tout
ce qui est tombé en désuétude, faisant toutefois exception pour les
parties du sujet qui, quoique n’ayant pas d’actualité, offrent un
attrait particulier.
FÊTES CIVILES
Les fêtes religieuses communes à tous les peuples catholiques se
relient à des coutumes civiles populaires, qui diffèrent selon les
pays et l’histoire de chaque nation. Ce sont ces coutumes qui, seules,
doivent fixer notre attention, parce qu’elles font partie intégrante de
l’état social de la Provence et le caractérisent.
=Jour de l’an.=--Il est spécialement consacré aux visites et aux
souhaits de bonne année, comme dans toute la France. L’usage de le
célébrer existait chez les Romains, qui s’envoyaient de petits présents
désignés sous le nom de _Strenæ_, d’où le mot _Étrennes_; on remarquera
d’ailleurs que la forme latine est mieux conservée dans le provençal:
_Estrenos_. A Marseille, la période des étrennes commençait la veille
de Noël et se continuait jusqu’au jour de l’an. Les femmes pétrissaient
des gâteaux appelés _Poumpos_, dont elles se faisaient des cadeaux
réciproques. De nos jours, à l’envoi des bonbons et des jouets, que
l’on donne à Marseille comme partout, les gens des classes inférieures
ajoutent celui de la _Poumpo_, qui est d’origine grecque[2]. Dans les
communes environnantes, les parents et alliés seuls se font visite au
jour de l’an; les personnes étrangères se souhaitent la bonne année
dans la rue, lorsqu’elles se rencontrent.
A Maillane, on choisit parmi les familles les moins aisées des enfants
qui parcourent le pays et à qui l’on donne un pain. Cette sorte
d’honnête mendicité suffit, au dire des habitants, pour éviter la
disette pendant toute l’année; l’on a remarqué, en effet, qu’à Maillane
il n’y a de mendiants d’aucune espèce. Avant la Révolution, l’usage de
donner un pain aux enfants qui venaient vous souhaiter la bonne année
existait aussi à Alleins, et le pain était appelé _Lou pan calendal_.
=Les Rois.=--La cérémonie du roi de la fève se célèbre le jour de
l’Épiphanie. Dans quelques vieilles familles marseillaises, voici
comment elle se passe. Le chef de famille, ayant réuni tous les parents
et amis autour de sa table, bénit le repas, qui est ordinairement le
souper. Au dessert, on apporte sur un plat, que la tradition voudrait
d’argent, le gâteau dont les portions, coupées par un jeune enfant,
sont mises sous une serviette. Le premier morceau tiré, dit _Part de
Dieu_, est mis de côté pour être donné à un pauvre. Puis, prenant
au hasard les autres portions, l’enfant offre la première au chef
de famille et continue par tous les convives en terminant par les
serviteurs. Celui qui a la fève prend au haut de la table la place du
chef de famille et celui-ci lui cède les honneurs auxquels il a droit.
Chacun se lève alors et crie: _Vive le roi!_ Après avoir choisi la
reine, le couple rend les santés et, le repas fini, ouvre le bal.
Le soir, le roi accompagne la reine jusqu’à son domicile, suivi de tous
les invités. Une collecte est faite et le produit remis aux pauvres.
L’idée d’introduire une fève dans le gâteau semble avoir été empruntée
aux Grecs, qui donnaient leur suffrage en déposant une fève. Ici
l’élection du roi est due au hasard, mais c’est par une fève qu’elle se
manifeste.
Il n’y a pas encore bien longtemps que le village de Trets donnait à
la fête des rois un caractère religieux. La veille de l’Épiphanie, la
jeunesse se rassemblait à l’entrée de la nuit pour aller au-devant
des trois Mages, leur portant comme présents des corbeilles de fruits
secs. Arrivée à la chapelle de Saint-Roch, elle se trouvait en face de
trois jeunes gens costumés comme l’indique l’Écriture. Après avoir reçu
corbeilles et compliments, ceux-ci donnaient à l’orateur une bourse
remplie de jetons, qu’il emportait aussitôt en courant, pour ne pas
partager avec ses compagnons. Il s’ensuivait une course folle qui se
transformait en une _Falandoulo_, dans laquelle le fuyard restait pris.
=Le Carnaval.=--Le carnaval, qui semble un reste des saturnales,
est, en Provence, à peu de chose près, ce qu’il est dans les autres
départements français. Cependant, il paraît se rapprocher davantage du
carnaval italien, qui a le mieux conservé la physionomie des anciennes
fêtes païennes. Quant au nom lui-même, Pasquier le fait dériver de
_Carne vale_ (chair, adieu). On retrouve, en effet, ces mots dans
le dialecte roman, et le peuple, aujourd’hui encore, les prononce:
_Carneval_.
