XVIII

Mes livres eurent bientôt fait de me reprendre et, d’autre part, on se

rassemble vite, fût-ce dans une grande ville, quand on a des goûts

identiques. Ceux qui se sentent piqués de la même tarentule, que ce soit

de pêcher le rouget de roche, de jouer aux boules, aux échecs, ou de

grimper sur les collines, ceux-là finiront par se rejoindre, qui

s’ignoraient, la veille, ou que des convenances provinciales séparent,

ou qui ne rêvaient pas de trouver un compagnon. Ils se découvrent par

quelque rencontre fortuite, ils s’accordent en confessant leur passion.

Désormais, tant que durera cette passion, ils vivront, ensemble.

J’étais féru de littérature. Mes autres goûts cédaient le pas à celui

des belles-lettres ou bien y trouvaient à se rajeunir. Monter à cheval,

c’est, aujourd’hui, me réciter de façon plus fervente la chanson

d’Eviradnus et voir combien «les voyages sont aisés». Rôder dans les

bois me permet de croiser, au détour d’un sentier, Siegfried, Fafner ou

Mime, car les drames de Wagner qui viennent de paraître en traduction

figurent dans ma bibliothèque... Mais à qui parler de ces choses? à qui

en parler comme il sied, c’est-à-dire sans se surveiller ni du tout se

contraindre, et obtenir des réponses faites sur le même ton? Mon père,

très cultivé, se plaisait à lire, aimait les lettres... il n’avait pas,

hélas! la folie des lettres, de ces lettres dont j’étais fou. Je

demandais à fréquenter quelques fous de mon espèce. Il vint un jour où

le destin m’exauça.

Ce fut sans doute par l’entremise de quelque dieu bienveillant que je

fis la connaissance de Jean Vernon, dans le salon d’une fort ennuyeuse

amie de maman chez qui j’avais été convié à goûter. La corvée tirait à

sa fin lorsque je dus serrer la main d’un jeune homme qui semblait de

mon âge et ne présentait, de prime abord, rien de particulier. Nous

échangions de vagues propos, tout en nous apprêtant à partir, chacun de

notre côté; cependant il maniait des romans jaunes posés sur une table.

«Drôle de littérature!» fit-il et, riant sous cape, il ajouta:

«... Mais qui doit pleinement satisfaire les besoins esthétiques de

notre hôtesse et de son époux.

--Vous ne vous attendiez pas, Monsieur, répondis-je, à trouver _les

Fleurs du Mal_ chez M. Homais, ni _l’Eve future_ sur le guéridon de

Tribulat!»

Phrase élégante, n’est-il pas vrai? bien tournée, assez fine aussi, qui

montrait que j’étais amateur de belles œuvres et renseigné.

Il me considéra, non sans étonnement, puis:

«Vous partez? demanda-t-il. On pourrait faire quelques pas ensemble.»

L’instant d’après, notre conversation se prolongeait dans la rue... Ah!

il ne fallait pas longtemps pour nous reconnaître du même bord! et comme

il est doux d’échanger au hasard, en causant sous les platanes, ces noms

radieux: Verlaine, Baudelaire, Heredia, Mallarmé!... Les prosateurs

étaient remis à un autre jour.

Le dimanche suivant, je passai l’après-midi chez Vernon. Il me reçut le

mieux du monde.

«C’est donc vous, N. Soyez le bienvenu. Nous causerons plus à notre aise

dans ce petit bureau où j’écris mes poèmes que chez d’aimables gens qui

font leurs délices des romans de Georges Ohnet.»

Voilà qui s’appelle parler clair! Je me sentais déjà comme chez moi. Et

nous nous engageâmes ensemble sur cette route triomphale qui mène au

bout du monde, bordée par des joueurs de lyre et des sonneurs de trompe.

«Mais, disait Vernon, nous ne sommes pas les seuls ici, à chérir le

grand art. Je vous présenterai bientôt mon ami Leveil qui, dans peu

d’années, comptera parmi nos romanciers les plus remarquables, Morin, ce

truchement délicat de la plus folle fantaisie, Silas qui a su voir la

Grèce antique d’un œil moderne et Landoux dont les poèmes en prose

allient de façon très singulière le lyrisme et l’exacte science.»

