--Ils consomment tout bonnement des légumes qui ne valent même pas ceux
qu’on nous sert et, en guise de vin, ils se désaltèrent avec une boisson
aigre et douceâtre qui dépose une moitié de lie par verre. Ils en ont la
valeur d’une hémine ou d’une pinte, mais ils peuvent l’allonger avec de
l’eau, s’ils ont soif.
--Et ils font combien de repas?
--Cela dépend.--Du 14 Septembre au Carême ils ne mangent qu’une fois par
jour, à 2 heures 1/2--et, durant le Carême, ce repas est reculé jusqu’à
4 heures. De Pâques au 14 Septembre où le jeûne Cistercien est moins
rigide, le dîner a lieu vers 11 heures 1/2 et l’on peut y ajouter le
mixte, c’est-à-dire une légère collation le soir.
--C’est effrayant! travailler et, pendant des mois, ne s’alimenter qu’à
deux heures de l’après-midi, alors qu’on est debout depuis deux heures
du matin et que l’on n’a pas dîné la veille!
--Aussi est-on, parfois, obligé d’élargir un peu la règle et lorsqu’un
moine tombe en faiblesse, on ne lui refuse pas un morceau de pain.
Il faudra bien, du reste, continua M. Bruno d’un ton pensif, que l’on
desserre davantage encore l’étreinte de ces observances, car cette
question de la table devient une véritable pierre d’achoppement pour le
recrutement des Trappes; des âmes qui se plairaient dans ces cloîtres
sont forcées de les fuir, parce que le corps qu’elles traînent après
elles ne peut s’accoutumer à ce régime[1].
[1] L’opinion de M. Bruno a été récemment adoptée par tous les abbés
de l’ordre. Dans un chapitre général des Trappes tenu, du 12 au 18
septembre 1894, en Hollande, à Tilburg, il a été décidé qu’en dehors
des temps de jeûne, les moines goûteraient le matin, dîneraient à
onze heures et souperaient le soir.
L’article CXVI des nouvelles constitutions, votées par cette
assemblée capitulaire et approuvées par le Saint Siège, est, en
effet, ainsi conçu:
«Diebus quibus non jejunatur a Sancto Pascha usque ad Idus
Septembris, Dominicis per totum annum et omnibus festis Sermonis aut
feriatis extra Quadragesimam, omnes monachi mane accipiant mixtum,
hora undecima prandeant et ad seram cœnent.»
--Et les Pères mènent la même existence que les convers?
--Absolument, ils donnent l’exemple; tous avalent la même pitance et
couchent dans le même dortoir, sur des lits pareils; c’est l’égalité
absolue. Seulement, les pères ont l’avantage de chanter l’office et
d’obtenir des communions plus fréquentes.
--Parmi les convers, il en est deux qui m’ont particulièrement
intéressé, l’un, tout jeune, un grand blond qui a une barbe allongée en
pointe, l’autre un très vieux, tout courbé.
--Le jeune est le frère Anaclet; c’est une véritable colonne de prières
que ce jeune homme et l’une des plus précieuses recrues dont le ciel ait
doté notre abbaye. Quant au vieux Siméon, il est un enfant des Trappes,
car il a été élevé dans un orphelinat de l’ordre. Celui-là est une âme
extraordinaire, un véritable saint, qui vit déjà fondu en Dieu. Nous en
causerons plus longuement, un autre jour, car il est temps que nous
descendions; l’heure de Sexte est proche.
Tenez, voici le chapelet que je me suis permis de vous offrir.
Laissez-moi y joindre une médaille de saint Benoît.--Et il remit à
Durtal un petit chapelet de bois et l’étrange rondelle, gravée de
lettres cabalistiques, qu’est l’amulette de saint Benoît.
--Vous connaissez le sens de ces signes?
--Oui, je l’ai lu autrefois dans une brochure de Dom Guéranger.
--Bon.--Et, à propos, quand communiez-vous?
--Demain.
--Demain, c’est impossible!
--Pourquoi est-ce impossible?
--Mais parce que, demain, l’on ne célébrera qu’une seule messe, celle de
cinq heures et que la règle empêche d’y communier isolément. Le P.
Benoît, qui en dit d’habitude une autre avant, est parti, ce matin, et
il ne reviendra que dans deux jours. Il y a donc erreur.
