=Caramantran.=--Ce mot, qui n’est qu’une altération de _carê

Au lecteur

L’orthographe d’origine a été conservée et n’a pas été harmonisée,

mais les erreurs clairement introduites par le typographe ou à

l’impression ont été corrigées. Également à quelques endroits la

ponctuation a été corrigée.

La Table des matières ne correspondait pas exactement aux titres

dans le livre. Quelques corrections ont été apportées, qui sont

indiquées à la fin du livre.

Les notes de bas de page ont été renumérotées et placées à la fin

de chaque chapitre.

Le texte imprimé en gras ou en italiques dans l'original est

représenté =en gras= ou _en italiques_. Les abréviationss comme

C{tesse} (Comtesse) indiquent que dans l'original les lettres sont

en exposant.

HENRI ODDO

LA

PROVENCE

Histoire

Usages, Coutumes, Idiomes, etc.

PARIS

H. LE SOUDIER

LA

PROVENCE

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

=UN FÉLIBRE AVANT LE FÉLIBRIGE= à la cour de la

duchesse du Maine, à Sceaux.--Mouret (J.-J.),

d’Avignon. Broch. in-18 =1= fr. »

=LE CHEVALIER PAUL= (lieutenant-général des armées

navales du Levant), 1598-1668. Préface de M. de Mahy,

ancien ministre de la Marine.

Édition non illustrée, 1 vol. in-18 jésus =3= fr. =50=

-- illustrée, 1 vol. in-18 jésus =5= fr. »

=DE L’UTILITÉ DES IDIOMES DU MIDI= pour l’enseignement

de la langue française. Broch. in-8º =1= fr. =50=

=LE CHEVALIER ROZE= (campagne d’Espagne, 1707; peste

de Marseille, 1720). 1 vol. gr. in-8º.

Édition illustrée, brochée =3= fr. =50=

-- reliée =5= fr. »

=LA PROVENCE.= Usages, coutumes, mœurs et idiomes depuis

les origines jusqu’au _Félibrige_.

1 beau vol. in-4º avec illustrations. Broché =7= fr. »

Relié =8= fr. =50=

POUR PARAITRE PROCHAINEMENT

=AU PAYS DES CIGALES.= Contes, nouvelles et légendes

provençales. 1re série, 1 vol. in-8º =3= fr. =50=

HENRI ODDO

LA

PROVENCE

USAGES, COUTUMES, IDIOMES

DEPUIS LES ORIGINES

LE FÉLIBRIGE

ET SON ACTION SUR LA LANGUE PROVENÇALE

AVEC UNE GRAMMAIRE PROVENÇALE ABRÉGÉE

OUVRAGE ORNÉ D’ILLUSTRATIONS ET DE PORTRAITS

PARIS

LIBRAIRIE H. LE SOUDIER

BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 174

1902

LA PROVENCE

I

LES FÊTES

Histoire.--Caractère.--Mœurs.--Usages.--Fêtes, jeux et coutumes

des Provençaux.--_Fêtes civiles._--Le Jour de l’an.--Les Rois.--Le

Carnaval.--Danse des olivettes.--Les Jarretières.--Les Bergères.--La

Cordelle.--Les Moresques et les Épées.--Leis Bouffet, Leis

Fieloué.--La Falandoulo.--La Reine de Saba.--Caramantran.--_Fêtes

religieuses._--La Chandeleur.--Les Rameaux.--La Semaine

sainte.--Pâques.--La Pentecôte.--Les Jeux de la Tarasque.--La

Fête-Dieu.--La Saint-Jean.--La Toussaint.--Les Morts.--La Noël.--La

Messe de minuit.--Leis calénas.--_Jeux._--Les Roumerages.--Les

Joies.--La Targo.--La Bigue.--Courses d’hommes et d’animaux.--Combats

de taureaux.--La Lutte.--Le Saut.--La Barre et le Disque.--Les

Boules.--La Cible.--Les Palets.--Mât de cocagne.--Les Grimaces.--Les

Cartes.--Le Coq.

Provence! Ce nom, évocation de tout un passé prestigieux dans les arts

et les lettres, célèbre dans le commerce et l’industrie, glorieux par

ses victoires, sympathique dans le malheur, est gravé en lettres d’or

dans l’histoire des peuples.

La place que cette ancienne province a occupée au cours des siècles

a été assez importante pour expliquer l’intérêt dont elle a toujours

été l’objet de la part des poètes, des romanciers et des historiens.

Aujourd’hui, quelques départements représentent ce que fut l’ancienne

Provence, et si, mêlée et confondue dans la grande patrie française,

avec laquelle elle ne fait plus qu’un tout, elle a perdu une partie

de son originalité en perdant sa couronne et le côté pittoresque

qu’elle pouvait avoir au temps de ses comtes, du moins elle a acquis le

bénéfice de la sécurité. Elle jouit des bienfaits dont la Révolution de

1789 a doté la France lorsqu’elle lui a donné sa devise, qui devrait

être celle de l’humanité tout entière: «Liberté--Égalité--Fraternité.»

Ces bienfaits, d’ordre surtout économique, n’ont changé en rien

l’aspect général de la Provence, qui est restée ce que la nature

l’a faite: attrayante par son climat, sa situation admirable, ses

fleurs et ses fruits, sa mer de saphir, son ciel bleu et son soleil

resplendissant. Ses enfants sont dignes de leurs ancêtres. Comme

eux, ils ont gardé l’amour du sol natal, des usages, des mœurs et

des coutumes du vieux temps, à peine atténués par les effets de la

centralisation et par la civilisation caractéristique de ce siècle. Ils

doivent à leur climat un caractère vif et enjoué, ce qui ne les empêche

nullement d’apporter dans les affaires sérieuses un esprit de suite et

une expérience incontestés.

Afin de mieux faire connaître cette partie si intéressante du sol

français, nous remonterons jusqu’à l’époque où la Provence, pays riche

et jouissant d’une civilisation avancée, vit son influence décroître

après les ravages causés par l’invasion des Sarrasins et par les

guerres qui suivirent la mort de Charlemagne.

Les faibles successeurs de ce prince ne purent la conserver et dès

lors, séparée de l’Empire, elle fut livrée sans défense aux incursions

incessantes des hordes africaines. Elle perdit ainsi, non seulement

le rang qu’elle occupait dans le monde, mais aussi un état social

intérieur qui avait fait sa renommée au point de vue des lettres et des

arts.

