IV

Il se répétait, quand il descendit de sa cellule: c’est ce matin que je

communie et ce mot, qui eût dû le percuter et le faire vibrer,

n’éveillait en lui aucun zèle. Il restait assoupi, n’ayant de goût à

rien, las de tout, se sentant froid dans le fond de l’être.

Une crainte le dégourdit pourtant, lorsqu’il fut dehors. J’ignore, se

dit-il, le moment où il faudra quitter mon banc et aller m’agenouiller

devant le prêtre; je sais que la communion des fidèles a lieu après

celle de l’officiant; oui, mais à quel instant au juste dois-je bouger?

C’est vraiment une déveine de plus que d’être obligé de se diriger,

seul, vers l’inquiétante Table; autrement, je n’aurais qu’à suivre les

autres et je ne risquerais pas au moins d’être inconvenant.

Il scruta, en y pénétrant, la chapelle; il cherchait M. Bruno qui eût

peut-être pu, en se plaçant à son côté, lui éviter ces soucis, mais

l’oblat ne s’y trouvait point.

Durtal s’assit, désemparé, songeant à ce signe qu’il avait imploré la

veille, s’efforçant de rejeter ce souvenir, y pensant quand même.

Il voulut se compulser et se réunir et il priait le Ciel de lui

pardonner ces allées et venues d’esprit, quand M. Bruno entra, et s’en

fut s’agenouiller devant la statue de la Vierge.

Presque à la même minute, un frère, qui avait une barbe en varech

plantée au bas d’une figure en poire, apporta près de l’autel de saint

Joseph une petite table de jardin, sur laquelle il posa un bassin, un

manuterge, deux burettes et une serviette.

Devant ces préparatifs qui lui rappelaient l’imminence du sacrifice,

Durtal se roidit et parvint, d’un effort, à renverser ses anxiétés, à

culbuter ses troubles et, s’échappant de lui-même, il supplia ardemment

Notre-Dame d’intervenir pour qu’il pût, pendant cette heure au moins,

sans s’extravaguer, prier en paix.

Et quand il eut terminé son oraison, il leva les yeux, eut un sursaut,

examina, béant, le prêtre qui s’avançait, précédé du convers, pour

célébrer la messe.

Ce n’était plus le vicaire qu’il connaissait, mais un autre, plus jeune,

d’allure majestueuse, très grand, les joues pâles et rasées, la tête

chauve.

Durtal le considérait, marchant, solennel et les yeux baissés, vers

l’autel et il vit, tout à coup, une flamme violette brûler ses doigts.

Il a l’anneau épiscopal, c’est un évêque, se dit Durtal qui se pencha

pour discerner, sous la chasuble et sous l’aube, la couleur de la robe.

Elle était blanche.

Alors, c’est un moine, reprit-il, ahuri;--et, machinalement, il se

tourna vers la statue de la Vierge, appela d’un regard précipité l’oblat

qui vint s’asseoir auprès de lui.

--Qui est-ce?

--C’est Dom Anselme, l’abbé du monastère.

--Celui qui était malade?

--Oui, c’est lui qui va nous communier.

Durtal tomba à genoux, suffoqué, presque tremblant: il ne rêvait pas! le

Ciel lui répondait par le signe qu’il avait fixé!

Il eût dû s’abîmer devant Dieu, s’écraser à ses pieds, s’épandre en une

fougue de gratitude; il le savait et il le voulait; et, sans qu’il sût

comment, il s’ingéniait à chercher des causes naturelles qui pussent

justifier cette substitution d’un moine au prêtre.

C’est, sans doute, très simple; car enfin, avant d’admettre une sorte de

miracle... au reste, j’en aurai le cœur net, car je veux, après la

cérémonie, tirer cette aventure au clair.

Et il se révolta contre les insinuations qui se glissaient en lui. Eh!

quel intérêt pouvait présenter le motif de ce changement; il en fallait

évidemment un; mais celui-là n’était qu’une conséquence, qu’un

accessoire; l’important c’était la volonté surnaturelle qui l’avait fait

naître. Dans tous les cas, tu as obtenu plus que tu n’avais demandé; tu

as même mieux que le simple moine que tu désirais, tu as l’abbé même de

la Trappe! Et il se cria: O croire, croire comme ces pauvres convers, ne

pas être nanti d’une âme qui vole ainsi à tous les vents; avoir la Foi

enfantine, la Foi immobile, l’indéracinable Foi! ah! Père, Père,

enfoncez-la, rivez-la en moi!

Et il eut un tel élan qu’il se projeta; tout disparut autour de lui et

il dit, en balbutiant, au Christ: «Seigneur, ne vous éloignez point. Que

votre miséricorde réfrène votre équité; soyez injuste, pardonnez-moi;

accueillez le mendiant de communion, le pauvre d’âme!»

M. Bruno lui toucha le bras et l’invita, d’un coup d’œil, à

l’accompagner. Ils marchèrent jusqu’à l’autel et s’agenouillèrent sur

les dalles, puis quand le prêtre les eut bénis, ils s’agenouillèrent

plus près, sur la seule marche, et le convers leur tendit une serviette,

car il n’y avait ni barre, ni nappe.

Et l’abbé de la Trappe les communia.

Ils rejoignirent leur place. Durtal était dans un état de torpeur

absolue; le Sacrement lui avait, en quelque sorte, anesthésié l’esprit;

il gisait, à genoux, sur son banc, incapable même de démêler ce qui

pouvait se mouvoir au fond de lui, inapte à se rallier et à se

ressaisir.

Et il eut, tout à coup, l’impression qu’il étouffait, qu’il manquait

d’air; la messe était finie; il s’élança dehors, courut à son allée; là,

il voulut s’expertiser et il trouva le vide.

Et devant l’étang en croix dans l’eau duquel se noyait le Christ, il

éprouva une mélancolie infinie, une tristesse immense.

Ce fut une véritable syncope d’âme; elle perdit connaissance; et quand

elle revint à elle, il s’étonna de n’avoir pas ressenti un transport

inconnu de joie; puis il s’attarda sur un souvenir gênant, sur tout le

côté trop humain de la déglutition d’un Dieu; il avait eu l’hostie,

collée au palais, et il avait dû la chercher et la rouler, ainsi qu’une

crêpe, avec la langue, pour l’avaler.

Ah! c’était encore trop matériel! Il n’eût fallu qu’un fluide, qu’un

feu, qu’un parfum, qu’un souffle!

Et il chercha à s’expliquer le traitement que le Sauveur lui faisait

suivre.

Toutes ses prévisions étaient retournées; c’était l’absolution et non la

communion qui avaient agi. Près du confesseur, il avait très nettement

perçu la présence du Rédempteur; tout son être avait été, en quelque

sorte, injecté d’effluves divins et l’Eucharistie lui avait seulement

apporté un tribut d’étouffement et de peine.

Il semblait que les deux Sacrements eussent substitué leurs effets, l’un

à l’autre; ils avaient manœuvré à rebours sur lui; le Christ s’était

rendu sensible à l’âme, avant et non après.

Mais c’est assez compréhensible, se dit-il, la grande question pour moi,

c’était d’avoir la certitude absolue du pardon; par une faveur spéciale,

Jésus m’a ratifié ma foi dans le dictame de Pénitence. Pourquoi eût-il

fait davantage?

Et puis, quelles seraient alors les largesses qu’il réserverait à ses

Saints? non mais, je suis, tout de même, étonnant. Je voudrais être

traité comme il traite certainement le frère Anaclet et le frère Siméon,

c’est un comble!

J’ai obtenu plus que je ne méritais. Et cette réponse que j’eus, ce

matin même? bien oui, mais pourquoi tant d’avances pour aboutir

subitement à ce recul?

Et, en s’acheminant vers l’abbaye pour y manger son fromage et son pain,

il se dit: mon tort envers Dieu, c’est de toujours raisonner, alors que

je devrais tout bêtement l’adorer ainsi que le font, ici, les moines.

Ah! pouvoir se taire, se taire à soi-même, en voilà une grâce!

Il arriva au réfectoire; il y était, d’habitude, seul, M. Bruno

n’assistant jamais, le matin, au repas de sept heures. Il commençait à

se tailler une miche, quand le P. hôtelier parut.

Il tenait un pavé de grès et des couteaux. Il sourit à Durtal et lui

dit: je vais faire reluire les lames du monastère, car elles en ont

vraiment besoin;--et il les déposa sur une table, dans une petite pièce

qui attenait au réfectoire.

--Eh bien! êtes-vous content? fit-il, en revenant.

--Certainement--mais, que s’est-il passé, ce matin, comment ai-je été

communié par l’abbé de la Trappe, alors que je devais l’être par ce

vicaire qui dîne avec moi?

--Ah! s’écria le moine, j’ai été aussi surpris que vous. Le père abbé a

subitement, en se réveillant, déclaré qu’il lui fallait, ce matin,

célébrer sa messe. Il s’est levé, malgré les observations du prieur qui,

en tant que médecin, lui défendait de quitter son lit. Je ne sais pas et

personne ne sait ce qui l’a pris. Toujours est-il qu’on lui a alors

annoncé qu’il y aurait un retraitant à communier et il a répondu:

parfaitement, c’est moi qui le communierai. M. Bruno en a, du reste,

profité pour s’approcher, lui aussi, du Sacrement, car il aime à

recevoir Notre-Seigneur des mains de Dom Anselme.

Et cette combinaison a aussi satisfait le vicaire, poursuivit, en

souriant, le moine; car il est parti de la Trappe de meilleure heure, ce

matin, et il a pu dire sa messe dans une commune où il était attendu...

A propos, il m’a chargé de l’excuser auprès de vous de n’avoir pu vous

présenter ses adieux.

Durtal s’inclina.--Il n’y a plus à douter, pensait-il, Dieu a voulu me

répondre d’une façon nette.

--Et votre estomac?

--Mais il va bien, mon père; je suis stupéfié; je n’ai jamais si bien

digéré qu’ici; sans compter que les névralgies, que je craignais tant,

m’épargnent.

--Cela prouve que, Là-Haut, on vous protège.

--Oui, certes, je vous assure. Tiens, pendant que j’y pense, il y a

longtemps, du reste, que je voulais vous demander cela--comment sont

donc organisés vos offices? ils ne s’adaptent pas avec ceux que détaille

mon eucologe.

--Mais, en effet, ils diffèrent des vôtres qui appartiennent au rituel

romain. Les Vêpres sont pourtant presque semblables, sauf parfois les

capitules et puis ce qui vous déroute peut-être, c’est que les nôtres

sont très souvent précédées des Vêpres de la Sainte Vierge. En règle

générale, nous avons un psaume de moins, par office, et presque partout

des leçons brèves.

Excepté, reprit, en souriant, le P. Étienne, dans les Complies, là où

justement vous en récitez. Ainsi, vous avez pu le remarquer, nous

ignorons l’«In manus tuas Domine», qui est une des rares leçons brèves

que les paroisses chantent.

Maintenant, nous possédons aussi un Propre des Saints spécial; nous

célébrons la commémoration de Bienheureux de notre ordre qui ne figurent

pas dans vos livres. En somme, nous suivons à la lettre le bréviaire

monastique de saint Benoît.

Durtal avait terminé son déjeuner. Il se leva, craignant d’importuner le

père par ses questions.

Un mot du moine lui trottait quand même dans la cervelle, ce mot que le

prieur tenait l’emploi de médecin; et, avant de sortir, il interrogea

encore le P. Étienne.

--Non--le R. P. Maximin n’est pas médecin, mais il connaît très bien les

simples et il a une petite pharmacie qui suffit, en somme, tant qu’on ne

tombe pas gravement malade.

--Et dans ce cas-là?

--Dans ce cas-là, on peut appeler le praticien d’une des villes les plus

proches, mais on n’est jamais malade à ce point ici; ou alors on

approche de sa fin et la visite d’un docteur serait inutile...

--En somme le prieur soigne l’âme et le corps, à la Trappe.

Le moine approuva d’un signe de tête.

Durtal s’en fut se promener. Il espéra dissiper son étouffement par une

longue marche.

Il s’engagea dans un chemin qu’il n’avait pas encore parcouru et il

déboucha dans une clairière où se dressaient les ruines de l’ancien

couvent, quelques pans de murs, des colonnes tronquées, des chapiteaux

de style roman; malheureusement, ces débris étaient dans un déplorable

état, couverts de mousse, granités, rêches et troués, pareils à des

pierres ponces.

Il continua sa route, aboutit à une longue allée, au-dessous de laquelle

s’étendait un étang; celui-là était cinq ou six fois grand comme le

petit étang en forme de croix qu’il fréquentait.

Cette allée qui le surmontait était bordée de vieux chênes et, au

milieu, s’érigeait, près d’un banc de bois, une statue de la Vierge, en

fonte.

Il gémit, en la regardant. Le crime de l’Église le poursuivait, une fois

de plus; là, et même dans cette petite chapelle si pleine d’un relent

divin, toutes les statues provenaient des bazars religieux de Paris ou

de Lyon!

