APPLICATIONS DE LA MÉTHODE EXPÉRIMENTALE À L'ÉTUDE DES PHÉNOMÈNES
DE LA VIE.
CHAPITRE PREMIER
EXEMPLES D'INVESTIGATION EXPÉRIMENTALE PHYSIOLOGIQUE.
Les idées que nous avons développées dans les deux premières
parties de cette introduction seront d'autant mieux comprises que
nous pourrons en faire l'application aux recherches de physiologie
et de médecine expérimentales et les montrer ainsi comme des
préceptes faciles à retenir pour l'expérimentateur. C'est pourquoi
j'ai réuni dans ce qui va suivre un certain nombre d'exemples qui
m'ont paru les plus convenables pour atteindre mon but. Dans tous
ces exemples, je me suis, autant que possible, cité moi-même, par
cette seule raison qu'en fait de raisonnement et de procédés
intellectuels, je serai bien plus sûr de ce que j'avancerai en
racontant ce qui m'est arrivé qu'en interprétant ce qui a pu se
passer dans l'esprit des autres. D'ailleurs je n'ai pas la
prétention de donner ces exemples comme des modèles à suivre; je
ne les emploie que pour mieux exprimer mes idées et mieux faire
saisir ma pensée. Des circonstances très-diverses peuvent servir
de point de départ aux recherches d'investigations scientifiques;
je ramènerai cependant toutes ces variétés à deux cas principaux:
1° Une recherche expérimentale a pour point de départ une
observation.
2° Une recherche expérimentale a pour point de départ une
hypothèse ou une théorie.
§ I. -- Une recherche expérimentale a pour point de départ une
observation.
Les idées expérimentales naissent très-souvent par hasard et à
l'occasion d'une observation fortuite. Rien n'est plus ordinaire,
et c'est même le procédé le plus simple pour commencer un travail
scientifique. On se promène, comme l'on dit, dans le domaine de la
science, et l'on poursuit ce qui se présente par hasard devant les
yeux. Bacon compare l'investigation scientifique à une chasse; les
observations qui se présentent sont le gibier. En continuant la
même comparaison, on peut ajouter que si le gibier se présente
quand on le cherche, il arrive aussi qu'il se présente quand on ne
le cherche pas, ou bien quand on en cherche un d'une autre espèce.
Je vais citer un exemple dans lequel ces deux cas se sont
présentés successivement. J'aurai soin en même temps d'analyser
chaque circonstance de cette investigation physiologique, afin de
montrer l'application des principes que nous avons développés dans
la première partie de cette introduction et principalement dans
les chapitres Ier et IIe. Premier exemple. -- On apporta un jour
dans mon laboratoire des lapins venant du marché. On les plaça sur
une table où ils urinèrent et j'observai par hasard que leur urine
était claire et acide. Ce fait me frappa, parce que les lapins ont
ordinairement l'urine trouble et alcaline en leur qualité
d'herbivores, tandis que les carnivores, ainsi qu'on le sait, ont,
au contraire, les urines claires et acides. Cette observation
d'acidité de l'urine chez les lapins me fit venir la pensée que
ces animaux devaient être dans la condition alimentaire des
carnivores. Je supposai qu'ils n'avaient probablement pas mangé
depuis longtemps et qu'ils se trouvaient ainsi transformés par
l'abstinence en véritables animaux carnivores vivant de leur
propre sang. Rien n'était plus facile que de vérifier par
l'expérience cette idée préconçue ou cette hypothèse. Je donnai à
manger de l'herbe aux lapins, et quelques heures après, leurs
urines étaient devenues troubles et alcalines. On soumit ensuite
les mêmes lapins à l'abstinence, et après vingt-quatre ou trente-
six heures au plus leurs urines étaient redevenues claires et
fortement acides; puis elles devenaient de nouveau alcalines en
leur donnant de l'herbe, etc. Je répétai cette expérience si
simple un grand nombre de fois sur les lapins et toujours avec le
même résultat. Je la répétai ensuite chez le cheval, animal
herbivore qui a également l'urine trouble et alcaline. Je trouvai
que l'abstinence produit comme chez le lapin une prompte acidité
de l'urine avec un accroissement relativement très-considérable de
l'urée, au point qu'elle cristallise parfois spontanément dans
l'urine refroidie. J'arrivai ainsi, à la suite de mes expériences,
à cette proposition générale qui alors n'était pas connue, à
savoir, qu'à jeun tous les animaux se nourrissent de viande, de
sorte que les herbivores ont alors des urines semblables à celles
des carnivores.
Il s'agit ici d'un fait particulier bien simple qui permet de
suivre facilement l'évolution du raisonnement expérimental. Quand
on voit un phénomène qu'on n'a pas l'habitude de voir, il faut
toujours se demander à quoi il peut tenir, ou autrement dit,
quelle en est la cause prochaine; alors il se présente à l'esprit
une réponse ou une idée qu'il s'agit de soumettre à l'expérience.
En voyant l'urine acide chez les lapins, je me suis demandé
instinctivement quelle pouvait en être la cause. L'idée
expérimentale a consisté dans le rapprochement que mon esprit a
fait spontanément entre l'acidité de l'urine chez le lapin, et
l'état d'abstinence que je considérai comme une vraie alimentation
de carnassier. Le raisonnement inductif que j'ai fait
implicitement est le syllogisme suivant: Les urines des carnivores
sont acides; or, les lapins que j'ai sous les yeux ont les urines
acides; donc ils sont carnivores, c'est-à-dire à jeun. C'est ce
qu'il fallait établir par l'expérience.
Mais pour prouver que mes lapins à jeun étaient bien des
carnivores, il y avait une contre-épreuve à faire. Il fallait
réaliser expérimentalement un lapin carnivore en le nourrissant
avec de la viande, afin de voir si ses urines seraient alors
claires, acides et relativement chargées d'urée comme pendant
l'abstinence. C'est pourquoi je fis nourrir des lapins avec du
boeuf bouilli froid (nourriture qu'ils mangent très-bien quand on
ne leur donne pas autre chose). Ma prévision fut encore vérifiée,
et pendant toute la durée de cette alimentation animale les lapins
gardèrent des urines claires et acides.
Pour achever mon expérience, je voulus en outre voir par
l'autopsie de mes animaux si la digestion de la viande s'opérait
chez un lapin comme chez un carnivore. Je trouvai, en effet, tous
les phénomènes d'une très-bonne digestion dans les réactions
intestinales, et je constatai que tous les vaisseaux chylifères
étaient gorgés d'un chyle très-abondant, blanc, laiteux, comme
chez les carnivores. Mais voici qu'à propos de ces autopsies, qui
m'offrirent la confirmation de mes idées sur la digestion de la
viande chez les lapins, il se présenta un fait auquel je n'avais
nullement pensé et qui devint pour moi, comme on va le voir, le
point de départ d'un nouveau travail.
Deuxième exemple (suite du précédent). -- Il m'arriva, en
sacrifiant les lapins auxquels j'avais fait manger de la viande,
de remarquer que des chylifères blancs et laiteux commençaient à
être visibles sur l'intestin grêle à la partie inférieure du
duodenum, environ à 30 centimètres au-dessous du pylore. Ce fait
attira mon attention, parce que chez les chiens les chylifères
commencent à être visibles beaucoup plus haut dans le duodenum et
immédiatement après le pylore. En examinant la chose de plus près,
je constatai que cette particularité chez le lapin coïncidait avec
l'insertion du canal pancréatique situé dans un point très-bas, et
précisément dans le voisinage du lieu où les chylifères
commençaient à contenir du chyle rendu blanc et laiteux par
l'émulsion des matières grasses alimentaires.
L'observation fortuite de ce fait réveilla en moi une idée et fit
naître dans mon esprit la pensée que le suc pancréatique pouvait
bien être la cause de l'émulsion des matières grasses et par suite
celle de leur absorption par les vaisseaux chylifères. Je fis
encore instinctivement le syllogisme suivant: Le chyle blanc est
dû à l'émulsion de la graisse; or chez le lapin, le chyle blanc se
forme au niveau du déversement du suc pancréatique dans
l'intestin; donc c'est le suc pancréatique qui émulsionne la
graisse et forme le chyle blanc. C'est ce qu'il fallait juger par
l'expérience.
En vue de cette idée préconçue, j'imaginai et j'instituai aussitôt
une expérience propre à vérifier la réalité ou la fausseté de ma
supposition. Cette expérience consistait à essayer directement la
propriété du suc pancréatique sur les matières grasses, neutres ou
alimentaires. Mais le suc pancréatique ne s'écoule pas
naturellement au dehors, comme la salive ou l'urine, par exemple;
son organe sécréteur est, au contraire, profondément situé dans la
cavité abdominale. Je fus donc obligé de mettre en usage des
procédés d'expérimentation pour me procurer chez l'animal vivant
ce liquide pancréatique dans des conditions physiologiques
convenables et en quantité suffisante. C'est alors que je pus
réaliser mon expérience, c'est-à-dire contrôler mon idée
préconçue, et l'expérience me prouva que l'idée était juste. En
effet, du suc pancréatique obtenu dans des conditions convenables
sur des chiens, des lapins et divers autres animaux, mêlé avec de
l'huile ou de la graisse fondue, s'émulsionnait instantanément
d'une manière persistante, et plus tard acidifiait ces corps gras
en les décomposant, à l'aide d'un ferment particulier, en acide
gras et glycérine, etc., etc.
Je ne poursuivrai pas plus loin ces expériences que j'ai
longuement développées dans un travail spécial[45]. J'ai voulu
seulement montrer ici comment une première observation faite par
hasard sur l'acidité de l'urine des lapins m'a donné l'idée de
faire des expériences sur leur alimentation carnassière, et
comment ensuite, en poursuivant ces expériences, j'ai fait naître,
sans la chercher, une autre observation relative à la disposition
spéciale de l'insertion du canal pancréatique chez le lapin. Cette
seconde observation, survenue dans l'expérience et engendrée par
elle, m'a donné à son tour l'idée de faire des expériences sur
l'action du suc pancréatique.
On voit par les exemples précédents comment l'observation d'un
fait ou phénomène, survenu par hasard, fait naître par
anticipation une idée préconçue ou une hypothèse sur la cause
probable du phénomène observé; comment l'idée préconçue engendre
un raisonnement qui déduit l'expérience propre à la vérifier;
comment, dans un cas, il a fallu pour opérer cette vérification
recourir à l'expérimentation, c'est-à-dire à l'emploi de procédés
opératoires plus ou moins compliqués, etc. Dans le dernier exemple
l'expérience a eu un double rôle; elle a d'abord jugé et confirmé
les prévisions du raisonnement qui l'avait engendrée, mais de plus
elle a provoqué une nouvelle observation. On peut donc appeler
cette observation une observation provoquée ou engendrée par
l'expérience. Cela prouve qu'il faut, comme nous l'avons dit,
observer tous les résultats d'une expérience, ceux qui sont
relatifs à l'idée préconçue et ceux même qui n'ont aucun rapport
avec elle. Si l'on ne voyait que les faits relatifs à son idée
préconçue, on se priverait souvent de faire des découvertes. Car
il arrive fréquemment qu'une mauvaise expérience peut provoquer
une très-bonne observation, comme le prouve l'exemple qui va
suivre.
Troisième exemple. -- En 1857, j'entrepris une série d'expériences
sur l'élimination des substances par l'urine, et cette fois les
résultats de l'expérience ne confirmèrent pas, comme dans les
exemples précédents, mes prévisions ou mes idées préconçues sur le
mécanisme de l'élimination des substances par l'urine. Je fis donc
ce qu'on appelle habituellement une mauvaise expérience ou de
mauvaises expériences. Mais nous avons précédemment posé en
principe qu'il n'y a pas de mauvaises expériences, car, quand
elles ne répondent pas à la recherche pour laquelle on les avait
instituées, il faut encore profiter des observations qu'elles
peuvent fournir pour donner lieu à d'autres expériences.
En recherchant comment s'éliminaient par le sang qui sort du rein
les substances que j'avais injectées, j'observai par hasard que le
sang de la veine rénale était rutilant, tandis que le sang des
veines voisines était noir comme du sang veineux ordinaire. Cette
particularité imprévue me frappa et je fis ainsi l'observation
d'un fait nouveau qu'avait engendré l'expérience et qui était
étranger au but expérimental que je poursuivais dans cette même
expérience. Je renonçai donc à mon idée primitive qui n'avait pas
été vérifiée et je portai toute mon attention sur cette singulière
coloration du sang veineux rénal, et lorsque je l'eus bien
constatée et que je me fus assuré qu'il n'y avait pas de cause
d'erreur dans l'observation du fait, je me demandai tout
naturellement quelle pouvait en être la cause. Ensuite, examinant
l'urine qui coulait par l'uretère et en réfléchissant, l'idée me
vint que cette coloration rouge du sang veineux pourrait bien être
en rapport avec l'état sécrétoire ou fonctionnel du rein. Dans
cette hypothèse, en faisant cesser la sécrétion rénale, le sang
veineux devait devenir noir: c'est ce qui arriva; en rétablissant
la sécrétion rénale, le sang veineux devait redevenir rutilant:
c'est ce que je pus vérifier encore chaque fois que j'excitais la
sécrétion de l'urine. J'obtins ainsi la preuve expérimentale qu'il
y a un rapport entre la sécrétion de l'urine et la coloration du
sang de la veine rénale.
