Matin de printemps...
Dès son réveil, dès son premier regard à la fenêtre, Bianca reconnaît un
beau jour. Ses parents ne devant pas se lever avant une heure ou deux,
Bianca pourra courir à sa guise, s’ébattre au soleil, folâtrer sur la
pelouse, saluer de ses cris les oiseaux frais, la lumière propre et le
jeune feuillage... Cela se passe à l’heure même où son camarade,
l’ancien compagnon de ses jeux, va se rendre au lycée, une serviette
gonflée de livres sous le bras, mais à cette triste coïncidence Bianca
ne songe guère.
Bianca se lève, s’habille sommairement et descend au jardin. Elle sourit
vers la droite, elle sourit vers la gauche, et tout le jardin, en
réponse, lui fait son compliment d’accueil. Elle hésite un instant à
peine, puis, cheveux au vent, les bras tendus, s’élance.
Il serait sans doute plus sage de suivre les allées sablées, mais
combien plus enivrante cette première course non surveillée, à travers
l’herbe humide!
Bianca ne pense à rien: il lui suffit de bondir. Elle sème dans l’air
les souvenirs de sa nuit, la cendre de ses rêves.
Près du grand marronnier, elle s’arrête, un peu essoufflée, le cœur
rapide, et, soudain, tous les sujets de joie se proposent ensemble... on
ne sait lequel choisir.
Cette chenille dont la fourrure porte comme une poudre de rosée, se
détord à l’extrême bout de la tige qu’elle explore et fait d’étranges
mouvements de ventre qui cherchent en vain leur appui.
Cette sauterelle demande impérieusement qu’on la poursuive, tant elle
met de folie en ses longs sauts mécaniques.
Un gazouillis confus, au sein du feuillage, là-haut, sert de prélude à
d’étincelantes chansons et oblige à lever la tête. La tête levée, on
suit des yeux jusqu’à l’éblouissement quelque duvet végétal qui passe,
le vol d’une guêpe jaune, d’un bourdon.
Enfin, ces quelques fleurs qui dessinent sur le bord de la pelouse un
bouquet savant et naïf invitent avec courtoisie à s’approcher d’elles
pour les mieux voir.
Tout cela (et certainement j’en oublie) facilite l’essor d’un songe,
mais Bianca s’éloigne cependant à petits pas vers le fond du jardin,
vers l’endroit où cesse le potager, où le verger commence, où se
découvre un bassin d’eau claire, ombragé par trois jeunes arbres
frissonnants.
Pour le moment, il ne s’y passe rien de singulier.
--Il faut attendre.
Un petit nuage court dans le miroir de l’eau tranquille, un nuage plus
nébuleux, vraiment, plus aérien et d’une blancheur plus recherchée que
son semblant qui traîne au fond du ciel. Bianca le regarde de ses yeux
ravis, elle le suit, elle détaille ses diverses beautés, elle voudrait
le saisir, le caresser de la main, ce petit nuage abîmé, plus lointain
que l’autre qui s’exalte, mais plus près de son cœur.
Quelques minutes de silence et Bianca se met à rire.
Cette bizarre bête aux longues pattes fines qui esquisse des gestes de
patinage, où va-t-elle?... La voilà perdue.
Cet oiseau, d’où vient-il?... Hélas, il est déjà parti. Il volait vite,
mais Bianca l’a deviné quand même dans le ciel renversé.
Maintenant, elle fait le tour du bassin, elle s’assied sur un vieux banc
de bois très branlant d’où l’on peut voir la maison réfléchie, avec ses
fenêtres, sa terrasse, les plantes grimpantes qui fleurissent la
balustrade. On voit aussi l’angle du toit, la girouette. Parfois, on
voit tourner la girouette...
Or, sachez-le, c’est là que Bianca demeure réellement, dans cette
mystérieuse maison couchée à ses pieds et que trois jeunes saules
surveillent.
Sans bouger, simplement en fermant les yeux, Bianca entre chez elle, se
promène, ébauche une audacieuse glissade sur la rampe de l’escalier,
joue à la balle dans l’antichambre (avec moi, j’espère) tandis que ses
parents se recueillent encore à leur premier étage.
Bianca parcourt le salon, le boudoir chinois dont les meubles
l’intriguent, la salle à manger où sont des portraits de vieilles gens à
l’air pompeux... Lequel est le grand oncle Arsène? lequel, l’illustre
cousin Ludovic dont une amie très chère chantait, dit-on, à l’Opéra?
Bianca saura s’entendre avec la charmante bisaïeule qui tient sur ses
genoux un chien fauve, mais le général grisonnant paraît bien sévère et
le président du Parlement bien grave, bien engoncé dans son haut col
bleu!
