IX

Il éprouvait ce réveil douloureux du malade qu’un médecin berne pendant

des mois et qui apprend, un beau matin, qu’il n’a plus qu’à se faire

transporter dans une maison de santé pour y subir une opération de

chirurgie devenue pressante.--Mais on n’agit pas ainsi, se cria Durtal;

on prévient, peu à peu, les gens, on les accoutume par des précautions

oratoires, à l’idée qu’il faudra se laisser découper sur l’étal, on ne

les frappe pas de la sorte à l’improviste!

Oui, mais qu’importe, puisque je sens très bien, au fond de moi, que cet

ecclésiastique a raison; je dois, si je veux m’amender, quitter Paris;

c’est égal, le traitement qu’il m’inflige est vraiment dur à suivre,

comment faire?

Et il vécut, depuis ce moment, des jours hantés par les Trappes. Il

rumina la pensée d’un départ, la retourna sur toutes ses faces; il se

remâcha le pour et le contre, finit par se dire: classons nos réflexions

et ouvrons un compte; établissons, pour nous y reconnaître, un Doit et

Avoir.

Le Doit est terrible.--Ramasser sa vie et la jeter dans l’étuve d’un

cloître! Mais encore faudrait-il savoir si le corps est en état de

supporter un remède pareil; le mien est fragile et douillet, habitué à

se lever tard; il tombe en faiblesse quand il n’est pas réconforté par

le sang des viandes et des névralgies surviennent, aussitôt que les

heures des repas changent. Jamais je n’arriverai à tenir là-bas avec des

légumes cuits dans de l’huile chaude ou dans du lait; d’abord, je

déteste la cuisine à l’huile et j’exècre d’autant plus le lait que je le

digère mal.

Ensuite, je me vois à genoux, par terre, pendant des heures, moi qui ai

tant souffert à la Glacière pour être resté dans cette posture pendant

un quart d’heure à peine sur une marche.

Enfin, j’ai une telle habitude de la cigarette qu’il me serait

absolument impossible d’y renoncer; or, il est à peu près certain qu’on

ne me laissera pas fumer dans un couvent.

Non, véritablement, au point de vue corporel, ce départ est insane; dans

l’état de santé où je suis, il n’y a pas un médecin qui ne me

dissuaderait de tenter un semblable risque.

Si je me place maintenant au point de vue spirituel, je dois bien

reconnaître aussi qu’une entrée à la Trappe est effrayante.

Il est à craindre, en effet, que ma sécheresse d’âme, que mon défaut

d’amour ne persistent; alors que deviendrai-je dans un tel milieu? Puis

il est également probable que, dans cette solitude, dans ce silence

absolu, je m’ennuierai à mourir et, s’il en est ainsi, quelle existence

que celle qui consistera à arpenter une cellule, en comptant les heures!

Non, il faudrait pour cela être certain d’être affermé par Dieu, d’être

habité tout entier par lui.

Enfin, il existe deux redoutables questions sur lesquelles je ne me suis

jamais appesanti, parce qu’il m’était pénible d’y songer, mais

maintenant qu’elles se dressent devant moi, qu’elles me barrent la

route, il sied que je les envisage: ce sont les questions de la

confession et de la sainte Table.

Se confesser? oui, j’y consens; je suis si las de moi, si dégoûté de ma

misérable vie que cette expiation m’apparaît comme méritée, comme

nécessaire; je désire m’humilier, je veux bien demander sincèrement

pardon, mais encore faudrait-il que cette pénitence me fût assignée dans

des conditions possibles!--A la Trappe, si j’en crois l’abbé, personne

ne s’occupera de moi; autrement dit, personne ne m’encouragera, ne

m’aidera à subir la douloureuse extraction des hontes; je serai un peu

ainsi qu’un malade qu’on opère à l’hôpital, loin de ses amis, loin des

siens!

La confession, reprit-il, elle est une trouvaille admirable, car elle

est la pierre de touche la plus sensible qui soit des âmes, l’acte le

plus intolérable que l’Église ait imposé à la vanité de l’homme.

Est-ce étrange!--On parle aisément de ses fredaines, de ses turpitudes à

des amis, voire même, dans la conversation, à un prêtre; cela ne paraît

pas tirer à conséquence et peut-être qu’un peu de vantardise se mêle aux

aveux des péchés faciles, mais raconter la même chose à genoux, en

s’accusant, après avoir prié, cela diffère; ce qui n’était qu’une

amusette devient une humiliation vraiment pénible, car l’âme n’est pas

dupe de ces faux semblants; elle sait si bien, dans son for intérieur,

que tout est changé, elle sent si bien la puissance terrible du

sacrement, qu’elle, qui tout à l’heure souriait, tremble maintenant, dès

qu’elle y pense.

Eh bien, si je me tiens en face d’un vieux moine qui sortira d’une

éternité de silence pour m’écouter, d’un moine qui ne m’adjuvera, qui ne

me comprendra peut-être point, ce sera affreux! Jamais je n’arriverai au

bout de mes peines, s’il ne me tend pas la perche, s’il me laisse

étouffer sans me donner de l’air à l’âme, sans me porter secours!

Quant à l’Eucharistie, elle me semble, elle aussi, terrible. Oser

s’avancer, oser Lui offrir comme un tabernacle son égout à peine

clarifié par le repentir, son égout drainé par l’absolution, mais encore

à peine sec, c’est monstrueux! Je n’ai pas du tout le courage d’imposer

au Christ cette dernière insulte; alors à quoi bon s’enfuir dans un

monastère?

Non, plus j’y réfléchis, plus je suis forcé de conclure que je serais

fou si je m’aventurais dans une Trappe!

L’Avoir, maintenant. La seule œuvre propre de ma vie serait justement de

faire un paquet de mon passé et de l’apporter, pour le désinfecter, dans

un cloître; et si cela ne me coûtait pas d’ailleurs, où serait le

mérite?

Rien ne me démontre, d’autre part, que mon corps, si débilité qu’il

soit, ne supportera pas le régime des Trappes. Sans croire, ou feindre

de croire, avec l’abbé Gévresin, que ce genre de nourriture puisse

m’être propice, je dois compter sur une allégeance surhumaine, admettre,

en principe, que si je suis envoyé là, ce n’est point pour m’y aliter ou

pour être obligé, dès mon arrivée, d’en partir.--A moins pourtant que ce

ne soit le châtiment préparé, l’expiation voulue; et encore non, car ce

serait prêter à Dieu d’impitoyables ruses et c’est absurde!

Quant à la cuisine, peu importe qu’elle soit inhumaine si mon estomac la

digère; mal manger, se lever dans la nuit, ce n’est rien, pourvu que le

corps l’endure; je trouverai bien moyen aussi de fumer des cigarettes,

en contrebande, au fond des bois.

Enfin huit jours sont bien vite écoulés et je ne suis même pas forcé, si

je me sens défaillir, d’y résider huit jours!

Au point de vue spirituel, je dois bien encore tabler sur la miséricorde

divine, croire qu’elle ne m’abandonnera pas, qu’elle me débridera les

plaies, qu’elle me modifiera le fond de l’âme. Oui, je sais bien, ce

sont des arguments qui ne reposent sur aucune certitude terrestre; mais

pourtant si j’ai des preuves que déjà la Providence s’est immiscée dans

mes affaires, je n’ai pas de raisons pour juger que ces arguments sont

plus débiles que les motifs purement physiques qui servent à étayer mon

autre thèse. Or, il faut se rappeler cette conversion si en dehors de ma

volonté, il faut enfin tenir compte d’un fait qui devrait m’encourager,

de la faiblesse des tentations que maintenant j’éprouve.

Il est difficile d’avoir été plus rapidement et plus complètement

exaucé. Que je doive cette grâce à mes propres prières ou à celles des

couvents qui m’ont défendu, sans me connaître, toujours est-il que,

depuis quelque temps déjà, ma cervelle se tait et que ma chair est

calme. Ce monstre de Florence m’apparaît bien encore, à certaines

heures, mais elle ne s’approche plus, elle demeure dans la pénombre et

la fin du Pater, le «Ne nos inducas in tentationem» la met en fuite.

Voilà un fait insolite et précis pourtant; pourquoi douter alors que je

puisse être mieux soutenu à la Trappe, que je ne le suis à Paris même?

Restent la confession et la communion.

La confession?--Elle sera ce que le Seigneur voudra qu’elle soit; c’est

lui qui me choisira le moine; moi, je ne peux que me laisser servir; et

puis, plus ce sera rêche et mieux ça vaudra; si je souffre bien, je me

croirai moins indigne de communier.

