VI

Il court un bruit qui me concerne, mais qui ne m’intéresse guère: je

vais entrer au lycée. Cela ne me représente rien de précis, ne m’effraie

ni ne me charme. Les leçons, les devoirs changeront-ils d’aspect?

seront-ils moins ennuyeux dans ce cadre nouveau? L’avantage que l’on me

fait valoir de travailler désormais en compagnie de camarades, ne

m’enivre pas, puisque ces camarades je ne les ai jamais vus et que, par

ailleurs, je sais, m’étant renseigné, qu’une classe de lycée n’est pas

un jardin planté d’arbres, tapissé de pelouses, arrosé et fleuri, où

l’on peut s’ébattre à sa guise: on s’y tient assis, c’est tout dire. De

quelle utilité peuvent être des camarades assis, le long d’un banc?

Je ne cache pas ma façon de voir. Mon père s’étonne un peu de ce

détachement imprévu: il devinait mal dans quel sens se manifesterait mon

sentiment; il s’apprêtait sans doute à intervenir pour le stimuler ou le

réfréner; il lui déplaît de trouver en moi tant de tiédeur indifférente.

Mes débuts furent des plus banals. Je ne m’amusai, je ne m’ennuyai pas

et fus tout de suite à mon aise sur ce premier banc, près de la porte,

où je tenais la seconde place, ayant, à ma droite, Jean Saltier, un

garçon malingre, blond, déjà myope, aux yeux clignotants, qui me parut

sociable, et, à ma gauche, Ludovic Dalsant, plus costaud, un peu lourd,

qui me dévisagea longuement, méthodiquement, me souffla à l’oreille:

«Fais attention, tu vas mettre ton coude dans l’encrier...», cessa dès

lors de s’occuper de moi et ne dit plus mot.

Certains de mes camarades m’étaient déjà connus. L’un d’eux venait même

jouer chez moi, de temps à autre. Je leur avais serré la main, mais sans

éprouver de plaisir à revoir des figures familières. Ceci était du

nouveau, de l’inconnu; le connu ne m’intéressait pas. Je me livrai donc

à une inspection raisonnée de mon banc, de mon pupitre, des sculptures

et inscriptions faites dans le bois, de mon encrier, des murs peints à

la chaux, enfin de la tête de notre professeur.

Pour moi, la surprise de cette journée fut certainement le discours

qu’il prononça. M. Martin était un vieillard d’aspect bienveillant, à

barbe grise. Il va sans dire que je l’écoutai avec la plus grande

déférence, mais ses paroles ne m’en étonnèrent pas moins.

Eh quoi! pensait-il donc s’adresser à des enfants en bas-âge? A quoi

rimait cet air indulgent et doucereux? à quoi ce soin prolixe de

discourir, quand trois phrases suffisaient? Je vous assure que papa nous

aurait laissé entendre sa volonté de façon plus forte, plus brève et

maman de même, en riant peut-être, en nous faisant rire, mais pour

arriver à ses fins.

Il faut donc que nous soyons sages (sages!), que nous apprenions bien

nos leçons, que nous considérions notre professeur comme un père (ah!

non, par exemple!); il faut s’abstenir de copier le travail du voisin

(pour qui nous prend-il?); observer le silence et toujours garder une

tenue exemplaire... Une tenue exemplaire? Nous avons passé l’âge, il

semble, où l’on se fourre les doigts dans le nez!... On sait vivre!

Le discours s’achève.--Pour bien montrer ma tenue exemplaire, je me

penche vers Jean Saltier, mon voisin de droite:

«Tu trouves ça malin, ce qu’il dit?»

Mais Saltier ne répond pas: il écrit son nom avec soin en tête de ses

cahiers de classe, les yeux près du papier. Il se peut qu’il n’ait pas

entendu. Je me rabats sur Ludovic Dalsant, à gauche, et lui pose la même

question. La réponse vient en son temps, basse, nette, très tranquille:

«Ils sont tous comme ça».

Tiens! Dalsant est d’une espèce différente; ce Dalsant me plairait

davantage.

Quand, le soir même, je racontai sans détours à mes parents l’effet que

m’avait produit le discours de notre nouveau professeur, je fus grondé

pour le peu de respect que je témoignais, honnêtement grondé, mais,

comment dirai-je? il y avait, sous ces paroles sévères, un semblant

d’ironie amusée que je retins.

Les jours suivants ne changèrent pas grand’chose à mon impression

première. M. Martin se montrait gentil, ennuyeux et facile. Jean

Saltier, qui tenait la tête de la classe, eut bientôt une réputation

méritée de bon élève. Dalsant le suivait de près, le dépassait souvent,

travaillait en silence, ne s’occupait de personne et gardait toujours

une expression absorbée, assez déroutante. Les quelques fois où il avait

daigné jouer aux barres avec moi, j’admirai son entrain, sa vigueur

physique. Cependant, en récréation, jamais on ne l’entendait rire d’un

rire libre. Il jouait sans paraître beaucoup se distraire, si vivement

qu’il se mêlât au jeu, et cela encore était pour moi une nouveauté. Il

ne restait pas dans les coins, comme Saltier, à relire ses notes, il ne

gardait pas cet air assidu et trop sage qui, chez Saltier, finissait par

m’exaspérer: simplement, il dépensait son ardeur sur un mode sobre qui

lui était personnel.