=Danse des Olivettes.=--Cette danse, un peu tombée en désuétude, n’est
plus conservée que dans quelques localités: Toulon, Aubagne, Roquevaire
et Cuges. Autrefois, elle était surtout prisée à Cuges, Aubagne et
Gémenos. Son nom lui vient de ce qu’elle coïncidait dans le temps
avec la cueillette des olives. Quant à son origine, on l’attribue à
la rivalité de César et de Pompée, qu’elle est censée représenter. En
conséquence, elle a été réglée ainsi qu’il suit:
Seize jeunes gens, vêtus à la romaine, ayant à leur tête divers
officiers désignés par les titres de roi, prince, etc., et précédés
d’un arlequin et d’un héraut, marchent sur deux rangs, au son des
tambourins, qui jouent une marche guerrière. Ils exécutent différentes
figures, telles que la chaîne simple, la chaîne anglaise, le pas de
deux, le tricoté. Pendant ce temps, le héraut bat des entrechats et
fait des tours de canne, qu’Arlequin contrefait d’une façon burlesque.
Arrivés sur une place publique, les danseurs miment un combat en
croisant les épées et les frappant en cadence. Le roi et le prince,
c’est-à-dire César et Pompée, vident leur querelle par un duel simulé
pendant lequel les danseurs poussent des cris de joie pour souligner
la valeur de leurs chefs respectifs, puis se divisent en deux camps;
Arlequin se place au milieu. On l’entoure en formant le cercle et en
dansant une ronde qui finit par le croisement des épées. On l’élève
sur cette espèce de plate-forme comme sur un pavois, et il chante en
français le couplet suivant:
Je suis un Arlequin
Monté sur des épées,
Comme un second Pompée,
Avec mon sabre en main;
Mettez bas Arlequin.
On termine par un soi-disant défilé de cavalerie, que l’on imite en
chevauchant les épées, et par la passe au cercle, qui se fait avec
beaucoup d’agilité[3].
=Les Bergères.--Les Jarretières.--La Cordelle.=--A peu de chose
près, le costume est le même dans ces trois danses. Les hommes, en bras
de chemise, ont un petit jupon blanc, très court, garni de rubans; sur
la tête, une calotte d’enfant ornée de dentelles. Les femmes conservent
le vêtement du pays avec très peu de changements, mais plus élégant et
de meilleur goût que celui des hommes. Des airs appropriés se jouent
sur le tambour de guerre et le fifre.
Dans la danse des _Bergères_, les danseurs dévident leurs fuseaux
et les danseuses filent à la quenouille en cadence. Dans celle des
_Jarretières_, hommes et femmes, rangés sur deux files, tiennent de
chaque main une jarretière, s’enlacent et se dégagent tour à tour.
Dans la _Cordelle_, le jeu est un peu plus compliqué. De l’extrémité
d’une longue perche, que l’on place au milieu d’un cercle formé par les
danseurs, pendent des cordons ou tresses de diverses couleurs, appelés
_Cordelas_ en provençal. Chacun s’emparant d’un cordon s’écarte de
façon que tous ces cordons tendus forment un cône parfait. On saute en
cadence et l’on forme la chaîne simple, dont le but est d’entrelacer
régulièrement les cordons de manière à recouvrir la perche d’une sorte
de natte à carreaux dont les nuances doivent correspondre. En dansant
en sens contraire, on rétablit le premier motif de cette danse, dont
l’effet est charmant.
Ces danses, très anciennes, ont été, dit-on, introduites en Provence
par les bergers qui transhument avec leurs troupeaux dans les Alpes,
d’où elles seraient originaires. Peu ou pas usitées aujourd’hui, elles
exigeaient autrefois des costumes très frais et relativement chers.
=Les Moresques et les Épées.=--Ces danses, que l’on attribue aux
Sarrasins qui, d’après la tradition, voulurent les opposer aux
précédentes, s’exécutent encore quelquefois dans le Var, à Fréjus, à
Grasse, et aussi à Istres, où les Arabes firent un séjour prolongé.
Dans les _Moresques_, le costume consiste en une tunique blanche
très courte; les genoux sont entourés de petits grelots. Comme c’est
surtout le soir qu’on se livre à ces ébats, le danseur tient d’une
main une gaule, au bout de laquelle se balance une lanterne en papier
de couleur, et de l’autre une orange qu’il présente alternativement
à chacune des danseuses qui sont à ses côtés. Puis les hommes et les
femmes se mettent sur deux files qui se croisent. Le premier en tête
de chaque file fait des gestes fort animés et variés, successivement
imités par ceux qui suivent.
La danse des _Épées_ a toujours lieu le soir. La seule différence qui
existe entre cette danse et la précédente consiste dans le jeu des
épées que l’on brandit et frappe en cadence, de manière à figurer un
combat qui a pour objet de défendre ou d’enlever les bergères. La
musique se rapproche de celle du _boléro_ espagnol, où les grelots
remplacent les castagnettes.
=Leis Bouffet.=--=Leis Fieloué.=--=La Falandoulo.=--Dans les _Leis
Bouffet_, les jeunes gens portent une serviette nouée autour du cou, et
un soufflet à la main. Ils sautent l’un derrière l’autre, en manœuvrant
avec le soufflet et en chantant des couplets qu’ils improvisent sur un
air fort gai consacré spécialement à cette danse.
