DEUXIÈME PARTIE

I

Durtal se réveilla, gai, alerte, s’étonna de ne point s’entendre gémir,

alors que le moment de partir pour la Trappe était venu; il était

incroyablement rassuré. Il tenta de se recueillir et de prier, mais il

se sentit plus dispersé, plus nomade encore que d’habitude; il demeurait

indifférent et inému. Surpris de ce résultat, il voulut s’ausculter et

palpa le vide; tout ce qu’il put constater, c’est qu’il se détendait ce

matin-là, dans une de ces subites dispositions où l’homme redevient

enfant, incapable d’attention, dans un de ces moments où l’envers des

choses disparaît, où tout amuse.

Il s’habilla à la hâte, monta dans une voiture, descendit en avance à la

gare; là, il fut pris d’un accès de vanité vraiment puérile. En

regardant ces gens qui parcouraient les salles, qui piétinaient devant

des guichets ou accompagnaient, résignés, des bagages, il ne fut pas

éloigné de s’admirer. Si ces voyageurs qui ne s’intéressent qu’à leurs

plaisirs ou à leurs affaires se doutaient où, moi, je vais! pensa-t-il.

Puis il se reprocha la stupidité de ces réflexions et, une fois installé

dans son compartiment où il eut la chance d’être seul, il alluma une

cigarette, se disant: profitons du temps qui nous reste pour en fumer;

et il se mit à vagabonder, à rêvasser dans les parages des cloîtres, à

rôder dans les alentours de la Trappe.

Il se rappelait qu’une revue avait jadis évalué à deux cent mille, pour

la France, le nombre des religieuses et des moines.

Deux cent mille personnes qui, dans une semblable époque, ont compris la

scélératesse de la lutte pour la vie, l’immondice des accouplements,

l’horreur des gésines, c’est, en somme, l’honneur du pays sauf, se

dit-il.

Puis, sautant des âmes conventuelles aux bouquins qu’il avait rangés

dans sa malle, il reprit: c’est tout de même curieux de voir combien le

tempérament de l’art français est rebelle à la Mystique!

Tous les écrivains surélevés sont étrangers. Saint Denys l’Aréopagite

est un grec; Eckhart, Tauler, Suso, la sœur Emmerich sont des allemands;

Ruysbroeck est originaire des Flandres; sainte Térèse, saint Jean de la

Croix, Marie d’Agréda sont espagnols; le père Faber est anglais; saint

Bonaventure, Angèle de Foligno, Madeleine de Pazzi, Catherine de Gênes,

Jacques de Voragine, sont italiens...

Tiens, fit-il, surpris par ce dernier nom qu’il venait de citer,

j’aurais dû emporter sa «Légende Dorée» dans ma valise; comment n’y

ai-je pas pensé, car enfin cette œuvre était le livre de chevet du Moyen

Age, le stimulant des heures alanguies par le malaise prolongé des

jeûnes, l’aide naïve des vigiles pieuses. Pour les âmes plus méfiantes

de notre époque, la Légende Dorée apparaît au moins encore, telle que

l’un de ces purs vélins où de candides enlumineurs peignirent des

figures de saintes, à l’eau de gomme ou au blanc d’œuf, sur des fonds

d’or. Jacques de Voragine est le Jehan Fouquet, l’André Beauneveu de la

miniature littéraire, de la prose mystique!

C’est décidément absurde d’avoir oublié ce volume, car il m’eût fait

passer d’anciennes et de précieuses journées à la Trappe!

Oui, c’est bizarre, poursuivit-il, retournant sur ses pas, revenant à sa

première idée; la France compte des auteurs religieux plus ou moins

célèbres, mais très peu d’écrivains mystiques proprement dits, et il en

est de même aussi pour la peinture. Les vrais Primitifs sont Flamands,

Allemands ou Italiens, aucun n’est Français, car notre école

Bourguignonne est issue des Flandres.

Non, il n’y a pas à le nier, la complexion de notre race n’est

évidemment point ductile à suivre, à expliquer les agissements de Dieu

travaillant au centre profond de l’âme, là où est l’ovaire des pensées,

la source même des conceptions; elle est réfractaire à rendre, par la

force expressive des mots, le fracas ou le silence de la grâce éclatant

dans le domaine ruiné des fautes, inapte à extraire de ce monde secret

des œuvres de psychologie, comme celles de sainte Térèse et de saint

Jean de la Croix, d’art, comme celles de Voragine ou de la sœur

Emmerich.