--Enfin le prieur m’a positivement déclaré que je communierais demain!
s’écria Durtal.--Tous les pères ne sont donc pas prêtres, ici?
--Non, en fait de prêtres, il y a l’abbé qui est malade, le prieur qui
offrira, demain, le sacrifice à cinq heures, le P. Benoît dont je vous
ai parlé, un autre que vous n’avez pas vu et qui voyage. Au reste, si
cela avait été possible, je me serais approché, moi aussi, de la Sainte
Table.
--Alors, s’ils ne sont pas tous consacrés, quelle différence existe-t-il
entre les pères qui n’ont pas obtenu le sacerdoce et les simples
convers?
--L’éducation.--Pour être père, il faut avoir fait ses études, savoir le
latin, n’être pas, en un mot, ce que sont les frères lais, des paysans
ou des ouvriers.--Dans tous les cas, je verrai le prieur et je vous
rendrai, pour la communion de demain, réponse après l’office. Mais c’est
ennuyeux; il aurait fallu que vous pussiez vous mêler ce matin à nous!
Durtal eut un geste de regret. Il s’en fut à la chapelle, ruminant sur
ce contre-temps, priant Dieu de ne pas retarder plus longtemps sa
rentrée en grâce.
Après Sexte, l’oblat vint le rejoindre.--C’est bien comme je pensais,
fit-il, mais vous serez néanmoins admis à la consomption du
sacrement.--Le père prieur s’est entendu avec le vicaire qui dîne auprès
de nous. Il dira, demain matin, avant son départ une messe et vous y
communierez.
--Oh! gémit Durtal.
Cette nouvelle lui crevait le cœur. Être venu à la Trappe pour recevoir
l’Eucharistie des mains d’un prêtre de passage, d’un prêtre jovial tel
qu’était celui-là!--Ah non, j’ai été confessé par un moine et je
voudrais être communié par un moine! se cria-t-il.--Il vaudrait mieux
attendre que le P. Benoît fût rentré--mais comment faire? Je ne puis
cependant exposer au prieur que ce soutanier inconnu me déplaît et qu’il
me serait vraiment pénible, après avoir tant fait, de finir par être
réconcilié, dans un cloître, ainsi!
Et il se plaignit à Dieu, lui dit que tout le bonheur qu’il pouvait
avoir, d’être décanté, d’être enfin clair, était maintenant gâté par ce
mécompte.
Il arriva au réfectoire, la tête basse.
Le vicaire était déjà là. Voyant la mine contrite de Durtal, il tenta
charitablement de l’égayer, mais les plaisanteries qu’il essaya
produisirent l’effet contraire. Pour être poli, Durtal souriait, mais
d’un air si gêné, que M. Bruno, qui l’observait, détourna la
conversation et accapara le prêtre.
Durtal avait hâte que le dîner prît fin. Il avait mangé son œuf et il
absorbait péniblement une purée de pommes de terre à l’huile chaude qui
ressemblait à s’y méprendre, comme aspect, à de la vaseline; mais la
nourriture, il s’en souciait peu maintenant!
Il se disait: c’est terrible d’emporter d’une première communion un
souvenir irritant, une impression pénible--et je me connais, ce sera
pour moi une hantise. Parbleu, je sais bien qu’au point de vue
théologique, il importe peu que j’aie affaire à un prêtre ou à un
trappiste; l’un et l’autre ne sont que des truchements entre Dieu et
moi, mais enfin, je sens très bien aussi que ce n’est pas du tout la
même chose. Pour une fois au moins, j’ai besoin d’une garantie, d’une
certitude de sainteté et comment l’avoir avec un ecclésiastique qui
colporte les plaisanteries d’un placier en vins?--Il s’arrêta, songeant
que l’abbé Gévresin l’avait précisément, par crainte de ces méfiances,
envoyé dans une Trappe.--Quelle déveine! se dit-il.
Il n’écoutait même point l’entretien qui se traînait, à côté de lui,
entre le vicaire et l’oblat.
Il se battait, tout seul, en mâchant, le nez dans son assiette.
--Je n’ai pas envie de communier demain, reprit-il; et il se révolta. Il
était lâche et il devenait imbécile à la fin. Est-ce que le Sauveur ne
se donnerait pas à lui, quand même?
Il sortit de table, agité par une angoisse sourde et il erra dans le
parc et dévala au hasard des allées.