Il s’installa, en bas, près de l’étang dont les bords étaient ceinturés

par des roseaux qu’entouraient des touffes d’osiers; et il s’amusait à

contempler les couleurs de ces arbustes, leurs feuilles d’un vert lisse,

leurs tiges d’un jaune citron ou d’un rouge sang, à observer l’eau qui

frisait, qui se mettait à bouillir sous un coup de vent. Et des

martinets la rasaient, l’effleuraient du bout de leur aile, en

détachaient des gouttes qui sautaient ainsi que des perles de vif

argent. Et ces oiseaux remontaient, tournoyaient au-dessus, poussant les

huit, huit, huit, de leurs cris, tandis que des libellules s’allumaient

dans l’air qu’elles sabraient de flammes bleues.

Le pacifiant refuge! pensait Durtal; j’aurais dû m’y reposer plus tôt;

il s’assit sur un lit de mousse, et il s’intéressa à la vie sourde et

active des eaux. C’était, par instants, le clapotis et l’éclair d’une

carpe qui se retournait, en bondissant; par d’autres, c’étaient de

grands faucheux qui patinaient, à la surface, traçant de petits cercles,

se cognant les uns sur les autres, s’arrêtant, puis refilant, en

dessinant de nouveaux ronds; et, par terre, alors, auprès de lui, Durtal

voyait jaillir les sauterelles vertes au ventre vermillon, ou, grimpant

à l’assaut des chênes, des colonies de ces bizarres insectes qui ont sur

le dos une tête de diable peinte au minium sur un fond noir.

Et, au-dessus de tout cela, s’il levait les yeux, c’était la mer

silencieuse et renversée du ciel, une mer bleue, crêtée de nuages blancs

qui s’escaladaient comme des vagues; et ce firmament courait en même

temps dans l’eau où il moutonnait sous une vitre glauque.

Durtal se dilatait, en fumant des cigarettes; la mélancolie qui le

comprimait depuis l’aube commençait à se fondre et la joie s’insinuait

en lui de se sentir une âme lavée dans la piscine des Sacrements et

essorée dans l’aire d’un cloître. Et il était, à la fois, heureux et

inquiet; heureux car l’entretien qu’il venait d’avoir avec le père

hôtelier lui ôtait les doutes qu’il pouvait conserver sur le côté

surnaturel que présentait le soudain échange d’un prêtre et d’un moine,

pour le communier; heureux aussi de savoir que, non seulement, malgré

les désordres de sa vie, le Christ ne l’avait pas repoussé, mais encore

qu’il lui accordait des encouragements et lui donnait des gages, qu’il

entérinait par des actes sensibles l’annonce de ses grâces. Et il était

néanmoins inquiet, car il se jugeait encore aride et il se disait qu’il

allait falloir reconnaître ces bontés par une lutte contre soi-même, par

une nouvelle existence complètement différente de celle qu’il avait

jusqu’ici menée.

Enfin, nous verrons! et il s’en fut, presque rasséréné, à l’office de

Sexte et de là au dîner où il retrouva M. Bruno.

--Nous irons nous promener aujourd’hui, fit l’oblat, en se frottant les

mains.

Et Durtal le considérant, étonné.

--Mais oui, j’ai pensé qu’après une communion un peu d’air hors les murs

vous ferait du bien et j’ai proposé au R. P. abbé de vous libérer

aujourd’hui de la règle, au cas où cette offre ne vous déplairait pas.

--J’accepte volontiers et je vous remercie, et vraiment, de votre

charitable attention, s’écria Durtal.

Ils dînèrent d’un potage à l’huile dans lequel nageaient une côte de

choux et des pois; ce n’était pas mauvais, mais le pain fabriqué à la

Trappe rappelait, lorsqu’il était rassis, le pain du siège de Paris et

faisait tourner les soupes.

Puis ils goûtèrent d’un œuf à l’oseille et d’un riz salé au lait.

Nous rendrons d’abord, si vous le voulez bien, dit l’oblat, une visite à

Dom Anselme qui m’a exprimé le désir de vous connaître.

Et à travers un dédale de couloirs et d’escaliers, M. Bruno conduisit

Durtal dans une petite cellule où se tenait l’abbé. Il était vêtu de

même que tous les pères de la robe blanche et du scapulaire noir;

seulement, il portait, pendue au bout d’un cordon violet, sur la

poitrine, une croix abbatiale d’ivoire, au centre de laquelle des

reliques étaient insérées, sous un rond de verre.

Il tendit la main à Durtal et le pria de s’asseoir.

Puis, il lui demanda si la nourriture lui paraissait suffisante. Et, sur

la réponse affirmative de Durtal, il s’enquit de savoir si le silence

prolongé ne lui pesait pas trop.

--Mais du tout, cette solitude me convient parfaitement.

--Eh bien, fit l’abbé, en riant, vous êtes un des seuls laïques qui

supportiez aussi facilement notre régime. Généralement, tous ceux qui

ont tenté de faire une retraite parmi nous étaient rongés par la

nostalgie et par le spleen et ils n’avaient plus qu’un désir, prendre la

fuite.

Voyons, reprit-il, après une pause; il n’est tout de même pas possible

qu’un changement si brusque d’habitudes n’amène point des privations

pénibles; il en est une, au moins, que vous devez ressentir plus

vivement que les autres?

--C’est vrai, la cigarette, allumée à volonté, me manque.

--Mais, fit l’abbé qui sourit, je présume que vous n’êtes pas resté sans

fumer, depuis que vous êtes ici?

--Je mentirais si je vous racontais que je n’ai pas fumé en cachette.

--Mon Dieu, le tabac n’avait pas été prévu par saint Benoît; sa règle

n’en fait donc pas mention et je suis dès lors libre d’en permettre

l’usage; fumez donc, monsieur, autant de cigarettes qu’il vous plaira et

sans vous gêner.

Et Dom Anselme ajouta:

--J’espère avoir un peu plus de temps à moi, prochainement,--si

toutefois je ne suis pas encore obligé de garder la chambre,--auquel cas

je serais heureux de causer longuement avec vous.

Et le moine, qui paraissait exténué, leur serra la main. En redescendant

avec l’oblat dans la cour, Durtal s’écria:

--Il est charmant le père abbé, et il est tout jeune.

--Il a quarante ans à peine.

--Il a l’air vraiment souffrant.

--Oui, il ne va pas et il lui a fallu, ce matin, une énergie peu commune

pour dire sa messe; mais voyons, nous allons tout d’abord visiter le

domaine même de la Trappe que vous ne devez pas avoir exploré en son

entier, puis nous sortirons de la clôture et nous pousserons jusqu’à la

ferme.

Ils partirent, côtoyèrent les restes de l’ancienne abbaye et, chemin

faisant, en contournant la pièce d’eau près de laquelle Durtal s’était,

le matin, assis, M. Bruno entra dans des explications, à propos des

ruines.

--Ce monastère avait été fondé en 1127 par saint Bernard qui y avait

installé, comme abbé, le Bienheureux Humbert, un Cistercien épileptique

qu’il avait, par miracle, guéri. Il y eut à cette époque des apparitions

dans le couvent; une légende raconte que deux anges venaient couper un

des lis plantés dans le cimetière et l’emportaient au ciel, chaque fois

qu’un des moines mourait.

Le second abbé fut le Bienheureux Guerric qui se rendit fameux par sa

science, son humilité et sa patience à endurer les maux. Nous possédons

ses reliques; ce sont elles qui sont enfermées dans la châsse placée

sous le maître-autel.

Mais le plus curieux des supérieurs qui se succédèrent ici, au Moyen

Age, fut Pierre Monoculus dont l’histoire a été écrite par son ami, le

synodite Thomas de Reuil.

Pierre dit Monoculus ou le borgne fut un saint affamé d’austérités et de

souffrances. Il était assailli par d’horribles tentations dont il se

riait. Exaspéré, le Diable s’attaqua au corps et lui brisa, à coups de

névralgies, le crâne, mais le ciel lui vint en aide et le guérit. A

force de verser des larmes, par esprit de pénitence, Pierre s’éteignit

un œil et il remercia Notre-Seigneur de ce bienfait. «J’avais,

disait-il, deux ennemis; j’ai échappé au premier, mais celui que je

garde m’inquiète plus que celui que j’ai perdu.»

Il a opéré des guérisons miraculeuses; le roi de France Louis VII le

vénérait à un tel point qu’il voulait baiser, lorsqu’il le voyait, sa

paupière vide. Monoculus mourut en 1186; l’on trempa des linges dans son

sang, on lava ses entrailles dans du vin qui fut distribué, car cette

mixture constituait un puissant remède.

Cet ascétère était alors immense; il comprenait tout le pays qui nous

entoure, entretenait plusieurs léproseries dans ses environs et il était

habité par plus de trois cents moines; malheureusement, il en fut de

l’abbaye de Notre-Dame de l’Atre, ainsi que de toutes les autres. Sous

le régime des abbés commendataires, elle déclina; elle se mourait,

n’ayant plus que six religieux pour la soigner, lorsque la Révolution la

supprima. L’église fut alors rasée et remplacée, depuis, par la chapelle

en rotonde.

Ce n’est qu’en 1875 que la maison actuelle, qui date de 1833, je crois,

fut réconciliée et redevint un cloître. On y appela des Trappistes de

Sainte-Marie de la Mer, au diocèse de Toulouse, et cette petite colonie

a fait de Notre-Dame de l’Atre la pépinière Cistercienne que vous voyez.

Telle est, en quelques mots, l’histoire de ce couvent, dit l’oblat.

Quant aux ruines, elles sont enfouies sous terre et l’on découvrirait,

sans doute, de précieux fragments, si, faute d’argent et de bras, l’on

ne devait renoncer à exécuter des fouilles.

Il survit de l’ancienne église pourtant, en sus de ces colonnes brisées

et de ces chapiteaux que nous avons longés, une grande statue de Vierge

qui a été dressée dans l’un des corridors de l’abbaye; puis, il subsiste

encore deux anges assez bien conservés et qui sont, tenez, là-bas, au

bout de la clôture, dans une petite chapelle cachée derrière un rideau

d’arbres.

--On aurait bien dû mettre la Vierge devant laquelle s’est peut-être

agenouillé saint Bernard, dans l’église, sur l’autel même voué à Marie,

car la statue coloriée qui le surmonte est d’une laideur

importune,--ainsi que celle-là, d’ailleurs, dit Durtal, en désignant, au

loin, la Madone de fonte qui s’élevait devant l’étang.

L’oblat baissa la tête et ne répondit pas.

--Savez-vous, s’écria Durtal qui, devant ce silence, n’insista pas et

changea de conversation, savez-vous que je vous envie de vivre ici!

--Il est certain que je ne méritais nullement cette faveur, car, en

somme, le cloître est bien moins une expiation qu’une récompense; c’est

le seul endroit où l’on soit, loin de la terre et près du ciel, le seul

où l’on puisse s’adonner à cette vie mystique qui ne se développe que

dans la solitude et le silence.

--Oui, et s’il est possible, je vous envie plus encore d’avoir eu ce

courage de vous aventurer dans des régions qui, je vous l’avouerai,

m’effraient. Je sens si bien, du reste, que, malgré le tremplin des

prières et des jeûnes, malgré la température même de la serre claustrale

où l’orchidée du Mysticisme pousse, je me dessécherais, dans ces

parages, sans jamais m’épanouir.

L’oblat sourit.--Qu’en savez-vous? reprit-il; cela ne se fait pas en une

heure; l’orchidée dont vous parlez ne fleurit pas en un jour; l’on

avance si lentement, que les mortifications s’espacent, que les fatigues

se répartissent sur les années et qu’on les tolère aisément, en somme.

En règle générale, il faut, pour franchir la distance qui nous sépare du

Créateur, passer par les trois degrés de cette science de la Perfection

chrétienne qu’est la Mystique; il faut successivement vivre la vie

Purgative, la vie Illuminative, la vie Unitive, pour joindre le Bien

incréé et se verser en lui.

Que ces trois grandes phases de l’existence ascétique se subdivisent,

elles-mêmes, en une infinité d’étapes, que ces étapes soient des degrés

pour saint Bonaventure, des demeures pour sainte Térèse, des pas pour

sainte Angèle, peu importe; ils peuvent varier de longueur et de nombre,

suivant la volonté du seigneur et le tempérament de ceux qui les

parcourent. Il n’en reste pas moins acquis que l’itinéraire de l’âme

vers Dieu comprend, d’abord, des chemins à pic et des casse-cou--ce sont

les chemins de la vie purgative--puis, des sentiers encore étroits, mais

déjà taillés en lacets et accessibles--ce sont les sentiers de la vie

illuminative--enfin, une route large, presque plane, la route de la vie

unitive, au bout de laquelle l’âme se jette dans la fournaise de

l’Amour, tombe dans l’abîme de la suradorable infinité!

En somme, ces trois voies sont successivement réservées à ceux qui

débutent dans l’ascèse chrétienne, à ceux qui la pratiquent, à ceux

enfin qui touchent le but suprême, la mort de leur Moi et la vie en

Dieu.

