III

Un jour, je rencontrai Pamphile.

Le bois de pins qui monte au flanc de la colline est un lieu choisi pour

les courses, les jeux, les longues méditations et les rêves. Coupé

d’abord d’une longue allée plus spécialement dévolue aux promenades

quotidiennes de bonne-maman, il m’appartient au delà où commence

proprement mon domaine. Je m’y sens libre et si quelque personne

aimable, en visite chez mes parents, demande à me voir, «Ottavio est

dans le bois» passe pour une réponse suffisante et coupe court à des

recherches indiscrètes, d’ailleurs malaisées.

Un bois, un bois très grand, à la mesure d’un royaume, où l’on joue à se

perdre, à se retrouver par des signes tracés à la craie sur le tronc des

arbres et par les empreintes laissées dans le sable des sentiers, où

l’on cherche l’abri d’un buisson noir pour se tapir, pour rester

silencieux en écoutant chanter les oiseaux, tel est mon bois.

On a, en Provence, la fâcheuse habitude de massacrer les petits oiseaux.

Rôtis, ils font un plat succulent et leur jus se mêle de façon

délectable aux croûtons frottés de lard, mais je pense que mes parents

n’en appréciaient pas l’excellence, car jamais un coup de feu ne

retentit dans le bois de pins.

Un bois où des échappées s’ouvrent tout à coup, au détour du chemin, sur

la mer, ses moirures et ses voiles; où des rochers blancs se révèlent

parmi la broussaille basse; où des pentes couvertes de brindilles

permettent de se lancer en traîneau et de couronner sa course d’une

culbute; un bois magique, enfin, puisqu’il me sépare du monde, me donne

le goût de la solitude et m’enchante de son prestige.--A ce bois il faut

un «génie des bois». C’est pour cette raison que Pamphile vit le jour.

Bonne-maman m’avait-elle conté quelque légende où paraissait ce génie

des bois? M’étais-je plu à contempler dans un livre l’image qui me le

représenterait?... il se peut, mais je n’en garde pas le moindre

souvenir. J’ai la conviction que Pamphile naquit de moi seul. Et

j’ignore tout de même la raison qui me fit le baptiser ainsi. Il me

semble incroyable que je me sois intéressé en ce temps ni plus tard au

peintre grec du quatrième siècle avant notre ère qui fonda l’école de

Sicyone (renseignement pris dans Larousse).

Je vais donc vous présenter Pamphile: un vieux petit bonhomme aux

cheveux tout décolorés, au visage glabre, haut en couleur, aux yeux

mobiles, malicieux, de teinte verte. Assis par terre, entouré d’un épais

fourré, ombragé de grands pins, il est vêtu de rouge, coiffé d’un béret

rouge, chaussé de bottes rouges, et la première fois que je crus le

voir, il tenait entre ses doigts une très rouge tulipe.

Je fréquente Pamphile, je cause avec Pamphile, je me promène en sa

compagnie, je lui parle de moi, il m’apprend de nouveau, il m’apprend

mieux tout ce que j’ai entendu raconter par d’autres. Les contes que me

fait bonne-maman, Pamphile m’aide à les vivre; les aventures que m’a

décrites papa, grâce à Pamphile je m’y jette à corps perdu, j’en jouis

jusqu’à l’essoufflement et même je m’en glorifierais si un scrupule, je

ne sais quelle pudeur inavouée, ne me retenait aussitôt.

A l’ordinaire, je ne parle pas de Pamphile: je le garde pour moi.

Lorsqu’un problème m’obsède, un de ces problèmes dont se tracassent les

enfants, c’est à lui que je l’expose afin qu’il m’aide à le résoudre.

J’ai pleuré près de Pamphile à cause d’une trop vive blessure

d’amour-propre, d’un chagrin trop cuisant, et c’est à lui que j’ai

demandé le courage qu’il me faudrait montrer, le lendemain, pour régler

un différend avec quelqu’un de mes camarades.

