La pression existe dans l'atmosphère extérieure; on sait que l'air

exerce sur les êtres vivants à la surface de la terre une pression

qui soulève une colonne de mercure à la hauteur de 0m, 76 environ.

Dans l'atmosphère intérieure des animaux à sang chaud, les

liquides nourriciers circulent sous l'influence d'une pression

supérieure à la pression atmosphérique extérieure, à peu près

150mm, mais cela n'indique pas nécessairement que les éléments

histologiques supportent réellement cette pression. L'influence

des variations de pressions sur les manifestations de la vie des

éléments organiques est d'ailleurs peu connue. On sait toutefois

que la vie ne peut pas se produire dans un air trop raréfié, parce

qu'alors non-seulement les gaz de l'air ne peuvent pas se

dissoudre dans le liquide nourricier, mais les gaz qui étaient

dissous dans ce dernier se dégagent. C'est ce qu'on observe quand

on met un petit animal sous la machine pneumatique; ses poumons

sont obstrués par les gaz devenus libres dans le sang. Les animaux

articulés résistent beaucoup plus à cette raréfaction de l'air,

ainsi que l'ont prouvé diverses expériences. Les poissons dans la

profondeur des mers vivent quelquefois sous une pression

considérable.

La composition chimique du milieu cosmique ou extérieur est très-

simple et constante. Elle est représentée par la composition de

l'air qui reste identique, sauf les proportions de vapeur d'eau et

quelques conditions électriques et ozonifiantes qui peuvent

varier. La composition chimique des milieux internes ou organiques

est beaucoup plus complexe, et cette complication augmente à

mesure que l'animal devient lui-même plus élevé et plus complexe.

Les milieux organiques, avons-nous dit, sont toujours aqueux; ils

tiennent en dissolution des matières salines et organiques

déterminées; ils présentent des réactions fixes. L'animal le plus

inférieur a son milieu organique propre; un infusoire possède un

milieu qui lui appartient, en ce sens que, pas plus qu'un poisson,

il n'est imbibé par l'eau dans laquelle il nage. Dans le milieu

organique des animaux élevés, les éléments histologiques sont

comme de véritables infusoires, c'est-à-dire qu'ils sont encore

pourvus d'un milieu propre, qui n'est pas le milieu organique

général. Ainsi le globule du sang est imbibé par un liquide qui

diffère de la liqueur sanguine dans laquelle il nage.

3° Conditions organiques. -- Les conditions organiques sont celles

qui répondent à l'évolution ou aux modifications des propriétés

vitales des éléments organiques. Les variations de ces conditions

amènent nécessairement un certain nombre de modifications

générales dont il importe de rappeler ici les traits principaux.

Les manifestations de la vie deviennent plus variées, plus

délicates et plus actives à mesure que les êtres s'élèvent dans

l'échelle de l'organisation. Mais aussi, en même temps, les

aptitudes aux maladies se manifestent plus multipliées.

L'expérimentation, ainsi que nous l'avons déjà dit, se montre

nécessairement d'autant plus difficile, que l'organisation est

plus complexe.

Les espèces animales et végétales sont séparées par des conditions

spéciales qui les empêchent de se mélanger en ce sens que les

fécondations, les greffes, et les transfusions ne peuvent pas

s'opérer d'un être à l'autre. Ce sont là des problèmes du plus

haut intérêt, mais que je crois abordables et susceptibles de les

réduire à différences de propriétés physico-chimiques de milieu.

Dans la même espèce animale les races peuvent encore présenter un

certain nombre de différences très-intéressantes à connaître pour

l'expérimentateur. J'ai constaté, dans les diverses races de

chiens et de chevaux, des caractères physiologiques tout à fait

particuliers qui sont relatifs à des degrés différents dans les

propriétés de certains éléments histologiques particulièrement du

système nerveux. Enfin on peut trouver chez des individus de la

même race des particularités physiologiques qui tiennent encore à

des variations spéciales de propriétés dans certains éléments

histologiques. C'est ce qu'on appelle alors des idiosyncrasies.

Le même individu ne se ressemble pas lui-même à toutes les

périodes de son évolution, c'est ce qui amène les différences

relatives à l'âge. Dès la naissance, les phénomènes de la vie sont

peu intenses, puis ils deviennent bientôt très-actifs pour se

ralentir de nouveau vers la vieillesse.

Le sexe et l'état physiologique des organes génitaux peuvent

amener des modifications quelquefois très-profondes, surtout chez

des êtres inférieurs où les propriétés physiologiques des larves

diffèrent dans certains cas complètement des propriétés des

animaux parfaits et pourvus d'organes génitaux.

La mue amène des modifications organiques parfois si profondes,

que les expériences pratiquées sur les animaux dans ces divers

états ne donnent pas du tout les mêmes résultats[35].

L'hibernation amène aussi de grandes différences dans les

phénomènes de la vie, et ce n'est pas du tout la même chose

d'opérer sur la grenouille ou sur le crapaud pendant l'été ou

pendant l'hiver[36].

L'état de digestion ou d'abstinence, de santé ou de maladie, amène

aussi des modifications très-grandes dans l'intensité des

phénomènes de la vie, et par suite dans la résistance des animaux

à l'influence de certaines substances toxiques et dans l'aptitude

à contracter telle ou telle maladie parasitique ou virulente.

L'habitude est encore une condition des plus puissantes pour

modifier les organismes. Cette condition est des plus importantes

à tenir en considération, surtout quand on veut expérimenter

l'action des substances toxiques ou médicamenteuses sur les

organismes.

La taille des animaux amène aussi dans l'intensité des phénomènes

vitaux des modifications importantes. En général, les phénomènes

vitaux sont plus intenses chez les petits animaux que chez les

gros, ce qui fait, comme on le verra plus loin, qu'on ne peut pas

rigoureusement rapporter les phénomènes physiologiques au

kilogramme d'animal.

En résumé, d'après tout ce qui a été dit précédemment, on voit

quelle énorme complexité présente l'expérimentation chez les

animaux, à raison des conditions innombrables dont le

physiologiste est appelé à tenir compte. Néanmoins, on peut y

parvenir quand on apporte, ainsi que nous venons de l'indiquer,

une distinction et une subordination convenables dans

l'appréciation de ces diverses conditions, et que l'on cherche à

les rattacher à des circonstances physico-chimiques déterminées.

§ VII. -- Du choix des animaux; de l'utilité que l'on peut tirer

pour la médecine des expériences faites sur les diverses espèces

animales.

Parmi les objections que les médecins ont adressées à

l'expérimentation, il en est une qu'il importe d'examiner

sérieusement, parce qu'elle consisterait à mettre en doute

l'utilité que la physiologie et la médecine de l'homme peuvent

retirer des études expérimentales faites sur les animaux. On a

dit, en effet, que les expériences pratiquées sur le chien ou sur

la grenouille ne pouvaient, dans l'application, être concluantes

que pour le chien et pour la grenouille, mais jamais pour l'homme,

parce que l'homme aurait une nature physiologique et pathologique

qui lui est propre et diffère de celle de tous les autres animaux.

On a ajouté que, pour être réellement concluantes pour l'homme, il

faudrait que les expériences fussent faites sur des hommes ou sur

des animaux aussi rapprochés de lui que possible. C'est

certainement dans cette vue que Galien avait choisi pour sujet de

ses expériences le singe, et Vésale le porc, comme ressemblant

davantage à l'homme en sa qualité d'omnivore. Aujourd'hui encore

beaucoup de personnes choisissent le chien pour expérimenter, non-

seulement parce qu'il est plus facile de se procurer cet animal,

mais aussi parce qu'elles pensent que les expériences que l'on

pratique sur lui peuvent s'appliquer plus convenablement à l'homme

que celles qui se pratiqueraient sur la grenouille, par exemple.

Qu'est-ce qu'il y a de fondé dans toutes ces opinions, quelle

importance faut-il donner au choix des animaux relativement à

l'utilité que les expériences peuvent avoir pour le médecin?

Il est bien certain que pour les questions d'application immédiate

à la pratique médicale, les expériences faites sur l'homme sont

toujours les plus concluantes. Jamais personne n'a dit le

contraire; seulement, comme il n'est pas permis par les lois de la

morale ni par celles de l'État, de faire sur l'homme les

expériences qu'exige impérieusement l'intérêt de la science, nous

proclamons bien haut l'expérimentation sur les animaux, et nous

ajoutons qu'au point de vue théorique, les expériences sur toutes

les espèces d'animaux sont indispensables à la médecine, et qu'au

point de vue de la pratique immédiate, elles lui sont très-utiles.

En effet, il y a, ainsi que nous l'avons déjà souvent exprimé,

deux choses à considérer dans les phénomènes de la vie: les

propriétés fondamentales des éléments vitaux qui sont générales,

puis des arrangements et des mécanismes d'organisations qui

donnent les formes anatomiques et physiologiques spéciales à

chaque espèce animale. Or, parmi tous les animaux sur lesquels le

physiologiste et le médecin peuvent porter leur expérimentation,

il en est qui sont plus propres les uns que les autres aux études

qui dérivent de ces deux points de vue. Nous dirons seulement ici

d'une manière générale que, pour l'étude des tissus, les animaux à

sang froid ou les jeunes mammifères sont plus convenables, parce

que les propriétés des tissus vivants, disparaissant plus

lentement, peuvent mieux être étudiées. Il est aussi des

expériences, dans lesquelles il convient de choisir certains

animaux qui offrent des dispositions anatomiques plus favorables

ou une susceptibilité particulière à certaines influences. Nous

aurons soin, à chaque genre de recherches, d'indiquer le choix des

animaux qu'il conviendra de faire. Cela est si important, que

souvent la solution d'un problème physiologique ou pathologique

résulte uniquement d'un choix plus convenable du sujet de

l'expérience, qui rend le résultat plus clair ou plus probant.