Il y a longtemps déjà, poursuivit l’oblat, que j’ai placé mes désirs au

delà de l’horizon, et pourtant je ne progresse guères; je suis à peine

dégagé de la vie purgative, à peine...

--Et vous n’appréhendez pas, comment dirai-je, des infirmités

matérielles, car enfin si vous parvenez à franchir les limites de la

contemplation, vous risquez de vous ruiner à jamais le corps.

L’expérience paraît démontrer, en effet, que l’âme divinisée agit sur le

physique et y détermine d’incurables troubles.

L’oblat sourit. D’abord je n’atteindrai sans doute pas au dernier degré

de l’initiation, au point extrême de la Mystique; puis, en supposant que

je les atteigne, que seraient des accidents corporels en face des

résultats acquis?

Permettez-moi aussi de vous affirmer que ces accidents ne sont, ni aussi

fréquents, ni aussi certains que vous semblez le croire.

On peut être un grand mystique, un admirable saint et ne pas être le

sujet de phénomènes visibles pour ceux qui vous entourent. Pensez-vous

donc, par exemple, que la lévitation, que l’envolée dans les airs du

corps, qui paraît constituer la période excessive du ravissement, ne

soit pas des plus rares?

Vous me citerez qui? sainte Térèse, sainte Christine l’Admirable, saint

Pierre d’Alcantara, Dominique de Marie Jésus, Agnès de Bohême,

Marguerite du Saint-Sacrement, la Bienheureuse Gorardesca de Pise et

surtout saint Joseph de Cupertino qui s’enlevait, lorsqu’il le voulait,

du sol. Mais ils sont dix, vingt, sur des milliers d’élus!

Et remarquez bien que ces dons ne prouvent pas leur supériorité sur les

autres Saints. Sainte Térèse le déclare expressément: il ne faut pas

s’imaginer qu’une personne, par cela même qu’elle est favorisée de

grâces, soit meilleure que celles qui n’en ont point, car Notre Seigneur

dirige chacun suivant son besoin particulier.

Et c’est bien là la doctrine de l’Église dont l’infatigable prudence

s’affirme lorsqu’il s’agit de canoniser les morts. Ce sont les qualités

et non les actes extraordinaires qui la déterminent; les miracles mêmes

ne sont pour elle que des preuves secondaires, car elle sait que

l’Esprit du Mal les imite.

Aussi trouverez-vous dans les vies des Bienheureux des faits plus rares,

des phénomènes plus confondants encore que dans les biographies des

Saints. Ces phénomènes les ont plutôt desservis qu’ils ne les ont aidés.

Après les avoir béatifiés, pour leurs vertus, l’Église a sursis--et pour

longtemps sans doute--à les promouvoir à la souveraine dignité de

Saints.

Il est, en somme, difficile de formuler une théorie précise à ce sujet,

car si la cause, si l’action intérieure est la même pour tous les

contemplatifs, elle n’en diffère pas moins, je le répète, suivant les

desseins du Seigneur et la complexion de ceux qui les subissent; la

différence des sexes change souvent la forme de l’influx mystique, mais

elle n’en modifie nullement l’essence; l’irruption de l’Esprit d’en Haut

peut produire des effets divers, mais elle n’en reste pas moins

identique.

La seule observation que l’on puisse oser, en ces matières, c’est que la

femme se montre, d’habitude, plus passive, moins réservée, tandis que

l’homme réagit plus violemment contre les volontés du Ciel.

--Cela me fait songer, dit Durtal, que, même en religion, il existe des

âmes qui semblent s’être trompées de sexe. Saint François d’Assise, qui

était tout amour, avait plutôt l’âme féminine d’une moniale et sainte

Térèse, qui fut la plus attentive des psychologues, avait l’âme virile

d’un moine. Il serait plus exact de les appeler sainte François et saint

Térèse.

L’oblat sourit.--Pour en revenir à votre question, reprit-il, je ne

crois pas du tout que la maladie soit la conséquence forcée des

phénomènes que peut susciter le rapt impétueux de la Mystique.

--Voyez cependant sainte Colette, Lidwine, sainte Aldegonde,

Jeanne-Marie de la croix, la sœur Emmerich, combien d’autres qui

passèrent leur existence, à moitié paralysées, sur un lit!

--Elles sont une minorité infime. D’ailleurs les Saintes ou les

Bienheureuses dont vous me citez les noms étaient des victimes de la

substitution, des expiatrices des péchés d’autrui, Dieu leur avait

réservé ce rôle: il n’est pas étonnant dès lors qu’elles soient

demeurées alitées et percluses, qu’elles aient été constamment à peu

près mortes.

Non, la vérité est que la Mystique peut modifier les besoins du corps,

sans, pour cela, par trop altérer la santé ou la détruire. Je sais bien,

vous me répondrez par le mot effrayant de sainte Hildegarde, par ce mot

tout à la fois équitable et sinistre: «le Seigneur n’habite pas dans les

corps sains et vigoureux» et vous ajouterez, avec sainte Térèse, que les

maux sont fréquents dans le dernier des châteaux de l’âme. Oui, mais ces

Saintes se hissèrent sur les cimes de la vie et retinrent d’une façon

permanente, dans leur coque charnelle, un Dieu. Parvenue à ce point

culminant, la nature, trop faible pour supporter l’état parfait, se

brise, mais, je l’affirme encore, ces cas sont une exception et non une

règle. Ce sont du reste des maladies qui ne sont point contagieuses,

hélas!

Je n’ignore pas, reprit l’oblat, après une pause, que des gens nient

résolument l’existence même de la Mystique et par conséquent n’admettent

point qu’elle puisse influer sur les conditions de l’organisme, mais

l’expérience de cette réalité surnaturelle est séculaire et les preuves

abondent.

Prenons, par exemple, l’estomac; eh bien, sous l’épreinte céleste, il se

transforme, supprime toute nourriture terrestre, consomme seulement les

Espèces Saintes.

Sainte Catherine de Sienne, Angèle de Foligno ont exclusivement vécu,

pendant des années, du sacrement: et ce don fut également dévolu à

sainte Colette, à sainte Lidwine, à Dominique de Paradis, à sainte

Colombe de Riéti, à Marie Bagnesi, à Rose de Lima, à saint Pierre

d’Alcantara, à la mère Agnès de Langeac, à beaucoup d’autres.

Sous l’emprise divine, l’odorat, le goût ne présentent pas des

métamorphoses moins étranges. Saint Philippe de Néri, sainte Angèle,

sainte Marguerite de Cortone, reconnaissaient un goût spécial au pain

azyme, alors qu’après la consécration, il n’était plus du froment, mais

la chair même du Christ. Saint Pacôme distinguait les hérétiques à leur

puanteur; sainte Catherine de Sienne, saint Joseph de Cupertino, la mère

Agnès de Jésus, découvraient les péchés, à leurs mauvaises odeurs; saint

Hilarion, sainte Lutgarde, Gentille de Ravenne, pouvaient dire à ceux

qu’ils rencontraient, rien qu’en les flairant, les fautes qu’ils avaient

commises.

Et les Saints épandent, eux-mêmes, de leur vivant et après leur mort, de

puissants parfums.

Quand saint François de Paule et Venturini de Bergame offrent le

sacrifice, ils embaument.--Saint Joseph de Cupertino secrète de telles

fragrances qu’on peut le suivre à la piste; et, quelquefois, c’est,

pendant la maladie, que ces aromes se dégagent.

Le pus de saint Jean de la Croix et du Bienheureux Didée fleurait les

essences candides et décidées des lis; Barthole, le tertiaire, rongé

jusqu’aux os par la lèpre, exhalait de naïves émanations et il en était

de même de Lidwine, d’Ida de Louvain, de sainte Colette, de sainte

Humiliane, de Marie-Victoire de Gênes, de Dominique de Paradis, dont les

plaies étaient des cassolettes d’où s’échappaient de fraîches senteurs.

Et nous pourrions ainsi énumérer les organes, les sens, les uns après

les autres, nous y constaterions d’exorbitants effets. Sans parler de

ces fidèles stigmates qui s’ouvrent ou se ferment suivant le Propre de

l’année liturgique, quoi de plus stupéfiant que le don de bilocation, le

pouvoir de se dédoubler, d’être en même temps, au même moment, dans deux

endroits? Et pourtant de nombreux exemples de ce fait incroyable

s’imposent; plusieurs même sont célèbres, entre autres ceux de saint

Antoine de Padoue, de saint François Xavier, de Marie d’Agréda qui était

à la fois dans son monastère en Espagne et au Mexique où elle prêchait

les mécréants, de la mère Agnès de Jésus, qui, sans sortir de son

couvent de Langeac, venait visiter à Paris M. Olier.--Et l’action d’en

Haut semble singulièrement énergique aussi, lorsqu’elle s’empare de

l’organe central de la circulation, du moteur qui refoule le sang dans

toutes les parties du corps.

Nombre d’élus avaient le cœur si brûlant que les linges roussissaient

sur eux; le feu qui consumait Ursule Benincasa, la fondatrice des

Théatines, était si vif, que cette sainte soufflait des colonnes de

fumée dès qu’elle ouvrait la bouche; sainte Catherine de Gênes trempait

ses pieds ou ses mains dans de l’eau glacée et l’eau bouillait; la neige

fondait autour de saint Pierre d’Alcantara et, un jour que le

Bienheureux Gerlach traversait une forêt, en plein hiver, il conseilla

au compagnon qui marchait derrière lui et qui ne pouvait plus avancer,

car ses jambes se gelaient, de mettre ses pieds sur la marque de ses pas

et celui-ci ne sentit plus aussitôt le froid.

J’ajouterais que certains de ces phénomènes, qui font sourire les

libres-penseurs, se sont renouvelés et ont été vérifiés tout récemment.

Les linges roussis par les feux du cœur ont été observés par le Dr

Imbert Gourbeyre sur la stigmatisée Palma d’Oria et des phénomènes de

haute Mystique, qu’aucune science ne peut expliquer, ont été épiés,

minutes par minutes, notés, contrôlés, sur Louise Lateau, par le

professeur Rohling, par le Dr Lefebvre, par le Dr Imbert-Gourbeyre, par

le Dr de Noüe, par des délégations médicales issues de tous les pays...

Mais, nous voici arrivés, reprit l’oblat; pardon, je passe devant vous

pour vous guider.

Ils avaient quitté, tout en causant, la clôture et, coupant à travers

champs, ils atteignaient une immense ferme; des trappistes les saluèrent

respectueusement quand ils entrèrent dans la cour. M. Bruno, s’adressant

à l’un d’eux, le pria de vouloir bien leur faire visiter le domaine.

Le convers les conduisit dans des étables, puis dans des écuries, puis

dans des poulaillers; Durtal, que ce spectacle n’intéressait pas, se

bornait à admirer la bonne grâce de ces braves gens. Aucun ne parlait,

mais ils répondaient aux questions par des mimiques et des clins d’yeux.

--Mais comment font-ils pour communiquer entre eux, demanda Durtal,

lorsqu’il fut hors de la ferme?

--Vous venez de le voir; ils correspondent avec des signes; ils

emploient un alphabet plus simple que celui des sourds-muets, car

chacune des idées qu’ils peuvent avoir besoin d’exprimer pour leurs

travaux en commun est prévue.

Ainsi, le mot «lessive» est traduit par une main qui en tape une autre;

le mot «légume» par l’index gauche qu’on ratisse; le sommeil est simulé

par la tête penchée sur le poing; la boisson par une main close portée

aux lèvres.--Et pour les termes dont le sens est plus spirituel, ils

usent d’un moyen analogue. La confession se rend par un doigt que l’on

pose, après l’avoir baisé, sur le cœur; l’eau bénite est signifiée par

les cinq doigts serrés de la main gauche, sur lesquels on trace une

croix avec le pouce de la droite; le jeûne par les doigts qui étreignent

la bouche; le mot «hier» par le bras retourné vers l’épaule; la honte

par les yeux couverts avec la main.

--Bien, mais supposons qu’ils aient envie de me désigner, moi qui ne

suis pas un des leurs, comment s’y prendraient-ils?

--Ils se serviraient du signe «hôte» qu’ils figurent en éloignant le

poing et en le rapprochant du corps.

--Ce qui veut dire que je viens de loin chez eux; le fait est que c’est

ingénu et même transparent, si l’on veut.

Ils marchèrent, silencieusement, le long d’une allée qui dévalait dans

des champs de labour.

--Je n’ai pas aperçu, parmi ces moines, le frère Anaclet et le vieux

Siméon, s’écria tout à coup Durtal.

--Ils ne sont pas occupés à la ferme; le frère Anaclet est employé à la

chocolaterie et le frère Siméon garde les porcs; tous les deux

travaillent dans l’enceinte même du monastère. Si vous le voulez, nous

irons souhaiter le bonjour à Siméon.

