M. Bruno sourit.

--Ils consomment tout bonnement des légumes qui ne valent même pas ceux

qu’on nous sert et, en guise de vin, ils se désaltèrent avec une boisson

aigre et douceâtre qui dépose une moitié de lie par verre. Ils en ont la

valeur d’une hémine ou d’une pinte, mais ils peuvent l’allonger avec de

l’eau, s’ils ont soif.

--Et ils font combien de repas?

--Cela dépend.--Du 14 Septembre au Carême ils ne mangent qu’une fois par

jour, à 2 heures 1/2--et, durant le Carême, ce repas est reculé jusqu’à

4 heures. De Pâques au 14 Septembre où le jeûne Cistercien est moins

rigide, le dîner a lieu vers 11 heures 1/2 et l’on peut y ajouter le

mixte, c’est-à-dire une légère collation le soir.

--C’est effrayant! travailler et, pendant des mois, ne s’alimenter qu’à

deux heures de l’après-midi, alors qu’on est debout depuis deux heures

du matin et que l’on n’a pas dîné la veille!

--Aussi est-on, parfois, obligé d’élargir un peu la règle et lorsqu’un

moine tombe en faiblesse, on ne lui refuse pas un morceau de pain.

Il faudra bien, du reste, continua M. Bruno d’un ton pensif, que l’on

desserre davantage encore l’étreinte de ces observances, car cette

question de la table devient une véritable pierre d’achoppement pour le

recrutement des Trappes; des âmes qui se plairaient dans ces cloîtres

sont forcées de les fuir, parce que le corps qu’elles traînent après

elles ne peut s’accoutumer à ce régime[1].

[1] L’opinion de M. Bruno a été récemment adoptée par tous les abbés

de l’ordre. Dans un chapitre général des Trappes tenu, du 12 au 18

septembre 1894, en Hollande, à Tilburg, il a été décidé qu’en dehors

des temps de jeûne, les moines goûteraient le matin, dîneraient à

onze heures et souperaient le soir.

L’article CXVI des nouvelles constitutions, votées par cette

assemblée capitulaire et approuvées par le Saint Siège, est, en

effet, ainsi conçu:

«Diebus quibus non jejunatur a Sancto Pascha usque ad Idus

Septembris, Dominicis per totum annum et omnibus festis Sermonis aut

feriatis extra Quadragesimam, omnes monachi mane accipiant mixtum,

hora undecima prandeant et ad seram cœnent.»

--Et les Pères mènent la même existence que les convers?

--Absolument, ils donnent l’exemple; tous avalent la même pitance et

couchent dans le même dortoir, sur des lits pareils; c’est l’égalité

absolue. Seulement, les pères ont l’avantage de chanter l’office et

d’obtenir des communions plus fréquentes.

--Parmi les convers, il en est deux qui m’ont particulièrement

intéressé, l’un, tout jeune, un grand blond qui a une barbe allongée en

pointe, l’autre un très vieux, tout courbé.

--Le jeune est le frère Anaclet; c’est une véritable colonne de prières

que ce jeune homme et l’une des plus précieuses recrues dont le ciel ait

doté notre abbaye. Quant au vieux Siméon, il est un enfant des Trappes,

car il a été élevé dans un orphelinat de l’ordre. Celui-là est une âme

extraordinaire, un véritable saint, qui vit déjà fondu en Dieu. Nous en

causerons plus longuement, un autre jour, car il est temps que nous

descendions; l’heure de Sexte est proche.

Tenez, voici le chapelet que je me suis permis de vous offrir.

Laissez-moi y joindre une médaille de saint Benoît.--Et il remit à

Durtal un petit chapelet de bois et l’étrange rondelle, gravée de

lettres cabalistiques, qu’est l’amulette de saint Benoît.

--Vous connaissez le sens de ces signes?

--Oui, je l’ai lu autrefois dans une brochure de Dom Guéranger.

--Bon.--Et, à propos, quand communiez-vous?

--Demain.

--Demain, c’est impossible!

--Pourquoi est-ce impossible?

--Mais parce que, demain, l’on ne célébrera qu’une seule messe, celle de

cinq heures et que la règle empêche d’y communier isolément. Le P.

Benoît, qui en dit d’habitude une autre avant, est parti, ce matin, et

il ne reviendra que dans deux jours. Il y a donc erreur.

