Il court un bruit qui me concerne, mais qui ne m’intéresse guère: je
vais entrer au lycée. Cela ne me représente rien de précis, ne m’effraie
ni ne me charme. Les leçons, les devoirs changeront-ils d’aspect?
seront-ils moins ennuyeux dans ce cadre nouveau? L’avantage que l’on me
fait valoir de travailler désormais en compagnie de camarades, ne
m’enivre pas, puisque ces camarades je ne les ai jamais vus et que, par
ailleurs, je sais, m’étant renseigné, qu’une classe de lycée n’est pas
un jardin planté d’arbres, tapissé de pelouses, arrosé et fleuri, où
l’on peut s’ébattre à sa guise: on s’y tient assis, c’est tout dire. De
quelle utilité peuvent être des camarades assis, le long d’un banc?
Je ne cache pas ma façon de voir. Mon père s’étonne un peu de ce
détachement imprévu: il devinait mal dans quel sens se manifesterait mon
sentiment; il s’apprêtait sans doute à intervenir pour le stimuler ou le
réfréner; il lui déplaît de trouver en moi tant de tiédeur indifférente.
Mes débuts furent des plus banals. Je ne m’amusai, je ne m’ennuyai pas
et fus tout de suite à mon aise sur ce premier banc, près de la porte,
où je tenais la seconde place, ayant, à ma droite, Jean Saltier, un
garçon malingre, blond, déjà myope, aux yeux clignotants, qui me parut
sociable, et, à ma gauche, Ludovic Dalsant, plus costaud, un peu lourd,
qui me dévisagea longuement, méthodiquement, me souffla à l’oreille:
«Fais attention, tu vas mettre ton coude dans l’encrier...», cessa dès
lors de s’occuper de moi et ne dit plus mot.
Certains de mes camarades m’étaient déjà connus. L’un d’eux venait même
jouer chez moi, de temps à autre. Je leur avais serré la main, mais sans
éprouver de plaisir à revoir des figures familières. Ceci était du
nouveau, de l’inconnu; le connu ne m’intéressait pas. Je me livrai donc
à une inspection raisonnée de mon banc, de mon pupitre, des sculptures
et inscriptions faites dans le bois, de mon encrier, des murs peints à
la chaux, enfin de la tête de notre professeur.
Pour moi, la surprise de cette journée fut certainement le discours
qu’il prononça. M. Martin était un vieillard d’aspect bienveillant, à
barbe grise. Il va sans dire que je l’écoutai avec la plus grande
déférence, mais ses paroles ne m’en étonnèrent pas moins.
Eh quoi! pensait-il donc s’adresser à des enfants en bas-âge? A quoi
rimait cet air indulgent et doucereux? à quoi ce soin prolixe de
discourir, quand trois phrases suffisaient? Je vous assure que papa nous
aurait laissé entendre sa volonté de façon plus forte, plus brève et
maman de même, en riant peut-être, en nous faisant rire, mais pour
arriver à ses fins.
Il faut donc que nous soyons sages (sages!), que nous apprenions bien
nos leçons, que nous considérions notre professeur comme un père (ah!
non, par exemple!); il faut s’abstenir de copier le travail du voisin
(pour qui nous prend-il?); observer le silence et toujours garder une
tenue exemplaire... Une tenue exemplaire? Nous avons passé l’âge, il
semble, où l’on se fourre les doigts dans le nez!... On sait vivre!
Le discours s’achève.--Pour bien montrer ma tenue exemplaire, je me
penche vers Jean Saltier, mon voisin de droite:
«Tu trouves ça malin, ce qu’il dit?»
Mais Saltier ne répond pas: il écrit son nom avec soin en tête de ses
cahiers de classe, les yeux près du papier. Il se peut qu’il n’ait pas
entendu. Je me rabats sur Ludovic Dalsant, à gauche, et lui pose la même
question. La réponse vient en son temps, basse, nette, très tranquille:
«Ils sont tous comme ça».
Tiens! Dalsant est d’une espèce différente; ce Dalsant me plairait
davantage.
Quand, le soir même, je racontai sans détours à mes parents l’effet que
m’avait produit le discours de notre nouveau professeur, je fus grondé
pour le peu de respect que je témoignais, honnêtement grondé, mais,
comment dirai-je? il y avait, sous ces paroles sévères, un semblant
d’ironie amusée que je retins.
Les jours suivants ne changèrent pas grand’chose à mon impression
première. M. Martin se montrait gentil, ennuyeux et facile. Jean
Saltier, qui tenait la tête de la classe, eut bientôt une réputation
méritée de bon élève. Dalsant le suivait de près, le dépassait souvent,
travaillait en silence, ne s’occupait de personne et gardait toujours
une expression absorbée, assez déroutante. Les quelques fois où il avait
daigné jouer aux barres avec moi, j’admirai son entrain, sa vigueur
physique. Cependant, en récréation, jamais on ne l’entendait rire d’un
rire libre. Il jouait sans paraître beaucoup se distraire, si vivement
qu’il se mêlât au jeu, et cela encore était pour moi une nouveauté. Il
ne restait pas dans les coins, comme Saltier, à relire ses notes, il ne
gardait pas cet air assidu et trop sage qui, chez Saltier, finissait par
m’exaspérer: simplement, il dépensait son ardeur sur un mode sobre qui
lui était personnel.
