Ce fut comme un très beau voyage d’exploration, plein d’aventures, de
surprises, où les jours pénibles ne manquèrent pas, ni même les jours
d’ennui, mais où l’effort semblait toujours récompensé, souvent de façon
magnifique.
Enfant, je lisais peu, je lisais mal. Les Jules Verne m’amusaient
quelque temps, mais je m’en détournais, à la moindre invite, pour aller
courir, grimper, chasser plus librement et sans guide. Les histoires
féeriques, les légendes qui, racontées par bonne-maman m’eussent
transporté, perdaient, à mon avis, tout prestige dans un livre.
Papa s’étonnait, se désolait même de cette indifférence. Il lui
déplaisait de me voir assis, le regard vague, les mains vides, perdu
dans une rêverie sans rêves qui n’était qu’un moyen de m’absenter et
n’aboutissait à rien, lorsque tant de livres où je trouverais à me
repaître attendaient mon bon plaisir. Papa savait ce qu’il disait en me
traitant de songe-creux.
«A ton âge, que diable! on est un bourreau de livres.»
Rien n’y faisait: je lisais sagement ce qu’on me donnait à lire, puis je
pensais à autre chose.
C’est assurément M. Lequin qui décida de ma conversion et me valut les
ivresses qui la suivirent. Il gardait l’habitude de nous parler, de
temps à autre, familièrement, à la fin d’une classe, causeries qu’il
entremêla bientôt de brèves lectures. Nous l’écoutions avec piété. M.
Lequin distribuait peu de retenues, mais l’ordre n’était jamais troublé
chez lui: on ne bronchait pas, on ne soufflait mot... il intéressait.
Un jour, il nous entretint de Chateaubriand dont je ne connaissais
l’œuvre que par son dos en maroquin bleu, sur le troisième rayon de la
bibliothèque de papa. M. Lequin nous dit quelques traits de sa vie, ses
voyages en Amérique, puis, ayant d’abord résumé le sens du fragment
qu’il voulait nous soumettre, il nous le lut. Sans doute, lisait-il fort
bien, mais ce ne fut pas seulement cette présentation harmonieuse et
claire, ni même la beauté de l’exemple choisi qui me remua l’âme. Je
venais de faire, obscurément, de façon confuse, une merveilleuse
découverte.
Ce que ce bonhomme écrivait là, il l’avait d’abord senti, vécu; il nous
le racontait, il me le racontait à moi... Il ne fallait donc pas lire
son récit comme on lit une affiche dans la rue, mais l’écouter, fût-on
tout seul devant le livre et, la bouche muette, l’entendre comme, dans
le bois de pins, j’entendais autrefois Pamphile, afin que la page
imprimée devînt une voix, un geste, un paysage, un drame où je jouerais
mon rôle.
Je ne me rendis compte de tout cela que ce même soir, lorsque, rentrant
à la maison, chaviré par un émoi dont je percevais mal les causes et qui
prenait forme de peur, je me confiai à papa. Il sut me débrouiller
l’esprit, apaiser mon trouble, me faire parler, me renseigner sur mes
propres sentiments et les mettre en ordre. A cette tâche, il paraissait
trouver du plaisir. Je regrette seulement qu’il ait terminé son
explication habile et tendre par ces paroles d’une parfaite
inconvenance:
«En tout cas, ton professeur n’est pas un sot!»
Dès lors, je n’eus plus qu’un désir: parcourir la forêt des livres, me
reposer dans ses clairières, violer le mystère épais de ses fourrés et
cueillir ses fleurs. Je venais d’apprendre à lire; je me sentais une
grande faim de lectures; depuis hier, une joie nouvelle m’était révélée;
je la voulais tout entière, offerte tout de suite. M. Lequin dirigeait
mon choix, sans en avoir l’air, me proposait tel plat savoureux, me
détournait de tel autre. Quelques mots lui suffisaient, dits avec
négligence, quand je le croisais dans la cour ou à la sortie des
classes, et je recueillais ses paroles avidement.
Le plus étonnant résultat de cette fringale fut que je me nourris
parfois, sans dégoût de textes qui m’eussent, jadis, rebuté et dont je
ressentis bientôt le bénéfice.
«Celle-là est trop forte! me dit un jour mon ami Dalsant. Aurais-tu, par
hasard, l’intention de devenir un bon élève?»
Saltier, qu’à l’ordinaire je laissais indifférent, me considérait déjà
d’un œil inquiet: N. n’était plus le médiocre dont il n’y a rien à
craindre.
A vrai dire, je travaillais avec un certain entrain qui me surprenait
moi-même; par un détour, cela résultait de mes lectures: distrait comme
on l’est rarement, distrait de façon presque maladive, la lecture
m’avait forcé à de l’attention; mon travail en profitait. Toutefois, mes
succès scolaires ne furent jamais glorieux et Saltier s’inquiétait à
tort. Je m’y prenais trop tard et traînais après moi une trop lourde
charge de paresse habituelle, mais l’amour-propre s’en mêla, quelques
petits encouragements m’incitèrent à persévérer: un sourire de maman,
des causeries plus fréquentes avec papa, une approbation publique de M.
Lequin... Il n’en fallait pas davantage pour me tenir en haleine.
Hélas! l’année scolaire touchait à sa fin. En octobre, au retour des
vacances, je retrouverais mes camarades, mais non pas mon professeur,
mon premier maître.
J’en eus plusieurs, dans la suite; l’un deux m’enthousiasma pour
l’histoire, un autre pour la philosophie et me donna des soucis
métaphysiques, mais jamais plus je n’éprouvai ce trouble étrange que je
devais au seul M. Lequin, ce violent émoi par lequel je commençai à
espérer en moi-même.
M. Lequin, alors que je n’étais plus son élève, voulut bien ne pas me
perdre de vue. Peu à peu, il devint mon ami. Je m’aperçus combien nos
âges se rapprochaient avec les années; je découvris, un jour, que la
différence ne comptait guère. J’ai cru devoir lui soumettre le cahier
que j’écris aujourd’hui: son avis ne m’est pas moins précieux
qu’autrefois... Il ne m’a pas mis en retenue pour manque de respect
envers mon ancien professeur.
«Vous exagérez mon influence, dit-il. Vous ne savez pas, Ottavio, qu’une
circonstance fortuite me rendit la tâche aisée. Le hasard me fit
rencontrer votre père chez les B. Tout naturellement il me parla de vous
et me conta l’effet produit par cette page de Chateaubriand. Je vous
suivis avec un intérêt accru. Plus tard, il m’apprit la fièvre de
lecture qui vous tenait si fort et l’obligeait parfois d’aller, la nuit,
souffler votre lampe qui vous eût éclairé jusqu’au matin... Je vous ai
peut-être rendu service mais vous, Ottavio, m’avez fait plaisir.»