Et l’oblat ajouta:--Vous pourrez attester, en rentrant à Paris, que vous

avez vu un véritable saint, tel qu’il en exista au XIe siècle; celui-là

nous reporte au temps de saint François d’Assise; il est en quelque

sorte, la réincarnation de cet étonnant Junipère dont les Fioretti nous

célèbrent les innocents exploits. Vous connaissez cet ouvrage?

--Oui, il est, après la Légende dorée, le livre où s’est le plus

candidement empreinte l’âme du Moyen Age.

--Eh bien, pour en revenir à Siméon, ce vieillard est un saint d’une

simplicité peu commune.--En voici une preuve entre mille. Il y a de cela

quelques mois, j’étais dans la cellule du prieur, quand le frère Siméon

se présente. Il dit au père la formule usitée pour demander la parole:

«Benedicite»;--le P. Maximin lui répond: «Dominus» et sur ce mot, qui

l’autorise à converser, le frère montre ses lunettes et raconte qu’il ne

voit plus clair.

Ce n’est pas bien surprenant, dit le prieur, voilà bientôt dix ans que

vous portez les mêmes lunettes; vos yeux ont pu s’affaiblir depuis ce

temps; ne vous inquiétez pas, nous trouverons le numéro qui convient

maintenant à votre vue.

Tout en discourant, le P. Maximin remuait le verre des lunettes,

machinalement, entre ses mains et soudain il rit, en me montrant ses

doigts qui étaient devenus noirs. Il se détourne, prend un linge, achève

de nettoyer les lunettes, et, les replaçant sur le nez du frère, il lui

dit: voyez-vous, frère Siméon?

Et le vieux, stupéfait, s’écrie: oui... j’y vois!

Mais ceci n’est qu’une des faces de ce brave homme. Une autre c’est

l’amour de ses bêtes. Quand une truie va mettre bas, il sollicite la

permission de passer la nuit auprès d’elle, il l’accouche, la soigne

comme son enfant, pleure lorsqu’on vend les gorets ou qu’on expédie ses

cochons à l’abattoir. Aussi ce que tous ces animaux l’adorent!

Vraiment, reprit l’oblat, après un silence, Dieu aime par-dessus tout

les âmes simples, car il comble le frère Siméon de grâces. Seul, ici, il

possède le don de commandement sur les Esprits et peut résorber et même

prévenir les accidents démoniaques qui surgissent dans les

cloîtres.--L’on assiste alors à des actes étranges: un beau matin, tous

les porcs tombent sur le flanc; ils sont malades et sur le point de

crever.

Siméon, qui connaît l’origine de ces maux, crie au Diable: attends,

attends un peu, toi, et tu vas voir! Il court chercher de l’eau bénite,

en asperge, en priant, son troupeau et toutes les bêtes qui agonisaient

se relèvent et gambadent, en remuant la queue.

Quant aux incursions diaboliques dans le couvent même, elles ne sont que

trop réelles et, parfois, on ne les refoule qu’après de persistantes

obsécrations et d’énergiques jeûnes: à certains moments, dans la plupart

des abbayes, le Démon répand des semis de larves dont on ne sait comment

se défaire. Ici, le père abbé, le prieur, tous ceux qui sont prêtres,

ont échoué; il a fallu, pour que les exorcismes fussent efficaces, que

l’humble convers intervînt; aussi, en prévision de nouvelles attaques,

a-t-il obtenu le droit de laver quand bon lui semble, avec de l’eau

bénite et des oraisons, le monastère.

Il a le pouvoir de sentir le Malin là où il se cache et il le poursuit,

le traque, finit par le jeter dehors.

Voici la porcherie, continua M. Bruno, en désignant en face de l’aile

gauche du cloître une masure entourée de palissades et il ajouta:

--Je vous préviens, le vieux grunnit tel qu’un pourceau, mais il ne

répondra, lui aussi, que par des signes à nos questions.

--Mais il peut parler à ses animaux.

--Oui, à eux seuls.

L’oblat poussa une petite porte et le convers, tout courbé, leva

péniblement la tête.

--Bonjour, mon frère, dit M. Bruno, voici monsieur qui voudrait visiter

vos élèves.

Il y eut un grognement de joie sur les lèvres du vieillard. Il sourit et

les invita d’un signe à le suivre.

Il les introduisit dans une étable et Durtal recula, assourdi par des

cris affreux, suffoqué par l’ardeur pestilentielle des purins. Tous les

porcs se dressaient debout, derrière leur barrière, hurlaient

d’allégresse, à la vue du frère.

--Paix, paix, fit le vieillard, d’une voix douce, et, haussant le bras

au-dessus des palis, il cajola les groins qui s’étouffaient à grogner,

en le flairant.

Il tira Durtal par la manche, et le faisant pencher au-dessus du

treillage, il lui montra une énorme truie au nez retroussé, de race

anglaise, un animal monstrueux, entouré d’une bande de gorets qui se

ruaient, ainsi que des enragés, sur des tétines.

--Oui, ma belle, va, ma belle, murmura le vieux, en lui lissant les

soies avec la main.

Et la truie le regardait avec des petits yeux languissants et lui

léchait les doigts; elle finit par pousser des clameurs abominables

lorsqu’il partit.

Et le frère Siméon exhiba d’autres élèves, des cochons avec des oreilles

en pavillon de trompe et des queues en tire-bouchons, des truies dont

les ventres traînaient et dont les pattes semblaient à peine sorties du

corps, des nouveau-nés qui pillaient goulûment la calebasse des pis, et

d’autres plus grands qui jouaient à se poursuivre et se roulaient dans

la boue, en reniflant.

Durtal lui fit compliment de ses bêtes et le vieillard jubila, s’essuya,

avec sa grosse main, le front; puis, sur une question de l’oblat

s’informant de la portée de telle truie, il têtait ses doigts à la file;

répondait à cette réflexion que ces animaux étaient vraiment voraces, en

tendant les bras au ciel, en indiquant les baquets vides, en enlevant

des bouts de bois, en arrachant des touffes d’herbes qu’il portait à ses

lèvres, en grouinant comme s’il avait le museau plein.

Puis il les conduisit dans la cour, les rangea contre le mur, ouvrit,

plus loin, une porte et s’effaça.

Un formidable verrat passa tel une trombe, culbuta une brouette, fit

jaillir tout autour de lui, ainsi qu’un obus, des éclats de terre; puis

il courut au galop, en rond, tout autour de la cour et finit par aller

piquer une tête dans une mare de purin. Il s’y ventrouilla, s’y

retourna, gigota, les quatre pattes en l’air, s’échappa de là, noir,

sale de même qu’un fond de cheminée, ignoble.

Après quoi, il se mit en arrêt, sonna joyeusement du groin et voulut

aller caresser le moine qui le contint, d’un geste.

--Il est magnifique votre verrat! dit Durtal.

Et le convers regarda Durtal avec des yeux humides; et il se frotta le

cou avec la main, en soupirant.

--Cela signifie qu’on le tuera prochainement, dit l’oblat.

Et le vieux acquiesça d’un hochement douloureux de tête.

Ils le quittèrent, en le remerciant de sa complaisance.

--Quand je songe à la façon dont cet être, qui s’est voué aux plus

basses besognes, prie dans l’église, ça me donne envie de me mettre à

genoux et de faire, ainsi que ses pourceaux, de lui baiser les mains!

s’écria Durtal après un silence.

--Le frère Siméon est un être angélique, répliqua l’oblat. Il vit de la

vie Unitive, l’âme ensevelie, noyée dans l’océan de la divine Essence.

Sous cette grossière enveloppe, dans ce pauvre corps, réside une âme

sans péchés; aussi, est-il bien juste que Dieu le gâte! Il lui a, ainsi

que je vous l’ai dit, délégué tout pouvoir sur le Démon; et, dans

certains cas, il lui concède également la puissance de guérir, par

l’imposition des mains, les maladies, il a renouvelé ici les guérisons

miraculeuses des anciens Saints.

Ils se turent, puis prévenus par les cloches qui sonnaient les Vêpres,

ils se dirigèrent vers l’église.

Et, revenant alors sur lui-même, tentant de se récupérer, Durtal demeura

stupéfait. La vie monastique reculait le temps. Il était à la Trappe

depuis combien de semaines et il y avait déjà combien de jours qu’il

s’était approché des Sacrements? cela se perdait dans le lointain: ah!

l’on vivait double, dans les cloîtres!--Et, pourtant, il ne s’y ennuyait

pas; il s’était aisément plié au dur régime et, malgré la concision des

repas, il n’avait aucune migraine, aucune défaillance; il ne s’était

même jamais si bien porté!--mais ce qui persistait, c’était cette

sensation d’étouffement, de soupirs contenus, cette ardente mélancolie

des heures et, plus que tout, cette vague inquiétude d’entendre enfin en

soi, d’y écouter les voix de cette Trinité, Dieu, le Démon et l’homme,

réunie en sa propre personne.

Ce n’est pas la paix rêvée de l’âme--et c’est même pis qu’à Paris, se

disait-il, en se rappelant l’épreuve démentielle du chapelet--et,

cependant--expliquez cela, l’on est, quand même, heureux ici!

V

Levé de meilleure heure que de coutume, Durtal descendit à la chapelle.

L’office de Matines était terminé, mais quelques convers, parmi lesquels

se trouvait le frère Siméon, priaient, à genoux, sur le sol.

La vue de ce divin porcher jeta Durtal dans de longues rêveries. Il

essayait vainement de pénétrer dans le sanctuaire de cette âme cachée

comme une invisible chapelle derrière le rempart en fumier d’un corps,

il ne parvenait même pas à se figurer les aîtres si adhésifs et si

dociles de cet homme qui avait atteint l’état le plus élevé auquel,

ici-bas, la créature humaine puisse prétendre.

Quelle force de prières il possède! se disait-il, en regardant ce

vieillard.

Et il se remémorait les détails de son entrevue, la veille. C’est

pourtant vrai, pensait-il, il y a chez ce moine un peu de l’allure de ce

frère Junipère dont la surprenante simplicité a franchi les âges.

Et il se recordait des aventures de ce Franciscain que ses compagnons

laissèrent, un jour, seul, dans le couvent, en lui recommandant de

s’occuper du repas, afin qu’il fût prêt, dès leur retour.

Et Junipère réfléchit:--que de temps dépensé à préparer les mets! Les

frères qui se relaient dans cet emploi n’ont plus le moyen de vaquer aux

oraisons!--et désirant alléger ceux qui lui succéderont à la cuisine, il

se résout à conditionner de si copieux plats que la communauté puisse

s’alimenter avec eux pendant quinze jours.

Il allume tous les fourneaux, se procure, on ne sait comment, d’énormes

chaudrons, les remplit d’eau, y précipite, pêle-mêle, des œufs avec

leurs écailles, des poulets avec leurs plumes, des légumes qu’il omet

d’éplucher et il s’évertue devant un feu à rôtir des bœufs, à piler, à

remuer avec un bâton la pâtée saugrenue de ses bassines.

Quand les frères rentrent et s’installent au réfectoire, il accourt, la

figure rissolée et les mains cuites, et sert, joyeux, sa ratatouille. Le

supérieur lui demande s’il n’est pas fol et il demeure stupéfié que l’on

ne s’empiffre pas cet étonnant salmis. Il avoue, en toute humilité,

qu’il a cru rendre service à ses frères et ce n’est que sur

l’observation que tant de nourriture sera perdue, qu’il pleure à chaudes

larmes et se déclare un misérable; il crie qu’il n’est propre qu’à gâter

les biens du bon Dieu, tandis que les moines sourient, admirant la

débauche de charité et l’excès de simplicité de Junipère.

Le frère Siméon serait assez humble et assez naïf pour renouveler

d’aussi splendides gaffes, se disait Durtal; mais mieux encore que le

brave Franciscain, il m’évoque le souvenir de cet exorbitant saint

Joseph de Cupertino dont l’oblat parlait hier.

Celui-là, qui s’appelait lui-même frère Ane, était un délicieux et

pauvre être, si modeste, si borné qu’on le chassait de partout. Il passe

dans la vie, la bouche ouverte, se cognant, ahuri, contre tous les

cloîtres qui le repoussent. Il vagabonde, inapte à remplir même les

besognes les plus viles. Il a, comme dit le peuple, des mains en beurre,

il casse tout ce qu’il touche. On lui commande d’aller chercher de

l’eau, et, il erre, sans comprendre, absorbé en Dieu, finit, quand

personne n’y pense plus, par en apporter au bout d’un mois.

Un monastère de Capucins, qui l’avait recueilli, s’en débarrasse. Il

repart, vague, désorbité, dans les villes, échoue dans un autre couvent

où il s’emploie à soigner les animaux qu’il adore; et il surgit dans une

perpétuelle extase, se révèle le plus singulier des thaumaturges, chasse

les démons et guérit les maux. Il est tout à la fois idiot et sublime;

dans l’hagiographie, il reste unique et semble y figurer pour fournir la

preuve que l’âme s’identifie avec l’Éternelle Sagesse, plus par le

non-savoir que par la science.

Et, lui aussi, il aime les bêtes, se disait Durtal, en contemplant le

vieux Siméon; et, lui aussi, il poursuit le Malin et opère par sa

sainteté des guérisons.