La physiologie et la pathologie générales sont nécessairement

fondées sur l'étude des tissus chez tous les animaux, car une

pathologie générale qui ne s'appuierait pas essentiellement sur

des considérations tirées de la pathologie comparée des animaux

dans tous les degrés de l'organisation, ne peut constituer qu'un

ensemble de généralités sur la pathologie humaine, mais jamais une

pathologie générale dans le sens scientifique du mot. De même que

l'organisme ne peut vivre que par le concours ou par la

manifestation normale des propriétés d'un ou de plusieurs de ses

éléments vitaux, de même l'organisme ne peut devenir malade que

par la manifestation anormale des propriétés d'un ou de plusieurs

de ses éléments vitaux. Or, les éléments vitaux étant de nature

semblable dans tous les êtres vivants, ils sont soumis aux mêmes

lois organiques, se développent, vivent, deviennent malades et

meurent sous des influences de nature nécessairement semblables,

quoique manifestés par des mécanismes variés à l'infini. Un poison

ou une condition morbide qui agiraient sur un élément histologique

déterminé, devrait l'atteindre dans les mêmes circonstances chez

tous les animaux qui en sont pourvus, sans cela ces éléments ne

seraient plus de même nature; et si l'on continuait à considérer

comme de même nature des éléments vitaux qui réagiraient d'une

manière opposée ou différente sous l'influence des réactifs

normaux ou pathologiques de la vie, ce serait non-seulement nier

la science en général, mais de plus introduire dans la biologie

une confusion et une obscurité qui l'entraveraient absolument dans

sa marche; car, dans la science de la vie, le caractère qui doit

être placé au premier rang et qui doit dominer tous les autres,

c'est le caractère vital. Sans doute ce caractère vital pourra

présenter de grandes diversités dans son degré et dans son mode de

manifestation, suivant les circonstances spéciales des milieux ou

des mécanismes que présenteront les organismes sains ou malades.

Les organismes inférieurs possèdent moins d'éléments vitaux

distincts que les organismes supérieurs; d'où il résulte que ces

êtres sont moins faciles à atteindre par les influences de mort ou

de maladies. Mais dans les animaux de même classe, de même ordre

ou de même espèce, il y a aussi des différences constantes ou

passagères que le physiologiste médecin doit absolument connaître

et expliquer, parce que, bien que ces différences ne reposent que

sur des nuances, elles donnent aux phénomènes une expression

essentiellement différente. C'est précisément là ce qui

constituera le problème de la science; rechercher l'unité de

nature des phénomènes physiologiques et pathologiques au milieu de

la variété infinie de leurs manifestations spéciales.

L'expérimentation sur les animaux est donc une des bases de la

physiologie et de la pathologie comparées; et nous citerons plus

loin des exemples qui prouveront combien il est important de ne

point perdre de vue les idées qui précèdent.

L'expérimentation sur les animaux élevés fournit tous les jours

des lumières sur les questions de physiologie et de pathologie

spéciales qui sont applicables à la pratique, c'est-à-dire à

l'hygiène ou à la médecine; les études sur la digestion faites

chez les animaux sont évidemment comparables aux mêmes phénomènes

chez l'homme, et les observations de W. Beaumont sur son Canadien

comparées à celles que l'on a faites à l'aide des fistules

gastriques chez le chien, l'ont surabondamment prouvé. Les

expériences faites chez les animaux, soit sur les nerfs cérébro-

spinaux, soit sur les nerfs vaso-moteurs et sécréteurs du grand

sympathique, de même que les expériences sur la circulation, sont,

en tout point, applicables à la physiologie et à la pathologie de

l'homme. Les expériences faites sur des animaux, avec des

substances délétères ou dans des conditions nuisibles, sont très-

utiles et parfaitement concluantes pour la toxicologie et

l'hygiène de l'homme. Les recherches sur les substances

médicamenteuses ou toxiques sont également tout à fait applicables

à l'homme au point de vue thérapeutique; car, ainsi que je l'ai

montré[37], les effets de ces substances sont les mêmes chez

l'homme et les animaux, sauf des différences de degrés. Dans les

recherches de physiologie pathologique sur la formation du cal,

sur la production du pus et dans beaucoup d'autres recherches de

pathologie comparée, les expériences sur les animaux sont d'une

utilité incontestable pour la médecine de l'homme.

Mais à côté de tous ces rapprochements que l'on peut établir entre

l'homme et les animaux, il faut bien reconnaître aussi qu'il y a

des différences. Ainsi, au point de vue physiologique, l'étude

expérimentale des organes des sens et des fonctions cérébrales

doit être faite sur l'homme, parce que, d'une part, l'homme est

au-dessus des animaux pour des facultés dont les animaux sont

dépourvus, et que, d'autre part, les animaux ne peuvent pas nous

rendre compte directement des sensations qu'ils éprouvent. Au

point de vue pathologique, on constate aussi des différences entre

l'homme et les animaux; ainsi les animaux possèdent des maladies

parasitiques ou autres qui sont inconnues à l'homme, aut vice

versa. Parmi ces maladies il en est qui sont transmissibles de

l'homme aux animaux et des animaux à l'homme, et d'autres qui ne

le sont pas. Enfin, il y a certaines susceptibilités

inflammatoires du péritoine ou d'autres organes qui ne se

rencontrent pas développées au même degré chez l'homme que chez

les animaux des diverses classes ou des diverses espèces. Mais,

loin que ces différences puissent être des motifs pour nous

empêcher d'expérimenter et de conclure des recherches

pathologiques faites sur ces animaux à celles qui sont observées

sur l'homme, elles deviennent des raisons puissantes du contraire.

Les diverses espèces d'animaux nous offrent des différences

d'aptitudes pathologiques très-nombreuses et très-importantes;

j'ai déjà dit que parmi les animaux domestiques, ânes, chiens et

chevaux, il existe des races ou des variétés qui nous offrent des

susceptibilités physiologiques ou pathologiques tout à fait

spéciales; j'ai constaté même des différences individuelles

souvent assez tranchées. Or, l'étude expérimentale de ces

diversités peut seule nous donner l'explication des différences

individuelles que l'on observe chez l'homme soit dans les

différentes races, soit chez les individus d'une même race, et que

les médecins appellent des prédispositions ou des idiosyncrasies.

Au lieu de rester des états indéterminés de l'organisme, les

prédispositions, étudiées expérimentalement, rentreront par la

suite dans des cas particuliers d'une loi générale physiologique,

qui deviendra ainsi la base scientifique de la médecine pratique.

En résumé, je conclus que les résultats des expériences faites sur

les animaux aux points de vue physiologique, pathologique et

thérapeutique sont, non-seulement applicables à la médecine

théorique, mais je pense que la médecine pratique ne pourra

jamais, sans cette étude comparative sur les animaux, prendre le

caractère d'une science. Je terminerai, à ce sujet, par les mots

de Buffon, auxquels on pourrait donner une signification

philosophique différente, mais qui sont très-vrais

scientifiquement dans cette circonstance: «S'il n'existait pas

d'animaux, la nature de l'homme serait encore plus

incompréhensible.»

§ VIII. -- De la comparaison des animaux et l'expérimentation

comparative.

Dans les animaux et particulièrement dans les animaux supérieurs,

l'expérimentation est si complexe et entourée de causes d'erreurs

prévues ou imprévues si nombreuses et si multipliées, qu'il

importe, pour les éviter, de procéder avec la plus grande

circonspection. En effet, pour porter l'expérimentation sur les

parties de l'organisme que l'on veut explorer, il faut souvent

faire des délabrements considérables et produire des désordres

médiats ou immédiats qui masquent, altèrent ou détruisent les

résultats de l'expérience. Ce sont ces difficultés très-réelles

qui ont si souvent entaché d'erreur les recherches expérimentales

faites sur les êtres vivants, et qui ont fourni des arguments aux

détracteurs de l'expérimentation. Mais la science n'avancerait

jamais si l'on se croyait autorisé à renoncer aux méthodes

scientifiques parce qu'elles sont imparfaites; la seule chose à

faire en ce cas, c'est de les perfectionner. Or, le

perfectionnement de l'expérimentation physiologique consiste non-

seulement dans l'amélioration des instruments et des procédés

opératoires, mais surtout et plus dans l'usage raisonné et bien

réglé de l'expérimentation comparative.

Nous avons dit ailleurs (page 97) qu'il ne fallait pas confondre

la contre-épreuve expérimentale avec l'expérimentation

comparative. La contre-épreuve ne fait aucunement allusion aux

causes d'erreurs qui peuvent se rencontrer dans l'observation du

fait; elle les suppose toutes évitées, et elle ne s'adresse qu'au

raisonnement expérimental; elle n'a en vue que de juger si la

relation que l'on a établie entre un phénomène et sa cause

prochaine est exacte et rationnelle. -- La contre-épreuve n'est au

contraire qu'une synthèse qui vérifie une analyse, ou une analyse

qui contrôle une synthèse. L'expérimentation comparative au

contraire ne porte que sur la constatation du fait et sur l'art de

le dégager des circonstances ou des autres phénomènes avec

lesquels il peut être mêlé. L'expérimentation comparative n'est

pourtant pas précisément ce que les philosophes ont appelé la

méthode par différence. Quand un expérimentateur est en face de

phénomènes complexes dus aux propriétés réunies de divers corps,

il procède par différenciation, c'est-à-dire qu'il sépare

successivement chacun de ces corps un à un, et voit par différence

ce qui appartient à chacun d'eux dans le phénomène total. Mais

cette méthode d'exploration suppose deux choses: elle suppose

d'abord que l'on sait quel est le nombre des corps qui concourent

à l'expression de l'ensemble du phénomène; et ensuite elle admet

que ces corps ne se combinent point de manière à confondre leur

action dans une résultante harmonique finale. En physiologie la

méthode des différences est rarement applicable, parce qu'on ne

peut presque jamais se flatter de connaître tous les corps et

toutes les conditions qui entrent dans l'expression d'un ensemble

de phénomènes, et parce qu'ensuite, dans une infinité de cas,

divers organes du corps peuvent se suppléer dans les phénomènes

qui leur étaient en partie communs, et dissimuler plus ou moins ce

qui résulte de l'ablation d'une partie limitée. Je suppose, par

exemple, que l'on paralyse isolément et successivement tout le

corps en n'agissant que sur un seul muscle à la fois, le désordre

produit par le muscle paralysé sera plus ou moins remplacé et

rétabli par les muscles voisins, et l'on arriverait finalement à

conclure que chaque muscle en particulier entre pour peu de chose

dans les mouvements du corps. On a très-bien exprimé la nature de

cette cause d'erreur en la comparant à ce qui arriverait à un

expérimentateur qui supprimerait l'une après l'autre chacune des

briques qui servent de base à une colonne. Il verrait, en effet,

que la soustraction successive d'une seule brique à la fois ne

fait pas chanceler la colonne, et il arriverait à en conclure

logiquement mais faussement qu'aucune de ces briques ne sert à

soutenir la colonne. L'expérimentation comparative en physiologie

répond à une tout autre idée: car elle a pour objet de réduire à

l'unité la recherche la plus complexe, et pour résultat d'éliminer

en bloc toutes les causes d'erreurs connues ou inconnues.