Les _Fieloué_, ou quenouilles, semblent une représentation satirique
des travers des femmes. Les jeunes gens sont travestis en femmes,
leurs costumes sont toujours une exagération des costumes féminins.
Ils portent tous de grandes quenouilles enveloppées de papier de
différentes couleurs, formant des lanternes dans lesquelles brûlent
des chandelles. Leur chaîne parcourt les rues du village en faisant
entendre des couplets plaisants sur les quenouilles et les lanternes.
Ces danses fort gaies, accompagnées du tambourin et du galoubet, sont
anciennes et probablement nationales, mais on ne sait rien sur leur
origine.
La _Falandoulo_ est assurément la plus ancienne de toutes, et la
plus caractéristique du peuple qui l’a conservée. Le nom lui-même
est absolument grec et le sens qui lui est donné exprime bien cette
phalange ou troupe d’individus liés les uns aux autres en une chaîne
indissoluble.
Apportée par les Phocéens à Marseille, elle s’est répandue, non
seulement dans toute la Provence, mais encore sur toutes les côtes où
les Marseillais avaient fondé des établissements et jusqu’en Catalogne.
Elle est aussi en usage dans les îles de l’Archipel. Expression la plus
vive de la gaieté provençale, elle s’exécute aux sons du tambourin et
du galoubet, qui sont aussi des instruments grecs. Elle est formée
spontanément par toutes les personnes présentes, de tout âge et des
deux sexes, sur les places publiques, à l’occasion d’une réjouissance
ou d’une fête. Le conducteur, placé en tête, entraîne la chaîne en lui
faisant faire beaucoup de détours. Il lui arrive ainsi d’en rejoindre
la queue; il défile alors, avec toute la bande, sous les bras levés des
derniers danseurs. Son habileté se manifeste par sa course sans arrêt,
ses retours brusques, son passage dans des endroits difficiles, où il
cherche à rompre la chaîne, tandis que ceux qui la composent, liés
entre eux par des mouchoirs qui enveloppent leurs mains, s’efforcent de
le suivre sans se séparer. La falandoulo, aussi vieille que la vieille
cité phocéenne, est encore de nos jours l’accompagnement obligé de
toutes les fêtes et réjouissances publiques dans le Midi. Les Félibres
de Paris, qui ne manquent jamais de l’improviser à l’issue de leur
fête estivale de Sceaux, l’ont fait adopter par les Parisiens qui les
suivent en se mêlant à eux dans ce divertissement: symbole de la fusion
plus profonde accomplie par le félibrige entre les races du Nord et du
Midi, elle les unit momentanément dans un même sentiment d’allégresse
et de sympathie.
=La Reine de Saba.=--Parmi les divertissements disparus, il en est
un que nous nous plaisons particulièrement à signaler, parce que
le roi René, qui l’avait emprunté aux Sarrasins, l’avait introduit
dans les jeux de la Fête-Dieu, dont nous donnerons la pittoresque
description. Par son caractère et le déguisement de ceux qui y prennent
part, il a un côté carnavalesque qui l’a fait adopter à Tarascon et
à Vitrolles, où longtemps il a joui d’une grande faveur. La _Reyno
sabo_, nom sous lequel on le désigne à Tarascon, a été réglée par le
roi René. Pour représenter la reine, on choisissait un homme très
grand. Il était coiffé d’un bonnet de femme en papier découpé et
portait des manchettes, également en papier, et que l’on appelait des
_Engageantes_. La reine donnait le bras à deux princes de sa maison;
un page tenait un parasol sur sa tête. Une troupe de jeunes gens
richement vêtus représentaient les seigneurs de sa cour et composaient
le cortège. Des danseurs la précédaient, exécutant des pas et des
figures aux sons de la musique. A chaque entr’acte, ils venaient la
saluer et elle leur répondait par trois révérences faites avec une
affectation comique qui excitait l’hilarité de la foule. A Vitrolles,
la tradition voulait que la _Reyno sabo_ fût une importation sarrasine.
Les jeunes gens y étaient vêtus à l’orientale. L’un d’eux, couvert d’un
drap, élevait une poêle noircie au-dessus de sa tête; c’était la reine.
Les danseurs venaient à tour de rôle la saluer, et, armés d’un bâton,
frappaient en cadence un coup sur la poêle.
=Caramantran.=--Ce mot, qui n’est qu’une altération de _carême
entrant_, désigne les divertissements du mercredi des Cendres, et
aussi le mannequin qui personnifie le carnaval. Traîné sur un chariot
ou porté sur une civière, Caramantran est entouré de gens du peuple
chargés de _Flasco_[4], qu’ils vident en imitant les gestes désordonnés
des ivrognes. Le cortège est précédé d’hommes travestis en juges
et en avocats; l’un d’eux, grand et maigre, représente le carême.
