IV

Aujourd’hui, toute la maison paraît inquiète; on y marche à pas feutrés

et rapides. Quelques murmures, un ordre donné, reçu, des portes ouvertes

avec précaution, refermées aussitôt, sans bruit... Cette activité

silencieuse me fait peur. Dans un couloir, j’ai rencontré la femme de

chambre: elle semblait gênée.

Mes parents m’ont dit de rester au jardin, sans trop m’éloigner,

pourtant. Je ne sais, dès lors, de quelle façon employer mon loisir.

Oppressé comme avant un orage, rien ne m’intéresse. J’erre inutilement,

je tourne autour de la maison. Quand je me suis penché sur la fenêtre de

l’office, c’est à peine si Rose m’a dit bonjour. Le jardinier ne me fait

pas un meilleur accueil: il s’occupe de ses framboisiers et ne répond

que par monosyllabes. On me dédaigne à l’écurie. Alors je m’en vais, je

tourne, je tourne comme un chien autour de cette maison hostile qui ne

s’ouvre plus à moi.

Oui, je sais que bonne-maman est malade; j’en ai du chagrin; cependant,

l’hiver dernier, elle souffrit d’un catarrhe et resta couchée près d’une

semaine. A cette heure mon anxiété est toute différente: au juste, je me

sens perdu.

Détresse d’enfant, peine dont la raison demeure obscure, qui se

rapproche plus de l’effroi que de la douleur. J’aime mieux que Bianca ne

soit pas venue; d’ailleurs il n’en a pas été question. J’ai besoin de

solitude et je souffre d’être seul. Nos jeux eussent manqué d’entrain.

Une lourde paresse m’accable et, phénomène insolite, je m’ennuie.

Je m’assieds enfin à ce coin de la terrasse d’où l’on découvre la mer,

mais ce n’est pas la mer que je regarde: je regarde à mes pieds un tas

de cailloux, j’y prends des pierres, une à une, et tâche de composer des

dessins sur le sable. Cela fait passer le temps.

Le soir tombe. L’heure que j’aime est venue, où l’on reconnaît mal les

choses, où l’on s’imagine qu’elles sont autres, où l’on achève sa

journée en un délicieux mystère si fertile en surprises, mais cette

heure je ne la reconnais pas. J’ai froid; j’ai froid d’être seul; j’ai

froid en moi-même. Ce mur, là-bas, est trop clair, ce bouquet d’arbres

trop noir et le grand trou violet où la mer s’endort est trop

profond.--Ah! si la honte ne m’en empêchait, je pleurerais volontiers

pour me réchauffer le cœur!

«Ottavio!»

C’est maman qui m’appelle du perron. Je cours la rejoindre au plus vite

et la trouve toute changée. Jamais je ne l’ai vue ainsi. Elle pince les

lèvres comme l’on fait lorsqu’on a mal; sa voix aussi est différente:

très calme, très unie et cependant étrangère. J’en suis bouleversé, sans

savoir pourquoi.

«Ottavio, me dit-elle, je remonte au premier étage. Va rejoindre ton

père dans son bureau.»

Et puis elle me sourit d’un sourire difficile, très tendre, certes, mais

difficile; je ne trouve pas d’autre mot. Ce sourire contraint, je puis

encore me le représenter aujourd’hui.

Papa m’embrasse et me caresse les joues. Son visage ni sa voix ne

semblent changés.

«Assieds-toi, mon petit, écoute-moi bien: je vais te parler très

sérieusement, comme à un grand garçon.»

Il tousse et respire un peu fort.

«Tu savais, n’est-ce pas? que ta bonne-maman était malade. Nous ne

t’avions pas dit qu’elle était même très malade, depuis dimanche

dernier. Cet après-midi, à trois heures, elle est morte, mais elle n’a

pas souffert. Le médecin déclare qu’elle s’est éteinte: cela signifie

qu’elle est morte doucement, au lieu que, pour mourir, on a quelquefois

très mal. Tu ne la verras plus.»

Je ne verrais plus bonne-maman!...

Aucune douleur, point de larmes... je me sentais tout ahuri, tout

éberlué et ce que Papa venait d’affirmer ne me paraissait pas vrai. Ne

plus voir bonne-maman! cela était impossible. Je le lui dis du mieux que

je pus.

Brusquement, une idée nouvelle surgit: les morts, on les emporte au

cimetière, mais bonne-maman, on ne l’avait pas emportée, elle devait

être encore dans sa chambre, au premier étage, couchée dans son lit,

bien tranquille, comme si elle dormait... Je voulais la voir, tout de

suite.