Les phénomènes physiologiques sont tellement complexes, qu'il ne

serait jamais possible d'expérimenter avec quelque rigueur sur les

animaux vivants, s'il fallait nécessairement déterminer toutes les

modifications que l'on peut apporter dans l'organisme sur lequel

on opère. Mais heureusement il nous suffira de bien isoler le seul

phénomène sur lequel doit porter notre examen en le séparant, à

l'aide de l'expérimentation comparative, de toutes les

complications qui peuvent l'environner. Or, l'expérimentation

comparative atteint ce but en ajoutant dans un organisme

semblable, qui doit servir de comparaison, toutes les

modifications expérimentales, moins une, qui est celle que l'on

veut dégager.

Si l'on veut savoir, par exemple, quel est le résultat de la

section ou de l'ablation d'un organe profondément situé, et qui ne

peut être atteint qu'en blessant beaucoup d'organes circonvoisins,

on est nécessairement exposé à confondre dans le résultat total ce

qui appartient aux lésions produites par le procédé opératoire

avec ce qui appartient proprement à la section et à l'ablation de

l'organe dont on veut juger le rôle physiologique. Le seul moyen

d'éviter l'erreur consiste à pratiquer sur un animal semblable une

opération identique, mais sans faire la section ou l'ablation de

l'organe sur lequel on expérimente. On a alors deux animaux chez

lesquels toutes les conditions expérimentales sont les mêmes sauf

une, l'ablation d'un organe, dont les effets se trouvent alors

dégagés et exprimés par la différence que l'on observe entre les

deux animaux. L'expérimentation comparative est une règle générale

et absolue en médecine expérimentale et elle s'applique à toute

espèce de recherche, soit qu'on veuille connaître les effets sur

l'économie des agents divers qui exercent une influence sur elle,

soit qu'on veuille reconnaître par des expériences de vivisection

le rôle physiologique des diverses parties du corps.

Tantôt l'expérimentation comparative peut être faite sur deux

animaux de la même espèce et pris dans des conditions aussi

comparables que possible; tantôt il faut faire l'expérience sur le

même animal. Quand on agit sur deux animaux, il faut, ainsi que

nous venons de le dire, placer les deux animaux semblables dans

les mêmes conditions moins une, celle que l'on veut comparer. Cela

suppose que les deux animaux comparés sont assez semblables pour

que la différence que l'on constate sur eux, à la suite de

l'expérience, ne puisse pas être attribuée à une différence tenant

à leur organisme même. Quand il s'agit d'expérimenter sur des

organes ou sur des tissus dont les propriétés sont fixes et

faciles à distinguer, la comparaison faite sur deux animaux de la

même espèce suffit, mais quand au contraire on veut comparer des

propriétés mobiles et délicates, il faut alors faire la

comparaison sur le même animal, soit que la nature de l'expérience

permette d'expérimenter sur lui successivement et à des reprises

différentes, soit qu'il faille agir au même moment et

simultanément sur des parties similaires du même individu. En

effet, les différences sont plus difficiles à saisir à mesure que

les phénomènes qu'on veut étudier deviennent plus mobiles et plus

délicats; sous ce rapport, jamais aucun animal n'est absolument

comparable à un autre, et de plus, ainsi que nous l'avons déjà

dit, le même animal n'est pas non plus comparable à lui-même dans

les différents moments où on l'examine, soit parce qu'il est dans

des conditions de nutrition différentes, soit parce que son

organisme est devenu moins sensible en ayant pu s'habituer à la

substance qu'on lui a donnée ou à l'opération qu'on lui fait

subir.

Enfin, il arrive quelquefois qu'il faut étendre l'expérimentation

comparative en dehors de l'animal, parce que les causes d'erreurs

peuvent aussi se rencontrer dans les instruments que l'on emploie

pour expérimenter.

Je me borne ici à signaler et à définir le principe de

l'expérimentation comparative; il sera développé à propos des cas

particuliers dans le cours de cet ouvrage. Je citerai, dans la

troisième partie de cette introduction, des exemples propres à

démontrer l'importance de l'expérimentation comparative, qui est

la véritable base de la médecine expérimentale; il serait facile

en effet de prouver que presque toutes les erreurs expérimentales

viennent de ce qu'on a négligé de juger comparativement les faits,

ou de ce que l'on a cru comparables des cas qui ne l'étaient pas.

§ IX. -- De l'emploi du calcul dans l'étude des phénomènes des

êtres vivants; des moyennes et de la statistique.

Dans les sciences expérimentales, la mesure des phénomènes est un

point fondamental, puisque c'est par la détermination quantitative

d'un effet relativement à une cause donnée que la loi des

phénomènes peut être établie. Si en biologie on veut arriver à

connaître les lois de la vie, il faut donc non-seulement observer

et constater les phénomènes vitaux, mais de plus il faut fixer

numériquement les relations d'intensité dans lesquelles ils sont

les uns par rapport aux autres.

Cette application des mathématiques aux phénomènes naturels est le

but de toute science, parce que l'expression de la loi des

phénomènes doit toujours être mathématique. Il faudrait pour cela,

que les données soumises au calcul fussent des résultats de faits

suffisamment analysés de manière à être sûr qu'on connaît

complètement les conditions des phénomènes entre lesquels on veut

établir une équation. Or je pense que les tentatives de ce genre

sont prématurées dans la plupart des phénomènes de la vie,

précisément parce que ces phénomènes sont tellement complexes,

qu'à côté de quelques-unes de leurs conditions que nous

connaissons, nous devons non-seulement supposer, mais être

certain, qu'il en existe une foule d'autres qui nous sont encore

absolument inconnues. Je crois qu'actuellement la voie la plus

utile à suivre pour la physiologie et pour la médecine est de

chercher à découvrir des faits nouveaux, au lieu d'essayer de

réduire en équations ceux que la science possède. Ce n'est point

que je condamne l'application mathématique dans les phénomènes

biologiques, car c'est par elle seule que, dans la suite, la

science se constituera; seulement j'ai la conviction que

l'équation générale est impossible pour le moment, l'étude

qualitative des phénomènes devant nécessairement précéder leur

étude quantitative.

Les physiciens et les chimistes ont déjà essayé bien souvent de

réduire au calcul les phénomènes physico-chimiques des êtres

vivants. Parmi les anciens, aussi bien que parmi les modernes, des

physiciens et des chimistes les plus éminents ont voulu établir

les principes d'une mécanique animale et les lois d'une statique

chimique des animaux. Bien que les progrès des sciences physico-

chimiques aient rendu la solution de ces problèmes plus abordable

de nos jours que par le passé, cependant il me paraît impossible

d'arriver actuellement à des conclusions exactes parce que les

bases physiologiques manquent pour asseoir tous ces calculs. On

peut bien sans doute établir le bilan de ce que consomme un

organisme vivant en aliments et de ce qu'il rend en excrétions,

mais ce ne seront là que de purs résultats de statistique

incapables d'apporter la lumière sur les phénomènes intimes de la

nutrition chez les êtres vivants. Ce serait, suivant l'expression

d'un chimiste hollandais, vouloir raconter ce qui se passe dans

une maison en regardant ce qui entre par la porte et ce qui sort

par la cheminée. On peut fixer exactement les deux termes extrêmes

de la nutrition, mais si l'on veut ensuite interpréter

l'intermédiaire qui les sépare, on se trouve dans un inconnu dont

l'imagination crée la plus grande partie, et d'autant plus

facilement que les chiffres se prêtent souvent merveilleusement à

la démonstration des hypothèses les plus diverses. Il y a vingt-

cinq ans, à mon début dans la carrière physiologique, j'essayai,

je crois, un des premiers, de porter l'expérimentation dans le

milieu intérieur de l'organisme, afin de suivre pas à pas et

expérimentalement toutes ces transformations de matières que les

chimistes expliquaient théoriquement. J'instituai alors des

expériences pour rechercher comment se détruit dans l'être vivant

le sucre, un des principes alimentaires les mieux définis. Mais,

au lieu de m'instruire sur la destruction du sucre, mes

expériences me conduisirent à découvrir[38] qu'il se produit

constamment du sucre dans les animaux, indépendamment de la nature

de l'alimentation. De plus, ces recherches me donnèrent la

conviction qu'il s'accomplit dans le milieu organique animal une

infinité de phénomènes physico-chimiques très-complexes qui

donnent naissance à beaucoup d'autres produits que nous ignorons

encore et dont les chimistes ne tiennent par conséquent aucun

compte dans leurs équations de statique.

Ce qui manque aux statiques chimiques de la vie ou aux diverses

appréciations numériques que l'on donne des phénomènes

physiologiques, ce ne sont certainement point les lumières

chimiques ni la rigueur des calculs; mais ce sont leurs bases

physiologiques qui, la plupart du temps, sont fausses par cela

seul qu'elles sont incomplètes. On est ensuite conduit à l'erreur

d'autant plus facilement qu'on part de ce résultat expérimental

incomplet et qu'on raisonne sans vérifier à chaque pas les

déductions du raisonnement. Je vais citer des exemples de ces

calculs que je condamne en les prenant dans des ouvrages pour

lesquels j'ai d'ailleurs la plus grande estime. MM. Bidder et

Schmidt (de Dorpat) ont publié en 1852 des travaux très-importants

sur la digestion et sur la nutrition. Leurs recherches contiennent

des matériaux bruts, excellents et très-nombreux; mais les

déductions de leurs calculs sont souvent selon moi hasardées ou

erronées. Ainsi, par exemple, ces auteurs ont pris un chien pesant

16 kilogrammes, ils ont placé dans le conduit de la glande sous-

maxillaire un tube par lequel s'écoulait la sécrétion, et ils ont

obtenu en une heure 5gr, 640 de salive; d'où ils concluent que

pour les deux glandes cela doit faire 11gr, 280. Ils ont ensuite

placé un autre tube dans le conduit d'une glande parotide du même

animal, et ils ont obtenu en une heure 8gr, 790 de salive, ce qui

pour les deux glandes parotides équivaudrait à 17gr, 580.