D’autres, montés sur des rossinantes, les cheveux épars et vêtus de
deuil, affectent de pleurer sur le malheur de Caramantran. Enfin,
après avoir parcouru les principaux quartiers de la ville, on s’arrête
sur une place publique. On dispose le tribunal et Caramantran, placé
sur la sellette, est accusé dans les formes usitées au Palais. Le
défenseur répond, le ministère public conclut à la peine capitale et
le président, après avoir consulté ses collègues, se lève gravement
et prononce l’arrêt ou sentence de mort. Alors le peuple pousse des
gémissements. Les gendarmes saisissent le condamné, que son défenseur
embrasse pour la dernière fois. Caramantran, placé contre un mur, est
lapidé et, pour comble d’ignominie, on lui refuse la sépulture. Puis on
le jette à la mer ou à la rivière.
Dans l’accusation aussi bien que dans la défense, des poètes provençaux
ont su parfois trouver d’excellents motifs qui rappelaient _les
Plaideurs_ de Racine.
Suivant les pays, Caramantran subit quelques variantes. Ainsi, aux
Saintes-Maries, le premier jour de carême est appelé _Paillado_, et
Caramantran devient un mari battu qui porte plainte contre sa femme.
Celle-ci cherche à justifier les coups de bâton qu’elle a donnés, à
la grande joie de la foule, qui chante des couplets ironiques sur la
victime.
A Trets, c’est le mariage du vieux Mathurin que l’on célèbre. C’est une
sorte de répétition de M. Denis. Un chœur de basses chante l’épithalame
en accompagnant les époux.
Dans quelques communes, on fête Bacchus. Le dieu, monté à califourchon
sur un tonneau placé dans une charrette traînée par des ânes, a la tête
coiffée d’un entonnoir. D’une main il tient une bouteille et de l’autre
un verre. Il chante le vin et la folie. Sa chanson est répétée par un
nombreux cortège de jeunes gens travestis en satyres.
A Château-Renard, la clôture du carnaval prend une tournure de
galanterie. Une foule de jeunes gens, montés sur des chevaux ou mulets
caparaçonnés, entrent en ville à la nuit. Des chars ornés de fleurs et
de verdure les suivent. Des chanteurs et des musiciens parcourent les
principales rues et, à la lueur des torches, donnent des sérénades aux
demoiselles qui se sont fait remarquer dans les bals par la grâce et la
correction de leur danse.
Le mercredi des Cendres voit paraître sur toutes les tables un mets
essentiellement local, l’_Aioli_. La veille, à minuit, la tradition
voulait qu’à la fin du repas, le roi de la fête se levât et, s’érigeant
en pontife, distribuât les cendres, pour inviter les convives au
repentir.
FÊTES RELIGIEUSES
=La Chandeleur.=--Comme nous avons eu l’occasion de le dire
précédemment, les Provençaux ont conservé, des anciennes coutumes du
paganisme, un caractère assez superstitieux qui se décèle dans les
campagnes plus ouvertement que dans les villes, où le peuple seul le
manifeste. La Chandeleur en fournit une occasion. Ce jour-là, chacun se
munit d’un cierge de couleur verte autant que possible, et le présente
à la bénédiction de la messe[5]. On doit le rapporter chez soi tout
allumé; si par hasard il venait à s’éteindre, ce serait un mauvais
pronostic. Une fois rentrée, la mère de famille parcourt toute la
maison, suivie de ses enfants et des domestiques; elle marque toutes
les portes et les fenêtres d’une croix qui est considérée comme un
préservatif contre la foudre.
On suspend le cierge bénit à côté du lit et on ne le rallume qu’en
temps d’orage, pour les accouchements ou autres circonstances critiques.
Au même ordre d’idées se rattachent les fêtes patronales où les prieurs
distribuent du pain bénit et des fruits, suivant la saison. Ainsi, pour
la Saint-Blaise, on bénit du pain, du sel et des raisins, qui sont
regardés comme des spécifiques contre le mal de gorge. Les biscotins,
fabriqués pour la Saint-Denis, sont, dit-on, un remède contre la rage,
et les gousses d’ail rôties dans le feu de la Saint-Jean chassent les
fièvres. Le jour de Saint-Césaire, à Berre, on bénit des pêches, et
l’on se trouve ainsi à l’abri des fièvres paludéennes assez communes
dans le pays. Ces quelques exemples suffisent pour démontrer un état
d’esprit où les superstitions et la religion ont fusionné jusqu’à un
certain point.