Pendant cette période troublée, cette magnifique province, jadis si

florissante, n’offrit plus que le spectacle lamentable d’un pays ruiné.

A la prospérité matérielle, à la culture intellectuelle avaient succédé

la misère et l’ignorance, et le manteau de l’obscurantisme s’étendit

sur elle, éteignant les lumières de l’esprit et lassant tous les

courages.

Le spectacle qu’elle présente est alors lamentable: ses plaines,

naguère couvertes de riches moissons et de villes florissantes, ne

sont plus que landes et marais, ou ruines noircies par l’incendie.

Les chemins sont défoncés, les ponts brisés; de sombres forêts,

qui remontent les pentes des vallées, rendent les communications

impossibles. La crainte de l’ennemi a forcé les paysans à construire de

nouvelles maisons sur les hauteurs et dans les lieux les plus escarpés,

sous la protection des châteaux forts. Ces constructions sont élevées,

pressées les unes contre les autres, séparées par des ruelles étroites

recouvertes souvent elles-mêmes par une voûte sombre qui supporte

d’autres maisons: le tout entouré de remparts et de ponts-levis. Le

matin, toute la population s’empresse de sortir pour se disperser dans

la campagne et se livrer aux travaux agricoles. Cette campagne, hélas!

se borne aux penchants des collines dominées par la forteresse. Plus

bas, dans la plaine, il n’y a plus que marais ou forêts, et la culture

y est devenue impossible par les incursions qu’y font constamment les

Sarrasins.

L’ingéniosité, la patience laborieuse de nos paysans se retrouvent

jusque dans l’aménagement de ces collines pierreuses. Ils

construisirent des murs en terrasse pour soutenir les terres et y

cultivèrent l’olivier, la vigne, le blé et quelques légumes. Des

sentiers étroits et pavés de cailloux formèrent des marches, que les

bêtes de somme pouvaient gravir, et qui furent en même temps les seuls

moyens de communication de l’homme avec ses semblables. Le soir,

toute cette population rentrait pour se mettre sous la protection de

la citadelle, où nuit et jour veillaient des sentinelles. Bien souvent

elles signalaient l’ennemi, et alors la petite garnison sortait pour

livrer bataille aux pillards ou protéger la retraite des ouvriers

agricoles surpris dans leurs travaux. Ces alertes continuelles, ces

combats incessants avaient fini par transformer le caractère de la

population, qui passait facilement du travail des champs au métier des

armes. Bientôt, sous les ordres de Boson, premier comte de Provence,

elle put repousser les hordes barbares et soutenir ses droits contre

le comte de Toulouse, qui lui disputait son territoire. Boson, par une

sage administration des revenus de la province et la mise en culture

des vallées, à l’aide des moines à qui il les avait abandonnées,

changea l’aspect de ce malheureux pays, replongé, par près d’un siècle

de misère, dans une quasi-barbarie. La sécurité ayant remplacé la

crainte, les villes se repeuplèrent peu à peu et le pays reconquit

bientôt, par l’énergie et le travail de son peuple, le rang qu’il

occupait autrefois. Le régime municipal fut remis en vigueur sous le

nom de _Consulat_. Marseille, Arles, Tarascon furent les premières

villes qui s’érigèrent en républiques sous la protection de l’empereur

et du pape. Ce fut pour la Provence le commencement d’une réforme

politique complète et de la répartition des habitants en trois ordres

distincts: clergé, noblesse, tiers-état. Chacun des ordres participait

à l’administration, mais dans des conditions différentes. Le tiers-état

se composait des bourgeois, des artisans et du peuple, dont les évêques

et les abbés étaient les curateurs et les défenseurs, afin que le

pouvoir de la noblesse fût pondéré. Enfin, par un acte daté du mois

d’octobre 1247, les artisans furent groupés en corporations de métiers,

avec statuts et privilèges. Chaque corporation avait à sa tête un chef

de métier, qui fut admis dans le corps municipal[1].

Ces dernières améliorations avaient été préparées sous les comtes de

Barcelone, qui transformèrent également l’administration. Les mœurs

s’adoucirent, la protection accordée aux lettres hâta les progrès de

la civilisation, que la maison d’Anjou s’appliqua à étendre à toutes

les classes de la société. Le roi René, particulièrement, favorisa

le commerce avec l’Italie et l’Espagne, protégea les arts et la

littérature, et lorsque à sa mort la Provence fit retour à la France,

elle forma l’un des plus beaux fleurons de la couronne de Louis XI.

La description des fêtes religieuses et civiles, des usages, des

costumes et des mœurs des Provençaux demanderait un volume entier,

surtout si, à l’exposé complet, on voulait joindre un commentaire

détaillé. Nous élaguerons du cadre restreint de cet ouvrage tout

ce qui est tombé en désuétude, faisant toutefois exception pour les

parties du sujet qui, quoique n’ayant pas d’actualité, offrent un

attrait particulier.

FÊTES CIVILES

Les fêtes religieuses communes à tous les peuples catholiques se

relient à des coutumes civiles populaires, qui diffèrent selon les

pays et l’histoire de chaque nation. Ce sont ces coutumes qui, seules,

doivent fixer notre attention, parce qu’elles font partie intégrante de

l’état social de la Provence et le caractérisent.

=Jour de l’an.=--Il est spécialement consacré aux visites et aux

souhaits de bonne année, comme dans toute la France. L’usage de le

célébrer existait chez les Romains, qui s’envoyaient de petits présents

désignés sous le nom de _Strenæ_, d’où le mot _Étrennes_; on remarquera

d’ailleurs que la forme latine est mieux conservée dans le provençal:

_Estrenos_. A Marseille, la période des étrennes commençait la veille

de Noël et se continuait jusqu’au jour de l’an. Les femmes pétrissaient

des gâteaux appelés _Poumpos_, dont elles se faisaient des cadeaux

réciproques. De nos jours, à l’envoi des bonbons et des jouets, que

l’on donne à Marseille comme partout, les gens des classes inférieures

ajoutent celui de la _Poumpo_, qui est d’origine grecque[2]. Dans les

communes environnantes, les parents et alliés seuls se font visite au

jour de l’an; les personnes étrangères se souhaitent la bonne année

dans la rue, lorsqu’elles se rencontrent.