Maintenant, ajoutent-ils, si l'on veut appliquer ces nombres à

l'homme, il faut établir que l'homme étant environ quatre fois

plus pesant que le chien en question, nous offre un poids de 64

kilogrammes; par conséquent le calcul établi sur ce rapport nous

donne pour les glandes sous-maxillaires de l'homme 45 grammes de

salive en une heure, soit par jour 1kil, 082. Pour les glandes

parotides nous avons en une heure 70 grammes, soit par jour 1kil,

687; ce qui, réduction faite de moitié, donnerait environ 1kil, 40

de salive sécrétée en vingt-quatre heures par les glandes

salivaires d'un homme adulte, etc.[39]

Il n'y a dans ce qui précède, ainsi que le sentent bien les

auteurs eux-mêmes, qu'une chose qui soit vraie, c'est le résultat

brut qu'on a obtenu sur le chien, mais tous les calculs qu'on en

déduit sont établis sur des bases fausses ou contestables; d'abord

il n'est pas exact de doubler le produit d'une des glandes pour

avoir celui des deux, parce que la physiologie apprend que le plus

souvent les glandes doubles sécrètent alternativement, et que,

quand l'une sécrète beaucoup, l'autre sécrète moins; ensuite,

outre les deux glandes salivaires sous-maxillaire et parotide, il

en existe encore d'autres dont il n'est pas fait mention. Il est

ensuite inexact de croire qu'en multipliant par 24 le produit de

la salive d'une heure, on ait la salive versée dans la bouche de

l'animal en vingt-quatre heures. En effet, la sécrétion salivaire

est éminemment intermittente et n'a lieu qu'au moment du repas ou

d'une excitation; pendant tout le reste du temps, la sécrétion est

nulle ou insignifiante. Enfin la quantité de salive qu'on a

obtenue des glandes salivaires du chien mis en expérience n'est

pas une quantité absolue; elle aurait été nulle si l'on n'avait

pas excité la membrane muqueuse buccale, elle aurait pu être plus

ou moins considérable si l'on avait employé une autre excitation

plus forte ou plus faible que celle du vinaigre.

Maintenant, quant à l'application des calculs précédents à

l'homme, elle est encore plus discutable. Si l'on avait multiplié

la quantité de salive obtenue par le poids des glandes salivaires,

on aurait obtenu un rapport plus approché, mais je n'admets pas

qu'on puisse calculer la quantité de salive sur le poids de tout

le corps pris en masse. L'appréciation d'un phénomène par kilos du

corps de l'animal me paraît tout à fait inexacte, quand on y

comprend des tissus de toute nature et étrangers à la production

du phénomène sur lequel on calcule.

Dans la partie de leurs recherches qui concerne la nutrition,

MM. Bidder et Schmidt ont donné une expérience très-importante et

peut-être une des plus laborieuses qui aient jamais été exécutées.

Ils ont fait, au point de vue de l'analyse élémentaire, le bilan

de tout ce qu'une chatte a pris et rendu pendant huit jours

d'alimentation et dix-neuf jours d'abstinence. Mais cette chatte

s'est trouvée dans des conditions physiologiques qu'ils

ignoraient; elle était pleine et elle mit bas ses petits au dix-

septième jour de l'expérience. Dans cette circonstance les auteurs

ont considéré les petits comme des excréments et les ont calculés

avec les substances éliminées comme une simple perte de poids[40].

Je crois qu'il faudrait justifier ces interprétations quand il

s'agit de préciser des phénomènes aussi complexes.

En un mot, je considère que, si dans ces travaux de statique

chimique appliqués aux phénomènes de la vie, les chiffres

répondent à la réalité, ce n'est que par hasard ou parce que le

sentiment des expérimentateurs dirige et redresse le calcul.

Toutefois je répéterai que la critique que je viens de faire ne

s'adresse pas en principe à l'emploi du calcul dans la

physiologie, mais qu'elle est seulement relative à son application

dans l'état actuel de complexité des phénomènes de la vie. Je suis

d'ailleurs heureux de pouvoir ici m'appuyer sur l'opinion de

physiciens et de chimistes les plus compétents en pareille

matière. MM. Regnault et Reiset, dans leur beau travail sur la

respiration, s'expriment ainsi à propos des calculs que l'on a

donnés pour établir la théorie de la chaleur animale. «Nous ne

doutons pas que la chaleur animale ne soit produite entièrement

par les réactions chimiques qui se passent dans l'économie; mais

nous pensons que le phénomène est beaucoup trop complexe pour

qu'il soit possible de le calculer d'après la quantité d'oxygène

consommé. Les substances qui se brûlent par la respiration sont

formées en général de carbone, d'hydrogène, d'azote ou d'oxygène,

souvent en proportions considérables; lorsqu'elles se détruisent

complètement par la respiration, l'oxygène qu'elles renferment

contribue à la formation de l'eau et de l'acide carbonique, et la

chaleur qui se dégage est alors nécessairement bien différente de

celle que produiraient, en se brûlant, le carbone et l'hydrogène,

supposés libres. Ces substances ne se détruisent d'ailleurs pas

complètement, une portion se transforme en d'autres substances qui

jouent des rôles spéciaux dans l'économie animale, ou qui

s'échappent, dans les excrétions, à l'état de matières très-

oxydées (urée, acide urique). Or, dans toutes ces transformations

et dans les assimilations de substances qui ont lieu dans les

organes, il y a dégagement ou absorption de chaleur; mais les

phénomènes sont évidemment tellement complexes, qu'il est peu

probable qu'on parvienne jamais à les soumettre au calcul. C'est

donc par une coïncidence fortuite que les quantités de chaleur,

dégagées par un animal, se sont trouvées, dans les expériences de

Lavoisier, de Dulong et de Despretz, à peu près égales à celles

que donneraient en brûlant le carbone contenu dans l'acide

carbonique produit, et l'hydrogène dont on détermine la quantité

par une hypothèse bien gratuite, en admettant que la portion de

l'oxygène consommée qui ne se retrouve pas dans l'acide carbonique

a servi à transformer cet oxygène en eau[41].»

Les phénomènes chimico-physiques de l'organisme vivant sont donc

encore aujourd'hui trop complexes pour pouvoir être embrassés dans

leur ensemble autrement que par des hypothèses. Pour arriver à la

solution exacte de problèmes aussi vastes, il faut commencer par

analyser les résultantes de ces réactions compliquées, et les

décomposer au moyen de l'expérimentation en questions simples et

distinctes. J'ai déjà fait quelques tentatives dans cette voie

analytique, en montrant qu'au lieu d'embrasser le problème de la

nutrition en bloc, il importe d'abord de déterminer la nature des

phénomènes physico-chimiques qui se passent dans un organe formé

d'un tissu défini, tel qu'un muscle, une glande, un nerf; qu'il

est nécessaire en même temps de tenir compte de l'état de fonction

ou de repos de l'organe. J'ai montré de plus que l'on peut régler

à volonté l'état de repos et de fonction d'un organe à l'aide de

ses nerfs, et que l'on peut même agir sur lui localement en se

mettant à l'abri du retentissement sur l'organisme, quand on a

préalablement séparé les nerfs périphériques des centres

nerveux[42]. Quand on aura ainsi analysé les phénomènes physico-

chimiques propres à chaque tissu, à chaque organe, alors seulement

on pourra essayer de comprendre l'ensemble de la nutrition et de

faire une statique chimique fondée sur une base solide, c'est-à-

dire sur l'étude de faits physiologiques précis, complets et

comparables.

Une autre forme d'application très-fréquente des mathématiques à

la biologie se trouve dans l'usage des moyennes ou dans l'emploi

de la statistique qui, en médecine et en physiologie, conduisent

pour ainsi dire nécessairement à l'erreur. Il y a sans doute

plusieurs raisons pour cela; mais le plus grand écueil de

l'application du calcul aux phénomènes physiologiques, est

toujours au fond leur trop grande complexité qui les empêche

d'être définis et suffisamment comparables entre eux. L'emploi des

moyennes en physiologie et en médecine ne donne le plus souvent

qu'une fausse précision aux résultats en détruisant le caractère

biologique des phénomènes. On pourrait distinguer, à notre point

de vue, plusieurs espèces de moyennes: les moyennes physiques, les

moyennes chimiques et les moyennes physiologiques ou

pathologiques. Si l'on observe, par exemple, le nombre des

pulsations et l'intensité de la pression sanguine par les

oscillations d'un instrument hémométrique pendant toute une

journée et qu'on prenne la moyenne de tous ces chiffres pour avoir

la pression vraie ou moyenne du sang, ou pour connaître le nombre

vrai ou moyen de pulsations, on aura précisément des nombres faux.

En effet, la pulsation diminue de nombre et d'intensité à jeun et

augmente pendant la digestion ou sous d'autres influences de

mouvement ou de repos; tous ces caractères biologiques du

phénomène disparaissent dans la moyenne. On fait aussi très-

souvent usage des moyennes chimiques. Si l'on recueille l'urine

d'un homme pendant vingt-quatre heures et qu'on mélange toutes les

urines pour avoir l'analyse de l'urine moyenne, on a précisément

l'analyse d'une urine qui n'existe pas; car à jeun l'urine diffère

de celle de la digestion, et ces différences disparaissent dans le

mélange. Le sublime du genre a été imaginé par un physiologiste

qui, ayant pris de l'urine dans un urinoir de la gare d'un chemin

de fer où passaient des gens de toutes les nations, crut pouvoir

donner ainsi l'analyse de l'urine moyenne européenne! À côté de

ces moyennes physiques et chimiques, il y a les moyennes

physiologiques ou ce qu'on pourrait appeler les descriptions

moyennes de phénomènes qui sont encore plus fausses. Je suppose

qu'un médecin recueille un grand nombre d'observations

particulières sur une maladie, et qu'il fasse ensuite une

description moyenne de tous les symptômes observés dans les cas

particuliers; il aura ainsi une description qui ne se trouvera

jamais dans la nature. De même en physiologie il ne faut jamais

donner des descriptions moyennes d'expériences, parce que les

vrais rapports des phénomènes disparaissent dans cette moyenne;

quand on a affaire à des expériences complexes et variables, il

faut en étudier les diverses circonstances et ensuite donner

l'expérience la plus parfaite comme type, mais qui représentera

toujours un fait vrai. Les moyennes, dans les cas où nous venons

de les considérer, doivent donc être repoussées parce qu'elles

confondent en voulant réunir et faussent en voulant simplifier.

Les moyennes ne sont applicables qu'à la réduction de données

numériques variant très-peu et se rapportant à des cas

parfaitement déterminés et absolument simples.