Mon père m’avait écouté en silence. Il ne répondit rien, d’abord, puis

murmura d’une voix un peu confuse:

«Nous en avions déjà parlé. En somme, puisque nous te traitons en grand

garçon et que tu désires dire adieu à quelqu’un que tu as beaucoup aimé,

c’est ton droit de le faire. Tu trouveras ta mère là-haut. Ne la dérange

pas. Je t’attendrai ici.»

Papa me regardait fixement. Ses yeux étaient pleins de larmes. Je le

laissai à sa peine.

Une seule lampe éclairait la grande antichambre. Je m’engageai dans

l’escalier sombre et le gravis à pas comptés... Comment serait

bonne-maman?... Couchée dans son lit, tranquille, ayant l’air de dormir,

oui, mais morte... Je ne concevais pas cela; je ne l’imaginais pas.

Maintenant j’allais le voir.

Je montais de plus en plus lentement. Pourquoi l’ombre m’était-elle si

désagréable? pourquoi le silence me gênait-il à ce point? Je n’avais pas

peur: ce sont les petits imbéciles qui ont peur, la nuit. Je me sentais

simplement troublé de façon affreuse, non de la nouvelle que je venais

d’apprendre et qui ne m’atteignait pas encore, mais d’avoir vu les yeux

de papa pleins de larmes. Je ne pouvais m’y habituer. La vision

m’obsédait de ses yeux immobiles, tout baignés de pleurs qui ne

tombaient pas le long des joues, qui attendaient peut-être que je fusse

parti.

Je savais bien que l’on se retient de pleurer quand les larmes sont

prêtes, mais je le savais pour moi seul. Que papa sentît de même, cela

me chavirait.--Journée étrange où j’avais vu ces larmes de papa, ce

sourire difficile de maman, lorsqu’elle m’appelait au jardin...

Une maison baignée dans la pénombre et le silence, un enfant qui monte

l’escalier en comptant les marches, la cervelle pleine de pensées mal

définies, de sensations brouillées... Enfin je me trouvai sur le palier,

devant la chambre où il me fallait entrer.

Je poussai doucement la porte...

Maman était assise sur une chaise basse, au pied du lit, la tête appuyée

dans ses paumes. Je vis bonne-maman couchée, les cheveux coiffés d’un

fichu de dentelle, les mains croisées sur sa poitrine. Tout auprès, il y

avait quelques fleurs: des roses prises au jardin. J’avais aperçu le

fils du jardinier qui les apportait, quand je tournais comme un chien

autour de la maison. Je m’approchai de maman.

«Ah! c’est toi! fit-elle, un peu effrayée.

--Je viens dire adieu à bonne-maman.

--Elle t’aimait bien, mon petit.»

Alors seulement, je regardai la morte. Je reconnus le cher visage tout

ridé et l’expression de repos souriant que j’avais accoutumé de voir sur

ses lèvres. Dormait-elle? Non, certes, on ne dort pas ainsi. Je compris

aussitôt que c’était là un autre sommeil. Je ne ressentais encore aucun

chagrin. Cela devait être pour plus tard. Il me venait même au cœur une

singulière douceur à considérer ainsi ma grand’mère morte. J’aurais

voulu lui parler, mais je n’osais pas, sans doute pour ne pas effrayer

maman une fois de plus. Alors je pensai qu’il fallait prier. En priant

on parle; c’est presque la même chose et personne ne s’en aperçoit. Je

me mis donc à genoux, quelques instants, puis me relevai. Je baisai les

vieilles mains froides, très froides sous le baiser... Où donc avais-je

lu que les morts sont froids? Je baisai le visage chéri et restai

ensuite debout, sans bouger, en contemplation profonde. Je serais resté

longtemps si maman ne m’avait dit à l’oreille, tout bas:

«Ottavio, tu devrais rejoindre ton père: il a peut-être besoin de toi.

Il souffre beaucoup. Tu comprends, c’est sa maman qu’il a perdue.»

Elle m’embrassa et je sortis.

Mon père me fit asseoir tout près de lui, tout contre lui.

«Ecoute, Ottavio: nous allons rester ensemble. J’ai beaucoup de peine et

il ne faut pas le montrer. C’est difficile. Tu m’aideras. Et puis, je

dois recevoir un tas de gens qui se sont annoncés. J’aimerais mieux être

seul, mais on ne peut pas faire autrement. Si tu veux bien, tu ne me

quitteras pas de la soirée. Ça me console de t’avoir là, de te savoir

là. Tu seras gentil avec les visiteurs. Ils viennent nous dire qu’ils

ont aussi de la peine. Je me suis arrangé pour que tu dînes avec ta mère

ou moi sur un coin de table et, plus tard, quand tu auras sommeil, tu me

feras signe. Maintenant, je vais te laisser, un instant et monter chez

maman.»

