XIV

Ce fut comme un très beau voyage d’exploration, plein d’aventures, de

surprises, où les jours pénibles ne manquèrent pas, ni même les jours

d’ennui, mais où l’effort semblait toujours récompensé, souvent de façon

magnifique.

Enfant, je lisais peu, je lisais mal. Les Jules Verne m’amusaient

quelque temps, mais je m’en détournais, à la moindre invite, pour aller

courir, grimper, chasser plus librement et sans guide. Les histoires

féeriques, les légendes qui, racontées par bonne-maman m’eussent

transporté, perdaient, à mon avis, tout prestige dans un livre.

Papa s’étonnait, se désolait même de cette indifférence. Il lui

déplaisait de me voir assis, le regard vague, les mains vides, perdu

dans une rêverie sans rêves qui n’était qu’un moyen de m’absenter et

n’aboutissait à rien, lorsque tant de livres où je trouverais à me

repaître attendaient mon bon plaisir. Papa savait ce qu’il disait en me

traitant de songe-creux.

«A ton âge, que diable! on est un bourreau de livres.»

Rien n’y faisait: je lisais sagement ce qu’on me donnait à lire, puis je

pensais à autre chose.

C’est assurément M. Lequin qui décida de ma conversion et me valut les

ivresses qui la suivirent. Il gardait l’habitude de nous parler, de

temps à autre, familièrement, à la fin d’une classe, causeries qu’il

entremêla bientôt de brèves lectures. Nous l’écoutions avec piété. M.

Lequin distribuait peu de retenues, mais l’ordre n’était jamais troublé

chez lui: on ne bronchait pas, on ne soufflait mot... il intéressait.

Un jour, il nous entretint de Chateaubriand dont je ne connaissais

l’œuvre que par son dos en maroquin bleu, sur le troisième rayon de la

bibliothèque de papa. M. Lequin nous dit quelques traits de sa vie, ses

voyages en Amérique, puis, ayant d’abord résumé le sens du fragment

qu’il voulait nous soumettre, il nous le lut. Sans doute, lisait-il fort

bien, mais ce ne fut pas seulement cette présentation harmonieuse et

claire, ni même la beauté de l’exemple choisi qui me remua l’âme. Je

venais de faire, obscurément, de façon confuse, une merveilleuse

découverte.

Ce que ce bonhomme écrivait là, il l’avait d’abord senti, vécu; il nous

le racontait, il me le racontait à moi... Il ne fallait donc pas lire

son récit comme on lit une affiche dans la rue, mais l’écouter, fût-on

tout seul devant le livre et, la bouche muette, l’entendre comme, dans

le bois de pins, j’entendais autrefois Pamphile, afin que la page

imprimée devînt une voix, un geste, un paysage, un drame où je jouerais

mon rôle.

Je ne me rendis compte de tout cela que ce même soir, lorsque, rentrant

à la maison, chaviré par un émoi dont je percevais mal les causes et qui

prenait forme de peur, je me confiai à papa. Il sut me débrouiller

l’esprit, apaiser mon trouble, me faire parler, me renseigner sur mes

propres sentiments et les mettre en ordre. A cette tâche, il paraissait

trouver du plaisir. Je regrette seulement qu’il ait terminé son

explication habile et tendre par ces paroles d’une parfaite

inconvenance:

«En tout cas, ton professeur n’est pas un sot!»

Dès lors, je n’eus plus qu’un désir: parcourir la forêt des livres, me

reposer dans ses clairières, violer le mystère épais de ses fourrés et

cueillir ses fleurs. Je venais d’apprendre à lire; je me sentais une

grande faim de lectures; depuis hier, une joie nouvelle m’était révélée;

je la voulais tout entière, offerte tout de suite. M. Lequin dirigeait

mon choix, sans en avoir l’air, me proposait tel plat savoureux, me

détournait de tel autre. Quelques mots lui suffisaient, dits avec

négligence, quand je le croisais dans la cour ou à la sortie des

classes, et je recueillais ses paroles avidement.

Le plus étonnant résultat de cette fringale fut que je me nourris

parfois, sans dégoût de textes qui m’eussent, jadis, rebuté et dont je

ressentis bientôt le bénéfice.

«Celle-là est trop forte! me dit un jour mon ami Dalsant. Aurais-tu, par

hasard, l’intention de devenir un bon élève?»

Saltier, qu’à l’ordinaire je laissais indifférent, me considérait déjà

d’un œil inquiet: N. n’était plus le médiocre dont il n’y a rien à

craindre.

A vrai dire, je travaillais avec un certain entrain qui me surprenait

moi-même; par un détour, cela résultait de mes lectures: distrait comme

on l’est rarement, distrait de façon presque maladive, la lecture

m’avait forcé à de l’attention; mon travail en profitait. Toutefois, mes

succès scolaires ne furent jamais glorieux et Saltier s’inquiétait à

tort. Je m’y prenais trop tard et traînais après moi une trop lourde

charge de paresse habituelle, mais l’amour-propre s’en mêla, quelques

petits encouragements m’incitèrent à persévérer: un sourire de maman,

des causeries plus fréquentes avec papa, une approbation publique de M.

Lequin... Il n’en fallait pas davantage pour me tenir en haleine.

Hélas! l’année scolaire touchait à sa fin. En octobre, au retour des

vacances, je retrouverais mes camarades, mais non pas mon professeur,

mon premier maître.

J’en eus plusieurs, dans la suite; l’un deux m’enthousiasma pour

l’histoire, un autre pour la philosophie et me donna des soucis

métaphysiques, mais jamais plus je n’éprouvai ce trouble étrange que je

devais au seul M. Lequin, ce violent émoi par lequel je commençai à

espérer en moi-même.

M. Lequin, alors que je n’étais plus son élève, voulut bien ne pas me

perdre de vue. Peu à peu, il devint mon ami. Je m’aperçus combien nos

âges se rapprochaient avec les années; je découvris, un jour, que la

différence ne comptait guère. J’ai cru devoir lui soumettre le cahier

que j’écris aujourd’hui: son avis ne m’est pas moins précieux

qu’autrefois... Il ne m’a pas mis en retenue pour manque de respect

envers mon ancien professeur.

«Vous exagérez mon influence, dit-il. Vous ne savez pas, Ottavio, qu’une

circonstance fortuite me rendit la tâche aisée. Le hasard me fit

rencontrer votre père chez les B. Tout naturellement il me parla de vous

et me conta l’effet produit par cette page de Chateaubriand. Je vous

suivis avec un intérêt accru. Plus tard, il m’apprit la fièvre de

lecture qui vous tenait si fort et l’obligeait parfois d’aller, la nuit,

souffler votre lampe qui vous eût éclairé jusqu’au matin... Je vous ai

peut-être rendu service mais vous, Ottavio, m’avez fait plaisir.»

Les miens · 第 16 / 33 题