Il se réveilla en sursaut à onze heures, avec cette impression de
quelqu’un qui se sent regardé pendant qu’il dort. Il fit craquer une
allumette, ne vit personne, vérifia l’heure et, retombant sur sa couche,
dormit d’un trait jusqu’à près de quatre heures. Il s’habilla en hâte et
courut à l’église.
Le vestibule, obscur la veille, était éclairé, ce matin-là, car un vieux
moine célébrait une messe à l’autel de saint Joseph, un moine chauve et
cassé, avec une barbe blanche fuyant de toutes parts, en coup de vent,
volant en de très longs fils.
Un convers l’assistait, un petit homme au poil noir et au crâne rasé,
pareil à une boule peinte en bleu; il ressemblait à un bandit, avec sa
barbe en désordre et son sac usé de bure.
Et ce bandit avait l’œil doux et étonné des gosses. Il servait le prêtre
avec un respect presque craintif, avec une joie contenue vraiment
touchante.
Les autres, à genoux sur les dalles, priaient, concentrés, ou lisaient
leur messe. Durtal distingua le très vieux de quatre-vingt ans,
immobile, la face tendue en avant et les yeux clos; et le jeune, celui
dont le regard miséricordieux l’avait secouru près de l’étang, méditait
attentivement sur son paroissien l’office. Il devait être âgé de vingt
ans, était grand et robuste; la figure un peu fatiguée était tout à la
fois mâle et tendre, avec ses traits émaciés et sa barbe blonde qui
rebroussait sur la robe, en pointe.
Durtal s’abandonna dans cette chapelle où chacun mettait un peu du sien
pour l’adjuver et, songeant à la confession qu’il allait faire, il
supplia le Seigneur de le soutenir, il l’implora pour que le moine
voulût bien le déplier.
Et il se sentit moins apeuré, plus maître de soi, plus ferme. Il se
collationnait et se groupait, éprouvait une douloureuse confusion, mais
il n’avait plus ce découragement qui l’avait abattu, la veille. Il se
remontait avec cette idée qu’il ne se délaissait pas, qu’il s’aidait de
toutes ses forces, qu’il ne pouvait, dans tous les cas, se rassembler
mieux.
Il fut distrait de ces réflexions par le départ du vieux trappiste qui
avait fini d’offrir le sacrifice, et par l’entrée du prieur qui monta
entre deux pères blancs dans la rotonde, au maître-autel, pour dire la
messe.
Durtal s’absorba dans son eucologe, mais après que le prêtre eut
consommé les Espèces, il cessa de lire, car tous se levaient et il béa,
confondu, devant un spectacle dont il ne se doutait même pas, une
communion de moines.
Ils s’avançaient, un à un, muets et les yeux bas, puis arrivé devant
l’autel, celui qui marchait le premier se retournait et embrassait le
camarade qui venait après lui; celui-ci, à son tour, serrait dans ses
bras le religieux qui le suivait et il en était ainsi jusqu’au dernier.
Tous, avant que d’aller recevoir l’Eucharistie, échangeaient le baiser
de paix, puis ils s’agenouillaient, communiaient et ils revenaient
encore, un à un, en tournant dans la rotonde derrière l’autel.
Et le retour de ces gens était inouï; les pères blancs en tête, ils
s’acheminaient très lentement, les yeux fermés et les mains jointes. Les
figures avaient quelque chose de modifié; elles étaient éclairées
autrement, en dedans; il semblait que, refoulée par la puissance du
sacrement contre les parois du corps, l’âme filtrât, au travers des
pores, éclairât l’épiderme de cette lumière spéciale de la joie, de
cette sorte de clarté qui s’épand des âmes blanches, file ainsi qu’une
fumée presque rose le long des joues et rayonne, en se concentrant, au
front.