Outre que notre champ est peu arable et que le sol est ingrat, où

trouver maintenant le laboureur qui l’ensemence, qui le herse, qui

prépare, non pas même une moisson mystique, mais seulement une récolte

spirituelle, capable d’alimenter la faim des quelques-uns qui errent,

égarés, et tombent d’inanition dans le désert glacé de ces temps?

Celui qui devrait être le cultivateur de l’au-delà, le fermier des âmes,

le prêtre, est sans force pour défricher ces landes.

Le séminaire l’avait fait autoritaire et puéril, la vie au-dehors l’a

rendu tiède. Aussi, semble-t-il que Dieu se soit écarté de lui et la

preuve est qu’il a retiré tout talent au sacerdoce. Il n’existe plus de

prêtre qui ait du talent, soit dans la chaire, soit dans le livre; ce

sont les laïques qui ont hérité de cette grâce si répandue dans l’Église

au Moyen Age; un autre exemple est probant encore; les ecclésiastiques

n’opèrent plus que très rarement les conversions. Aujourd’hui, l’être

qui plaît au Ciel se passe d’eux et c’est le Sauveur qui le percute, qui

le manipule, qui manœuvre directement en lui.

L’ignorance du clergé, son manque d’éducation, son inintelligence des

milieux, son mépris de la Mystique, son incompréhension de l’art, lui

ont enlevé toute influence sur le patriciat des âmes. Il n’agit plus que

sur les cervelles infantiles des bigotes et des mômiers; et c’est sans

doute providentiel, c’est sans doute mieux ainsi, car s’il devenait le

maître, s’il parvenait à hisser, à vivifier la désolante tribu qu’il

gère, ce serait la trombe de la bêtise cléricale s’abattant sur un pays,

ce serait la fin de toute littérature, de tout art en France!

Pour sauver l’Église, il reste le moine que le prêtre abomine, car la

vie du cloître est pour son existence à lui un constant reproche,

continua Durtal; pourvu que je ne perde pas encore des illusions, en

voyant de près un monastère!--mais non, je suis protégé, j’ai de la

chance; j’ai découvert, à Paris, l’un des seuls abbés qui ne fût ni un

indifférent, ni un cuistre; pourquoi ne serais-je pas en contact, dans

une abbaye, avec d’authentiques moines?

Il alluma une cigarette, inspecta le site par la portière du wagon; le

train dévalait dans des campagnes au-devant desquelles dansaient, dans

des bouffées de fumée, des fils de télégraphe; le paysage était plat,

sans intérêt. Durtal se renfrogna dans son coin.

L’arrivée dans le couvent m’inquiète, murmura-t-il; puisqu’il n’y a pas

à proférer d’inutiles paroles, je me bornerai à présenter au père

hôtelier sa lettre; ah! Et puis ça s’arrangera tout seul!

Il se sentait, en somme, une placidité parfaite, s’étonnait de

n’éprouver aucune soûleur, aucune crainte, d’être même presque rempli

d’entrain;--allons, mon brave prêtre avait raison de me soutenir que je

me forgeais des monstres d’avance... et il resongea à l’abbé Gévresin,

fut surpris, depuis qu’il le fréquentait, de ne rien savoir sur ses

antécédents, de n’être pas plus entré dans son intimité qu’au premier

jour; au fait, il n’aurait tenu qu’à moi de l’interroger discrètement,

mais l’idée ne m’en est jamais venue; il est vrai que notre liaison

s’est exclusivement confinée dans des questions de religion et d’art;

cette perpétuelle réserve ne crée pas des amitiés bien vibrantes, mais

elle institue une sorte de jansénisme de l’affection qui n’est pas sans

charme.

Dans tous les cas, cet ecclésiastique est un saint homme; il n’a même

rien de l’allure tout à la fois pateline et réservée des autres prêtres.

Sauf certains de ses gestes, sa façon de se couler le bras dans la

ceinture, de se fourrer les mains dans les manches, de marcher

volontiers à reculons quand on cause, sauf son innocente manie

d’entrelarder de latin ses phrases, il ne rappelle ni l’attitude, ni le

parler démodé de ses confrères. Il adore la mystique et le plain-chant;

il est exceptionnel; aussi, comme il me fut, là-haut, soigneusement

choisi!