Le point le plus douloureux, reprenait-il, c’est celui-là:

communier!--Raisonnons pourtant; il est certain que je serai turpide, en

proposant au Christ de descendre ainsi qu’un puisatier dans ma fosse;

mais si j’attends qu’elle soit vide, jamais je ne serai en état de le

recevoir, car mes cloisons ne sont pas étanches et toujours des péchés

s’y infiltrent par des fissures!

Tout bien considéré, l’abbé était dans le vrai lorsqu’il me répondit un

jour: mais, moi non plus, je ne suis pas digne de L’approcher; Dieu

merci, je n’ai pas ces cloaques dont vous me parlez, mais, le matin,

quand je vais dire ma messe et que je songe aux poussières de la veille,

pensez-vous donc que je n’aie point de honte? Il convient, voyez-vous,

de toujours se reporter aux Évangiles, de se répéter qu’Il est venu pour

les infirmes et les malades, qu’il veut visiter les péagers et les

lépreux; enfin, il faut se convaincre que l’eucharistie est une vigie,

est un secours, qu’elle est accordée comme il est écrit dans l’ordinaire

de la Messe: «ad tutamentum mentis et corporis et ad medelam

percipiendam»; elle est, lâchons le mot, un médicament spirituel; on va

au Sauveur de même qu’on se rend chez un médecin; on lui apporte son âme

à soigner et il la soigne!

Je suis en face de l’inconnu, poursuivait Durtal; je me plains d’être

sec, d’être extravagué, mais qui m’affirme que si je me déterminais à

communier, je resterais ainsi? Car enfin si j’ai la Foi, je dois croire

à l’occulte travail du Christ dans le Sacrement! Enfin, j’appréhende de

m’ennuyer dans la solitude; avec cela que je m’amuse ici! Je n’aurai

toujours plus, à la Trappe, ces tergiversations de toutes les minutes,

ces continuelles transes; j’aurai le bénéfice d’être assis en moi-même,

au moins; et puis... et puis... la solitude, mais je la connais! Est-ce

que depuis la mort de des Hermies et de Carhaix, je ne vis pas à

l’écart; car enfin je fréquente qui? Quelques éditeurs, quelques hommes

de lettres et les relations avec ces gens-là n’ont rien qui me plaisent;

quant au silence, c’est un bienfait; je n’entendrai pas débiter de

sottises dans une Trappe, je n’écouterai pas de minables homélies,

d’indigents sermons; mais je devrais exulter d’être enfin isolé loin de

Paris, loin des hommes!

Il se tut et il se fit encore une sorte de revirement en lui; et,

mélancoliquement, il se dit: ce que ces litiges sont inutiles, ce que

ces réflexions sont vaines! Il n’y a pas à tenter de se faire le

comptable de son âme, d’établir des doit et avoir, à tâcher de balancer

ses comptes; je sais, sans savoir comment, qu’il faut partir; je suis

poussé en dehors de moi par une impulsion qui me monte du fond de l’être

et à laquelle je suis parfaitement certain qu’il faudra céder.

A ce moment-là, Durtal était décidé, mais, dix minutes après, cet essai

de résolution s’effondrait; il se sentait repris par sa lâcheté, il se

remâchait, une fois de plus, des arguments pour ne pas bouger, concluait

que ses preuves, pour demeurer à Paris, étaient palpables, humaines,

sûres, tandis que les autres étaient intangibles, extranaturelles, par

conséquent sujettes à des illusions, peut-être fausses.

Et il s’inventait la peur de ne pas obtenir une chose dont il avait

peur, se disait que la Trappe ne l’accueillerait pas ou bien qu’elle lui

refuserait la communion et alors il se proposait un moyen terme: se

confesser à Paris et communier à la Trappe.

Mais alors il se passait en lui un fait incompréhensible; toute son âme

s’insurgeait à cette idée et l’ordre formel lui était vraiment insufflé

de ne pas ruser; et il se disait: non, le chicotin doit être bu jusqu’à

la dernière goutte, c’est tout ou rien; si je me confessais à l’abbé, ce

serait une désobéissance à des prescriptions absolues et secrètes; je

serais capable de ne plus aller à Notre-Dame de l’Atre après!

Que faire?--Et il s’accusait de défiance, appelait à son aide, une fois

de plus, le souvenir des bienfaits reçus, ce dessillement des yeux,

cette marche insensible vers la Foi, la rencontre de ce prêtre unique,

du seul peut-être qui pouvait le comprendre et le traiter d’une façon si

bénigne et si souple; mais il essayait vainement de se réconforter;

alors, il se suscitait le rêve de la vie monacale, la souveraine beauté

du cloître; il s’imaginait l’allégresse du renoncement, la paix des

folles oraisons, l’ivresse intérieure de l’esprit, la joie de n’être

plus chez soi dans son propre corps! Quelques mots de l’abbé sur la

Trappe servaient de tremplin à ses songeries et il apercevait une

vieille abbaye, grise et tiède, d’immenses allées d’arbres, des ciels

filants confus sous le chant des eaux, des promenades muettes dans les

bois, à la tombée du jour; il évoquait les solennelles liturgies du

temps de saint Benoît, il voyait la moelle blanche des chants

monastiques monter sous l’écorce à peine taillée des sons! Il parvenait

à s’emballer, se criait: tu as rêvé pendant des années, sur les

cloîtres, réjouis-toi car tu vas enfin les connaître! Et il eût voulu

partir aussitôt, y habiter et, brusquement, d’un coup, il dégringolait

dans la réalité et se disait: c’est facile de désirer vivre dans un

monastère, de raconter à Dieu qu’on voudrait bien s’y abriter, quand

l’existence de Paris vous pèse, mais lorsqu’il s’agit d’y émigrer pour

tout de bon, c’est autre chose!

Il se ruminait ces pensées, partout, dans la rue, chez lui, dans les

chapelles. Il faisait la navette d’une église à l’autre, espérant

soulager ses transes, en les changeant de place, mais elles

persistaient, lui rendaient tous les endroits insupportables.

Puis c’était toujours, dans les lieux consacrés, cette siccité d’âme, ce

ressort cassé des élans, ce silence qui se faisait soudain en lui, alors

qu’il eût voulu se consoler en Lui parlant. Ses meilleurs moments, ses

haltes dans ce boulevari, c’étaient certaines minutes de torpeur

absolue; il avait alors comme de la neige dans l’âme; il n’y entendait

plus rien.

Mais cet assoupissement de pensées ne durait guères et la bourrasque

soufflait à nouveau et les prières qui eussent pu l’apaiser se

refusaient encore à sortir; il sollicitait la musique religieuse, les

proses désolées des psaumes, les crucifixions des Primitifs pour

s’exciter, mais les oraisons couraient, en se brouillant sur ses lèvres;

elles se dépouillaient de tout sens, devenaient des mots désemplis, des

coques vides.

A Notre-Dame des Victoires où il se traînait dans l’espérance qu’il se

dégèlerait au feu des prières voisines, il se dégourdissait, en effet,

un peu; il lui semblait alors qu’il se lézardait, fuyait goutte à goutte

en des douleurs informulées qui se résumaient dans une plainte d’enfant

malade où il disait tout bas à la Vierge: ce que j’ai mal à l’âme!

Puis, de là, il retournait à Saint-Séverin, s’installait sous cette

voûte tannée par la patine des prières, et, hanté par son idée fixe, il

se plaidait les circonstances atténuantes, s’exagérait les austérités de

la Trappe, tâchait presque d’exaspérer sa peur pour excuser, dans un

vague appel à la Madone, ses défaillances.

Il faut pourtant que j’aille voir l’abbé Gévresin, murmurait-il, mais le

courage lui manquait pour aller prononcer ce «oui» que lui demanderait

sûrement le prêtre. Il finit par découvrir un joint pour le visiter,

sans se croire obligé à s’engager encore.

Après tout, pensa-t-il, je ne possède aucun renseignement précis sur

cette Trappe; je ne sais même pas s’il ne serait point nécessaire, pour

s’y rendre, de faire un voyage coûteux et long; l’abbé raconte bien

qu’elle n’est pas éloignée de Paris, mais enfin je ne puis, sur cette

simple affirmation, me décider; il serait bien utile aussi de connaître

les mœurs de ces cénobites, avant que d’aller séjourner chez eux.

L’abbé sourit quand Durtal lui soumit ces objections.

--Le voyage est bref, répondit-il; vous prenez à la gare du Nord, à 8

heures du matin, un billet pour Saint-Landry; le train vous y dépose à

11 heures trois quarts, vous déjeunez dans une auberge près de la gare;

là, tandis que vous buvez votre café, on vous prépare une voiture et,

après quatre heures de galop, vous arrivez à Notre-Dame de l’Atre pour

dîner; est-ce difficile?