A considérer l’allure mécanique et hésitante de ces moines, l’on
devinait que les corps n’étaient plus que des automates, exécutant par
habitude leur mouvement de marche, que les âmes ne se souciaient plus
d’eux, étaient ailleurs.
Durtal reconnaissait le vieux convers maintenant si courbé que son
visage disparaissait dans sa barbe relevée par la poitrine et ses deux
grosses mains noueuses tremblaient, en s’étreignant; il apercevait aussi
le jeune et grand frère, les traits tirés dans une face dissoute,
glissant à petits pas, sans yeux.
Fatalement, il délibéra sur lui-même. Il était le seul qui ne communiait
pas, car il voyait, sortant le dernier derrière l’autel, M. Bruno qui
rejoignait, les bras croisés, sa place.
Cette exclusion lui faisait si clairement comprendre combien il était
différent, combien il était éloigné de ce monde-là! Tous étaient admis
et, lui seul, restait. Son indignité s’attestait davantage et il
s’attristait d’être mis à l’écart, traité, ainsi qu’il le méritait, en
étranger, séparé de même que le bouc des Écritures, parqué, loin des
brebis, à la gauche du Christ.
Ces remarques lui furent saines, car elles dissipèrent la terreur de la
confession qui s’affirmait encore. Cet acte lui parut si naturel, si
juste, dans sa nécessaire humiliation, dans son indispensable
souffrance, qu’il eût voulu l’accomplir tout de suite et pouvoir se
représenter dans cette chapelle, émondé, lavé, devenu au moins un peu
plus semblable aux autres.
Quand la messe prit fin, il se dirigea vers sa cellule pour y chercher
une tablette de chocolat.
En haut de l’escalier, M. Bruno, enveloppé d’un grand tablier,
s’apprêtait à nettoyer les marches.
Durtal l’examinait, surpris. L’oblat sourit et lui serra la main.
--C’est une excellente besogne pour l’âme, fit-il, en montrant son
balai; cela vous rappelle aux sentiments de modestie que l’on est trop
enclin à oublier, lorsqu’on a vécu dans le monde.
Et il se mit à frotter vigoureusement et à recueillir sur une pelle la
poussière qui remplissait, comme une poudre de poivre, les salières
creusées dans les carreaux du sol.
Durtal emporta sa tablette dans le jardin. Réfléchissons, se dit-il, en
la grignotant; si je longeais une autre route, si j’allais me promener
dans la partie du bois que j’ignore. Et il n’en eut aucun désir.--Non,
dans l’état où je suis, j’aime mieux hanter le même endroit, ne point
quitter les lieux où j’ai fixé mes habitudes; je suis déjà si peu
coordonné, si facilement épars, que je ne veux pas risquer de me désunir
dans la curiosité de nouveaux sites. Et il s’en fut près de l’étang en
croix.
Il remonta le long de ses rives et quand il eut atteint le sommet, il
s’étonna de rencontrer, à quelques minutes de là, un ruisseau moucheté
de pellicules vertes, creusé entre deux haies qui servaient de clôture
au monastère. Plus loin, s’étendaient des champs, une vaste ferme dont
on entrevoyait les toits dans des arbres, et, partout, à l’horizon, sur
des collines, des forêts qui semblaient arrêter la marche en avant du
ciel.
--Je me figurais ce territoire plus grand, se dit-il, en revenant sur
ses pas et lorsqu’il eut regagné le haut de l’étang en croix, il
contempla l’immense crucifix de bois, dressé en l’air et qui se
réverbérait dans cette glace noire. Il s’y enfonçait, vu de dos,
tremblait dans les petites ondes que plissait le vent, paraissait
descendre en tournoyant dans cette étendue d’encre. Et l’on n’apercevait
de ce Christ de marbre dont le corps était caché par son bois, que les
deux bras blancs qui dépassaient l’instrument de supplice et se
tordaient dans la suie des eaux.