Dans une époque où tous les hommes sont exclusivement hantés par des

pensées de luxure et de lucre, elle paraît extraordinaire l’âme

décortiquée, l’âme candide et toute nue, de ce bon moine. Il a

quatre-vingt ans sonnés, et il mène, depuis sa jeunesse, l’existence

sommaire des Trappes; il ne sait probablement pas dans quel temps il

vit, sous quelles latitudes il habite, s’il est en Amérique ou en

France, car il n’a jamais lu un journal et les bruits du dehors ne

parviennent pas jusqu’à lui.

Il ne se doute même pas du goût de la viande et du vin; il n’a aucune

notion de l’argent dont il ne soupçonne ni la valeur, ni l’aspect; il ne

s’imagine point comment une femme est faite; ce n’est que par la saillie

de ses verrats et la gésine de ses truies qu’il devine peut-être

l’essence et les suites du péché de chair.

Il vit seul, concentré dans le silence et terré dans l’ombre; il médite

sur les mortifications des Pères du Désert qu’on lui détaille pendant

qu’il mange; et la frénésie de leurs jeûnes le rend honteux de son

misérable repas et il s’accuse de son bien-être!

Ah! ce père Siméon, il est innocent; il ne sait rien de ce que nous

connaissons et il sait ce que tout le monde ignore; son éducation est

faite par le seigneur même qui l’instruit de ses vérités

incompréhensibles pour nous, qui lui modèle l’âme avec du ciel, qui

s’infond en lui et le possède et le déifie dans l’union de Béatitude!

Cela nous met un peu loin des cagots et des dévotes, aussi loin, du

reste, qu’est le Catholicisme moderne de la Mystique, car décidément

cette religion est aussi terre à terre que la Mystique est haute!

Et c’est vrai cela.--Au lieu de tendre de toutes ses forces à ce but

inouï, de prendre son âme, de la façonner en cette forme de colombe que

le Moyen Age donnait à ses pyxides, au lieu d’en faire la custode où

l’hostie repose dans l’image même du Saint-Esprit, le catholique se

borne à tâcher de cacher sa conscience, s’efforce de ruser avec le Juge,

par crainte d’un salutaire enfer; il agit non par dilection mais par

peur; c’est lui qui, avec l’aide de son clergé et le secours de sa

littérature imbécile et de sa presse inepte, a fait de la religion un

fétichisme de Canaque attendri, un culte ridicule, composé de statuettes

et de troncs, de chandelles et de chromos; c’est lui qui a matérialisé

l’idéal de l’Amour, en inventant une dévotion toute physique au

Sacré-Cœur!

Quelle bassesse de conception! continuait Durtal qui était sorti de la

chapelle et errait sur les bords du grand étang. Il regarda les roseaux

qui se courbaient comme une moisson encore verte, sous un coup de vent;

puis il entrevit, en se penchant, un vieux bateau qui portait, sur sa

coque bleuâtre, le nom presque effacé de «l’Alleluia»; cette barque

disparaissait sous des touffes de feuilles autour desquelles

s’enroulaient les clochettes du volubilis, une fleur symbolique, car

elle s’évase, telle qu’un calice, et elle a la blancheur mate d’une

oublie.

La senteur tout à la fois câline et amère des eaux le grisait. Ah! se

dit-il, le bonheur consiste certainement à être interné dans un lieu

très fermé, dans une prison bien close, où une chapelle est toujours

ouverte; et il reprit: tiens, voici le frère Anaclet; le convers

s’avançait, courbé sous une banne.

Il passa devant Durtal, en lui souriant des yeux; et, tandis qu’il

continuait sa route, Durtal pensa: cet homme est pour moi un sincère

ami; quand je souffrais tant, avant de me confesser, il m’a tout exprimé

dans un regard. Aujourd’hui qu’il me croit plus rasséréné, plus joyeux,

il est content et il me le déclare dans un sourire; et jamais je ne lui

parlerai, jamais je ne le remercierai, jamais même je ne saurai qui il

est--jamais je ne le reverrai peut-être!

En partant d’ici, je conserverai un ami pour lequel je sens, moi aussi,

de l’affection; et aucun de nous n’aura même échangé avec l’autre un

geste!

Au fond, ruminait-il, cette réserve absolue ne rend-elle pas notre

amitié plus parfaite; elle s’estompe dans un éternel lointain, reste

mystérieuse et inassouvie, plus sûre.

Tout en se ratiocinant ces réflexions, Durtal se dirigea vers la

chapelle où l’appelait l’office et, de là, il se rendit au réfectoire.

Il fut surpris de ne trouver qu’un seul couvert sur la nappe. Qu’est-il

arrivé à M. Bruno?--voyons, je vais quand même un peu l’attendre,

songea-t-il; et, pour tuer le temps, il s’amusa à lire un tableau

imprimé qui était pendu au mur.

C’était une sorte d’avertissement qui débutait ainsi:

Éternité!

«Hommes pécheurs, vous mourrez.--Soyez toujours prêts.»

«Veillez donc, priez sans cesse, n’oubliez jamais les quatre fins que

vous voyez, ici, tracées:»

«La Mort qui est la porte de l’Éternité,»

«Le Jugement qui décide de l’Éternité,»

«L’Enfer qui est le séjour de la malheureuse Éternité,»

«Le Paradis qui est le séjour de la bienheureuse Éternité.»

Le P. Étienne interrompit Durtal, en lui annonçant que M. Bruno était

allé à Saint-Landry, afin d’y effectuer quelques achats, et qu’il ne

reviendrait que pour le coucher, à huit heures; dînez donc sans plus

tarder et dépêchez-vous, car tous les plats vont être froids.

--Et comment se porte le père abbé?

--Doucement; il garde encore la chambre, mais il espère pouvoir,

après-demain, descendre un peu pour assister au moins à quelques-uns des

offices.

Et le moine salua et disparut.

Durtal se mit à table, mangea d’une soupe à l’eau de fèves, avala un œuf

mollet, une cuillerée de fèves tièdes et comme, une fois dehors, il

longeait la chapelle, il y entra et s’agenouilla devant l’autel de la

Vierge; mais aussitôt l’esprit de blasphème l’emplit; il voulut à tout

prix insulter la Vierge; il lui sembla qu’il éprouverait une joie âcre,

une volupté aiguë, à la salir et il se retint, se crispa la face pour ne

pas laisser échapper les injures de roulier qui se pressaient sur ses

lèvres, qui se disposaient à sortir.

Et il détestait ces abominations, il se révoltait contre elles, il les

refoulait avec horreur et l’impulsion devenait si irrésistible qu’il

dut, pour se taire, se saigner, à coups de dents, la bouche.

C’est un peu fort d’entendre gronder en soi le contraire de ce que l’on

pense, se dit-il; mais il avait beau appeler toute sa volonté à l’aide,

il sentait qu’il allait céder, cracher quand même ces impuretés, et il

s’enfuit, songeant que mieux valait, s’il n’y avait plus moyen de

résister, vomir ces ordures dans la cour plutôt que dans l’église.

Et dès qu’il eut quitté la chapelle, cette folie de blasphèmes cessa;

surpris par l’étrange violence de cette attaque, il déambula le long de

l’étang.

Et, peu à peu, une intuition inexpliquée d’un péril qui le menaçait lui

vint. Ainsi qu’une bête qui flaire un ennemi caché, il regarda avec

précaution en lui, finit par apercevoir un point noir à l’horizon de son

âme et, brusquement, sans qu’il eût le temps de se reconnaître, de se

rendre compte du danger qu’il voyait surgir, ce point s’étendit, le

couvrit d’ombre; il ne fit plus jour en lui.

Il eut cette minute de malaise qui précède l’orage, et, dans le silence

anxieux de son être, tels que des gouttes de pluie, des arguments

tombèrent.

Les pénibles effets du Sacrement, mais ils se justifiaient! N’avait-il

pas procédé de telle sorte que sa communion ne pouvait qu’être infidèle?

Évidemment.--Au lieu de se tasser et de s’étreindre, il avait passé un

après-midi de révolte et de colère; le soir même, il avait indignement

jugé un ecclésiastique dont le seul tort était de se complaire dans la

vanité des plaisanteries faciles. S’était-il confessé de cette iniquité

et de ces séditions? pas le moins du monde; et, après la communion,

s’était-il, comme il l’eût fallu, enfermé en tête à tête avec son Hôte?

encore moins. Il l’avait abandonné, sans plus s’occuper de Lui; il avait

déguerpi de son logis interne, s’était promené dans les bois, n’avait

même pas assisté aux offices!

Mais voyons, voyons, ces réprimandes sont ineptes! j’ai communié, tel

que j’étais, sur l’ordre formel du confesseur; quant à cette promenade,

je ne l’ai ni demandée, ni souhaitée! c’est M. Bruno qui, d’accord avec

l’abbé de la Trappe, a décidé qu’elle me serait propice; je n’ai donc

rien à me reprocher, je suis indemne.

--Cela prouve-t-il que tu n’aurais pas mieux agi, en vivant cette

journée en prières, dans l’église?

--Mais, se cria-t-il, avec ce système-là, on ne marcherait plus, on ne

mangerait plus, on ne dormirait plus, car on ne devrait jamais

s’éloigner de l’église. Il y a temps pour tout, que diantre!

--Sans doute, mais une âme plus diligente eût refusé cette excursion,

justement parce qu’elle lui plaisait; elle l’eût écartée, par

mortification, par esprit de pénitence.

--Évidemment mais... ces scrupules le torturèrent; le fait est, se

dit-il, que j’aurais pu employer mon après-midi plus saintement;--de là,

à croire qu’il s’était mal conduit, il n’y avait qu’un pas et il le fit.

Il se lapida, pendant une heure, suant d’angoisse, s’accusant de méfaits

imaginaires, s’engageant dans cette voie si loin qu’il finit par

s’ébrouer, par comprendre qu’il déraillait.

L’histoire du chapelet lui revint en mémoire et alors il se blâma de se

laisser encore acculer par le démon. Il commençait à souffler, à

reprendre son assiette, quand des attaques autrement redoutables se

présentèrent.

Ce ne fut plus une instillation d’arguments qui coulaient goutte à

goutte, mais une pluie furieuse qui se précipita sur son âme, en

avalanche. L’orage, dont l’ondée de scrupules n’était que le prélude,

éclata en plein; et, dans la panique du premier moment, dans

l’assourdissement de la tempête, l’ennemi démasqua ses batteries, le

frappa au cœur.

--Il n’avait retiré aucun bien de cette communion, mais il était

vraiment par trop jeune aussi! ah çà, est-ce qu’il croyait que, parce

qu’un prêtre avait proféré cinq mots latins sur un pain azyme, ce pain

s’était transsubstantié en la chair du Christ? qu’un enfant accueille de

pareilles sornettes, passe encore! mais avoir franchi la quarantaine et

écouter d’aussi formidables bourdes, c’était excessif, presque

inquiétant!

Et les insinuations le cinglèrent, comme des paquets de grêle: qu’est-ce

qu’un pain qui est du blé avant et qui n’est plus après qu’une

apparence? qu’est-ce qu’une chair qu’on ne voit ni ne sent? qu’est-ce

qu’un corps dont l’ubiquité est telle qu’il paraît en même temps sur les

autels de pays divers? qu’est-ce qu’une puissance qui se trouve

annihilée lorsque l’hostie n’est pas fabriquée avec du pur froment?

Et cela devint une véritable inondation qui l’ensevelit; et cependant,

de même qu’un imperméable pieu, cette Foi qu’il avait acquise, sans

avoir jamais su comment, restait immobile, disparaissait sous des

torrents d’interrogation, mais ne bougeait point.

Et il se révolta et se dit: qu’est-ce que cela prouve sinon que la

ténèbre sacramentelle de l’Eucharistie est insondable. D’ailleurs, si

c’était intelligible, ce ne serait pas divin. Si le Dieu que nous

servons pouvait être compris par la raison, il ne vaudrait pas la peine

d’être servi, a dit Tauler; et l’Imitation déclare nettement aussi à la

fin de son IVe livre que si les œuvres de Dieu étaient telles que

l’intelligence de l’homme pût aisément les saisir, elles cesseraient

d’être merveilleuses et ne pourraient être qualifiées d’ineffables.

Et une voix railleuse reprit:

--Voilà qui s’appelle répondre, en avouant que l’on n’a rien à répondre.

--Enfin, fit Durtal qui réfléchissait, j’ai assisté à des expériences de

spiritisme où nulle tricherie n’était possible. Il était bien évident

que ce n’étaient ni le fluide des spectateurs, ni la suggestion des

personnes entourant la table qui dictaient les réponses, puisque, en

frappant ses coups, cette table s’exprima subitement en anglais, alors

que personne ne parlait cette langue et que, quelques minutes plus tard,

s’adressant à moi qui étais éloigné d’elle et qui, par conséquent, ne la

touchais pas, elle me raconta, en français, cette fois, des faits que

j’avais oubliés et que, seul, je pouvais savoir. Je suis donc bien

obligé de supposer un élément de surnaturel se servant, en guise de

truchement, d’un guéridon, d’accepter, sinon l’évocation des morts, au

moins ce qui semble plus probable, l’existence constatée de larves.