Il a dit «chez maman». Il veut dire chez ma bonne-maman. C’est bien sa

maman qu’il a perdue!

«S’il vient des gens, tu les recevras, tu les prieras de s’asseoir et tu

leur expliqueras que je descends bientôt.»

J’aimais déjà beaucoup mon père, mais je crois que ces paroles qu’il

prononça, le soir où mourut sa mère, firent plus pour me lier à lui que

toutes ses intelligentes et tendres bontés.

V

Maintenant, c’est de toi que je voudrais parler, de toi, maman... mais

saurai-je?

De ce que je dois à mon père, je me rends assez bien compte; il n’en va

pas ainsi pour maman. Lorsqu’un problème se présentait que je ne pouvais

soumettre à mon père, sans doute parce qu’il était trop complexe ou

d’exposition malaisée, c’est à elle que je m’adressais.

«Raconte ton histoire clairement, m’eût répondu papa. Quand j’aurai

compris, je tâcherai de te faire comprendre, mais il faut que je

comprenne d’abord.»

Maman ne demandait pas à comprendre d’abord: elle voulait seulement

sentir comme moi et souffrir de ma perplexité, de ma peine. Elle n’y

parvenait que trop bien!--Refuge sûr où le vent du large ne parvient

pas, où l’on s’apaise, où l’on reprend le goût des aventures et celui de

les revivre.

Sitôt passées mes années d’enfance, je trouvai en ma mère une amie et,

de même que, jadis, elle accueillait mes balbutiements confus, pour en

démêler, par science du cœur, le sens obscur, de même, plus tard, elle

sut écouter encore et bien entendre la confession brouillée de mes

scrupules d’adolescent et de mes peines d’homme.

Dès que je parvins à me la représenter un peu, (ce fut d’ailleurs assez

tôt,) je l’admirai. J’admirai la force d’âme qui lui permettait de tenir

pour méprisables les inconvénients, les douleurs, la torture d’une santé

brisée; j’admirai sa gaîté courageuse, son rire jeune qui, vraiment

communiquait la joie. Malade, elle se savait déjà guérie et tâchait

d’agir en conséquence; guérie, elle l’était aussitôt pour toujours et

regardait l’avenir en souriant, sûre d’elle-même, sûre de lui. Noble

leçon de vaillance... un enfant pouvait-il en sentir tout le prix?

Ce n’était pas, chez elle, du stoïcisme, le mot seul lui eût déplu,

encore moins cette résignation que les lois religieuses enseignent. Non:

elle aimait de vivre, elle aimait la vie avec tant de ferveur qu’il lui

paraissait tout simple de surmonter l’obstacle, de le nier au besoin...

et de rire allègrement quand d’autres eussent pleuré. Elle partageait

volontiers toutes les peines d’autrui, d’une âme indulgente; elle

n’admettait pour elle-même que les souffrances morales; le reste étant

du ressort des médecins et de son propre courage.

J’ai toujours remarqué chez elle un défaut manifeste qu’elle n’ignorait

pas, qu’elle avouait, au besoin, en toute simplicité, qui participait,

je crois, de l’essence même de son caractère: maman était injuste,

naïvement, violemment injuste. Comme elle sentait avec passion, elle

exprimait aussi avec passion ses sentiments; elle savait détester comme

elle savait aimer, de façon absolue. Papa lui objectait-il quelque

chose, de même que je fis plus tard, elle accueillait le propos d’un air

où l’irritation ni la stupéfaction ne se dissimulaient: positivement,

elle n’en croyait pas ses oreilles. Si l’objection tenait bon, malgré sa

vive défense, si l’on revenait patiemment à la charge, par d’habiles

prières et des raisons précises, elle écoutait sans rien dire,

renfrognée un peu, agitée en son for intérieur, mais résistant toujours.

Puis, un soir, à la veillée, au cours de quelque causerie, elle revenait

soudain à ce point litigieux qui semblait abandonné, pour achever le

débat de façon assez inattendue:

«Je vois bien que tu as raison, tout à fait raison. Je cède, je m’avoue

vaincue... oui... mais je ne puis m’obliger à sentir autrement. J’agirai

autrement, cela va sans dire, puisque j’ai tort. Néanmoins, je garde mon

point de vue faux, je ne saurais m’en empêcher. A partir d’aujourd’hui

je ne le laisserai plus voir; il restera en réserve; toi-même, tu ne le

verras plus. Inutile de m’en reparler. Ça n’empêche...»

Suspension pleine de réticences qui n’influera en rien sur sa décision.

Elle fera comme elle a dit.