Me les présenter... Comment donc! tout de suite, s’il le pouvait! Une

réunion fut arrangée pour un jour prochain. D’autres suivirent. J’en

sortais chaque fois plus enchanté, prêt à tous les dévouements, à toutes

les corvées, afin de complaire à ces jeunes maîtres qui daignaient

m’appeler auprès d’eux et très flatté, je l’avoue, de leur bon vouloir.

Nous parlions jusqu’à perte de souffle, nous discutions le dernier livre

dévoré, nous mettions en commun nos admirations et nos haines. Ensemble,

nous haussions celui-ci sur le pavois, en hommage à la plaquette de vers

qu’il avait fait paraître; ensemble aussi, nous repoussions celui-là et

jetions aux pourceaux sa dépouille déchiquetée. Souvent, mes nouveaux

amis récitaient leurs œuvres: Vernon sur le mode lyrique, Leveil avec

une subtile élégance, Landoux gravement, Morin comme s’il jonglait en

suivant le chemin de la corde raide et Silas d’une façon précise et

nette qui ne laissait pas d’imposer.

Nobles séances où chacun se donnait tout entier, où nous servions le

grand art, où Vernon, Leveil, Morin, Silas et Landoux cuisinaient en

chantant le repas spirituel dont le fumet plairait peut-être à notre

dieu, où, le cœur battant et la tête éberluée, je suivais leurs gestes,

satisfait de collaborer quelque peu en récurant la vaisselle du festin

et en lavant les plats.

La seule ombre au tableau fut celle qu’y projeta mon père alors que

j’achevais une description enthousiaste et convaincante de notre

cénacle.

«Si ça t’amuse, me dit-il, va les écouter bavarder... puisque toi, tu

n’as rien à dire.»

Cette phrase, avec sa suspension voulue, me rebroussa, me fut pénible.

Ne pouvant saisir certaines nuances et ne brûlant pas de ma flamme, papa

venait, sans aucun doute, de manquer à la fois de tact et de jugement.

Passons.

Et puis, un soir, un soir comme les autres, aussi ravissant, aussi

exaltant, le merveilleux projet naquit.

* * * * *

«Nous avons les mêmes idées, les mêmes goûts, disait Leveil. Nous

différons par le talent, non par l’intention. Quelque chose reste à dire

que nous dirons mieux si nous sommes unis: notre voix sera plus forte,

elle portera plus loin, elle se répercutera en échos plus nombreux, mais

il faudra de la discipline, de la suite dans les idées et surtout de

l’ardeur.

--L’ardeur, interjeta Vernon, j’en fais mon affaire!

--Précise, Leveil, dit sèchement Silas qui s’impatientait.

--Eh bien... fondons une revue.»

Un long silence, d’abord, pour se donner l’air de réfléchir, de peser le

pour et le contre, mais ensuite, une approbation unanime.

Nous étions très émus, nous ne le cachions pas et, tout de suite, comme

l’on court au plus pressé, nous cherchâmes un titre à cette feuille où

devaient fleurir nos rêves. Leveil proposa: _la Jeune Revue_, or nous

n’étions plus des gosses; Morin: _Paroles dans la Brise_, que personne

ne comprendrait; Landoux: _les Cahiers d’Art_, ce qui parut pompier;

Silas: _Etudes_, où l’on vit une fausse indication, enfin moi: _Notre

Revue_, qui fut jugée bébête et de sonorité trop maigre...

«Attention! mes amis, reprit Landoux. Pour faire une revue, avant le

titre, il faut de l’argent.»

Cette constatation, par son évidence même, jeta un froid. On fit le

compte des petites sommes qu’il nous était possible d’apporter

nous-mêmes, des carottes dont seraient grevées nos familles, des

abonnements que nous espérions obtenir.

«Dans ces conditions, déclara Landoux, l’entreprise me semble possible.»

Mais le titre!... Comment fonder une revue sans lui donner un titre?

Laisserions-nous l’enfant de notre jeunesse errer anonyme par le vaste

monde, et non reconnu?

Seul Vernon n’avait encore rien dit.

«Un titre? s’écria-t-il soudain, la voix chaude, le regard brillant; ce

titre devra indiquer nos aspirations, le sens de notre essor... Je vous

propose: _Azur_.»