Quant au prix, il est modique. Autant que je puis me le rappeler, le

chemin de fer coûte une quinzaine de francs; ajoutez deux ou trois

francs pour le repas et six ou sept francs pour la voiture...

Et Durtal se taisant, l’abbé reprit:--eh bien?

--Ah! tout ça, tout ça..., si vous saviez...--je suis dans un état à

faire pitié; je veux et je ne veux pas; je sais bien que je dois m’y

réfugier, mais, malgré moi, je voudrais gagner du temps, retarder

l’heure du départ.

Et il continua:--J’ai l’âme détraquée; dès que je veux prier, mes sens

s’épandent au dehors, je ne puis me recueillir et, du reste, si je

parviens à me rassembler, cinq minutes ne s’écoulent point que je me

désagrège; non, je n’ai ni ferveur, ni contrition véritables; je ne

L’aime pas assez, là, s’il faut vous le dire.

Enfin, depuis deux jours, une affreuse certitude s’est implantée en moi;

je suis sûr que, malgré ma bonace charnelle, si je me trouvais en face

de certaine femme dont la vue m’affole, je céderais; j’enverrais la

religion au diable; je reboirais mon vomi à pleine bouche; je ne tiens

que parce que je ne suis pas tenté; je ne vaux pas mieux que lorsque je

péchais. Avouez que je suis dans un bien misérable état pour me retirer

dans une Trappe.

--Vos raisons sont pour le moins fragiles, répondit l’abbé:

Vous me dites d’abord que vous êtes distrait dans vos prières, inapte à

ne point disperser vos sens; mais vous êtes comme tout le monde, en

somme! Sainte Térèse, elle-même, déclare que bien souvent elle ne

pouvait réciter le «Credo» sans s’évaguer: c’est là une faiblesse dont

il sied de prendre humblement son parti; il convient surtout de ne pas

s’appesantir sur ces maux, car la crainte de les voir revenir en assure

l’assiduité; on se distrait de ses oraisons par la peur même de ces

distractions et par le regret de les avoir eues; allez plus de l’avant,

cherchez le large, priez du mieux que vous pourrez et ne vous inquiétez

pas!

Vous m’affirmez, d’autre part, que si vous rencontriez une personne dont

les attraits vous troublent, vous succomberiez; qu’en savez-vous?

pourquoi prendre souci de séductions que Dieu ne vous inflige pas encore

et qu’il vous épargnera peut-être? pourquoi douter de sa miséricorde?

pourquoi ne pas croire au contraire, que s’il jugeait la tentation

utile, il vous aiderait assez pour vous empêcher de sombrer?

Dans tous les cas, vous n’avez pas à appréhender par anticipation le

dégoût de votre faiblesse; l’Imitation l’atteste: «quoi de plus insensé

et de plus vain que de s’affliger de choses futures qui n’arriveront

peut-être jamais». Non, c’est assez de s’occuper du présent, car, à

chaque jour suffit sa peine: «sufficit diei malitia sua».

Vous prétendez enfin que vous n’avez pas l’amour de Dieu, je vous

répondrai encore: qu’en savez-vous?--Vous l’avez cet amour, par cela

seul que vous désirez l’avoir, que vous regrettez de ne pas l’avoir;

vous aimez Notre Seigneur par ce seul fait que vous voulez l’aimer!

Oh! C’est spécieux, murmura Durtal.--Enfin, reprit-il, et si, à la

Trappe, le moine, révolté par l’outrage prolongé de mes fautes, me

refuse l’absolution et m’empêche de communier?

Du coup, l’abbé se mit à rire.

--Vous êtes fou! ah çà, mais quelle idée vous faites-vous du Christ?

--Du Christ, non, mais de son médiateur, de l’être humain qui le

remplace...

--Vous ne pouvez échoir qu’à l’homme désigné d’avance, là-haut, pour

vous juger; vous avez d’ailleurs, à Notre-Dame de l’Atre, toutes les

chances pour vous agenouiller aux pieds d’un saint; dès lors, Dieu

l’inspirera, sera là; vous n’avez rien à craindre.

Quant à la communion, la perspective d’en être écarté vous effraie; mais

n’est-ce pas encore une preuve de plus que, contrairement à votre

opinion, Dieu ne vous laisse pas insensible?

--Oui, mais l’idée de communier ne m’effraie pas moins!

--Je vous répéterai encore: si Jésus vous était indifférent, il vous

serait bien égal de consommer ou de ne pas consommer les Espèces

Saintes!

--Tout cela ne me convainc guère, soupira Durtal; je ne sais plus où

j’en suis; j’ai peur du confesseur, des autres, de moi-même; c’est

insensé, mais c’est plus fort que moi; je ne parviens pas à prendre le

dessus!

--L’eau vous épouvante; imitez Gribouille, jetez-vous bravement dedans;

voyons, si j’écrivais à la Trappe aujourd’hui même que vous y arrivez;

quand?

--Oh! s’écria Durtal, attendez encore.

--Le temps d’avoir une réponse, comptons deux fois vingt-quatre heures;

voulez-vous vous y rendre dans cinq jours?

Et comme Durtal, abasourdi, se taisait.

--Est-ce entendu?

Alors Durtal éprouva, dans ce moment, une chose étrange; ce fut, ainsi

que plusieurs fois à Saint-Séverin, une sorte de touche caressante, de

poussée douce; il sentit une volonté s’insinuer dans la sienne, et il

recula, inquiet de se voir ainsi géminé, de ne plus se trouver seul dans

ses propres aîtres; puis il fut inexplicablement rassuré, s’abandonna,

et dès qu’il eut prononcé ce «oui», un immense allègement lui vint; et,

sautant alors d’un excès à un autre, il s’ébroua à l’idée que ce départ

n’aurait pas lieu tout de suite et il regretta de passer encore à Paris

cinq jours.

L’abbé se mit à rire.--Mais encore faut-il que les trappistes soient

prévenus; c’est une simple formalité, car avec un mot de moi, vous serez

aussitôt reçu, mais attendez au moins que je l’envoie, ce mot! Je le

mettrai à la poste ce soir, n’ayez donc aucune inquiétude et dormez en

paix.

Durtal rit, à son tour, de son impatience.--Avouez, dit-il, que je

deviens bien ridicule!

Le prêtre haussa les épaules.--Voyons, vous m’avez questionné sur ma

petite Trappe; je vais m’efforcer de vous satisfaire. Elle est minuscule

si on la compare à la grande Trappe de Soligny ou aux établissements de

Sept-Fonds, de Meilleray ou d’Aiguebelle, car elle ne se compose que

d’une dizaine de pères de chœur et d’une trentaine de frères-lais ou

convers. Il y a aussi avec eux un certain nombre de paysans qui

travaillent à leurs côtés et les aident à cultiver la terre ou à

fabriquer leur chocolat.

--Ils font du chocolat!

--Cela vous étonne? et avec quoi voulez-vous qu’ils vivent? Ah dame! Je

vous préviens, ce n’est pas dans un somptueux monastère que vous irez!

--J’aime mieux cela.--Mais, à propos des légendes sur les Trappes, je

suppose que les moines ne se saluent pas d’un «frère, il faut mourir» et

qu’ils ne creusent pas, chaque matin, leur tombe?

--Ce sont des histoires à dormir debout. Ils ne s’occupent nullement de

leur tombe et ils se saluent silencieusement, puisqu’il leur est

interdit de parler.

--Mais alors, comment ferai-je, moi, si j’ai besoin de quelque chose?

--L’abbé, le confesseur, le père hôtelier ont le droit de converser avec

les hôtes; vous n’aurez affaire qu’à eux seuls; les autres s’inclineront

devant vous lorsqu’ils vous rencontreront, mais si vous les interrogez,

ils ne vous répondront pas!

--C’est toujours bon à savoir.--Et comment sont-ils habillés?

--Avant la fondation des Cîteaux, les Bénédictins portaient, on le croit

du moins, le costume noir de saint Benoît; les Bénédictins proprement

dits s’en revêtent encore; mais à Cîteaux la couleur fut changée et les

Trappes, qui sont un rejeton de cette branche, ont adopté la robe

blanche de saint Bernard.

--Vous me pardonnez, n’est-ce pas, toutes ces questions qui doivent vous

paraître puériles? Mais puisque je suis sur le point de fréquenter ces

religieux, encore faut-il que je sois un peu renseigné sur les coutumes

de leur ordre.

--Je suis à votre entière disposition, répliqua l’abbé.