Mais ce n'est point encore tout. À l'état normal le sang veineux
du rein est à peu près constamment rutilant, parce que l'organe
urinaire sécrète d'une manière à peu près continue bien
qu'alternativement pour chaque rein. Or, je voulus savoir si la
couleur rutilante du sang veineux constituait un fait général
propre aux autres glandes, et obtenir de cette manière une contre-
épreuve bien nette qui me démontrât que c'était le phénomène
sécrétoire par lui-même qui amenait cette modification dans la
coloration du sang veineux. Voici comment je raisonnai: si, dis-
je, c'est la sécrétion qui entraîne, ainsi que cela paraît être,
la rutilance du sang veineux glandulaire, il arrivera, dans les
organes glandulaires qui comme glandes salivaires sécrètent d'une
manière intermittente, que le sang veineux changera de couleur
d'une manière intermittente et se montrera noir pendant le repos
de la glande et rouge pendant la sécrétion. Je mis donc à
découvert sur un chien la glande sous-maxillaire, ses conduits,
ses nerfs et ses vaisseaux. Cette glande fournit à l'état normal
une sécrétion intermittente que l'on peut exciter ou faire cesser
à volonté. Or je constatai clairement que pendant le repos de la
glande, quand rien ne coulait par le conduit salivaire, le sang
veineux offrait en effet une coloration noire, tandis qu'aussitôt
que la sécrétion apparaissait, le sang devenait rutilant pour
reprendre la couleur noire quand la sécrétion s'arrêtait, puis
restait noir pendant tout le temps que durait l'intermittence,
etc.[46]
Ces dernières observations ont ensuite été le point de départ de
nouvelles idées qui m'ont guidé pour faire des recherches
relatives à la cause chimique du changement de couleur du sang
glandulaire pendant la sécrétion. Je ne poursuivrai pas ces
expériences dont j'ai d'ailleurs publié les détails[47]. Il me
suffira d'avoir prouvé que les recherches scientifiques ou les
idées expérimentales peuvent prendre naissance à l'occasion
d'observations fortuites et en quelque sorte involontaires qui se
présentent à nous, soit spontanément, soit à l'occasion d'une
expérience faite dans un autre but. Mais il arrive encore un autre
cas, c'est celui dans lequel l'expérimentateur provoque et fait
naître volontairement une observation. Ce cas rentre pour ainsi
dire dans le précédent; seulement il en diffère en ce que, au lieu
d'attendre que l'observation se présente par hasard dans une
circonstance fortuite, on la provoque par une expérience. En
reprenant la comparaison de Bacon, nous pourrions dire que
l'expérimentateur ressemble dans ce cas à un chasseur qui, au lieu
d'attendre tranquillement le gibier, cherche à le faire lever en
pratiquant une battue dans les lieux où il suppose son existence.
C'est ce que nous avons appelé l'expérience pour voir (p. 37 et
38). On met ce procédé en usage toutes les fois qu'on n'a pas
d'idée préconçue pour entreprendre des recherches sur un sujet à
l'occasion duquel des observations antérieures manquent. Alors on
expérimente pour faire naître des observations qui puissent à leur
tour faire naître des idées. C'est ce qui arrive habituellement en
médecine quand on veut rechercher l'action d'un poison ou d'une
substance médicamenteuse quelconque sur l'économie animale; on
fait des expériences pour voir, et ensuite on se guide d'après ce
qu'on a vu.
Quatrième exemple. -- En 1845, M. Pelouze me remit une substance
toxique appelée curare qui lui avait été rapportée d'Amérique. On
ne connaissait alors rien sur le mode d'action physiologique de
cette substance. On savait seulement, d'après d'anciennes
observations et par les relations intéressantes de Alex. de
Humboldt, de MM. Boussingault et Roulin, que cette substance d'une
préparation complexe et difficile à déterminer tue très-rapidement
un animal quand on l'introduit sous la peau. Mais je ne pouvais
point par les observations antérieures me faire une idée préconçue
sur le mécanisme de la mort par le curare, il me fallait avoir
pour cela des observations nouvelles relatives aux troubles
organiques que ce poison pouvait amener. Dès lors je provoquai
l'apparition de ces observations, c'est-à-dire que je fis des
expériences pour voir des choses sur lesquelles je n'avais aucune
idée préconçue. Je plaçai d'abord du curare sous la peau d'une
grenouille, elle mourut après quelques minutes; aussitôt je
l'ouvris et j'examinai successivement, dans cette autopsie
physiologique, ce qu'étaient devenues les propriétés
physiologiques connues des divers tissus. Je dis à dessein
autopsie physiologique parce qu'il n'y a que celles-là qui soient
réellement instructives. C'est la disparition des propriétés
physiologiques qui explique la mort et non pas les altérations
anatomiques. En effet, dans l'état actuel de la science, nous
voyons les propriétés physiologiques disparaître dans une foule de
cas sans que nous puissions démontrer, à l'aide de nos moyens
d'investigation, aucune altération anatomique correspondante;
c'est le cas du curare, par exemple. Tandis que nous trouverons,
au contraire, des exemples où les propriétés physiologiques
persistent malgré des altérations anatomiques très-marquées avec
lesquelles les fonctions, ne sont point incompatibles. Or chez ma
grenouille empoisonnée par le curare, le coeur continuait ses
mouvements, les globules du sang n'étaient point altérés en
apparence dans leurs propriétés physiologiques non plus que les
muscles, qui avaient conservé leur contractilité normale. Mais,
bien que l'appareil nerveux eût conservé son apparence anatomique
normale, les propriétés des nerfs avaient cependant complètement
disparu. Il n'y avait plus de mouvements ni volontaires ni
reflexes, et les nerfs moteurs excités directement ne
déterminaient plus aucune contraction dans les muscles. Pour
savoir s'il n'y avait rien d'accidentel et d'erroné dans cette
première observation, je la répétai plusieurs fois et je la
vérifiai de diverses manières; car la première chose indispensable
quand on veut raisonner expérimentalement, c'est d'être bon
observateur et de bien s'assurer qu'il n'y a pas d'erreur dans
l'observation qui sert de point de départ au raisonnement. Or, je
trouvai chez les mammifères et chez les oiseaux les mêmes
phénomènes que chez les grenouilles, et la disparition des
propriétés physiologiques du système nerveux moteur devint le fait
constant. Partant de ce fait bien établi, je pus alors pousser
plus avant l'analyse des phénomènes et déterminer le mécanisme de
la mort par le curare. Je procédai toujours par des raisonnements
analogues à ceux signalés dans l'exemple précédent, et d'idée en
idée, d'expérience en expérience, je m'élevai à des faits de plus
en plus précis. J'arrivai finalement à cette proposition générale
que le curare détermine la mort par la destruction de tous les
nerfs moteurs sans intéresser les nerfs sensitifs[48].
Dans les cas où l'on fait une expérience pour voir, l'idée
préconçue et le raisonnement, avons-nous dit, semblent manquer
complètement, et cependant on a nécessairement raisonné à son insu
par syllogisme. Dans le cas du curare j'ai instinctivement
raisonné de la manière suivante:
Il n'y a pas de phénomène sans cause, et par conséquent pas
d'empoisonnement sans une lésion physiologique qui sera
particulière ou spéciale au poison employé; or, pensai-je, le
curare doit produire la mort par une action qui lui est propre et
en agissant sur certaines parties organiques déterminées. Donc, en
empoisonnant l'animal par le curare et en examinant aussitôt après
la mort les propriétés de ses divers tissus, je pourrai peut-être
trouver et étudier une lésion spéciale à ce poison.
L'esprit ici est donc encore actif et l'expérience pour voir, qui
paraît faite à l'aventure, rentre cependant dans notre définition
générale de l'expérience (p. 20). En effet, dans toute initiative,
l'esprit raisonne toujours, et même quand nous semblons faire les
choses sans motifs, une logique instinctive dirige l'esprit.
Seulement on ne s'en rend pas compte, par cette raison bien simple
qu'on commence par raisonner avant de savoir et de dire qu'on
raisonne, de même qu'on commence par parler avant d'observer que
l'on parle, de même encore que l'on commence par voir et entendre
avant de savoir ce que l'on voit et ce que l'on entend.
Cinquième exemple. -- Vers 1846, je voulus faire des expériences
sur la cause de l'empoisonnement par l'oxyde de carbone. Je savais
que ce gaz avait été signalé comme toxique, mais je ne savais
absolument rien sur le mécanisme de cet empoisonnement; je ne
pouvais donc pas avoir d'opinion préconçue. Que fallait il faire
alors? Il fallait faire naître une idée en faisant apparaître un
fait, c'est-à-dire instituer encore là une expérience pour voir.
En effet, j'empoisonnai un chien en lui faisant respirer de
l'oxyde de carbone, et immédiatement après la mort je fis
l'ouverture de son corps. Je regardai l'état des organes et des
liquides. Ce qui fixa tout aussitôt mon attention, ce fut que le
sang était rutilant dans tous les vaisseaux; dans les veines aussi
bien que dans les artères, dans le coeur droit aussi bien que dans
le coeur gauche. Je répétai cette expérience sur des lapins, sur
des oiseaux, sur des grenouilles, et partout je trouvai la même
coloration rutilante générale du sang. Mais je fus distrait de
poursuivre cette recherche et je gardai cette observation pendant
longtemps sans m'en servir autrement que pour la citer dans mes
cours à propos de la coloration du sang.
En 1856, personne n'avait poussé la question expérimentale plus
loin, et dans mon cours au Collège de France sur les substances
toxiques et médicamenteuses, je repris l'étude sur
l'empoisonnement par l'oxyde de carbone que j'avais commencée en
1846. Je me trouvais alors dans un cas mixte, car, à cette époque,
je savais déjà que l'empoisonnement par l'oxyde de carbone rend le
sang rutilant dans tout le système circulatoire. Il fallait faire
des hypothèses et établir une idée préconçue sur cette première
observation afin d'aller plus avant. Or, en réfléchissant sur ce
fait de rutilance du sang, j'essayai de l'interpréter avec les
connaissances antérieures que j'avais sur la cause de la couleur
du sang, et alors toutes les réflexions suivantes se présentèrent
à mon esprit. La couleur rutilante du sang, dis-je, est spéciale
au sang artériel et en rapport avec la présence de l'oxygène en
forte proportion, tandis que la coloration noire tient à la
disparition de l'oxygène et à la présence d'une plus grande
proportion d'acide carbonique; dès lors il me vint à l'idée que
l'oxyde de carbone, en faisant persister la couleur rutilante dans
le sang veineux, aurait peut-être empêché l'oxygène de se changer
en acide carbonique dans les capillaires. Il semblait pourtant
difficile de comprendre comment tout cela pouvait être la cause de
la mort. Mais continuant toujours mon raisonnement intérieur et
préconçu, j'ajoutai: Si tout cela était vrai, le sang pris dans
les veines des animaux empoisonnés par l'oxyde de carbone devra
contenir de l'oxygène comme le sang artériel; c'est ce qu'il faut
voir. À la suite de ces raisonnements fondés sur l'interprétation
de mon observation, j'instituai une expérience pour vérifier mon
hypothèse relative à la persistance de l'oxygène dans le sang
veineux. Je fis pour cela passer un courant d'hydrogène dans du
sang veineux rutilant pris sur un animal empoisonné par l'oxyde de
carbone, mais je ne pus déplacer, comme à l'ordinaire, de
l'oxygène. J'essayai d'agir de même sur le sang artériel, je ne
réussis pas davantage. Mon idée préconçue était donc fausse. Mais
cette impossibilité d'obtenir de l'oxygène du sang d'un chien
empoisonné par l'oxyde de carbone fut pour moi une deuxième
observation qui me suggéra de nouvelles idées d'après lesquelles
je formai une nouvelle hypothèse. Que pouvait être devenu cet
oxygène du sang? Il ne s'était pas changé en acide carbonique, car
on ne déplaçait pas non plus des grandes quantités de ce gaz en
faisant passer un courant d'hydrogène dans le sang des animaux
empoisonnés. D'ailleurs cette supposition était en opposition avec
la couleur du sang. Je m'épuisai en conjectures sur la manière
dont l'oxyde de carbone pouvait faire disparaître l'oxygène du
sang, et comme les gaz se déplacent les uns par les autres, je dus
naturellement penser que l'oxyde de carbone pouvait avoir déplacé
l'oxygène et l'avoir chassé du sang. Pour le savoir, je résolus de
varier l'expérimentation et de placer le sang dans des conditions
artificielles qui me permissent de retrouver l'oxygène déplacé.