Alors, il n’est pas plus surprenant, plus impossible que le Christ se

substitue à la pâte d’un pain, qu’une larve furète et bavarde dans un

pied de table. Ces phénomènes déroutent également les sens; mais si l’un

d’eux est indéniable--et la manifestation spirite l’est, à coup

sûr--quels motifs invoquer pour nier la vraisemblance de l’autre qui a

été attestée d’ailleurs par des milliers de Saints?

Au fond, poursuivit-il, en souriant, il y avait déjà la démonstration

par l’absurde, mais celle-ci pourrait s’intituler la démonstration par

l’abject, car si le mystère Eucharistique est sublime, il n’en est pas

de même du Spiritisme qui n’est, en fin de compte, que la latrine du

surnaturel, que le goguenot de l’au-delà!

--S’il n’y avait encore que cette énigme, reprit la voix, mais toutes

les doctrines catholiques sont d’un gabarit pareil! examine la religion

dès sa naissance et dis si elle ne débute pas par un dogme absurde?

Voici un Dieu, infiniment parfait, infiniment bon, un Dieu qui n’ignore

ni le passé, ni le présent, ni l’avenir, il savait donc qu’Ève

pécherait; alors, de deux choses l’une: ou il n’est pas bon puisqu’il

l’a soumise à cette épreuve, en connaissant qu’elle n’était pas de force

à la subir; ou bien alors, il n’était pas certain de sa défaite; auquel

cas, il n’est pas omniscient, il n’est pas parfait.

Durtal ne répondait pas à ce dilemme qu’il est, en effet, malaisé de

résoudre.

--Pourtant, se dit-il, l’on peut tout d’abord écarter l’une de ces deux

propositions, la dernière; car il est enfantin de s’occuper du futur

lorsqu’il s’agit de Dieu; nous le jugeons avec notre misérable

entendement et il n’y a pour lui, ni présent, ni passé, ni avenir; il

les voit tous, dans la lumière incréée, au même instant. Pour lui, la

distance ne se figure pas et l’espace est nul. Les jadis, les maintenant

et les demain ne sont qu’un. Il ne pouvait par conséquent douter que le

Serpent vaincrait. Ce dilemme amputé se détraque donc...

--Soit, mais l’autre alternative reste, que fais-tu de sa bonté?

--Sa bonté... Et Durtal avait beau se ressasser les arguments tirés du

libre-arbitre ou de la venue promise du Sauveur, il était bien forcé de

s’avouer que ses réponses étaient débiles.

Et la voix se fit plus pressante:

--Tu admets aussi le péché originel?

--Je suis bien obligé de l’admettre, puisqu’il existe. Qu’est-ce que

l’hérédité, l’atavisme, sinon, sous un autre vocable, le terrible péché

des origines?

--Et cela te paraît juste que des générations innocentes réparent encore

et toujours la faute du premier homme?

Et comme Durtal ne répliquait pas, la voix insinua doucement:

--Cette loi est tellement inique qu’il semble que le Créateur en ait eu

honte et que, pour se punir de sa férocité et ne pas se faire à jamais

exécrer par sa créature, il ait voulu souffrir sur la croix, expier son

crime, en la personne de son propre Fils!

--Mais, s’écria Durtal exaspéré, Dieu n’a pu commettre un crime et se

châtier; si cela était, Jésus serait le Rédempteur de son Père et non le

nôtre; c’est fou!

Il retrouvait peu à peu son équilibre; lentement, il récita le Symbole

des Apôtres, tandis que les objections qui le démolissaient se

pressaient, les unes à la suite des autres, en lui.

Il y a un fait certain, se dit-il, car il était, dans cette bagarre,

très lucide: c’est que nous sommes deux pour l’instant en moi. Je puis

suivre mes raisonnements et j’entends, de l’autre côté, les sophismes

que mon double me souffle. Jamais cette dualité ne m’était apparue aussi

nette.

Et l’attaque faiblit sur cette réflexion; on eût cru que l’ennemi

découvert battait en retraite.

Mais, il n’en fut rien; après une courte trêve, l’assaut recommença sur

un autre point.

--Es-tu bien sûr de ne t’être pas suggestionné, de ne t’être pas monté

le coup à toi-même? A force d’avoir voulu croire, tu as fini par

enfanter et par t’implanter, en la déguisant sous le nom de grâce, une

idée fixe autour de laquelle maintenant tout festonne. Tu te plains de

n’avoir pas éprouvé des joies sensibles après ta communion, cela

démontre simplement que tu ne t’étais pas assez tendu, ou que, lassée de

ses excès de la veille, ton imagination s’est révélée inapte à te jouer

l’affolante féerie que tu te réclamais, après la messe.

Au reste, tu devrais le savoir, tout dépend, dans ces questions-là, de

l’activité plus ou moins fébrile de la cervelle et des sens; vois ce qui

a lieu pour les femmes; elles se leurrent plus facilement que l’homme;

car là encore se décèle la différence des conformations, la variété des

sexes; le Christ se donne charnellement sous les apparences d’un pain;

c’est le mariage mystique, l’union divine consommée par la voie des

lèvres; il est bien l’époux des femmes, tandis que, nous autres, sans le

vouloir, par l’aimant même de notre nature, nous sommes plus attirés par

la Vierge. Mais elle ne se livre pas, ainsi que son fils, à nous; elle

ne réside pas dans le Sacrement; la possession est avec elle impossible;

elle est notre mère mais elle n’est pas notre Épouse, comme lui est

l’Époux des Vierges.

On conçoit dès lors que les femmes s’emballent plus violemment et

qu’elles adorent mieux et qu’elles se figurent plus aisément qu’elles

sont choyées. D’ailleurs, M. Bruno te le disait hier: la femme est plus

passive, moins rebelle à l’action céleste...

--Eh! qu’est-ce que cela me fait? qu’est-ce que cela prouve? Que plus on

aime et mieux on est aimé? mais si cet axiome est faux, au point de vue

terrestre, il est certainement exact au point de vue divin; ce qui

serait monstrueux, ce serait que le Seigneur ne traitât pas mieux l’âme

d’une Clarisse que la mienne!

Il y eut encore un temps de repos; et l’attaque tourna et se rua sur un

nouvel endroit.

--Alors tu crois à l’éternel enfer? Tu supposes un Dieu plus cruel que

tu ne serais, un Dieu qui a créé les gens, sans qu’ils aient été

consultés, sans qu’ils aient demandé à naître; et, après avoir pâti

pendant leur existence, ils seraient encore suppliciés sans merci, après

leur mort; mais, voyons, toi-même, tu verrais torturer ton plus fervent

ennemi, que tu serais pris de pitié, que tu solliciterais sa grâce. Tu

pardonnerais et le Tout-Puissant serait implacable? tu m’avoueras que

c’est se faire de Lui une singulière idée.

Durtal se taisait; l’enfer se perpétuant à l’infini demeurait, en effet,

gênant. La réplique qu’il est légitime que les peines soient éternelles

puisque les récompenses le sont n’était pas décisive, car enfin le

propre de la Bonté parfaite serait justement d’abréger les châtiments et

de prolonger les joies.

Mais enfin, se dit-il, sainte Catherine de Gênes a élucidé cette

question. Elle expose très bien que Dieu envoie un rayon de miséricorde,

un courant de pitié dans les enfers, qu’aucun damné ne souffre autant

qu’il mériterait de souffrir, que si l’expiation ne doit pas cesser,

elle peut se modifier, s’atténuer, devenir, à la longue, moins

rigoureuse, moins intense.

Elle remarque aussi qu’au moment de se séparer du corps, l’âme s’entête

ou cède; si elle reste endurcie, si elle ne manifeste aucune contrition

de ses fautes, la coulpe ne saurait lui être remise, car après la mort

le franc-arbitre ne subsiste plus, la volonté que l’on possède, à

l’instant où l’on sort de ce monde, reste invariable.

Si, au contraire, elle ne persévère pas dans ses sentiments

d’impénitence, une partie de la répression lui sera sans nul doute ôtée;

par conséquent, n’est voué à la géhenne continuelle, que celui qui,

délibérément, ne veut pas, quand il en est temps encore, revenir à

résipiscence, que celui qui se refuse à renier ses fautes.

Ajoutons que, d’après la Sainte, Dieu n’a même pas à faire évacuer l’âme

pour jamais polluée sur les enfers, car elle y va d’elle-même, elle y

est conduite par la nature même de ses péchés; elle s’y précipite, comme

en son propre bien, elle s’y engouffre naturellement, si l’on peut dire.

En somme, on peut se figurer un enfer très petit et un purgatoire très

grand; on peut s’imaginer que l’enfer est peu peuplé, qu’il n’est

réservé qu’aux cas de scélératesse rares, qu’en réalité la foule des

âmes désincarnées se presse dans le Purgatoire et y endure des

corrections proportionnées aux méfaits qu’elles ont, ici-bas, voulus.

Ces idées n’ont rien d’insoutenable et elles ont l’avantage d’accorder

les idées de miséricorde et de justice.

--Parfait! répliqua railleusement la voix. Alors l’homme serait bien bon

de se contraindre; il peut voler, piller, tuer son père et violer sa

fille, c’est le même prix; pourvu qu’à la dernière minute il se repente,

il est sauvé!

--Mais non! la contrition n’enlève que l’éternité de la peine et non la

peine même! chacun doit être puni ou récompensé, selon ses œuvres. Celui

qui sera souillé d’un parricide ou d’un inceste supportera un châtiment

autrement pénible, autrement long que celui qui ne les aura point

commis; l’égalité dans la souffrance piaculaire, dans la douleur

réparatrice, n’existe pas.

Au reste, cette idée d’une vie purgative après la mort est si naturelle,

si certaine, que toutes les religions l’assument. Pour toutes, l’âme est

une sorte d’aérostat qui ne peut monter, atteindre ses fins dernières

dans l’espace, qu’en jetant son lest. Dans les cultes de l’Orient,

l’âme, pour se dépurer, se réincarne; elle se frotte dans de nouveaux

corps, ainsi qu’une lame dans des couches de grès qui l’éclaircissent.

Pour nous autres, catholiques, elle ne subit aucun avatar terrestre,

mais elle s’allège, se dérouille, s’éclaire dans le Purgatoire où Dieu

la transforme, l’attire, l’extrait peu à peu de sa gangue de péchés,

jusqu’à ce qu’elle puisse s’élever et se perdre en lui.

Pour en finir avec cette irritante question d’un perpétuel enfer,

comment ne point concevoir que la justice divine hésite, la plupart du

temps, à prononcer d’inexorables arrêts. L’humanité est, en majeure

partie, composée de scélérats inconscients et d’imbéciles qui ne se

rendent même pas compte de la portée de leurs fautes. Ceux-là, leur

parfaite incompréhension les sauve. Quant aux autres qui se putréfient,

en sachant ce qu’ils font, ils sont évidemment plus coupables, mais la

Société qui hait les gens supérieurs se charge, elle-même, de les

châtier; elle les humilie, les persécute et il est dès lors permis

d’espérer que Notre-Seigneur prendra en pitié ces pauvres âmes si

misérablement piétinées, pendant leur séjour sur la terre, par la cohue

des mufles.

--Alors il y a tout avantage à être un imbécile, car l’on est épargné

sur la terre et au ciel.

--Ah certes! Et puis... et puis... à quoi sert de discuter, puisque nous

ne pouvons nous faire la moindre idée de ce qu’est la justice infinie

d’un Dieu!

En voilà assez, d’ailleurs, ces débats m’assomment! Il essaya de

distraire sa pensée de ces sujets, il voulut, pour rompre l’obsession,

se reporter à Paris, mais cinq minutes ne s’étaient pas écoulées que le

double revenait à la charge.

Il s’emparait, une fois de plus, du dilemme boiteux de tout à l’heure,

assaillait encore la bonté du Créateur, à propos des péchés de l’homme.

Le Purgatoire est déjà exorbitant, car enfin, disait-il, Dieu savait que

l’homme céderait aux tentations; alors pourquoi les tolérer et surtout

pourquoi le condamner? c’est de la bonté, c’est de la justice, cela?

--Mais c’est un sophisme! s’écria Durtal qui s’agaçait. Dieu laisse à

chacun sa liberté; personne n’est tenté au delà de ses forces. S’il

permet, en certains cas, que la séduction dépasse nos moyens de

résistance, c’est pour nous rappeler à l’humilité, pour nous ramener à

lui par le remords, c’est pour d’autres causes que nous ignorons et

qu’il n’a pas à nous montrer. Il est probable qu’alors ces

transgressions sont autrement appréciées que celles que nous avons

pratiquées de notre plein gré...

--La liberté de l’homme! Elle est jolie, oui, parlons-en! et l’atavisme?

et le milieu? et les maladies du cerveau et des moelles? est-ce qu’un

homme agité d’impulsions maladives, envahi par des troubles génésiques,

est responsable de ses actes?