Une autre idée s’implantait maintenant, l’idée d’une épreuve que lui
infligeait le Ciel. Je manque d’humilité, se répétait-il; eh bien, c’est
pour me punir que la joie d’être sanctifié par un moine m’est
refusée.--Le Christ m’a pardonné, c’est déjà beaucoup.--Pourquoi
m’accorderait-il davantage, en tenant compte de mes préférences, en
exauçant mes vœux?
Cette pensée l’apaisa pendant quelques minutes; et il se reprocha ses
révoltes, s’accusa d’être injuste envers un prêtre qui pouvait être,
après tout, un saint.
Ah! Laissons cela, se dit-il; acceptons le fait accompli, tâchons pour
une fois d’être un peu humble; en attendant j’ai mon chapelet à réciter;
il s’assit sur l’herbe et commença.
Il n’en était pas au deuxième grain, qu’il était à nouveau poursuivi par
son mécompte. Il recommença son Pater et son Ave, continua, ne songeant
même plus au sens de ses prières, ruminant:--Quelle malchance, il faut
que justement un moine, qui célèbre la messe tous les jours, s’absente
pour que, demain, je subisse une déception pareille!
Il se tut, eut une minute d’accalmie et soudain un nouvel élément de
trouble fondit sur lui.
Il regardait son chapelet dont il avait égrené dix grains.
Mais, voyons, le prieur m’a commandé d’en débiter une dizaine, tous les
jours, une dizaine de grains ou une dizaine de chapelets?
De grains, se répondit-il--et presque aussitôt il se répliqua: de
chapelets.
Il demeura perplexe.
--Mais c’est idiot, il n’a pu m’ordonner de défiler dix chapelets par
jour; cela ferait quelque chose comme cinq cents oraisons, à la suite;
personne ne pourrait, sans dérailler, parfaire une semblable tâche; il
n’y a donc pas à hésiter, il s’agit de dix grains, c’est clair!
--Eh non! car enfin si le confesseur vous impose une pénitence, on doit
admettre qu’il la proportionne à la grandeur des fautes qu’elle répare.
Puis, j’avais une répugnance pour ces gouttes de dévotion mises en
globules, il est donc naturel qu’il m’ingurgite le rosaire, à haute
dose!
Pourtant... pourtant... cela ne se peut! je n’aurais même pas à Paris le
temps matériel de l’ânonner; c’est absurde!
Et l’idée qu’il se trompait revint, lancinante, à la charge.
Il n’y a pas à barguigner, cependant; dans le langage ecclésiastique,
une dizaine désigne dix grains; sans doute... mais je me rappelle fort
bien qu’après avoir prononcé le mot chapelet, le père s’est exprimé
ainsi: vous direz une dizaine, ce qui signifie une dizaine de chapelets,
car autrement il eût spécifié une dizaine... d’un chapelet.
Et il se riposta aussitôt:--le père n’avait pas à mettre les points sur
les i, puisqu’il employait un terme convenu, connu de tous. Cet ergotage
sur la valeur d’un mot est ridicule!
Il essaya de chasser cette tourmente en faisant vainement appel à sa
raison; et subitement, il se sortit un argument qui acheva de le
détraquer.
Il s’inventa que c’était par lâcheté, par paresse, par désir de
contradiction, par besoin de révolte, qu’il ne voulait pas dévider ses
dix bobines. Entre les deux interprétations, j’ai choisi celle qui me
dispensait de tout effort, de toute peine, c’est vraiment trop
facile!--Cela seul prouve que je me leurre lorsque j’essaie de me
persuader que le prieur ne m’a pas prescrit d’égrapper plus de dix
grains!
Puis un Pater, dix Ave et un Gloria, mais alors ce n’est rien; ce n’est
pas sérieux comme pénitence!
Et il dut se répondre: c’est pourtant beaucoup pour toi, puisque tu ne
peux parvenir à les proférer, sans t’évaguer!
Il pivotait sur lui-même, sans avancer d’un pas.
--Je n’ai jamais éprouvé une pareille hésitation, se dit-il, en tâchant
de se reprendre; je ne suis pas fou et pourtant je me bats contre mon
bon sens, car il n’y a pas à en douter, je le sais, je dois égoutter une
dizaine d’Ave et pas un de plus!
Il demeura interloqué, presque effrayé de cet état qui était nouveau
pour lui.
