Un jour, je rencontrai Pamphile.
Le bois de pins qui monte au flanc de la colline est un lieu choisi pour
les courses, les jeux, les longues méditations et les rêves. Coupé
d’abord d’une longue allée plus spécialement dévolue aux promenades
quotidiennes de bonne-maman, il m’appartient au delà où commence
proprement mon domaine. Je m’y sens libre et si quelque personne
aimable, en visite chez mes parents, demande à me voir, «Ottavio est
dans le bois» passe pour une réponse suffisante et coupe court à des
recherches indiscrètes, d’ailleurs malaisées.
Un bois, un bois très grand, à la mesure d’un royaume, où l’on joue à se
perdre, à se retrouver par des signes tracés à la craie sur le tronc des
arbres et par les empreintes laissées dans le sable des sentiers, où
l’on cherche l’abri d’un buisson noir pour se tapir, pour rester
silencieux en écoutant chanter les oiseaux, tel est mon bois.
On a, en Provence, la fâcheuse habitude de massacrer les petits oiseaux.
Rôtis, ils font un plat succulent et leur jus se mêle de façon
délectable aux croûtons frottés de lard, mais je pense que mes parents
n’en appréciaient pas l’excellence, car jamais un coup de feu ne
retentit dans le bois de pins.
Un bois où des échappées s’ouvrent tout à coup, au détour du chemin, sur
la mer, ses moirures et ses voiles; où des rochers blancs se révèlent
parmi la broussaille basse; où des pentes couvertes de brindilles
permettent de se lancer en traîneau et de couronner sa course d’une
culbute; un bois magique, enfin, puisqu’il me sépare du monde, me donne
le goût de la solitude et m’enchante de son prestige.--A ce bois il faut
un «génie des bois». C’est pour cette raison que Pamphile vit le jour.
Bonne-maman m’avait-elle conté quelque légende où paraissait ce génie
des bois? M’étais-je plu à contempler dans un livre l’image qui me le
représenterait?... il se peut, mais je n’en garde pas le moindre
souvenir. J’ai la conviction que Pamphile naquit de moi seul. Et
j’ignore tout de même la raison qui me fit le baptiser ainsi. Il me
semble incroyable que je me sois intéressé en ce temps ni plus tard au
peintre grec du quatrième siècle avant notre ère qui fonda l’école de
Sicyone (renseignement pris dans Larousse).
Je vais donc vous présenter Pamphile: un vieux petit bonhomme aux
cheveux tout décolorés, au visage glabre, haut en couleur, aux yeux
mobiles, malicieux, de teinte verte. Assis par terre, entouré d’un épais
fourré, ombragé de grands pins, il est vêtu de rouge, coiffé d’un béret
rouge, chaussé de bottes rouges, et la première fois que je crus le
voir, il tenait entre ses doigts une très rouge tulipe.
Je fréquente Pamphile, je cause avec Pamphile, je me promène en sa
compagnie, je lui parle de moi, il m’apprend de nouveau, il m’apprend
mieux tout ce que j’ai entendu raconter par d’autres. Les contes que me
fait bonne-maman, Pamphile m’aide à les vivre; les aventures que m’a
décrites papa, grâce à Pamphile je m’y jette à corps perdu, j’en jouis
jusqu’à l’essoufflement et même je m’en glorifierais si un scrupule, je
ne sais quelle pudeur inavouée, ne me retenait aussitôt.
A l’ordinaire, je ne parle pas de Pamphile: je le garde pour moi.
Lorsqu’un problème m’obsède, un de ces problèmes dont se tracassent les
enfants, c’est à lui que je l’expose afin qu’il m’aide à le résoudre.
J’ai pleuré près de Pamphile à cause d’une trop vive blessure
d’amour-propre, d’un chagrin trop cuisant, et c’est à lui que j’ai
demandé le courage qu’il me faudrait montrer, le lendemain, pour régler
un différend avec quelqu’un de mes camarades.