Je signalerai encore comme entachée de nombreuses causes d'erreurs

la réduction des phénomènes physiologiques au kilo d'animal. Cette

méthode est fort employée par les physiologistes depuis un certain

nombre d'années dans l'étude des phénomènes de la nutrition (voy.

page 230). On observe, par exemple, ce qu'un animal consomme

d'oxygène ou d'un aliment quelconque en un jour; puis on divise

par le poids de l'animal et l'on en tire la consommation d'aliment

ou d'oxygène par kilo d'animal. On peut aussi appliquer cette

méthode pour doser l'action des substances toxiques ou

médicamenteuses. On empoisonne un animal avec une dose limite de

strychnine ou de curare, et l'on divise la quantité de poison

administrée par le poids du corps pour avoir la quantité de poison

par kilo. Il faudrait, pour être plus exact, dans les expériences

que nous venons de citer, calculer non par kilo du corps de

l'animal, pris en masse, mais par kilo du sang et de l'élément sur

lequel agit le poison; sans cela on ne saurait tirer de ces

réductions aucune loi directe. Mais il resterait encore d'autres

conditions qu'il faudrait de même établir expérimentalement et qui

varient avec l'âge, la taille, l'état de digestion, etc.; telles

sont toutes les conditions physiologiques, qui, dans ces mesures,

doivent toujours tenir le premier rang.

En résumé, toutes les applications du calcul seraient excellentes

si les conditions physiologiques étaient bien exactement

déterminées. C'est donc sur la détermination de ces conditions que

le physiologiste et le médecin doivent concentrer pour le moment

tous leurs efforts. Il faut d'abord déterminer exactement les

conditions de chaque phénomène; c'est là la véritable exactitude

biologique, et sans cette première étude toutes les données

numériques sont inexactes et d'autant plus inexactes qu'elles

donnent des chiffres qui trompent et en imposent par une fausse

apparence d'exactitude.

Quant à la statistique, on lui fait jouer un grand rôle en

médecine, et dès lors elle constitue une question médicale qu'il

importe d'examiner ici. La première condition pour employer la

statistique, c'est que les faits auxquels on l'applique soient

exactement observés afin de pouvoir être ramenés à des unités

comparables entre elles. Or, cela ne se rencontre pas le plus

souvent en médecine. Tous ceux qui connaissent les hôpitaux savent

de quelles causes d'erreurs grossières ont pu être empreintes les

déterminations qui servent de base à la statistique. Très-souvent

le nom des maladies a été donné au hasard, soit parce que le

diagnostic était obscur, soit parce que la cause de mort a été

inscrite sans y attacher aucune importance scientifique, par un

élève qui n'avait pas vu le malade, ou par une personne de

l'administration étrangère à la médecine. Sous ce rapport, il ne

pourrait y avoir de statistique pathologique valable que celle qui

est faite avec des résultats recueillis par le statisticien lui-

même. Mais dans ce cas même, jamais deux malades ne se ressemblent

exactement; l'âge, le sexe, le tempérament, et une foule d'autres

circonstances apporteront toujours des différences, d'où il

résulte que la moyenne ou le rapport que l'on déduira de la

comparaison des faits sera toujours sujet à contestation. Mais,

même par hypothèse, je ne saurais admettre que les faits puissent

jamais être absolument identiques et comparables dans la

statistique, il faut nécessairement qu'ils diffèrent par quelque

point, car sans cela la statistique conduirait à un résultat

scientifique absolu, tandis qu'elle ne peut donner qu'une

probabilité, mais jamais une certitude. J'avoue que je ne

comprends pas pourquoi on appelle lois les résultats qu'on peut

tirer de la statistique; car la loi scientifique, suivant moi, ne

peut être fondée que sur une certitude et sur un déterminisme

absolu et non sur une probabilité. Ce serait sortir de mon sujet

que d'aller m'égarer dans toutes les explications qu'on pourrait

donner sur la valeur des méthodes de statistique fondées sur le

calcul des probabilités; mais cependant il est indispensable que

je dise ici ce que je pense de l'application de la statistique aux

sciences physiologiques en général, et à la médecine en

particulier. Il faut reconnaître dans toute science deux classes

de phénomènes, les uns dont la cause est actuellement déterminée,

les autres dont la cause est encore indéterminée. Pour tous les

phénomènes dont la cause est déterminée, la statistique n'a rien à

faire; elle serait même absurde. Ainsi, dès que les circonstances

de l'expérience sont bien établies, on ne peut plus faire de

statistique: on n'ira pas, par exemple, rassembler les cas pour

savoir combien de fois il arrivera que l'eau soit formée d'oxygène

et d'hydrogène; pour savoir combien de fois il arrivera qu'en

coupant le nerf sciatique on ait la paralysie des muscles auxquels

il se rend. Les effets arriveront toujours sans exception et

nécessairement, parce que la cause du phénomène est exactement

déterminée. Ce n'est donc que lorsqu'un phénomène renferme des

conditions encore indéterminées, qu'on pourrait faire de la

statistique; mais ce qu'il faut savoir, c'est qu'on ne fait de la

statistique que parce qu'on est dans l'impossibilité de faire

autrement; car jamais la statistique, suivant moi, ne peut donner

la vérité scientifique et ne peut constituer par conséquent une

méthode scientifique définitive. Un exemple expliquera ma pensée.

Des expérimentateurs, ainsi que nous le verrons plus loin, ont

donné des expériences dans lesquelles ils ont trouvé que les

racines rachidiennes antérieures étaient insensibles; d'autres

expérimentateurs ont donné des expériences dans lesquelles ils ont

trouvé que les mêmes racines étaient sensibles. Ici les cas

paraissaient aussi comparables que possible; il s'agissait de la

même opération faite par le même procédé, sur les mêmes animaux,

sur les mêmes racines rachidiennes. Fallait-il alors compter les

cas positifs et négatifs et dire: la loi est que les racines

antérieures sont sensibles, par exemple: 25 fois sur 100? Ou bien

fallait-il admettre, d'après la théorie de ce qu'on appelle la loi

des grands nombres, que dans un nombre immense d'expériences on

serait arrivé à trouver que les racines sont aussi souvent

sensibles qu'insensibles? Une pareille statistique eût été

ridicule, car il y a une raison pour que les racines soient

insensibles et une autre raison pour qu'elles soient sensibles;

c'est cette raison qu'il fallait déterminer, je l'ai cherchée et

je l'ai trouvée; de sorte qu'on peut dire maintenant: Les racines

rachidiennes antérieures sont toujours sensibles dans des

conditions données, et toujours insensibles dans d'autres

conditions également déterminées.

Je citerai encore un autre exemple emprunté à la chirurgie. Un

grand chirurgien fait des opérations de taille par le même

procédé; il fait ensuite un relevé statistique des cas de mort et

des cas de guérison, et il conclut, d'après la statistique, que la

loi de la mortalité dans cette opération est de deux sur cinq. Eh

bien, je dis que ce rapport ne signifie absolument rien

scientifiquement et ne donne aucune certitude pour faire une

nouvelle opération, car on ne sait pas si ce nouveau cas devra

être dans les guéris ou dans les morts. Ce qu'il y a réellement à

faire, au lieu de rassembler empiriquement les faits, c'est de les

étudier plus exactement et chacun dans leur déterminisme spécial.

Il faut examiner les cas de mort avec grand soin, chercher à y

découvrir la cause des accidents mortels, afin de s'en rendre

maître et d'éviter ces accidents. Alors, si l'on connaît

exactement la cause de la guérison et la cause de la mort, on aura

toujours la guérison dans un cas déterminé. On ne saurait

admettre, en effet, que les cas qui ont eu des terminaisons

différentes fussent identiques en tout point. Il y a évidemment

quelque chose qui a été cause de la mort chez le malade qui a

succombé, et qui ne s'est pas rencontré chez le malade qui a

guéri; c'est ce quelque chose qu'il faut déterminer, et alors on

pourra agir sur ces phénomènes ou les reconnaître et les prévoir

exactement; alors seulement on aura atteint le déterminisme

scientifique. Mais ce n'est pas à l'aide de la statistique qu'on y

arrivera; jamais la statistique n'a rien appris ni ne peut rien

apprendre sur la nature des phénomènes. J'appliquerai encore ce

que je viens de dire à toutes les statistiques faites pour

connaître l'efficacité de certains remèdes dans la guérison des

maladies. Outre qu'on ne peut pas faire le dénombrement des

malades qui guérissent tout seuls, malgré le remède, la

statistique n'apprend absolument rien sur le mode d'action du

médicament ni sur le mécanisme de la guérison chez ceux où le

remède aurait pu avoir une action.

Les coïncidences, dit-on, peuvent jouer dans les causes d'erreurs

de la statistique un si grand rôle, qu'il ne faut conclure que

d'après des grands nombres. Mais le médecin n'a que faire de ce

qu'on appelle la loi des grands nombres, loi qui, suivant

l'expression d'un grand mathématicien, est toujours vraie en

général et fausse en particulier. Ce qui veut dire que la loi des

grands nombres n'apprend jamais rien pour un cas particulier. Or,

ce qu'il faut au médecin, c'est de savoir si son malade guérira,

et la recherche du déterminisme scientifique seul peut le conduire

à cette connaissance. Je ne comprends pas qu'on puisse arriver à

une science pratique et précise en se fondant sur la statistique.

En effet, les résultats de la statistique, même ceux qui sont

fournis par les grands nombres, semblent indiquer qu'il y a dans

les variations des phénomènes une compensation qui amène la loi;

mais comme cette compensation est illimitée, cela ne peut jamais

rien nous apprendre sur un cas particulier, même de l'aveu des

mathématiciens; car ils admettent que, si la boule rouge est

sortie cinquante fois de suite, ce n'est pas une raison pour

qu'une boule blanche ait plus de chance de sortir la cinquante et

unième fois.

La statistique ne saurait donc enfanter que les sciences

conjecturales; elle ne produira jamais les sciences actives et

expérimentales, c'est-à-dire les sciences qui règlent les

phénomènes d'après les lois déterminées. On obtiendra par la

statistique une conjecture avec une probabilité plus ou moins

grande, sur un cas donné, mais jamais une certitude, jamais une

détermination absolue. Sans doute la statistique peut guider le

pronostic du médecin, et en cela elle lui est utile. Je ne

repousse donc pas l'emploi de la statistique en médecine, mais je

blâme qu'on ne cherche pas à aller au delà et qu'on croie que la

statistique doive servir de base à la science médicale; c'est

cette idée fausse qui porte certains médecins à penser que la

médecine ne peut être que conjecturale, et ils en concluent que le

médecin est un artiste qui doit suppléer à l'indéterminisme des

cas particuliers par son génie, par son tact médical. Ce sont là

des idées antiscientifiques contre lesquelles il faut s'élever de

toutes ses forces, parce que ce sont elles qui contribuent à faire

croupir la médecine dans l'état où elle est depuis si longtemps.