Et cela fut si bien dit, avec tant de chaleur, que le vocable _Azur_

rallia tous les suffrages.

Durant le reste de la séance, nous ne fîmes plus rien d’utile; nous nous

félicitions l’un l’autre, en nous jurant une éternelle amitié, gagée sur

_Azur_, bien entendu, et surtout nous parlions du glorieux avenir auquel

_Azur_ était réservé, à la façon des parents qui dessinent à l’avance la

vie de leur progéniture au berceau.

Trois mois plus tard, _Azur_ paraissait sur vingt pages de format

modeste, chez un imprimeur bonhomme que Landoux avait su convaincre

après de longs débats. Vernon croyait qu’il se jetterait à notre cou en

signe de gratitude, mais Vernon se trompait.

_Azur_ eut douze numéros, ce qui est beaucoup pour une petite revue.

Vernon en était le directeur, Leveil, Morin, Silas et moi, les

principaux collaborateurs et Landoux, le trésorier, car nous avions un

trésorier. Trésorier! ce mot nous charmait, nous incitait à rêver de

Golconde. L’un de nos camarades, occupé d’art plastique et qui devait

fournir une critique des expositions (il n’y en eut jamais dans notre

ville), fit même de Landoux un dessin fort plaisant qui le représentait

assis, les jambes croisées à la Bouddha, sur une caisse luxueusement

cloutée, ornée d’une serrure magnifique et ceinte d’une banderole

portant ces mots: «_Trésor d’Azur_». Je crains que la susdite caisse

n’ait été alimentée, moins par les abonnements obtenus à grand peine que

par les libéralités de nos parents. Les nombreux services faits à des

gens illustres ne nous enrichissaient pas, mais nous n’y pensions guère,

l’azur n’étant pas le refuge de la seule Danaé.

Vernon représentait chez nous le lyrisme en ce qu’il a de plus élevé, de

plus céleste. Il se nourrissait des œuvres de Keats et de Shelley, ne

quittant guère ces demi-dieux que pour tenir commerce avec Eschyle et

Pindare. Cela lui formait une assez agréable compagnie. Il nous donnait

régulièrement des odes et de grands poèmes où l’étoile, la flamme, la

vague et la nuée fraternisaient, conversaient de plain pied, si l’on

peut dire, mais ces effusions sincères, qu’il mettait tout son cœur à

déverser, jamais il ne put se résoudre à en relire le brouillon, à en

revoir les épreuves. Leur dernier vers écrit, une lourde paresse

l’accablait et comme il ne voulait déléguer personne à de si ingrates

besognes, les lecteurs d’_Azur_ trouvaient, par sa faute, dans chaque

numéro, une jonchée de coquilles étranges, absurdes, enfantines,

irréparables aussi, car nulle note de la rédaction ne les eût excusées.

Notre poète s’en inquiétait fort peu: «Le flot, disait-il, les

emportera!...», et cette insouciance même nous ravissait.

A vrai dire, nous avions découvert en lui, nous admirions déjà, ce qui

nous manquait, à nous autres: une âme de poète. Vernon était poète comme

on devient aventurier, comme on se fait prêtre, pour obéir à un ordre

intérieur où la volonté n’a rien à voir. Il n’aimait qu’inventer,

imaginer, rêver... écrire était déjà une peine. Il pensait trop vite et

n’arrivait pas à se rattraper. Je le vis souvent abandonner un poème à

son vingtième vers, parce qu’il se trouvait en retard sur lui-même,

incapable, n’ayant ni plan, ni notes, de rappeler une pensée déjà

perdue. Alors, sans du tout se plaindre et sans s’exaspérer, il

repoussait le feuillet noirci qui paraîtrait, un jour, sous le titre de

«fragment lyrique» et commençait un nouveau poème dont le sujet venait

de naître.

Il se débrouillait encore difficilement en prose, à une époque où,

depuis longtemps, il écrivait de beaux vers; c’est sous la forme du vers

que se présentaient les images qui le hantaient, mais corriger quoi que

ce fût restait au-dessus de ses forces. D’ailleurs, il était de ceux

pour lesquels le monde extérieur n’existe pas. Le monde, avec toutes ses

belles formes, ses harmonies, ses couleurs et ses parfums, il le

trouvait en lui. Pourquoi l’eût-il cherché en d’autres lieux? Il passait

dans la vie comme on se promène dans un songe: le chant aux lèvres,

l’amour au cœur et l’esprit enivré. Si rien ne le retenait longtemps,

par contre, tout l’exaltait et parfois il riait aux anges, à la façon

des petits enfants, tant, ce jour-là, son univers intime lui paraissait

un plaisant séjour.