Et, pour se débarrasser, pour se faire taire, il s’imagina une nouvelle
réflexion qui conciliait vaguement les deux parties, qui parait au plus
pressé, qui présentait au moins une solution provisoire.
Dans tous les cas, reprit-il je ne puis communier demain si je n’ai pas
accompli aujourd’hui ma pénitence; dans le doute, le plus sage est de
s’atteler aux dix chapelets; plus tard nous verrons; je pourrais, au
besoin, consulter le prieur. Il est vrai qu’il va me croire imbécile, si
je lui parle de ces chapelets! je ne puis cependant lui demander cela!
--Mais alors, tu vois bien, tu l’avoues toi-même, il ne saurait être
question que de dix grains!
Il s’exaspéra, se rua, pour obtenir son propre silence, sur le rosaire.
Il avait beau fermer les yeux, tenter de se ramasser, de se grouper, il
lui fut impossible, au bout de deux dizaines, de suivre ses oraisons; il
bafouillait, oubliait les bols du Pater, s’égarait dans les granules des
Ave, piétinait sur place.
Il s’avisa, pour se réprimer, de se transporter en imagination, à chaque
dose, dans une des chapelles de la vierge qu’il aimait à fréquenter à
Paris, à Notre Dame des Victoires, à Saint-Sulpice, à Saint-Séverin;
mais ces vierges n’étant pas assez nombreuses pour qu’il pût leur dédier
chaque dizain, il évoqua les Madones des tableaux des Primitifs et,
recueilli devant leur image, il tourna le treuil de ses exorations, ne
comprenant pas ce qu’il marmottait, mais priant la Mère du Sauveur
d’accepter ses patenôtres, comme elle recevrait la fumée perdue d’un
encensoir, oublié devant l’autel.
Je ne puis me forcer davantage, se dit-il; il sortit de ce labeur,
harassé, moulu, voulut souffler; il lui restait encore trois chapelets à
épuiser.
Et aussitôt qu’il se fut arrêté, la question de l’Eucharistie, qui
s’était tue, reprit:
--Mieux valait ne pas communier que de communier mal; et il était
impossible qu’après de tels débats, qu’avec de pareilles préventions, il
pût aborder proprement la Sainte Table.
Oui, mais alors comment faire?--au fond, n’était-ce pas déjà monstrueux
que de discuter les ordres du moine, que de vouloir opérer à sa guise,
que de réclamer ses aises!--Je vais, si cela continue, si bien pécher
aujourd’hui que je serai obligé de me reconfesser, se dit-il.
Pour rompre cette obsession, il s’élança encore sur son rouet, mais
alors, il s’assotit complètement; l’artifice dont il s’était servi pour
se tenir au moins devant la Vierge était usé. Quand il voulut
s’abstraire, puis se susciter un souvenir de Memling, il ne put y
parvenir et ses oraisons purement labiales, en l’excédant, le
désolèrent.
J’ai l’âme exténuée, pensa-t-il, j’agirai sagement en la laissant
reposer, en demeurant tranquille.
Il erra autour de l’étang, ne sachant plus que devenir. Si j’allais dans
ma cellule?--Il s’y rendit, essaya de s’absorber dans le Petit Office de
la Vierge et il ne saisit pas un seul mot des phrases qu’il lisait. Il
redescendit et recommença à rôder dans le parc.
--Il y a de quoi devenir fou! se cria-t-il--et, mélancoliquement, il se
répéta: je devrais être heureux, prier en paix, me préparer à l’acte de
demain et jamais je n’ai été si inquiet, si bouleversé, si loin de Dieu!
--Il faut pourtant que j’achève cette pénitence! Le désespoir l’abattit,
il fut sur le point de tout lâcher; il se mata encore, s’astreignit à
épeler ses grains.
Il finit par les expédier; il était à bout de forces.
Et aussitôt il trouva un nouveau moyen de se torturer.
Il se reprocha d’avoir geint ces prières, négligemment, sans même avoir
sérieusement tenté d’agréger ses sens.
Et il fut sur le point de recommencer tout le chapelet; mais devant
l’évidente folie de cette suggestion, il se cabra, se refusa de
s’écouter, puis il se harcela encore.
--Il n’en est pas moins vrai que tu n’as pas exactement rempli la tâche
assignée par le confesseur, puisque ta conscience te reproche ton manque
de recueillement, tes diversions.