J'étudiai alors l'action de l'oxyde de carbone sur le sang par
l'empoisonnement artificiel. Pour cela, je pris une certaine
quantité de sang artériel d'un animal sain, je plaçai ce sang sur
le mercure dans une éprouvette contenant de l'oxyde de carbone,
j'agitai ensuite le tout afin d'empoisonner le sang à l'abri du
contact de l'air extérieur. Puis après un certain temps j'examinai
si l'air contenu dans l'éprouvette, en contact avec le sang
empoisonné, avait été modifié, et je constatai que cet air en
contact avec le sang s'était notablement enrichi en oxygène, en
même temps que la proportion d'oxyde de carbone y avait diminué.
Ces expériences, répétées dans les mêmes conditions, m'apprirent
qu'il y avait eu là un simple échange volume à volume entre
l'oxyde de carbone et l'oxygène du sang. Mais l'oxyde de carbone,
en déplaçant l'oxygène qu'il avait expulsé du sang, était resté
fixé dans le globule du sang et ne pouvait plus être déplacé par
l'oxygène ni par d'autres gaz. De sorte que la mort arrivait par
la mort des globules sanguins, ou autrement dit par la cessation
de l'exercice de leur propriété physiologique qui est essentielle
à la vie.
Ce dernier exemple, que je viens de rapporter d'une manière très-
succincte, est complet, et il montre d'un bout à l'autre comment
la méthode expérimentale procède et réussit pour arriver à
connaître la cause prochaine des phénomènes. D'abord je ne savais
absolument rien sur le mécanisme du phénomène empoisonnement par
l'oxyde de carbone. Je fis une expérience pour voir, c'est-à-dire
pour observer. Je recueillis une première observation sur une
modification spéciale de la couleur du sang. J'interprétai cette
observation, et je fis une hypothèse que l'expérience prouva être
fausse. Mais cette expérience me fournit une deuxième observation,
sur laquelle je raisonnai de nouveau en m'en servant comme point
de départ pour faire une nouvelle hypothèse sur le mécanisme de la
soustraction de l'oxygène au sang. En construisant des hypothèses
successivement sur les faits à mesure que je les observais,
j'arrivai finalement à démontrer que l'oxyde de carbone se
substitue dans le globule du sang à la place de l'oxygène, par
suite d'une combinaison avec la substance du globule du sang.
Ici l'analyse expérimentale a atteint son but. C'est un des rares
exemples en physiologie que je suis heureux de pouvoir citer. Ici
la cause prochaine du phénomène empoisonnement est trouvée, et
elle se traduit par une expression théorique qui rend compte de
tous les faits et qui renferme en même temps toutes les
observations et toutes les expériences. La théorie formulée ainsi
pose le fait principal d'où se déduisent tous les autres: L'oxyde
de carbone se combine plus fortement que l'oxygène avec l'hémato-
globuline du globule du sang. On a prouvé tout récemment que
l'oxyde de carbone forme une combinaison définie avec l'hémato-
globuline[49]. De sorte que le globule du sang, comme minéralisé
par la stabilité de cette combinaison, perd ses propriétés
vitales. Dès lors tout se déduit logiquement: l'oxyde de carbone,
à raison de sa propriété de plus forte combinaison, chasse du sang
l'oxygène qui est essentiel à la vie; les globules du sang
deviennent inertes et l'on voit l'animal mourir avec les symptômes
de l'hémorrhagie, par une vraie paralysie des globules.
Mais quand une théorie est bonne et qu'elle donne bien la cause
physico-chimique réelle et déterminée des phénomènes, elle
renferme non-seulement les faits observés, mais elle en peut
prévoir d'autres et conduire à des applications raisonnées, qui
seront les conséquences logiques de la théorie. Nous rencontrons
encore ici ce criterium. En effet, si l'oxyde de carbone a la
propriété de chasser l'oxygène en se combinant à sa place avec le
globule du sang, on pourra se servir de ce gaz pour faire
l'analyse des gaz du sang et en particulier pour la détermination
de l'oxygène. J'ai déduit de mes expériences cette application qui
est aujourd'hui généralement adoptée[50]. On a fait des
applications à la médecine légale de cette propriété de l'oxyde de
carbone pour retrouver la matière colorante du sang, et l'on peut
déjà aussi tirer des faits physiologiques signalés plus haut, des
conséquences relatives à l'hygiène, à la pathologie expérimentale,
et notamment au mécanisme de certaines anémies.
Sans doute, toutes ces déductions de la théorie, demandent encore
comme toujours les vérifications expérimentales, et la logique ne
suffit pas; mais cela tient à ce que les conditions d'action de
l'oxyde de carbone sur le sang peuvent présenter d'autres
circonstances complexes et une foule de détails que la théorie ne
peut encore prévoir. Sans cela, ainsi que nous l'avons dit souvent
(voy. p. 52), nous conclurions par la seule logique et sans avoir
besoin de vérification expérimentale. C'est donc à cause des
nouveaux éléments variables et imprévus, qui peuvent s'introduire
dans les conditions d'un phénomène, que jamais dans les sciences
expérimentales la logique seule ne suffit. Même quand on a une
théorie qui paraît bonne, elle n'est jamais que relativement bonne
et elle renferme toujours une certaine proportion d'inconnu.
§ II. -- Une recherche expérimentale a pour point de départ une
hypothèse ou une théorie.
Nous avons déjà dit (p. 46) et nous verrons plus loin que dans la
constatation d'une observation, il ne faut jamais aller au delà du
fait. Mais il n'en est pas de même dans l'institution d'une
expérience; je veux montrer qu'à ce moment les hypothèses sont
indispensables et que leur utilité est précisément alors de nous
entraîner hors du fait et de porter la science en avant. Les
hypothèses ont pour objet non-seulement de nous faire faire des
expériences nouvelles, mais elles nous font découvrir souvent des
faits nouveaux que nous n'aurions pas aperçus sans elles. Dans les
exemples qui précèdent nous avons vu que l'on peut partir d'un
fait particulier pour s'élever successivement à des idées plus
générales, c'est-à-dire à une théorie. Mais il arrive aussi, comme
nous venons de le voir, qu'on peut partir d'une hypothèse qui se
déduit d'une théorie. Dans ce cas, bien qu'il s'agisse d'un
raisonnement déduit logiquement d'une théorie, c'est néanmoins
encore une hypothèse qu'il faut vérifier par l'expérience. Ici en
effet les théories ne nous représentent qu'un assemblage de faits
antérieurs sur lesquels s'appuie l'hypothèse, mais qui ne
sauraient lui servir de démonstration expérimentale. Nous avons
dit que dans ce cas il fallait ne pas subir le joug des théories,
et que garder l'indépendance de son esprit était la meilleure
condition pour trouver la vérité et pour faire faire des progrès à
la science. C'est ce que prouveront les exemples suivants.
Premier exemple. -- En 1843, dans un de mes premiers travaux,
j'entrepris d'étudier ce que deviennent les différentes substances
alimentaires dans la nutrition. Je commençai, ainsi que je l'ai
déjà dit, par le sucre, qui est une substance définie et plus
facile que toutes les autres à reconnaître et à poursuivre dans
l'économie. J'injectai dans ce but des dissolutions de sucre de
canne dans le sang des animaux et je constatai que ce sucre, même
injecté dans le sang à faible dose, passait dans les urines. Je
reconnus ensuite que le suc gastrique, en modifiant ou en
transformant ce sucre de canne, le rendait assimilable, c'est-à-
dire destructible dans le sang[51].
Alors je voulus savoir dans quel organe ce sucre alimentaire
disparaissait, et j'admis par hypothèse que le sucre que
l'alimentation introduit dans le sang pourrait être détruit dans
le poumon ou dans les capillaires généraux. En effet, la théorie
régnante à cette époque et qui devait être naturellement mon point
de départ, admettait que le sucre qui existe chez les animaux
provient exclusivement des aliments et que ce sucre se détruit
dans l'organisme animal par des phénomènes de combustion, c'est-à-
dire de respiration. C'est ce qui avait fait donner au sucre le
nom d'aliment respiratoire. Mais je fus immédiatement conduit à
voir que la théorie sur l'origine du sucre chez les animaux, qui
me servait de point de départ, était fausse. En effet, par suite
d'expériences que j'indiquerai plus loin, je fus amené non à
trouver l'organe destructeur du sucre, mais au contraire je
découvris un organe formateur de cette substance, et je trouvai
que le sang de tous les animaux contient du sucre, même quand ils
n'en mangent pas. Je constatai donc là un fait nouveau, imprévu
par la théorie et que l'on n'avait pas remarqué, sans doute, parce
que l'on était sous l'empire d'idées théoriques opposées
auxquelles on avait accordé trop de confiance. Alors, j'abandonnai
tout aussitôt toutes mes hypothèses sur la destruction du sucre,
pour suivre ce résultat inattendu qui a été depuis l'origine
féconde d'une voie nouvelle d'investigation et une mine de
découvertes qui est loin d'être épuisée.
Dans ces recherches je me suis conduit d'après les principes de la
méthode expérimentale que nous avons établis, c'est-à-dire qu'en
présence d'un fait nouveau bien constaté et en contradiction avec
une théorie, au lieu de garder la théorie et d'abandonner le fait,
j'ai gardé le fait que j'ai étudié, et je me suis hâté de laisser
la théorie, me conformant à ce précepte que nous avons indiqué
dans le deuxième chapitre: Quand le fait qu'on rencontre est en
opposition avec une théorie régnante, il faut accepter le fait et
abandonner la théorie, lors même que celle-ci, soutenue par de
grands noms, est généralement adoptée.
Il faut donc distinguer, comme nous l'avons dit, les principes
d'avec les théories et ne jamais croire à ces dernières d'une
manière absolue. Ici nous avions une théorie d'après laquelle on
admettait que le règne végétal avait seul le pouvoir de créer les
principes immédiats que le règne animal doit détruire. D'après
cette théorie établie et soutenue par les chimistes contemporains
les plus illustres, les animaux étaient incapables de produire du
sucre dans leur organisme. Si j'avais cru à la théorie d'une
manière absolue, j'aurais dû conclure que mon expérience devait
être entachée d'erreur, et peut-être que des expérimentateurs
moins défiants que moi auraient passé condamnation immédiatement
et ne se seraient pas arrêtés plus longtemps sur une observation
qu'on pouvait théoriquement accuser de renfermer des causes
d'erreurs, puisqu'elle montrait du sucre dans le sang chez les
animaux soumis à une alimentation dépourvue de matières amidonnées
ou sucrées. Mais, au lieu de me préoccuper de la validité de la
théorie, je ne m'occupai que du fait dont je cherchai à bien
établir la réalité. Je fus ainsi amené par de nouvelles
expériences et au moyen de contre-épreuves convenables à confirmer
ma première observation et à trouver que le foie était un organe
où du sucre animal se formait dans certaines circonstances données
pour se répandre ensuite dans toute la masse du sang et dans les
tissus et liquides organiques. Cette glycogénie animale que j'ai
découverte, c'est-à-dire cette faculté que possèdent les animaux,
aussi bien que les végétaux, de produire du sucre, est aujourd'hui
un résultat acquis à la science, mais on n'est point encore fixé
sur une théorie plausible des phénomènes. Les faits nouveaux que
j'ai fait connaître ont été la source de grand nombre de travaux
et de beaucoup de théories diverses et contradictoires en
apparence entre elles soit avec les miennes. Quand on entre sur un
terrain neuf, il ne faut pas craindre d'émettre des vues même
hasardées afin d'exciter la recherche dans toutes les directions.