* * * * *

Leveil était notre romancier. Non pas qu’il eût publié des romans, mais

il en achevait un, il en projetait plusieurs autres. On y voyait de

beaux jardins où de belles jouvencelles prononçaient de beaux discours.

Les jardins étaient fleuris de corolles rares qui poussaient là comme en

serre chaude. Les jouvencelles s’y promenaient, dévêtues ou voilées tout

au plus de soie mauve; elles tenaient volontiers un lys à la main,

parfois une orchidée de forme inconvenante et, dans leurs cheveux

«auburn», nuance précieuse, nattés en coquilles sur les oreilles, un

lierre se mariait. Leur nudité obligeait Leveil à les placer dans un

climat chaud. La plupart étaient du type préraphaëlite anglais.

Compliqués et pleins de méandres, les discours qu’elles murmuraient se

distinguaient par du raffinement et une musicale subtilité. Elles se

livraient à l’amour avec de robustes garçons bruns, aux fortes épaules,

aux cheveux bouclés, qui avaient pris le temps de se raser la barbe et

la moustache, avant de descendre au jardin. Cela faisait des couples

charmants et il se passait dans les bosquets, boqueteaux et bocages du

parc enchanté de fort voluptueuses scènes, décrites par Leveil avec

complaisance. Puis on dansait, au son de vieilles musiques jouées sur

des instruments anciens, on se baignait dans des vasques de porphyre,

d’inévitable porphyre, où les jets d’eau balancés par la brise

permettaient de se livrer à une hydrothérapie aussi savante que

parfumée, enfin l’on se séchait au soleil et des tonnelles obscures,

d’épais rinceaux de roses protectrices, un pavillon persan, abritaient

aussitôt de nouvelles amours, de nouvelles traîtrises, qui trouvaient

leur dénouement par l’emploi du poignard, des poisons bus dans de

luxueuses coupes, du lacet de soie serré par les doigts d’un nègre, ou

de celui de la simple mélancolie qui mène aux mortelles langueurs. Je

laisse pour compte les paons criards, les gazelles mobiles et les

serpents lovés dans l’herbe que fonce un crépuscule d’été.

Quant aux sujets contemporains qu’entreprenait Leveil, il les concevait

de même. Seuls le décor et le costume changeaient: un divan remplaçait

le banc de mousse, un tapis le gazon; mais les palabres tenues autour

d’une table à thé par des dames vêtues de robes décoratives et

d’aimables jeunes gens ressemblaient fort à celles des adolescentes sans

voiles du beau jardin; pareil aussi le minutieux travail de dissection

auquel se livrait l’auteur, pareille la patience qu’il mettait à

débrouiller fil à fil un enchevêtrement sentimental; pareils enfin les

intermèdes érotiques, tempérés de poésie, parmi les fleurs aux lourds

parfums, mais, cette fois, disposées dans des vases.

Déjà l’on sentait, au cours de ces ébauches, une façon de grâce

apprêtée, non sans charme, et l’aisance du récit. Leveil savait

corriger, il savait apprendre, il travaillait avec une assiduité qui

faisait mon admiration, il couvrait de son écriture fine de grandes

pages qui s’amoncelaient peu à peu, qui, le décor factice, les souvenirs

littéraires et quelques manies de style déblayés, devaient composer une

œuvre.

Pour l’instant, nous en étions encore aux tout premiers essais, aux

balbutiements, et la jouvencelle porteuse de lys qu’une biche couleur

d’écaille accompagne suffisait à me ravir.

Morin se présentait tout différemment: un clown de l’école de Banville

qui serait allé se perfectionner à Naples et à Venise, un délicieux

personnage, fantasque et surprenant, épris de poésie, qui venait mettre

dans notre cénacle une note de gaîté, la note irrésistible de son rire.

