pour cela que l'on cherche à s'accorder plutôt sur les mots que
sur les choses. C'est une mauvaise direction dans la critique
expérimentale qui embrouille les questions et fait croire à des
dissidences qui, le plus souvent, n'existent que dans la manière
dont on interprète les phénomènes au lieu de porter sur
l'existence des faits et sur leur importance réelle. Comme tous
ceux qui ont eu le bonheur d'introduire dans la science des faits
inattendus ou des idées nouvelles, j'ai été et je suis encore
l'objet de beaucoup de critiques. Je n'ai point répondu jusqu'ici
à mes contradicteurs parce que, ayant toujours des travaux à
poursuivre, le temps et l'occasion m'ont manqué; mais dans la
suite de cet ouvrage l'opportunité se présentera tout
naturellement de faire cet examen, et en appliquant les principes
de critique expérimentale que nous avons indiqués dans les
paragraphes précédents, il nous sera facile de juger toutes ces
critiques. Nous dirons seulement, en attendant, qu'il y a toujours
deux choses essentielles à distinguer dans la critique
expérimentale: le fait d'expérience et son interprétation. La
science exige avant tout qu'on s'accorde sur le fait parce que
c'est lui qui constitue la base sur laquelle on doit raisonner.
Quant aux interprétations et aux idées, elles peuvent varier, et
c'est même un bien qu'elles soient discutées, parce que ces
discussions portent à faire d'autres recherches et à entreprendre
de nouvelles expériences. Il s'agira donc de ne jamais perdre de
vue en physiologie les principes de la vraie critique scientifique
et de n'y jamais mêler aucune personnalité ni aucun artifice.
Parmi les artifices de la critique, il en est beaucoup dont nous
n'avons pas à nous occuper parce qu'ils sont extra-scientifiques,
mais il en est un cependant qu'il faut signaler. C'est celui qui
consiste à ne relever dans un travail que ce qu'il y a
d'attaquable et de défectueux en négligeant ou en dissimulant ce
qu'il y a de bon et d'important. Ce procédé est celui d'une fausse
critique. En science, le mot de critique n'est point synonyme de
dénigrement; critiquer signifie rechercher la vérité en séparant
ce qui est vrai de ce qui est faux, en distinguant ce qui est bon
de ce qui est mauvais. Cette critique, en même temps qu'elle est
juste pour le savant, est la seule qui soit profitable pour la
science. C'est ce qu'il nous sera facile de démontrer par la suite
dans les exemples particuliers dont nous aurons à faire mention.
CHAPITRE III.
DE L'INVESTIGATION ET DE LA CRITIQUE APPLIQUÉES À LA MÉDECINE
EXPÉRIMENTALE.
Les procédés d'investigation et de critique scientifiques ne
sauraient différer d'une science à l'autre, et à plus forte raison
dans les diverses parties d'une même science. Il sera donc facile
de montrer que les règles que nous avons indiquées dans le
chapitre précédent pour les recherches physiologiques sont
absolument les mêmes que celles qu'il convient de suivre pour la
pathologie et pour la thérapeutique. Ce qui veut dire que les
méthodes d'investigation dans les phénomènes de la vie doivent
être les mêmes à l'état normal et à l'état pathologique. C'est là
un principe qui nous paraît fondamental dans les sciences
biologiques.
§ I. -- De l'investigation pathologique et thérapeutique.
En pathologie et en thérapeutique, comme en physiologie,
l'investigation scientifique a pour point de départ tantôt un fait
fortuit ou survenu par hasard, tantôt une hypothèse, c'est-à-dire
une idée.
J'ai entendu parfois émettre par des médecins l'opinion que la
médecine n'est pas une science, parce que toutes les connaissances
que l'on possède en médecine pratique sont empiriques et nées du
hasard, tandis que les connaissances scientifiques se déduisent
avec certitude d'une théorie ou d'un principe. Il y a là une
erreur que je désire faire remarquer.
Toutes les connaissances humaines ont forcément commencé par des
observations fortuites. L'homme ne pouvait en effet avoir la
connaissance des choses qu'après les avoir vues, et la première
fois c'est nécessairement par hasard qu'il a dû les voir. Ce n'est
qu'après avoir acquis un certain nombre de notions, par
l'observation, que l'homme a raisonné sur ce qu'il avait observé
d'abord par hasard, puis il a été conduit à se faire des idées sur
les choses, à rapprocher les faits anciens et à en déduire de
nouveaux qui leur étaient analogues; en un mot, il a été amené,
après l'observation empirique, à trouver d'autres faits, non plus
par pur hasard, mais par induction.
Au fond l'empirisme, c'est-à-dire l'observation ou l'expérience
fortuite, a donc été l'origine de toutes les sciences, il en a été
forcément la première période. Mais l'empirisme n'est un état
permanent dans aucune science. Dans les sciences complexes de
l'humanité, l'empirisme gouvernera nécessairement la pratique bien
plus longtemps que dans les sciences plus simples. Aujourd'hui la
pratique médicale est empirique dans le plus grand nombre des cas;
mais cela ne veut pas dire que la médecine ne sortira jamais de
l'empirisme. Elle en sortira plus difficilement à cause de la
complexité des phénomènes, mais c'est une raison pour redoubler
d'efforts et pour entrer dans la voie scientifique aussitôt qu'on
le pourra. En un mot, l'empirisme n'est point la négation de la
science expérimentale, comme semblent le croire certains médecins,
ce n'en est que le premier état. Il faut ajouter même que
l'empirisme ne disparaît jamais complètement d'aucune science. Les
sciences, en effet, ne s'illuminent pas dans toutes leurs parties
à la fois; elles ne se développent que successivement. En physique
et en chimie, il est des parties où l'empirisme existe encore; ce
qui le prouve, c'est que tous les jours on y fait des découvertes
par hasard, c'est-à-dire imprévues par les théories régnantes. Je
conclurai donc que dans les sciences on ne fait des découvertes
que parce que toutes ont encore des parties obscures. En médecine,
les découvertes à faire sont plus nombreuses, car l'empirisme et
l'obscurité règnent presque partout. Cela prouve que cette science
si complexe est plus arriérée que d'autres, mais voilà tout.
Les observations médicales nouvelles se font généralement par
hasard; si un malade porteur d'une affection jusqu'alors inconnue
entre dans un hôpital ou vient consulter un médecin, c'est bien
par hasard que le médecin rencontre ce malade. Mais c'est
exactement de la même manière qu'un botaniste rencontre dans la
campagne une plante qu'il ne connaissait pas, et c'est aussi par
hasard qu'un astronome aperçoit dans le ciel une planète dont il
ignorait l'existence. Dans ces circonstances, l'initiative du
médecin consiste à voir et à ne pas laisser échapper le fait que
le hasard lui a offert et son mérite se réduit à l'observer avec
exactitude. Je ne puis entrer ici dans l'examen des caractères que
doit avoir une bonne observation médicale. Il serait également
fastidieux de rapporter des exemples d'observations médicales
faites par hasard; elles fourmillent dans les ouvrages de médecine
et tout le monde en connaît. Je me bornerai donc à dire d'une
manière générale que, pour faire une bonne observation médicale,
il est non-seulement nécessaire d'avoir l'esprit d'observation,
mais il faut de plus être physiologiste. On interprétera mieux les
significations diverses d'un phénomène morbide, on lui donnera sa
valeur réelle et on ne tombera point dans l'inconvénient que
Sydenham reprochait à certains médecins de mettre des phénomènes
importants d'une maladie sur le même plan que d'autres phénomènes
insignifiants et accidentels, comme un botaniste qui décrirait les
morsures de chenilles au nombre des caractères d'une plante[65]. Il
faut apporter du reste dans l'observation d'un phénomène
pathologique, c'est-à-dire d'une maladie, exactement les mêmes
conditions d'esprit et la même rigueur que dans l'observation d'un
phénomène physiologique. Il ne faut jamais aller au delà du fait
et être en quelque sorte le photographe de la nature.
Mais une fois l'observation médicale bien posée, elle devient,
comme en physiologie, le point de départ d'idées ou d'hypothèses
que le médecin expérimentateur est conduit à vérifier par de
nouvelles observations faites sur les malades ou par des
expérimentations instituées sur les animaux.