Il ne faut pas, suivant l'expression de Priestley, rester dans
l'inaction par une fausse modestie fondée sur la crainte de se
tromper. J'ai donc fait des théories plus ou moins hypothétiques
sur la glycogénie; depuis moi, on en a fait d'autres: mes
théories, ainsi que celles des autres, vivront ce que doivent
vivre des théories nécessairement très-partielles et provisoires
quand on est au début d'une nouvelle série de recherches. Mais
elles seront plus tard remplacées par d'autres qui représenteront
un état plus avancé de la question, et ainsi de suite. Les
théories sont comme des degrés successifs que monte la science en
élargissant de plus en plus son horizon, parce que les théories
représentent et comprennent nécessairement d'autant plus de faits
qu'elles sont plus avancées. Le vrai progrès est de changer de
théorie pour en prendre de nouvelles qui aillent plus loin que les
premières jusqu'à ce qu'on en trouve une qui soit assise sur un
plus grand nombre de faits. Dans le cas qui nous occupe, la
question n'est pas de condamner l'ancienne théorie au profit de
celle qui est plus récente. Ce qui est important, c'est d'avoir
ouvert une voie nouvelle, car ce qui ne périra jamais, ce sont les
faits bien observés que les théories éphémères ont fait surgir; ce
sont là les seuls matériaux sur lesquels l'édifice de la science
s'élèvera un jour quand elle possédera un nombre de faits
suffisants et qu'elle aura pénétré assez loin dans l'analyse des
phénomènes pour en connaître la loi ou le déterminisme exact.
En résumé, les théories ne sont que des hypothèses vérifiées par
un nombre plus ou moins considérable de faits; celles qui sont
vérifiées par le plus grand nombre de faits sont les meilleures;
mais encore ne sont-elles jamais définitives et ne doit-on jamais
y croire d'une manière absolue. On a vu, par les exemples qui
précèdent, que, si l'on avait eu une confiance entière dans la
théorie régnante sur la destruction du sucre chez les animaux, et
si l'on n'avait eu en vue que sa confirmation, on n'aurait
probablement pas été mis sur la voie des faits nouveaux que nous
avons rencontrés. L'hypothèse fondée sur une théorie a, il est
vrai, provoqué l'expérience, mais dès que les résultats de
l'expérience sont apparus, la théorie et l'hypothèse ont dû
disparaître, car le fait expérimental n'était plus qu'une
observation qu'il fallait faire sans idée préconçue (voy. p. 40).
Le grand principe est donc dans des sciences aussi complexes et
aussi peu avancées que la physiologie, de se préoccuper très-peu
de la valeur des hypothèses ou des théories et d'avoir toujours
l'oeil attentif pour observer tout ce qui apparaît dans une
expérience. Une circonstance en apparence accidentelle et
inexplicable peut devenir l'occasion de la découverte d'un fait
nouveau important, comme on va le voir par la continuation de
l'exemple cité précédemment.
Deuxième exemple, suite du précédent. -- Après avoir trouvé, ainsi
que je l'ai dit plus haut, qu'il existe dans le foie des animaux
du sucre à l'état normal et dans toute espèce d'alimentation, je
voulus connaître la proportion de cette substance et ses
variations dans certains états physiologiques et pathologiques. Je
commençai donc des dosages de sucre dans le foie d'animaux placés
dans diverses circonstances physiologiquement déterminées. Je
répétais toujours deux dosages de la matière sucrée, et d'une
manière simultanée, avec le même tissu hépatique. Mais un jour il
m'arriva, étant pressé par le temps, de ne pas pouvoir faire mes
deux analyses au même moment, je fis rapidement un dosage
immédiatement après la mort de l'animal, et je renvoyai l'autre
analyse au lendemain. Mais je trouvai cette fois des quantités de
sucre beaucoup plus grandes que celles que j'avais obtenues la
veille pour le même tissu hépatique, et je remarquai d'un autre
côté que la proportion de sucre que j'avais trouvée la veille dans
le foie, examiné immédiatement après la mort de l'animal, était
beaucoup plus faible que celle que j'avais rencontrée dans les
expériences que j'avais fait connaître comme donnant la proportion
normale du sucre hépatique. Je ne savais à quoi rapporter cette
singulière variation obtenue avec le même foie et le même procédé
d'analyse. Que fallait-il faire? Fallait-il considérer ces deux
dosages si discordants comme une mauvaise expérience et ne pas en
tenir compte? Fallait-il prendre une moyenne entre les deux
expériences? C'est un expédient que plusieurs expérimentateurs
auraient pu choisir pour se tirer d'embarras. Mais je n'approuve
pas cette manière d'agir par des raisons que j'ai données
ailleurs. J'ai dit, en effet, qu'il ne faut jamais rien négliger
dans l'observation des faits, et je regarde comme une règle
indispensable de critique expérimentale (p. 299) de ne jamais
admettre sans preuve l'existence d'une cause d'erreur dans une
expérience, et de chercher toujours à se rendre raison de toutes
les circonstances anormales qu'on observe. Il n'y a rien
d'accidentel, et ce qui pour nous est accident n'est qu'un fait
inconnu qui peut devenir, si on l'explique, l'occasion d'une
découverte plus ou moins importante. C'est ce qui m'est arrivé
dans ce cas.
Je voulus savoir en effet quelle était la raison qui m'avait fait
trouver deux nombres si différents dans le dosage du foie de mon
lapin. Après m'être assuré qu'il n'y avait pas d'erreur tenant au
procédé de dosage; après avoir constaté que les diverses parties
du foie sont sensiblement toutes également riches en sucre, il ne
me resta plus à examiner que l'influence du temps qui s'était
écoulé depuis la mort de l'animal jusqu'au moment de mon deuxième
dosage. Jusqu'alors, sans y attacher aucune importance, j'avais
fait mes expériences quelques heures après la mort de l'animal,
et, pour la première fois, je m'étais trouvé dans le cas de faire
immédiatement un dosage quelques minutes après la mort et de
renvoyer l'autre au lendemain, c'est-à-dire vingt-quatre heures
après. En physiologie, les questions de temps ont toujours une
grande importance, parce que la matière organique éprouve des
modifications nombreuses et incessantes. Il pouvait donc s'être
produit quelque modification chimique dans le tissu hépatique.
Pour m'en assurer, je fis une série de nouvelles expériences qui
dissipèrent toutes les obscurités en me montrant que le tissu du
foie va constamment en s'enrichissant en sucre pendant un certain
temps après la mort. De sorte qu'on peut avoir des quantités de
sucre très-variables, suivant le moment dans lequel on fait son
examen. Je fus donc ainsi amené à rectifier mes anciens dosages et
à découvrir ce fait nouveau, à savoir, que des quantités
considérables de sucre se produisent dans le foie des animaux
après la mort. Je montrai, par exemple, qu'en faisant passer dans
un foie encore chaud et aussitôt après la mort de l'animal un
courant d'eau froide injecté avec force par les vaisseaux
hépatiques, on débarrasse complètement le tissu hépatique du sucre
qu'il contient; mais le lendemain ou quelques heures après, quand
on place le foie lavé à une douce température, on trouve son tissu
de nouveau chargé d'une grande quantité de sucre qui s'est produit
depuis le lavage[52]. Quand je fus en possession de cette première
découverte que le sucre se forme chez les animaux après la mort
comme pendant la vie, je voulus pousser plus loin l'examen de ce
singulier phénomène, et c'est alors que je fus amené à trouver que
le sucre se produit dans le foie à l'aide d'une matière
diastasique réagissant sur une substance amylacée que j'ai isolée
et que j'ai appelée matière glycogène. De sorte que j'ai pu
démontrer de la manière la plus nette que chez les animaux le
sucre se forme par un mécanisme en tout semblable à celui qui se
rencontre dans les végétaux.
Cette seconde série de faits représente des résultats qui sont
encore aujourd'hui solidement acquis à la science et qui ont fait
faire beaucoup de progrès à la question glycogénique dans les
animaux. Je viens de dire très-succinctement comment ces faits ont
été découverts et comment ils ont eu pour point de départ une
circonstance expérimentale futile en apparence. J'ai cité ce cas
afin de prouver qu'on ne saurait jamais rien négliger dans les
recherches expérimentales; car tous les accidents ont leur cause
nécessaire. On ne doit donc jamais être trop absorbé par la pensée
qu'on poursuit, ni s'illusionner sur la valeur de ses idées ou de
ses théories scientifiques; il faut toujours avoir les yeux
ouverts à tout événement, l'esprit douteur et indépendant (p.
138), disposé à examiner tout ce qui se présente et à ne rien
laisser passer sans en rechercher la raison. Il faut être, en un
mot, dans une disposition intellectuelle qui semble paradoxale,
mais qui, suivant moi, représente le véritable esprit de
l'investigateur. Il faut avoir une foi robuste et ne pas croire;
je m'explique en disant qu'il faut en science croire fermement aux
principes et douter des formules; en effet, d'un côté nous sommes
sûrs que le déterminisme existe, mais nous ne sommes jamais
certains de le tenir. Il faut être inébranlable sur les principes
de la science expérimentale (déterminisme), et ne pas croire
absolument aux théories. L'aphorisme que j'ai exprimé plus haut
peut s'appuyer sur ce que nous avons développé ailleurs (voy. p.
116), à savoir, que pour les sciences expérimentales, le principe
est dans notre esprit, tandis que les formules sont dans les
choses extérieures. Pour la pratique des choses on est bien obligé
de laisser croire que la vérité (au moins la vérité provisoire)
est représentée par la théorie ou par la formule. Mais en
philosophie scientifique et expérimentale ceux qui placent leur
foi dans les formules ou dans les théories ont tort. Toute la
science humaine consiste à chercher la vraie formule ou la vraie
théorie de la vérité dans un ordre quelconque. Nous en approchons
toujours, mais la trouverons-nous jamais d'une manière complète?
Ce n'est pas le lieu d'entrer dans le développement de ces idées
philosophiques; reprenons notre sujet et passons à un nouvel
exemple expérimental.
Troisième exemple. -- Vers l'année 1852, je fus amené par mes
études à faire des expériences sur l'influence du système nerveux
sur les phénomènes de la nutrition et de la calorification. On
avait observé que dans beaucoup de cas, les paralysies complexes,
ayant leur siège dans des nerfs mixtes, sont suivies tantôt d'un
réchauffement, tantôt d'un refroidissement des parties paralysées.
Or, voici comment je raisonnai, pour expliquer ce fait, en me
fondant, d'une part, sur les observations connues, et d'autre
part, sur les théories régnantes relativement aux phénomènes de la
nutrition et de la calorification. La paralysie des nerfs, dis-je,
doit amener le refroidissement des parties en ralentissant les
phénomènes de combustion dans le sang, puisque ces phénomènes sont
considérés comme la cause de la calorification animale. Or, d'un
autre côté, les anatomistes ont remarqué depuis longtemps que les
nerfs sympathiques accompagnent spécialement les vaisseaux
artériels. Donc, pensai-je par induction, ce doivent être les
nerfs sympathiques qui, dans la lésion d'un tronc nerveux mixte,
agissent pour produire le ralentissement des phénomènes chimiques
dans les vaisseaux capillaires, et c'est leur paralysie qui doit
amener par suite le refroidissement des parties. Si mon hypothèse
est vraie, ajoutai-je, elle pourra se vérifier en coupant
seulement les nerfs sympathiques vasculaires qui vont dans une
partie et en respectant les autres. Je devrai obtenir alors un
refroidissement par la paralysie des nerfs vasculaires sans que le
mouvement ni la sensibilité aient disparu, puisque j'aurai laissé
intacts les nerfs moteurs et sensitifs ordinaires. Pour réaliser
mon expérience je cherchai donc un procédé d'expérimentation
convenable qui me permît de couper les nerfs vasculaires seuls en
respectant les autres. Le choix des animaux prenait ici de
l'importance relativement à la solution de la question (p. 213);
or je trouvai que la disposition anatomique qui rend isolé le
grand sympathique cervical chez certains animaux, tels que le
lapin et le cheval, rendait cette solution possible.
Après tous ces raisonnements je fis donc la section du grand
sympathique dans le cou sur un lapin pour contrôler mon hypothèse
et voir ce qui arriverait relativement à la calorification dans le
côté de la tête où se distribue ce nerf. J'avais été conduit,
ainsi qu'on vient de le voir, en me fondant sur la théorie
régnante et sur des observations antérieures, à faire l'hypothèse
que la température devait être abaissée par la section de ce nerf
sympathique. Or c'est précisément le contraire qui arriva.
Aussitôt après la section du grand sympathique dans la partie
moyenne du cou, je vis survenir dans tout le côté correspondant de
la tête du lapin, une suractivité considérable dans la circulation
accompagnée d'une augmentation de caloricité. Le résultat était
donc exactement contraire à celui que mon hypothèse déduite de la
théorie m'avait fait prévoir; mais alors je fis comme toujours,
c'est-à-dire que j'abandonnai aussitôt les théories et les
hypothèses pour observer et étudier le fait en lui-même afin d'en
déterminer aussi exactement que possible les conditions
expérimentales. Aujourd'hui mes expériences sur les nerfs
vasculaires et calorifiques ont ouvert une voie nouvelle de
recherches et ont été le sujet d'un grand nombre de travaux qui,
j'espère, pourront fournir un jour des résultats d'une grande
importance en physiologie et en pathologie[53].