--Enfin le prieur m’a positivement déclaré que je communierais demain!

s’écria Durtal.--Tous les pères ne sont donc pas prêtres, ici?

--Non, en fait de prêtres, il y a l’abbé qui est malade, le prieur qui

offrira, demain, le sacrifice à cinq heures, le P. Benoît dont je vous

ai parlé, un autre que vous n’avez pas vu et qui voyage. Au reste, si

cela avait été possible, je me serais approché, moi aussi, de la Sainte

Table.

--Alors, s’ils ne sont pas tous consacrés, quelle différence existe-t-il

entre les pères qui n’ont pas obtenu le sacerdoce et les simples

convers?

--L’éducation.--Pour être père, il faut avoir fait ses études, savoir le

latin, n’être pas, en un mot, ce que sont les frères lais, des paysans

ou des ouvriers.--Dans tous les cas, je verrai le prieur et je vous

rendrai, pour la communion de demain, réponse après l’office. Mais c’est

ennuyeux; il aurait fallu que vous pussiez vous mêler ce matin à nous!

Durtal eut un geste de regret. Il s’en fut à la chapelle, ruminant sur

ce contre-temps, priant Dieu de ne pas retarder plus longtemps sa

rentrée en grâce.

Après Sexte, l’oblat vint le rejoindre.--C’est bien comme je pensais,

fit-il, mais vous serez néanmoins admis à la consomption du

sacrement.--Le père prieur s’est entendu avec le vicaire qui dîne auprès

de nous. Il dira, demain matin, avant son départ une messe et vous y

communierez.

--Oh! gémit Durtal.

Cette nouvelle lui crevait le cœur. Être venu à la Trappe pour recevoir

l’Eucharistie des mains d’un prêtre de passage, d’un prêtre jovial tel

qu’était celui-là!--Ah non, j’ai été confessé par un moine et je

voudrais être communié par un moine! se cria-t-il.--Il vaudrait mieux

attendre que le P. Benoît fût rentré--mais comment faire? Je ne puis

cependant exposer au prieur que ce soutanier inconnu me déplaît et qu’il

me serait vraiment pénible, après avoir tant fait, de finir par être

réconcilié, dans un cloître, ainsi!

Et il se plaignit à Dieu, lui dit que tout le bonheur qu’il pouvait

avoir, d’être décanté, d’être enfin clair, était maintenant gâté par ce

mécompte.

Il arriva au réfectoire, la tête basse.

Le vicaire était déjà là. Voyant la mine contrite de Durtal, il tenta

charitablement de l’égayer, mais les plaisanteries qu’il essaya

produisirent l’effet contraire. Pour être poli, Durtal souriait, mais

d’un air si gêné, que M. Bruno, qui l’observait, détourna la

conversation et accapara le prêtre.

Durtal avait hâte que le dîner prît fin. Il avait mangé son œuf et il

absorbait péniblement une purée de pommes de terre à l’huile chaude qui

ressemblait à s’y méprendre, comme aspect, à de la vaseline; mais la

nourriture, il s’en souciait peu maintenant!

Il se disait: c’est terrible d’emporter d’une première communion un

souvenir irritant, une impression pénible--et je me connais, ce sera

pour moi une hantise. Parbleu, je sais bien qu’au point de vue

théologique, il importe peu que j’aie affaire à un prêtre ou à un

trappiste; l’un et l’autre ne sont que des truchements entre Dieu et

moi, mais enfin, je sens très bien aussi que ce n’est pas du tout la

même chose. Pour une fois au moins, j’ai besoin d’une garantie, d’une

certitude de sainteté et comment l’avoir avec un ecclésiastique qui

colporte les plaisanteries d’un placier en vins?--Il s’arrêta, songeant

que l’abbé Gévresin l’avait précisément, par crainte de ces méfiances,

envoyé dans une Trappe.--Quelle déveine! se dit-il.

Il n’écoutait même point l’entretien qui se traînait, à côté de lui,

entre le vicaire et l’oblat.

Il se battait, tout seul, en mâchant, le nez dans son assiette.

--Je n’ai pas envie de communier demain, reprit-il; et il se révolta. Il

était lâche et il devenait imbécile à la fin. Est-ce que le Sauveur ne

se donnerait pas à lui, quand même?

Il sortit de table, agité par une angoisse sourde et il erra dans le

parc et dévala au hasard des allées.