Nous avons dit qu'il arrive souvent qu'en faisant une recherche
physiologique, il surgit un fait nouveau qu'on ne cherchait pas,
cela se voit également en pathologie. Il me suffira de citer, pour
le prouver, l'exemple récent de Zenker qui, en poursuivant la
recherche de certaines altérations du système musculaire dans la
fièvre typhoïde, trouva des trichines qu'il ne cherchait pas[66].
En pathologie comme en physiologie, le mérite de l'investigateur
consiste à poursuivre dans une expérience ce qu'il y cherche, mais
de voir en même temps ce qu'il ne cherchait pas.
L'investigation pathologique peut aussi avoir pour point de départ
une théorie, une hypothèse ou une idée préconçue. Il serait facile
de donner des exemples qui prouveraient qu'en pathologie comme en
physiologie, des idées absurdes peuvent parfois conduire à des
découvertes utiles, de même qu'il ne serait pas difficile de
trouver des arguments pour prouver que les théories même les plus
accréditées ne doivent être regardées que comme des théories
provisoires et non comme des vérités absolues auxquelles il faille
faire plier les faits.
L'investigation thérapeutique rentre exactement dans les mêmes
règles que l'investigation physiologique et pathologique. Tout le
monde sait que le hasard a été le premier promoteur de la science
thérapeutique, et que c'est par hasard qu'on a observé les effets
de la plupart des médicaments. Souvent aussi les idées ont guidé
le médecin dans ses essais thérapeutiques, et il faut dire aussi
que souvent c'étaient des théories ou des idées les plus étranges
ou les plus absurdes. Il me suffira de citer les théories de
Paracelse qui déduisaient l'action des médicaments d'après des
influences astrologiques, et de rappeler les idées de Porta qui
donnait aux plantes des usages médicamentaux déduits de la
ressemblance de ces plantes avec certains organes malades; ainsi
la carotte guérissait la jaunisse; la pulmonaire, la phthisie,
etc.[67]
En résumé, nous ne saurions établir aucune distinction fondée
entre les méthodes d'investigation que l'on doit appliquer en
physiologie, en pathologie et en thérapeutique. C'est toujours la
même méthode d'observation et d'expérimentation immuable dans ses
principes, offrant seulement quelques particularités dans
l'application suivant la complexité relative des phénomènes. Nous
ne saurions trouver, en effet, aucune différence radicale entre la
nature des phénomènes physiologiques, pathologiques et
thérapeutiques. Tous ces phénomènes dérivent de lois qui, étant
propres à la matière vivante, sont identiques dans leur essence et
ne varient que par les conditions diverses dans lesquelles les
phénomènes se manifestent. Nous verrons, plus tard, que les lois
physiologiques se retrouvent dans les phénomènes pathologiques
d'où il suit que la véritable base scientifique de la
thérapeutique doit être donnée par la connaissance de l'action
physiologique des causes morbides, des médicaments ou des poisons,
ce qui est exactement la même chose.
§ II. -- De la critique expérimentale pathologique et
thérapeutique.
C'est la critique des faits qui donne aux sciences leur véritable
caractère. Toute critique scientifique doit ramener les faits au
rationalisme. Si, au contraire, la critique est ramenée à un
sentiment personnel, la science disparaît parce qu'elle repose sur
un criterium qui ne peut ni se prouver ni se transmettre ainsi que
cela doit avoir lieu pour les vérités scientifiques. J'ai souvent
entendu des médecins à qui l'on demandait la raison de leur
diagnostic répondre: Je ne sais pas comment je reconnais tel cas,
mais cela se voit; ou bien quand on leur demandait pourquoi ils
administraient certains remèdes, ils répondaient qu'ils ne
sauraient le dire exactement, et que d'ailleurs ils n'étaient pas
tenus d'en rendre raison, puisque c'était leur tact médical et
leur intuition qui les dirigeait. Il est facile de comprendre que
les médecins qui raisonnent ainsi nient la science. Mais, en
outre, on ne saurait s'élever avec trop de force contre de
semblables idées qui sont mauvaises non-seulement parce qu'elles
étouffent pour la jeunesse tout germe scientifique, mais parce
qu'elles favorisent surtout la paresse, l'ignorance et le
charlatanisme. Je comprends parfaitement qu'un médecin dise qu'il
ne se rend pas toujours compte d'une manière rationnelle de ce
qu'il fait et j'admets qu'il en conclue que la science médicale
est encore plongée dans les ténèbres de l'empirisme; mais qu'il
parte de là pour élever son tact médical ou son intuition à la
hauteur d'un criterium qu'il prétend ensuite imposer sans autre
preuve, c'est ce qui est complètement antiscientifique.
La seule critique scientifique qui existe en pathologie et en
thérapeutique comme en physiologie est la critique expérimentale,
et cette critique, qu'on se l'applique à soi-même ou aux travaux
des autres, doit toujours être fondée sur le déterminisme absolu
des faits. La critique expérimentale, ainsi que nous l'avons vu,
doit faire repousser la statistique comme base de la science
pathologique et thérapeutique expérimentales. Il faudra en
pathologie et en thérapeutique répudier les faits indéterminés,
c'est-à-dire ces observations mal faites ou parfois même imaginées
que l'on apporte sans cesse comme des objections perpétuelles. Ce
sont, comme en physiologie, des faits bruts qui ne sauraient
entrer dans le raisonnement scientifique qu'à la condition d'être
déterminés et exactement définis dans leurs conditions
d'existence.
Mais le caractère de la critique en pathologie et en
thérapeutique, c'est d'exiger avant tout l'observation ou
l'expérience comparative. En effet, comment un médecin pourra-t-il
juger l'influence d'une cause morbifique s'il n'élimine par une
expérience comparative toutes les circonstances accessoires qui
peuvent devenir des causes d'erreurs et lui faire prendre de
simples coïncidences pour des relations de cause à effet. En
thérapeutique surtout la nécessité de l'expérience comparative a
toujours frappé les médecins doués de l'esprit scientifique. On ne
peut juger de l'influence d'un remède sur la marche et la
terminaison d'une maladie, si préalablement on ne connaît la
marche et la terminaison naturelles de cette maladie. C'est
pourquoi Pinel disait dans sa clinique: Cette année nous
observerons les maladies sans les traiter, et l'année prochaine
nous les traiterons. On doit scientifiquement adopter l'idée de
Pinel sans cependant admettre cette expérience comparative à
longue échéance qu'il proposait. En effet, les maladies peuvent
varier dans leur gravité d'une année à l'autre; les observations
de Sydenham sur l'influence indéterminée ou inconnue de ce qu'il
appelle le génie épidémique sont là pour le prouver. L'expérience
comparative exige donc, pour être valable, d'être faite dans le
même temps et sur des malades aussi comparables que possible.
Malgré cela, cette comparaison est encore hérissée de difficultés
immenses que le médecin doit chercher à diminuer; car l'expérience
comparative est la condition sine qua non de la médecine
expérimentale et scientifique, autrement le médecin marche à
l'aventure et devient le jouet de mille illusions. Un médecin qui
essaye un traitement et qui guérit ses malades est porté à croire
que la guérison est due à son traitement. Souvent des médecins se
vantent d'avoir guéri tous leurs malades par un remède qu'ils ont
employé. Mais la première chose qu'il faudrait leur demander, ce
serait s'ils ont essayé de ne rien faire, c'est-à-dire de ne pas
traiter d'autres malades; car, autrement, comment savoir si c'est
le remède ou la nature qui a guéri? Gall a écrit un livre assez
peu connu[68] sur cette question de savoir quelle est la part de la
nature et de la médecine dans la guérison des maladies, et il
conclut tout naturellement que cette part est fort difficile à
faire. Tous les jours on peut se faire les plus grandes illusions
sur la valeur d'un traitement si on n'a pas recours à l'expérience
comparative. J'en rappellerai seulement un exemple récent relatif
au traitement de la pneumonie. L'expérience comparative a montré
en effet que le traitement de la pneumonie par la saignée, que
l'on croyait très-efficace, n'est qu'une illusion
thérapeutique[69].