Cet exemple prouve, comme les précédents, qu'on peut rencontrer
dans les expériences des résultats différents de ceux que les
théories et les hypothèses nous font prévoir. Mais si je désire
appeler plus particulièrement l'attention sur ce troisième
exemple, c'est qu'il nous offre encore un enseignement important,
à savoir que, sans cette hypothèse directrice de l'esprit, le fait
expérimental qui la contredit n'aurait pas été aperçu. En effet,
je ne suis pas le premier expérimentateur qui ait coupé sur des
animaux vivants la portion cervicale du grand sympathique.
Pourfour du Petit avait pratiqué cette expérience au commencement
du siècle dernier, et il découvrit les effets de ce nerf sur la
pupille en partant d'une hypothèse anatomique d'après laquelle ce
nerf était supposé porter les esprits animaux dans les yeux[54].
Depuis lors beaucoup de physiologistes ont répété la même
opération dans le but de vérifier ou d'expliquer les modifications
de l'oeil que Pourfour du Petit avait le premier signalées. Mais
aucun de ces physiologistes n'avait remarqué le phénomène de
calorification des parties dont je parle et ne l'avait rattaché à
la section du grand sympathique, bien que ce phénomène dû se
produire nécessairement sous les yeux de tous ceux qui, avant moi,
avaient coupé cette partie du sympathique. L'hypothèse, ainsi
qu'on le voit, m'avait préparé l'esprit à voir les choses suivant
une certaine direction donnée par l'hypothèse même, et ce qui le
prouve, c'est que moi-même, comme les autres expérimentateurs,
j'avais bien souvent divisé le grand sympathique pour répéter
l'expérience de Pourtour du Petit sans voir le fait de
calorification que j'ai découvert plus tard quand une hypothèse
m'a porté à faire des recherches dans ce sens. L'influence de
l'hypothèse est donc ici des plus évidentes; on avait le fait sous
les yeux et on ne le voyait pas parce qu'il ne disait rien à
l'esprit. Il était cependant des plus simples à apercevoir, et,
depuis que je l'ai signalé, tous les physiologistes sans exception
l'ont constaté et vérifié avec la plus grande facilité.
En résumé, les hypothèses et les théories, même mauvaises, sont
utiles pour conduire à des découvertes. Cette remarque est vraie
pour toutes les sciences. Les alchimistes ont fondé la chimie en
poursuivant des problèmes chimériques et des théories fausses
aujourd'hui. Dans les sciences physiques, qui sont plus avancées
que la biologie, on pourrait citer encore maintenant des savants
qui font de grandes découvertes en s'appuyant sur des théories
fausses. Cela paraît être en effet une nécessité de la faiblesse
de notre esprit que de ne pouvoir arriver à la vérité qu'en
passant par une multitude d'erreurs et d'écueils.
Quelle conclusion générale le physiologiste tirera t-il de tous
les exemples qui précèdent? Il doit en conclure que les idées et
les théories admises, dans l'état actuel de la science biologique,
ne représentent que des vérités restreintes et précaires qui sont
destinées à périr. Il doit conséquemment avoir fort peu de
confiance dans la valeur réelle de ces théories, mais pourtant
s'en servir comme d'instruments intellectuels nécessaires à
l'évolution de la science et propres à lui faire découvrir des
faits nouveaux. Aujourd'hui l'art de découvrir des phénomènes
nouveaux et de les constater exactement doit être l'objet spécial
des préoccupations de tous les biologues. Il faut fonder la
critique expérimentale en créant des méthodes rigoureuses
d'investigation et d'expérimentation qui permettront d'établir les
observations d'une manière indiscutable et feront disparaître par
suite les erreurs de faits qui sont la source des erreurs de
théories. Celui qui tenterait maintenant une généralisation de la
biologie entière prouverait qu'il n'a pas un sentiment exact de
l'état actuel de cette science. Aujourd'hui le problème biologique
commence à peine à être posé, et, de même qu'il faut assembler et
tailler les pierres avant de songer à édifier un monument, de même
il faut d'abord assembler et préparer les faits qui devront
constituer la science des corps vivants. C'est à l'expérimentation
que ce rôle incombe, sa méthode est fixée, mais les phénomènes
qu'elle doit analyser sont si complexes, que le vrai promoteur de
la science pour le moment sera celui qui pourra donner quelques
principes de simplification dans les procédés d'analyse ou
apporter des perfectionnements dans les instruments de recherches.
Quand les faits existent en nombre suffisant et bien clairement
établis, les généralisations ne se font jamais attendre. Je suis
convaincu que dans les sciences expérimentales en évolution, et
particulièrement dans celles qui sont aussi complexes que la
biologie, la découverte d'un nouvel instrument d'observation ou
d'expérimentation rend beaucoup plus de services que beaucoup de
dissertations systématiques ou philosophiques. En effet, un
nouveau procédé, un nouveau moyen d'investigation, augmentent
notre puissance et rend possibles des découvertes et des
recherches qui ne l'auraient pas été sans son secours. C'est ainsi
que les recherches sur la formation du sucre chez les animaux
n'ont pu être faites que lorsque la chimie a eu donné des réactifs
pour reconnaître le sucre beaucoup plus sensibles que ceux que
l'on avait auparavant.
CHAPITRE II
EXEMPLES DE CRITIQUE EXPÉRIMENTALE PHYSIOLOGIQUE.
La critique expérimentale repose sur des principes absolus qui
doivent diriger l'expérimentateur dans la constatation et dans
l'interprétation des phénomènes de la nature. La critique
expérimentale sera particulièrement utile dans les sciences
biologiques où règnent des théories si souvent étayées par des
idées fausses ou assises sur des faits mal observés. Il s'agira
ici de rappeler, par des exemples, les principes en vertu desquels
il convient de juger les théories physiologiques et de discuter
les faits qui leur servent de bases. Le criterium par excellence
est, ainsi que nous les avons déjà, le principe du déterminisme
expérimental uni au doute philosophique. À ce propos, je
rappellerai encore que dans les sciences il ne faut jamais
confondre les principes avec les théories. Les principes sont les
axiomes scientifiques; ce sont des vérités absolues qui
constituent un critérium immuable. Les théories sont des
généralités ou des idées scientifiques qui résument l'état actuel
de nos connaissances; elles constituent des vérités toujours
relatives et destinées à se modifier par le progrès même des
sciences. Donc si nous posons comme conclusion fondamentale qu'il
ne faut pas croire absolument aux formules de la science, il faut
croire au contraire d'une manière absolue à ses principes. Ceux
qui croient trop aux théories et qui négligent les principes
prennent l'ombre pour la réalité, ils manquent de criterium solide
et ils sont livrés à toutes les causes d'erreurs qui en dérivent.
Dans toute science le progrès réel consiste à changer les théories
de manière à en obtenir qui soient de plus en plus parfaites. En
effet, à quoi servirait d'étudier, si l'on ne pouvait changer
d'opinion ou de théorie; mais les principes et la méthode
scientifiques sont supérieurs à la théorie, ils sont immuables et
ne doivent jamais varier.
La critique expérimentale doit donc se prémunir non-seulement
contre la croyance aux théories, mais éviter aussi de se laisser
égarer en accordant trop de valeur aux mots que nous avons créés
pour nous représenter les prétendues forces de la nature. Dans
toutes les sciences, mais dans les sciences physiologiques plus
que dans toutes les autres, on est exposé à se faire illusion sur
les mots. Il ne faut jamais oublier que toutes les qualifications
de forces minérales ou vitales données aux phénomènes de la nature
ne sont qu'un langage figuré dont il importe que nous ne soyons
pas les dupes. Il n'y a de réel que les manifestations des
phénomènes et les conditions de ces manifestations qu'il s'agit de
déterminer; c'est là ce que la critique expérimentale ne doit
jamais perdre de vue. En un mot, la critique expérimentale met
tout en doute, excepté le principe du déterminisme scientifique et
rationnel dans les faits (p. 92-115). La critique expérimentale
est toujours fondée sur cette même base, soit qu'on se l'applique
à soi-même, soit qu'on l'applique aux autres; c'est pourquoi dans
ce qui va suivre nous donnerons en général deux exemples: l'un
choisi dans nos propres recherches, l'autre choisi dans les
travaux des autres. En effet, dans la science il ne s'agit pas
seulement de chercher à critiquer les autres, mais le savant doit
toujours jouer vis-à-vis de lui-même le rôle d'un critique sévère.
Toutes les fois qu'il avance une opinion ou qu'il émet une
théorie, il doit être le premier à chercher à les contrôler par la
critique et à les asseoir sur des faits bien observés et
exactement déterminés.
§ I. -- Le principe du déterminisme expérimental n'admet pas des
faits contradictoires.
Premier exemple. -- Il y a longtemps déjà que j'ai fait connaître
une expérience qui, à cette époque, surprit beaucoup les
physiologistes, cette expérience consiste à rendre un animal
artificiellement diabétique au moyen de la piqûre du plancher du
quatrième ventricule. J'arrivai à tenter cette piqûre par suite de
considérations théoriques que je n'ai pas à rappeler; ce qu'il
importe seulement de savoir ici, c'est que je réussis du premier
coup, c'est-à-dire que je vis le premier lapin que j'opérai
devenir très-fortement diabétique. Mais ensuite il m'arriva de
répéter un grand nombre de fois (huit ou dix fois) cette
expérience sans obtenir le premier résultat. Je me trouvais dès
lors en présence d'un fait positif et de huit ou dix faits
négatifs; cependant il ne me vint jamais dans l'esprit de nier ma
première expérience positive au profit des expériences négatives
qui la suivirent. Étant bien convaincu que mes insuccès ne
tenaient qu'à ce que j'ignorais le déterminisme de ma première
expérience, je persistai à expérimenter en cherchant à reconnaître
exactement les conditions de l'opération. Je parvins, à la suite
de mes essais, à fixer le lieu précis de la piqûre, et à donner
les conditions dans lesquelles doit être placé l'animal opéré; de
sorte qu'aujourd'hui on peut reproduire le fait du diabète
artificiel toutes les fois que l'on se met dans les conditions
connues exigées pour sa manifestation.
À ce qui précède j'ajouterai une réflexion qui montrera de combien
de causes d'erreurs le physiologiste peut se trouver entouré dans
l'investigation des phénomènes de la vie. Je suppose qu'au lieu de
réussir du premier coup à rendre un lapin diabétique, tous les
faits négatifs se fussent d'abord montrés, il est évident qu'après
avoir échoué deux ou trois fois, j'en aurais conclu non-seulement
que la théorie qui m'avait guidé était mauvaise, mais que la
piqûre du quatrième ventricule ne produisait pas le diabète.
Cependant je me serais trompé. Combien de fois a-t-on dû et devra-
t-on encore se tromper ainsi! Il paraît impossible même d'éviter
d'une manière absolue ces sortes d'erreurs. Mais nous voulons
seulement tirer de cette expérience une autre conclusion générale
qui sera corroborée par les exemples suivants, à savoir, que les
faits négatifs considérés seuls n'apprennent jamais rien.
Deuxième exemple. -- Tous les jours on voit des discussions qui
restent sans profit pour la science parce que l'on n'est pas assez
pénétré de ce principe, que chaque fait ayant son déterminisme, un
fait négatif ne prouve rien et ne saurait jamais détruire un fait
positif. Pour prouver ce que j'avance, je citerai les critiques
que M. Longet a faites autrefois des expériences de Magendie. Je
choisirai cet exemple, d'une part, parce qu'il est très-
instructif, et d'autre part, parce que je m'y suis trouvé mêlé et
que j'en connais exactement toutes les circonstances. Je
commencerai par les critiques de M. Longet relatives aux
expériences de Magendie sur les propriétés de la sensibilité
récurrente des racines rachidiennes antérieures[55]. La première
chose que M. Longet reproche à Magendie, c'est d'avoir varié
d'opinion sur la sensibilité des racines antérieures, et d'avoir
dit en 1822 que les racines antérieures sont à peine sensibles, et
en 1839 qu'elles sont très-sensibles, etc. À la suite de ces
critiques, M. Longet s'écrie: «La vérité est une; que le lecteur
choisisse, s'il l'ose, au milieu de ces assertions contradictoires
opposées du même auteur (loc. cit., p. 22). Enfin, ajoute
M. Longet, M. Magendie aurait dû au moins nous dire, pour nous
tirer d'embarras, lesquelles de ses expériences il a
convenablement faites, celles de 1822 ou celles de 1839» (loc.
cit., p. 23).