=Les Rameaux, la Semaine sainte et Pâques.=--La fête des Rameaux,
qui rappelle l’entrée triomphale du Christ à Jérusalem, est une des
plus populaires en Provence. Les fidèles arrivent à l’église avec
des branches d’olivier, de laurier ou des palmes, qui sont bénites
pendant la messe. Ces rameaux, comme les cierges de la Chandeleur, sont
conservés pieusement, car ils ont les mêmes vertus. Il y a dans le
peuple une opinion très ancienne en ce qui concerne l’olivier: c’est,
dit-on, un arbre sacré qui n’a jamais été frappé de la foudre. Les
Grecs, qui avaient consacré l’olivier à Minerve, sont les auteurs de
cette croyance et l’ont transmise aux Provençaux. L’usage de charger
les rameaux de fruits confits ou de cadeaux paraît remonter aussi très
loin. Thésée, à son retour de la Crète, ayant institué des fêtes en
l’honneur de Bacchus et d’Ariane, les Athéniens s’y rendirent, portant
des rameaux d’olivier chargés de fruits. Le pape Grégoire XIII défendit
l’usage des friandises et des fruits pour le jour des Rameaux, dans
un concile tenu à Aix, en 1585. En dépit de sa décision, on offre
aujourd’hui encore aux enfants des rameaux (_rampaù_) ornés de fruits
confits; ceux qui sont destinés aux dames portent souvent de riches
cadeaux. De même que le mercredi des Cendres est le jour de l’_Aioli_,
de même le dimanche des Rameaux est, dans toute la Provence, le jour
obligatoire des pois chiches[6]. A Marseille, pour en faciliter la
consommation, on les vend tout cuits dans les rues qui conduisent à
l’église des Chartreux, où l’usage veut que l’on aille entendre la
messe. Comme en France la gaieté ne perd jamais ses droits, on profite
de l’occasion pour jouer un tour aux montagnards nouvellement arrivés,
en leur persuadant que ces pois sont distribués gratuitement. Alors
on voit, à la risée générale, des théories entières de ces crédules
Bas-Alpins, portant chacun une énorme marmite qu’ils se proposent de
faire emplir sans bourse délier. Souvent, pour ceux qui n’ont pas goûté
la plaisanterie, les marmites brisées font les frais d’une explication
plutôt vive.
Pendant la Semaine sainte, les enfants sont armés de crécelles, de
tourniquets, claquettes et autres instruments semblables, avec lesquels
ils font un vacarme épouvantable à la porte de l’église, pendant
l’office des Ténèbres. Puis, se rangeant en file, ils parcourent les
rues en continuant leur tapage.
Le jeudi saint, on visite les églises, qui rivalisent de richesses
et d’ornements luxueux. Le samedi saint, l’usage veut que l’on fasse
porter leurs premières chaussures aux enfants qui doivent quitter le
maillot. C’est ordinairement la marraine qui en fait les frais; puis,
accompagnée de la mère, elle va présenter l’enfant au prêtre. Au
moment où l’on entonne le _Gloria in excelsis_, toutes les femmes qui
ont des enfants nouvellement chaussés les font marcher dans l’église.
Rien de particulier à signaler quant aux solennités religieuses
du jour de Pâques. Dans quelques communes, et entre autres aux
Saintes-Maries, les jeunes gens donnent, la veille, des sérénades;
et, le matin, ils passent avec des corbeilles ornées de fleurs et de
rubans, dans lesquelles les personnes qui ont été honorées de leurs
chants, accompagnés de musique, s’empressent de déposer des œufs. Car,
fait digne de remarque, dans le Midi le jour de Pâques est le jour des
œufs; on en sert de toutes couleurs et sous toutes les formes. On y
mange aussi l’agneau pascal, qui semblerait une réminiscence de l’usage
établi par Moïse, en souvenir de la sortie d’Egypte et du passage de la
mer Rouge.
La fête des Rogations a lieu le jour de saint Marc et les trois jours
qui précèdent l’Ascension. Les pénitents des confréries portent en
procession sur un brancard un coffre en forme de châsse, dans lequel
sont enfermées des reliques; de chaque côté est suspendue une étole.
On a donné au coffre le nom de _Vertus_, par allusion aux reliques
qu’il renferme et qui restent exposées trois jours dans l’église. A la
campagne, les paysans font passer par-dessus les _Vertus_ des poignées
d’herbe et de blé qu’ils donnent ensuite à manger aux bêtes de somme,
persuadés qu’après cette opération elles seront préservées de la
colique.
=La Pentecôte et les jeux de la Tarasque.=--Au point de vue religieux,
la Pentecôte provençale, comme Pâques, se conforme à l’usage ordinaire.
Mais les jeux qui l’accompagnent ont un caractère absolument local, et
méritent, par leur importance et leur variété, d’être décrits en détail.
Mentionnons, d’abord, les jeux de la Tarasque, fondés sur l’ancienne
tradition relative à sainte Marthe et que tout le monde connaît. Le roi
René, tout en les célébrant conformément à la coutume, voulait, pour
leur donner plus d’éclat, que chacun des trois ordres y participât,
sans oublier les corps de métiers dont les chefs ou prieurs faisaient
partie du conseil municipal. Il faut voir ici, dans la pensée du bon
roi, une haute leçon de fraternité et d’égalité chrétienne. Le peuple
qu’il gouvernait était considéré par lui comme une grande famille, dont
il aimait à rassembler les divers membres pour faire sentir à chacun
l’étroite liaison qui doit exister entre eux et l’estime réciproque qui
doit en résulter.
Les chevaliers dits de la Tarasque étaient choisis parmi les premières
familles de la ville de Tarascon; ils représentaient la noblesse.
L’un d’entre eux, l’_Abbat_, ou abbé de la jeunesse, présidait aux
jeux, et avait la police de la ville pendant la durée de la fête.