De tout cela je conclurai donc que l'observation et l'expérience
comparatives sont la seule base solide de la médecine
expérimentale, et que la physiologie, la pathologie et la
thérapeutique doivent être soumises aux lois de cette critique
commune.
CHAPITRE IV.
DES OBSTACLES PHILOSOPHIQUES QUE RENCONTRE LA MÉDECINE
EXPÉRIMENTALE.
D'après tout ce qui a été dit dans cette introduction, les
obstacles principaux que rencontre la médecine expérimentale
résident dans la complexité énorme des phénomènes qu'elle étudie.
Je n'ai pas à revenir sur ce point qui a été développé déjà sous
toutes les formes. Mais, outre ces difficultés toutes matérielles
et en quelque sorte objectives, il y a pour la médecine
expérimentale des obstacles qui résident dans des vices de
méthodes, dans des mauvaises habitudes de l'esprit ou dans
certaines idées fausses dont nous allons dire quelques mots.
§I. -- De la fausse application de la physiologie à la médecine.
Je n'ai certainement pas la prétention d'avoir le premier proposé
d'appliquer la physiologie à la médecine. Cela a été recommandé
depuis longtemps et des tentatives très-nombreuses ont été faites
dans cette direction. Dans mes travaux et dans mon enseignement au
Collège de France je ne fais donc que poursuivre une idée qui déjà
porte ses fruits par les applications qu'on en fait à la médecine.
Aujourd'hui plus que jamais les jeunes médecins marchent dans
cette voie, qui est considérée avec juste raison comme la voie du
progrès. Toutefois j'ai vu bien souvent cette application de la
physiologie à la médecine être très-mal comprise, de sorte que
non-seulement elle ne produit pas tous les bons résultats qu'on
est en droit d'en attendre, mais elle devient même nuisible et
fournit alors des arguments aux détracteurs de la médecine
expérimentale. Il importe donc beaucoup de nous expliquer à ce
sujet; car il s'agit ici d'une importante question de méthode, et
ce sera une nouvelle occasion de fixer d'une manière plus précise
le véritable point de vue de ce que nous appelons la Médecine
expérimentale.
La médecine expérimentale diffère dans son but de la Médecine
d'observation de la même manière que les sciences d'observation,
en général, diffèrent des sciences expérimentales. Le but d'une
science d'observation est de découvrir les lois des phénomènes
naturels afin de les prévoir; mais elle ne saurait les modifier ni
les maîtriser à son gré. Le type de ces sciences est l'astronomie;
nous pouvons prévoir les phénomènes astronomiques, mais nous ne
saurions rien y changer. Le but d'une science expérimentale est de
découvrir les lois des phénomènes naturels, non-seulement pour les
prévoir, mais dans le but de les régler à son gré et de s'en
rendre maître; telles sont la physique et la chimie.
Or, parmi les médecins il en est qui ont pu croire que la médecine
devait rester une science d'observation, c'est-à-dire une médecine
capable de prévoir le cours et l'issue des maladies, mais ne
devant pas agir directement sur la maladie. Il en est d'autres, et
je suis du nombre, qui ont pensé que la médecine pouvait être une
science expérimentale, c'est-à-dire une médecine capable de
descendre dans l'intérieur de l'organisme, et de trouver le moyen
de modifier et de régler jusqu'à un certain point les ressorts
cachés de la machine vivante. Les médecins observateurs ont
considéré l'organisme vivant comme un petit monde contenu dans le
grand, comme une sorte de planète vivante et éphémère dont les
mouvements étaient régis par des lois que l'observation simple
pouvait nous faire découvrir de manière à prévoir la marche et
l'évolution des phénomènes vitaux à l'état sain ou malade, mais
sans jamais devoir modifier en rien leur cours naturel. Cette
doctrine se trouve dans toute sa pureté dans Hippocrate. La
médecine d'observation simple, on le comprend, exclut toute
intervention médicale active, c'est pour cela qu'elle est aussi
connue sous le nom de médecine expectante, c'est-à-dire de
médecine qui observe et prévoit le cours des maladies, mais sans
avoir pour but d'agir directement sur leur marche[70]. Sous ce
rapport il est très-rare de trouver un médecin purement
hippocratiste, et il serait facile de prouver que beaucoup de
médecins, qui préconisent bien haut l'hippocratisme, ne s'en
réfèrent pas du tout à ses préceptes quand ils se livrent aux
écarts des médications empiriques les plus actives et les plus
désordonnées. Ce n'est pas que je condamne ces essais
thérapeutiques qui ne sont, la plupart du temps, que des
expérimentations pour voir, seulement je dis que ce n'est plus là
de la médecine hippocratique, mais de l'empirisme. Le médecin
empirique, qui agit plus ou moins aveuglément, expérimente en
définitive sur les phénomènes vitaux et, à ce titre, il se place
dans la période empirique de la médecine expérimentale.
La médecine expérimentale est donc la médecine qui a la prétention
de connaître les lois de l'organisme sain et malade de manière
non-seulement à prévoir les phénomènes, mais aussi de façon à
pouvoir les régler et les modifier dans certaines limites. D'après
ce que nous avons dit plus haut, on s'apercevra facilement que la
médecine tend fatalement à devenir expérimentale, et que tout
médecin qui donne des médicaments actifs à ses malades coopère à
l'édification de la médecine expérimentale. Mais, pour que cette
action du médecin expérimentateur sorte de l'empirisme et mérite
le nom de science, il faut qu'elle soit fondée sur la connaissance
des lois qui régissent les actions vitales dans le milieu
intérieur de l'organisme, soit à l'état sain, soit à l'étal
pathologique. La base scientifique de la médecine expérimentale
est la physiologie; nous l'avons dit bien souvent, il faut le
proclamer bien haut parce que, hors de là, il n'y a point de
science médicale possible. Les malades ne sont au fond que des
phénomènes physiologiques dans des conditions nouvelles qu'il
s'agit de déterminer; les actions toxiques et médicamenteuses se
ramènent, comme nous le verrons, à de simples modifications
physiologiques dans les propriétés des éléments histologiques de
nos tissus. En un mot, la physiologie doit être constamment
appliquée à la médecine pour comprendre et expliquer le mécanisme
des maladies et l'action des agents médicamenteux ou toxiques. Or,
c'est précisément cette application de la physiologie qu'il s'agit
ici de bien définir.
Nous avons vu plus haut en quoi la médecine expérimentale diffère
de l'hippocratisme et de l'empirisme; mais nous n'avons pas dit
pour cela que la médecine expérimentale dût renier la médecine
d'observation et l'emploi empirique des médicaments; loin de là,
la médecine expérimentale se sert de l'observation médicale et de
l'empirisme comme point d'appui nécessaire. En effet, la médecine
expérimentale ne repousse jamais systématiquement aucun fait ni
aucune observation populaire, elle doit tout examiner
expérimentalement et elle cherche l'explication scientifique des
faits que la médecine d'observation et l'empirisme ont d'abord
constatés. Donc la médecine expérimentale est ce que je pourrais
appeler la seconde période de la médecine scientifique, la
première période étant la médecine d'observation; et il est tout
naturel dès lors que la seconde période s'ajoute à la première en
reposant sur elle. Donc la première condition pour faire de la
médecine expérimentale, c'est d'être d'abord médecin observateur;
c'est de partir de l'observation pure et simple du malade faite
aussi complètement que possible; puis la science expérimentale,
arrive ensuite pour analyser chacun des symptômes en cherchant à
les ramener à des explications et à des lois vitales qui
comprendront le rapport de l'état pathologique avec l'état normal
ou physiologique. Mais dans l'état actuel de la science
biologique, nul ne saurait avoir la prétention d'expliquer
complètement la pathologie par la physiologie; il faut y tendre
parce que c'est la voie scientifique; mais il faut se garder de
l'illusion de croire que le problème est résolu. Par conséquent,
ce qu'il est prudent et raisonnable de faire pour le moment, c'est
d'expliquer dans une maladie tout ce que l'on peut en expliquer
par la physiologie en laissant ce qui est encore inexplicable pour
les progrès ultérieurs de la science biologique. Cette sorte
d'analyse successive, qui ne s'avance dans l'application des
phénomènes pathologiques qu'à mesure que les progrès de la science
physiologique le permettent, isole peu à peu, et par voie
d'élimination, l'élément essentiel de la maladie, en saisit plus
exactement les caractères et permet de diriger les efforts de la
thérapeutique avec plus de certitude. En outre, avec cette marche
analytique progressive, on conserve toujours à la maladie son
caractère et sa physionomie propres. Mais si au lieu de cela on
profite de quelques rapprochements possibles entre la pathologie
et la physiologie pour vouloir expliquer d'emblée toute la
maladie, alors on perd le malade de vue, on défigure la maladie et
par une fausse application de la physiologie on retarde la
médecine expérimentale au lieu de lui faire faire des progrès.