A Maillane, on choisit parmi les familles les moins aisées des enfants

qui parcourent le pays et à qui l’on donne un pain. Cette sorte

d’honnête mendicité suffit, au dire des habitants, pour éviter la

disette pendant toute l’année; l’on a remarqué, en effet, qu’à Maillane

il n’y a de mendiants d’aucune espèce. Avant la Révolution, l’usage de

donner un pain aux enfants qui venaient vous souhaiter la bonne année

existait aussi à Alleins, et le pain était appelé _Lou pan calendal_.

=Les Rois.=--La cérémonie du roi de la fève se célèbre le jour de

l’Épiphanie. Dans quelques vieilles familles marseillaises, voici

comment elle se passe. Le chef de famille, ayant réuni tous les parents

et amis autour de sa table, bénit le repas, qui est ordinairement le

souper. Au dessert, on apporte sur un plat, que la tradition voudrait

d’argent, le gâteau dont les portions, coupées par un jeune enfant,

sont mises sous une serviette. Le premier morceau tiré, dit _Part de

Dieu_, est mis de côté pour être donné à un pauvre. Puis, prenant

au hasard les autres portions, l’enfant offre la première au chef

de famille et continue par tous les convives en terminant par les

serviteurs. Celui qui a la fève prend au haut de la table la place du

chef de famille et celui-ci lui cède les honneurs auxquels il a droit.

Chacun se lève alors et crie: _Vive le roi!_ Après avoir choisi la

reine, le couple rend les santés et, le repas fini, ouvre le bal.

Le soir, le roi accompagne la reine jusqu’à son domicile, suivi de tous

les invités. Une collecte est faite et le produit remis aux pauvres.

L’idée d’introduire une fève dans le gâteau semble avoir été empruntée

aux Grecs, qui donnaient leur suffrage en déposant une fève. Ici

l’élection du roi est due au hasard, mais c’est par une fève qu’elle se

manifeste.

Il n’y a pas encore bien longtemps que le village de Trets donnait à

la fête des rois un caractère religieux. La veille de l’Épiphanie, la

jeunesse se rassemblait à l’entrée de la nuit pour aller au-devant

des trois Mages, leur portant comme présents des corbeilles de fruits

secs. Arrivée à la chapelle de Saint-Roch, elle se trouvait en face de

trois jeunes gens costumés comme l’indique l’Écriture. Après avoir reçu

corbeilles et compliments, ceux-ci donnaient à l’orateur une bourse

remplie de jetons, qu’il emportait aussitôt en courant, pour ne pas

partager avec ses compagnons. Il s’ensuivait une course folle qui se

transformait en une _Falandoulo_, dans laquelle le fuyard restait pris.

=Le Carnaval.=--Le carnaval, qui semble un reste des saturnales,

est, en Provence, à peu de chose près, ce qu’il est dans les autres

départements français. Cependant, il paraît se rapprocher davantage du

carnaval italien, qui a le mieux conservé la physionomie des anciennes

fêtes païennes. Quant au nom lui-même, Pasquier le fait dériver de

_Carne vale_ (chair, adieu). On retrouve, en effet, ces mots dans

le dialecte roman, et le peuple, aujourd’hui encore, les prononce:

_Carneval_.

=Danse des Olivettes.=--Cette danse, un peu tombée en désuétude, n’est

plus conservée que dans quelques localités: Toulon, Aubagne, Roquevaire

et Cuges. Autrefois, elle était surtout prisée à Cuges, Aubagne et

Gémenos. Son nom lui vient de ce qu’elle coïncidait dans le temps

avec la cueillette des olives. Quant à son origine, on l’attribue à

la rivalité de César et de Pompée, qu’elle est censée représenter. En

conséquence, elle a été réglée ainsi qu’il suit:

Seize jeunes gens, vêtus à la romaine, ayant à leur tête divers

officiers désignés par les titres de roi, prince, etc., et précédés

d’un arlequin et d’un héraut, marchent sur deux rangs, au son des

tambourins, qui jouent une marche guerrière. Ils exécutent différentes

figures, telles que la chaîne simple, la chaîne anglaise, le pas de

deux, le tricoté. Pendant ce temps, le héraut bat des entrechats et

fait des tours de canne, qu’Arlequin contrefait d’une façon burlesque.

Arrivés sur une place publique, les danseurs miment un combat en

croisant les épées et les frappant en cadence. Le roi et le prince,

c’est-à-dire César et Pompée, vident leur querelle par un duel simulé

pendant lequel les danseurs poussent des cris de joie pour souligner

la valeur de leurs chefs respectifs, puis se divisent en deux camps;

Arlequin se place au milieu. On l’entoure en formant le cercle et en

dansant une ronde qui finit par le croisement des épées. On l’élève

sur cette espèce de plate-forme comme sur un pavois, et il chante en

français le couplet suivant:

Je suis un Arlequin

Monté sur des épées,

Comme un second Pompée,

Avec mon sabre en main;

Mettez bas Arlequin.

On termine par un soi-disant défilé de cavalerie, que l’on imite en

chevauchant les épées, et par la passe au cercle, qui se fait avec

beaucoup d’agilité[3].

=Les Bergères.--Les Jarretières.--La Cordelle.=--A peu de chose

près, le costume est le même dans ces trois danses. Les hommes, en bras

de chemise, ont un petit jupon blanc, très court, garni de rubans; sur

la tête, une calotte d’enfant ornée de dentelles. Les femmes conservent

le vêtement du pays avec très peu de changements, mais plus élégant et

de meilleur goût que celui des hommes. Des airs appropriés se jouent

sur le tambour de guerre et le fifre.

Dans la danse des _Bergères_, les danseurs dévident leurs fuseaux

et les danseuses filent à la quenouille en cadence. Dans celle des

_Jarretières_, hommes et femmes, rangés sur deux files, tiennent de

chaque main une jarretière, s’enlacent et se dégagent tour à tour.

Dans la _Cordelle_, le jeu est un peu plus compliqué. De l’extrémité

d’une longue perche, que l’on place au milieu d’un cercle formé par les

danseurs, pendent des cordons ou tresses de diverses couleurs, appelés

_Cordelas_ en provençal. Chacun s’emparant d’un cordon s’écarte de

façon que tous ces cordons tendus forment un cône parfait. On saute en

cadence et l’on forme la chaîne simple, dont le but est d’entrelacer

régulièrement les cordons de manière à recouvrir la perche d’une sorte

de natte à carreaux dont les nuances doivent correspondre. En dansant

en sens contraire, on rétablit le premier motif de cette danse, dont

l’effet est charmant.