Et Durtal le questionnant sur la situation de l’abbaye même, il reprit:

--Le monastère actuel date du XVIIIe siècle, mais vous verrez dans ses

jardins les débris de l’ancien cloître qui fut érigé du temps de saint

Bernard. Il y eut, au Moyen Age, une succession de Bienheureux dans ce

couvent; c’est une terre vraiment bénie, apte aux méditations et aux

regrets.

L’abbaye est située dans le fond d’une vallée, suivant les prescriptions

de saint Bernard, car vous savez que si saint Benoît aimait les

collines, saint Bernard recherchait les plaines basses et humides pour y

fonder ses cénobies. Un vieux vers latin nous a conservé les goûts

différents de ces deux saints:

«Benedictus colles, valles Bernardus amabat.»

--Était-ce par attrait personnel ou dans un but pieux que saint Bernard

bâtissait ses ermitages dans des lieux malsains et plats?

--C’était pour que ses moines, dont la santé se débilitait dans les

brumes, eussent constamment sous les yeux la salutaire image de la mort.

--Diantre!

--J’ajoute tout de suite que le val où s’élève Notre-Dame de l’Atre est

maintenant sans marécage et que l’air y est très pur; vous y longerez de

délicieux étangs et je vous recommande, à la lisière de la clôture, une

allée de noyers séculaires où vous pourrez faire d’émollientes

promenades, au point du jour.

Et, après un silence, l’abbé Gévresin reprit:

--Marchez beaucoup là-bas, parcourez les bois dans tous les sens; les

forêts vous instruiront mieux sur votre âme que les livres, «aliquid

amplius invenies in sylvis quam in libris», a écrit saint Bernard; priez

et les journées seront courtes.

Durtal partit, réconforté, presque joyeux, de chez ce prêtre; il se

sentait au moins l’allègement d’une situation tranchée, d’une résolution

enfin prise. Il ne s’agit plus maintenant que de se préparer de son

mieux à cette retraite, se dit-il; et il pria, se coucha, pour la

première fois depuis des mois, l’esprit tranquille.

Mais, le lendemain, dès son réveil, il déchanta; toutes ses

préoccupations, toutes ses transes revinrent; il se demanda si sa

conversion était mûre pour la brancher et la porter dans une Trappe; la

peur du confesseur, l’appréhension de l’inconnu l’assaillirent à

nouveau. J’ai eu tort de répondre si vite, et il s’arrêta:

Pourquoi ai-je dit oui? Le souvenir de ce mot prononcé par sa bouche,

pensé par une volonté qui était encore la sienne et qui était cependant

autre, se rappelait à sa mémoire. Ce n’est pas la première fois que

pareil fait m’arrive, rumina-t-il, j’ai déjà subi, seul, dans les

églises, des conseils inattendus, des ordres muets, et il faut avouer

que c’est vraiment atterrant de sentir cette infusion d’un être

invisible en soi, et de savoir qu’il peut presque vous exproprier, s’il

lui plaît, du domaine de votre personne.

Eh non, ce n’est point cela; il n’y a point substitution d’une volonté

extérieure à la sienne, car l’on conserve absolument intact son

franc-arbitre; ce n’est pas davantage une de ces impulsions

irrésistibles qu’endurent certains malades, puisque rien n’est plus

facile que d’y résister et c’est moins encore une suggestion puisqu’il

ne s’agit, dans ce cas, ni de passes magnétiques, ni de somnambulisme

provoqué, ni d’hypnose; non, c’est l’irrésistible entrée d’une velléité

étrangère en soi; c’est la soudaine intrusion d’un désir net et discret,

et c’est une poussée d’âme tout à la fois ferme et douce. Ah! je suis

encore inexact, je bafouille, mais rien ne peut rendre cette attentive

pression qu’un mouvement d’impatience ferait évanouir; on le sent et

c’est inexprimable!

Toujours est-il que l’on écoute avec surprise, presque avec angoisse

cette induction, qui n’emprunte pour se faire entendre aucune voix même

intérieure, qui se formule sans l’assistance des mots--et tout s’efface,

le souffle qui vous pénétra disparaît. L’on voudrait que cette

incitation vous fût confirmée, que le phénomène se renouvelât pour

l’observer de plus près, pour tenter de l’analyser, de la comprendre, et

c’est fini; vous restez seul avec vous-même, vous êtes libre de ne pas

obéir, votre volonté est sauve, vous le savez, mais vous savez aussi

que, si vous repoussez ces invites, vous assumez pour l’avenir

d’indiscutables risques.

En somme, poursuivit Durtal, il y a là influx angélique, touche divine;

il y a là quelque chose d’analogue à la voix interne si connue des

mystiques, mais c’est moins complet, moins précis, et pourtant c’est

aussi sûr.

Et, songeur, il conclut: ce que je me serais rongé, ce que je me serais

colleté avec moi-même, avant de pouvoir répondre à ce prêtre dont les

arguments ne me persuadaient guère, si je n’avais eu ce secours imprévu,

cette aide!

Mais alors, puisque je suis mené par la main, qu’ai-je à craindre?

Et il craignait quand même, ne parvenait pas à se pacifier; puis, s’il

avait profité du bien-être d’une décision, il était miné pour l’instant

par l’attente d’un départ.

Il essayait de tuer les journées dans des lectures, mais il devait

constater, une fois de plus, qu’il n’y avait de consolations à attendre

d’aucun livre. Nul ne se rapprochait, même de loin, de son état d’âme.

La haute Mystique était si peu humaine, planait à de telles altitudes,

loin de nos fanges, qu’on ne pouvait espérer d’elle un souverain appui.

Il finissait par se rejeter sur l’«Imitation», dont la Mystique mise à

la portée des foules, était une tremblante et plaintive amie qui vous

pansait dans les cellules de ses chapitres, priait et pleurait avec

vous, compatissait, en tout cas, au veuvage éploré des âmes.

Malheureusement, Durtal l’avait tant lue et il était si saturé des

Évangiles, qu’il en avait temporairement épuisé les vertus parégoriques

et les calmants. Las de lectures, il recommença ses courses dans les

églises. Et si les trappistes ne veulent pas de moi? se disait-il, que

deviendrai-je?

--Mais puisque je vous affirme qu’ils vous accueilleront, répliquait

l’abbé qu’il allait voir. Il ne fut tranquille que le jour où le prêtre

lui tendit la réponse de la Trappe.

Il lut:

«Nous recevrons très volontiers, pour huit jours, à notre hôtellerie, le

retraitant que vous voulez bien nous recommander; je ne vois, pour le

moment, aucun empêchement à ce que cette retraite commence mardi

prochain.»

«Dans l’espoir, monsieur l’abbé, que nous aurons également bientôt le

plaisir de vous revoir dans notre solitude, je vous prie d’agréer

l’assurance de mes sentiments les plus respectueux.»

«F. M. Étienne,

«hôtelier.»

Il la lut et la relut, enchanté et terrifié à la fois. Il n’y a plus à

douter, c’est irrévocable, fit-il. Et il s’en fut en hâte à

Saint-Séverin, ayant moins, peut-être, le besoin de prier que de se

rendre près de la Vierge, de se montrer à elle, de lui faire une sorte

de visite de remerciement, de lui exprimer, rien que par sa présence, sa

gratitude.

Et il fut pris par le charme de cette église, par son silence, par

l’ombre qui tombait dans l’abside, du haut de ses palmiers de pierre, et

il finit par s’anonchalir, par s’acagnarder sur une chaise, par n’avoir

plus qu’un désir, celui de ne pas rentrer dans la vie de la rue, de ne

pas sortir de son refuge, de ne plus bouger.

Et le lendemain, qui était un dimanche, il s’arrêta chez les

bénédictines pour entendre la grand’messe. Un moine noir la célébrait;

il reconnut un bénédictin, quand ce prêtre chanta: «Dominous vobiscoum»,

car l’abbé Gévresin lui avait appris que les bénédictins prononçaient le

latin à l’italienne.

Bien qu’il n’aimât guère cette prononciation qui enlevait au latin la

sonorité de ses mots et faisait, en quelque sorte, des phrases de cette

langue, des attelages de cloches dont on aurait cotonné les battants ou

étoupé les vases, il se laissait aller, poigné par l’onction, par

l’humble piété de ce moine qui tremblait presque de respect et de joie,

alors qu’il baisait l’autel; et il avait une voix foncée à laquelle

répondaient, derrière la grille, les claires envolées des nonnes.