Malheureusement je devrai faire ce reproche de fausse application
de la physiologie à la pathologie non-seulement à des
physiologistes purs, mais je l'adresserai aussi à des
pathologistes ou à des médecins de profession. Dans diverses
publications récentes de médecine dont j'approuve et loue
d'ailleurs les tendances physiologiques, j'ai vu par exemple qu'on
commençait par faire, avant l'exposé des observations médicales,
un résumé de tout ce que la physiologie expérimentale avait appris
sur les phénomènes relatifs à la maladie dont on devait s'occuper.
Ensuite on apportait des observations de malades parfois sans but
scientifique, précis d'autres fois pour montrer que la physiologie
et la pathologie concordaient. Mais, outre que la concordance
n'est pas toujours facile à établir, parce que la physiologie
expérimentale offre souvent des points encore à l'étude, je trouve
une semblable manière de procéder essentiellement funeste pour la
science médicale, en ce qu'elle subordonne la pathologie, science
plus complexe, à la physiologie, science plus simple. En effet,
c'est l'inverse de ce qui a été dit précédemment qu'il faut faire;
il faut poser d'abord le problème médical tel qu'il est donné par
l'observation de la maladie, puis analyser expérimentalement les
phénomènes pathologiques en cherchant à en donner l'explication
physiologique. Mais dans cette analyse l'observation médicale ne
doit jamais disparaître ni être perdue de vue; elle reste comme la
base constante ou le terrain commun de toutes les études et de
toutes les explications.
Dans mon ouvrage, je ne pourrai présenter les choses dans
l'ensemble que je viens de dire, parce que j'ai dû me borner à
donner les résultats de mon expérience dans la science
physiologique, que j'ai le plus étudiée. J'ai la pensée d'être
utile à la médecine scientifique en publiant ce simple essai sur
les principes de la médecine expérimentale. En effet, la médecine
est si vaste, que jamais on ne peut espérer trouver un homme qui
puisse en cultiver avec fruit toutes les parties à la fois.
Seulement il faut que chaque médecin, dans la partie où il s'est
cantonné, comprenne bien la connexion scientifique de toutes les
sciences médicales afin de donner à ses recherches une direction
utile pour l'ensemble et d'éviter ainsi l'anarchie scientifique.
Si je ne fais pas ici de la médecine clinique, je dois néanmoins
la sous-entendre et lui assigner la première place dans la
médecine expérimentale. Donc, si je concevais un traité de
médecine expérimentale, je procéderais en faisant de l'observation
des maladies la base invariable de toutes les analyses
expérimentales. Je procéderais ensuite symptôme par symptôme dans
mes explications jusqu'à épuisement des lumières qu'on peut
obtenir aujourd'hui de la physiologie expérimentale, et de tout
cela il résulterait une observation médicale réduite et
simplifiée.
En disant plus haut qu'il ne faut expliquer dans les maladies, au
moyen de la physiologie expérimentale, que ce qu'on peut
expliquer, je ne voudrais pas qu'on comprît mal ma pensée et qu'on
crût que j'avoue qu'il y a dans les maladies des choses qu'on ne
pourra jamais expliquer physiologiquement. Ma pensée serait
complètement opposée; car je crois qu'on expliquera tout en
pathologie mais peu à peu, à mesure que la physiologie
expérimentale se développera. Il y a sans doute aujourd'hui des
maladies, comme les maladies éruptives, par exemple, sur
lesquelles nous ne pouvons rien encore expliquer parce que les
phénomènes physiologiques qui leur sont relatifs nous sont
inconnus. L'objection qu'en tirent certains médecins contre
l'utilité de la physiologie, en médecine, ne saurait donc être
prise en considération. C'est là une manière d'argumenter qui
tient de la scolastique et qui prouve que ceux qui l'emploient
n'ont pas une idée exacte du développement d'une science telle que
peut être la médecine expérimentale.
En résumé, la physiologie expérimentale, en devenant la base
naturelle de la médecine expérimentale, ne saurait supprimer
l'observation du malade ni en diminuer l'importance. De plus, les
connaissances physiologiques sont indispensables non-seulement
pour expliquer la maladie, mais elles sont aussi nécessaires pour
faire une bonne observation clinique. J'ai vu par exemple des
observateurs décrire comme accidentel ou s'étonner de certains
phénomènes calorifiques qui résultaient parfois de la lésion des
nerfs; s'ils avaient été physiologistes, ils auraient su quelle
valeur il fallait donner à ces phénomènes morbides, qui ne sont en
réalité que des phénomènes physiologiques.
§ II. -- L'ignorance scientifique et certaines illusions de
l'esprit médical sont un obstacle au développement de la médecine
expérimentale.
Nous venons de dire que les connaissances en physiologie sont les
bases scientifiques indispensables au médecin; par conséquent il
faut cultiver et répandre les sciences physiologiques si l'on veut
favoriser le développement de la médecine expérimentale. Cela est
d'autant plus nécessaire que c'est le seul moyen de fonder la
médecine scientifique, et nous sommes malheureusement encore loin
du temps où nous verrons l'esprit scientifique régner généralement
parmi les médecins. Or, cette absence d'habitude scientifique de
l'esprit est un obstacle considérable parce qu'elle laisse croire
aux forces occultes dans la médecine, repousse le déterminisme
dans les phénomènes de la vie et admet facilement que les
phénomènes des êtres vivants sont régis par des forces vitales
mystérieuses qu'on invoque à tout instant. Quand un phénomène
obscur ou inexplicable se présente en médecine, au lieu de dire:
Je ne sais, ainsi que tout savant doit faire, les médecins ont
l'habitude de dire: C'est la vie; sans paraître se douter que
c'est expliquer l'obscur par le plus obscur encore. Il faut donc
s'habituer à comprendre que la science n'est que le déterminisme
des conditions des phénomènes, et chercher toujours à supprimer
complètement la vie de l'explication de tout phénomène
physiologique; la vie n'est rien qu'un mot qui veut dire
ignorance, et quand nous qualifions un phénomène de vital, cela
équivaut à dire que c'est un phénomène dont nous ignorons la cause
prochaine ou les conditions. La science doit expliquer toujours le
plus obscur et le plus complexe par le plus simple et le plus
clair. Or, la vie, qui est ce qu'il y a de plus obscur, ne peut
jamais servir d'explication à rien. J'insiste sur ce point parce
que j'ai vu des chimistes invoquer parfois eux-mêmes la vie pour
expliquer certains phénomènes physico-chimiques spéciaux aux êtres
vivants. Ainsi le ferment de la levûre de bière est une matière
vivante organisée qui a la propriété de dédoubler le sucre en
alcool et acide carbonique et en quelques autres produits. J'ai
quelquefois entendu dire que cette propriété de dédoubler le sucre
était due à la vie propre du globule de levûre. C'est là une
explication vitale qui ne veut rien dire et qui n'explique en rien
la faculté dédoublante de la levûre de bière. Nous ignorons la
nature de cette propriété dédoublante, mais elle doit
nécessairement appartenir à l'ordre physico-chimique et être aussi
nettement déterminée que la propriété de la mousse de platine, par
exemple, qui provoque des dédoublements plus ou moins analogues,
mais qu'on ne saurait attribuer dans ce cas à aucune force vitale.
En un mot, toutes les propriétés de la matière vivante sont, au
fond, ou des propriétés connues et déterminées, et alors nous les
appelons propriétés physico-chimiques, ou des propriétés inconnues
et indéterminées, et alors nous les nommons propriétés vitales.