Ces danses, très anciennes, ont été, dit-on, introduites en Provence

par les bergers qui transhument avec leurs troupeaux dans les Alpes,

d’où elles seraient originaires. Peu ou pas usitées aujourd’hui, elles

exigeaient autrefois des costumes très frais et relativement chers.

=Les Moresques et les Épées.=--Ces danses, que l’on attribue aux

Sarrasins qui, d’après la tradition, voulurent les opposer aux

précédentes, s’exécutent encore quelquefois dans le Var, à Fréjus, à

Grasse, et aussi à Istres, où les Arabes firent un séjour prolongé.

Dans les _Moresques_, le costume consiste en une tunique blanche

très courte; les genoux sont entourés de petits grelots. Comme c’est

surtout le soir qu’on se livre à ces ébats, le danseur tient d’une

main une gaule, au bout de laquelle se balance une lanterne en papier

de couleur, et de l’autre une orange qu’il présente alternativement

à chacune des danseuses qui sont à ses côtés. Puis les hommes et les

femmes se mettent sur deux files qui se croisent. Le premier en tête

de chaque file fait des gestes fort animés et variés, successivement

imités par ceux qui suivent.

La danse des _Épées_ a toujours lieu le soir. La seule différence qui

existe entre cette danse et la précédente consiste dans le jeu des

épées que l’on brandit et frappe en cadence, de manière à figurer un

combat qui a pour objet de défendre ou d’enlever les bergères. La

musique se rapproche de celle du _boléro_ espagnol, où les grelots

remplacent les castagnettes.

=Leis Bouffet.=--=Leis Fieloué.=--=La Falandoulo.=--Dans les _Leis

Bouffet_, les jeunes gens portent une serviette nouée autour du cou, et

un soufflet à la main. Ils sautent l’un derrière l’autre, en manœuvrant

avec le soufflet et en chantant des couplets qu’ils improvisent sur un

air fort gai consacré spécialement à cette danse.

Les _Fieloué_, ou quenouilles, semblent une représentation satirique

des travers des femmes. Les jeunes gens sont travestis en femmes,

leurs costumes sont toujours une exagération des costumes féminins.

Ils portent tous de grandes quenouilles enveloppées de papier de

différentes couleurs, formant des lanternes dans lesquelles brûlent

des chandelles. Leur chaîne parcourt les rues du village en faisant

entendre des couplets plaisants sur les quenouilles et les lanternes.

Ces danses fort gaies, accompagnées du tambourin et du galoubet, sont

anciennes et probablement nationales, mais on ne sait rien sur leur

origine.

La _Falandoulo_ est assurément la plus ancienne de toutes, et la

plus caractéristique du peuple qui l’a conservée. Le nom lui-même

est absolument grec et le sens qui lui est donné exprime bien cette

phalange ou troupe d’individus liés les uns aux autres en une chaîne

indissoluble.

Apportée par les Phocéens à Marseille, elle s’est répandue, non

seulement dans toute la Provence, mais encore sur toutes les côtes où

les Marseillais avaient fondé des établissements et jusqu’en Catalogne.

Elle est aussi en usage dans les îles de l’Archipel. Expression la plus

vive de la gaieté provençale, elle s’exécute aux sons du tambourin et

du galoubet, qui sont aussi des instruments grecs. Elle est formée

spontanément par toutes les personnes présentes, de tout âge et des

deux sexes, sur les places publiques, à l’occasion d’une réjouissance

ou d’une fête. Le conducteur, placé en tête, entraîne la chaîne en lui

faisant faire beaucoup de détours. Il lui arrive ainsi d’en rejoindre

la queue; il défile alors, avec toute la bande, sous les bras levés des

derniers danseurs. Son habileté se manifeste par sa course sans arrêt,

ses retours brusques, son passage dans des endroits difficiles, où il

cherche à rompre la chaîne, tandis que ceux qui la composent, liés

entre eux par des mouchoirs qui enveloppent leurs mains, s’efforcent de

le suivre sans se séparer. La falandoulo, aussi vieille que la vieille

cité phocéenne, est encore de nos jours l’accompagnement obligé de

toutes les fêtes et réjouissances publiques dans le Midi. Les Félibres

de Paris, qui ne manquent jamais de l’improviser à l’issue de leur

fête estivale de Sceaux, l’ont fait adopter par les Parisiens qui les

suivent en se mêlant à eux dans ce divertissement: symbole de la fusion

plus profonde accomplie par le félibrige entre les races du Nord et du

Midi, elle les unit momentanément dans un même sentiment d’allégresse

et de sympathie.

=La Reine de Saba.=--Parmi les divertissements disparus, il en est

un que nous nous plaisons particulièrement à signaler, parce que

le roi René, qui l’avait emprunté aux Sarrasins, l’avait introduit

dans les jeux de la Fête-Dieu, dont nous donnerons la pittoresque

description. Par son caractère et le déguisement de ceux qui y prennent

part, il a un côté carnavalesque qui l’a fait adopter à Tarascon et

à Vitrolles, où longtemps il a joui d’une grande faveur. La _Reyno

sabo_, nom sous lequel on le désigne à Tarascon, a été réglée par le

roi René. Pour représenter la reine, on choisissait un homme très

grand. Il était coiffé d’un bonnet de femme en papier découpé et

portait des manchettes, également en papier, et que l’on appelait des

_Engageantes_. La reine donnait le bras à deux princes de sa maison;

un page tenait un parasol sur sa tête. Une troupe de jeunes gens

richement vêtus représentaient les seigneurs de sa cour et composaient

le cortège. Des danseurs la précédaient, exécutant des pas et des

figures aux sons de la musique. A chaque entr’acte, ils venaient la

saluer et elle leur répondait par trois révérences faites avec une

affectation comique qui excitait l’hilarité de la foule. A Vitrolles,

la tradition voulait que la _Reyno sabo_ fût une importation sarrasine.

Les jeunes gens y étaient vêtus à l’orientale. L’un d’eux, couvert d’un

drap, élevait une poêle noircie au-dessus de sa tête; c’était la reine.

Les danseurs venaient à tour de rôle la saluer, et, armés d’un bâton,

frappaient en cadence un coup sur la poêle.

