Le bruit court que je me porte mal: pas assez cependant pour m’éloigner
tout à fait de mes livres, et ces longues journées recluses où je me
trouve dispensé de lycée, où je travaille peu, ne me seraient nullement
désagréables si un décret draconien n’interdisait la lecture nocturne,
mon plaisir le plus cher. J’ai tâché de ruser, mais le médecin et mes
parents qui s’entendent comme larrons en foire tiennent bon: il paraît
que je dois employer mes nuits entières à dormir; j’aimerais mieux,
pendant quelques heures, voyager à ma façon.
Les semaines se succèdent et voici que l’on m’annonce une surprenante
nouvelle: je vais passer le gros de l’hiver avec papa en Algérie. Maman
ne peut nous accompagner: sa santé l’en empêche, ce qui la désole.
Un hiver en Algérie... Il faut que je réfléchisse avant que le projet me
séduise complètement. Ce sont des vacances imprévues, oui, sans doute,
mais je m’aperçois soudain que je viens d’être malade. Je me sens pris
de paresse devant ce voyage qui m’eût, il y a quelque temps, comblé de
joie, et l’idée de suivre la bordure du désert, de m’asseoir sous des
palmes, d’assister au départ romantique d’une caravane, ne m’émeut qu’à
moitié. Je paie ma fièvre du mois dernier par cette nonchalance et j’ai
beau me reprendre vertement, m’accuser d’ingratitude, me dire que
revivre dans leurs paysages (ou peu s’en faut) des scènes de _la
Tentation_ n’est pas pour déplaire, l’ivresse immédiate se refuse. Il ne
reste donc qu’à partir. Je m’enivrerai plus tard, sur place, entre un
régime de dattes, une tente blanche et un chameau.
A vrai dire, les délices de l’exotisme furent d’abord évasives ou je ne
sus pas y goûter, mais j’en découvris d’autres qui les compensèrent. Le
peu de fatigue qui me restait fondit bientôt au soleil et, mon père me
laissant la plus grande liberté, j’en profitai, car nous faisions à
Alger même un long séjour. Je parcourus la ville, je flânai, je regardai
les boutiques, j’inspectai les ruelles coupées d’ombre et de rayons, je
m’amusai beaucoup. Mon plaisir eût été pareil à Gênes, Barcelone ou
Tunis. J’entrais dans un café, dans un beuglant, chez un marchand de
fruits, d’étoffes, de vanneries. Papa m’accompagnait parfois mais, plus
souvent, mes randonnées étaient solitaires. Quel besoin avais-je de
lire, maintenant? Regarder alentour suffisait à m’emplir les yeux et
retrouver la saveur du plein air à me réjouir honnêtement le cœur.
J’espérais autre chose.
Je vous ai dit que je suis distrait. Il avait fallu m’apprendre à lire,
mais j’ignorais encore que l’on apprend aussi bien, en cours de route, à
lire un paysage. Sauf à ceux que je savais déjà par cœur, à ceux de chez
moi, je ne prêtais attention qu’aux paysages écrits. Devant ce coucher
de soleil, ces rayons vibrant sur la mer, cette roche bleue ou jaune que
du sable entoure, ma distraction reprend ses droits et me divertit. Je
redeviens l’enfant que tout amuse, que tout exalte, un moment, et qui ne
retient qu’un détail pittoresque.
Certain dimanche après-midi où j’errais seul dans Alger, l’affiche d’un
café-concert de second ordre m’apprit que Mlle Lola danserait pour la
première fois en matinée... Lola? Lola de Valence, à coup sûr, celle que
célébrait un quatrain de Baudelaire, ou si ce n’était elle, son ombre...
J’entrai dans une petite salle assez enfumée. On y buvait des bocks. La
lecture du programme m’attrista d’abord quelque peu: la célèbre Lola,
danseuse espagnole, venait de Barcelone... La voici: on ne peut la dire
belle ni jolie, mais cette grande araignée ne manque pas de grâce. Je
cherche «le charme inattendu d’un bijou rose et noir» et me contente
bientôt de voir sans déplaisir Lola danser. Elle sait danser, elle est
souple, ses gestes ont de l’accent, elle interprète les airs populaires
qui lui servent d’accompagnement et les illustre avec une précision qui
m’enchante. Je ne regrette pas d’être entré ici. Mais elle ne danse pas
seule. Son danseur, trop court de taille, trop content de lui-même,
m’exaspère. Lola comprendra-t-elle à qui s’adressent mes bravos? Un
chanteur adipeux et stupide vient ensuite. Un jongleur lui succède, un
vieux jongleur fatigué, habile cependant... Ah! que j’aimerais jouer
ainsi avec les objets à portée de ma main, jeter en l’air les fleurs
d’un vase, mon chapeau, un livre de vers, les animer de mouvements
rapides, bien rythmés, les retrouver enfin à leur place: les fleurs en
bouquet sur la table, le chapeau sur ma tête et le livre ouvert à la
page que je lisais! Rêves!...