Mais je suis crevé! se cria-t-il, je ne puis, dans cet état, réitérer
ces exercices!--et, cette fois encore, il aboutit, pour se départager, à
s’inventer un nouveau joint.
Il pourrait compenser par une dizaine, réfléchie, prononcée avec soin,
toutes les boules du rosaire qu’il avait marmonnées, sans les
comprendre.
Et il essaya de remettre la manivelle en marche, mais dès qu’il eut
extrait le Pater, il divagua; il s’entêta quand même à vouloir moudre
les Ave, mais alors son esprit se dispersa, s’enfuit de toutes parts.
Il s’arrêta, songeant: à quoi bon? du reste, une dizaine, même bien
dite, équivaudrait-elle à cinq cents oraisons ratées? et puis, pourquoi
une dizaine et pas deux, pas trois; c’est absurde!
La colère le gagnait; à la fin du compte, conclut-il, ces récidives sont
ineptes; le Christ a positivement déclaré qu’il ne fallait pas user de
vaines redites dans les prières. Alors quel est le but de ce moulinet
d’Ave?
--Si je m’appesantis sur cet ordre d’idées, si j’ergote sur les
injonctions du moine, je suis perdu, se dit-il, tout à coup; et d’un
effort de volonté il étouffa les révoltes qui grondaient en lui.
Il se réfugia dans sa cellule; les heures s’allongeaient interminables;
il les tuait à se ressasser toujours les mêmes objections, toujours les
mêmes réponses. Cela devenait un rabâchage dont il avait, lui-même,
honte.
Ce qui est certain, c’est que je suis victime d’une aberration,
reprit-il; je ne parle pas de l’Eucharistie; là, mes pensées peuvent
n’être point justes, mais elles ne sont pas démentielles au moins,
tandis que pour cette question des patenôtres!
Il s’ahurit si bien, à se sentir martelé tel qu’une enclume, entre ces
deux hantises, qu’il finit par s’assoupir sur une chaise.
Il atteignit ainsi l’heure des Vêpres et le souper. Après ce repas, il
retourna dans le parc.
Et alors les litiges en léthargie se ranimèrent et tout revint. Ce fut
une mêlée furieuse dans tout son être. Il restait là, immobile,
s’écoutait, atterré, quand un pas rapide s’approcha et M. Bruno lui dit:
--Prenez garde, vous êtes sous le coup d’une attaque démoniaque!
Et comme Durtal, stupéfait, ne répondait pas.
--Oui, fit-il; le bon Dieu m’accorde parfois des intuitions, et je suis
certain, à l’heure qu’il est, que le diable vous travaille les côtes.
Voyons, qu’avez-vous?
--J’ai... que je n’y comprends rien moi-même; et Durtal narra
l’étonnante bataille qu’il se livrait depuis le matin, à propos du
chapelet.
--Mais c’est fou, s’écria l’oblat; c’est dix grains que le prieur vous a
commandé de dire; dix chapelets sont impossibles à réciter!
--Je le sais... et cependant je doute encore.
--C’est toujours la même tactique, fit M. Bruno; arriver à vous dégoûter
de la chose qu’on doit pratiquer; oui, le diable a voulu vous rendre le
chapelet odieux, en vous accablant. Puis qu’y a-t-il encore? vous n’avez
pas envie de communier demain?
--C’est vrai, répondit Durtal.
--Je m’en doutais, lorsque je vous observai pendant le repas. Ah! dame,
après les conversions, le Malin s’agite; et ce n’est rien, il m’en a
fait voir à moi de plus dures que cela, je vous prie de le croire.
Il glissa son bras sous celui de Durtal, le ramena à l’auditoire, le
pria d’attendre et disparut.
Quelques minutes après, le prieur entrait.
--Eh bien! dit-il, M. Bruno me raconte que vous souffrez. Qu’y a-t-il,
au juste?
--C’est si bête que j’ai honte de m’expliquer.
--Vous n’étonnerez jamais un moine, fit le prieur, en souriant.
--Eh bien, je sais pertinemment, je suis sûr que vous m’avez donné dix
grains de chapelet à débiter, pendant un mois, chaque jour, et, depuis
ce matin, je me dispute, contre toute évidence, contre tout bon sens
pour me convaincre que c’est de dix chapelets quotidiens que se compose
ma pénitence.
--Prêtez-moi votre chapelet, dit le moine, et regardez ces dix grains;
eh bien! c’est tout ce que je vous avais prescrit et c’est tout ce que
vous aurez à réciter. Alors, vous avez égrené dix chapelets entiers,
aujourd’hui?