Assis sur l’herbe, Durtal regardait l’obscur miroir de cette croix
couchée et, songeant à son âme qui était, ainsi que cet étang, tannée,
salie, par un lit de feuilles mortes, par un fumier de fautes, il
plaignait le sauveur qu’il allait convier à s’y baigner, car ce ne
serait même plus le martyre du Golgotha, consommé, sur une éminence, la
tête haute, au jour, en plein air, au moins! mais ce serait, par un
surcroît d’outrages, l’abominable plongeon du corps crucifié, la tête en
bas, la nuit, dans un fond de boue!
--Ah! il serait temps de l’épargner, en me filtrant, en me clarifiant,
se cria-t-il.--Et le cygne, demeuré jusqu’alors immobile dans un bras de
l’étang, balaya, en s’avançant, la lamentable image, blanchit de son
reflet tranquille le deuil remué des eaux.
Et Durtal songea à l’absolution qu’il obtiendrait peut-être et il
rouvrit son eucologe et dénombra ses fautes; et lentement, ainsi que la
veille, il se tarauda, parvint, en se sondant, à faire sortir du sol de
son être un jet de larmes.
Il s’agit de se contenir, se dit-il, tremblant à l’idée qu’il
suffoquerait encore, qu’il ne pourrait parler; et il résolut de
commencer à rebours sa confession, d’énumérer d’abord les petits péchés,
de garder les gros pour la fin, de terminer par l’aveu des méfaits
charnels; si alors je succombe, j’arriverai quand même à m’expliquer en
deux mots.--Mon Dieu! pourvu néanmoins que le prieur ne se taise pas
comme hier, pourvu qu’il me délie!
Il secoua sa tristesse, quitta l’étang, rejoignit son allée de tilleuls
et il se plut à inspecter de près ces arbres. Ils érigeaient des troncs
énormes, frottés d’orpin roux, gouachés d’argent gris par des mousses;
et plusieurs, ce matin-là, étaient enveloppés ainsi que d’une mantille
couturée de perles, par des fils de la Vierge que la rosée attachait
avec les nœuds clairs de ses gouttes.
Il s’assit sur un banc, puis craignant une ondée, car le temps tournait
à la pluie, il se retira dans sa cellule.
Il ne se sentait aucune envie de lire; il n’avait plus qu’une hâte,
atteindre, tout en la redoutant, la neuvième heure, en finir avec le
lest de son âme et s’en décharger, et il priait mécaniquement, sans
savoir ce qu’il marmottait, pensant toujours à cette confession, repris
d’alarmes, retraversé de transes.
Il descendit un peu avant l’heure--et le cœur lui manqua, lorsqu’il
pénétra dans l’auditoire.
Malgré lui, ses yeux se braquaient sur ce prie-Dieu où il avait si
cruellement souffert.
Dire qu’il allait falloir se remettre sur cette claie, s’étendre encore
sur ce chevalet de torture! Il essaya de se colliger, de se résumer--et
il se cabra brusquement; il entendait les pas du moine.
La porte s’ouvrit et, pour la première fois, Durtal osa dévisager le
prieur; ce n’était plus du tout le même homme, plus du tout la figure
qu’il discernait de loin; autant le profil était hautain, autant la face
était douce; et c’était l’œil qui émoussait l’altière énergie des
traits, un œil familier et profond où il y avait, à la fois, de la joie
placide et de la pitié triste.
--Allons, dit-il, ne vous troublez pas, car c’est à Notre Seigneur seul
qui connaît vos fautes que vous allez parler.
Et il s’agenouilla, pria longuement et vint, ainsi que la veille,
s’asseoir près du prie-Dieu; il se pencha sur Durtal et tendit
l’oreille.
Un peu rassuré, le pénitent commença sans trop d’angoisses. Il
s’accusait de toutes les fautes communes aux hommes, manque de charité
envers le prochain, médisance, haine, jugements téméraires, injures,
mensonges, vanité, colère, etc.