--Mais qu’est-ce qui dit que, dans ces conditions-là, on lui impute

là-haut, ces actes?--c’est idiot, à la fin, de toujours comparer la

justice divine aux tribunaux des hommes! mais c’est tout le contraire;

les jugements humains sont souvent si infâmes qu’ils avèrent qu’une

autre équité existe. Mieux que les preuves de la théodicée, la

magistrature prouve Dieu, car, sans lui, comment serait-il assouvi cet

instinct de justice si inné en chacun de nous que même les plus humbles

des bêtes l’ont?

--Tout cela n’empêche, reprit la voix, que le caractère change suivant

que l’estomac fonctionne bien ou mal; la médisance, la colère, l’envie,

c’est de la bile accumulée ou de la digestion ratée; la bonhomie, la

joie, c’est le sang qui circule librement, le corps qui s’épanouit à

l’aise; les mystiques sont des anémo-nerveux; tes extatiques sont des

hystériques mal nourris, les maisons d’aliénés en regorgent; ils

dépendent de la science quand les visions commencent.

Du coup, Durtal se remit; les arguments matérialistes étaient peu

inquiétants, car aucun ne tenait debout; tous confondaient la fonction

et l’organe, l’habitant et le logis, l’horloge et l’heure. Leurs

assertions ne reposaient sur aucune base. Assimiler la bienheureuse

lucidité et l’inégalable génie d’une sainte Térèse aux extravagances des

nymphomanes et des folles, c’était si obtus, si niais, qu’on ne pouvait

vraiment qu’en rire!--Le mystère demeurait entier; aucun médecin n’avait

pu et ne pouvait découvrir la psyché dans les cellules rondes ou

fusiformes, dans les matières blanches ou les substances grises du

cerveau. Ils reconnaissaient plus ou moins justement les organes dont

l’âme se servait pour tirer les fils du pantin qu’elle était condamnée à

mouvoir, mais, elle, restait invisible; elle était partie, alors qu’ils

forçaient les pièces de son logis, après la mort.

Non, ces racontars-là n’agissent pas sur moi, se confirma Durtal.

--Et celui-ci, agit-il mieux? crois-tu à l’utilité de la vie, à la

nécessité de cette chaîne sans fin, de ce touage de souffrances qui se

prolongera, pour la plupart, même après la mort? la vraie bonté, elle

eût consisté à ne rien inventer, à ne rien créer, à laisser tout en

l’état, dans le néant, en paix!

L’attaque pivotait sur elle-même, revenait toujours, après d’apparents

détours, au même rond-point.

Durtal baissa le nez, car cet argument le démâtait; toutes les répliques

que l’on pouvait imaginer étaient d’une faiblesse insigne et la moins

étique, celle qui consiste à nous dénier le droit de juger, parce que

nous ne pouvons percevoir que des détails du plan divin, parce que nous

ne possédons sur lui aucune vue d’ensemble, ne prévalait pas contre la

terrible phrase de Schopenhauer: «si Dieu a fait le monde, je ne

voudrais pas être ce Dieu, car la misère du monde me déchirerait le

cœur!»

Il n’y a pas à barguigner, se disait-il, j’ai beau saisir que la Douleur

est le vrai désinfectant des âmes, je suis pourtant obligé de me

demander pourquoi le Créateur n’a pas inventé un moyen de nous purifier

moins atroce.--Ah! lorsque je songe aux souffrances internées dans les

asiles d’aliénés et les salles d’hospice, ça me révolte, ça me fait

douter de tout!

Si encore la Douleur était un antiseptique des délits futurs ou un

détersif des fautes passées, on comprendrait encore! Mais non, elle

s’abat, indifférente, sur les mauvais et sur les bons; elle est

aveugle.--La meilleure preuve est la Vierge qui était sans tache et qui

n’avait pas, comme son Fils, à expier pour nous. Elle ne devait pas, par

conséquent, être châtiée et, elle aussi, elle a subi au pied du Calvaire

le supplice exigé par cette horrible loi!

--Bien, mais alors, reprit Durtal, après un silence de réflexion, si la

Vierge innocente a donné l’exemple, de quel droit, nous autres, les

coupables, osons-nous nous plaindre?

Non, il faudrait pourtant se résoudre à demeurer dans les ténèbres, à

vivre entouré d’énigmes. L’argent, l’amour, rien n’est clair; le hasard,

s’il existe, est aussi mystérieux que la Providence et plus qu’elle

encore, il est indéchiffrable! Dieu est au moins une origine de

l’inconnu, une clef.

--Une origine qui est, elle-même, un autre secret, une clef qui n’ouvre

rien!

Ah! c’est irritant, se dit-il, d’être ainsi harcelé, dans tous les sens.

En voilà assez; d’ailleurs, ce sont là des questions qu’un théologien

est seul à même de discuter; moi, je suis sans armes; la partie n’est

pas égale; je ne veux plus répondre.

Et il ne pouvait pas ne point entendre un vague ricanement qui montait

en lui.

Il quitta le jardin, se dirigea vers la chapelle, mais la crainte d’être

repris par des folies de blasphèmes l’en détourna. Ne sachant plus où

aller, il regagna sa cellule, se répétant: il ne faudrait pas se

chamailler ainsi; oui, mais comment s’empêcher d’entendre des ergotages

qui sortent d’on ne sait où. J’ai beau me crier: tais-toi!--l’autre

parle!

Arrivé dans sa chambre, il voulut prier et tomba à genoux devant son

lit.

Alors ce fut abominable. Cette posture suscita des souvenirs de

Florence, étendue au travers de la couche. Il se releva et les vieilles

aberrations revinrent.

Il repensait à cette créature, à ses goûts bizarres, à sa manie de

mordiller les oreilles, de boire des odeurs de toilette dans de petits

verres, de grignoter des tartines de caviar et des dattes. Elle était si

libertine et si étrange, imbécile sans doute, mais obscure!

--Et si elle était dans cette pièce, retroussée, sur ce lit, là, devant

toi, que ferais-tu?

Il se balbutiait:--je tâcherais de ne pas céder!

--Tu mens, avoue donc que tu te jetterais sur elle, avoue que tu

enverrais la conversion, le cloître, tout au diable!

Il en pâlit; la possibilité de sa lâcheté le suppliciait. Avoir

communié, alors que l’on n’était pas plus certain de l’avenir, pas plus

assuré de soi, c’est presque un sacrilège, se dit-il.

Et il se cabra. Jusqu’ici il avait tenu bon, mais la vision de Florence

l’entama. Il s’affala, désespéré, sur une chaise, ne sachant plus que

devenir, ramassant ce qui lui restait de courage pour descendre à

l’église où commençait l’office.

Il s’y tréfila, s’y tenailla, assailli par des rappels turpides, dégoûté

de lui-même, sentant sa volonté qui fuyait, blessée de toutes parts.

Et quand il fut dans la cour, il demeura abasourdi, se demandant où il

allait s’abriter. Tous les lieux lui étaient devenus hostiles; dans sa

cellule, c’étaient des souvenances charnelles, dehors, c’étaient les

tentations contre la Foi; ou plutôt je traîne cela constamment avec moi,

se cria-t-il. Mon Dieu, mon Dieu! j’étais, hier, si tranquille!

Il piétinait au hasard d’une allée, quand un nouveau phénomène surgit.

Il avait eu jusqu’à cette heure, dans le ciel interne, la pluie des

scrupules, la tempête des doutes, le coup de foudre de la luxure;

maintenant, c’était le silence et la mort.

Les ténèbres complètes se faisaient en lui.

Il cherchait à tâtons son âme et la trouvait inerte, sans connaissance,

presque glacée. Il avait le corps vivant et sain, toute son

intelligence, toute sa raison et ses autres puissances, ses autres

facultés, s’engourdissaient, peu à peu, et s’arrêtaient. Il se

manifestait, en son être, un effet tout à la fois analogue et contraire

à ceux que le curare produit sur l’organisme, lorsqu’il circule dans les

réseaux du sang; les membres se paralysent; l’on n’éprouve aucune

douleur, mais le froid monte; l’âme finit par être séquestrée toute vive

dans un cadavre; là, c’était le corps vivant qui détenait une âme morte.

Harcelé par la peur, il se dégagea d’un suprême effort, voulut se

visiter, voir où il en était; et de même qu’un marin, qui, dans un

navire où s’est déclarée une voie d’eau, descend à fond de cale, il dut

rétrograder, car l’escalier était coupé, les marches s’ouvraient sur un

abîme.

Malgré la terreur qui le galopait, il se pencha, fasciné, sur ce trou

et, à force de fixer le noir, il distingua des apparences; dans un jour

d’éclipse, dans un air raréfié, il apercevait au fond de soi le panorama

de son âme, un crépuscule désert, aux horizons rapprochés de nuit; et

c’était, sous cette lumière louche, quelque chose comme une lande rasée,

comme un marécage comblé de gravats et de cendres; la place des péchés

arrachés par le confesseur restait visible, mais, sauf une ivraie de

vices sèche qui rampaient encore, rien ne poussait.

Il se voyait épuisé; il savait qu’il n’avait plus la force d’extirper

ses dernières racines et il défaillait, à l’idée qu’il faudrait encore

s’ensemencer de vertus, labourer ce sol aride, fumer cette terre morte.

Il se sentait incapable de tout travail, et il avait en même temps la

conviction que Dieu le rejetait, que Dieu ne l’aiderait plus. Cette

certitude le ravina. Ce fut inexprimable;--car rien ne peut rendre les

anxiétés, les angoisses de cet état par lequel il faut avoir passé pour

le comprendre. L’affolement d’un enfant qui ne s’est jamais éloigné des

jupes de sa mère et que l’on abandonnerait sans crier gare, en pleine

campagne, à la brune, pourrait seul en donner un semblant d’idée; et

encore, en raison même de son âge, l’enfant, après s’être désolé,

finirait-il par se calmer, par se distraire de son chagrin, par ne plus

percevoir le danger qui l’entoure, tandis que, dans cet état, c’est le

désespoir tenace et absolu, la pensée immuable du délaissement, la

transe opiniâtre, que rien ne diminue, que rien n’apaise.

L’on n’ose plus, ni avancer, ni reculer; on voudrait se terrer,

attendre, en baissant la tête, la fin d’on ne sait quoi, être assuré que

des menaces que l’on ignore et que l’on devine sont écartées. Durtal en

était à ce point; il ne pouvait revenir sur ses pas, car cette voie,

qu’il avait quittée, lui faisait horreur. Il eût mieux aimé crever que

de retourner à Paris pour y recommencer ses instances charnelles, pour y

revivre ses heures de libertinage et d’ennuis; mais s’il ne pouvait plus

rebrousser chemin, il ne pouvait davantage marcher de l’avant, car la

route aboutissait à un cul-de-sac. Si la terre le repoussait, le ciel se

fermait en même temps, pour lui.

Il gisait, à mi-côte, dans la cécité, dans l’ombre, il ne savait où.

Et cet état s’aggravait d’une incompréhension absolue des causes qui

l’amenaient, s’exagérait au souvenir des grâces autrefois reçues.

Durtal se rappelait la douceur des prémisses, la caresse des touches

divines, cette marche continue et sans obstacles, cette rencontre d’un

prêtre isolé, cet envoi à la Trappe, cette facilité même à se plier à la

vie monastique, cette absolution aux effets vraiment sensibles, cette

réponse rapide, nette, qu’il pouvait communier sans crainte.

Et, subitement, sans qu’il eût en somme, failli, celui qui l’avait

jusqu’alors tenu par la main, refusait de le guider, le congédiait, sans

dire mot, dans les ténèbres.

Tout est fini, pensa-t-il; je suis condamné à flotter, ici-bas, tel

qu’une épave dont personne ne veut; aucune berge ne m’est désormais

accessible, car si le monde me répugne, je dégoûte Dieu. Ah! Seigneur,

souvenez-vous de l’enclos de Gethsemani, de la tragique défection du

Père que vous imploriez dans d’indicibles affres! Souvenez-vous qu’alors

un ange vous consola et ayez pitié de moi, parlez, ne vous en allez

pas!--Dans le silence où s’éteignit son cri, il s’accabla; et,

cependant, il voulut réagir contre cette désolation, tenter d’échapper

au désespoir: il pria, et il eut de nouveau cette sensation très précise

que ses obsécrations ne portaient point, n’étaient même pas entendues.

Il appela l’Intendante des allégeances, la Médiatrice des pardons à son

aide et il fut persuadé que la Vierge ne l’écoutait plus.

Il se tut, découragé, et l’ombre se condensa encore, et une nuit

complète le recouvrit. Il ne souffrit plus alors, au sens propre du mot,

mais ce fut pis; car ce fut l’anéantissement dans le vide, le vertige de

l’homme que l’on courbe sur un gouffre; et les bribes de raisonnement

qu’il pouvait rassembler et lier, dans cette débâcle, finirent par se

ramifier en des scrupules.