Durtal haletait, écoutant ces tableaux fluides de primitifs se dessiner,

se former, se peindre dans l’air; il était saisi aux moelles ainsi qu’il

l’avait été jadis pendant la grand’messe de Saint-Séverin. Perdue dans

cette église où la fleur des mélodies se fanait pour lui depuis qu’il

connaissait le plain-chant des bénédictines, il la retrouvait, cette

émotion, ou plutôt il la rapportait avec lui, de Saint-Séverin dans

cette chapelle.

Et pour la première fois, il eut un désir fou, un désir si violent qu’il

lui fondit le cœur.

Ce fut au moment de la communion. Le moine, levant l’hostie, proférait

le «Domine, non sum dignus». Pâle et les traits tirés, les yeux dolents,

la bouche grave, il semblait échappé d’un moutier du Moyen Age, découpé

dans un de ces tableaux flamands où les religieux se tiennent debout au

fond, alors que, devant eux, des moniales agenouillées prient, les mains

jointes, près des donateurs, l’enfant Jésus auquel la vierge sourit, en

baissant, sous un front bombé, de longs cils.

Et lorsqu’il descendit les marches et communia deux femmes, Durtal

frémit, jaillit en un élan vers le ciboire.

Il lui parut que s’il était alimenté avec ce pain, tout serait fini, ses

sécheresses et ses peurs; il lui sembla que ce mur de péchés qui avait

monté, d’années en années, et lui barrait la vue, s’écroulerait et

qu’enfin il verrait! Et il eut hâte de partir pour la Trappe, de

recevoir, lui aussi, le corps sacré des mains d’un moine.

Cette messe le renforça comme un tonique; il sortit de cette chapelle,

joyeux et plus ferme, et quand l’impression s’affaiblit un peu avec les

heures, il demeura moins attendri peut-être, mais aussi résolu,

plaisantant avec une douce mélancolie, le soir, sur sa situation; se

disant: il y a bien des gens qui vont à Barèges ou à Vichy faire des

cures de corps, pourquoi n’irais-je pas, moi, faire une cure d’âme dans

une Trappe?

X

Je me constituerai prisonnier dans deux jours, soupira Durtal; il serait

temps de songer aux préparatifs du départ. Quels livres emporterai-je,

pour m’aider là-bas à vivre?

Et il fouillait sa bibliothèque, feuilletait les ouvrages mystiques qui

avaient peu à peu remplacé les œuvres profanes sur ses rayons.

Sainte Térèse, je n’en parle pas, se dit-il; ni elle, ni saint Jean de

la croix ne me seraient assez indulgents, dans la solitude; j’ai

vraiment besoin de plus de pardon et de réconfort.

Saint Denys l’Aréopagite ou l’apocryphe désigné sous ce nom? Il est le

premier des Mystiques, celui qui, dans ses délinéations théologiques,

s’est peut-être avancé le plus loin. Il vit dans l’air irrespirable des

cimes, au-dessus des gouffres, au seuil de l’autre monde qu’il entrevoit

dans les éclairs de la grâce; et il reste lucide, inébloui, dans ces

coups de lumière qui l’environnent.

Il semble que, dans ses «Hiérarchies Célestes» où il fait défiler les

armées du ciel et démontre le sens des attributs angéliques et des

symboles, il ait déjà dépassé la frontière où s’arrête l’homme et

pourtant, dans son opuscule des «Noms Divins», il hasarde un pas de plus

en avant et alors il s’élève dans la superessence d’une métaphysique

tout à la fois calme et hagarde!

Il surchauffe le verbe humain à le faire éclater, mais lorsque à bout

d’efforts il veut définir l’infigurable, préciser les immiscibles

personnes de la Trinité qui se pluralise et ne sort point de son unité,

les mots défaillent sur ses lèvres et la langue se paralyse sous sa

plume; alors, tranquillement, sans s’étonner, il se refait enfant,

redescend de ses sommets parmi nous et, pour tâcher de nous élucider ce

qu’il comprit, il recourt aux comparaisons de la vie intime; il en

vient, afin d’expliquer cette Triade unique, à citer plusieurs flambeaux

allumés dans une même salle et dont les lueurs, bien que distinctes, se

fondent en une seule, ne sont plus qu’une.

Saint Denys, rêvassait Durtal, il est un des plus hardis explorateurs de

ces régions éternelles... oui, mais quelle lecture aride il me

fournirait à la Trappe!

Ruysbroeck? reprit-il--peut-être et encore cela dépend; je puis serrer

dans ma trousse, ainsi qu’un cordial, le petit recueil qu’à distillé

Hello; quant aux «Noces Spirituelles», si bien traduites par

Maeterlinck, elles sont décousues et sans clarté; l’on y étouffe; ce

Ruysbroeck-là m’emballe moins. Il est curieux tout de même, cet ermite,

car il ne s’enferme pas au-dedans de nous, mais il parcourt plutôt les

dehors; il s’efforce, comme saint Denys, d’atteindre Dieu, plus dans le

ciel que dans l’âme; mais à vouloir voler si haut, il se fausse les

ailes et balbutie on ne sait quoi, quand il descend.

Laissons-le donc.--Voyons maintenant.--Sainte Catherine de Gênes? Ses

débats entre l’âme, le corps et l’amour-propre sont anodins et confus,

et lorsque, dans ses «Dialogues», elle traite des opérations de la vie

interne, elle est si au-dessous de sainte Térèse et de sainte Angèle! En

revanche, son «Traité du Purgatoire» est décisif. Il avère que, seule,

elle a pénétré dans les espaces des douleurs inconnues et qu’elle en a

dégagé et saisi les joies; elle parvient, en effet, à accorder ces deux

contraires qui paraissent à jamais inalliables; la souffrance de l’âme

se purifiant de ses péchés et l’allégresse de cette même âme qui, au

moment où elle endure d’affreuses peines, éprouve un immense bonheur,

car elle se rapproche petit à petit de Dieu et elle sent ses rayons

l’attirer de plus en plus et son amour l’inonder avec de tels excès

qu’il semble que le Sauveur ne veuille plus que s’occuper d’elle.

Sainte Catherine expose aussi que Jésus n’interdit le Ciel à personne,

que c’est l’âme même qui, s’estimant indigne d’y pénétrer, se précipite,

de son propre mouvement, dans le Purgatoire, pour s’y modifier, car elle

n’a plus qu’un but, se rétablir dans sa pureté primitive; qu’un désir,

atteindre à ses fins dernières, en s’anéantissant, en s’annihilant, en

s’écoulant en Dieu.

C’est une lecture probante, grogna Durtal, mais ce n’est pas celle-là

qui me referait à la Trappe, passons.

Et il atteignit d’autres livres dans ses casiers.

En voici un, par exemple, dont l’usage est tout indiqué, poursuivit-il,

en prenant la «Théologie Séraphique» de saint Bonaventure, car il

condense en une sorte d’of meat des modes d’études pour se scruter, pour

méditer sur la communion, pour sonder la mort; puis il y a, dans ce

selectæ, un traité sur le «Mépris du monde» dont les phrases comprimées

sont admirables; c’est de la véritable essence de Saint-Esprit et c’est

aussi une gelée d’onction vraiment ferme. Mettons-le à part, celui-là.

Je ne trouverai pas, pour remédier aux probables détresses des

solitudes, de meilleur adjuvant, murmurait Durtal, tout en bousculant de

nouvelles rangées de volumes. Il regardait des titres: «La vie de la

Sainte Vierge», par M. Olier.

Il hésitait, se disant: il y a pourtant sous l’eau à peine dégourdie du

style d’intéressantes observations, de savoureuses gloses; M. Olier a,

en quelque sorte, traversé les mystérieux territoires des desseins

cachés et il y a relevé ces inimaginables vérités que parfois le

Seigneur se plaît à révéler aux Saints. Il s’est constitué l’homme lige

de la Vierge, et, vivant près d’elle, il s’est fait aussi le héraut de

ses attributs, le légat de ses grâces. Sa vie de Marie est, à coup sûr,

la seule qui paraisse réellement inspirée, qui se puisse lire. Là où

l’abbesse d’Agréda divague, lui demeure rigoureux et reste clair. Il

nous montre la Vierge existant de toute éternité en Dieu, engendrant

sans cesser d’être immaculée «comme le cristal qui reçoit et renvoie

hors de lui les rayons du soleil, sans rien perdre de son lustre et qui

n’en brille, au contraire, qu’avec plus d’éclat», accouchant sans

douleurs, mais souffrant, à la mort de son Fils, la peine qu’elle eût dû

supporter à sa naissance. Il s’étend enfin en de doctes analyses sur

Celle qu’il nomme la Trésorière de tout bien, la Médiatrice d’amour et

d’impétration.--Oui, mais pour s’entretenir avec elle, rien ne vaut

«l’Officium parvum beatæ Virginis» que je déposerai avec mon paroissien

dans ma valise, conclut Durtal; ne dérangeons donc point le livre de M.