Une autre idée s’implantait maintenant, l’idée d’une épreuve que lui

infligeait le Ciel. Je manque d’humilité, se répétait-il; eh bien, c’est

pour me punir que la joie d’être sanctifié par un moine m’est

refusée.--Le Christ m’a pardonné, c’est déjà beaucoup.--Pourquoi

m’accorderait-il davantage, en tenant compte de mes préférences, en

exauçant mes vœux?

Cette pensée l’apaisa pendant quelques minutes; et il se reprocha ses

révoltes, s’accusa d’être injuste envers un prêtre qui pouvait être,

après tout, un saint.

Ah! Laissons cela, se dit-il; acceptons le fait accompli, tâchons pour

une fois d’être un peu humble; en attendant j’ai mon chapelet à réciter;

il s’assit sur l’herbe et commença.

Il n’en était pas au deuxième grain, qu’il était à nouveau poursuivi par

son mécompte. Il recommença son Pater et son Ave, continua, ne songeant

même plus au sens de ses prières, ruminant:--Quelle malchance, il faut

que justement un moine, qui célèbre la messe tous les jours, s’absente

pour que, demain, je subisse une déception pareille!

Il se tut, eut une minute d’accalmie et soudain un nouvel élément de

trouble fondit sur lui.

Il regardait son chapelet dont il avait égrené dix grains.

Mais, voyons, le prieur m’a commandé d’en débiter une dizaine, tous les

jours, une dizaine de grains ou une dizaine de chapelets?

De grains, se répondit-il--et presque aussitôt il se répliqua: de

chapelets.

Il demeura perplexe.

--Mais c’est idiot, il n’a pu m’ordonner de défiler dix chapelets par

jour; cela ferait quelque chose comme cinq cents oraisons, à la suite;

personne ne pourrait, sans dérailler, parfaire une semblable tâche; il

n’y a donc pas à hésiter, il s’agit de dix grains, c’est clair!

--Eh non! car enfin si le confesseur vous impose une pénitence, on doit

admettre qu’il la proportionne à la grandeur des fautes qu’elle répare.

Puis, j’avais une répugnance pour ces gouttes de dévotion mises en

globules, il est donc naturel qu’il m’ingurgite le rosaire, à haute

dose!

Pourtant... pourtant... cela ne se peut! je n’aurais même pas à Paris le

temps matériel de l’ânonner; c’est absurde!

Et l’idée qu’il se trompait revint, lancinante, à la charge.

Il n’y a pas à barguigner, cependant; dans le langage ecclésiastique,

une dizaine désigne dix grains; sans doute... mais je me rappelle fort

bien qu’après avoir prononcé le mot chapelet, le père s’est exprimé

ainsi: vous direz une dizaine, ce qui signifie une dizaine de chapelets,

car autrement il eût spécifié une dizaine... d’un chapelet.

Et il se riposta aussitôt:--le père n’avait pas à mettre les points sur

les i, puisqu’il employait un terme convenu, connu de tous. Cet ergotage

sur la valeur d’un mot est ridicule!

Il essaya de chasser cette tourmente en faisant vainement appel à sa

raison; et subitement, il se sortit un argument qui acheva de le

détraquer.

Il s’inventa que c’était par lâcheté, par paresse, par désir de

contradiction, par besoin de révolte, qu’il ne voulait pas dévider ses

dix bobines. Entre les deux interprétations, j’ai choisi celle qui me

dispensait de tout effort, de toute peine, c’est vraiment trop

facile!--Cela seul prouve que je me leurre lorsque j’essaie de me

persuader que le prieur ne m’a pas prescrit d’égrapper plus de dix

grains!

Puis un Pater, dix Ave et un Gloria, mais alors ce n’est rien; ce n’est

pas sérieux comme pénitence!

Et il dut se répondre: c’est pourtant beaucoup pour toi, puisque tu ne

peux parvenir à les proférer, sans t’évaguer!

Il pivotait sur lui-même, sans avancer d’un pas.

--Je n’ai jamais éprouvé une pareille hésitation, se dit-il, en tâchant

de se reprendre; je ne suis pas fou et pourtant je me bats contre mon

bon sens, car il n’y a pas à en douter, je le sais, je dois égoutter une

dizaine d’Ave et pas un de plus!

Il demeura interloqué, presque effrayé de cet état qui était nouveau

pour lui.