Toutes ces critiques sont mal fondées et manquent complètement aux
règles de la critique scientifique expérimentale. En effet, si
Magendie a dit en 1822 que les racines antérieures étaient
insensibles, c'est évidemment qu'il les avait trouvées
insensibles; s'il a dit ensuite en 1839 que les racines
antérieures étaient très-sensibles, c'est qu'alors il les avait
trouvées très-sensibles. Il n'y a pas à choisir, comme le croit
M. Longet, entre ces deux résultats; il faut les admettre tous
deux, mais seulement les expliquer et les déterminer dans leurs
conditions respectives. Quand M. Longet s'écrie: La vérité est
une..., cela voudrait-il dire que, si l'un des deux résultats est
vrai, l'autre doit être faux? Pas du tout; ils sont vrais tous
deux, à moins de dire que dans un cas Magendie a menti, ce qui
n'est certainement pas dans la pensée du critique. Mais, en vertu
du principe scientifique du déterminisme des phénomènes, nous
devons affirmer à priori et d'une manière absolue qu'en 1822 et en
1839, Magendie n'a pas vu le phénomène dans des conditions
identiques, et ce sont précisément ces différences de conditions
qu'il faut chercher à déterminer afin de faire concorder les deux
résultats et de trouver ainsi la cause de la variation du
phénomène. Tout ce que M. Longet aurait pu reprocher à Magendie,
c'était de ne pas avoir cherché lui-même la raison de la
différence des deux résultats; mais la critique d'exclusion que
M. Longet applique aux expériences de Magendie est fausse et en
désaccord, ainsi que nous l'avons dit, avec les principes de la
critique expérimentale.
On ne saurait douter qu'il s'agisse dans ce qui précède d'une
critique sincère et purement scientifique, car, dans une autre
circonstance relative à la même discussion, M. Longet s'est
appliqué à lui-même cette même critique d'exclusion, et il a été
conduit, dans sa propre critique, au même genre d'erreur que dans
celle qu'il appliquait à Magendie.
En 1839, M. Longet suivait, ainsi que moi, le laboratoire du
Collège de France, lorsque Magendie, retrouvant la sensibilité des
racines rachidiennes antérieures, montra qu'elle est empruntée aux
racines postérieures, et revient par la périphérie, d'où le nom de
sensibilité en retour ou sensibilité récurrente qu'il lui donna.
M. Longet vit donc alors, comme Magendie et moi, que la racine
antérieure était sensible et qu'elle l'était par l'influence de la
racine postérieure, et il le vit si bien, qu'il réclama pour lui
la découverte de ce dernier fait[56]. Mais il arriva plus tard, en
1841, que M. Longet, voulant répéter l'expérience de Magendie, ne
trouva pas la sensibilité dans la racine antérieure. Par une
circonstance assez piquante, M. Longet se trouva alors,
relativement au même fait de sensibilité des racines rachidiennes
antérieures, exactement dans la même position que celle qu'il
avait reprochée à Magendie, c'est-à-dire qu'en 1839 M. Longet
avait vu la racine antérieure sensible et qu'en 1841 il la voyait
insensible. L'esprit sceptique de Magendie ne s'émouvait pas de
ces obscurités et de ces contradictions apparentes; il continuait
à expérimenter et disait toujours ce qu'il voyait. L'esprit de
M. Longet, au contraire, voulait avoir la vérité d'un côté ou de
l'autre; c'est pourquoi il se décida pour les expériences de 1841,
c'est-à-dire pour les expériences négatives, et voici ce qu'il
dit, à ce propos: «Bien que j'aie fait valoir à cette époque
(1839) mes prétentions à la découverte de l'un de ces faits (la
sensibilité récurrente), aujourd'hui, que j'ai multiplié et varié
les expériences sur ce point de physiologie, je viens combattre
ces mêmes faits comme erronés, qu'on les regarde comme la
propriété de Magendie ou la mienne. Le culte dû à la vérité exige
qu'on ne craigne jamais de revenir sur une erreur commise. Je ne
ferai que rappeler ici l'insensibilité tant de fois prouvée par
nous des racines et des faisceaux antérieurs, pour que l'on
comprenne bien l'inanité de ces résultats qui, comme tant
d'autres, ne font qu'encombrer la science et gêner sa marche[57].»
Il est certain, d'après cet aveu, que M. Longet n'est animé que du
désir de trouver la vérité, et M. Longet le prouve quand il dit
qu'il ne faut jamais craindre de revenir sur une erreur commise.
Je partage tout à fait son sentiment et j'ajouterai qu'il est
toujours instructif de revenir d'une erreur commise. Ce précepte
est donc excellent et chacun peut en faire usage; car tout le
monde est exposé à se tromper, excepté ceux qui ne font rien.
Mais, la première condition pour revenir d'une erreur, c'est de
prouver qu'il y a erreur. Il ne suffit pas de dire: Je me suis
trompé; il faut dire comment on s'est trompé, et c'est là
précisément ce qui est important. Or, M. Longet n'explique rien;
il semble dire purement et simplement: En 1839, j'ai vu les
racines sensibles, en 1841 je les ai vues insensibles plus
souvent, donc je me suis trompé en 1839. Un pareil raisonnement
n'est pas admissible. Il s'agit en effet, en 1839, à propos de la
sensibilité des racines antérieures, d'expériences nombreuses dans
lesquelles on a coupé successivement les racines rachidiennes,
pincé les différents bouts pour constater leurs propriétés.
Magendie a écrit un demi-volume sur ce sujet. Quand ensuite on ne
rencontre plus ces résultats, même un grand nombre de fois, il ne
suffit pas de dire, pour juger la question, qu'on s'est trompé la
première fois et qu'on a raison la seconde. Et d'ailleurs pourquoi
se serait-on trompé? Dira-t-on qu'on a eu les sens infidèles à une
époque et non à l'autre? Mais alors il faut renoncer à
l'expérimentation; car la première condition pour un
expérimentateur, c'est d'avoir confiance dans ses sens et de ne
jamais douter que de ses interprétations. Si maintenant, malgré
tous les efforts et toutes les recherches, on ne peut pas trouver
la raison matérielle de l'erreur, il faut suspendre son jugement
et conserver en attendant les deux résultats, mais ne jamais
croire qu'il suffise de nier des faits positifs au nom de faits
négatifs plus nombreux, aut vice versâ. Des faits négatifs,
quelque nombreux qu'ils soient, ne détruisent jamais un seul fait
positif. C'est pourquoi la négation pure et simple n'est point de
la critique, et, en science, ce procédé doit être repoussé d'une
manière absolue, parce que jamais la science ne se constitue par
des négations.
En résumé, il faut être convaincu que les faits négatifs ont leur
déterminisme comme les faits positifs. Nous avons posé en principe
que toutes les expériences sont bonnes dans le déterminisme de
leurs conditions respectives; c'est dans la recherche des
conditions de chacun de ces déterminismes que gît précisément
l'enseignement qui doit nous donner les lois du phénomène, puisque
par là nous connaissons les conditions de son existence et de sa
non-existence. C'est en vertu de ce principe que je me suis
dirigé, quand, après avoir assisté en 1839 aux expériences de
Magendie et en 1841 aux discussions de M. Longet, je voulus moi-
même me rendre compte des phénomènes et juger les dissidences. Je
répétai les expériences et je trouvai, comme Magendie et comme
M. Longet, des cas de sensibilité et des cas d'insensibilité des
racines rachidiennes antérieures; mais, convaincu que ces deux cas
tenaient à des circonstances expérimentales différentes, je
cherchai à déterminer ces circonstances, et, à force d'observation
et de persévérance, je finis par trouver[58] les conditions dans
lesquelles il faut se placer pour obtenir l'un ou l'autre
résultat. Aujourd'hui que les conditions du phénomène sont
connues, personne ne discute plus. M. Longet lui-même[59] et tous
les physiologistes admettent le fait de la sensibilité écurrente
comme constant dans les conditions que j'ai fait connaître.
D'après ce qui précède il faut donc établir comme principe de la
critique expérimentale le déterminisme absolu et nécessaire des
phénomènes. Ce principe, bien compris, doit nous rendre
circonspects contre cette tendance naturelle à la contradiction
que nous avons tous. Il est certain que tout expérimentateur,
particulièrement un débutant, éprouve toujours un secret plaisir
quand il rencontre quelque chose qui est autrement que ce que
d'autres avaient vu avant lui. Il est porté par son premier
mouvement à contredire, surtout quand il s'agit de contredire un
homme haut placé dans la science. C'est un sentiment dont il faut
se défendre parce qu'il n'est pas scientifique. La contradiction
pure serait une accusation de mensonge, et il faut l'éviter, car
heureusement les faussaires scientifiques sont rares. D'ailleurs
ce dernier cas ne relevant plus de la science, je n'ai pas à
donner de précepte à ce sujet. Je veux seulement faire remarquer
ici que la critique ne consiste pas à prouver que d'autres se sont
trompés, et quand même on prouverait qu'un homme éminent s'est
trompé, ce ne serait pas une grande découverte; et cela ne peut
devenir un travail profitable pour la science qu'autant que l'on
montre comment cet homme s'est trompé. En effet, les grands hommes
nous instruisent souvent autant par leurs erreurs que par leurs
découvertes. J'entends quelquefois dire: Signaler une erreur, cela
équivaut à faire une découverte. Oui, à la condition que l'on
mette au jour une vérité nouvelle en montrant la cause de
l'erreur, et alors il n'est plus nécessaire de combattre l'erreur,
elle tombe d'elle-même. C'est ainsi que la critique équivaut à une
découverte; c'est quand elle explique tout sans rien nier, et
qu'elle trouve le déterminisme exact de faits en apparence
contradictoires. Par ce déterminisme tout se réduit, tout devient
lumineux, et alors, comme dit Leibnitz, la science en s'étendant
s'éclaire et se simplifie.
§ II -- Le principe du déterminisme repousse de la science les
faits indéterminés ou irrationnels.
Nous avons dit ailleurs (p. 95) que notre raison comprend
scientifiquement le déterminé et l'indéterminé, mais qu'elle ne
saurait admettre l'indéterminable, car ce ne serait rien autre
chose qu'admettre le merveilleux, l'occulte ou le surnaturel, qui
doivent être absolument bannis de toute science expérimentale. De
là il résulte que, quand un fait se présente à nous, il n'acquiert
de valeur scientifique que par la connaissance de son
déterminisme. Un fait brut n'est pas scientifique et un fait dont
le déterminisme n'est point rationnel doit de même être repoussé
de la science. En effet, si l'expérimentateur doit soumettre ses
idées au criterium des faits, je n'admets pas qu'il doive y
soumettre sa raison; car alors il éteindrait le flambeau de son
seul criterium intérieur, et il tomberait nécessairement dans le
domaine de l'indéterminable, c'est-à-dire de l'occulte et du
merveilleux. Sans doute il existe dans la science un grand nombre
de faits bruts qui sont encore incompréhensibles; je ne veux pas
conclure qu'il faut de parti pris repousser tous ces faits, mais
je veux seulement dire qu'ils doivent être gardés en réserve, en
attendant, comme faits bruts, et ne pas être introduits dans la
science, c'est-à-dire dans le raisonnement expérimental, avant
qu'ils soient fixés dans leur condition d'existence par un
déterminisme rationnel. Autrement on serait arrêté à chaque
instant dans le raisonnement expérimental ou bien conduit
inévitablement à l'absurde. Les exemples suivants, que je pourrais
beaucoup multiplier, prouveront ce que j'avance.
Premier exemple. -- J'ai fait, il y a quelques années[60], des
expériences sur l'influence de l'éther sur les sécrétions
intestinales. Or, il m'arriva d'observer à ce propos que
l'injection de l'éther dans le canal intestinal d'un chien à jeun,
même depuis plusieurs jours, faisait naître des chylifères blancs
magnifiques, absolument comme chez un animal en pleine digestion
d'aliments mixtes dans lesquels il y a de la graisse. Ce fait,
répété un grand nombre de fois, était indubitable. Mais quelle
signification lui donner? Quel raisonnement établir sur sa cause?
Fallait-il dire: L'éther fait sécréter du chyle, c'est un fait?
Mais cela devenait absurde, puisqu'il n'y avait pas d'aliments
dans l'intestin. Comme on le voit, la raison repoussait ce
déterminisme absurde et irrationnel dans l'état actuel de nos
connaissances. C'est pourquoi je cherchais où pouvait se trouver
la raison de ce fait incompréhensible, et je finis par voir qu'il
y avait une cause d'erreur, et que ces chylifères provenaient de
ce que l'éther dissolvait l'huile qui graissait le piston de la
seringue avec laquelle je l'injectais dans l'estomac; de sorte
qu'en injectant l'éther avec une pipette de verre au lieu d'une
seringue, il n'y avait plus de chylifères. C'est donc
l'irrationalisme du fait qui m'a conduit à voir à priori qu'il
devait être faux et qu'il ne pouvait servir de base à un
raisonnement scientifique. Sans cela, je n'aurais pas trouvé cette
singulière cause d'erreur, qui résidait dans le piston d'une
seringue. Mais cette cause d'erreur reconnue, tout s'expliqua, et
le fait devient rationnel, en ce sens que les chylifères s'étaient
produits là par l'absorption de la graisse, comme toujours;
seulement l'éther activait cette absorption et rendait le
phénomène plus apparent.