Durtal fit signe que oui.
--Et, naturellement, vous vous êtes embrouillé, vous vous êtes
impatienté et vous avez fini par battre la campagne.
Et voyant que Durtal souriait piteusement.
--Eh bien! entendez-moi, déclara le père, d’un ton énergique, je vous
défends absolument, à l’avenir, de jamais recommencer une prière; elle
est mal dite, tant pis, passez, ne la répétez pas.
Je ne vous demande même point si l’idée de repousser la communion vous
est venue, car cela va de soi; c’est là où l’ennemi porte tous ses
efforts. N’écoutez donc pas la voix diabolique qui vous la déconseille;
vous communierez demain, quoi qu’il arrive. Vous ne devez avoir aucun
scrupule, car c’est moi qui vous enjoins de recevoir le Sacrement;
d’ailleurs je prends tout sur moi.
Autre question maintenant, comment sont les nuits?
Durtal lui relata l’abominable nuit de son arrivée à la Trappe et cette
sensation d’être épié qui l’avait réveillé, la veille.
--Ce sont des manifestations que nous connaissons de longue date, elles
sont sans danger imminent; ne vous en inquiétez donc point. Toutefois,
si elles persistaient, vous voudriez bien m’en aviser, car nous ne
négligerions pas alors d’y mettre ordre.
Et le trappiste sortit tranquillement, tandis que Durtal restait
songeur.
Que les phénomènes du Succubat soient sataniques, je n’en ai jamais
douté, pensa-t-il, mais ce que j’ignorais, ce sont ces attaques de
l’âme, cette charge à fond de train contre la raison qui demeure intacte
et qui est vaincue néanmoins; ça c’est fort; il sied seulement que cette
leçon me serve et que je ne sois plus ainsi désarçonné à la première
alerte!
Il remonta dans sa cellule; une grande paix était descendue en lui. A la
voix du moine tout s’était tu; il n’éprouvait plus que la surprise
d’avoir déraillé pendant des heures; il comprenait maintenant qu’il
avait été assailli à l’improviste et que ce n’était pas avec lui-même
qu’il avait lutté.
Il pria, se coucha. Et, soudain, par une nouvelle tactique qu’il ne
devina point, l’assaut reprit.
Sans doute, se dit-il, je communierai, demain, mais... mais... suis-je
bien préparé à un pareil acte? j’aurais dû me recueillir, dans la
journée, j’aurais dû remercier le Seigneur de m’avoir absous, et j’ai
perdu mon temps à des sottises!
Pourquoi n’ai-je pas avoué cela tout à l’heure au P. Maximin? comment
n’y ai-je pas songé?--Puis j’aurais dû me reconfesser.--Et ce prêtre qui
doit me communier, ce prêtre!
L’horreur qu’il ressentit pour cet homme s’accrut subitement, devint si
véhémente qu’il finit par s’étonner. Ah çà mais, voilà que je suis
encore roulé par l’ennemi, se dit-il et il s’affirma:
--Tout cela ne m’empêchera pas de consommer, demain, les célestes
Apparences, car j’y suis bien décidé; seulement, n’est-ce pas affreux de
se laisser ainsi épreindre et harceler sans répit par l’Esprit de
Malice, de n’avoir aucun indice du ciel qui n’intervient pas, de ne rien
savoir?
Ah! Seigneur, si j’étais seulement certain que cette communion vous
plaise!--donnez-moi un signe, montrez-moi que je puis sans remords
m’allier à Vous; faites que, par impossible, demain, ce ne soit pas ce
prêtre, mais bien un moine...
Et il s’arrêta, confondu lui-même de son audace, se demandant comment il
osait solliciter, en le précisant, un signe.
C’est imbécile! se cria-t-il; d’abord, on n’a pas le droit de réclamer
de Dieu de semblables faveurs; puis comme il n’exaucera pas ce vœu, j’y
aurai gagné quoi? d’aggraver encore mes angoisses, car j’augurerai quand
même de ce refus que ma communion ne vaut rien!
Et il supplia le Seigneur d’oublier son souhait, s’excusa de l’avoir
formulé, voulut se convaincre lui-même qu’il devait n’en tenir aucun
compte, et, abêti par les transes de cette journée, il finit, en priant,
par s’endormir.