Il savait être sérieux, un temps, pourvu que ce temps fût court. Son

avis donné, il s’échappait par une pirouette, une culbute inattendue,

faite dans le domaine de l’esprit.

Il aimait inventer des personnages absurdes qu’il nommait de noms

cocasses et qu’il mêlait à nos entretiens. Il nous donnait de leurs

nouvelles, nous tenait au courant de leurs aventures, de leurs succès,

de leurs revers. Nous ne tardions pas à les adopter, nous parlions d’eux

avec plaisir. Quelquefois, Morin nous reprenait sévèrement à cause d’un

oubli: par exemple, Hippolyte Lunaire n’avait pas, comme nous pensions,

le nez camus ni les yeux bridés à la chinoise. Il s’agissait du fils

cadet de maître Lunaire, notaire en Arcadie, célèbre pour avoir rédigé

le contrat de tous les mariages chantés par les poètes.

L’insouciance de Morin ne ressemblait nullement à celle de Vernon: elle

était de ce monde. Quand nous descendions des cimes, l’œil inspiré, la

bouche sévère, il nous déridait par des plaisanteries où ne se mêlait

jamais rien de trivial, où se glissait parfois une critique légère:

«Monter sur l’Olympe?... encore! Aujourd’hui, mes enfants, je ne vous

accompagne pas: j’ai oublié de prendre ma pelisse et les grandes odes

m’enrhument.»

Il fut la joie de nos réunions, leur grâce. Je le voyais sous les traits

d’un danseur italien, dans un des ballets de bonne-maman; je

l’imaginais, gambadant sur une prairie, sans du tout en froisser les

fleurs, dansant sur l’eau verte d’un étang, dansant encore sous la lune,

dansant au crépuscule, un feu follet entre les doigts, et nous révélant

par ses danses le poème qu’il allait écrire.

Ce jeune homme mince, à la figure glabre, au regard changeant, aux

pommettes trop rouges pour la pâleur de ses joues, paraissait agile,

fragile et passager. Il dansait sa jeunesse; il s’apprêtait à danser sa

vie...

* * * * *

Avec Landoux, on redevient grave. Son amour des lettres ne l’a pas

beaucoup éloigné des sciences qui l’intéressaient d’abord, qui, plus

tard, le reprirent de façon exclusive, car il se fit, je crois, un nom

dans la chimie. Sa poésie, écrite en prose, était, le plus souvent,

souterraine et géologique. Nulle part il ne se sentait mieux (plus au

chaud, disait Morin) que dans les entrailles de notre globe. En de longs

dialogues rythmés, l’or, l’étain, le manganèse, le brome, le soufre et

les cristaux de roche discouraient inlassablement. Morin, son ami

intime, prétendait que les rhapsodies de Landoux l’épouvantaient, à

cause d’une ancienne horreur, non encore apaisée, pour ce parent pauvre

du chimiste, le pharmacien, dont la boutique lui était trop connue, et

depuis trop longtemps:

«Lorsque Landoux fait bavarder le manganèse,

«Si fort que l’on s’amuse, on est mal à son aise.»

* * * * *

Chacun aimait Morin, chacun estimait Landoux, notre intègre trésorier

qui ne grapillait pas dans la caisse et n’entretenait aucune courtisane

à l’aide de bénéfices illicites; par contre, nous nous montrions

injustes envers Silas.

Cet excellent garçon, serviable, courtois, qui prétendait à l’élégance

britannique et surveillait ses gestes pour que ne se révélât point son

origine méridionale avait, à nos yeux, le sérieux défaut de savoir ce

qu’il voulait faire et de le faire proprement. Des études plus sérieuses

que les nôtres, une culture moins déficiente, enfin son goût pour les

auteurs anciens et étrangers, lui permettaient de s’intéresser à des

traductions, à des commentaires d’œuvres dont nous soupçonnions à peine

l’existence. Il besognait avec assiduité, sans jamais vanter ses

trouvailles, ce qui nous paraissait du dernier commun, à nous qui

célébrions l’oiseau rare avant l’œuf pondu, mais ce qu’il nous donnait

était souvent bien éclos.

«Ce brave Silas devrait chercher un emploi de bibliothécaire: il n’est

bon qu’à ça!»

Tel était l’avis tout cru de Vernon, d’ailleurs injuste.