Et, pour se débarrasser, pour se faire taire, il s’imagina une nouvelle

réflexion qui conciliait vaguement les deux parties, qui parait au plus

pressé, qui présentait au moins une solution provisoire.

Dans tous les cas, reprit-il je ne puis communier demain si je n’ai pas

accompli aujourd’hui ma pénitence; dans le doute, le plus sage est de

s’atteler aux dix chapelets; plus tard nous verrons; je pourrais, au

besoin, consulter le prieur. Il est vrai qu’il va me croire imbécile, si

je lui parle de ces chapelets! je ne puis cependant lui demander cela!

--Mais alors, tu vois bien, tu l’avoues toi-même, il ne saurait être

question que de dix grains!

Il s’exaspéra, se rua, pour obtenir son propre silence, sur le rosaire.

Il avait beau fermer les yeux, tenter de se ramasser, de se grouper, il

lui fut impossible, au bout de deux dizaines, de suivre ses oraisons; il

bafouillait, oubliait les bols du Pater, s’égarait dans les granules des

Ave, piétinait sur place.

Il s’avisa, pour se réprimer, de se transporter en imagination, à chaque

dose, dans une des chapelles de la vierge qu’il aimait à fréquenter à

Paris, à Notre Dame des Victoires, à Saint-Sulpice, à Saint-Séverin;

mais ces vierges n’étant pas assez nombreuses pour qu’il pût leur dédier

chaque dizain, il évoqua les Madones des tableaux des Primitifs et,

recueilli devant leur image, il tourna le treuil de ses exorations, ne

comprenant pas ce qu’il marmottait, mais priant la Mère du Sauveur

d’accepter ses patenôtres, comme elle recevrait la fumée perdue d’un

encensoir, oublié devant l’autel.

Je ne puis me forcer davantage, se dit-il; il sortit de ce labeur,

harassé, moulu, voulut souffler; il lui restait encore trois chapelets à

épuiser.

Et aussitôt qu’il se fut arrêté, la question de l’Eucharistie, qui

s’était tue, reprit:

--Mieux valait ne pas communier que de communier mal; et il était

impossible qu’après de tels débats, qu’avec de pareilles préventions, il

pût aborder proprement la Sainte Table.

Oui, mais alors comment faire?--au fond, n’était-ce pas déjà monstrueux

que de discuter les ordres du moine, que de vouloir opérer à sa guise,

que de réclamer ses aises!--Je vais, si cela continue, si bien pécher

aujourd’hui que je serai obligé de me reconfesser, se dit-il.

Pour rompre cette obsession, il s’élança encore sur son rouet, mais

alors, il s’assotit complètement; l’artifice dont il s’était servi pour

se tenir au moins devant la Vierge était usé. Quand il voulut

s’abstraire, puis se susciter un souvenir de Memling, il ne put y

parvenir et ses oraisons purement labiales, en l’excédant, le

désolèrent.

J’ai l’âme exténuée, pensa-t-il, j’agirai sagement en la laissant

reposer, en demeurant tranquille.

Il erra autour de l’étang, ne sachant plus que devenir. Si j’allais dans

ma cellule?--Il s’y rendit, essaya de s’absorber dans le Petit Office de

la Vierge et il ne saisit pas un seul mot des phrases qu’il lisait. Il

redescendit et recommença à rôder dans le parc.

--Il y a de quoi devenir fou! se cria-t-il--et, mélancoliquement, il se

répéta: je devrais être heureux, prier en paix, me préparer à l’acte de

demain et jamais je n’ai été si inquiet, si bouleversé, si loin de Dieu!

--Il faut pourtant que j’achève cette pénitence! Le désespoir l’abattit,

il fut sur le point de tout lâcher; il se mata encore, s’astreignit à

épeler ses grains.

Il finit par les expédier; il était à bout de forces.

Et aussitôt il trouva un nouveau moyen de se torturer.

Il se reprocha d’avoir geint ces prières, négligemment, sans même avoir

sérieusement tenté d’agréger ses sens.

Et il fut sur le point de recommencer tout le chapelet; mais devant

l’évidente folie de cette suggestion, il se cabra, se refusa de

s’écouter, puis il se harcela encore.

--Il n’en est pas moins vrai que tu n’as pas exactement rempli la tâche

assignée par le confesseur, puisque ta conscience te reproche ton manque

de recueillement, tes diversions.

Mais je suis crevé! se cria-t-il, je ne puis, dans cet état, réitérer

ces exercices!--et, cette fois encore, il aboutit, pour se départager, à

s’inventer un nouveau joint.