Deuxième exemple. -- Il avait été vu par des expérimentateurs
habiles et exacts[61] que le venin du crapaud empoisonne très-
rapidement les grenouilles et d'autres animaux, tandis qu'il n'a
aucun effet sur le crapaud lui-même. En effet, voici l'expérience
bien simple qui semble le prouver: si l'on prend sur le bout d'une
lancette du venin des parotides d'un crapaud de nos contrées et
qu'on insinue ce venin sous la peau d'une grenouille ou d'un
oiseau, on voit bientôt périr ces animaux, tandis que, si l'on a
introduit la même quantité de venin sous la peau d'un crapaud à
peu près du même volume, ce dernier n'en meurt pas et n'en éprouve
même aucun effet. C'est là encore un fait brut qui ne pouvait
devenir scientifique qu'à la condition de savoir comment ce venin
agit sur la grenouille et pourquoi ce venin n'agit pas sur le
crapaud. Il fallait nécessairement pour cela étudier le mécanisme
de la mort, car il aurait pu se rencontrer des circonstances
particulières qui eussent expliqué la différence des résultats sur
la grenouille et sur le crapaud. C'est ainsi qu'il y a une
disposition particulière des naseaux et de l'épiglotte qui
explique très-bien par exemple pourquoi la section des deux
faciaux est mortelle chez le cheval et ne l'est pas chez les
autres animaux. Mais ce fait exceptionnel reste néanmoins
rationnel; il confirme la règle, comme on dit, en ce qu'il ne
change rien au fond de la paralysie nerveuse qui est identique
chez tous les animaux. Il n'en fut pas ainsi pour le cas qui nous
occupe; l'étude du mécanisme de la mort par le venin de crapaud
amena à cette conclusion, que le venin de crapaud tue en arrêtant
le coeur des grenouilles, tandis qu'il n'agit pas sur le coeur du
crapaud. Or, pour être logique, il fallait nécessairement admettre
que les fibres musculaires du coeur du crapaud sont d'une autre
nature que celles du coeur de la grenouille, puisqu'un poison qui
agit sur les unes n'agit pas sur les autres. Cela devenait
impossible; car admettre que des éléments organiques identiques
quant à leur structure et à leurs propriétés physiologiques,
cessent d'être identiques devant une action toxique identique, ce
serait prouver qu'il n'y a pas de déterminisme nécessaire dans les
phénomènes; et dès lors la science se trouverait niée par ce fait.
C'est en vertu de ces idées que j'ai repoussé le fait mentionné
ci-dessus comme irrationnel et que j'ai voulu répéter des
expériences, bien que je ne doutasse pas de leur exactitude, comme
fait brut. J'ai vu alors[62] que le venin du crapaud tue la
grenouille très-facilement avec une dose qui est de beaucoup
insuffisante pour le crapaud, mais que celui-ci s'empoisonne
néanmoins si l'on augmente assez la dose. De sorte que la
différence signalée se réduisait à une question de quantité et
n'avait plus la signification contradictoire qu'on pouvait lui
donner. C'est donc encore l'irrationalisme du fait qui a porté à
lui donner une autre signification.
§ III. -- Le principe du déterminisme exige que les faits soient
comparativement déterminés.
Nous venons de voir que notre raison nous oblige à repousser des
faits qui ont une apparence indéterminée et nous porte à les
critiquer afin de leur trouver un sens rationnel avant de les
introduire dans le raisonnement expérimental. Mais comme la
critique, ainsi que nous l'avons dit, repose à la fois sur la
raison et sur le doute philosophique, il en résulte qu'il ne
suffit pas qu'un fait expérimental se présente avec une apparence
simple et logique pour que nous l'admettions, mais nous devons
encore douter et voir par une contre-expérience si cette apparence
rationnelle n'est pas trompeuse. Ce précepte est de rigueur
absolue, surtout dans les sciences médicales qui, à raison de leur
complexité, recèlent davantage de causes d'erreurs. J'ai donné
ailleurs (p. 97) le caractère expérimental de la contre-épreuve,
je n'y reviendrai pas; je veux seulement faire remarquer ici que,
lors même qu'un fait paraît logique, c'est-à-dire rationnel, cela
ne saurait jamais suffire pour nous dispenser de faire la contre-
épreuve ou la contre-expérience, de sorte que je considérerai ce
précepte comme une sorte de consigne qu'il faut suivre aveuglément
même dans les cas qui paraissent les plus clairs et les plus
rationnels. Je vais citer deux exemples, qui montreront la
nécessité d'exécuter toujours et quand même cette consigne de
l'expérience comparative.
Premier exemple. -- J'ai expliqué précédemment (p. 288) comment je
fus autrefois conduit à étudier le rôle du sucre dans la
nutrition, et à rechercher le mécanisme de la destruction de ce
principe alimentaire dans l'organisme. Il fallait, pour résoudre
la question, rechercher le sucre dans le sang et le poursuivre
dans les vaisseaux intestinaux qui l'avaient absorbé, jusqu'à ce
qu'on pût constater le lieu de sa disparition. Pour réaliser mon
expérience, je donnai à un chien une soupe au lait sucrée; puis je
sacrifiai l'animal en digestion, et je trouvai que le sang des
vaisseaux sus-hépatiques, qui représente le sang total des organes
intestinaux et du foie, renfermait du sucre. Il était tout naturel
et, comme on dit, logique, de penser que ce sucre trouvé dans les
veines sus-hépatiques était celui que j'avais donné à l'animal
dans sa soupe. Je suis certain même que plus d'un expérimentateur
s'en serait tenu là et aurait considéré comme superflu, sinon
comme ridicule, de faire une expérience comparative. Cependant, je
fis l'expérience comparative, parce que j'étais convaincu par
principe de sa nécessité absolue: ce qui veut dire que je suis
convaincu qu'en physiologie il faut toujours douter, même dans les
cas où le doute semble le moins permis. Cependant je dois ajouter
qu'ici l'expérience comparative était encore commandée par cette
autre circonstance que j'employais, pour déceler le sucre, la
réduction des sels de cuivre dans la potasse. C'est en effet là un
caractère empirique du sucre, qui pouvait être donné par des
substances encore inconnues de l'économie. Mais, je le répète,
même sans cela il eût fallu faire l'expérience comparative comme
une consigne expérimentale; car ce cas même prouve qu'on ne
saurait jamais prévoir quelle peut en être l'importance.
Je pris donc par comparaison avec le chien à la soupe sucrée un
autre chien auquel je donnai de la viande à manger, en ayant soin
qu'il n'entrât d'ailleurs aucune matière sucrée ou amidonnée dans
son alimentation, puis je sacrifiai cet animal pendant la
digestion, et j'examinai comparativement le sang de ses veines
sus-hépatiques. Mais mon étonnement fut grand quand je constatai
que ce sang contenait également du sucre chez l'animal qui n'en
avait pas mangé.
On voit donc qu'ici l'expérience comparative m'a conduit à la
découverte de la présence constante du sucre dans le sang des
veines sus-hépatiques des animaux, quelle que soit leur
alimentation. On conçoit qu'alors j'abandonnai toutes mes
hypothèses sur la destruction du sucre pour suivre ce fait nouveau
et inattendu. Je mis d'abord son existence hors de doute par des
expériences répétées, et je constatai que chez les animaux à jeun,
le sucre existait aussi dans le sang. Tel fut le début de mes
recherches sur la glycogénie animale. Elles eurent pour origine,
ainsi qu'on le voit, une expérience comparative faite dans un cas
où l'on aurait pu s'en croire dispensé. Mais s'il y a des
avantages attachés à l'expérience comparative, il y a
nécessairement aussi des inconvénients à ne pas la pratiquer.
C'est ce que prouve l'exemple suivant.
Deuxième exemple. -- Magendie fit autrefois des recherches sur les
usages du liquide céphalo-rachidien, et il fut amené à conclure
que la soustraction du liquide céphalo-rachidien entraîne chez les
animaux une sorte de titubation et un désordre caractéristique
dans les mouvements. En effet, si, après avoir mis à découvert la
membrane occipito-atloïdienne, on la perce pour faire écouler le
liquide céphalo-rachidien, on remarque que l'animal est pris de
désordres moteurs spéciaux. Rien ne semblait plus naturel et plus
simple que d'attribuer cette influence sur les mouvements à la
soustraction du liquide céphalo-rachidien, cependant c'était une
erreur, et Magendie m'a raconté comment un autre expérimentateur
fut amené par hasard à le trouver. Cet expérimentateur fut
interrompu dans son expérience au moment où, ayant coupé les
muscles de la nuque, il venait de mettre la membrane occipito-
atloïdienne à nu, mais sans l'avoir encore percée pour faire
évacuer le liquide céphalo-rachidien. Or, l'expérimentateur vit,
en revenant continuer son expérience, que cette simple opération
préliminaire avait produit la même titubation, quoique le liquide
céphalo-rachidien n'eût pas été soustrait. On avait donc attribué
à la soustraction du liquide céphalo-rachidien ce qui n'était que
le fait de la section des muscles de la nuque. Évidemment
l'expérience comparative eût résolu la difficulté. Il aurait
fallu, dans ce cas, mettre, ainsi que nous l'avons dit, deux
animaux dans les mêmes conditions moins une, c'est-à-dire mettre
la membrane occipito-atloïdienne à nu chez deux animaux, et ne la
piquer, pour faire écouler le liquide, que chez l'un d'eux; alors
on aurait pu juger par comparaison et préciser ainsi la part
exacte de la soustraction du liquide céphalo-rachidien dans les
désordres de la myotilité. Je pourrais citer un grand nombre
d'erreurs arrivées à des expérimentateurs habiles pour avoir
négligé le précepte de l'expérience comparative. Seulement, comme
il est souvent difficile, ainsi que l'ont prouvé les exemples que
j'ai cités, de savoir d'avance si l'expérience comparative sera
nécessaire ou non, je répète qu'il faut, pour éviter tout
embarras, admettre l'expérience comparative comme une véritable
consigne devant être exécutée même quand elle est inutile, afin de
ne pas en manquer quand elle est nécessaire. L'expérience
comparative aura lieu tantôt sur deux animaux, comme nous l'avons
dit dans le cas précédent, tantôt, pour être plus exacte, elle
devra porter sur deux organes similaires d'un même animal. C'est
ainsi que, voulant autrefois juger de l'influence de certaines
substances sur la production de la matière glycogène dans le foie,
je n'ai jamais pu trouver deux animaux comparables sous ce
rapport, même en les mettant dans des conditions alimentaires
exactement semblables, c'est-à-dire à jeun pendant le même nombre
de jours. Les animaux, suivant leur âge, leur sexe, leur
embonpoint, etc., supportent plus ou moins l'abstinence et
détruisent plus ou moins de matière glycogène, de sorte que je
n'étais jamais sûr que les différences trouvées fussent le
résultat de la différence d'alimentation. Pour enlever cette cause
d'erreur, je fus obligé de faire l'expérience complète sur le même
animal en lui enlevant préalablement un morceau de foie, avant
l'injection alimentaire et un autre après. De même quand il s'agit
aussi de voir l'influence de la contraction sur la respiration
musculaire chez la grenouille, il est nécessaire de comparer les
deux membres d'un même animal parce que, dans ce cas, deux
grenouilles ne sont pas toujours comparables entre elles.
§ IV. -- La critique expérimentale ne doit porter que sur des
faits et jamais sur des mots.
J'ai dit, au commencement de ce chapitre, que l'on était souvent
illusionné par une valeur trompeuse que l'on donne aux mots. Je
désire expliquer ma pensée par des exemples:
Premier exemple. -- En 1845, je faisais à la Société philomathique
une communication dans laquelle je discutais des expériences de
Brodie et de Magendie sur la ligature du canal cholédoque, et je
montrais que les résultats différents que ces expérimentateurs
avaient obtenus tenaient à ce que l'un, ayant opéré sur des
chiens, avait lié le canal cholédoque seul, tandis que l'autre,
ayant opéré sur des chats, avait compris sans s'en douter, dans sa
ligature, à la fois le canal cholédoque et un conduit
pancréatique. Je donnais ainsi la raison de la différence des
résultats obtenus, et je concluais qu'en physiologie comme
ailleurs, les expériences peuvent être rigoureuses et fournir des
résultats identiques toutes les fois que l'on opère dans des
conditions exactement semblables.