Le moine l’interrompit, un moment.
--Vous avez déclaré, je crois, tout à l’heure, que, dans votre jeunesse,
vous aviez contracté des dettes; les avez-vous payées?
Et sur un signe affirmatif de Durtal, il fit: Bien--et poursuivit:
--Avez-vous fait partie d’une société secrète? vous êtes-vous battu en
duel?--je suis obligé de poser ces questions, car ce sont des péchés
réservés.
Non?--Bien--et il se tut.
--Envers Dieu, je m’accuse de tout, reprit Durtal; comme je vous l’ai
avoué, hier, depuis ma première communion, j’ai tout quitté, prières,
messe, enfin tout; j’ai nié Dieu, je l’ai blasphémé, j’avais entièrement
perdu la Foi.
Et Durtal s’arrêta.
Il arrivait aux forfaits des chairs. Sa voix faiblit.
--Ici, je ne sais plus comment m’expliquer, fit-il, en refoulant ses
larmes.
--Voyons, dit doucement le moine, vous m’avez affirmé, hier, que vous
aviez commis tous les actes que comporte la malice spéciale de la
Luxure.
--Oui, mon père.--Et, tremblant, il ajouta:--Dois-je entrer dans des
détails?
--Non, c’est inutile. Je me bornerai à vous demander, parce que cela
change la nature du péché, s’il y a eu, dans votre cas, des fautes
personnelles et des fautes commises entre personnes du même sexe?
--Depuis le collège, non.
--S’il y a eu adultère?
--Oui.
--Dois-je comprendre, que dans vos relations avec les femmes, aucun des
excès possibles ne fut omis?
Durtal eut un signe affirmatif.
--Bien, cela suffit.
Et le moine se tut.
Durtal étouffait de dégoût; l’aveu de ces turpitudes lui coûtait
affreusement; et cependant, bien qu’il fût encore accablé de honte, il
commençait déjà à respirer quand, tout à coup, il se replongea la tête
dans ses mains.
Le souvenir du sacrilège, auquel Mme Chantelouve l’avait fait
participer, lui revenait.
Il raconta, en balbutiant, qu’il avait assisté, par curiosité, à une
messe noire et qu’après, sans le vouloir, il avait souillé une hostie
que cette femme, saturée de Satanisme, cachait en elle.
Le prieur écoutait sans broncher.
--Avez-vous continué à fréquenter cette femme après?
--Non, cela m’avait fait horreur.
Le trappiste réfléchit et:
--C’est tout?
--Je crois avoir tout avoué, répondit Durtal.
Le confesseur garda le silence pendant quelques minutes, puis d’une voix
pensive, il murmura:
--Je suis plus qu’hier encore frappé par l’étonnant miracle que le ciel
a opéré en vous.
Vous étiez malade, si malade que vraiment l’on pouvait dire de votre âme
ce que Marthe disait du corps de Lazare: «Jam fœtet!»--Et le Christ vous
a, en quelque sorte, ressuscité. Seulement, ne vous y trompez pas, la
conversion du pécheur n’est pas sa guérison, mais seulement sa
convalescence; et cette convalescence dure quelquefois plusieurs années,
est souvent longue.
Il convient donc que vous vous déterminiez, dès à présent, à vous
prémunir contre les rechutes, à tenter ce qui dépendra de vous pour vous
rétablir. Ce traitement préventif se compose de la prière, du Sacrement
de Pénitence, de la sainte communion.
La prière?--vous la connaissez, car, après une vie agitée telle que fut
la vôtre, vous n’avez pu vous décider à émigrer ici, sans avoir
auparavant beaucoup prié.
--Ah! si mal!