Sans doute il y a pour les êtres vivants une force spéciale qui ne
se rencontre pas ailleurs, et qui préside à leur organisation,
mais l'existence de cette force ne saurait rien changer aux
notions que nous nous faisons des propriétés de la matière
organisée, matière qui, une fois créée, est douée de propriétés
physico-chimiques fixes et déterminées. La force vitale est donc
une force organisatrice et nutritive, mais elle ne détermine en
aucune façon la manifestation des propriétés de la matière
vivante. En un mot, le physiologiste et le médecin doivent
chercher à ramener les propriétés vitales à des propriétés
physico-chimiques et non les propriétés physico-chimiques à des
propriétés vitales.
Cette habitude des explications vitales rend crédule et favorise
l'introduction dans la science de faits erronés ou absurdes. Ainsi
tout récemment j'ai été consulté par un médecin-praticien très-
honorable et très-considéré d'ailleurs, qui me demandait mon avis
sur un cas très-merveilleux dont il était très-sûr, disait-il,
parce qu'il avait pris toutes les précautions nécessaires pour
bien l'observer; il s'agissait d'une femme qui vivait en bonne
santé, sauf quelques accidents nerveux, et qui n'avait rien mangé
ni bu depuis plusieurs années. Il est évident que ce médecin,
persuadé que la force vitale était capable de tout, ne cherchait
pas d'autre explication et croyait que son cas pouvait être vrai.
La plus petite idée scientifique et les plus simples notions de
physiologie auraient cependant pu le détromper en lui montrant que
ce qu'il avançait équivalait à peu près à dire qu'une bougie peut
briller et rester allumée pendant plusieurs années sans s'user.
La croyance que les phénomènes des êtres vivants sont dominés par
une force vitale indéterminée donne souvent aussi une base fausse
à l'expérimentation, et substitue un mot vague à la place d'une
analyse expérimentale précise. J'ai vu souvent des médecins
soumettre à l'investigation expérimentale certaines questions dans
lesquelles ils prenaient pour point de départ la vitalité de
certains organes, l'idiosyncrasie de certains individus ou
l'antagonisme de certains médicaments. Or, la vitalité,
l'idiosyncrasie et l'antagonisme ne sont que des mots vagues qu'il
s'agirait d'abord de caractériser et de ramener à une
signification définie. C'est donc un principe absolu en méthode
expérimentale de prendre toujours pour point de départ d'une
expérimentation ou d'un raisonnement un fait précis ou une bonne
observation, et non un mot vague. C'est pour ne pas se conformer à
ce précepte analytique que, le plus souvent, les discussions des
médecins et des naturalistes n'aboutissent pas. En un mot, il est
de rigueur dans l'expérimentation sur les êtres vivants comme dans
les corps bruts, de bien s'assurer avant de commencer l'analyse
expérimentale d'un phénomène, que ce phénomène existe, et de ne
jamais se laisser illusionner par les mots qui nous font perdre de
vue la réalité des faits.
Le doute est, ainsi que nous l'avons développé ailleurs, la base
de l'expérimentation; toutefois il ne faut pas confondre le doute
philosophique avec la négation systématique qui met en doute même
les principes de la science. Il ne faut douter que des théories,
et encore il ne faut en douter que jusqu'au déterminisme
expérimental. Il y a des médecins qui croient que l'esprit
scientifique n'impose pas de limite au doute. À côté de ces
médecins qui nient la science médicale en admettant qu'on ne peut
rien savoir de positif, il en est d'autres qui la nient par un
procédé contraire, en admettant qu'on apprend la médecine sans
savoir comment et qu'on la possède par sorte de science infuse
qu'ils appellent le tact médical. Sans doute je ne conteste pas
qu'il puisse exister en médecine comme dans les autres sciences
pratiques, ce qu'on appelle le tact ou le coup d'oeil. Tout le
monde sait, en effet, que l'habitude peut donner une sorte de
connaissance empirique des choses capables de guider le praticien,
quoiqu'il ne s'en rende pas toujours exactement compte au premier
abord. Mais ce que je blâme, c'est de rester volontairement dans
cet état d'empirisme et de ne pas chercher à en sortir. Par
l'observation attentive et par l'étude on peut toujours arriver à
se rendre compte de ce que l'on fait et parvenir par suite à
transmettre aux autres ce que l'on sait. Je ne nie pas d'ailleurs
que la pratique médicale n'ait de grandes exigences; mais ici je
parle science pure et je combats le tact médical comme une donnée
antiscientifique qui, par ses excès faciles, nuit considérablement
à la science.
Une autre opinion fausse assez accréditée et même professée par de
grands médecins praticiens, est celle qui consiste à dire que la
médecine n'est pas destinée à devenir une science, mais seulement
un art, et que par conséquent le médecin ne doit pas être un
savant, mais un artiste. Je trouve cette idée erronée et encore
essentiellement nuisible au développement de la médecine
expérimentale. D'abord qu'est-ce qu'un artiste? C'est un homme qui
réalise dans une oeuvre d'art une idée ou un sentiment qui lui est
personnel. Il y a donc deux choses: l'artiste et son oeuvre;
l'oeuvre juge nécessairement l'artiste. Mais que sera le médecin
artiste? Si c'est un médecin qui traite une maladie d'après une
idée ou un sentiment qui lui sont personnels, où sera alors
l'oeuvre d'art, qui jugera cet artiste médecin? Sera-ce la
guérison de la maladie? Outre que ce serait là une oeuvre d'art
d'un genre singulier, cette oeuvre lui sera toujours fortement
disputée par la nature. Quand un grand peintre ou un grand
sculpteur font un beau tableau ou une magnifique statue, personne
n'imagine que la statue ait pu pousser de la terre ou que le
tableau ait pu se faire tout seul, tandis qu'on peut parfaitement
soutenir que la maladie a guéri toute seule et prouver souvent
qu'elle aurait mieux guéri sans l'intervention de l'artiste. Que
deviendra donc alors le criterium ou l'oeuvre de l'art médicale!
Le criterium disparaîtra évidemment, car on ne saurait juger le
mérite d'un médecin par le nombre des malades qu'il dit avoir
guéris; il devra avant tout prouver scientifiquement que c'est lui
qui les a guéris et non la nature. Je n'insisterai pas plus
longtemps sur cette prétention artistique des médecins qui n'est
pas soutenable. Le médecin ne peut être raisonnablement qu'un
savant ou, en attendant, un empirique. L'empirisme, qui au fond
veut dire expérience ( expérience), n'est que
l'expérience inconsciente ou non raisonnée, acquise par
l'observation journalière des faits d'où naît la méthode
expérimentale elle-même (voy. p. 23). Mais, ainsi que nous le
verrons encore dans le paragraphe suivant, l'empirisme, pris dans
son vrai sens, n'est que le premier pas de la médecine
expérimentale. Le médecin empirique doit tendre à la science, car
si, dans la pratique, il se détermine souvent d'après le sentiment
d'une expérience inconsciente, il doit toujours au moins, se
diriger d'après une induction fondée sur une instruction médicale
aussi solide que possible. En un mot, il n'y a pas d'artiste
médecin parce qu'il ne peut y avoir d'oeuvre d'art médical; ceux
qui se qualifient ainsi nuisent à l'avancement de la science
médicale parce qu'ils augmentent la personnalité du médecin en
diminuant l'importance de la science; ils empêchent par là qu'on
ne cherche dans l'étude expérimentale des phénomènes un appui et
un criterium que l'on croit posséder en soi, par suite d'une
inspiration ou par un simple sentiment. Mais, ainsi que je viens
de le dire, cette prétendue inspiration thérapeutique du médecin
n'a souvent d'autres preuves qu'un fait de hasard qui peut
favoriser l'ignorant et le charlatan, aussi bien que l'homme
instruit. Cela n'a donc aucun rapport avec l'inspiration de
l'artiste qui doit se réaliser finalement dans une oeuvre que
chacun peut juger et dont l'exécution exige toujours des études
profondes et précises accompagnées souvent d'un travail opiniâtre.
Je considère donc que l'inspiration des médecins qui ne s'appuient
pas sur la science expérimentale n'est que de la fantaisie, et
c'est au nom de la science et de l'humanité qu'il faut la blâmer
et la proscrire.