Ainsi furent transposés, par les soins de Pamphile, les contes de
Perrault, ceux de Mme de Beaumont, d’Andersen, les sujets de ballet de
bonne-maman, le voyage d’Alice au pays des Merveilles et celui qu’elle
fit dans le pays charmant qui se découvre derrière l’eau verticale des
miroirs, de grands livres d’images déjà relégués au grenier, certains
romans de Jules Verne et même la gazette de chaque jour, telle que je
l’apprenais par les propos de table ou de veillée.
Pamphile m’apprit à connaître familièrement les faunes aux cornes
pointues, les naïades qui savent se mélanger à l’onde, la nymphe qui
naît et meurt dans sa fontaine, les hamadryades aux bras rameux, aux
doigts feuillus, les sylphes habiles à la danse. C’est encore lui qui me
fit voir de loin, car ils m’effrayaient un peu, les centaures, et le
souvenir n’a pas faibli en moi de ce centaure à robe noire qui se
grattait si rageusement le flanc contre l’écorce d’un platane et tenait
dans sa poigne (pourquoi?) un bâton ferré. J’aperçus aussi les sirènes,
je les devinai du haut de la colline et je crois vraiment que je dus
même les entendre, mais la faute initiale en est à mon père qui m’avait
résumé une bien belle histoire où certain roi subtil et malheureux
cherchait à travers les mers la route difficile de son retour.
A cette époque, vous m’eussiez demandé si je croyais à l’existence de
Pamphile que je m’en serais tiré par un haussement d’épaules ou une
retraite dissimulée. Certes, je ne doutais pas que Pamphile appartînt au
royaume de la Belle au Bois dormant, mais j’y appartenais moi-même tant
que duraient mes courses vagabondes, mes chasses en Afrique équatoriale,
mes voyages dans la lune, mes projets et mes rêveries. Pamphile existait
donc pour le moins autant que vous, mais pas au même moment. Il
reparaissait à l’instant où vous me laissiez en paix, où mes petits
camarades rentraient chez eux, où les leçons que me donnaient mes
parents étaient finies, où je me retrouvais seul dans le bois.
Pamphile m’a ouvert de ses mains un peu noueuses une porte qui, sans
lui, serait restée fermée, et je revois avec plaisir son image ancienne,
ses cheveux de teinte cendrée qui lui retombaient dans les yeux, son
regard instable, son teint rubicond, son béret rouge. Il n’entrait
jamais dans la maison; jamais je ne le vis au jardin ni dans ma chambre:
il ne quittait pas ce bois enchanté où tout se transposait de façon si
belle et singulière, où l’ombre et le reflet, l’apparence fugitive et le
plus bel écho prenaient leur vraie importance, comme la voix
confidentielle des brises et le visage vivant de la fleur.
Pendant quelques années, Pamphile décora de mille dessins inattendus, de
mille arabesques, cette toile de fond de ma vie quotidienne. Il fut en
quelque sorte le maître et l’ordonnateur de mon esprit d’enfant. Le
souvenir que je garde de lui, singulier et divers, n’éveille ni
reproches ni regrets chez l’homme que cet enfant est devenu: je l’aime
encore.
Pamphile ne me quitta pas brusquement, il s’éloigna en souriant, sans me
faire de peine, ayant joué son rôle. J’habitai moins la campagne,
d’autres influences se marquèrent en moi, et puis, un jour, lorsque je
me pris sérieusement à lire, à me passionner de lectures, à tenir
jusqu’à l’aube ma lampe allumée, afin de lire encore malgré de sévères
défenses, Pamphile disparut pour de bon. Au cours de mes promenades
solitaires, l’arbre me parut être un arbre, la source, une source, rien
de plus, la mer, une plaine d’azur et de reflets, mais je ne distinguai
plus ni la main faite de feuilles, ni l’épaule nacrée, ondoyante et nue,
enfin le bruit lointain des vagues ne m’apporta qu’un chant liquide où
je ne découvrais la voix de la sirène qu’en me rappelant de beaux vers.