Olier.

Mon fonds commence à s’épuiser, reprit-il. Angèle de Foligno? certes,

car elle est un brasier autour duquel on peut se chauffer l’âme. Je

l’emmène avec moi;--puis quoi encore? les Sermons de Tauler? C’est

tentant--car jamais on n’a mieux que ce moine traité les sujets les plus

abstrus avec un esprit plus lucide. A l’aide d’images familières,

d’humbles rapprochements, il parvient à rendre accessibles les plus

hautes spéculations de la Mystique. Il est et bonhomme et profond; puis

il verse un peu dans le quiétisme, et ce ne serait peut-être pas mauvais

d’absorber, là-bas, quelques gouttes de ce looch. Au fait, non, j’aurai

surtout besoin de tétaniques. Quant à Suso, c’est un succédané bien

inférieur à saint Bonaventure ou à une sainte Angèle,--je l’écarte ainsi

que sainte Brigitte de Suède, car celle-là me semble, dans ses

entretiens avec le ciel, assistée par un Dieu morose et fatigué, qui ne

lui décèle rien d’imprévu, rien de neuf.

Il y a bien encore sainte Madeleine de Pazzi, cette Carmélite volubile

qui procède dans toute son œuvre par apostrophes. C’est une exclamative,

habile aux analogies, experte en concordances, une sainte affolée de

métaphores et d’hyperboles. Elle converse directement avec le Père, et

bégaie, dans l’extase, les explications des mystères que lui divulgua

l’Ancien des jours. Ses livres contiennent une page souveraine sur la

Circoncision, une autre magnifique, construite toute en antithèses, sur

le Saint-Esprit, d’autres étranges sur la déification de l’âme humaine,

sur son union avec le ciel, sur le rôle assigné dans cette opération aux

plaies du Verbe.

Elles sont des nids habités; l’aigle qui représente la Foi gîte dans

l’aire du pied gauche; dans le trou du pied droit réside la gémissante

douceur des tourterelles; dans la blessure de la main gauche, niche la

colombe, symbole de l’abandon; dans la cavité de la main droite, repose

l’emblème de l’amour, le pélican.

Et ces oiseaux sortent de leurs nids, viennent chercher l’âme pour la

conduire dans la chambre nuptiale de la plaie qui saigne au côté du

Christ.

N’est-ce pas aussi cette Carmélite qui, ravie par la puissance de la

grâce, méprise assez la certitude acquise par la voie des sens pour dire

au Seigneur: «Si je vous voyais avec mes yeux, je n’aurais plus la Foi,

parce que la Foi cesse là où se trouve l’évidence».

--Tout bien considéré, fit-il, avec ses dialogues et ses contemplations,

Madeleine de Pazzi ouvre d’éloquents horizons, mais l’âme, lutée par la

cire des péchés, ne peut la suivre. Non, ce ne serait pas cette

sainte-là qui me rassurerait dans un cloître!

Tiens, poursuivit-il en secouant la poussière qui couvrait un volume à

couverture grise, tiens, c’est vrai, je possède le «Précieux Sang» du P.

Faber; et il rêva, en feuilletant, debout, les pages.

Il se remémorait l’impression oubliée de cette lecture. L’œuvre de cet

oratorien était pour le moins bizarre. Les pages bouillonnaient,

coulaient en tumulte, charriant de grandioses visions telles qu’en

conçut Hugo, développant des perspectives d’époques, telles que Michelet

en voulut peindre. Dans ce volume, s’avançait la solennelle procession

du précieux Sang, partie des confins de l’humanité, de l’origine même

des âges, et elle franchissait les mondes, débordait sur les peuples,

submergeait l’histoire.

Le P. Faber était moins un mystique proprement dit qu’un visionnaire et

qu’un poète; malgré l’abus des procédés oratoires transférés de la

chaire dans le livre, il déracinait les âmes, les emportait au fil de

ses eaux, mais lorsqu’on reprenait pied, lorsqu’on cherchait à se

souvenir de ce qu’on avait entendu et vu, l’on ne se rappelait plus

rien; l’on finissait, en réfléchissant, par se rendre compte que l’idée

mélodique de l’œuvre était bien filiforme, bien mince pour être exécutée

par un aussi fracassant orchestre; puis il restait de cette lecture

quelque chose d’intempérant et de fiévreux qui vous mettait mal à l’aise

et faisait songer que ce genre d’ouvrages n’avait que de bien lointains

rapports avec la céleste plénitude des grands mystiques!

Non! pas celui-là, fit Durtal. Voyons, rentrons notre récolte: je

retiens le petit recueil de Ruysbroeck, la «Vie d’Angèle de Foligno» et

«saint Bonaventure», et le meilleur de tous pour mon état d’âme,

reprit-il en se frappant le front. Il retourna à sa bibliothèque et

saisit un petit livre qui gisait seul en un coin.

Il s’assit et le parcourut, disant: voilà le tonique, le stimulant des

faiblesses, la strychnine des défaillances de la Foi, le coup

d’aiguillon qui vous jetterait en larmes aux pieds du Christ. Ah! la

«Douloureuse Passion» de la sœur Emmerich!

Celle-là n’était point un chimiste de l’être spirituel, comme sainte

Térèse; elle ne s’occupait pas de notre vie intérieure; dans son livre,

elle s’oubliait et nous omettait, car elle ne voyait que Jésus crucifié

et voulait seulement montrer les étapes de son agonie, laisser, ainsi

que sur le voile de Véronique, l’empreinte, marquée sur ses pages, de la

Sainte Face.

Bien qu’il fût moderne--car Catherine Emmerich était morte en 1824--ce

chef-d’œuvre datait du Moyen Age. C’était une peinture qui semblait

appartenir aux écoles primitives de la Franconie et de la Souabe. Cette

femme était la sœur des Zeitblom et des Grünewald; elle avait leurs

âpres visions, leurs couleurs emportées, leur odeur fauve; mais elle

paraissait relever aussi, par son souci du détail exact, par sa notation

précise des milieux, des vieux maîtres flamands, des Roger Van Der

Weyden et des Bouts; elle avait réuni en elle les deux courants issus,

l’un de l’Allemagne, l’autre des Flandres; et cette peinture, brossée

avec du sang et vernie par des larmes, elle la transposait en une prose

qui n’avait aucun rapport avec la littérature connue, une prose dont on

ne pouvait, par analogie, retrouver les antécédents que dans les

panneaux du XVe siècle.

Elle était d’ailleurs complètement illettrée, n’avait lu aucun livre,

n’avait vu aucune toile; elle racontait tout bonnement ce qu’elle

distinguait dans ses extases.

Les tableaux de la Passion se déroulaient devant elle, tandis que,

couchée sur un lit, broyée par les souffrances, saignant par les trous

de ses stigmates, elle gémissait et pleurait, anéantie d’amour et de

pitié, devant les tortures du Christ.

A sa parole qu’un scribe consignait, le Calvaire se dressait et toute

une fripouille de corps de garde se ruait sur le Sauveur et crachait

dessus; d’effrayants épisodes surgissaient de Jésus, enchaîné à une

colonne, se tordant tel qu’un ver, sous les coups de fouets, puis

tombant, regardant de ses yeux défaits des prostituées qui se tenaient

par la main et reculaient, dégoûtées, de son corps meurtri, de sa face

couverte, ainsi que d’une résille rouge, par des filets de sang.

Et lentement, patiemment, ne s’arrêtant que pour sangloter, que pour

crier grâce, elle peignait les soldats arrachant l’étoffe collée aux

plaies, la Vierge pleurant, la figure livide et la bouche bleue; elle

relatait l’agonie du portement de croix, les chutes sur les genoux,

s’affaissait, exténuée, lorsque arrivait la mort.

C’était un épouvantable spectacle, narré par le menu et formant un

ensemble sublime, affreux. Le Rédempteur était étendu sur la croix

couchée par terre; l’un des bourreaux lui enfonçait un genou dans les

côtes, tandis qu’un autre lui écartait les doigts, qu’un troisième

frappait sur un clou à tête plate, de la largeur d’un écu et si long que

la pointe ressortait derrière le bois. Et quand la main droite était

rivée, les tortionnaires s’apercevaient que la gauche ne parvenait pas

jusqu’au trou qu’ils voulaient percer; alors ils attachaient une corde

au bras, tiraient dessus de toutes leurs forces, disloquaient l’épaule,

et l’on entendait, à travers les coups de marteaux, les plaintes du

Seigneur, l’on apercevait sa poitrine qui se soulevait et remontait un

ventre traversé par des remous, sillonné par de grands frissons.