Et puis il y a encore, montant la garde aux côtés d’une vieille cousine
sèche, vêtue de rouge et qui fait de la dentelle, deux messieurs dont la
figure s’écaille, s’efface, dont l’expression incomplète se perd et qui,
peut-être, intimideront Bianca par leur déchéance: le plus âgé, le plus
chauve, n’a déjà qu’une moitié de nez... N’importe! on s’en accommodera!
Elle compte même, un soir prochain, les prier tous de descendre des
cadres qui les limitent (comment s’y prendront-ils?) et venir bavarder
avec elle. Cette causerie sera pour demain.
Soudain, Bianca se sent distraite par une nouvelle image: elle n’avait
pas, d’abord, remarqué cet iris, ce double iris dont la seule racine
touche le bord de l’eau et dont une des tiges plonge avec sa fleur,
cependant que l’autre lève sa fleur en l’air.
Bianca les compare... Ces fragiles apparences sont toute sa joie. Ah!
qu’elle voudrait chanter pour la mieux exprimer! Son cœur déborde, mais
c’est une terrible affaire que de se délivrer, même tout bas, car les
gens, Ottavio comme les autres, n’y entendent rien, se donneraient-ils
la peine d’écouter. Moins intelligents que les arbres, les bêtes et
l’eau dormante, il leur suffit de hausser les épaules, et le sourire
bienveillant, supérieur, un peu narquois, ajoute à leur stupidité.
Pour l’instant, Bianca, penchée, ramène autour de son visage ses cheveux
sombres, elle en tient les deux ondes sous son menton, elle interroge
son reflet...
Quand pourra-t-elle cueillir l’image, la senteur passagère comme font
les miroirs et les brises? quand, exhaler sa joie en chansons, à la
manière des oiseaux?
Le reflet semble méditer, hésiter, puis ses lèvres s’animent, ce qui
permet l’espoir...
Hélas! les plus doux moments ont leur fin: une grenouille brusque et
brune saute dans le bassin; aussitôt les trois saules s’arrêtent de
frémir, sans qu’on sache pourquoi, et voici qu’un appel se fait
entendre, un appel impérieux qui oblige à rentrer tout de suite.
Mais, vers le soir, Bianca visitera de nouveau le cher bassin magicien,
à l’heure choisie où la lumière se voile d’hyacinthe, au sein de l’eau
qui va dormir...
* * * * *
L’ami très cher à qui je montre aujourd’hui ce portrait de Bianca, (il
est romancier de son état et, par ailleurs, excellent critique) se
déclare peu satisfait et m’en dit les raisons.
«Le tableautin est fort gentiment troussé, Ottavio, mais je revois mieux
Mlle Bianca à califourchon sur une branche de platane que batifolant
devant la pièce d’eau. Vous avez composé un petit pas de chorégraphie en
interprétant un de vos anciens souvenirs. Les ballets russes de 1912 ont
passé par là. Plus que du soleil, l’éclairage me semble venir d’une
rampe. Par un divertissement où elle peut se montrer gracieuse et
charmante, vous pensez mettre votre étoile en valeur... non: vous
l’éteignez; enfin certains détails trop littéraires me gênent. C’est
vous-même que vous laissez voir à la place de votre jeune camarade, or
c’est elle que vous projetiez de décrire.»
Mon ami le romancier est insupportable! Je tâche d’éclairer sa lanterne.
Pas plus que je ne parlais nommément à Bianca de Pamphile, je ne
m’entretenais avec elle de façon explicite de ses songes d’enfant, mais
elle ne pouvait faire, me voyant tous les jours, que je n’y eusse, pour
ainsi dire, assisté.
«Ne comprenez-vous pas, cher ami? Ce sont des impressions de témoin que
je donne et non de confident. Nous rêvions de façon différente: elle, en
poëtisant tout ce que touchait son regard, moi, en me créant un monde de
fantaisie où vivre à ma guise. Nous suivions, l’un et l’autre, notre
nature, je pense... Nous n’avons pas cessé de la suivre.
--D’accord, mais cela n’empêche que votre Pamphile, tout imaginaire
qu’il soit, m’apparaît plus vivant que cette dernière vision de Mlle
Bianca. Elle joue son rôle dans un petit poème composé à loisir... elle
ne le joue pas pour s’amuser: elle vous amuse...»
A celui qui, dans ses livres, sut donner une conscience aux choses et
nous communiquer l’expression si pathétique, si poignante de leur émoi,
je ne trouve rien à répondre. Il se trompe, bien entendu!... et,
cependant, je crains qu’il n’ait un peu raison.
Bianca viendra peut-être me voir, cet après-midi, avec son mari et ses
enfants. Je compte lui demander ce qu’elle en pense. Si, par hasard,
elle rencontre chez moi le romancier critique, j’espère que celui-ci la
reverra aussitôt petite fille, batifolant (comme il dit, le misérable!)
au crépuscule, sur les bords du bassin, et qu’il demeurera confondu...
mais encore, sa confusion, voudra-t-il l’avouer?