Nous sommes rentrés. La traversée fut paisible et belle. Nous sautons à
terre, de grand matin. Maman m’a embrassé comme d’habitude, mais durant
cette journée, elle me parle beaucoup, beaucoup plus, je crois, qu’elle
n’a coutume de faire... Ne veut-elle pas se renseigner sur mille détails
du voyage que je n’ai pu lui dire dans mes lettres?... Assurément.
Le soir, nous nous retrouvons tous trois à table. Je suis content d’être
assis de nouveau sur cette même chaise, de voir les mêmes choses,
d’entendre la même horloge sonner les heures, de l’autre côté de la rue,
dans la cour du collège des Jésuites. Rien n’a changé... Moi seul,
serais-je différent? Je me le demande. Non, je reste tout pareil,
vis-à-vis de mon père, mais, pour la première fois, maman ignore quelque
chose de son fils (oh! je veux qu’elle l’ignore!) et, malgré le plaisir
que me donne le retour au foyer, je me sens instable, inquiet de la
phrase prochaine ou de l’allusion.
On bavarde: maman donne des nouvelles, nous met au courant de petits
incidents domestiques, de ses visites, du temps qu’il a fait. Dalsant
est venu s’enquérir de moi. Je le verrai demain, sans faute. Mercredi,
paraît-il, je rentre au lycée. Cela n’a rien qui me déplaise, tout au
contraire: j’y serai le même, au milieu des mêmes camarades, mais déjà
mon père m’avertit qu’il faudra travailler dur, pour rattraper le temps
perdu... Perdu, vraiment?
Nous allons nous lever de table: dans un instant, je pense, papa, se
penchant un peu, éteindra d’un petit coup sec la lampe à pétrole qui
nous éclaire.
Maman va parler.
«Ottavio, je tiens à te dire quelque chose...»
Sa voix est tranquille, un peu froide peut-être. Maman ne sourit pas;
elle me regarde droit dans les yeux. Papa aussi me regarde, très
tendrement, puis il s’occupe à rouler une cigarette.
«Tu sais, n’est-ce pas, que ton père m’a écrit par tous les courriers,
pendant votre séjour à Alger. Il m’a, bien entendu, souvent parlé de toi
et j’ai appris par lui seul, car tu ne m’en as pas soufflé mot, tes
brillants débuts au music-hall. Pourtant, cela m’eût amusée que tu m’en
fisses le récit toi-même. Il me semblait, Ottavio, que nous étions assez
bons camarades pour que tu me racontes une aventure assez drôle, en
somme, et qui t’a sans doute beaucoup diverti... Mais je m’éloigne de
mon sujet. Par certaines lettres de ton père, j’ai vite compris qu’il te
faudrait dorénavant plus de liberté, que nous avions perdu le droit de
te traiter comme un enfant. Il vaut donc mieux changer notre méthode,
sans tarder. Voici la clef de la maison, le passe de nuit. Tu t’en
serviras à ton gré. Je te demanderai seulement de ne pas faire trop de
bruit lorsque tu rentreras tard. Déchausse-toi, dès l’antichambre. Je
t’ai préparé, dans le placard, une vieille paire de pantoufles pour que
tu ne prennes pas froid en montant l’escalier... Voilà. Je n’ai rien
d’autre à te dire... Maintenant, Ottavio, laisse-nous.»
Je ne sais trop pourquoi, avant de me retirer, je n’embrassai pas Maman,
suivant mon habitude, mais je lui baisai la main.
Une heure après, ils causaient encore dans le fumoir tandis que je me
promenais de mon lit à ma bibliothèque et de ma bibliothèque à mon lit.
Que pouvaient-ils bien se dire? J’avais donc fait de la peine à Maman?
J’en gardais une inquiétude douloureuse et comme une façon d’effroi. Je
me sentais pris par le courant de la vie, entraîné par lui. Cette bouée
me manquait, si fortement ancrée au milieu du fleuve, cette bouée où je
trouvais toujours une prise sûre. Le fleuve passait, mais je restais
immobile au centre du paysage familier de mon enfance. Maintenant je
passerai, comme tout le reste, en plein courant, devant un décor
nouveau, et peut-être aurai-je peur.
Ils n’ont pas cessé de causer. J’ai vu, en me penchant à la fenêtre, le
petit carré de lumière jaune qui marque le vasistas du fumoir.
Je tâche de me distraire de mon émoi. J’interroge mes livres, mes chers
livres. J’en feuillette quelques-uns. Ils me parlent tous d’aventures,
de rêves vagabonds, du vaste monde parcouru, de ses aspects changeants,
alors que j’aspire à retrouver ce point du monde où rien ne varie, cet
instant à jamais semblable que jadis je connaissais, lorsque maman me
serrait dans ses bras.
J’ai trop mal. Je crois vraiment que je vais pleurer d’angoisse. Je me
couche enfin, recru d’une fatigue subite. L’heure s’écoule. Je regarde
au plafond le rond clair que fait ma lampe. A quoi servirait d’éteindre?
je ne dormirais pas.
Oh! quel est ce bruit léger?... En bas, on vient de fermer une porte...
et j’entends aussi, me semble-t-il, des pas dans le couloir.
Quelqu’un vient d’entrer chez moi: c’est Maman qui s’approche de mon
lit. Elle ne se plaint pas de voir ma lampe encore allumée, elle parle
bas, sans me regarder, elle a mis sa tête tout près de la mienne.
«Ottavio!... il ne faut pas te faire du chagrin... j’en aurais aussi...
J’en ai déjà, Ottavio! C’est si dur de te sentir loin de moi!...
Rends-moi ta confiance, mon grand garçon! Ne pense à rien d’autre.
Dis-toi seulement que je suis toujours là, comme avant. Je vais
éteindre... Voilà... Bonne nuit, Ottavio. Dors, mon enfant.»
Elle me ferma les yeux par deux baisers et disparut dans l’ombre.