Et la même scène se reproduisait pour arrêter les pieds. Eux aussi

n’atteignaient pas la place que les exécuteurs avaient marquée. Il

fallut lier le torse, ligotter les bras pour ne pas arracher les mains

du bois, se pendre après les jambes, les allonger jusqu’au tasseau sur

lequel ils devaient porter; du coup, le corps entier craqua; les côtes

coururent sous la peau, la secousse fut si atroce que les bourreaux

craignirent que les os n’éclatassent en crevant les chairs; et ils se

hâtèrent de maintenir le pied gauche sur le pied droit; mais les

difficultés recommencèrent, les pieds se révulsaient; on dut les forer

avec une tarière pour les fixer.

Et cela continuait ainsi jusqu’à ce que Jésus mourût et alors la sœur

Emmerich, terrifiée, perdait connaissance; ses stigmates ruisselaient,

sa tête crucifiée pleuvait du sang.

Dans ce livre, l’on regardait grouiller la meute des Juifs, l’on

écoutait les imprécations et les huées de la foule, l’on contemplait une

Vierge qui tremblait la fièvre, une Madeleine hors d’elle-même, devenue

effrayante avec ses cris, et, dominant le lamentable groupe, un Christ

hâve et enflé, s’empêtrant les jambes dans sa robe, alors qu’il monte au

Golgotha, crispant ses ongles cassés sur la croix qui glisse.

Voyante extraordinaire, Catherine Emmerich avait également décrit les

alentours de ces scènes, des paysages de Judée qu’elle n’avait jamais

visités et qui avaient été reconnus exacts; sans le savoir, sans le

vouloir, cette illettrée était devenue une solitaire, une puissante

artiste!

Ah! l’admirable visionnaire et l’admirable peintre! s’écria Durtal, et

aussi quelle admirable sainte! ajouta-t-il en parcourant la vie de cette

religieuse qui figurait en tête du livre.

Elle était née, en 1774, dans l’Évêché de Munster, de paysans pauvres.

Dès son enfance, elle s’entretient avec la Vierge, et elle possède le

don qu’eurent également sainte Sibylline de Pavie, Ida de Louvain et

plus récemment Louise Lateau, de discerner, en les considérant, en les

touchant, les objets bénits de ceux qui ne le furent point. Elle entre,

comme novice, chez les Augustines de Dulmen, prononce, à vingt-neuf ans,

ses vœux; sa santé est ruinée, d’incessantes douleurs la torturent; elle

les aggrave, car de même que la Bienheureuse Lydwine, elle obtient du

Ciel la permission de souffrir pour les autres, d’alléger les malades en

prenant leurs maux. En 1811, sous le gouvernement de Jérôme Bonaparte,

roi de Westphalie, le couvent est supprimé et les nonnes dispersées.

Infirme, sans le sou, elle est transportée dans une chambre d’auberge,

où elle endure toutes les curiosités, toutes les insultes. Le Christ

ajoute à son martyre, en lui accordant les stigmates qu’elle implore;

elle ne peut plus ni se lever, ni marcher, ni s’asseoir, ne se nourrit

plus que du jus d’une cerise, mais elle est ravie dans de longues

extases. Elle voyage ainsi en Palestine, suit pas à pas le Sauveur,

dicte, en gémissant, cette œuvre affolante, puis râle: «laissez-moi

mourir dans l’ignominie avec Jésus sur la croix», et meurt, éperdue

d’allégresse, remerciant le ciel de cette vie de supplices qu’elle a

subie!

Ah! oui, j’emporte «la Douloureuse Passion»! s’écria Durtal.

--Emportez aussi les Évangiles, fit l’abbé qui arriva, sur ces

entrefaites; ce seront les célestes ampoules où vous puiserez l’huile

nécessaire pour panser vos plaies.

--Ce qui serait également bien utile et vraiment en accord avec

l’atmosphère d’une Trappe, ce serait de pouvoir lire, dans l’abbaye

même, les œuvres de saint Bernard, mais elles se composent d’immaniables

in-folios et les réductions et les extraits que l’on inséra dans des

tomes de format commode sont si mal choisis, que jamais je n’eus le

courage de les acquérir.

--Ils ont saint Bernard à la Trappe; on vous prêtera ses volumes si vous

les demandez; mais où en êtes-vous au point de vue âme, comment

allez-vous?

--Je suis mélancolique, mal attendri et résigné. J’ignore si la

lassitude m’est venue de tourner toujours ainsi qu’un cheval de manège

sur la même piste, mais enfin, à l’heure actuelle, je ne souffre pas; je

suis persuadé que ce déplacement est nécessaire et qu’il serait inutile

de ronchonner.--C’est égal, reprit-il après un silence, c’est tout de

même drôle, quand je pense que je vais m’incarcérer dans un cloître,

non, vrai, j’ai beau faire, cela m’étonne!

--Je vous avouerai, moi aussi, fit l’abbé, en riant, que je ne me

doutais guère, la première fois que je vous rencontrai chez Tocane, que

j’étais indiqué pour vous diriger sur un couvent;--ah! voilà, je devais

évidemment appartenir à cette catégorie de gens que j’appellerai

volontiers les gens-passerelles; ce sont, en quelque sorte, des

courtiers involontaires d’âmes qui vous sont imposés dans un but que

l’on ne soupçonne pas et qu’eux-mêmes ignorent.

--Permettez, si quelqu’un servit de passerelle en cette circonstance, ce

fut Tocane, répondit Durtal, car c’est lui qui nous abouta et que nous

repoussâmes du pied quand il eut accompli son inconsciente tâche; nous

étions évidemment désignés pour nous connaître.

--C’est juste, fit l’abbé qui sourit; allons, je ne sais si je vous

reverrai avant votre départ, car je serai demain, à Mâcon, où je

resterai cinq jours, le temps de revoir mes neveux et de donner des

signatures exigées par un notaire; en tout cas, bon courage, ne négligez

point de m’envoyer de vos nouvelles, n’est-ce pas? écrivez-moi, sans

trop tarder, pour que je reçoive, en rentrant à Paris, votre lettre.

Et comme Durtal le remerciait de sa diligente affection, il prit sa main

et la retint dans les siennes.

--Laissons cela, fit-il; vous ne devez remercier que Celui dont la

paternelle impatience a interrompu le sommeil têtu de votre Foi; vous ne

devez de reconnaissance qu’à Dieu seul.

Rendez-lui grâce en déguerpissant le plus tôt possible de votre nature,

en Lui laissant le logis de votre conscience vide. Plus vous mourrez à

vous-même, et mieux il vivra en vous. La prière est le moyen ascétique

le plus puissant pour vous renoncer, pour vous évacuer, pour vous rendre

à ce point humble; priez donc sans relâche à la Trappe. Implorez la

Madone surtout, car, semblable à la myrrhe qui consume la pourriture des

plaies, elle guérit les ulcères d’âmes; de mon côté, je la prierai de

mon mieux pour vous; vous pourrez ainsi, dans votre faiblesse, vous

appuyer pour ne point tomber sur cette ferme, sur cette tutélaire

colonne de l’oraison dont sainte Térèse parle. Allons, encore une fois,

bon voyage et à bientôt, mon enfant, adieu.

Durtal demeura inquiet. C’est embêtant, se dit-il, que ce prêtre s’en

aille de Paris avant moi, car enfin si j’avais besoin d’un subside

spirituel, d’une assistance, à qui m’adresserai-je?--Il est décidément

écrit que je finirai, tel que j’ai commencé, seul; mais... mais... la

solitude, dans ces conditions, c’est consternant! Ah! je ne suis pas

gâté! bien que l’abbé en dise.

Le lendemain matin, Durtal se réveilla malade; une névralgie furieuse

lui vrillait les tempes; il tenta de la réduire avec de l’antipyrine,

mais ce médicament, pris à haute dose, lui détraqua l’estomac sans

amortir les coups de vilebrequin qui lui térébraient le crâne. Il erra

chez lui, déambulant d’une chaise à l’autre, s’affalant dans un

fauteuil, se relevant pour se recoucher, sautant du lit dans des hauts

de cœur, chavirant par moments le long des meubles.

Il ne pouvait assigner aucune cause précise à cette attaque; il avait

dormi son saoul, ne s’était livré, la veille, à aucun excès.

La tête dans les mains, il se dit: encore deux jours, en comptant

aujourd’hui, avant de quitter Paris; eh bien! Je suis propre! Jamais je

ne serai en état de prendre un train; et si je le prends, avec la

nourriture de la Trappe, je suis sûr de mon affaire!