En résumé, la médecine expérimentale, qui est synonyme de médecine
scientifique, ne pourra se constituer qu'en introduisant de plus
en plus l'esprit scientifique parmi les médecins. La seule chose à
faire pour atteindre ce but est, selon moi, de donner à la
jeunesse une solide instruction physiologique expérimentale. Ce
n'est pas que je veuille dire que la physiologie constitue toute
la médecine, je me suis expliqué ailleurs à ce sujet, mais je veux
dire que la physiologie expérimentale est la partie la plus
scientifique de la médecine, et que les jeunes médecins prendront,
par cette étude, des habitudes scientifiques qu'ils porteront
ensuite dans l'investigation pathologique et thérapeutique. Le
désir que j'exprime ici répondrait à peu près à la pensée de
Laplace, à qui on demandait pourquoi il avait proposé de mettre
des médecins à l'Académie des sciences puisque la médecine n'est
pas une science: «C'est, répondit-il, afin qu'ils se trouvent avec
des savants.»
§ III. -- La médecine empirique et la médecine expérimentale ne
sont point incompatibles; elles doivent être au contraire
inséparables l'une de l'autre.
Il y a bien longtemps que l'on dit et que l'on répète que les
médecins physiologistes les plus savants sont les plus mauvais
médecins et qu'ils sont les plus embarrassés quand il faut agir au
lit du malade. Cela voudrait-il dire que la science physiologique
nuit à la pratique médicale, et dans ce cas, je me serais placé à
un point de vue complètement faux. Il importe donc d'examiner avec
soin cette opinion qui est le thème favori de beaucoup de médecins
praticiens et que je considère pour mon compte comme entièrement
erronée et comme étant toujours éminemment nuisible au
développement de la médecine expérimentale.
D'abord considérons que la pratique médicale est une chose
extrêmement complexe dans laquelle interviennent une foule de
questions d'ordre social et extra-scientifiques. Dans la médecine
pratique vétérinaire elle-même, il arrive souvent que la
thérapeutique se trouve dominée par des questions d'intérêt ou
d'agriculture. Je me souviens d'avoir fait partie d'une commission
dans laquelle il s'agissait d'examiner ce qu'il y avait à faire
pour prévenir les ravages de certaines épizooties de bêtes à
cornes. Chacun se livrait à des considérations physiologiques et
pathologiques dans le but d'établir un traitement convenable pour
obtenir la guérison des animaux malades, lorsqu'un vétérinaire
praticien prit parole pour dire que la question n'était pas là, et
il prouva clairement qu'un traitement qui guérirait serait la
ruine de l'agriculteur, et que ce qu'il y avait de mieux à faire,
c'était d'abattre les animaux malades en en tirant le meilleur
parti possible. Dans la médecine humaine, il n'intervient jamais
de considérations de ce genre, parce que la conservation de la vie
de l'homme doit être le seul but de la médecine. Mais cependant le
médecin se trouve souvent obligé de tenir compte, dans son
traitement, ce qu'on appelle de l'influence du moral sur le
physique, et par conséquent d'une foule de considérations de
famille ou de position sociale qui n'ont rien à faire avec la
science. C'est ce qui fait qu'un médecin praticien accompli doit
non-seulement être un homme très-instruit dans sa science, mais il
doit encore être un homme honnête, doué de beaucoup d'esprit, de
tact et de bon sens. L'influence du médecin praticien trouve à
s'exercer dans tous les rangs de la société. Le médecin est, dans
une foule de cas, le dépositaire des intérêts de l'État, dans les
grandes opérations d'administration publique; il est en même temps
le confident des familles et tient souvent entre ses mains leur
honneur et leurs intérêts les plus chers. Les praticiens habiles
peuvent donc acquérir une grande et légitime puissance parmi les
hommes, parce que, en dehors de la science, ils ont une action
morale dans la société. Aussi, à l'exemple d'Hippocrate, tous ceux
qui ont eu à coeur la dignité de la médecine, ont toujours
beaucoup insisté sur les qualités morales du médecin.
Je n'ai pas l'intention de parler ici de l'influence sociale et
morale des médecins ni de pénétrer dans ce qu'on pourrait appeler
les mystères de la médecine pratique, je traite simplement le côté
scientifique et je le sépare afin de mieux juger de son influence.
Il est bien certain que je ne veux pas examiner ici la question de
savoir si un médecin instruit traitera mieux ou plus mal son
malade qu'un médecin ignorant. Si je posais la question ainsi,
elle serait absurde; je suppose naturellement deux médecins
également instruits, dans les moyens de traitement employés en
thérapeutique, et je veux seulement examiner si, comme on l'a dit,
le médecin savant, c'est-à-dire celui qui sera doué de l'esprit
expérimental, traitera moins bien son malade que le médecin
empirique qui se contentera de la constatation des faits en se
fondant uniquement, sur la tradition médicale, ou que le médecin
systématique, qui se conduira d'après les principes d'une doctrine
quelconque.
Il y a toujours eu dans la médecine deux tendances différentes qui
résultent de la nature même des choses. La première tendance de la
médecine qui dérive des bons sentiments de l'homme, est de porter
secours à son semblable quand il souffre, et de le soulager par
des remèdes ou par un moyen moral ou religieux. La médecine a donc
dû, dès son origine, se mêler à la religion, en même temps qu'elle
s'est trouvée en possession d'une foule d'agents plus ou moins
énergiques; ces remèdes trouvés par hasard ou par nécessité se
sont transmis ensuite par tradition simple ou avec des pratiques
religieuses. Mais après ce premier élan de la médecine qui partait
du coeur pour ainsi dire, la réflexion a dû venir, et en voyant
des malades qui guérissaient seuls, sans médicaments, on fut porté
à se demander, non-seulement si les remèdes qu'on donnait étaient
utiles, mais s'ils n'étaient pas nuisibles. Cette première
réflexion ou ce premier raisonnement médical, résultat de l'étude
des malades, fit reconnaître dans l'organisme vivant une force
médicatrice spontanée, et l'observation apprit qu'il fallait la
respecter et chercher seulement à la diriger et à l'aider dans ses
tendances heureuses. Ce doute porté sur l'action curative des
moyens empiriques, et cet appel aux lois de l'organisme vivant
pour opérer la guérison des maladies, furent le premier pas de la
médecine scientifique, accompli par Hippocrate. Mais cette
médecine, fondée sur l'observation, comme science, et sur
l'expectation, comme traitement, laissa encore subsister d'autres
doutes. Tout en reconnaissant qu'il pouvait être funeste pour le
malade de troubler par des médications empiriques les tendances de
la nature quand elles sont heureuses, on dut se demander si d'un
autre côté il ne pouvait pas être possible et utile pour le malade
de les troubler et de les modifier quand elles sont mauvaises. Il
ne s'agissait donc plus d'être simplement un médecin qui dirige et
aide la nature dans ses tendances heureuses: Quò vergit natura, eò
ducendum, mais d'être aussi un médecin qui combat et domine la
nature dans ses tendances mauvaises, medicus naturæ superator. Les
remèdes héroïques, les panacées universelles, les spécifiques de
Paracelse et autres ne sont que l'expression empirique de cette
réaction contre la médecine hippocratique, c'est-à-dire contre
l'expectation.