--Peu importe, puisque votre désir était de prier bien!--La
confession?--Elle vous fut pénible; elle le sera moins maintenant que
vous n’aurez plus à avouer des années accumulées de fautes. La communion
m’inquiète davantage; l’on pourrait en effet craindre que dans le cas où
vous triompheriez de la chair, le Démon ne vous attendît là et qu’il ne
s’efforçât de vous en éloigner, car il sait fort bien que, sans ce divin
Magistère, aucune guérison n’est possible. Vous aurez donc à porter sur
ce point toute votre attention.
Le moine réfléchit une minute, puis il reprit:
--La sainte Eucharistie... vous en aurez plus qu’un autre besoin, car
vous serez plus malheureux que les êtres moins cultivés, que les êtres
plus simples. Vous serez torturé par l’imagination. Elle vous a fait
beaucoup pécher et, par un juste retour, elle vous fera beaucoup
souffrir; elle sera la porte mal fermée de votre personne et c’est par
là que le Démon s’introduira et s’épandra en vous.--Veillez donc de ce
côté et priez ardemment pour que le Seigneur vous vienne en aide.
Dites-moi, avez-vous un chapelet?
--Non, mon père.
--Je sens, reprit le moine, dans le ton dont vous avez prononcé ce nom,
percer une certaine hostilité contre le chapelet.
--Je vous avouerai que ce moyen mécanique pour réciter des oraisons me
gêne un peu; je ne sais pas, mais il me semble qu’au bout de quelques
secondes, je ne pourrais plus penser à ce que je répète; je
bafouillerais, je finirais certainement par balbutier des bêtises...
--Vous avez connu, fit tranquillement le prieur, des pères de famille.
Leurs enfants leur bredouillaient des caresses, leur racontaient
n’importe quoi et ils étaient cependant ravis de les entendre! Pourquoi
voulez-vous que Notre Seigneur, qui est un bon père, n’aime pas à
écouter ses enfants même lorsqu’ils ânonnent, même lorsqu’ils débitent
des bêtises?
Et, après une pause, il poursuivit:
--Je flaire un peu de ruse diabolique dans votre avis, car de grandes
grâces sont attachées à cette couronne d’oraisons. La Très Sainte Vierge
a elle-même révélé ce moyen de prier aux Saints; Elle a déclaré s’y
complaire; cela doit suffire pour nous le faire aimer.
Faites-le donc pour Elle qui a puissamment aidé à votre conversion, qui
a intercédé auprès de son Fils pour vous sauver. Rappelez-vous aussi que
Dieu a voulu que toutes les grâces nous vinssent par Elle. Saint Bernard
le déclare expressément: «Totum nos habere voluit per Mariam.»
Le moine fit une nouvelle pause et il ajouta:
--Le chapelet met, du reste, les sots en fureur et c’est là un signe
sûr. Vous voudrez bien, comme pénitence, réciter une dizaine, pendant un
mois, chaque jour.
Il se tut, puis lentement, il reprit:
--Nous gardons tous, hélas! cette cicatrice du péché originel qu’est le
penchant au mal; chacun la ménage plus ou moins; vous, depuis l’âge de
discrétion, vous l’avez constamment ouverte, mais il suffit que vous
exécriez votre plaie pour que Dieu la ferme. Je ne vous parlerai donc
pas de votre passé, puisque votre repentir et votre ferme propos de ne
plus pécher l’effacent. Demain, vous recevrez le gage de la
réconciliation, vous communierez; après tant d’années, le Seigneur
s’engagera dans la route de votre âme et s’y arrêtera; abordez-le avec
grande humilité et préparez-vous d’ici là, par la prière, à ce
mystérieux cœur à cœur que sa bonté désire. Dites maintenant votre acte
de contrition, je vais vous donner la sainte absolution.
Le moine leva les bras et les manches de sa coule blanche volèrent ainsi
que deux ailes au-dessus de lui. Il proférait, les yeux au ciel,
l’impérieuse formule qui rompt les liens; et trois mots prononcés, d’une
voix plus haute et plus lente: «Ego te absolvo» tombèrent sur Durtal qui
frémit de la tête aux pieds.