--Ah çà! Mais, voyons, nous devons aborder, soupira-t-il, en consultant

sa montre, je commence à avoir faim; allons, cela va bien, dans un quart

d’heure nous serons à Saint-Landry.

Il tapota les vitres du wagon, regarda courir les champs et s’envoler

les bois, fuma des cigarettes, ôta sa valise des filets, atteignit enfin

la station et descendit.

Sur la place même où s’élevait la minuscule gare, il reconnut l’auberge

que lui avait indiquée l’abbé. Il aborda dans une cuisine une bonne

femme qui lui dit: c’est bien, Monsieur, asseyez-vous, on attellera

pendant le repas.

Et il se reput d’incomestibles choses, se vit apporter une tête de veau

oubliée dans un baquet, des côtelettes mortifiées, des légumes noircis

par le jus des poêles. Dans les dispositions où il était, il s’amusa de

ce déjeuner infâme, se rabattit sur un petit vin qui limait la gorge,

but, résigné, un café qui déposait de la terre de bruyère au fond des

tasses.

Puis, il escalada un tape-cul que conduisait un jeune homme et, ventre à

terre, le cheval fila à travers le village et s’engagea dans la

campagne.

Chemin faisant, il demanda au conducteur quelques renseignements sur la

Trappe; mais ce paysan ne savait rien;--j’y vais souvent, fit-il, mais

je n’entre pas; la carriole reste à la porte; alors, vous comprenez, je

ne saurais pas vous raconter...

Ils galopèrent pendant une heure sur les routes; puis le paysan salua du

fouet un cantonnier et s’adressant à Durtal:

--On dit que les fourmis leur mangent le ventre.

Et comme Durtal réclamait des explications.

--Bé oui, c’est des faignants; ils sont toujours couchés, l’été, le

ventre à l’ombre.

Et il se tut.

Durtal ne pensait plus à rien; il digérait, en fumant, abasourdi par le

roulis de la voiture.

Au bout d’une autre heure, ils débouchèrent en plein bois.

--Nous approchons?

--Oh, pas encore!

--On l’aperçoit de loin la Trappe?

--Que non!--il faut avoir le nez dessus pour qu’on la voie; elle est

dans un bas-fond, au sortir d’une allée, tenez, on dirait celle-là, fit

le paysan, en montrant un chemin touffu qu’ils allaient prendre.

Et, en v’là un qui en vient, fit-il, en désignant une espèce de vagabond

qui coupait, à travers les taillis, à grands pas.

Et il exposa à Durtal que tout mendiant avait le droit de manger et même

de coucher à la Trappe; on lui servait l’ordinaire de la communauté dans

une pièce à côté de la loge du frère concierge, mais il ne pénétrait pas

dans le couvent.

Et Durtal le questionnant sur l’opinion des villages environnants au

sujet des moines, le paysan eut sans doute peur de se compromettre, car

il répondit:

--Il y en a qui n’en disent rien.

Durtal commençait à s’ennuyer, quand, enfin, au détour d’une allée, il

aperçut une immense bâtisse, au-dessus de lui.

--La v’là, la Trappe! fit le paysan qui prépara ses freins pour la

descente.

De la hauteur où il était, Durtal plongeait par-dessus les toits,

considérait un grand jardin, des bois et devant eux une formidable croix

sur laquelle se tordait un Christ.

Puis la vision disparut, la voiture reprenait à travers les taillis,

descendait par des chemins en lacets dont les feuillages interceptaient

la vue.

Ils aboutirent enfin, après de lents circuits, à un carrefour au bout

duquel se dressait une muraille percée d’une large porte. La carriole

s’arrêta.

--Vous n’avez qu’à sonner, dit le paysan qui indiqua à Durtal une chaîne

de fer pendant le long du mur; et il ajouta:

--Faudra-t-il que je revienne vous chercher demain?

--Non.

--Alors vous restez?--et le paysan le regarda stupéfié et il tourna

bride et remonta la côte.

Durtal demeurait anéanti, la valise à ses pieds, devant cette porte; le

cœur lui battait à grands coups; toute son assurance, tout son entrain

s’effondraient; il balbutiait: qu’est-ce qui va m’arriver là-dedans?

En un galop de panique, passait devant lui la terrible vie des Trappes:

le corps mal nourri, exténué de sommeil, prosterné pendant des heures

sur les dalles; l’âme, tremblante, pressée à pleines mains, menée

militairement, sondée, fouillée jusque dans ses moindres replis; et,

planant sur cette déroute de son existence échouée, ainsi qu’une épave,

le long de cette farouche berge, le mutisme de la prison, le silence

affreux des tombes!

Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi, dit-il en s’essuyant le front.

Machinalement, il jetait un coup d’œil autour de lui, comme s’il

attendait une assistance; les routes étaient désertes et les bois vides;

l’on n’entendait aucun bruit, ni dans la campagne, ni dans la Trappe.

Il faut pourtant que je me décide à sonner;--et, les jambes cassées, il

tira la chaîne.

Un son de cloche, lourd, rouillé, presque bougon, retentit de l’autre

côté du mur.

Tenons-nous, ne soyons pas ridicule, murmurait-il, en écoutant la

claquette d’une paire de sabots derrière la porte.

Celle-ci s’ouvrit et un très vieux moine, vêtu de la bure brune des

capucins, l’interrogea du regard.

--Je viens pour une retraite et je voudrais voir le Père Étienne.

Le moine s’inclina, empoigna la valise et fit signe à Durtal de le

suivre.

Il allait, courbé, à petits pas, au travers d’un verger. Ils

atteignirent une grille, se dirigèrent sur la droite d’un vaste

bâtiment, d’une espèce de château délabré, flanqué de deux ailes en

avance sur une cour.

Le frère entra dans l’aile qui touchait à la grille. Durtal enfila après

lui un corridor percé de portes peintes en gris; sur l’une d’elles, il

lut ce mot: «Auditoire».

Le trappiste s’arrêta devant, souleva un loquet de bois, installa Durtal

dans une pièce et l’on entendit, au bout de quelques minutes, des appels

répétés de cloche.

Durtal s’assit, inspecta ce cabinet très sombre, car la fenêtre était à

moitié bouchée par des volets. Il y avait pour tout mobilier: au milieu,

une table de salle à manger couverte d’un vieux tapis; dans un coin un

prie-Dieu au-dessus duquel était clouée une image de saint Antoine de

Padoue berçant l’enfant Jésus dans ses bras; un grand Christ pendait sur

un autre mur; çà et là, étaient rangés deux fauteuils voltaire et quatre

chaises.

Durtal ôta de son portefeuille la lettre d’introduction destinée au

père. Quel accueil va-t-il me faire? Se demandait-il; celui-là peut

parler, au moins; enfin, nous allons voir, reprit-il, en écoutant des

pas.

Et un moine blanc, avec un scapulaire noir dont les pans tombaient, l’un

sur les épaules, l’autre sur la poitrine, parut; il était jeune et

souriait.

Il lut la lettre, puis il prit la main de Durtal, étonné, l’emmena

silencieux au travers de la cour jusqu’à l’autre aile du bâtiment,

poussa une porte, trempa son doigt dans un bénitier et le lui présenta.

Ils étaient dans une chapelle. Le moine invita d’un signe Durtal à

s’agenouiller sur une marche, devant l’autel, et il pria à voix basse;

puis il se releva, retourna lentement jusqu’au seuil, offrit encore à

Durtal l’eau bénite et, toujours sans desserrer les lèvres et le tenant

par la main, il le ramena d’où ils étaient venus, à l’auditoire.

Là, il s’enquit de la santé de l’abbé Gévresin, saisit la valise et ils

montèrent dans un immense escalier menaçant ruine. En haut de cet

escalier qui n’avait qu’un étage, s’étendait, troué d’une large fenêtre

au centre, un vaste palier, borné, à chacune de ses extrémités, par une

porte.

Le P. Étienne pénétra dans celle de droite, franchit un spacieux

vestibule, introduisit Durtal dans une chambre qu’une étiquette,

imprimée en gros caractères, plaçait sous le vocable de saint Benoît, et

dit:

--Je suis confus, Monsieur, de ne pouvoir mettre à votre disposition que

ce logement peu confortable.

--Mais il est très bien, s’écria Durtal.--Et la vue est charmante,

reprit-il, en s’approchant de la fenêtre.

--Vous serez au moins en bon air, dit le moine, qui ouvrit la croisée.

Au-dessous s’étalait ce verger que Durtal avait traversé, sous la

conduite du frère concierge, un clos plein de pommiers rabougris et

perclus, argentés par des lichens et dorés par des mousses; puis au

dehors du monastère, par-dessus les murs, grimpaient des champs de

luzerne coupés par une grande route blanche qui disparaissait à

l’horizon dentelé par des feuillages d’arbres.