Toutes les sciences ont nécessairement commencé par être

conjecturales, il y a encore aujourd'hui dans chaque science des

parties conjecturales. La médecine est encore presque partout

conjecturale, je ne le nie pas; mais je veux dire seulement que la

science moderne doit faire ses efforts pour sortir de cet état

provisoire qui ne constitue pas un état scientifique définitif pas

plus pour la médecine que pour les autres sciences. L'état

scientifique sera plus long à se constituer et plus difficile à

obtenir en médecine à cause de la complexité des phénomènes; mais

le but du médecin savant est de ramener dans sa science comme dans

toutes les autres l'indéterminé au déterminé. La statistique ne

s'applique donc qu'à des cas dans lesquels il y a encore

indétermination dans la cause du phénomène observé. Dans ces

circonstances, la statistique ne peut servir, suivant moi, qu'à

diriger l'observateur vers la recherche de cette cause

indéterminée, mais elle ne peut jamais conduire à aucune loi

réelle. J'insiste sur ce point, parce que beaucoup de médecins ont

grande confiance dans la statistique, et ils croient que,

lorsqu'elle est établie sur des faits bien observés qu'ils

considèrent comme comparables entre eux, elle peut conduire à la

connaissance de la loi des phénomènes. J'ai dit plus haut que

jamais les faits ne sont identiques, dès lors la statistique n'est

qu'un dénombrement empirique d'observations.

En un mot, en se fondant sur la statistique, la médecine ne

pourrait être jamais qu'une science conjecturale; c'est seulement

en se fondant sur le déterminisme expérimental qu'elle deviendra

une science vraie, c'est-à-dire une science certaine. Je considère

cette idée comme le pivot de la médecine expérimentale, et, sous

ce rapport, le médecin expérimentateur se place à un tout autre

point de vue que le médecin dit observateur. En effet, il suffit

qu'un phénomène se soit montré une seule fois avec une certaine

apparence pour admettre que dans les mêmes conditions il doive se

montrer toujours de la même manière. Si donc il diffère dans ses

manifestations, c'est que les conditions diffèrent. Mais il n'y a

pas de lois dans l'indéterminisme; il n'y en a que dans le

déterminisme expérimental, et sans cette dernière condition, il ne

saurait y avoir de science. Les médecins en général semblent

croire qu'en médecine il y a des lois élastiques et indéterminées.

Ce sont là des idées fausses qu'il faut faire disparaître si l'on

veut fonder la médecine scientifique. La médecine, en tant que

science, a nécessairement des lois qui sont précises et

déterminées, qui, comme celles de toutes les sciences, dérivent du

critérium expérimental. C'est au développement de ces idées que

sera spécialement consacré mon ouvrage, et je l'ai intitulé

Principes de médecine expérimentale, pour indiquer que ma pensée

est simplement d'appliquer à la médecine les principes de la

méthode expérimentale, afin qu'au lieu de rester science

conjecturale fondée sur la statistique, elle puisse devenir une

science exacte fondée sur le déterminisme expérimental. En effet,

une science conjecturale peut reposer sur l'indéterminé; mais une

science expérimentale n'admet que des phénomènes déterminés ou

déterminables.

Le déterminisme dans l'expérience donne seul la loi qui est

absolue, et celui qui connaît la loi véritable n'est plus libre de

prévoir le phénomène autrement. L'indéterminisme dans la

statistique laisse à la pensée une certaine liberté limitée par

les nombres eux-mêmes, et c'est dans ce sens que les philosophes

ont pu dire que la liberté commence où le déterminisme finit. Mais

quand l'indéterminisme augmente, la statistique ne peut plus le

saisir et l'enfermer dans une limite de variations. On sort alors

de la science, car c'est le hasard ou une cause occulte quelconque

qu'on est obligé d'invoquer pour régir les phénomènes.

Certainement nous n'arriverons jamais au déterminisme absolu de

toute chose; l'homme ne pourrait plus exister. Il y aura donc

toujours de l'indéterminisme dans, toutes les sciences, et dans la

médecine plus que dans toute autre. Mais la conquête

intellectuelle de l'homme consiste à faire diminuer et à refouler

l'indéterminisme à mesure qu'à l'aide de la méthode expérimentale

il gagne du terrain sur le déterminisme. Cela seul doit satisfaire

son ambition, car c'est par cela qu'il étend et qu'il étendra de

plus en plus sa puissance sur la nature.

§ X. -- Du laboratoire du physiologiste et de divers moyens

nécessaires à l'étude de la médecine expérimentale.

Toute science expérimentale exige un laboratoire. C'est là que le

savant se retire pour chercher à comprendre, au moyen de l'analyse

expérimentale, les phénomènes qu'il a observés dans la nature.

Le sujet d'étude du médecin est nécessairement le malade, et son

premier champ d'observation est par conséquent l'hôpital. Mais si

l'observation clinique peut lui apprendre à connaître la forme et

la marche des maladies, elle est insuffisante pour lui en faire

comprendre la nature; il lui faut pour cela pénétrer dans

l'intérieur du corps et chercher quelles sont les parties internes

qui sont lésées dans leurs fonctions. C'est pourquoi on joignit

bientôt à l'observation clinique des maladies leur étude

nécropsique et les dissections cadavériques. Mais aujourd'hui ces

divers moyens ne suffisent plus; il faut pousser plus loin

l'investigation et analyser sur le vivant les phénomènes

élémentaires des corps organisés en comparant l'état normal à

l'état pathologique. Nous avons montré ailleurs l'insuffisance de

l'anatomie seule pour rendre compte des phénomènes de la vie, et

nous avons vu qu'il faut encore y ajouter l'étude de toutes les

conditions physico-chimiques qui entrent comme éléments

nécessaires des manifestations vitales, normales ou pathologiques.

Cette simple indication fait déjà pressentir que le laboratoire du

physiologiste médecin doit être le plus compliqué de tous les

laboratoires, parce qu'il a à expérimenter les phénomènes de la

vie, qui sont les plus complexes de tous les phénomènes naturels.

Les bibliothèques pourraient encore être considérées comme faisant

partie du laboratoire du savant et du médecin expérimentateur.

Mais c'est à la condition qu'il lise, pour connaître et contrôler

sur la nature, les observations, les expériences ou les théories

de ses devanciers, et non pour trouver dans les livres des

opinions toutes faites qui le dispenseront de travailler et de

chercher à pousser plus loin l'investigation des phénomènes

naturels. L'érudition mal comprise a été et est encore un des plus

grands obstacles à l'avancement des sciences expérimentales. C'est

cette fausse érudition qui, mettant l'autorité des hommes à la

place des faits, arrêta la science aux idées de Galien pendant

plusieurs siècles sans que personne osât y toucher, et cette

superstition scientifique était telle, que Mundini et Vésale, qui

vinrent les premiers contredire Galien en confrontant ses opinions

avec leurs dissections sur nature, furent considérés comme des

novateurs et comme de vrais révolutionnaires. C'est pourtant

toujours ainsi que l'érudition scientifique devait se pratiquer.

Il faudrait toujours l'accompagner de recherches critiques faites

sur la nature, destinées à contrôler les faits dont on parle et à

juger les opinions qu'on discute. De cette manière, la science, en

avançant, se simplifierait en s'épurant par une bonne critique

expérimentale, au lieu de s'encombrer par l'exhumation et

l'accumulation de faits et d'opinions innombrables parmi

lesquelles il n'est bientôt plus possible de distinguer le vrai du

faux. Il serait hors de propos de m'étendre ici sur les erreurs et

sur la fausse direction de la plupart de ces études de littérature

médicale que l'on qualifie d'études historiques ou philosophiques

de la médecine. Peut-être aurai-je occasion de m'expliquer

ailleurs sur ce sujet; pour le moment, je me bornerai à dire que,

suivant moi, toutes ces erreurs ont leur origine dans une

confusion perpétuelle que l'on fait entre les productions

littéraires ou artistiques et les productions de la science, entre

la critique d'art et la critique scientifique, entre l'histoire de

la science et l'histoire des hommes.

Les productions littéraires et artistiques ne vieillissent jamais,

en ce sens qu'elles sont des expressions de sentiments immuables

comme la nature humaine. On peut ajouter que les idées

philosophiques représentent des aspirations de l'esprit humain qui

sont également de tous les temps. Il y a donc là grand intérêt à

rechercher ce que les anciens nous ont laissé, parce que sous ce

rapport ils peuvent encore nous servir de modèle. Mais la science,

qui représente ce que l'homme a appris, est essentiellement mobile

dans son expression; elle varie et se perfectionne à mesure que

les connaissances acquises augmentent. La science du présent est

donc nécessairement au-dessus de celle du passé, et il n'y a

aucune espèce de raison d'aller, chercher un accroissement de la

science moderne dans les connaissances des anciens. Leurs

théories, nécessairement fausses puisqu'elles ne renferment pas

les faits découverts depuis, ne sauraient avoir aucun profit réel

pour les sciences actuelles. Toute science expérimentale ne peut

donc faire de progrès qu'en avançant et en poursuivant son oeuvre

dans l'avenir. Ce serait absurde de croire qu'on doit aller la

chercher dans l'étude des livres que nous a légués le passé. On ne

peut trouver là que l'histoire de l'esprit humain, ce qui est tout

autre chose.

Il faut sans doute connaître ce qu'on appelle la littérature

scientifique et savoir ce qui a été fait par les devanciers. Mais

la critique scientifique, faite littérairement, ne saurait avoir

aucune utilité pour la science. En effet, si, pour juger une

oeuvre littéraire ou artistique, il n'est pas nécessaire d'être

soi-même poëte ou artiste, il n'en est pas de même pour les

sciences expérimentales. On ne saurait juger un mémoire de chimie

sans être chimiste, ni un mémoire de physiologie si l'on n'est pas

physiologiste. S'il s'agit de décider entre deux opinions

scientifiques différentes, il ne suffit pas d'être bon philologue

ou bon traducteur, il faut surtout être profondément versé dans la

science technique, il faut même être maître dans cette science et

être capable d'expérimenter par soi-même et de faire mieux que

ceux dont on discute les opinions. J'ai eu autrefois à discuter

une question anatomique relativement aux anastomoses du pneumo-

gastrique et du spinal[43]. Willis, Scarpa, Bischoff, avaient émis

à ce sujet des opinions différentes et même opposées. Un érudit

n'aurait pu que rapporter ces diverses opinions et collationner

les textes avec plus ou moins d'exactitude, mais cela n'aurait pas

résolu la question scientifique. Il fallait donc disséquer et

perfectionner les moyens de dissection pour mieux suivre les

anastomoses nerveuses, et collationner sur la nature la

description de chaque anatomiste: c'est ce que je fis, et je

trouvai que la divergence des auteurs venait de ce qu'ils

n'avaient pas assigné aux deux nerfs les mêmes délimitations. Dès

lors c'est l'anatomie, poussée plus loin, qui a pu expliquer les

dissidences anatomiques. Je n'admets donc pas qu'il puisse y avoir

dans les sciences des hommes qui fassent leur spécialité de la

critique, comme il y en a dans les lettres et dans les arts. La

critique dans chaque science, pour être vraiment utile, doit être

faite par les savants eux-mêmes et par les maîtres les plus

éminents.