La médecine expérimentale, par sa nature même de science
expérimentale, n'a pas de système et ne repousse rien en fait de
traitement ou de guérison de maladies; elle croit et admet tout,
pourvu que cela soit fondé sur l'observation et prouvé par
l'expérience. Il importe de rappeler ici, quoique nous l'ayons
déjà bien souvent répété, que ce que nous appelons médecine
expérimentale n'est point une théorie médicale nouvelle. C'est la
médecine de tout le monde et de tous les temps, dans ce qu'elle a
de solidement acquis et de bien observé. La médecine scientifique
expérimentale va aussi loin que possible dans l'étude des
phénomènes de la vie; elle ne saurait se borner à l'observation
des maladies, ni se contenter de l'expectation, ni s'arrêter à
l'administration empirique des remèdes; mais il lui faut de plus
étudier expérimentalement le mécanisme des maladies et l'action
des remèdes pour s'en rendre compte scientifiquement. Il faut
surtout introduire dans la médecine l'esprit analytique de la
méthode expérimentale des sciences modernes; mais cela n'empêche
pas que le médecin expérimentateur ne doive être avant tout un bon
observateur, il doit être profondément instruit dans la clinique,
connaître exactement les maladies avec toutes leurs formes
normales, anormales ou insidieuses, être familiarisé avec tous les
moyens d'investigations pathologiques et avoir, comme l'on dit, un
diagnostic sûr et un bon pronostic; il devra en outre être ce
qu'on appelle un thérapeutiste consommé et savoir tout ce que les
essais empiriques ou systématiques, ont appris sur l'action des
remèdes dans les diverses maladies. En un mot, le médecin
expérimentateur possédera toutes les connaissances que nous venons
d'énumérer comme doit le faire tout médecin instruit, mais il
différera du médecin systématique en ce qu'il ne se conduira
d'après aucun système; il se distinguera des médecins
hippocratistes et des médecins empiriques en ce qu'au lieu d'avoir
pour but l'observation des maladies et la constatation de l'action
des remèdes, il voudra aller plus loin et pénétrer, à l'aide de
l'expérimentation, dans l'explication des mécanismes vitaux. En
effet, le médecin hippocratiste se trouve satisfait quand, par
l'observation exacte, il est arrivé à bien caractériser une
maladie dans son évolution, à connaître et à prévoir à des signes
précis ses diverses terminaisons favorables ou funestes, de
manière à pouvoir intervenir s'il y a lieu pour aider la nature,
la diriger vers une terminaison heureuse; il croira que c'est là
l'objet que doit se proposer la science médicale. Un médecin
empirique se trouve satisfait quand, à l'aide de l'empirisme, il
est parvenu à savoir qu'un remède donné guérit une maladie donnée,
à connaître exactement les doses suivant lesquelles il faut
l'administrer et les cas dans lesquels il faut l'employer; il
pourra croire aussi avoir atteint les limites de la science
médicale. Mais le médecin expérimentateur, tout en étant le
premier à admettre et à comprendre l'importance scientifique et
pratique des notions précédentes sans lesquelles la médecine ne
saurait exister, ne croira pas que la médecine, comme science,
doive s'arrêter à l'observation et à la connaissance empirique des
phénomènes, ni se satisfaire de systèmes plus on moins vagues. De
sorte que le médecin hippocratique, l'empirique et le médecin
expérimentateur ne se distingueront aucunement par la nature de
leurs connaissances; ils se distingueront seulement par le point
de vue de leur esprit, qui les portera à pousser plus ou moins
loin le problème médical. La puissance médicatrice de la nature
invoquée par l'hippocratiste et la force thérapeutique ou autre
imaginée par l'empirique paraîtront de simples hypothèses aux yeux
du médecin expérimentateur. Pour lui, il faut pénétrer à l'aide de
l'expérimentation dans les phénomènes intimes de la machine
vivante et en déterminer le mécanisme à l'état normal et à l'état
pathologique. Il faut rechercher les causes prochaines des
phénomènes morbides aussi bien que les causes prochaines des
phénomènes normaux qui toutes doivent se trouver dans des
conditions organiques déterminées et en rapport avec des
propriétés de liquides ou de tissus. Il ne suffirait pas de
connaître empiriquement les phénomènes de la nature minérale ainsi
que leurs effets, mais le physicien et le chimiste veulent
remonter à leur condition d'existence, c'est-à-dire à leurs causes
prochaines afin de pouvoir régler leur manifestation. De même il
ne suffit pas au physiologiste de connaître empiriquement les
phénomènes normaux et anormaux de la nature vivante, mais il veut,
comme le physicien et le chimiste, remonter aux causes prochaines
de ces phénomènes, c'est-à-dire à leur condition d'existence. En
un mot, il ne suffira pas au médecin expérimentateur comme au
médecin empirique de savoir que le quinquina guérit la fièvre;
mais ce qui lui importe surtout, c'est de savoir ce que c'est que
la fièvre et de se rendre compte du mécanisme par lequel le
quinquina la guérit. Tout cela importe au médecin expérimentateur,
parce que, dès qu'il le saura, le fait de guérison de la fièvre
par le quinquina ne sera plus un fait empirique et isolé, mais un
fait scientifique. Ce fait se rattachera alors à des conditions
qui le relieront à d'autres phénomènes et nous serons conduits
ainsi à la connaissance des lois de l'organisme et à la
possibilité d'en régler les manifestations. Ce qui préoccupe
surtout le médecin expérimentateur, c'est donc de chercher à
constituer la science médicale sur les mêmes principes que toutes
les autres sciences expérimentales. Voyons actuellement comment un
homme animé de cet esprit scientifique devra se comporter au lit
du malade.
L'hippocratiste, qui croit à la nature médicatrice et peu à
l'action curative des remèdes, suit tranquillement le cours de la
maladie; il reste à peu près dans l'expectation en se bornant à
favoriser par quelques médications simples les tendances heureuses
de la nature. L'empirique qui a foi dans l'action des remèdes
comme moyens de changer la direction des maladies et de les
guérir, se contente de constater empiriquement les actions
médicamenteuses sans chercher à en comprendre scientifiquement le
mécanisme. Il n'est jamais dans l'embarras; quand un remède a
échoué, il en essaye un autre; il a toujours des recettes ou des
formules à son service pour tous les cas, parce qu'il puise, comme
on dit, dans l'arsenal thérapeutique qui est immense. La médecine
empirique est certainement la plus populaire de toutes. On croit
dans le peuple que, par suite d'une sorte de compensation, la
nature a mis le remède à côté du mal, et que la médecine consiste
dans l'assemblage de recettes pour tous les maux qui nous ont été
transmises d'âge en âge et depuis l'origine de l'art de guérir. Le
médecin expérimentateur est à la fois hippocratiste et empirique
en ce qu'il croit à la puissance de la nature et à l'action des
remèdes; seulement il veut comprendre ce qu'il fait; il ne lui
suffit pas d'observer ou d'agir empiriquement, mais il veut
expérimenter scientifiquement et comprendre le mécanisme
physiologique de la production de la maladie et le mécanisme de
l'action curative du médicament. Il est vrai qu'avec cette
tendance d'esprit, s'il était exclusif, le médecin expérimentateur
se trouverait autant embarrassé que le médecin empirique l'était
peu. En effet, dans l'état actuel de la science, on comprend si
peu de chose dans l'action des médicaments, que, pour être
logique, le médecin expérimentateur se trouverait réduit à ne rien
faire et à rester le plus souvent dans l'expectation que lui
commanderaient ses doutes et ses incertitudes. C'est dans ce sens
qu'on a pu dire que le médecin savant était toujours le plus
embarrassé au lit du malade. Cela est très-vrai, il est réellement
embarrassé, parce que d'une part sa conviction est que l'on peut
agir à l'aide de moyens médicamenteux puissants, mais d'un côté
son ignorance du mécanisme de ces actions le retient, car l'esprit
scientifique expérimental répugne absolument à produire des effets
et à étudier des phénomènes sans chercher à les comprendre.
Il y aurait évidemment excès de ces deux dispositions radicales de
l'esprit chez l'empirique et chez l'expérimentateur; dans la
pratique il doit y avoir fusion de ces deux points de vue, et leur
contradiction apparente doit disparaître. Ce que je dis ici n'est
point une sorte de transaction ou d'accommodement pour faciliter
la pratique médicale. Je soutiens une opinion purement
scientifique parce qu'il me sera facile de prouver que c'est
l'union raisonnée de l'empirisme et de l'expérimentation qui
constitue la vraie méthode expérimentale. En effet, nous avons vu
qu'avant de prévoir les faits d'après les lois qui les régissent,
il faut les avoir observés empiriquement ou par hasard; de même
qu'avant d'expérimenter en vertu d'une théorie scientifique, il
faut avoir expérimenté empiriquement ou pour voir. Or,
l'empirisme, sous ce rapport, n'est pas autre chose que le premier
degré de la méthode expérimentale; car, ainsi que nous l'avons
dit, l'empirisme ne peut pas être un état définitif; l'expérience
vague et inconsciente qui en résulte et qu'on peut appeler le tact
médical est transformé ensuite en notion scientifique par la
méthode expérimentale qui est consciente et raisonnée. Le médecin
expérimentateur sera donc d'abord empirique, mais, au lieu d'en
rester là, il cherchera à traverser l'empirisme pour en sortir et
arriver au second degré de la méthode expérimentale, c'est-à-dire
à l'expérience précise et consciente que donne la connaissance
expérimentale de la loi des phénomènes. En un mot, il faut subir
l'empirisme, mais vouloir l'ériger en système est une tendance
antiscientifique. Quant aux médecins systématiques ou
doctrinaires, ce sont des empiriques qui, au lieu de recourir à
l'expérimentation, relient de pures hypothèses ou bien les faits
que l'empirisme leur a appris à l'aide d'un système idéal dont ils
déduisent ensuite leur ligne de conduite médicale.