Il pourrait compenser par une dizaine, réfléchie, prononcée avec soin,

toutes les boules du rosaire qu’il avait marmonnées, sans les

comprendre.

Et il essaya de remettre la manivelle en marche, mais dès qu’il eut

extrait le Pater, il divagua; il s’entêta quand même à vouloir moudre

les Ave, mais alors son esprit se dispersa, s’enfuit de toutes parts.

Il s’arrêta, songeant: à quoi bon? du reste, une dizaine, même bien

dite, équivaudrait-elle à cinq cents oraisons ratées? et puis, pourquoi

une dizaine et pas deux, pas trois; c’est absurde!

La colère le gagnait; à la fin du compte, conclut-il, ces récidives sont

ineptes; le Christ a positivement déclaré qu’il ne fallait pas user de

vaines redites dans les prières. Alors quel est le but de ce moulinet

d’Ave?

--Si je m’appesantis sur cet ordre d’idées, si j’ergote sur les

injonctions du moine, je suis perdu, se dit-il, tout à coup; et d’un

effort de volonté il étouffa les révoltes qui grondaient en lui.

Il se réfugia dans sa cellule; les heures s’allongeaient interminables;

il les tuait à se ressasser toujours les mêmes objections, toujours les

mêmes réponses. Cela devenait un rabâchage dont il avait, lui-même,

honte.

Ce qui est certain, c’est que je suis victime d’une aberration,

reprit-il; je ne parle pas de l’Eucharistie; là, mes pensées peuvent

n’être point justes, mais elles ne sont pas démentielles au moins,

tandis que pour cette question des patenôtres!

Il s’ahurit si bien, à se sentir martelé tel qu’une enclume, entre ces

deux hantises, qu’il finit par s’assoupir sur une chaise.

Il atteignit ainsi l’heure des Vêpres et le souper. Après ce repas, il

retourna dans le parc.

Et alors les litiges en léthargie se ranimèrent et tout revint. Ce fut

une mêlée furieuse dans tout son être. Il restait là, immobile,

s’écoutait, atterré, quand un pas rapide s’approcha et M. Bruno lui dit:

--Prenez garde, vous êtes sous le coup d’une attaque démoniaque!

Et comme Durtal, stupéfait, ne répondait pas.

--Oui, fit-il; le bon Dieu m’accorde parfois des intuitions, et je suis

certain, à l’heure qu’il est, que le diable vous travaille les côtes.

Voyons, qu’avez-vous?

--J’ai... que je n’y comprends rien moi-même; et Durtal narra

l’étonnante bataille qu’il se livrait depuis le matin, à propos du

chapelet.

--Mais c’est fou, s’écria l’oblat; c’est dix grains que le prieur vous a

commandé de dire; dix chapelets sont impossibles à réciter!

--Je le sais... et cependant je doute encore.

--C’est toujours la même tactique, fit M. Bruno; arriver à vous dégoûter

de la chose qu’on doit pratiquer; oui, le diable a voulu vous rendre le

chapelet odieux, en vous accablant. Puis qu’y a-t-il encore? vous n’avez

pas envie de communier demain?

--C’est vrai, répondit Durtal.

--Je m’en doutais, lorsque je vous observai pendant le repas. Ah! dame,

après les conversions, le Malin s’agite; et ce n’est rien, il m’en a

fait voir à moi de plus dures que cela, je vous prie de le croire.

Il glissa son bras sous celui de Durtal, le ramena à l’auditoire, le

pria d’attendre et disparut.

Quelques minutes après, le prieur entrait.

--Eh bien! dit-il, M. Bruno me raconte que vous souffrez. Qu’y a-t-il,

au juste?

--C’est si bête que j’ai honte de m’expliquer.

--Vous n’étonnerez jamais un moine, fit le prieur, en souriant.

--Eh bien, je sais pertinemment, je suis sûr que vous m’avez donné dix

grains de chapelet à débiter, pendant un mois, chaque jour, et, depuis

ce matin, je me dispute, contre toute évidence, contre tout bon sens

pour me convaincre que c’est de dix chapelets quotidiens que se compose

ma pénitence.

--Prêtez-moi votre chapelet, dit le moine, et regardez ces dix grains;

eh bien! c’est tout ce que je vous avais prescrit et c’est tout ce que

vous aurez à réciter. Alors, vous avez égrené dix chapelets entiers,

aujourd’hui?