=Caramantran.=--Ce mot, qui n’est qu’une altération de _carême

entrant_, désigne les divertissements du mercredi des Cendres, et

aussi le mannequin qui personnifie le carnaval. Traîné sur un chariot

ou porté sur une civière, Caramantran est entouré de gens du peuple

chargés de _Flasco_[4], qu’ils vident en imitant les gestes désordonnés

des ivrognes. Le cortège est précédé d’hommes travestis en juges

et en avocats; l’un d’eux, grand et maigre, représente le carême.

D’autres, montés sur des rossinantes, les cheveux épars et vêtus de

deuil, affectent de pleurer sur le malheur de Caramantran. Enfin,

après avoir parcouru les principaux quartiers de la ville, on s’arrête

sur une place publique. On dispose le tribunal et Caramantran, placé

sur la sellette, est accusé dans les formes usitées au Palais. Le

défenseur répond, le ministère public conclut à la peine capitale et

le président, après avoir consulté ses collègues, se lève gravement

et prononce l’arrêt ou sentence de mort. Alors le peuple pousse des

gémissements. Les gendarmes saisissent le condamné, que son défenseur

embrasse pour la dernière fois. Caramantran, placé contre un mur, est

lapidé et, pour comble d’ignominie, on lui refuse la sépulture. Puis on

le jette à la mer ou à la rivière.

Dans l’accusation aussi bien que dans la défense, des poètes provençaux

ont su parfois trouver d’excellents motifs qui rappelaient _les

Plaideurs_ de Racine.

Suivant les pays, Caramantran subit quelques variantes. Ainsi, aux

Saintes-Maries, le premier jour de carême est appelé _Paillado_, et

Caramantran devient un mari battu qui porte plainte contre sa femme.

Celle-ci cherche à justifier les coups de bâton qu’elle a donnés, à

la grande joie de la foule, qui chante des couplets ironiques sur la

victime.

A Trets, c’est le mariage du vieux Mathurin que l’on célèbre. C’est une

sorte de répétition de M. Denis. Un chœur de basses chante l’épithalame

en accompagnant les époux.

Dans quelques communes, on fête Bacchus. Le dieu, monté à califourchon

sur un tonneau placé dans une charrette traînée par des ânes, a la tête

coiffée d’un entonnoir. D’une main il tient une bouteille et de l’autre

un verre. Il chante le vin et la folie. Sa chanson est répétée par un

nombreux cortège de jeunes gens travestis en satyres.

A Château-Renard, la clôture du carnaval prend une tournure de

galanterie. Une foule de jeunes gens, montés sur des chevaux ou mulets

caparaçonnés, entrent en ville à la nuit. Des chars ornés de fleurs et

de verdure les suivent. Des chanteurs et des musiciens parcourent les

principales rues et, à la lueur des torches, donnent des sérénades aux

demoiselles qui se sont fait remarquer dans les bals par la grâce et la

correction de leur danse.

Le mercredi des Cendres voit paraître sur toutes les tables un mets

essentiellement local, l’_Aioli_. La veille, à minuit, la tradition

voulait qu’à la fin du repas, le roi de la fête se levât et, s’érigeant

en pontife, distribuât les cendres, pour inviter les convives au

repentir.

FÊTES RELIGIEUSES

=La Chandeleur.=--Comme nous avons eu l’occasion de le dire

précédemment, les Provençaux ont conservé, des anciennes coutumes du

paganisme, un caractère assez superstitieux qui se décèle dans les

campagnes plus ouvertement que dans les villes, où le peuple seul le

manifeste. La Chandeleur en fournit une occasion. Ce jour-là, chacun se

munit d’un cierge de couleur verte autant que possible, et le présente

à la bénédiction de la messe[5]. On doit le rapporter chez soi tout

allumé; si par hasard il venait à s’éteindre, ce serait un mauvais

pronostic. Une fois rentrée, la mère de famille parcourt toute la

maison, suivie de ses enfants et des domestiques; elle marque toutes

les portes et les fenêtres d’une croix qui est considérée comme un

préservatif contre la foudre.

On suspend le cierge bénit à côté du lit et on ne le rallume qu’en

temps d’orage, pour les accouchements ou autres circonstances critiques.

Au même ordre d’idées se rattachent les fêtes patronales où les prieurs

distribuent du pain bénit et des fruits, suivant la saison. Ainsi, pour

la Saint-Blaise, on bénit du pain, du sel et des raisins, qui sont

regardés comme des spécifiques contre le mal de gorge. Les biscotins,

fabriqués pour la Saint-Denis, sont, dit-on, un remède contre la rage,

et les gousses d’ail rôties dans le feu de la Saint-Jean chassent les

fièvres. Le jour de Saint-Césaire, à Berre, on bénit des pêches, et

l’on se trouve ainsi à l’abri des fièvres paludéennes assez communes

dans le pays. Ces quelques exemples suffisent pour démontrer un état

d’esprit où les superstitions et la religion ont fusionné jusqu’à un

certain point.

=Les Rameaux, la Semaine sainte et Pâques.=--La fête des Rameaux,

qui rappelle l’entrée triomphale du Christ à Jérusalem, est une des

plus populaires en Provence. Les fidèles arrivent à l’église avec

des branches d’olivier, de laurier ou des palmes, qui sont bénites

pendant la messe. Ces rameaux, comme les cierges de la Chandeleur, sont

conservés pieusement, car ils ont les mêmes vertus. Il y a dans le

peuple une opinion très ancienne en ce qui concerne l’olivier: c’est,

dit-on, un arbre sacré qui n’a jamais été frappé de la foudre. Les

Grecs, qui avaient consacré l’olivier à Minerve, sont les auteurs de

cette croyance et l’ont transmise aux Provençaux. L’usage de charger

les rameaux de fruits confits ou de cadeaux paraît remonter aussi très

loin. Thésée, à son retour de la Crète, ayant institué des fêtes en

l’honneur de Bacchus et d’Ariane, les Athéniens s’y rendirent, portant

des rameaux d’olivier chargés de fruits. Le pape Grégoire XIII défendit

l’usage des friandises et des fruits pour le jour des Rameaux, dans

un concile tenu à Aix, en 1585. En dépit de sa décision, on offre

aujourd’hui encore aux enfants des rameaux (_rampaù_) ornés de fruits

confits; ceux qui sont destinés aux dames portent souvent de riches

cadeaux. De même que le mercredi des Cendres est le jour de l’_Aioli_,

de même le dimanche des Rameaux est, dans toute la Provence, le jour

obligatoire des pois chiches[6]. A Marseille, pour en faciliter la

consommation, on les vend tout cuits dans les rues qui conduisent à

l’église des Chartreux, où l’usage veut que l’on aille entendre la

messe. Comme en France la gaieté ne perd jamais ses droits, on profite

de l’occasion pour jouer un tour aux montagnards nouvellement arrivés,

en leur persuadant que ces pois sont distribués gratuitement. Alors

on voit, à la risée générale, des théories entières de ces crédules

Bas-Alpins, portant chacun une énorme marmite qu’ils se proposent de

faire emplir sans bourse délier. Souvent, pour ceux qui n’ont pas goûté

la plaisanterie, les marmites brisées font les frais d’une explication

plutôt vive.