Il me reste à parler de moi-même. Comment m’y prendre?... Peut-être

serai-je moins gêné en me traitant à la troisième personne.

Je dirai donc que N. qui appartient à la rédaction d’_Azur_ et que l’on

commence à nommer Ottavio, parce que c’est plus facile et que cela «fait

mieux», se trouve fort empêtré. Il ne manque pas d’enthousiasme, oh!

loin de là! Tout comme un autre, il récitera des vers, d’une voix que

l’émotion amplifie puis étrangle, il discutera d’un roman, il saura ce

qui vient de paraître, ce qui doit paraître incessamment, et fera même,

à ce sujet, des hypothèses, voire des prédictions. Si quelque poète

connu a daigné enrichir _Azur_ d’une courte pièce de vers, N. le mettra

aussitôt à sa place, qui sera la plus haute, il parlera de lui avec une

dévotion plus grande, un plus absolu respect, au lieu que si le

porte-lyre quémandé n’a rien répondu, il le méprisera comme il sied...

et pas en silence. A ces divers points de vue, N. est un très bon

collaborateur, mais dès qu’il s’agit de collaborer effectivement par une

œuvre, fût-elle mineure, le voilà qui reste court: son sac est vide.

Jamais N. ne sera poète lyrique comme Vernon: il manque de souffle; il

s’en doute. Il a rêvé de plusieurs romans, encore faudrait-il en

commencer un, pour emboîter le pas à Leveil. La fantaisie de Morin le

transporte d’aise, mais la fantaisie, c’est difficile, ça ne s’enseigne

guère... Où trouver un professeur de fantaisie? La science de Landoux le

rebute, il n’y entend rien; enfin, pour rivaliser avec Silas, il

conviendrait d’avoir lu davantage et plus appris.

N. se désole. Il ne sait à qui raconter ses ennuis, il ose à peine les

exprimer, il en a honte et souffre d’en souffrir.

Après s’être donné beaucoup de mal et avoir gâché plusieurs feuilles

d’excellent papier, N. arrive à produire quelque chose d’assez informe,

de très court, qui peut à la rigueur passer pour un poème en prose et

que la rédaction d’_Azur_ juge acceptable. On ne montre pas un grand

enthousiasme, mais on est poli...

* * * * *

Sur ce, je réintègre ma première personne, ayant tort de me plaindre,

même indirectement, de mes débuts en littérature. Tant pis, si

j’écrivais des sottises et si on me le laissait voir! Tant pis, car je

brûlais de faire mieux. Oui, ces débuts n’eurent rien de brillant: ne

sachant de quoi parler, je parlais de n’importe quoi. Convoqués à une

tâche aussi peu précise, les mots se refusaient à me servir, bien que je

ne fusse pas difficile et que l’approximation reçût chez moi le même

accueil que le «mot juste.»

Il ne me suffisait plus d’imaginer: le temps de mon ami Pamphile avait

rejoint les vieilles lunes, ces jours pleins d’aromes et de brises où je

rêvais tout haut dans un bois de pins, très satisfait que mon rêve allât

se perdre parmi le feuillage. Maintenant, je voulais le retenir, je

voulais m’exprimer.

Mon ambition secrète: écrire des pages très ornementées, d’aspect

luxueux et d’abord malaisé, que le bourgeois repousserait d’une main

dégoûtée, des pages pleines de suc, mais obscures (je disais:

hermétiques). Je m’y étais appliqué tout de suite et parvins à mettre

sur pied quelques paragraphes épais, embrouillés et lourds... Que faire?

à quel saint me vouer?

Un matin, je rencontrai dans la rue M. Lequin revenant du lycée. En

remercîment du service d’_Azur_, il m’avait envoyé un billet sympathique

et narquois. Nous fîmes route ensemble. La tiédeur de l’air incitait aux

confidences: je lui dis mon souci.

«Mon cher N., répliqua-t-il, la petite revue qui vous intéresse me

divertit, mais je suis navré de voir combien votre collaboration

personnelle y paraît de qualité médiocre. Vous demandez un conseil. Le

voici en peu de mots: changez de manière, changez de sujets. Vos pages

me font, hélas! l’effet de la devanture d’un bijoutier de faux: je n’y

crois pas. Vous ne porteriez pas sur votre gilet de pareilles chaînes de

montre... Mais cela peut s’arranger, à la rigueur. Ce sont vos sujets

qui m’horripilent. Eh quoi! vous avez la chance rare de bien connaître

cet admirable pays qui est le nôtre, et jamais vous n’en tirez parti!