Durtal fit signe que oui.

--Et, naturellement, vous vous êtes embrouillé, vous vous êtes

impatienté et vous avez fini par battre la campagne.

Et voyant que Durtal souriait piteusement.

--Eh bien! entendez-moi, déclara le père, d’un ton énergique, je vous

défends absolument, à l’avenir, de jamais recommencer une prière; elle

est mal dite, tant pis, passez, ne la répétez pas.

Je ne vous demande même point si l’idée de repousser la communion vous

est venue, car cela va de soi; c’est là où l’ennemi porte tous ses

efforts. N’écoutez donc pas la voix diabolique qui vous la déconseille;

vous communierez demain, quoi qu’il arrive. Vous ne devez avoir aucun

scrupule, car c’est moi qui vous enjoins de recevoir le Sacrement;

d’ailleurs je prends tout sur moi.

Autre question maintenant, comment sont les nuits?

Durtal lui relata l’abominable nuit de son arrivée à la Trappe et cette

sensation d’être épié qui l’avait réveillé, la veille.

--Ce sont des manifestations que nous connaissons de longue date, elles

sont sans danger imminent; ne vous en inquiétez donc point. Toutefois,

si elles persistaient, vous voudriez bien m’en aviser, car nous ne

négligerions pas alors d’y mettre ordre.

Et le trappiste sortit tranquillement, tandis que Durtal restait

songeur.

Que les phénomènes du Succubat soient sataniques, je n’en ai jamais

douté, pensa-t-il, mais ce que j’ignorais, ce sont ces attaques de

l’âme, cette charge à fond de train contre la raison qui demeure intacte

et qui est vaincue néanmoins; ça c’est fort; il sied seulement que cette

leçon me serve et que je ne sois plus ainsi désarçonné à la première

alerte!

Il remonta dans sa cellule; une grande paix était descendue en lui. A la

voix du moine tout s’était tu; il n’éprouvait plus que la surprise

d’avoir déraillé pendant des heures; il comprenait maintenant qu’il

avait été assailli à l’improviste et que ce n’était pas avec lui-même

qu’il avait lutté.

Il pria, se coucha. Et, soudain, par une nouvelle tactique qu’il ne

devina point, l’assaut reprit.

Sans doute, se dit-il, je communierai, demain, mais... mais... suis-je

bien préparé à un pareil acte? j’aurais dû me recueillir, dans la

journée, j’aurais dû remercier le Seigneur de m’avoir absous, et j’ai

perdu mon temps à des sottises!

Pourquoi n’ai-je pas avoué cela tout à l’heure au P. Maximin? comment

n’y ai-je pas songé?--Puis j’aurais dû me reconfesser.--Et ce prêtre qui

doit me communier, ce prêtre!

L’horreur qu’il ressentit pour cet homme s’accrut subitement, devint si

véhémente qu’il finit par s’étonner. Ah çà mais, voilà que je suis

encore roulé par l’ennemi, se dit-il et il s’affirma:

--Tout cela ne m’empêchera pas de consommer, demain, les célestes

Apparences, car j’y suis bien décidé; seulement, n’est-ce pas affreux de

se laisser ainsi épreindre et harceler sans répit par l’Esprit de

Malice, de n’avoir aucun indice du ciel qui n’intervient pas, de ne rien

savoir?

Ah! Seigneur, si j’étais seulement certain que cette communion vous

plaise!--donnez-moi un signe, montrez-moi que je puis sans remords

m’allier à Vous; faites que, par impossible, demain, ce ne soit pas ce

prêtre, mais bien un moine...

Et il s’arrêta, confondu lui-même de son audace, se demandant comment il

osait solliciter, en le précisant, un signe.

C’est imbécile! se cria-t-il; d’abord, on n’a pas le droit de réclamer

de Dieu de semblables faveurs; puis comme il n’exaucera pas ce vœu, j’y

aurai gagné quoi? d’aggraver encore mes angoisses, car j’augurerai quand

même de ce refus que ma communion ne vaut rien!

Et il supplia le Seigneur d’oublier son souhait, s’excusa de l’avoir

formulé, voulut se convaincre lui-même qu’il devait n’en tenir aucun

compte, et, abêti par les transes de cette journée, il finit, en priant,

par s’endormir.

En route · 第 26 / 32 题