Une autre erreur assez fréquente est celle qui consiste à

confondre l'histoire des hommes avec l'histoire d'une science.

L'évolution logique et didactique d'une science expérimentale

n'est pas du tout représentée par l'histoire chronologique des

hommes qui s'en sont occupés. Toute fois il faut excepter les

sciences mathématiques et astronomiques, mais cela ne saurait

exister pour les sciences expérimentales physico-chimiques et pour

la médecine en particulier. La médecine est née du besoin, a dit

Baglivi, c'est-à-dire que, dès qu'il a existé un malade, on lui a

porté secours et l'on a cherché à le guérir. La médecine s'est

donc trouvée à son berceau une science appliquée mêlée à la

religion et aux sentiments de commisération que les hommes

éprouvent les uns pour les autres. Mais la médecine existait-elle

comme science? Évidemment non. C'était un empirisme aveugle qui

s'est succédé pendant des siècles en s'enrichissant peu à peu et

comme par hasard d'observations et de recherches faites dans des

directions isolées. La physiologie, la pathologie et la

thérapeutique se sont développées comme des sciences distinctes

les unes des autres, ce qui est une fausse voie. Aujourd'hui

seulement on peut entrevoir la conception d'une médecine

scientifique expérimentale par la fusion de ces trois points de

vue en un seul.

Le point de vue expérimental est le couronnement d'une science

achevée, car il ne faut pas s'y tromper, la science vraie n'existe

que lorsque l'homme est arrivé à prévoir exactement les phénomènes

de la nature et à les maîtriser. La constatation et le classement

des corps ou des phénomènes naturels ne constituent point la

science complète. La vraie science agit et explique son action ou

sa puissance: c'est là son caractère, c'est là son but. Il est

nécessaire ici de développer ma pensée. J'ai entendu souvent dire

à des médecins que la physiologie, c'est-à-dire l'explication des

phénomènes de la vie soit à l'état physiologique, soit à l'état

pathologique, n'était qu'une partie de la médecine, parce que la

médecine était la connaissance générale des maladies. J'ai

également entendu dire à des zoologistes que la physiologie,

c'est-à-dire l'explication des phénomènes de la vie dans toutes

leurs variétés, n'était qu'un démembrement ou une spécialité de la

zoologie, parce que la zoologie était la connaissance générale des

animaux. En parlant dans le même sens, un géologue ou un

minéralogiste pourraient dire que la physique et la chimie ne sont

que des démembrements de la géologie et de la minéralogie qui

comprennent la connaissance générale de la terre et des minéraux.

Il y a là des erreurs ou au moins des malentendus qu'il importe

d'expliquer. D'abord il faut savoir que toutes nos divisions de

sciences ne sont pas dans la nature; elles n'existent que dans

notre esprit qui, à raison de son infirmité, est obligé de créer

des catégories de corps et de phénomènes afin de mieux les

comprendre en étudiant leurs qualités ou propriétés sous des

points de vue spéciaux. Il en résulte qu'un même corps peut être

étudié minéralogiquement, physiologiquement, pathologiquement,

physiquement, chimiquement, etc.; mais au fond il n'y a dans la

nature ni chimie, ni physique, ni zoologie, ni physiologie, ni

pathologie; il n'y a que des corps qu'il s'agit de classer et des

phénomènes qu'il s'agit de connaître et de maîtriser. Or la

science qui donne à l'homme le moyen d'analyser et de maîtriser

expérimentalement les phénomènes est la science la plus avancée et

la plus difficile à atteindre. Elle doit nécessairement arriver à

être constituée la dernière; mais on ne saurait pour cela la

considérer comme un démembrement des sciences qui l'ont précédée.

Sous ce rapport la physiologie, qui est la science des êtres

vivants la plus difficile et la plus élevée, ne saurait être

regardée comme un démembrement de la médecine ou de la zoologie,

pas plus que la physique et la chimie ne sont un démembrement de

la géologie ou de la minéralogie. La physique et la chimie sont

les deux sciences minérales actives par l'intermédiaire desquelles

l'homme peut maîtriser les phénomènes des corps bruts. La

physiologie est la science vitale active à l'aide de laquelle

l'homme pourra agir sur les animaux et sur l'homme, soit à l'état

sain, soit à l'état malade. Ce serait une grande illusion du

médecin que de croire qu'il connaît les maladies pour leur avoir

donné un nom, pour les avoir classées et décrites, de même que ce

serait une illusion du zoologiste et du botaniste que de croire

qu'ils connaissent les animaux et les végétaux parce qu'ils les

ont dénommés, catalogués, disséqués et renfermés dans un musée

après les avoir empaillés, préparés ou desséchés. Un médecin ne

connaîtra les maladies que lorsqu'il pourra agir rationnellement

et expérimentalement sur elles; de même le zoologiste ne connaîtra

les animaux que lorsqu'il expliquera et réglera les phénomènes de

la vie. En résumé, il ne faut pas devenir les dupes de nos propres

oeuvres; on ne saurait donner aucune valeur absolue aux

classifications scientifiques, ni dans les livres ni dans les

académies. Ceux qui sortent des cadres tracés sont les novateurs,

et ceux qui y persistent aveuglément s'opposent aux progrès

scientifiques. L'évolution même des connaissances humaines veut

que les sciences expérimentales soient le but, et cette évolution

exige que les sciences de classification qui les précèdent perdent

de leur importance à mesure que les sciences expérimentales se

développent.

L'esprit de l'homme suit une marche logique et nécessaire dans la

recherche de la vérité scientifique. Il observe des faits, les

rapproche, en déduit des conséquences qu'il contrôle par

l'expérience pour s'élever à des propositions ou à des vérités de

plus en plus générales. Il faut sans doute que dans ce travail

successif le savant connaisse ce qu'ont fait ses devanciers et en

tienne compte. Mais il faut qu'il sache bien que ce ne sont là que

des points d'appui pour aller ensuite plus loin, et que toutes les

vérités scientifiques nouvelles ne se trouvent pas dans l'étude du

passé, mais bien dans des études nouvelles faites sur la nature,

c'est-à-dire dans les laboratoires. La littérature scientifique

utile est donc surtout la littérature scientifique des travaux

modernes afin d'être au courant du progrès scientifique, et encore

ne doit-elle pas être poussée trop loin, car elle dessèche

l'esprit, étouffe l'invention et l'originalité scientifique. Mais

quelle utilité pourrions-nous retirer de l'exhumation de théories

vermoulues ou d'observations faites en l'absence de moyens

d'investigations convenables? Sans doute cela peut être

intéressant pour connaître les erreurs par lesquelles passe

l'esprit humain dans son évolution, mais cela est du temps perdu

pour la science proprement dite. Je pense qu'il importe beaucoup

de diriger de bonne heure l'esprit des élèves vers la science

active expérimentale, en leur faisant comprendre qu'elle se

développe dans les laboratoires, au lieu de laisser croire qu'elle

réside dans les livres et dans l'interprétation des écrits des

anciens. Nous savons par l'histoire la stérilité de cette voie

scolastique, et les sciences n'ont pris leur essor que lorsqu'on a

substitué à l'autorité des livres l'autorité des faits précisés

dans la nature à l'aide de moyens d'expérimentation de plus en

plus perfectionnés; le plus grand mérite de Bacon est d'avoir

proclamé bien haut cette vérité. Je considère, quant à moi, que

reporter aujourd'hui la médecine vers ces commentaires attardés et

vieillis de l'antiquité, c'est rétrograder et retourner vers la

scolastique, tandis que la diriger vers les laboratoires et vers

l'étude analytique expérimentale des maladies, c'est marcher dans

la voie du véritable progrès, c'est-à-dire vers la fondation d'une

science médicale expérimentale. C'est chez moi une conviction

profonde que je chercherai toujours à faire prévaloir, soit par

mon enseignement, soit par mes travaux.

Le laboratoire physiologique doit donc être, actuellement, l'objet

cumulant des études du médecin scientifique; mais il importe

encore ici de m'expliquer afin d'éviter les malentendus. L'hôpital

ou plutôt la salle de malades n'est pas le laboratoire du médecin

comme on le croit souvent; ce n'est, ainsi que nous l'avons dit

plus haut, que son champ d'observation; c'est là que doit se faire

ce qu'on appelle la clinique, c'est-à-dire l'étude aussi complète

que possible de la maladie au lit du malade. La médecine débute

nécessairement par la clinique, puisque c'est elle qui détermine

et définit l'objet de la médecine, c'est-à-dire le problème

médical; mais, pour être la première étude du médecin, la clinique

n'est pas pour cela la base de la médecine scientifique: c'est la

physiologie qui est la base de la médecine scientifique, parce que

c'est elle qui doit donner l'explication des phénomènes morbides

en montrant les rapports qu'ils ont avec l'état normal. Il n'y

aura jamais de science médicale tant que l'on séparera

l'explication des phénomènes de la vie à l'état pathologique de

l'explication des phénomènes de la vie à l'état normal.

C'est donc là que gît réellement le problème médical, c'est la

base sur laquelle la médecine scientifique moderne s'édifiera. On

le voit, la médecine expérimentale n'exclut pas la médecine

clinique d'observation; au contraire, elle ne vient qu'après elle.

Mais elle constitue une science plus élevée et nécessairement plus

vaste et plus générale. On conçoit qu'un médecin observateur ou

empirique qui ne sort jamais de son hôpital, considère que la

médecine s'y renferme tout entière comme une science qui est

distincte de la physiologie, dont il ne sent pas le besoin. Mais,

pour le savant, il n'y a ni médecine ni physiologie distinctes, il

n'y a qu'une science de la vie, il n'y a que des phénomènes de la

vie qu'il s'agit d'expliquer aussi bien à l'état pathologique qu'à

l'état physiologique. En introduisant cette idée fondamentale et

cette conception générale de la médecine dans l'esprit des jeunes

gens dès le début de leurs études médicales, on leur montrerait

que les sciences physico-chimiques qu'ils ont dû apprendre sont

des instruments qui les aideront à analyser les phénomènes de la

vie à l'état normal et pathologique. Quand ils fréquenteront

l'hôpital, les amphithéâtres et les laboratoires, ils saisiront

facilement le lien général qui unit toutes les sciences médicales,

au lieu de les apprendre comme des fragments de connaissances

détachées n'ayant aucun rapport entre elles.