Il s’affaissa presque sur le sol, incapable de se réunir, de se
comprendre, sentant seulement et cela d’une façon très nette,--que le
Christ était en personne présent, était là, près de lui dans cette
pièce,--et, ne trouvant aucune parole pour le remercier, il pleura,
ravi, courbé sous le grand signe de croix dont le couvrait le moine.
Il lui sembla sortir d’un rêve, alors que le prieur lui dit:
«Réjouissez-vous, votre vie est morte; elle est enterrée dans un cloître
et c’est aussi dans un cloître qu’elle va renaître; c’est un bon
présage; ayez confiance en Notre Seigneur et allez en paix.
Et le père ajouta, en lui serrant la main: n’ayez aucune crainte de me
déranger, je suis à votre entière disposition; non seulement pour la
confession, mais encore pour tous les entretiens, pour tous les conseils
qui pourraient vous être utiles; c’est bien entendu, n’est-ce pas?
Ils quittèrent ensemble l’auditoire; le moine le salua dans le corridor
et disparut. Durtal hésitait entre aller méditer dans sa cellule ou dans
l’église, quand M. Bruno survint.
Il s’approcha de Durtal et lui dit:
--Hein? c’est un fameux poids de moins sur l’estomac!
Et Durtal le regardant, étonné, il rit.
--Pensez-vous donc qu’un vieux pécheur tel que moi n’ait pas découvert à
mille riens, ne fût-ce qu’à vos pauvres yeux qui maintenant s’éclairent,
que vous n’étiez pas encore réconcilié lorsque vous êtes débarqué ici.
Or, je viens de surprendre le révérend père qui retourne dans le cloître
et, vous, je vous rencontre sortant de l’auditoire; il n’est pas dès
lors nécessaire d’être bien malin pour deviner que le grand lavage vient
d’avoir lieu!
--Mais, fit Durtal, le prieur que vous n’avez pu voir avec moi,
puisqu’il était parti quand vous êtes entré, aurait pu accomplir une
autre tâche.
--Non, car il n’était pas en scapulaire; il avait la coule. Et comme il
n’endosse cette robe que pour se rendre à l’église ou à confesse,
j’étais bien certain, étant donnée cette heure-ci qui ne comporte aucun
office, qu’il venait de l’auditoire. J’avançai encore que les trappistes
n’étant pas confessés dans cette pièce, deux personnes seulement
pouvaient s’y entretenir avec lui, vous ou moi.
--Vous m’en direz tant, répliqua Durtal, en riant.
Le Père Étienne les accosta sur ces entrefaites et Durtal lui réclama un
chapelet.
--Mais je n’en ai pas, s’écria le moine.
--J’en possède plusieurs, fit M. Bruno, et je serai très heureux de vous
en offrir un. Vous permettez, mon père...
Le moine acquiesça d’un signe.
--Alors si vous voulez bien m’accompagner, reprit l’oblat, en
s’adressant à Durtal, je vous le remettrai, sans plus tarder.
Ils montèrent ensemble l’escalier et Durtal connut alors que M. Bruno
demeurait dans une pièce située au fond d’un petit corridor, pas bien
loin de la sienne.
Cette cellule était très simplement meublée d’un ancien mobilier
bourgeois, d’un lit, d’un bureau d’acajou, d’une large bibliothèque
pleine de livres ascétiques, d’un poêle de faïence et de fauteuils.
Ces meubles appartenaient évidemment à l’oblat, car ils ne ressemblaient
en rien au mobilier des Trappes.
--Asseyez-vous, je vous prie, dit M. Bruno, en montrant un fauteuil, et
ils causèrent.
Après s’être d’abord engagée sur le Sacrement de Pénitence, la
conversation se fixa sur le P. Maximin et Durtal avoua que la haute mine
du prieur l’avait terrifié tout d’abord.