Ecrivez, puisque vous semblez possédé de la manie d’écrire, mais, pour

l’amour de Dieu, parlez-nous de choses que vous aurez vues, maniées,

entendues, flairées! Parlez-nous d’une route au soleil dont vos semelles

gardent le souvenir, d’un pin sur lequel vous aurez grimpé, d’une

calanque où vous vous serez baigné. Je ne pense pas que vous arriviez

ainsi à rien composer de particulièrement sublime, mais du moins on s’y

reconnaîtra; vos prétentions descriptives ne feront plus sourire, étant

cette fois justifiées... Notez que je ne songe pas à vous conseiller

d’écrire un guide des environs à l’usage du touriste. Tout, mon cher N.,

se transpose, vous vous en rendrez compte bien vite, tout, les paysages

comme les âmes, et des rochers, vus par vos yeux à dix kilomètres d’ici,

peuvent très bien se placer à Thulé, en Arcadie ou en Bactriane, qui

sont, je crois, les seules contrées que daignent visiter les

collaborateurs d’_Azur_. Ces rochers-là, où que vous les mettiez, auront

l’avantage de permettre au héros de l’histoire de s’appuyer dessus et

peut-être d’y trouver des matériaux pour construire sa maison (il faut

bien que le pauvre homme couche quelque part!), au lieu que les rochers

pris en Arcadie même sont dorés, il est vrai, mais dorés sur

carton-pâte. Qu’en pensez-vous?

--J’y songerai, M. Lequin...»

J’y songeai beaucoup: la plaisante leçon me forçait à réfléchir et,

bientôt, ma lutte avec les mots reprit de plus belle... Ah! les douces

heures où je tâchais, si maladroitement encore, à les forcer de me

décrire mon rêve, où je les suppliais de me venir en aide, où chacune de

mes défaites devenait un gros chagrin, où la seule approche du vocable

cherché me donnait comme un anxieux tremblement! Certes, ce fut durant

ces heures-là que je me mis à chérir l’art de façon honnête et non plus

à la manière d’une somptueuse élégance. J’en garde le souvenir ému.

Mon père, qui ne m’avait guère félicité de mes premières élucubrations,

m’étonna, un soir, en disant:

«Ce que tu écris me déplaît et souvent me paraît absurde, mais je dois

dire que tu ne perds pas ton temps, puisque tu travailles durant tes

loisirs. Tu apprends peut-être à travailler, mais il te manque un tas de

bouquins dont tu auras besoin. A nous deux, mon petit, nous en ferons la

liste et je te compléterai ta bibliothèque.»

Les interventions assez surprenantes de Papa ont parfois du bon.

Durant ce temps, _Azur_ resplendissait. Nos réunions ne perdaient rien

de leur exaltation: le plus fiévreux, le plus incontinent bavardage les

animait toujours, nous adorions, nous détestions avec une ferveur

pareille et pour placer l’œuvre récemment lue, l’autel était prêt, tout

comme le seau à ordures. Mais, si vivante que semblât notre revue aimée,

teinte par le ciel même, ses jours étaient cependant comptés.

Un vent d’amour qui devait tout diviser et tout détruire souffla sur la

rédaction. D’abord Vernon s’éprit furieusement d’une jeune personne de

notre ville. Elle fut décrite en strophes passionnées, où son poète lui

donna comme attributs l’auréole de la sainte, la nudité de la déesse et

la transparence fumeuse du fantôme. Pour concilier ces perfections

disparates, on s’arrangeait du mieux qu’on pouvait.--Leveil se

découvrit, presque en même temps, un goût immodéré pour quelqu’un

d’autre et des contes amoureux en avertirent, par mille ingénieux

détours, les lecteurs d’_Azur_. Vernon et Leveil jouaient, le dimanche,

au tennis avec ces deux jeunes filles, d’ailleurs délicieuses, mais, dès

le lundi, on ne plaisantait plus: on édifiait le temple de l’adorée,

monument d’architecture très composite.