--Voyez, monsieur, reprit le P. Étienne, ce qui vous manque dans cette

cellule et dites-le-moi bien simplement, n’est-ce pas? Car autrement,

vous nous réserveriez à tous deux des regrets, à vous qui n’auriez pas

osé réclamer ce qui vous était utile, à moi qui m’en apercevrais plus

tard et serais peiné de mon oubli.

Durtal le regardait, rassuré par ces allures franches; c’était un jeune

père, d’une trentaine d’années environ. La figure, vive, fine, était

striée de fibrilles roses sur les joues; ce moine portait toute sa barbe

et autour de la tête rasée courait un cercle de cheveux bruns. Il

parlait un peu vite, souriait, les mains passées dans la large ceinture

de cuir qui lui ceignait les reins.

--Je reviendrai tout à l’heure, car j’ai un travail pressé à finir,

dit-il; d’ici-là, tâchez de vous installer le mieux possible; si vous en

avez le temps, jetez aussi un coup d’œil sur la règle que vous aurez à

suivre dans ce monastère... elle est inscrite sur l’une de ces

pancartes... là, sur la table; nous en causerons, après que vous en

aurez pris connaissance, si vous le voulez bien.

Et il laissa Durtal seul.

Celui-ci fit aussitôt l’inventaire de la pièce. Elle était très haute de

plafond, très peu large, avait la forme d’un canon de fusil, et l’entrée

était à l’un de ses bouts et la fenêtre à l’autre.

Au fond, dans un coin, près de la croisée, était un petit lit de fer et

une table de nuit ronde, en noyer. Au pied du lit couché le long de la

muraille, il y avait un prie-Dieu en reps fané, surmonté d’une croix et

d’une branche de sapin sec; en descendant, toujours le long de la même

paroi, il trouva une table de bois blanc recouverte d’une serviette, sur

laquelle étaient placés un pot à l’eau, une cuvette et un verre.

La cloison opposée à ce mur était occupée par une armoire, puis par une

cheminée sur le panneau de laquelle était plaqué un crucifix, enfin par

une table plantée vis-à-vis du lit, alors près de la fenêtre; trois

chaises de paille complétaient l’ameublement de cette chambre.

--Jamais je n’aurai assez d’eau pour me laver, se dit Durtal, en

jaugeant le minuscule pot à l’eau qui mesurait bien la valeur d’une

chopine; puisque le P. Étienne se montre si obligeant, je vais lui

demander une ration plus lourde.

Il vida sa valise, se déshabilla, substitua à sa chemise empesée une

chemise de flanelle, aligna ses outils de toilette sur le lavabo, plia

son linge dans l’armoire; puis il s’assit, embrassa la cellule d’un

regard et la jugea suffisamment confortable et surtout très propre.

Il alla ensuite vers la table sur laquelle étaient distribués une rame

de papier écolier, un encrier et des plumes, fut reconnaissant de cette

attention au moine qui savait sans doute, par la lettre de l’abbé

Gévresin, qu’il faisait métier d’écrire, ouvrit deux volumes reliés en

basane et les referma; l’un était «l’Introduction à la vie dévote» de

saint François de Sales, l’autre était intitulé «Manrèse» ou «les

Exercices spirituels» d’Ignace de Loyola et il rangea ses livres à lui,

sur la table.

Puis il prit, au hasard, une des pancartes imprimées qui traînait sur

cette table et il lut:

EXERCICES DE LA COMMUNAUTÉ POUR LES JOURS ORDINAIRES--DE PAQUES A LA

CROIX DE SEPTEMBRE.

Lever à 2 heures,

Prime et messe à 5 heures 1/4,

Travail après le chapitre,

Fin du travail à 9 heures et intervalle,

Sexte à 11 heures,

Angelus et le dîner à 11 heures 1/2,

Méridienne après le dîner,

Fin de la méridienne à 1 heure 1/2,

None et travail, 5 minutes après le réveil,

Fin du travail à 4 heures 1/2 et intervalle,

Vêpres suivies de l’oraison à 5 heures 1/4,

Souper à 6 heures et intervalle,

Complies à 7 heures 25 minutes,

Retraite à 8 heures.

Il retourna cette pancarte; elle contenait, sur une autre face, un

nouvel horaire, intitulé:

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