Si impérieuse, si entière, maman se mêle cependant assez peu de ce qui

m’occupe personnellement. S’intéresser avec vigilance lui suffit. Sauf

dans les cas évidents où l’aide maternelle s’impose, jamais elle

n’intervient: elle me laisse me débrouiller tout seul, mais, pour les

joies, elle m’offre l’accueil délicieux de son rire, elle s’amuse,

semble-t-il, autant que moi, elle est tout aussi contente, et, pour les

peines, je trouve sa douceur, des paroles tendres, des silences

attentifs qui appellent la confidence, qui la rendent aisée.

Je n’ai pas ressenti pour mes parents ce respect aveugle qui paraît de

mise et qu’on leur doit dès l’abord. Ils me demandaient autre chose. Peu

à peu, l’amitié pleine de ferveur que maman m’inspirait, l’admiration

parfois épouvantée que j’avais pour papa se doublèrent de respect, d’un

respect raisonné dont je n’ignorais pas la cause, mais je ne les ai pas

respectés d’avance, afin d’obéir à la loi. De cela je suis bien sûr.

Camaraderie attachante dont le souvenir m’est resté présent et

délicieux, qui me liait à ces deux êtres: à mon père, plus fort que moi

et dont je comprenais la vigueur physique et morale, qui m’effrayait,

mais en qui j’avais confiance... à ma mère, vaillante, grave, un peu

taciturne, puis, soudain, rieuse et bavarde; malade et ne permettant pas

qu’on en tînt compte, qui, je le savais obscurément, déjà, s’appuierait,

un jour, à mon bras et me demanderait, sans phrases, l’aide d’un ami, si

ses forces venaient à faiblir tout à fait... J’eusse assurément eu

mauvaise grâce à prétendre au rôle d’enfant incompris et malheureux.

Je ne crois pas m’être jamais imaginé que maman fût belle. Il me semble

l’avoir vue, dès que je sus voir, comme elle était en vérité. Son visage

montrait-il plus de force que de douceur? Non, ses expressions variées

révélaient tantôt une tendresse exquise, tantôt la plus farouche énergie

et tout cela se fondait en cette gaîté, en cette joie de vivre, en ce

besoin de participer pleinement à la vie et d’y goûter du plaisir, même

aux instants où la souffrance, le malaise physique, la peine morale

paraissaient l’interdire. Un visage vivant, intelligent et mobile,

éclairé par des yeux rieurs... Je ne remarquais pas, alors, les traces

de fatigue que la douleur y avait inscrites. Pourtant elles s’y

découvraient déjà.

Sans pouvoir en parler savamment, ni d’ailleurs y prétendre, elle aimait

par instinct les choses belles. Des aspects de la nature, des créations

de l’art, celles de la musique surtout, faisaient naître sur sa bouche

une expression attentive, réfléchie, tandis que son regard brillait

aussitôt de curiosité fiévreuse. Elle voulait mieux discerner cette

beauté encore obscure, se l’approprier, la prendre en soi pour la goûter

plus librement, avec enthousiasme, quand elle se serait rendu compte de

son excellence... quitte à s’être parfois trompée.

Je me rappelle bien une soirée où, quinze ans plus tard, je

l’accompagnai au théâtre. On donnait la répétition générale d’une œuvre

lyrique qui fut bien vite classée à son rang, mais qui, à cette époque,

jetait le trouble dans le monde des musiciens et des amateurs de

musique. L’orchestre et l’interprétation étant tous deux parfaits, nous

écoutions sans inquiétude, nous écoutions en paix, comme il convient.

Jamais je n’avais vu le visage de Maman aussi fermé. Les lèvres serrées,

le regard droit et fixe ne révélaient rien de l’émotion, de

l’étonnement, de la révolte, peut-être, que cette musique nouvelle

pouvait éveiller. Tant que dura le drame, elle ne se départit pas de sa

contention soutenue. Aux entr’actes je la laissais afin de me rendre au

foyer où je savais retrouver des camarades exaltés ou désapprobateurs;

pour sa part, elle ne bougea pas, silencieuse, les mains croisées sur

ses genoux, attendant. Le rideau se releva enfin sur le dernier tableau

et, quelque temps après, lorsque je regardai maman furtivement, frappé

moi-même d’une émotion qui me bouleversait, je vis naître sur sa bouche

un sourire, un merveilleux sourire comme en ont, je pense, ceux que

touche l’extase. Elle avait compris! cette musique devenait la sienne:

maintenant, elle l’aimerait, elle en sentirait le dictame et la joie, et

son mystère même serait pour elle une joie. Elle ne pensa donc plus qu’à

applaudir. L’épreuve était faite.

Les miens · 第 8 / 33 题