Ainsi furent transposés, par les soins de Pamphile, les contes de

Perrault, ceux de Mme de Beaumont, d’Andersen, les sujets de ballet de

bonne-maman, le voyage d’Alice au pays des Merveilles et celui qu’elle

fit dans le pays charmant qui se découvre derrière l’eau verticale des

miroirs, de grands livres d’images déjà relégués au grenier, certains

romans de Jules Verne et même la gazette de chaque jour, telle que je

l’apprenais par les propos de table ou de veillée.

Pamphile m’apprit à connaître familièrement les faunes aux cornes

pointues, les naïades qui savent se mélanger à l’onde, la nymphe qui

naît et meurt dans sa fontaine, les hamadryades aux bras rameux, aux

doigts feuillus, les sylphes habiles à la danse. C’est encore lui qui me

fit voir de loin, car ils m’effrayaient un peu, les centaures, et le

souvenir n’a pas faibli en moi de ce centaure à robe noire qui se

grattait si rageusement le flanc contre l’écorce d’un platane et tenait

dans sa poigne (pourquoi?) un bâton ferré. J’aperçus aussi les sirènes,

je les devinai du haut de la colline et je crois vraiment que je dus

même les entendre, mais la faute initiale en est à mon père qui m’avait

résumé une bien belle histoire où certain roi subtil et malheureux

cherchait à travers les mers la route difficile de son retour.

A cette époque, vous m’eussiez demandé si je croyais à l’existence de

Pamphile que je m’en serais tiré par un haussement d’épaules ou une

retraite dissimulée. Certes, je ne doutais pas que Pamphile appartînt au

royaume de la Belle au Bois dormant, mais j’y appartenais moi-même tant

que duraient mes courses vagabondes, mes chasses en Afrique équatoriale,

mes voyages dans la lune, mes projets et mes rêveries. Pamphile existait

donc pour le moins autant que vous, mais pas au même moment. Il

reparaissait à l’instant où vous me laissiez en paix, où mes petits

camarades rentraient chez eux, où les leçons que me donnaient mes

parents étaient finies, où je me retrouvais seul dans le bois.

Pamphile m’a ouvert de ses mains un peu noueuses une porte qui, sans

lui, serait restée fermée, et je revois avec plaisir son image ancienne,

ses cheveux de teinte cendrée qui lui retombaient dans les yeux, son

regard instable, son teint rubicond, son béret rouge. Il n’entrait

jamais dans la maison; jamais je ne le vis au jardin ni dans ma chambre:

il ne quittait pas ce bois enchanté où tout se transposait de façon si

belle et singulière, où l’ombre et le reflet, l’apparence fugitive et le

plus bel écho prenaient leur vraie importance, comme la voix

confidentielle des brises et le visage vivant de la fleur.

Pendant quelques années, Pamphile décora de mille dessins inattendus, de

mille arabesques, cette toile de fond de ma vie quotidienne. Il fut en

quelque sorte le maître et l’ordonnateur de mon esprit d’enfant. Le

souvenir que je garde de lui, singulier et divers, n’éveille ni

reproches ni regrets chez l’homme que cet enfant est devenu: je l’aime

encore.

Pamphile ne me quitta pas brusquement, il s’éloigna en souriant, sans me

faire de peine, ayant joué son rôle. J’habitai moins la campagne,

d’autres influences se marquèrent en moi, et puis, un jour, lorsque je

me pris sérieusement à lire, à me passionner de lectures, à tenir

jusqu’à l’aube ma lampe allumée, afin de lire encore malgré de sévères

défenses, Pamphile disparut pour de bon. Au cours de mes promenades

solitaires, l’arbre me parut être un arbre, la source, une source, rien

de plus, la mer, une plaine d’azur et de reflets, mais je ne distinguai

plus ni la main faite de feuilles, ni l’épaule nacrée, ondoyante et nue,

enfin le bruit lointain des vagues ne m’apporta qu’un chant liquide où

je ne découvrais la voix de la sirène qu’en me rappelant de beaux vers.

Les miens · 第 7 / 33 题