En un mot, je considère l'hôpital seulement comme le vestibule de

la médecine scientifique; c'est le premier champ d'observation

dans lequel doit entrer le médecin, mais c'est le laboratoire qui

est le vrai sanctuaire de la science médicale; c'est là seulement

qu'il cherche les explications de la vie à l'état normal et

pathologique au moyen de l'analyse expérimentale. Je n'aurai pas

ici à m'occuper de la partie clinique de la médecine, je la

suppose connue ou continuant à se perfectionner dans les hôpitaux

avec les moyens nouveaux de diagnostic que la physique et la

chimie offrent sans cesse à la séméiotique. Je pense que la

médecine ne finit pas à l'hôpital comme on le croit souvent, mais

qu'elle ne fait qu'y commencer. Le médecin qui est jaloux de

mériter ce nom dans le sens scientifique doit, en sortant de

l'hôpital, aller dans son laboratoire, et c'est là qu'il cherchera

par des expériences sur les animaux à se rendre compte de ce qu'il

a observé chez ses malades, soit relativement au mécanisme des

maladies, soit relativement à l'action des médicaments, soit

relativement à l'origine des lésions morbides des organes ou des

tissus. C'est là, en un mot, qu'il fera la vraie science médicale.

Tout médecin savant doit donc avoir un laboratoire physiologique,

et cet ouvrage est spécialement destiné à donner aux médecins les

règles et les principes d'expérimentation qui devront les diriger

dans l'étude de la médecine expérimentale, c'est-à-dire dans

l'étude analytique et expérimentale des maladies. Les principes de

la médecine expérimentale seront donc simplement les principes de

l'analyse expérimentale appliqués aux phénomènes de la vie à

l'état sain et à l'état morbide.

Aujourd'hui les sciences biologiques n'en sont plus à chercher

leur voie. Après avoir, à cause de leur nature complexe, oscillé

plus longtemps que les autres sciences plus simples, dans les

régions philosophiques et systématiques, elles ont fini par

prendre leur essor dans la voie expérimentale, et elles y sont

aujourd'hui pleinement entrées. Il ne leur faut donc plus qu'une

chose, ce sont des moyens de développement; or ces moyens, ce sont

les laboratoires et toutes les conditions et instruments

nécessaires à la culture du champ scientifique de la biologie.

Il faut dire à l'honneur de la science française qu'elle a eu la

gloire d'inaugurer d'une manière définitive la méthode

expérimentale dans la science des phénomènes de la vie. Vers la

fin du siècle dernier, la rénovation de la chimie exerça une

action puissante sur la marche des sciences physiologiques, et les

travaux de Lavoisier et Laplace sur la respiration ouvrirent une

voie féconde d'expérimentation physico-chimique analytique pour

les phénomènes de la vie. Magendie, mon maître, poussé dans la

carrière médicale par la même influence, a consacré sa vie à

proclamer l'expérimentation dans l'étude des phénomènes

physiologiques. Toutefois l'application de la méthode

expérimentale aux animaux s'est trouvée entravée à son début par

l'absence de laboratoires appropriés et par des difficultés de

tout genre qui disparaissent aujourd'hui, mais que j'ai souvent

ressenties moi-même dans ma jeunesse. L'impulsion scientifique

partie de la France s'est répandue en Europe, et peu à peu la

méthode analytique expérimentale est entrée comme méthode générale

d'investigation dans le domaine des sciences biologiques. Mais

cette méthode s'est perfectionnée davantage et a donné plus de

fruits dans les pays où elle a trouvé des conditions de

développement plus favorables. Aujourd'hui, dans toute

l'Allemagne, il existe des laboratoires auxquels on donne le nom

d'instituts physiologiques, qui sont admirablement dotés et

organisés pour l'étude expérimentale des phénomènes de la vie. En

Russie il en existe également et l'on en construit actuellement de

nouveaux sur des proportions gigantesques. Il est tout naturel que

la production scientifique soit en harmonie avec les moyens de

culture que possède la science, et il n'y a rien d'étonnant dès

lors que l'Allemagne, où se trouvent installés le plus largement

les moyens de culture des sciences physiologiques, devance les

autres pays par le nombre de ses produits scientifiques. Sans

doute le génie de l'homme dans les sciences a une suprématie qui

ne perd jamais ses droits. Cependant, pour les sciences

expérimentales, le savant se trouve captif dans ses idées s'il

n'apprend à interroger la nature par lui-même et s'il ne possède

pour cela les moyens convenables et nécessaires. On ne concevrait

pas un physicien ou un chimiste sans laboratoire. Mais, pour le

médecin, on n'est pas encore assez habitué à croire qu'un

laboratoire lui soit nécessaire; on croit que l'hôpital et les

livres lui suffisent. C'est là une erreur; la connaissance

clinique ne suffit pas plus au médecin que la connaissance des

minéraux ne suffirait au chimiste ou au physicien. Il faut que le

physiologiste médecin analyse expérimentalement les phénomènes de

la matière vivante, comme le physicien et le chimiste analysent

expérimentalement les phénomènes de la matière brute. Le

laboratoire est donc la condition sine qua non du développement de

la médecine expérimentale, comme il l'a été pour toutes les autres

sciences physico-chimiques. Sans cela l'expérimentateur et la

science expérimentale ne sauraient exister.

Je ne m'étendrai pas plus longtemps sur un sujet aussi important

et qu'il serait impossible de développer ici suffisamment; je

terminerai en disant qu'il est une vérité bien établie dans la

science moderne, c'est que les cours scientifiques ne peuvent que

faire naître le goût des sciences et leur servir d'introduction.

Le professeur, en indiquant dans une chaire didactique les

résultats acquis d'une science ainsi que sa méthode, forme

l'esprit de ses auditeurs, les rend aptes à apprendre et à choisir

leur direction, mais il ne saurait jamais prétendre en faire des

savants. C'est dans le laboratoire que se trouve la pépinière

réelle du vrai savant expérimentateur, c'est-à-dire de celui qui

crée la science que d'autres pourront ensuite vulgariser. Or, si

l'on veut avoir beaucoup de fruits, la première chose est de

soigner les pépinières des arbres à fruits. L'évidence de cette

vérité tend à amener et amènera nécessairement une réforme

universelle et profonde dans l'enseignement scientifique. Car, je

le répète, on a reconnu partout aujourd'hui que c'est dans le

laboratoire que germe et s'élabore la science pure pour se

répandre ensuite et couvrir le monde de ses applications utiles.

C'est donc de la source scientifique qu'il faut avant tout se

préoccuper, puisque la science appliquée procède nécessairement de

la science pure.

La science et les savants sont cosmopolites, et il semble peu

important qu'une vérité scientifique se développe sur un point

quelconque du globe dès que tous les hommes, par suite de la

diffusion générale des sciences, peuvent y participer. Cependant

je ne saurais m'empêcher de faire des voeux pour que mon pays, qui

se montre le promoteur et le protecteur de tout progrès

scientifique et qui a été le point de départ de cette ère

brillante que parcourent aujourd'hui les sciences physiologiques

expérimentales[44], possède le plus tôt possible des laboratoires

physiologiques vastes et publiquement organisés de manière à

former des pléiades de physiologistes et de jeunes médecins

expérimentateurs. Le laboratoire seul apprend les difficultés

réelles de la science à ceux qui le fréquentent, il leur montre

que la science pure a toujours été la source de toutes les

richesses que l'homme acquiert et de toutes les conquêtes réelles

qu'il fait sur les phénomènes de la nature. C'est là en outre une

excellente éducation pour la jeunesse, parce qu'elle lui fait

comprendre que les applications actuelles si brillantes des

sciences ne sont que l'épanouissement de travaux antérieurs, et

que ceux qui, aujourd'hui, profitent de leurs bienfaits, doivent

un tribut de reconnaissance à leurs devanciers qui ont péniblement

cultivé l'arbre de la science sans le voir fructifier.

Je ne saurais traiter ici de toutes les conditions qui sont

nécessaires à l'installation d'un bon laboratoire de physiologie

ou de médecine expérimentale. Ce serait, on le comprend,

rassembler tout ce qui doit être développé plus tard dans cet

ouvrage. Je me bornerai donc à ajouter un seul mot. J'ai dit plus

haut que le laboratoire du physiologiste médecin doit être le plus

complexe de tous les laboratoires, parce qu'il s'agit d'y faire

l'analyse expérimentale la plus complexe de toutes, analyse pour

laquelle l'expérimentateur a besoin du secours de toutes les

autres sciences. Le laboratoire du médecin physiologiste doit être

en rapport avec l'hôpital, de manière à en recevoir les divers

produits pathologiques sur lesquels doit porter l'investigation

scientifique. Il faut ensuite que ce laboratoire renferme des

animaux sains ou malades pour l'étude des questions de physiologie

normale ou pathologique. Mais comme c'est surtout par des moyens

empruntés aux sciences physico-chimiques que se fait l'analyse des

phénomènes vitaux soit à l'état normal, soit à l'état

pathologique, il faut nécessairement être pourvu d'un plus ou

moins grand nombre d'instruments. Souvent même certaines questions

scientifiques exigent impérieusement, pour pouvoir être résolues,

des instruments coûteux et compliqués, de sorte qu'on peut dire

alors que la question scientifique est véritablement subordonnée à

une question d'argent. Toutefois je n'approuve pas le luxe

d'instruments dans lequel sont tombés certains physiologistes. Il

faut, selon moi, chercher autant que possible à simplifier les

instruments, non-seulement pour des raisons pécuniaires, mais

aussi pour des raisons scientifiques; car il faut bien savoir que

plus un instrument est compliqué, plus il introduit de causes

d'erreur dans les expériences. L'expérimentateur ne grandit pas

par le nombre et la complexité de ses instruments; c'est le

contraire. Berzelius et Spallanzani sont de grands

expérimentateurs qui ont été grands par leurs découvertes et par

la simplicité des instruments qu'ils ont mis en usage pour y

arriver. Notre principe sera donc, dans le cours de cet ouvrage,

de chercher autant que possible à simplifier les moyens d'études,

car il faut que l'instrument soit un auxiliaire et un moyen de

travail pour l'expérimentateur, mais non une source d'erreur de

plus en raison de ses complications.

Introduction à l'étude de la médecine expérimentale · 第 10 / 13 题