Il cherchait quelles fautes justifiaient, depuis sa communion, une telle

épreuve et il ne les découvrait pas. Il en vint à grossir ses

peccadilles, à enfler ses impatiences; il voulut se convaincre qu’il

avait éprouvé un certain plaisir à surprendre l’image de Florence dans

sa cellule, et il se tortura si violemment qu’il ranima l’âme à moitié

évanouie par ces moxas et la remit, sans le vouloir, dans cet état aigu

de scrupules où elle était, quand s’annonça la crise.

Et il ne perdait pas, dans ces bagarres de réflexions, la triste faculté

de l’analyse. Il se disait, se jaugeant d’un coup d’œil:--Je suis comme

la litière d’un cirque, piétiné par toutes les douleurs qui sortent et

rentrent à tour de rôle. Les doutes sur la Foi, qui semblaient s’étirer

dans tous les sens, tournaient, en somme, dans le même cercle. Et voici

maintenant que les scrupules, dont je me croyais débarrassé,

réapparaissent et me parcourent.

Comment expliquer cela? cette torture, qui la lui infligeait, l’Esprit

de Malice ou Dieu?

Qu’il fût trituré par le Malin, cela était sûr; la nature même de ces

attaques décelait son étampe; oui, mais comment interpréter cet abandon

de Dieu? car enfin, le Démon ne pouvait empêcher le Sauveur de

l’assister! et il était bien obligé de conclure que s’il était martyrisé

par l’un, l’Autre se désintéressait, laissait faire, se retirait

complètement de lui.

Cette constatation déduite de remarques précises, cette assurance

raisonnée, l’acheva. Il en cria d’angoisse, regardant l’étang près

duquel il marchait, souhaitant d’y tomber, jugeant que l’asphyxie, que

la mort seraient préférables à une vie pareille.

Puis il trembla devant cette eau qui l’attirait et il s’enfuit, charria

sa détresse au hasard des bois. Il tenta de l’user par de longues

marches, mais il se fatiguait sans la lasser; il finit par s’affaisser,

moulu, brisé, devant la table du réfectoire.

Il considérait son assiette, sans courage pour manger, sans envie de

boire; il haletait, ne tenait plus, si éreinté qu’il fût, en place. Il

se leva, erra dans la cour, jusqu’aux Complies et là, dans la chapelle

où il espérait quand même trouver un soulagement, ce fut le comble; la

mine éclata; l’âme sapée depuis le matin fit explosion.

A genoux, désolé, il tentait encore d’invoquer un appui et rien ne

venait; il étranglait, emmuré dans une fosse si profonde, sous une voûte

si épaisse, que tout appel était étouffé, qu’aucun son ne vibrait. A

bout de courage, il pleura, la tête dans ses mains, et, tandis qu’il se

plaignait à Dieu de l’avoir ainsi amené, pour le supplicier, dans une

Trappe, d’ignobles visions l’assaillirent.

Des fluides lui passaient devant la face, peuplaient l’espace de

priapées. Il ne les voyait pas avec les yeux de son corps qui n’étaient

nullement hallucinés, mais il les percevait hors de lui et les sentait

en lui; en un mot, le toucher était extérieur et la vision interne.

Il tâcha de fixer la statue de saint Joseph, devant laquelle il se

tenait, et il voulut se forcer à ne discerner qu’elle, mais ses yeux

semblèrent se retourner, ne plus voir qu’en dedans et des croupes

ouvertes les emplirent. Ce fut une mêlée d’apparitions aux contours

indécis, aux couleurs confuses, qui ne se précisaient qu’aux endroits

convoités par la séculaire infamie de l’homme. Et cela changea encore.

Les formes humaines se fondirent. Il ne resta, dans d’invisibles

paysages de chairs, que des marais rougis par les feux d’on ne sait quel

couchant, que des marais frissonnant sous l’abri divisé des herbes. Puis

le site sensuel se rétrécit encore, mais se maintint, cette fois, et ne

bougea plus; et ce fut la poussée d’une flore immonde, l’épanouissement

de la pâquerette des ténèbres, l’éclosion du lotus des cavernes, enfoui

au fond du val.

Et des souffles ardents stimulaient Durtal, l’enveloppaient, se muaient

en des haleines furieuses qui lui buvaient la bouche.

Il regardait, malgré lui, ne pouvant se soustraire aux avanies imposées

de ces viols, mais le corps était inerte, demeurait calme et l’âme se

révoltait en gémissant; la tentation était donc nulle; mais si ces

manigances ne parvenaient à lui suggérer que du dégoût et de l’horreur,

elles le faisaient incomparablement pâtir, en s’attardant; toute la lie

de son existence dévergondée remontait à sa surface; ces rappels de ruts

avariés le crucifiaient. Jointe à la somme des douleurs accumulées

depuis l’aube, la surcharge de ces souvenirs l’écrasa et une sueur

froide l’inonda, de la tête aux pieds.

Il agonisa et soudain, comme s’il venait surveiller ses aides, vérifier

si ses ordres s’exécutaient, le bourreau entra en scène; Durtal ne le

vit pas, mais il le sentit, et ce fut inénarrable. Dès qu’elle eut

l’impression de la présence démoniaque réelle, l’âme trembla tout

entière, voulut fuir, tourbillonna ainsi qu’un oiseau qui se cogne aux

vitres.

Et elle retomba, épuisée; alors, si invraisemblable que cela fût, les

rôles de la vie s’intervertirent; le corps se dressa, tint bon, commanda

l’âme affolée, réprima, dans une tension furieuse, cette panique.

Très nettement, très clairement, Durtal perçut pour la première fois, la

distinction, la séparation de l’âme et du corps, et pour la première

fois aussi, il eut conscience de ce phénomène d’un corps qui avait tant

torturé sa compagne par ses exigences et ses besoins, oublier dans le

danger commun toutes les rancunes et empêcher celle qui lui résistait

d’habitude de sombrer.

Il vit cela en un éclair et subitement tout s’effaça. Il sembla que le

Démon s’était éloigné; le mur de ténèbres qui cernait Durtal s’ouvrit et

des lueurs fusèrent de toutes parts; en un immense élan, le Salve

Regina, jailli du chœur, balayait les fantômes, chassait les larves.

Le cordial exalté de ce chant le ranima. Il reprit courage, se remit à

espérer que cet effroyable abandon allait cesser; il pria et ses

exorations s’élevèrent; il comprit qu’elles étaient écoutées enfin.

L’office était terminé; il rejoignit l’hôtellerie, et quand il parut si

défait, si pâle, devant le P. Étienne et l’oblat, ils s’écrièrent:

qu’avez-vous?

Il s’effondra sur une chaise, essaya de leur décrire l’épouvantable

calvaire qu’il avait gravi. Il y a plus de neuf heures que cela dure,

fit-il, je m’étonne de n’être pas devenu fou!--et il ajouta: c’est égal,

jamais je n’aurais cru que l’âme pût tant souffrir!

Et le visage du père s’illumina. Il pressa les mains de Durtal et lui

dit:

--Réjouissez-vous, mon frère; vous êtes traité tel qu’un moine ici!

Comment cela? fit Durtal, interdit.

--Mais oui, cette agonie--car il n’y a pas d’autre mot pour définir

l’horreur de cet état,--elle est une des plus sérieuses épreuves que

Dieu nous inflige; c’est une des opérations de la vie purgative; soyez

heureux, car c’est une grande grâce que Jésus vous fait!

--Et cela prouve que votre conversion est bonne, affirma l’oblat.

--Dieu! mais ce n’est pas lui pourtant qui m’a insinué les doutes sur la

Foi, qui a fait naître en moi la folie des scrupules, qui m’a suscité

l’esprit de blasphème, qui m’a caressé par de dégoûtantes apparitions,

la face!

--Non, mais Il le permet. Ah! c’est affreux, je le sais, dit l’hôtelier.

Dieu se cache et, on a beau l’appeler, il ne vous répond pas. On se

croit délaissé et cependant Il est près de vous; et tandis qu’Il

s’efface, Satan s’avance. Il vous tortille, il vous pose un microscope

sur vos fautes; sa malice vous ronge la cervelle ainsi qu’une lime

sourde--et, quand à tout cela se joignent, pour vous excéder, les

visions impures...

Le trappiste s’interrompit--puis, se parlant à lui-même, lentement, il

dit:

--Ce ne serait rien d’être en présence d’une tentation réelle, d’une

vraie femme, en chair et en os, mais ces apparences sur lesquelles

l’imagination travaille, c’est horrible!

--Et moi qui croyais que l’on avait la paix dans les cloîtres!

--Non, on est sur cette terre pour lutter et c’est justement dans les

cloîtres que le Très-Bas s’agite; là, les âmes lui échappent et il veut,

à tout prix, les conquérir. Aucun endroit sur la terre n’est plus hanté

par lui qu’une cellule; personne n’est plus harcelé qu’un moine.

--Un récit qui figure dans la Vie des Pères du Désert est à ce point de

vue typique, fit l’oblat. Un seul démon est chargé de garder une ville

et il dort, pendant que deux ou trois cents démons, qui ont ordre de

guetter un monastère, n’ont aucun repos, se démènent, c’est le cas de le

dire, comme de vrais diables!

Et, en effet, la mission d’accélérer le péché des villes est une

sinécure; car sans même qu’elles s’en doutent, Satan les tient; il n’a

donc que faire de les tourmenter pour les retirer de la fiance de Dieu,

puisque, sans même qu’il ait à se donner le moindre mal, toutes lui

obéissent.

Aussi réserve-t-il ses légions pour assiéger les couvents où la

résistance est acharnée. Au reste, vous venez de voir la façon dont il

conduit l’attaque!

--Ah! s’exclama Durtal, ce n’est pas lui qui vous fait le plus souffrir!

car ce qui est pis que le scrupule, pis que les tentations contre la

pureté ou contre la Foi, c’est l’abandon supposé du ciel; non, rien ne

peut rendre cela!

--C’est ce que la théologie mystique nomme «la Nuit obscure», répondit

M. Bruno.

Et Durtal s’écria:

--Ah! j’y suis maintenant; je me souviens... voilà donc pourquoi saint

Jean de la Croix atteste qu’on ne peut dépeindre les douleurs de cette

Nuit et pourquoi il n’exagère rien lorsqu’il affirme qu’on est alors

plongé, tout vivant, dans les enfers.

Et moi qui doutais de la véracité de ses livres; moi qui l’accusais

d’outrance! il atténuait plutôt. Seulement, il faut avoir ressenti cela,

par soi-même, pour y croire!

--Et vous n’avez rien vu, repartit tranquillement l’oblat; vous avez

passé par la première partie de cette Nuit, par la Nuit des sens; elle

est terrible déjà, je le sais par expérience, mais elle n’est rien en

comparaison de la Nuit de l’esprit qui parfois lui succède. Celle-là est

l’exacte image des souffrances que Notre-Seigneur endura au jardin des

Olives, alors que, suant le sang il cria, à bout de forces: Seigneur,

détournez de moi ce calice!

Celle-là est si épouvantable... et M. Bruno se tut, en pâlissant.

Quiconque a subi ce martyre, reprit-il après une pause, sait d’avance ce

qui attend, dans l’autre vie, les réprouvés!

--Voyons, fit le moine, l’heure du coucher est sonnée. Il n’existe qu’un

remède à tous ces maux, c’est la Sainte Eucharistie; demain, dimanche,

la communauté s’approche du Sacrement; il faut que vous vous joigniez à

nous.

--Mais je ne peux pas communier dans l’état où je suis...

--Eh bien, soyez debout, cette nuit, à trois heures; j’irai vous

chercher dans votre cellule et je vous emmènerai chez le P. Maximin qui

nous confesse à cette heure.

Et sans attendre sa réponse, l’hôtelier lui serra la main et s’en fut.

--Il a raison, fit l’oblat, c’est le vrai remède.

Et quand il fut remonté dans sa chambre, Durtal pensa:

--Je comprends maintenant pourquoi l’abbé Gévresin tenait tant à me

prêter saint Jean de la Croix; il savait que j’entrerais dans la Nuit

obscure; il n’osait m’avertir nettement de peur de m’effrayer et il

voulait cependant me mettre en garde contre le désespoir, m’aider par le

souvenir ici de ces lectures. Seulement, comment a-t-il pu penser que,

dans un pareil naufrage, je me rappellerais quelque chose!

Tout cela me fait songer que j’ai omis de lui écrire et qu’il faudra

que, demain, je tienne ma promesse, en lui envoyant une lettre.

Et il repensa à ce saint Jean de la Croix, à ce Carme inouï, qui avait

si placidement décrit cette terrifiante phase de la genèse mystique.

Il se rendait compte de la lucidité, de la puissance d’esprit de ce

Saint, expliquant la vicissitude la plus obscure, la moins connue de

l’âme, surprenant, suivant les opérations de Dieu qui maniait cette âme,

la comprimait dans sa main, la pressait comme une éponge, puis la

laissait se réimbiber, se regonfler de douleurs et la tordait encore et

la faisait s’égoutter en des larmes de sang, pour l’épurer.

En route · 第 27 / 32 题