Pendant la Semaine sainte, les enfants sont armés de crécelles, de

tourniquets, claquettes et autres instruments semblables, avec lesquels

ils font un vacarme épouvantable à la porte de l’église, pendant

l’office des Ténèbres. Puis, se rangeant en file, ils parcourent les

rues en continuant leur tapage.

Le jeudi saint, on visite les églises, qui rivalisent de richesses

et d’ornements luxueux. Le samedi saint, l’usage veut que l’on fasse

porter leurs premières chaussures aux enfants qui doivent quitter le

maillot. C’est ordinairement la marraine qui en fait les frais; puis,

accompagnée de la mère, elle va présenter l’enfant au prêtre. Au

moment où l’on entonne le _Gloria in excelsis_, toutes les femmes qui

ont des enfants nouvellement chaussés les font marcher dans l’église.

Rien de particulier à signaler quant aux solennités religieuses

du jour de Pâques. Dans quelques communes, et entre autres aux

Saintes-Maries, les jeunes gens donnent, la veille, des sérénades;

et, le matin, ils passent avec des corbeilles ornées de fleurs et de

rubans, dans lesquelles les personnes qui ont été honorées de leurs

chants, accompagnés de musique, s’empressent de déposer des œufs. Car,

fait digne de remarque, dans le Midi le jour de Pâques est le jour des

œufs; on en sert de toutes couleurs et sous toutes les formes. On y

mange aussi l’agneau pascal, qui semblerait une réminiscence de l’usage

établi par Moïse, en souvenir de la sortie d’Egypte et du passage de la

mer Rouge.

La fête des Rogations a lieu le jour de saint Marc et les trois jours

qui précèdent l’Ascension. Les pénitents des confréries portent en

procession sur un brancard un coffre en forme de châsse, dans lequel

sont enfermées des reliques; de chaque côté est suspendue une étole.

On a donné au coffre le nom de _Vertus_, par allusion aux reliques

qu’il renferme et qui restent exposées trois jours dans l’église. A la

campagne, les paysans font passer par-dessus les _Vertus_ des poignées

d’herbe et de blé qu’ils donnent ensuite à manger aux bêtes de somme,

persuadés qu’après cette opération elles seront préservées de la

colique.

=La Pentecôte et les jeux de la Tarasque.=--Au point de vue religieux,

la Pentecôte provençale, comme Pâques, se conforme à l’usage ordinaire.

Mais les jeux qui l’accompagnent ont un caractère absolument local, et

méritent, par leur importance et leur variété, d’être décrits en détail.

Mentionnons, d’abord, les jeux de la Tarasque, fondés sur l’ancienne

tradition relative à sainte Marthe et que tout le monde connaît. Le roi

René, tout en les célébrant conformément à la coutume, voulait, pour

leur donner plus d’éclat, que chacun des trois ordres y participât,

sans oublier les corps de métiers dont les chefs ou prieurs faisaient

partie du conseil municipal. Il faut voir ici, dans la pensée du bon

roi, une haute leçon de fraternité et d’égalité chrétienne. Le peuple

qu’il gouvernait était considéré par lui comme une grande famille, dont

il aimait à rassembler les divers membres pour faire sentir à chacun

l’étroite liaison qui doit exister entre eux et l’estime réciproque qui

doit en résulter.

Les chevaliers dits de la Tarasque étaient choisis parmi les premières

familles de la ville de Tarascon; ils représentaient la noblesse.

L’un d’entre eux, l’_Abbat_, ou abbé de la jeunesse, présidait aux

jeux, et avait la police de la ville pendant la durée de la fête.

Les étrangers étaient invités à dîner par eux. Leur costume, très

élégant, se composait d’une culotte de serge rose, justaucorps de

batiste, manches plissées garnies de mousseline et ornées de dentelle;

bas de soie blancs, souliers blancs, talons, houppe et bordure rouges;

chapeau monté, cocarde rouge, collier de ruban rouge. Les insignes de

la Tarasque, en argent, étaient suspendus à un ruban de soie de la même

couleur, porté en sautoir.

Le jour de la Pentecôte, les chevaliers, en habits bourgeois,

parcouraient la ville avec tambours et trompettes et distribuaient

des cocardes écarlates que les hommes portaient à la boutonnière de

l’habit et les femmes sur le sein. Les mariniers du Rhône, qui les

suivaient, distribuaient des cocardes bleues attachées avec du chanvre.

Puis venaient tous les corps de métiers, chacun dans le rang que lui

assignait le cérémonial.

[Illustration: La Tarasque (d’après la légende de sainte Marthe).]

Le lendemain, cette procession était renouvelée à l’issue de la messe,

avec cette différence que les chevaliers étaient en costume. Vers

midi, un groupe d’hommes en uniforme allait chercher la Tarasque pour

la conduire hors la porte Jarnègues. Cet animal fabuleux, sorte de

dogue énorme, avait le corps formé par des cercles recouverts d’une

toile peinte; le dos était une forte carapace pourvue de pointes

et d’écailles; des pattes armées de griffes puissantes, une queue

recourbée animée d’un balancement funeste aux curieux, une tête qui

tient du taureau et du lion, une gueule béante qui laisse voir une

double rangée de dents, complètent le portrait du monstre. Porté

par douze figurants, tandis qu’à l’intérieur un autre produisait les

mouvements de la tête et de la queue, il donnait le signal de la course

au moyen de fusées attachées à ses naseaux et auxquelles un chevalier

mettait le feu. Alors il s’agitait en tous sens, comme animé de rage

et de fureur. Malheur à ceux qui se trouvaient à sa portée: heurtés,

culbutés, meurtris, ils n’avaient pas la consolation de se plaindre.