Il eut presque une minute de soulagement, à l’idée que, sans qu’il y eût

de sa faute, il allait peut-être éviter la pénible oblation et rester

chez lui; mais la réaction fut immédiate; il comprit que, s’il ne

bougeait pas, il était perdu; c’était, à l’état permanent, le tangage

d’âme, la crise du dégoût de soi-même, le regret lancinant d’un effort

péniblement consenti et soudain raté; c’était enfin la certitude que ce

ne serait que partie remise, qu’il faudrait repasser par ces alternances

de révolte et d’effroi, recommencer à se battre pour se convaincre!

En admettant que je ne sois pas en état de voyager, j’aurai toujours la

ressource de me confesser à l’abbé quand il reviendra et de communier à

Paris, pensa-t-il, mais il hochait la tête, s’affirmait encore et

toujours qu’il sentait, qu’il savait que ce n’était point cela qu’il

devait faire.--Mais alors, disait-il à Dieu, puisque vous m’enfoncez

cette idée si violemment que je ne puis même la discuter, malgré son

parfait bon sens,--car, après tout, il n’est pas indispensable pour se

réconcilier avec vous de se claquemurer dans une Trappe!--alors,

laissez-moi partir!

Et doucement, il Lui parlait:

Mon âme est un mauvais lieu; elle est sordide et mal famée; elle n’a

aimé jusqu’ici que les perversions; elle a exigé de mon malheureux corps

la dîme des délices illicites et des joies indues; elle ne vaut pas

cher, elle ne vaut rien; et, cependant, près de vous, là-bas, si vous me

secouriez, je crois bien que je la materais; mais mon corps, s’il est

malade, je ne puis le forcer à m’obéir! c’est pis que tout, cela! je

suis désarmé, si vous ne me venez en aide.

Tenez compte de ceci, Seigneur, je sais, par expérience, que, dès que je

suis mal nourri, je névralgise; humainement, logiquement, je suis assuré

d’être horriblement souffrant à Notre-Dame de l’Atre et néanmoins, si je

suis à peu près sur pied, après-demain, j’irai quand même.

A défaut d’amour, c’est la seule preuve que je puisse vous fournir que

vraiment je vous désire, que vraiment j’espère et que je crois en vous;

mais alors, Seigneur, assistez-moi!

Et, mélancoliquement, il ajouta: ah! dame, je ne suis pas Lydwine ou

Catherine Emmerich qui, lorsque vous les frappiez, criaient:

encore!--vous me touchez à peine et je réclame; mais que voulez-vous,

vous le savez mieux que moi, la douleur physique m’abat, me désespère!

Il finit par s’endormir, par tuer la journée dans son lit, sommeillant,

se réveillant en sursaut d’affreux cauchemars.

Le lendemain, il avait la tête vague, le cœur chancelant, mais les

névralgies étaient moins fortes. Il se leva, se dit que, bien qu’il

n’eût pas faim, il fallait à tout prix manger, de peur de voir se

raviver ses maux. Il sortit, erra dans le Luxembourg, se disant: il

s’agit de régler l’emploi de notre temps; je visiterai après le déjeuner

Saint-Séverin, je rentrerai ensuite chez moi pour préparer mes malles;

après quoi je finirai la journée à Notre-Dame des Victoires.

La promenade le remit; la tête était plus dégagée et le cœur libre. Il

entra dans un restaurant où, à cause de l’heure matinale, rien n’était

prêt; il s’usa devant un journal sur une banquette. Ce qu’il en avait

tenu des journaux ainsi, sans jamais les lire! que de soirs il s’était

attardé dans des cafés, en pensant à autre chose, le nez sur un article!

C’était au temps surtout où il se colletait avec ses vices; Florence

apparaissait et il hennissait car, malgré l’émeute ininterrompue de sa

vie, elle gardait le clair sourire d’une gamine qui s’en va, les yeux

baissés, les mains dans les poches de son tablier, à l’école.

Et soudain, l’enfant se changeait en une goule qui tournait furieusement

autour de lui, le mordait, lui faisait silencieusement comprendre, en se

tordant, l’horreur de ses souhaits...

Elles lui coulaient dans tout le corps, cette langueur affreuse de la

tentation, cette dissolution de la volonté qui se traduisaient par une

sorte de malaise au bout des doigts; et il cédait, suivant l’image de

Florence, allait la rejoindre chez elle.

Que tout cela était loin! presque du jour au lendemain le charme s’était

rompu; sans luttes réelles, sans efforts véritables, sans rixes

intérieures, il s’était abstenu de la revoir, et maintenant, quand elle

relançait sa mémoire, elle n’était plus, en somme, qu’un souvenir odieux

et doux.

C’est égal, murmura Durtal, en découpant son bifteck, je me demande ce

que celle-là doit penser de moi; elle me croit évidemment mort ou perdu;

heureusement que je ne l’ai jamais croisée et qu’elle ignore mon

adresse!

Allons, reprit-il, il est inutile de remuer ma boue; il sera temps de la

touiller quand je serai dans une Trappe;--et il frémit, car l’idée du

confesseur s’implantait à nouveau en lui; il avait beau se répéter, pour

la vingtième fois, que rien n’arrive comme on le pense, s’affirmer qu’il

trouverait un brave homme de moine pour l’écouter, il s’effara, mettant

les choses au pire, se voyant, de même qu’un chien lépreux, jeté dehors.

Il expédia son déjeuner et s’en fut à Saint-Séverin; là, la crise se

décida; ce fut la fin de tout; l’âme surmenée s’éboula, frappée par une

congestion de tristesse.

Il gisait sur une chaise, dans un tel état d’accablement, qu’il ne

songeait plus; il restait inerte, sans force pour souffrir; puis, peu à

peu, l’âme, anesthésiée, revint à elle et les larmes coulèrent.

Ces larmes le soulagèrent; il pleura sur son sort, s’estima si

malheureux, si digne de pitié qu’il espéra davantage en une aide; et il

n’osait cependant s’adresser au Christ qu’il jugeait moins accessible,

mais il parlait tout bas à la Vierge, la priant d’intercéder pour lui,

murmurant cette oraison où saint Bernard rappelle à la Mère du Christ

que, de mémoire humaine, l’on a jamais ouï dire qu’elle abandonne aucun

de ceux qui implorent son assistance.

Il quitta Saint-Séverin, consolé, plus résolu et, rentré chez lui, il

fut distrait par les préparatifs du départ. Appréhendant de manquer de

tout, là-bas, il se déterminait à bourrer sa valise; il tassait dans les

coins du sucre, des paquets de chocolat, pour essayer de tromper, s’il

était besoin, les angoisses de l’estomac à jeun; emportait des

serviettes, pensant qu’à la Trappe elles seraient rares; préparait des

provisions de tabac, d’allumettes; et c’était, en sus des livres, du

papier, des crayons, de l’encre, des paquets d’antipyrine, une fiole de

laudanum qu’il glissait sous les mouchoirs, qu’il calait dans des

chaussettes.

Quand il eut bouclé sa malle, il se dit, regardant la pendule: à cette

heure-ci, demain, je cahoterai dans une voiture et mon internement sera

proche; c’est égal, je ferai bien, en prévision d’une défaillance

corporelle, d’appeler, dès mon arrivée, le confesseur; en supposant que

ça s’annonce mal, j’aurai ainsi le temps de parer au nécessaire et je

reprendrai aussitôt le train.

N’empêche qu’il y aura tout de même un fichu moment à passer,

murmurait-il, en entrant à Notre-Dame-des-Victoires, le soir; mais ses

soucis, ses émois s’effacèrent, quand l’heure du Salut vint. Il fut pris

par le vertige de cette église et il se roula, s’immergea, se perdit

dans la prière qui montait de toutes les âmes dans le chant qui

s’élevait de toutes les bouches et, lorsque l’ostensoir s’avança, en

signant l’air, il sentit un immense apaisement descendre en lui.

Et le soir, en se déshabillant, il soupira: demain, je coucherai dans

une cellule; c’est quand même étonnant, lorsqu’on y songe! Ce que

j’aurais traité de fou celui qui m’aurait prédit, il y a quelques

années, que je me réfugierais dans une Trappe! Si encore je m’y rendais

de mon plein gré, mais non, j’y vais, poussé par une force inconnue, j’y

vais ainsi qu’un chien qu’on fouette!

Au fond, quel symptôme d’un temps! reprit-il. Il faut que, décidément,

la société soit bien immonde, pour que Dieu n’ait plus le droit de se

montrer difficile, pour qu’il en soit réduit à ramasser ce qu’il

rencontre, à se contenter, pour les ramener à lui, de gens comme moi!

En route · 第 19 / 32 题