À ce propos, un membre de la Société, Gerdy, chirurgien de la
Charité, professeur à la Faculté de médecine et connu par divers
ouvrages de chirurgie et de physiologie, demanda la parole pour
attaquer mes conclusions. «L'explication anatomique que vous
donnez, me dit-il, des expériences de Brodie et de Magendie est
juste, mais je n'admets pas la conclusion générale que vous en
tirez. En effet, vous dites qu'en physiologie les résultats des
expériences sont identiques quand on opère dans des conditions
identiques; je nie qu'il en soit ainsi. Cette conclusion serait
exacte pour la nature brute, mais elle ne saurait être vraie pour
la nature vivante. Toutes les fois, ajouta-t-il, que la vie
intervient dans les phénomènes, on a beau être dans des conditions
identiques, les résultats peuvent être différents». Comme preuve
de son opinion, Gerdy cita des cas d'individus atteints de la même
maladie auxquels il avait administré les mêmes médicaments et chez
lesquels les résultats avaient été différents. Il rappela aussi
des cas d'opérations semblables faites pour les mêmes maladies,
mais suivies de guérison dans un cas et de mort dans l'autre.
Toutes ces différences tenaient, suivant lui, à ce que la vie
modifie par elle-même les résultats, quoique les conditions de
l'expérience aient été les mêmes; ce qui ne pouvait pas arriver,
pensait-il, pour les phénomènes des corps bruts, dans lesquels la
vie n'intervient pas. Dans la Société philomathique, ces idées
trouvèrent immédiatement une opposition générale. Tout le monde
fit remarquer à Gerdy que ses opinions n'étaient rien moins que la
négation de la science biologique et qu'il se faisait complètement
illusion sur l'identité des conditions dans les cas dont il
parlait, en ce sens que les maladies qu'il regardait comme
semblables et identiques ne l'étaient pas du tout, et qu'il
rapportait à l'influence de la vie ce qui devait être mis sur le
compte de notre ignorance dans des phénomènes aussi complexes que
ceux de la pathologie. Gerdy persista à soutenir que la vie avait
pour effet de modifier les phénomènes de manière à les faire
différer, chez les divers individus, lors même que les conditions
dans lesquelles ils s'accomplissaient étaient identiques. Gerdy
croyait que la vitalité de l'un n'était pas la vitalité de
l'autre, et que par suite il devait exister entre les individus
des différences qu'il était impossible de déterminer. Il ne voulut
pas abandonner son idée, il se retrancha dans le mot de vitalité,
et l'on ne put lui faire comprendre que ce n'était là qu'un mot
vide de sens qui ne répondait à rien, et que dire qu'une chose
était due à la vitalité, c'était dire qu'elle était inconnue.
Eu effet, on est très-souvent la dupe de ce mirage des mots vie,
mort, santé, maladie, idiosyncrasie. On croit avoir donné une
explication quand on a dit qu'un phénomène est dû à l'influence
vitale, à l'influence morbide ou à l'idiosyncrasie individuelle.
Cependant il faut bien savoir que, quand nous disons phénomène
vital, cela ne veut rien dire, si ce n'est que c'est un phénomène
propre aux êtres vivants dont nous ignorons encore la cause, car
je pense que tout phénomène appelé vital aujourd'hui devra tôt ou
tard être ramené à des propriétés définies de la matière organisée
ou organique. On peut sans doute employer l'expression de
vitalité, comme les chimistes emploient le mot d'affinité, mais en
sachant qu'au fond il n'y a que des phénomènes et des conditions
de phénomènes qu'il faut connaître; quand la condition du
phénomène sera connue, alors les forces vitales ou minérales
occultes disparaîtront.
Sur ce point, je suis très-heureux d'être en parfaite harmonie
d'idées avec mon confrère et ami M. Henri Saint-Claire Deville.
C'est ce qu'on verra dans les paroles suivantes prononcées par
M. Saint-Claire Deville en exposant devant la Société chimique de
Paris ses belles découvertes sur les effets des hautes
températures[63].
«Il ne faut pas se dissimuler que l'étude des causes premières
dans les phénomènes que nous observons et que nous mesurons
présente en elle un danger sérieux. Échappant à toute définition
précise et indépendante des faits particuliers, elles nous amènent
bien plus souvent que nous ne le pensons à commettre de véritables
pétitions de principes, et à nous contenter d'explications
spécieuses qui ne peuvent résister à une critique sévère.
L'affinité principalement, définie comme la force qui préside aux
combinaisons chimiques, a été pendant longtemps et est encore une
cause occulte, une sorte d'archée à laquelle on rapporte tous les
faits incompris et qu'on considère dès lors comme expliqués,
tandis qu'ils ne sont souvent que classés et souvent même mal
classés: de même on attribue à la force catalytique[64] une
multitude de phénomènes fort obscurs et qui, selon moi, le
deviennent davantage lorsqu'on les rapporte en bloc à une cause
entièrement inconnue. Certainement on a cru les ranger dans une
même catégorie quand on leur a donné le même nom. Mais la
légitimité de cette classification n'a même pas été démontrée.
Qu'y a-t-il, en effet, de plus arbitraire que de placer les uns à
côté des autres les phénomènes catalytiques qui dépendent de
l'action ou de la présence de la mousse de platine et de l'acide
sulfurique concentré, quand le platine ou l'acide ne sont pas,
pour ainsi dire, partie prenante dans l'opération. Ces phénomènes
seront peut-être expliqués plus tard d'une manière essentiellement
différente, suivant qu'ils auront été produits sous l'influence
d'une matière poreuse comme la mousse de platine, ou sous
l'influence d'un agent chimique très-énergique comme l'acide
sulfurique concentré.
«Il faut donc laisser de côté dans nos études toutes ces forces
inconnues auxquelles on n'a recours que parce qu'on n'en a pas
mesuré les effets. Au contraire, toute notre attention doit être
portée sur l'observation et la détermination numérique de ces
effets, lesquels sont seuls à notre portée. On établit par ce
travail leurs différences et leurs analogies et une lumière
nouvelle résulte de ces comparaisons et de ces mesures.
«Ainsi la chaleur et l'affinité sont constamment en présence dans
nos théories chimiques. L'affinité nous échappe entièrement et
nous lui attribuons cependant la combinaison qui serait l'effet de
cette cause inconnue. Étudions simplement les circonstances
physiques qui accompagnent la combinaison, et nous verrons combien
de phénomènes mesurables, combien de rapprochements curieux
s'offrent à nous à chaque instant. La chaleur détruit, dit-on,
l'affinité. Étudions avec persistance la décomposition des corps
sous l'influence de la chaleur estimée en quantité ou travail,
température ou force vive: nous verrons de suite combien cette
étude est fructueuse et indépendante de toute hypothèse, de toute
force inconnue, inconnue même au point de vue de l'espèce d'unités
à laquelle il faut rapporter sa mesure exacte ou approchée. C'est
en ce sens surtout que l'affinité, considérée comme force, est une
cause occulte, à moins qu'elle ne soit simplement l'expression
d'une qualité de la matière. Dans ce cas elle servirait simplement
à désigner le fait que telles ou telles substances peuvent ou ne
peuvent pas se combiner dans telles ou telles circonstances
définies.»
Quand un phénomène qui a lieu en dehors du corps vivant ne se
passe pas dans l'organisme, ce n'est pas parce qu'il y a là une
entité appelé la vie qui empêche le phénomène d'avoir lieu, mais
c'est parce que la condition du phénomène ne se rencontre pas dans
le corps comme au dehors. C'est ainsi qu'on a pu dire que la vie
empêche la fibrine de se coaguler dans les vaisseaux chez un
animal vivant, tandis que, en dehors des vaisseaux la fibrine se
coagule, parce que la vie n'agit plus sur elle. Il n'en est rien;
il faut certaines conditions physico-chimiques pour faire coaguler
la fibrine; elles sont plus difficiles à réaliser sur le vivant,
mais elles peuvent cependant s'y rencontrer, et, dès qu'elles se
montrent, la fibrine se coagule aussi bien dans l'organisme qu'au
dehors. La vie qu'on invoquait n'est donc qu'une condition
physique qui existe ou qui n'existe pas. J'ai montré que le sucre
se produit en plus grande abondance dans le foie après la mort que
pendant la vie; il est des physiologistes qui en ont conclu que la
vie avait une influence sur la formation du sucre dans le foie;
ils ont dit que la vie empêchait cette formation et que la mort la
favorisait. Ce sont là des opinions vitales qu'on est surpris
d'entendre à notre époque et qu'on est étonné de voir être
soutenues par des hommes qui se piquent d'appliquer l'exactitude
des sciences physiques à la physiologie et à la médecine. Je
montrerai plus tard que ce ne sont encore là que des conditions
physiques qui sont présentes ou absentes, mais il n'y a rien autre
chose de réel; car encore une fois, au fond de toutes ces
explications il n'y a que les conditions ou le déterminisme des
phénomènes à trouver.
En résumé, il faut savoir que les mots que nous employons pour
exprimer les phénomènes, quand nous ignorons leurs causes, ne sont
rien par eux-mêmes, et que, dès que nous leur accordons une valeur
dans la critique ou dans les discussions, nous sortons de
l'expérience et nous tombons dans la scolastique. Dans les
discussions ou dans les explications de phénomènes, il faut
toujours bien se garder de sortir de l'observation et de
substituer un mot à la place du fait. On est même très-souvent
attaquable uniquement parce qu'on est sorti du fait et qu'on a
conclu par un mot qui va au delà de ce qui a été observé.
L'exemple suivant le prouvera clairement.
Deuxième exemple. -- Lorsque je fis mes recherches sur le suc
pancréatique, je constatai que ce fluide renferme une matière
spéciale, la pancréatine, qui a les caractères mixtes de
l'albumine et de la caséine. Cette matière se rapproche de
l'albumine en ce qu'elle est coagulable par la chaleur, mais elle
diffère en ce que, comme la caséine, elle est précipitable par le
sulfate de magnésie. Avant moi, Magendie avait fait des
expériences sur le suc pancréatique et il avait dit, d'après ses
essais, que le suc pancréatique est un liquide qui contient de
l'albumine, tandis que moi, je concluais d'après mes recherches,
que le suc pancréatique ne renfermait pas d'albumine, mais
contenait de la pancréatine, qui est une matière distincte de
l'albumine. Je montrai mes expériences à Magendie en lui faisant
remarquer que nous étions en désaccord sur la conclusion, mais que
nous étions cependant d'accord sur le fait que le suc pancréatique
était coagulable par la chaleur; mais seulement il y avait
d'autres caractères nouveaux que j'avais vus qui m'empêchaient de
conclure à la présence de l'albumine. Magendie me répondit: «Cette
dissidence entre nous vient de ce que j'ai conclu plus que je n'ai
vu; si j'avais dit simplement: Le suc pancréatique est un liquide
coagulable par la chaleur, je serais resté dans le fait et
j'aurais été inattaquable.» Cet exemple que j'ai toujours retenu
me paraît bien fait pour montrer combien peu il faut attacher de
valeur aux mots en dehors des faits qu'ils représentent. Ainsi le
mot albumine ne signifie rien par lui-même; il nous rappelle
seulement des caractères et des phénomènes. En étendant cet
exemple à la médecine, nous verrions qu'il en est de même et que
les mots fièvre, inflammation, et les noms des maladies en
général, n'ont aucune signification par eux-mêmes.
Quand on crée un mot pour caractériser un phénomène, on s'entend
en général à ce moment sur l'idée qu'on veut lui faire exprimer et
sur la signification exacte qu'on lui donne, mais plus tard, par
les progrès de la science, le sens du mot change pour les uns,
tandis que pour les autres le mot reste dans le langage avec sa
signification primitive. Il en résulte alors une discordance qui,
souvent, est telle, que des hommes, en employant le même mot,
expriment des idées très-différentes. Notre langage n'est en effet
qu'approximatif, et il est si peu précis, même dans les sciences,
que, si l'on perd les phénomènes de vue pour s'attacher aux mots,
on est bien vite en dehors de la réalité. On ne peut alors que
nuire à la science quand on discute pour conserver un mot qui
n'est plus qu'une cause d'erreur, en ce sens qu'il n'exprime plus
la même idée pour tous. Concluons donc qu'il faut toujours
s'attacher aux phénomènes et ne voir dans le mot qu'une expression
vide de sens si les phénomènes qu'il doit représenter ne sont pas
déterminés ou s'ils viennent à manquer.