Les étrangers étaient invités à dîner par eux. Leur costume, très
élégant, se composait d’une culotte de serge rose, justaucorps de
batiste, manches plissées garnies de mousseline et ornées de dentelle;
bas de soie blancs, souliers blancs, talons, houppe et bordure rouges;
chapeau monté, cocarde rouge, collier de ruban rouge. Les insignes de
la Tarasque, en argent, étaient suspendus à un ruban de soie de la même
couleur, porté en sautoir.
Le jour de la Pentecôte, les chevaliers, en habits bourgeois,
parcouraient la ville avec tambours et trompettes et distribuaient
des cocardes écarlates que les hommes portaient à la boutonnière de
l’habit et les femmes sur le sein. Les mariniers du Rhône, qui les
suivaient, distribuaient des cocardes bleues attachées avec du chanvre.
Puis venaient tous les corps de métiers, chacun dans le rang que lui
assignait le cérémonial.
[Illustration: La Tarasque (d’après la légende de sainte Marthe).]
Le lendemain, cette procession était renouvelée à l’issue de la messe,
avec cette différence que les chevaliers étaient en costume. Vers
midi, un groupe d’hommes en uniforme allait chercher la Tarasque pour
la conduire hors la porte Jarnègues. Cet animal fabuleux, sorte de
dogue énorme, avait le corps formé par des cercles recouverts d’une
toile peinte; le dos était une forte carapace pourvue de pointes
et d’écailles; des pattes armées de griffes puissantes, une queue
recourbée animée d’un balancement funeste aux curieux, une tête qui
tient du taureau et du lion, une gueule béante qui laisse voir une
double rangée de dents, complètent le portrait du monstre. Porté
par douze figurants, tandis qu’à l’intérieur un autre produisait les
mouvements de la tête et de la queue, il donnait le signal de la course
au moyen de fusées attachées à ses naseaux et auxquelles un chevalier
mettait le feu. Alors il s’agitait en tous sens, comme animé de rage
et de fureur. Malheur à ceux qui se trouvaient à sa portée: heurtés,
culbutés, meurtris, ils n’avaient pas la consolation de se plaindre.
S’ils cherchaient à s’enfuir, il les poursuivait, et leur affolement
ne faisait qu’exciter les quolibets et la gaieté de la foule. La
course terminée, on portait la Tarasque à l’église de Sainte-Marthe,
où elle exécutait trois sauts en manière de salut devant la statue de
la sainte. Pendant l’intervalle des courses, les chevaliers et les
corporations procédaient à divers jeux en rapport avec leur rôle et
leur condition sociale.
Ainsi les _Portefaix_ désignaient un des leurs qui représentait saint
Christophe, patron de la corporation, pour porter sur ses épaules un
enfant richement vêtu, figurant le Christ. Six autres promenaient un
tonneau sur un brancard. Ils imitaient les ivrognes et se heurtaient
volontairement aux spectateurs. Cela s’appelait la _Bouto ambriago_.
Les prieurs présentaient à tout le monde une gourde remplie de vin, où
il était malséant de refuser de boire.
Les _Paysans_, pour imiter l’alignement que l’on trace en plantant la
vigne, tenaient un cordeau qui ne servait, il est vrai, qu’à faire
trébucher les badauds, au grand contentement de la foule.
Les _Bergers_ escortaient trois jeunes filles élégamment vêtues et
montées sur des ânesses. Un berger à l’air niais barbouillait d’huile
de genièvre (huile de cade) la figure des curieux qui s’avançaient trop
près d’elles.
Les _Jardiniers_ jetaient des graines d’épinard aux demoiselles.
Les _Meuniers_, armés de poignées de farine, s’en servaient pour
blanchir les visages indiscrets qui s’avançaient pour les examiner.
Les _Arbalétriers_ faisaient pleuvoir sur la foule des flèches sans
pointes.
Les _Agriculteurs_, montés sur des mules richement harnachées et
précédés par la musique, distribuaient du pain bénit.
Les _Mariniers_ pratiquaient le jeu de l’_Esturgeon_. Six chevaux
du halage du Rhône traînaient une grosse charrette sur laquelle
était un bateau que l’on remplissait d’eau à tous les puits que l’on
rencontrait. Une pompe placée à l’intérieur servait à asperger les
badauds qui s’enfuyaient, inondés, aux éclats d’un rire général.
Venaient ensuite les _Bourgeois_, sous le patronage de saint Sébastien,
précédés par des tambours et une fanfare, portant de petits bâtons
blancs surmontés d’un pain bénit. Enfin le clergé de la ville, le
Chapitre et le corps municipal fermaient le cortège qui entrait dans
l’église de Sainte-Marthe. Les prieurs de chaque corporation déposaient
les pains bénits aux pieds de la sainte et versaient des aumônes dans
le tronc des pauvres. A la sortie, une immense _Falandoulo_ se formait
et parcourait les rues de la ville. C’était le dernier épisode de la
fête de la Tarasque.