L’entr’acte m’apporte une diversion, une surprise, car Lola elle-même,
drapée dans un châle, vient s’asseoir parmi les buveurs, non loin de
moi. Quelles mœurs singulières! Je la croyais au fond de sa loge, ôtant
son fard, se préparant par des soins minutieux à redescendre en ce
bas-monde, après avoir dansé sur les cimes. Il est à craindre que les
conversations de bonne-maman ne m’aient donné, en matière de
chorégraphie, des notions erronées.
Je regarde Lola, je la revois danser; sans le vouloir expressément, je
lui souris en esquissant un battement de mains. Elle se lève aussitôt,
répond à mon sourire, s’approche, s’assied à ma table et demande au
garçon un bock... Est-ce possible!
«Je vous ai fait plaisir? dit-elle en un français que son accent
obscurcit à peine.
--Vous m’avez enchanté, Madame!»
Elle agrée fort bien cet hommage. Un quart d’heure après, nous causons
comme deux amis. Son visage dur me plaît. Je me sens en confiance,
depuis qu’elle m’a dit ce mot flatteur, quand je lui parlais de son art:
«Mais... vous vous y connaissez!»
Je lui avoue le peu d’admiration que j’ai pour son danseur. Elle partage
mon avis et l’exprime en termes aussi vifs et brefs que péremptoires...
Elle est délicieuse. Elle doit, au premier jour, me présenter le vieux
jongleur si sympathique, John Henderson; elle promet de m’avertir,
chaque fois qu’elle dansera des danses nouvelles et, comme je songe à
partir, la salle étant presque vide, j’ose enfin lui confier ce que je
médite depuis son arrivée: pourrait-elle, daignerait-elle me donner
quelques leçons de danse espagnole?
«Ah! mon petit! tu es un rigolo... Bien volontiers!»
Un rigolo? moi... je ne m’en doutais pas, mais peu importe, puisque
l’affaire est conclue.
«Après-midi agréable, disais-je à papa, le soir même. J’ai vu une
danseuse espagnole pleine de talent. Si tu veux, nous irons l’admirer
ensemble, un de ces jours.»
Dès lors, je fus très assidu et je crois que le rôle de maîtresse à
danser amusait Lola presque autant que m’intéressait celui d’élève. Je
fis, paraît-il, des progrès rapides; une obscure hérédité me les
facilitait, peut-être. Cette chorégraphie parfois fatigante me tenait en
joie. D’autres plaisirs s’y ajoutaient et je ne me lassais pas de causer
avec le vieux jongleur John Henderson. Il avait couru l’Europe, il en
connaissait tous les café-concerts et music-halls. De ses cinq fils, les
deux aînés étaient clowns dans un cirque de Paris; jusqu’à nouvel ordre,
le troisième, jongleur, comme son père, aux Etats-Unis, les deux
derniers, acrobates en Russie. Mme Henderson, blanchisseuse de son
métier, dans un faubourg de Londres, gardait la maison.
Il parlait de manière charmante du point de ralliement familial où l’un
de ces errants faisait parfois un court séjour durant une tournée:
«On ne se rencontre presque jamais, le métier ne le permet pas, mais la
maman est là pour recueillir les nouvelles, pour dire si Georges ne
souffre plus de son entorse, si Marc et Jim ont eu du succès, si mon
petit Sam a réussi le tour qu’il travaille depuis six mois et si Jack
qui vient de se marier est heureux en ménage. C’est aussi à la maman
qu’on écrit. De temps à autre, elle m’envoie tout un paquet de lettres
et quelquefois des photographies. Ce sont les bons jours: il faut alors,
que je fasse attention en jonglant, pour ne pas oublier mes boules...
--Monsieur N.! au lieu de bavarder avec Henderson, venez donc répéter
votre nouveau pas!
--Voilà! voilà! je suis à vous, Madame...»
Et je m’en fus changer de souliers.