Hélas! il me faut avouer qu’entre Saltier et Dalsant je faisais piètre
figure. Je fus, à mes débuts, un élève médiocre et le restai. Je ne
trouvai aucun intérêt à lire mes livres de classe; le travail
m’assommait: ces devoirs, ce latin dont on nous enseignait les rudiments
austères, ces compositions, ces dictées, ces problèmes... funèbre emploi
d’un temps précieux! A la moindre occasion: passage d’une mouche, rais
de soleil sous la porte, je m’évadais au loin, dans les bois, j’allais
causer avec mon ami Pamphile, je regardais la mer et ses voiles... Là
était la joie!
J’aurais volontiers bavardé avec mes camarades, à la sortie. Lequel
choisir? Saltier ne songeait qu’à plaire au maître, Dalsant se montrait
si peu liant... les autres ne comptaient pas.
Je ne me sentais nullement malheureux, je supportais mon ennui, mais, en
vérité, je m’ennuyais bien. Mes premières places furent peu brillantes:
on ne pouvait me tenir au juste pour un cancre, d’ailleurs cela m’eût
déplu; je travaillais assez pour nager sans grands efforts dans les eaux
moyennes; je ne m’élevais pas davantage. M. Martin s’en désola plusieurs
fois. Mon père le prit mal... oh! très mal.
«Au moins, s’il était imbécile, on pourrait se faire une raison!» dit-il
à maman.
Puis, s’adressant à moi et me regardant droit dans les yeux:
«Tu n’es donc pas fichu d’avoir une bonne place?»
Je réfléchis un moment. Très irrité, je me sentais rougir.
«Oh! oui, répondis-je. Si je voulais, je serais dans les dix premiers.
--Celle-là passe les bornes!»
Papa sortit en claquant la porte.
«Tu ne pourrais pas essayer, mon petit, ne fût-ce que pour nous faire
plaisir?...
--Non, Maman: je m’ennuie trop!»
Ah! mon Dieu! voilà que maman a l’air triste!...
Par la suite, je fis naître un sourire sur ses lèvres en lui montrant un
ou deux bulletins passables et même, un jour, je me classai cinquième,
mais ce n’était pas ce que voulait mon père: il désirait mieux.
A propos de cette place de cinquième, Saltier se permit de montrer une
joie ironique. Je l’en remerciai le lendemain par une bourrade assez
dure, bien qu’il ne fût pas amusant de taper sur Saltier, trop
chétif.--Pour sa part, Dalsant me demanda de l’air le plus tranquille:
«Qu’est-ce qui te prend? Tu vas travailler?
--Ça t’amuse, toi, de travailler? répondis-je.
--Oui... non... ça dépend...
--Moi, j’aime mieux courir dans les bois.»
Il se tut quelque temps, puis:
«Les bois, dit-il, c’est beau.»
Il aime les bois! Dalsant aime les bois! Je l’inviterai à la campagne;
nous ferons ensemble de grandes courses dans les bois; nous chasserons
l’isar, l’ours gris et les gazelles mobiles; nous grimperons dans les
arbres, pour nous raconter de belles histoires; nous nous tairons pour
écouter les oiseaux et, tapis dans une broussaille, nous tendrons un
piège à la bête qui va boire... J’en parlerai à papa. Il faut que
Dalsant vienne chez nous.
L’occasion se présenta le soir même: papa était d’humeur communicative.
«Tu m’avais dit que tu me nommerais tes camarades. J’en connais
peut-être. Je voudrais savoir qui tu fréquentes au lycée.»
Afin de lui fournir une liste exacte et complète, je dénombrai tous les
élèves de ma classe, banc par banc. De temps à autre, il interjetait
quelques mots.
«Je vois: le fils du marchand d’huile...
«Connais pas...
«Oui, celui-là est venu à la maison...
«Le fils du banquier?... Il te plaît?... Non?... ah! très bien...
«Connais pas...
«Ah! le petit Berthier? je le croyais plus âgé...
«Connais pas...
«Saltier? le fils du notaire, je pense? Tu dis qu’il est à la tête de la
classe: il tient de son père, un malin...
«Dalsant? qui est-ce?
--Je ne sais pas au juste, Papa. On m’a dit que son père était un petit
employé. Il est mort l’an dernier. Sa mère a une vie très difficile.
Lui, je l’aime beaucoup, c’est un bon camarade, mais il ne cause pas...
alors... Est-ce que tu veux bien que je le mène à la maison, celui-là?
--Bien volontiers, dit mon père. Je ne demande pas mieux. Tu sais,
Ottavio, si tu te fais des amis dans ta classe, tâche de choisir ceux
qui te paraîtront, d’abord, loin de toi, ceux qui t’apprennent quelque
chose, plutôt que ceux qui te répètent ce que tu sais déjà. Invite
Dalsant quand tu voudras.»
Je profitai de la permission peu de jours après, durant une récréation.
«Dalsant, dis-moi, il faut que nous soyons amis.
--C’est entendu, mon vieux, on sera des amis.
--Ah! ça me fait plaisir!
--Tant mieux.
--Eh bien, ça va s’arranger tout de suite. Viens chez moi, jeudi, à la
campagne. Je te dirai où l’on prend le tramway.
--Chez toi?... Non... je regrette... Non.
--Oh! pourquoi, Dalsant?
--Je t’ai dit non.»
De cette réponse, je fus humilié.