M. Bruno se mit à rire.--Oui, fit-il, il produit cet effet sur ceux qui
ne l’approchent point, mais quand on le fréquente, on discerne qu’il
n’est rigide que pour lui-même, car nul n’est, pour les autres, plus
indulgent; c’est un vrai et un saint moine, dans toute l’acception du
terme; aussi a-t-il de grandes lumières...
Et comme Durtal lui parlait des autres cénobites et s’étonnait qu’il y
eût, parmi eux, de très jeunes gens, M. Bruno répondit:
--S’imaginer que la plupart des trappistes ont vécu dans le monde est
une erreur. Cette idée, si répandue, que les gens se réfugient dans les
Trappes après de longs chagrins, après des existences désordonnées, est
absolument fausse; d’ailleurs, pour pouvoir endurer le régime débilitant
du cloître, il faut commencer jeune et surtout ne pas apporter un corps
usé par des abus de toute sorte.
Il convient aussi de ne pas confondre la misanthropie et la vocation
monastique;--ce n’est pas l’hypocondrie, mais l’appel divin, qui conduit
dans les Trappes. Il y a là une grâce spéciale qui fait que de tout
jeunes gens, qui n’ont jamais vécu, aspirent à pouvoir s’interner dans
le silence et à y souffrir les privations les plus dures; et ils sont
heureux ainsi que je vous souhaiterais de l’être; et cependant leur
existence est encore plus rigoureuse que vous ne la supposez; prenons
les convers, par exemple.
Songez qu’ils se livrent aux labeurs les plus pénibles et qu’ils n’ont
même pas comme les pères la consolation d’assister à tous les offices et
de les chanter; songez que leur récompense qui est la communion ne leur
est même pas très souvent concédée.
Représentez-vous maintenant l’hiver ici. Le froid y est terrible; dans
ces bâtiments délabrés, rien ne ferme et le vent balaie la maison du
haut en bas; ils y gèlent sans feu, couchent sur des grabats; et ils ne
peuvent se soutenir, s’encourager entre eux, car ils se connaissent à
peine, puisque toute conversation est interdite.
Pensez aussi que ces pauvres gens n’ont jamais un mot aimable, un mot
qui les soulage ou qui les réconforte. Ils travaillent de l’aube à la
nuit et jamais le maître ne les remercie de leur zèle, jamais il ne dit
au bon ouvrier qu’il est content.
Considérez encore que, l’été, lorsque pour faucher la moisson, l’on
embauche, dans les villages voisins, des hommes, ceux-là se reposent
quand le soleil torréfie les champs; ils s’assoient à l’ombre des
meules, en manches de chemise et ils boivent s’ils ont soif et ils
mangent; et le convers les regarde dans ses lourds vêtements; et il
continue sa besogne et il ne mange pas et il ne boit point. Allez, il
faut des âmes fortement trempées pour résister à une vie pareille!
--Mais enfin, dit Durtal, il doit y avoir des jours de détente, des
moments où la règle se relâche.
--Jamais; il n’y a même pas, ainsi que dans des ordres bien austères
pourtant--chez les Carmélites, pour en citer un,--une heure de
récréation où le religieux peut parler et rire. Ici, le silence est
éternel.
--Même lorsqu’ils sont ensemble au réfectoire?
--On lit alors les conférences de Cassien, l’Échelle sainte de Climaque,
les vies des Pères du Désert, ou quelque autre volume pieux.
--Et le dimanche?
--Le dimanche, on se lève une heure plus tôt; mais c’est en effet leur
bon jour, car ils peuvent suivre tous les offices, passer tout leur
temps dans l’église!
--L’humilité, l’abnégation, exacerbées jusqu’à ce point, sont
surhumaines! s’écria Durtal.--Mais, pour qu’ils puissent se livrer, du
matin au soir, aux travaux éreintants des champs, encore faut-il qu’on
leur accorde, en quantité suffisante, une nourriture assez forte.