S’ils cherchaient à s’enfuir, il les poursuivait, et leur affolement

ne faisait qu’exciter les quolibets et la gaieté de la foule. La

course terminée, on portait la Tarasque à l’église de Sainte-Marthe,

où elle exécutait trois sauts en manière de salut devant la statue de

la sainte. Pendant l’intervalle des courses, les chevaliers et les

corporations procédaient à divers jeux en rapport avec leur rôle et

leur condition sociale.

Ainsi les _Portefaix_ désignaient un des leurs qui représentait saint

Christophe, patron de la corporation, pour porter sur ses épaules un

enfant richement vêtu, figurant le Christ. Six autres promenaient un

tonneau sur un brancard. Ils imitaient les ivrognes et se heurtaient

volontairement aux spectateurs. Cela s’appelait la _Bouto ambriago_.

Les prieurs présentaient à tout le monde une gourde remplie de vin, où

il était malséant de refuser de boire.

Les _Paysans_, pour imiter l’alignement que l’on trace en plantant la

vigne, tenaient un cordeau qui ne servait, il est vrai, qu’à faire

trébucher les badauds, au grand contentement de la foule.

Les _Bergers_ escortaient trois jeunes filles élégamment vêtues et

montées sur des ânesses. Un berger à l’air niais barbouillait d’huile

de genièvre (huile de cade) la figure des curieux qui s’avançaient trop

près d’elles.

Les _Jardiniers_ jetaient des graines d’épinard aux demoiselles.

Les _Meuniers_, armés de poignées de farine, s’en servaient pour

blanchir les visages indiscrets qui s’avançaient pour les examiner.

Les _Arbalétriers_ faisaient pleuvoir sur la foule des flèches sans

pointes.

Les _Agriculteurs_, montés sur des mules richement harnachées et

précédés par la musique, distribuaient du pain bénit.

Les _Mariniers_ pratiquaient le jeu de l’_Esturgeon_. Six chevaux

du halage du Rhône traînaient une grosse charrette sur laquelle

était un bateau que l’on remplissait d’eau à tous les puits que l’on

rencontrait. Une pompe placée à l’intérieur servait à asperger les

badauds qui s’enfuyaient, inondés, aux éclats d’un rire général.

Venaient ensuite les _Bourgeois_, sous le patronage de saint Sébastien,

précédés par des tambours et une fanfare, portant de petits bâtons

blancs surmontés d’un pain bénit. Enfin le clergé de la ville, le

Chapitre et le corps municipal fermaient le cortège qui entrait dans

l’église de Sainte-Marthe. Les prieurs de chaque corporation déposaient

les pains bénits aux pieds de la sainte et versaient des aumônes dans

le tronc des pauvres. A la sortie, une immense _Falandoulo_ se formait

et parcourait les rues de la ville. C’était le dernier épisode de la

fête de la Tarasque.

=La Fête-Dieu.=--Dans toute la Provence, les processions de la

Fête-Dieu se sont toujours distinguées par la pompe qu’on y déployait.

La décoration des rues pavoisées de drapeaux de toutes nuances, les

fenêtres et balcons ornés de riches draperies, les reposoirs improvisés

avec goût, les chaussées jonchées de pétales de fleurs, le peuple dans

ses plus beaux vêtements accourant en foule sur le passage, offraient

un spectacle pittoresque rehaussé par le défilé de la procession

elle-même. Alors se déroulaient en longues théories les pénitents de

toutes les confréries, coiffés de la cagoule, les corporations d’hommes

et de femmes ayant chacune son guidon ou sa bannière, les tambourins,

les trompettes et les musiques militaires escortant les prêtres revêtus

de riches chasubles, les lévites avec des palmes et des corbeilles de

fleurs, les jeunes filles, la tête couverte d’un voile de tulle et

couronnées de roses blanches, les autorités civiles et militaires en

grand costume. Enfin, sous un dais d’une grande richesse, l’évêque ou

le curé portait le Saint-Sacrement, resplendissant dans les nuages

d’encens qui s’échappaient des cassolettes agitées en un mouvement

régulier par les enfants de chœur, vêtus de pourpre et de surplis de

dentelles. Tels étaient, tels sont encore, dans quelques localités, la

composition et l’aspect d’une procession de la Fête-Dieu.

Dans certaines villes, telles qu’Aix et Marseille, on y adjoignait des

jeux, tombés maintenant en désuétude. Nous les décrirons néanmoins

sommairement.

Les officiers des jeux étaient choisis dans les trois corps qui

avaient accès au conseil municipal. La noblesse fournissait le _Prince

d’Amour_, le barreau, le _Roi de la Basoche_, et les corps de métiers,

l’_Abbé de la Jeunesse_. Le clergé s’abstenait.

Le _Prince d’Amour_ était le premier officier. En cette qualité,

il siégeait au conseil de ville après les consuls et avait voix

délibérative. Mais, comme cette charge occasionnait de grandes

dépenses, sur la demande de la noblesse le roi la supprima en 1668,

et ce fut un lieutenant du Prince d’Amour qui le remplaça. Il lui fut

accordé une indemnité de 1.000 livres et le droit de _Pelote_[7]. Il

avait droit aux trompettes, tambours, violons, et au porte-guidon. Son

costume était ainsi composé: justaucorps et culotte à la romaine, de

moire blanche et argent tout unie, manteau de glace d’argent, bas de

soie, souliers à rubans, chapeau à plumes, rubans de soie à la culotte,

cocarde au chapeau, nœud à l’épée, bouquet avec rubans; ce bouquet se

portait à la main, et le lieutenant s’en servait pour saluer les dames.

Le _Roi de la Basoche_ était élu le lundi de la Pentecôte par les

syndics des procureurs au parlement et par les notaires, sous la

présidence de deux commissaires du Parlement. Son costume était

semblable à celui du Prince d’Amour, mais il portait en plus le cordon

bleu et la plaque de l’Ordre du Saint-Esprit.

De tous les cortèges, celui de la Basoche était de beaucoup le plus

beau et le plus nombreux. Le premier bâtonnier ouvrait la marche, suivi

par une compagnie de mousquetaires portant l’écharpe en soie bleu de

ciel; le porte-enseigne avait aussi une compagnie de mousquetaires

avec écharpes roses. Le deuxième bâtonnier, le capitaine des gardes,

portaient une lance ornée de rubans. Le connétable, l’amiral, le grand

maître et le chevalier d’honneur étaient suivis de vingt-quatre gardes

en casaques de soie bleu de ciel doublées de blanc, avec des croix

en dentelle d’argent sur la poitrine et dans le dos, le mousquet sur

l’épaule et l’épée au côté. Le troisième bâtonnier était escorté par

une compagnie de mousquetaires avec écharpes bleues; puis venaient le

guidon du roi, la musique et les pages. Le Roi de la Basoche, entre

deux gardes du Parlement, suivi de ses invités, fermait la marche. Une

de ses prérogatives consistait, avant de se rendre à l’église, à faire

acte d’apparition au Palais, où il siégeait quelques instants à la

place du roi.