=La Fête-Dieu.=--Dans toute la Provence, les processions de la
Fête-Dieu se sont toujours distinguées par la pompe qu’on y déployait.
La décoration des rues pavoisées de drapeaux de toutes nuances, les
fenêtres et balcons ornés de riches draperies, les reposoirs improvisés
avec goût, les chaussées jonchées de pétales de fleurs, le peuple dans
ses plus beaux vêtements accourant en foule sur le passage, offraient
un spectacle pittoresque rehaussé par le défilé de la procession
elle-même. Alors se déroulaient en longues théories les pénitents de
toutes les confréries, coiffés de la cagoule, les corporations d’hommes
et de femmes ayant chacune son guidon ou sa bannière, les tambourins,
les trompettes et les musiques militaires escortant les prêtres revêtus
de riches chasubles, les lévites avec des palmes et des corbeilles de
fleurs, les jeunes filles, la tête couverte d’un voile de tulle et
couronnées de roses blanches, les autorités civiles et militaires en
grand costume. Enfin, sous un dais d’une grande richesse, l’évêque ou
le curé portait le Saint-Sacrement, resplendissant dans les nuages
d’encens qui s’échappaient des cassolettes agitées en un mouvement
régulier par les enfants de chœur, vêtus de pourpre et de surplis de
dentelles. Tels étaient, tels sont encore, dans quelques localités, la
composition et l’aspect d’une procession de la Fête-Dieu.
Dans certaines villes, telles qu’Aix et Marseille, on y adjoignait des
jeux, tombés maintenant en désuétude. Nous les décrirons néanmoins
sommairement.
Les officiers des jeux étaient choisis dans les trois corps qui
avaient accès au conseil municipal. La noblesse fournissait le _Prince
d’Amour_, le barreau, le _Roi de la Basoche_, et les corps de métiers,
l’_Abbé de la Jeunesse_. Le clergé s’abstenait.
Le _Prince d’Amour_ était le premier officier. En cette qualité,
il siégeait au conseil de ville après les consuls et avait voix
délibérative. Mais, comme cette charge occasionnait de grandes
dépenses, sur la demande de la noblesse le roi la supprima en 1668,
et ce fut un lieutenant du Prince d’Amour qui le remplaça. Il lui fut
accordé une indemnité de 1.000 livres et le droit de _Pelote_[7]. Il
avait droit aux trompettes, tambours, violons, et au porte-guidon. Son
costume était ainsi composé: justaucorps et culotte à la romaine, de
moire blanche et argent tout unie, manteau de glace d’argent, bas de
soie, souliers à rubans, chapeau à plumes, rubans de soie à la culotte,
cocarde au chapeau, nœud à l’épée, bouquet avec rubans; ce bouquet se
portait à la main, et le lieutenant s’en servait pour saluer les dames.
Le _Roi de la Basoche_ était élu le lundi de la Pentecôte par les
syndics des procureurs au parlement et par les notaires, sous la
présidence de deux commissaires du Parlement. Son costume était
semblable à celui du Prince d’Amour, mais il portait en plus le cordon
bleu et la plaque de l’Ordre du Saint-Esprit.
De tous les cortèges, celui de la Basoche était de beaucoup le plus
beau et le plus nombreux. Le premier bâtonnier ouvrait la marche, suivi
par une compagnie de mousquetaires portant l’écharpe en soie bleu de
ciel; le porte-enseigne avait aussi une compagnie de mousquetaires
avec écharpes roses. Le deuxième bâtonnier, le capitaine des gardes,
portaient une lance ornée de rubans. Le connétable, l’amiral, le grand
maître et le chevalier d’honneur étaient suivis de vingt-quatre gardes
en casaques de soie bleu de ciel doublées de blanc, avec des croix
en dentelle d’argent sur la poitrine et dans le dos, le mousquet sur
l’épaule et l’épée au côté. Le troisième bâtonnier était escorté par
une compagnie de mousquetaires avec écharpes bleues; puis venaient le
guidon du roi, la musique et les pages. Le Roi de la Basoche, entre
deux gardes du Parlement, suivi de ses invités, fermait la marche. Une
de ses prérogatives consistait, avant de se rendre à l’église, à faire
acte d’apparition au Palais, où il siégeait quelques instants à la
place du roi.
L’_Abbé de la Jeunesse_ était nommé sur une liste de candidats
présentés par les syndics des corporations. Cette nomination avait lieu
après celle du Prince d’Amour, et, comme celui-ci, l’abbé jouissait
du droit de pelote. Les six bâtonniers commandaient les compagnies de
fusiliers attachés à l’_Abbadie_ pour exécuter les feux ou décharges
appelées _Bravades_.
Le porte-guidon et le lieutenant avaient l’habit noir, le plumet et la
cocarde au chapeau, l’épée et le hausse-col. L’abbé était en pourpoint
et manteau noir de soie, avec rabat, etc. Il était accompagné des deux
autres abbés, et portait à la main un bouquet pour saluer les dames. Sa
suite était formée de nombreux parents et amis, gantés de peau blanche
et tenant un cierge dont il leur avait fait cadeau.