«Sans me mêler de tes affaires, me disait papa, le lendemain, puis-je
demander, Ottavio, à quoi tu occupes presque tous tes après-midi? Voilà
quinze jours que nous n’avons fait ensemble de promenades dans les
environs.
--Je te renseignerai bientôt, Papa; peut-être dimanche.
--A ton aise, mon petit...»
Il s’était passé tant de choses durant cette quinzaine! Oui, la danse
est un divertissement, une étude, un travail de qualité rare; toutefois,
à danser sur un coin de scène vide avec une femme dont vous intéressent
la maigreur d’araignée, le teint ravagé de gitane, les jambes longues et
les souples bras, le plaisir que l’on prend ne reste plus le même. Je
dansais toujours, je prenais avec soin ma leçon, mais, insensiblement,
je me rapprochais davantage de celle qui me la donnait et il vint une
heure où Terpsichore perdit de son prestige de muse, alors que j’avais
accompagné Lola chez elle et que nous mangions des gâteaux, assis tous
les deux sur son lit.
«Et cette danseuse espagnole dont tu m’avais parlé, quand me mènes-tu la
voir?»
Je devins pourpre, ne me sentant pas fier, et dus bafouiller quelque
chose.
Ce même jour, j’appris par mon vieil ami Henderson l’accident survenu au
danseur de Lola. L’imbécile ayant dansé plus mal encore que d’habitude,
le public finit par s’en apercevoir. Il y eut des murmures, un coup de
sifflet, ce qui parut fort émouvoir notre Vestris algérois et le fit
sursauter. Or, quand on danse, il est fâcheux que l’émoi ressenti aille
jusqu’au sursaut. Il trébucha, tomba, se releva, le pied foulé, et
sortit de scène ridiculement, en clopinant, sous une pluie de
commentaires peu charitables.
Que n’avais-je été témoin de l’aventure!
«Alors, tu comprends, mon chou, me dit Lola, le lendemain, je n’ai
personne pour ce soir. C’est toi qui vas danser à la place du
polichinelle qui boite. Inutile de faire une annonce ni de répéter... Tu
es très en forme, tu danseras bien mieux que lui et tout le monde sera
content. Je te trouverai un costume... C’est entendu, n’est-ce pas?»
Le premier moment de surprise passé, sa proposition me parut acceptable,
amusante, flatteuse, et comme mon père m’avait donné rendez-vous dans un
café voisin, je conçus aussitôt un autre projet.
«Ma petite Lola, je te dirai dans une demi-heure si tu peux compter sur
moi, mais ce serait à condition que tu me fasses réserver, ce soir,
l’avant-scène de droite.»
On nommait «avant-scènes» deux tables placées aux bouts du promenoir.
Mon café-concert n’avait rien de somptueux.
«La direction te doit bien ça!»
Et je courus aussitôt joindre mon père.
«Ce soir?... très volontiers, Ottavio. Va prendre deux bons fauteuils.
--Deux fauteuils... des chaises plutôt... elles sont prises.
--Ah! vraiment...»
Je ne me tenais pas de joie et non plus ne tenais en place. Je dégustai
mal l’excellent dîner que nous fîmes au restaurant... Je dansais déjà!
Nous voici à pied d’œuvre.
«C’est un infâme beuglant, dit papa qui avait en entrant discrètement
noté par un sourire les saluts familiers que je recueillais au passage.
--Oui... mais tu vas voir.»
Il fallut entendre le ténor adipeux et supporter sa romance. Par contre,
Henderson amusa mon père, puis ce fut une chanteuse de genre, et
l’entr’acte.
Quelqu’un se penchait sur notre table.
«Monsieur N., me dit John Henderson, on vous attend dans les coulisses.
--Tu m’excuses, Papa?... On m’attend... on m’attend dans les coulisses.»
Ma voix manquerait-elle d’assurance?
«Vas-y donc vite!»
Je fus bientôt vêtu. Lola est prête. J’entends les premiers flonflons.
Nous entrons en scène. Singulière surprise de ne pas voir une salle vide
devant moi.
Et nous dansâmes... Certes, jamais je ne dansai mieux. Je me sentais
plein d’entrain, un peu grisé, mais tout à mon affaire, et Lola fut
étonnante de grâce dégingandée, de sensualité verveuse, brutale et
raffinée, à la fois.
On applaudit, on nous rappelle. Soudain, une fatigue m’envahit, lourde,
irrésistible, à l’instant où je salue ces gens qui me regardent...