L’_Abbé de la Jeunesse_ était nommé sur une liste de candidats

présentés par les syndics des corporations. Cette nomination avait lieu

après celle du Prince d’Amour, et, comme celui-ci, l’abbé jouissait

du droit de pelote. Les six bâtonniers commandaient les compagnies de

fusiliers attachés à l’_Abbadie_ pour exécuter les feux ou décharges

appelées _Bravades_.

Le porte-guidon et le lieutenant avaient l’habit noir, le plumet et la

cocarde au chapeau, l’épée et le hausse-col. L’abbé était en pourpoint

et manteau noir de soie, avec rabat, etc. Il était accompagné des deux

autres abbés, et portait à la main un bouquet pour saluer les dames. Sa

suite était formée de nombreux parents et amis, gantés de peau blanche

et tenant un cierge dont il leur avait fait cadeau.

Les jeux des trois ordres avaient lieu simultanément et toujours aux

dates et heures convenues. Ils commençaient la veille de la Pentecôte

et se continuaient à toutes les fêtes qui suivaient.

_La Passade._--La veille de la Fête-Dieu, vers les trois heures

et demie du soir, les bâtonniers de l’Abbadie et de la Basoche

parcouraient la ville, accompagnés de fifres et de tambourins qui

jouaient des airs de la composition du roi René. Après s’être arrêtés

à des endroits convenus, ils simulaient des combats à la lance, comme

dans les tournois, et saluaient les dames après chaque pose d’armes.

Ce jeu, emprunté à la chevalerie, s’appelait en provençal _La Passade_.

Vers dix heures lui succédait _Le Jeu du guet_.

Le cortège, en tête duquel était placée la Renommée à cheval et

sonnant de la trompette, était ainsi composé. D’abord un groupe de

deux personnages grotesques, drapés dans un manteau rouge à rubans

jaunes, coiffés d’un casque empanaché, montés sur des ânes et

entourés de toutes sortes d’animaux, qu’on avait bien de la peine à

contenir au milieu des cris des enfants et des huées de la foule. Ces

deux caricatures représentaient ordinairement de hauts personnages

politiques dont le peuple et le roi avaient à se plaindre. A la suite,

un groupe mythologique: Momus et ses grelots, Mercure avec les ailes et

le caducée, la Nuit en robe de gaze noire parsemée d’étoiles d’argent

et tenant à la main des pavots. Mais ce groupe, on ne sait pourquoi,

était brusquement coupé en deux par un autre allégorique, composé

de _Rascassetos_: quatre individus ayant des poitrails de mulets et

trois d’entre eux des têtières, armés, l’un d’une brosse, l’autre d’un

peigne, le troisième d’une paire de ciseaux, entourent le quatrième

_Rascasseto_, affublé d’une énorme perruque, et font semblant de le

brosser, de le peigner, puis de le tondre. On avait l’intention de

figurer ainsi les lépreux de l’ancienne loi mosaïque, qui avait aussi

fourni la matière du jeu suivant.

_Le Jeu du Chat._--C’était encore une allégorie. Un Israélite portait

une perche surmontée du veau d’or; trois autres, dont l’un tenait un

chat à la main, se prosternaient devant l’idole. Arrivait Moïse, avec

les tables de la loi, le visage empreint d’une grande colère; le grand

prêtre Aaron, revêtu de ses habits pontificaux, cherchait à calmer

son courroux. Enfin celui qui portait le chat le jetait en l’air,

circonstance dont le jeu a tiré son nom. C’est cet animal qui, adoré

en Egypte, amena les Hébreux à l’idolâtrie du veau d’or. Ici, l’action

de le jeter en l’air signifiait que Moïse reçut la soumission des

Israélites, qui renoncèrent aux superstitions de l’Egypte.

Avec Pluton et Proserpine à cheval, précédant l’_Armetto_, la

mythologie reparaissait. Cette armetto se composait d’un premier groupe

de quatre petits diables vêtus de noir; une bandoulière de grelots, un

trident à la main et un masque surmonté de deux cornes complétaient

leur costume. Ils voulaient s’emparer d’une _Ame_, figurée par un

jeune enfant vêtu de blanc et à demi nu. L’enfant se cramponnait à une

croix qu’un ange lui présentait. Ne pouvant enlever l’_Armetto_[8],

les diables se vengeaient sur son protecteur qui recevait leurs coups

sur un coussin placé entre les ailes. Le second groupe se composait

de douze grands diables, dont le chef se distinguait par des cornes

plus longues et plus nombreuses. Ils entouraient Hérode, en casaque

cramoisie et jaune, avec couronne et sceptre, accompagné par un homme

habillé en femme représentant la diablesse. Dans le principe, elle se

tenait à côté de saint Jean-Baptiste et représentait Hérodiade.

Le tableau que nous allons esquisser est celui des divinités de la mer.

On voyait Neptune et Amphitrite, escortés par une foule de Dryades et

de Faunes, dansant au son des tambourins; le dieu des bergers à cheval,

poursuivant la nymphe Syrinx, qui, pour indiquer sa métamorphose,

portait un roseau; Bacchus, assis sur un tonneau, la coupe d’une main

et le thyrse de l’autre; Mars et Minerve, Apollon et Diane, Saturne

et Cybèle à cheval avec leurs attributs et suivis de deux troupes de

danseurs. Du char de l’Olympe, où trônaient Jupiter et Junon, Vénus et

Cupidon, qui président aux jeux, aux ris et aux plaisirs, souriaient à

la foule en envoyant des baisers. Le cortège finissait par les trois

Parques, pour rappeler que la mort termine tout.

A ces jeux, à ces cortèges, succédaient, le lendemain et pendant la

procession même de la Fête-Dieu, des groupes nouveaux ayant plutôt un

caractère d’allégorie religieuse.

La Provence: Usages, coutumes, idiomes depuis les origines; le Félibrige et son action sur la langue provençale, avec une grammaire provençale abrégée · 第 1 / 21 段