Les jeux des trois ordres avaient lieu simultanément et toujours aux
dates et heures convenues. Ils commençaient la veille de la Pentecôte
et se continuaient à toutes les fêtes qui suivaient.
_La Passade._--La veille de la Fête-Dieu, vers les trois heures
et demie du soir, les bâtonniers de l’Abbadie et de la Basoche
parcouraient la ville, accompagnés de fifres et de tambourins qui
jouaient des airs de la composition du roi René. Après s’être arrêtés
à des endroits convenus, ils simulaient des combats à la lance, comme
dans les tournois, et saluaient les dames après chaque pose d’armes.
Ce jeu, emprunté à la chevalerie, s’appelait en provençal _La Passade_.
Vers dix heures lui succédait _Le Jeu du guet_.
Le cortège, en tête duquel était placée la Renommée à cheval et
sonnant de la trompette, était ainsi composé. D’abord un groupe de
deux personnages grotesques, drapés dans un manteau rouge à rubans
jaunes, coiffés d’un casque empanaché, montés sur des ânes et
entourés de toutes sortes d’animaux, qu’on avait bien de la peine à
contenir au milieu des cris des enfants et des huées de la foule. Ces
deux caricatures représentaient ordinairement de hauts personnages
politiques dont le peuple et le roi avaient à se plaindre. A la suite,
un groupe mythologique: Momus et ses grelots, Mercure avec les ailes et
le caducée, la Nuit en robe de gaze noire parsemée d’étoiles d’argent
et tenant à la main des pavots. Mais ce groupe, on ne sait pourquoi,
était brusquement coupé en deux par un autre allégorique, composé
de _Rascassetos_: quatre individus ayant des poitrails de mulets et
trois d’entre eux des têtières, armés, l’un d’une brosse, l’autre d’un
peigne, le troisième d’une paire de ciseaux, entourent le quatrième
_Rascasseto_, affublé d’une énorme perruque, et font semblant de le
brosser, de le peigner, puis de le tondre. On avait l’intention de
figurer ainsi les lépreux de l’ancienne loi mosaïque, qui avait aussi
fourni la matière du jeu suivant.
_Le Jeu du Chat._--C’était encore une allégorie. Un Israélite portait
une perche surmontée du veau d’or; trois autres, dont l’un tenait un
chat à la main, se prosternaient devant l’idole. Arrivait Moïse, avec
les tables de la loi, le visage empreint d’une grande colère; le grand
prêtre Aaron, revêtu de ses habits pontificaux, cherchait à calmer
son courroux. Enfin celui qui portait le chat le jetait en l’air,
circonstance dont le jeu a tiré son nom. C’est cet animal qui, adoré
en Egypte, amena les Hébreux à l’idolâtrie du veau d’or. Ici, l’action
de le jeter en l’air signifiait que Moïse reçut la soumission des
Israélites, qui renoncèrent aux superstitions de l’Egypte.
Avec Pluton et Proserpine à cheval, précédant l’_Armetto_, la
mythologie reparaissait. Cette armetto se composait d’un premier groupe
de quatre petits diables vêtus de noir; une bandoulière de grelots, un
trident à la main et un masque surmonté de deux cornes complétaient
leur costume. Ils voulaient s’emparer d’une _Ame_, figurée par un
jeune enfant vêtu de blanc et à demi nu. L’enfant se cramponnait à une
croix qu’un ange lui présentait. Ne pouvant enlever l’_Armetto_[8],
les diables se vengeaient sur son protecteur qui recevait leurs coups
sur un coussin placé entre les ailes. Le second groupe se composait
de douze grands diables, dont le chef se distinguait par des cornes
plus longues et plus nombreuses. Ils entouraient Hérode, en casaque
cramoisie et jaune, avec couronne et sceptre, accompagné par un homme
habillé en femme représentant la diablesse. Dans le principe, elle se
tenait à côté de saint Jean-Baptiste et représentait Hérodiade.
Le tableau que nous allons esquisser est celui des divinités de la mer.
On voyait Neptune et Amphitrite, escortés par une foule de Dryades et
de Faunes, dansant au son des tambourins; le dieu des bergers à cheval,
poursuivant la nymphe Syrinx, qui, pour indiquer sa métamorphose,
portait un roseau; Bacchus, assis sur un tonneau, la coupe d’une main
et le thyrse de l’autre; Mars et Minerve, Apollon et Diane, Saturne
et Cybèle à cheval avec leurs attributs et suivis de deux troupes de
danseurs. Du char de l’Olympe, où trônaient Jupiter et Junon, Vénus et
Cupidon, qui président aux jeux, aux ris et aux plaisirs, souriaient à
la foule en envoyant des baisers. Le cortège finissait par les trois
Parques, pour rappeler que la mort termine tout.
A ces jeux, à ces cortèges, succédaient, le lendemain et pendant la
procession même de la Fête-Dieu, des groupes nouveaux ayant plutôt un
caractère d’allégorie religieuse.