XV

Celia s’intéresse à mes premières promenades dans la forêt des livres.

Elle demande par où j’y ai d’abord pénétré et quelles furent mes

découvertes.

Je lui avoue que mon désir fut d’abord de sortir des sentiers suivis,

des régions connues ou que je prétendais connaître. Je n’allais pas

chercher bien loin: à côté du prétentieux Corneille dont je n’aimais que

le seul _Nicomède_, il y avait Théophile de Viau, très supérieur à coup

sûr, et, tout près de Racine, le charmant Quinault dont je me forçai à

lire, non sans efforts, une pièce entière. De même, pourquoi

s’intéresser à Rousseau, quand Restif de la Bretonne...

«Tu as du courage!» me disait papa.

Enfin, je fus récompensé par les _Liaisons dangereuses_ que les manuels

scolaires passaient sous silence. Mme de Merteuil me parut incomparable

au point de vouloir la réhabiliter. Lui ayant voué une grande passion,

la portant dans mon cœur, je n’admettais qu’on en dît du mal.

«Ecoute, mon petit, objectait Maman, ça n’en reste pas moins le portrait

admirablement dessiné d’une coquine!

--Maman! comment peux-tu dire de pareilles choses!»

Car j’aimais Mme de Merteuil pour elle-même, non pour le talent que

Laclos avait mis à me la présenter. Son atroce fin me bouleversa: je

détestai l’auteur de ce crime.

«Tu as raison, Ottavio! dit papa. Il faut aimer les gens de cette

façon... et quand tu te lanceras dans Balzac, tu en verras bien

d’autres!»

Il montrait du bon sens, mais pourquoi ce sillon d’ironie au coin de son

sourire?

Puis Flaubert me tomba sous la main. _Madame Bovary_ me retint

prisonnier quelque temps, et _Salammbô_ dont je me récitais des pages à

voix haute, enfin quelle ne fut pas mon ivresse quand je me vis mêlé de

près à _la Tentation_ et partageant toutes les angoisses du saint!

Une phrase entre autres me valut de longues méditations: «Sa stupidité

m’attire!...» J’essayais de comprendre et n’y parvenais pas. Comment

Antoine pouvait-il se sentir attiré par une stupidité manifeste? Au

lycée, un de mes camarades m’ayant dit quelque sottise, je répliquai

d’un air dégagé: «Mon vieux, ta stupidité m’attire!», mais l’expérience

ne donna rien et le mystère de la phrase si attachante par son obscurité

ne se dissipa point.

Ces lectures de prose, je les entremêlais de vers que ma jeune mémoire

retenait par poèmes entiers. L’année fut toute dévolue à Victor Hugo. Je

vivais dans une atmosphère de lyrisme et d’harmonie. Le soir, je

m’endormais en balbutiant: «Booz s’était couché, de fatigue accablé...»

ou «Si tu veux, faisons un rêve...» et le réveil évoquait sur mes lèvres

un autre vers aimé.

Je lisais inlassablement. Les romanciers contemporains excitèrent chez

moi une vive curiosité, que ce fût Maupassant, Huysmans ou Zola. Je

mettais la bibliothèque de mon père au pillage et le pauvre homme devait

subir, à très courts intervalles (il s’y prêtait d’ailleurs) l’épreuve

de mon nouvel enthousiasme où, dans un flux de paroles pressées, la

louange prenait figure d’hagiographie.

Mais il y eut un livre que je gardai dans ma chambre, près de mon lit,

que je lisais avec une passion plus grave, un émoi plus profond, que je

sus bientôt par cœur, presque en entier. Il a exercé sur ma jeunesse une

manière d’enchantement; je lui trouve, aujourd’hui, les mêmes

séductions, les mêmes vertus, et d’autres que je ne pouvais reconnaître.

Sans doute l’aimerai-je encore à mon heure dernière, car il s’est emparé

de moi de façon absolue. J’en conserve l’édition que mon père avait

trouvée chez un bouquiniste de la ville et fait revêtir d’une belle

reliure. Jamais je ne me lassai de ce livre; quand, plus tard, je

découvris ses défauts, ils me le rendirent en quelque sorte plus vivant.

Ce livre fut vraiment l’un des Miens, l’un des plus grands, l’un des

plus chers... Je parle des _Fleurs du Mal_.

Et veuillez me croire ici sur parole: il n’y eut dans mon cas ni

recherche malsaine ni curiosité morbide. Non, j’entendais une voix de

timbre inconnu, des musiques inouïes; mon horizon s’agrandissait et les

«correspondances» notées par le poète, je les sentais en moi. Papa

surveillait-il mes lectures? je n’en sais rien. En tous cas, il s’y

prenait habilement...

«Pour ma part, me disait-il, j’aime mieux Vigny, mais tu as bien le

droit d’avoir tes préférences personnelles. Il faut maintenant que

Baudelaire te soit familier, non pas seulement le poète et le prosateur,

qui est de qualité pareille, mais l’homme.»

Aussi, dès qu’un livre, une brochure, un article intéressant

paraissaient, traitant de l’œuvre ou de son auteur, Papa me les

procurait au plus tôt.

_Les Fleurs du Mal_ furent mon premier grand amour littéraire, l’amour

où l’on se donne par l’esprit et le cœur, sans réserve, l’amour dont on

ne se déprend plus.

Les miens · 第 17 / 33 题