Hélas! il me faut avouer qu’entre Saltier et Dalsant je faisais piètre

figure. Je fus, à mes débuts, un élève médiocre et le restai. Je ne

trouvai aucun intérêt à lire mes livres de classe; le travail

m’assommait: ces devoirs, ce latin dont on nous enseignait les rudiments

austères, ces compositions, ces dictées, ces problèmes... funèbre emploi

d’un temps précieux! A la moindre occasion: passage d’une mouche, rais

de soleil sous la porte, je m’évadais au loin, dans les bois, j’allais

causer avec mon ami Pamphile, je regardais la mer et ses voiles... Là

était la joie!

J’aurais volontiers bavardé avec mes camarades, à la sortie. Lequel

choisir? Saltier ne songeait qu’à plaire au maître, Dalsant se montrait

si peu liant... les autres ne comptaient pas.

Je ne me sentais nullement malheureux, je supportais mon ennui, mais, en

vérité, je m’ennuyais bien. Mes premières places furent peu brillantes:

on ne pouvait me tenir au juste pour un cancre, d’ailleurs cela m’eût

déplu; je travaillais assez pour nager sans grands efforts dans les eaux

moyennes; je ne m’élevais pas davantage. M. Martin s’en désola plusieurs

fois. Mon père le prit mal... oh! très mal.

«Au moins, s’il était imbécile, on pourrait se faire une raison!» dit-il

à maman.

Puis, s’adressant à moi et me regardant droit dans les yeux:

«Tu n’es donc pas fichu d’avoir une bonne place?»

Je réfléchis un moment. Très irrité, je me sentais rougir.

«Oh! oui, répondis-je. Si je voulais, je serais dans les dix premiers.

--Celle-là passe les bornes!»

Papa sortit en claquant la porte.

«Tu ne pourrais pas essayer, mon petit, ne fût-ce que pour nous faire

plaisir?...

--Non, Maman: je m’ennuie trop!»

Ah! mon Dieu! voilà que maman a l’air triste!...

Par la suite, je fis naître un sourire sur ses lèvres en lui montrant un

ou deux bulletins passables et même, un jour, je me classai cinquième,

mais ce n’était pas ce que voulait mon père: il désirait mieux.

A propos de cette place de cinquième, Saltier se permit de montrer une

joie ironique. Je l’en remerciai le lendemain par une bourrade assez

dure, bien qu’il ne fût pas amusant de taper sur Saltier, trop

chétif.--Pour sa part, Dalsant me demanda de l’air le plus tranquille:

«Qu’est-ce qui te prend? Tu vas travailler?

--Ça t’amuse, toi, de travailler? répondis-je.

--Oui... non... ça dépend...

--Moi, j’aime mieux courir dans les bois.»

Il se tut quelque temps, puis:

«Les bois, dit-il, c’est beau.»

Il aime les bois! Dalsant aime les bois! Je l’inviterai à la campagne;

nous ferons ensemble de grandes courses dans les bois; nous chasserons

l’isar, l’ours gris et les gazelles mobiles; nous grimperons dans les

arbres, pour nous raconter de belles histoires; nous nous tairons pour

écouter les oiseaux et, tapis dans une broussaille, nous tendrons un

piège à la bête qui va boire... J’en parlerai à papa. Il faut que

Dalsant vienne chez nous.

L’occasion se présenta le soir même: papa était d’humeur communicative.

«Tu m’avais dit que tu me nommerais tes camarades. J’en connais

peut-être. Je voudrais savoir qui tu fréquentes au lycée.»

Afin de lui fournir une liste exacte et complète, je dénombrai tous les

élèves de ma classe, banc par banc. De temps à autre, il interjetait

quelques mots.

«Je vois: le fils du marchand d’huile...

«Connais pas...

«Oui, celui-là est venu à la maison...

«Le fils du banquier?... Il te plaît?... Non?... ah! très bien...

«Connais pas...

«Ah! le petit Berthier? je le croyais plus âgé...

«Connais pas...

«Saltier? le fils du notaire, je pense? Tu dis qu’il est à la tête de la

classe: il tient de son père, un malin...

«Dalsant? qui est-ce?

--Je ne sais pas au juste, Papa. On m’a dit que son père était un petit

employé. Il est mort l’an dernier. Sa mère a une vie très difficile.

Lui, je l’aime beaucoup, c’est un bon camarade, mais il ne cause pas...

alors... Est-ce que tu veux bien que je le mène à la maison, celui-là?

--Bien volontiers, dit mon père. Je ne demande pas mieux. Tu sais,

Ottavio, si tu te fais des amis dans ta classe, tâche de choisir ceux

qui te paraîtront, d’abord, loin de toi, ceux qui t’apprennent quelque

chose, plutôt que ceux qui te répètent ce que tu sais déjà. Invite

Dalsant quand tu voudras.»

Je profitai de la permission peu de jours après, durant une récréation.

«Dalsant, dis-moi, il faut que nous soyons amis.

--C’est entendu, mon vieux, on sera des amis.

--Ah! ça me fait plaisir!

--Tant mieux.

--Eh bien, ça va s’arranger tout de suite. Viens chez moi, jeudi, à la

campagne. Je te dirai où l’on prend le tramway.

--Chez toi?... Non... je regrette... Non.

--Oh! pourquoi, Dalsant?

--Je t’ai dit non.»

De cette réponse, je fus humilié.

Les miens · 第 9 / 33 题