Pourquoi mes jambes sont-elles si molles? Je viens d’apercevoir là, tout
près, à ma gauche, mon père qui bat des mains. John Henderson, assis à
côté de lui, rit de bon cœur... Enfin l’épreuve cesse. Oh! que je
voudrais me reposer!... Cette chaise... J’entends au loin la voix de
Lola.
«Ça, mon chou, c’est le trac des débuts. Mes compliments: tu as bien
dansé.»
Dans la rue, quelques instants après:
«Je me suis beaucoup amusé, Ottavio, et ton ami le jongleur m’a ravi
quand il me disait: «Ce jeune homme a des moyens...». Tu me raconteras
tout ça en détail, n’est-ce pas? de toi à moi, entre hommes... Canaille!
qui ne m’avais rien dit!... mais comme ton vieux jongleur est
sympathique! Merci de la bonne soirée.»
Je crois qu’il sentait ainsi, qu’il s’était vraiment amusé. Il restait
jeune et le prouvait au besoin. Mon plaisir eût donc été sans mélange
si, bientôt, une sourde inquiétude n’avait tout gâté. Papa donnait à
maman des nouvelles régulières et fréquentes, il la renseignait sur
l’état de nos santés, sur nos courses, nos promenades. Pouvais-je
prévoir ce qu’il écrirait au sujet de cette fantaisie chorégraphique et
surtout de Lola, mon aimable complice? Depuis quelques jours, on parlait
d’un départ prochain. A notre retour, maman serait-elle renseignée sur
mes frasques?... J’en rougissais d’avance et, d’autre part, je n’osais
questionner papa. Il avait bien dit: «Nous en parlerons entre hommes,»
mais sa discrétion épistolaire m’inspirait de chaudes alarmes.
Le départ est fixé à la semaine prochaine. Je fais déjà mes adieux à
toute la ville d’Alger, à deux de ses habitants en particulier: une
danseuse et un jongleur...
«Non, me dit papa, nous leur devons une attention plus courtoise. Invite
la jeune Lola et ton ami Henderson à déjeuner, au restaurant, pour
lundi. Je serai content de les revoir.»
De cet excellent repas, je garde un souvenir charmé. Il me paraissait
tout simple que mon père et Lola eussent tant de choses à se dire, que
papa s’enquît avec un intérêt si sincère des enfants de John Henderson,
que la causerie fût si facile, si animée. Certaines gens savent mettre
en confiance et plaire sans effort: ils varient leurs moyens d’action et
trouvent tout de suite le ton qui convient. Mon père était de ceux-là.
Il ne l’ignorait pas, d’ailleurs.
J’emportai d’Alger des impressions assez confuses, moins arabes
qu’espagnoles et coupées de quelques jongleries anglaises. Averti de
notre départ, John Henderson vint me dire adieu comme nous montions à
bord. Lola, discrète, s’abstint.
«Le monde est petit, Monsieur N. On se reverra peut-être.»
Je ne le revis pas mais rencontrai, dix ans plus tard, l’un de ses fils,
le petit Sam, aux Folies-Bergère où son nom était en belle place sur
l’affiche, et nous n’en finîmes pas de causer, le numéro fini, dans une
brasserie voisine. Il me dit que son père avait pris sa retraite, que le
vieux jongleur et la blanchisseuse, après tant d’années réunis, vivaient
heureux au coin de leur feu, dans les brouillards d’un faubourg de
Londres, mais de Lola, danseuse espagnole, il n’avait jamais entendu
parler, il ne savait rien.
Lola, John Henderson... vous êtes beaucoup plus que deux images
passagères. Je vous dois d’avoir entretenu et précisé, sinon fait
naître, ce goût fervent pour le cirque, le music-hall, le café-concert
et le beuglant qui me fut plus d’une fois utile. Heures d’ennui qui se
dissipaient à suivre les gestes d’un acrobate, mieux que si j’avais lu
de beaux vers... heures de spleen et d’angoisse dont la voix sommaire
des cuivres rompait la torture... heures de solitude où la danseuse
anglaise, maigre, aux souliers cliquetants, où le clown au toupet
roussi, où le danseur de corde qui fait des grâces étudiées m’offraient
une compagnie bienvenue... heures d’exil lointain, sous le soleil trop
dur ou dans l’âpre vent des plaines, qu’interrompait un inepte refrain
de chanson jadis entendue, le souvenir d’une voix éraillée ou le cri de
douze filles pareillement dévêtues qui pointent leur pied droit à la
hauteur de l’œil...
Lola, John Henderson, à vous un grand merci.