L’exemple fut contagieux: Morin s’éprit d’une dame chemisière, jeune et

jolie, chez qui il achetait ses cravates. Je reçus de lui quelques

confidences:

«Dans le privé, je la nomme mon «entéléchie», ce qui la met tout de

suite à son rang de noblesse. J’ai trouvé le mot dans Ronsard et je sais

ce qu’il veut dire.»

Landoux découvrit que l’une de ses cousines était charmante. Pour elle,

il délaissa, un temps, les entrailles de la terre et les combinaisons

chimiques qui s’y perpètrent. Par une singulière occurrence, ce fut

cette même cousine qu’il épousa, nombre d’années plus tard. Il l’aime

encore, comme il aime encore la chimie.

De son côté, Silas faisait des sorties mystérieuses, inexpliquées. Il

lui arrivait d’être absent deux jours de suite; d’autres fois, il

consignait sa porte. Les bruits les plus flatteurs couraient à son

propos. Pour les confirmer, il nous donnait des traductions de poèmes

érotiques anciens.--Enfin, moi, je cherchais mon idole, je la trouvais

de temps à autre, je me fatiguais d’elle assez vite, mais avais soin de

la chanter par avance. Ces chants, restés inédits, longtemps conservés,

sont, je le crains, perdus pour les lettres: il me semble qu’un soir où

je rappelais de vieux souvenirs, le feu en disposa.

Brusquement, nous vécûmes en plein drame.

Landoux s’étant permis une appréciation tendancieuse sur la cravate que

portait Morin, celui-ci commença par lui dire de sa voix la plus douce

que l’ironie était interdite aux chimistes, puis il se fâcha tout rouge

et menaça son ami de lui botter les fesses.

Quinze jours après, Vernon commit l’irréparable erreur d’écrire ce vers:

«Et comment serait-on vraiment belle étant blonde?»

Leveil le couvrit aussitôt d’injures, car sa belle était blonde, sans

contredit.

Silas disparut pendant huit jours, après avoir tenu publiquement ce

propos qui nous fut vite répété:

«Je vais me reposer de la littérature de mes camarades: elle est aussi

peu délectable qu’ils le sont eux-mêmes.»

Moi, cependant, je tâchais d’arranger les choses et me procurais de ce

fait des ennemis dans tous les camps. Pour comble d’infortune, je reçus

de mon ami Dalsant, élève de rhétorique supérieure à Paris, une lettre

désobligeante, en réponse à celle où je le priais de donner quelques

pages au prochain numéro d’_Azur_. Il ne me cachait nullement que son

intention était de ne jamais collaborer à une revue toute farcie de

sottises où, pour ma part, j’accumulais, à son avis, les fautes de

français, les fautes de goût et les impropriétés de termes. Je le

traitai, en mon for intérieur, de pédant prétentieux, me réservant de le

lui faire savoir, plus tard, de vive voix.

Enfin, nous fûmes frappés du dernier coup. Par une lettre circulaire,

rédigée en bonne et due forme, Landoux nous annonça que la caisse

d’_Azur_ était vide et qu’il ne voyait aucun moyen de la remplir.

«Je reconnais ma chance ordinaire, dit Morin; je préparais une longue

épitaphe en vers où Lamartine, Hugo, Baudelaire et Verlaine pleuraient

harmonieusement sur une tombe encore ouverte... voilà qu’on la ferme!»

_Azur_ avait vécu et nous étions tous brouillés de façon brutale,

irrémédiable, pensions-nous. Pour dire le vrai, durant près d’un mois

après ce désastre, les anciens collaborateurs d’_Azur_ se saluèrent à

peine: on s’ignorait. Et puis on pensa que la causerie littéraire ne

manquait pas de charme, que la passion des belles-lettres s’entretient

par le commerce de leurs dévots, qu’une simple question d’argent ne

devait pas séparer des artistes...

Un soir, Leveil ayant rencontré Vernon dans la rue, lui demanda des

nouvelles de son travail. Vernon, tout ému, répondit en s’enquérant des

romans de Leveil, et le mardi suivant, nous fumâmes ensemble beaucoup de

cigarettes et parlâmes de mille nobles choses, mais pas de nos amours.

Néanmoins, l’âge d’or était passé.

Les miens · 第 20 / 33 题