Par conséquent, je pense qu'un médecin expérimentateur qui, au lit
d'un malade, ne voudrait employer que les médicaments dont il
comprend physiologiquement l'action, serait dans une exagération
qui lui ferait fausser le vrai sens de la méthode expérimentale.
Avant de comprendre les faits, l'expérimentateur doit d'abord les
constater et les débarrasser de toutes les causes d'erreurs dont
ils pourraient être entachés. L'esprit de l'expérimentateur doit
donc, d'abord, s'appliquer à recueillir les observations médicales
ou thérapeutiques faites empiriquement. Mais il fait plus encore,
il ne se borne pas à soumettre au criterium expérimental tous les
faits empiriques que la médecine lui offrira; il ira au-devant. Au
lieu d'attendre que le hasard ou des accidents lui enseignent
l'action des médicaments, il expérimentera empiriquement sur les
animaux, afin d'avoir des indications qui le dirigent dans les
essais qu'il fera ultérieurement sur l'homme.
D'après ce qui précède, je considère donc que le véritable médecin
expérimentateur ne doit pas être plus embarrassé au lit d'un
malade qu'un médecin empirique. Il fera usage de tous les moyens
thérapeutiques que l'empirisme conseille; seulement, au lieu de
les employer, d'après une autorité quelconque, et avec une
confiance qui tient de la superstition, il les administrera avec
le doute philosophique qui convient au véritable expérimentateur;
il en contrôlera les effets par des expériences sur les animaux et
par des observations comparatives sur l'homme, de manière à
déterminer rigoureusement la part d'influence de la nature et du
médicament dans la guérison de la maladie. Dans le cas où il
serait prouvé à l'expérimentateur que le remède ne guérit pas, et
à plus forte raison s'il lui était démontré qu'il est nuisible, il
devrait s'abstenir et rester, comme l'hippocratiste, dans
l'expectation. Il y a des médecins praticiens qui, convaincus
jusqu'au fanatisme de l'excellence de leurs médications, ne
comprendraient pas la critique expérimentale thérapeutique dont je
viens de parler. Ils disent qu'on ne peut donner aux malades que
des médicaments dans lesquels on a foi, et ils pensent
qu'administrer à son semblable un remède dont on doute, c'est
manquer à la moralité médicale. Je n'admets pas ce raisonnement
qui conduirait à chercher à se tromper soi-même afin de tromper
les autres sans scrupule. Je pense, quant à moi, qu'il vaut mieux
chercher à s'éclairer afin de ne tromper personne.
Le médecin expérimentateur ne devra donc pas être, comme certaines
personnes semblent le croire, un simple physiologiste qui attendra
les bras croisés que la médecine expérimentale soit constituée
scientifiquement avant d'agir auprès de ses malades. Loin de là,
il doit employer tous les remèdes connus empiriquement, non-
seulement à l'égal de l'empirique, mais aller même au delà et
essayer le plus possible de médicaments nouveaux d'après les
règles que nous avons indiquées plus haut. Le médecin
expérimentateur sera donc, comme l'empirique, capable de porter
secours aux malades avec tous les moyens que possède la médecine
pratique; mais de plus, à l'aide de l'esprit scientifique qui le
dirige, il contribuera à fonder la médecine expérimentale, ce qui
doit être le plus ardent désir de tous les médecins qui pour la
dignité de la médecine voudraient la voir sortir de l'état où elle
est. Il faut, comme nous l'avons dit, subir l'empirisme comme un
état transitoire et imparfait de la médecine, mais non l'ériger en
système. Il ne faudrait donc passe borner, comme on a pu le dire,
à faire des guérisseurs empiriques dans les facultés de médecine;
ce serait dégrader la médecine et la rabaisser au niveau d'une
industrie. Il faut inspirer avant tout aux jeunes gens l'esprit
scientifique et les initier aux notions et aux tendances des
sciences modernes. D'ailleurs faire autrement serait en désaccord
avec le grand nombre de connaissances que l'on exige d'un docteur,
uniquement afin qu'il puisse cultiver les sciences médicales, car
on exige beaucoup moins de connaissances d'un officier de santé
qui doit simplement s'occuper de la pratique empirique.
Mais, on pourra objecter que la médecine expérimentale dont je
parle beaucoup, est une conception théorique dont rien pour le
moment ne justifie la réalité pratique, parce qu'aucun fait ne
démontre qu'on puisse atteindre en médecine la précision
scientifique des sciences expérimentales. Je désire autant que
possible ne laisser aucun doute dans l'esprit du lecteur ni aucune
ambiguïté dans ma pensée; c'est pourquoi je vais revenir en
quelques mots sur ce sujet, en montrant que la médecine
expérimentale n'est que l'épanouissement naturel de
l'investigation médicale pratique dirigée par un esprit
scientifique.
J'ai dit plus haut que la commisération et l'empirisme aveugle ont
été les premiers moteurs de la médecine; ensuite la réflexion est
venue amenant le doute, puis la vérification scientifique. Cette
évolution médicale peut se vérifier encore chaque jour autour de
nous; car chaque homme s'instruit dans les connaissances qu'il
acquiert, comme l'humanité dans son ensemble.
L'expectation avec l'aide qu'elle peut donner aux tendances de la
nature ne saurait constituer qu'une méthode incomplète de
traitement. Il faut souvent aussi agir contrairement aux tendances
de la nature; si par exemple une artère est ouverte, il est clair
qu'il ne faudra pas favoriser la nature qui fait sortir le sang et
amène la mort; il faudra agir en sens contraire, arrêter
l'hémorrhagie et la vie sera sauvée. De même, quand un malade aura
un accès de fièvre pernicieuse, il faut agir contrairement à la
nature et arrêter la fièvre si l'on veut guérir son malade.
L'empirique peut donc sauver un malade que l'expectation aurait
laissé mourir, de même que l'expectation aura pu permettre la
guérison d'un malade que l'empirique aurait tué. De sorte que
l'empirisme est aussi une méthode insuffisante de traitement en ce
qu'elle est incertaine et souvent dangereuse. Or la médecine
expérimentale n'est que la réunion de l'expectation et de
l'empirisme éclairés par le raisonnement et par l'expérimentation.
Mais la médecine expérimentale ne peut arriver que la dernière et
c'est alors seulement que la médecine est devenue scientifique.
Nous allons voir, en effet, que toutes les connaissances médicales
se recommandent et sont nécessairement subordonnées les unes aux
autres dans leur évolution.
Quand un médecin est appelé auprès d'un malade, il doit faire
successivement le diagnostic, le pronostic et le traitement de la
maladie. Le diagnostic n'a pu s'établir que par l'observation; le
médecin qui reconnaît une maladie ne fait que la rattacher à l'une
des formes de maladies déjà observées, connues et décrites. La
marche et le pronostic de la maladie sont également donnés par
l'observation; le médecin doit savoir l'évolution de la maladie,
sa durée, sa gravité afin d'en prédire le cours et l'issue. Ici la
statistique intervient pour guider le médecin, parce qu'elle
apprend la proportion de cas mortels; et si de plus l'observation
a montré que les cas heureux ou malheureux sont reconnaissables à
certains signes, alors le pronostic devient plus certain. Enfin
arrive le traitement; si le médecin est hippocratiste, il se
bornera à l'expectation; si le médecin est empirique, il donnera
des remèdes, en se fondant encore sur l'observation qui aura
appris, par des expérimentations ou autrement, que tel remède a
réussi dans cette maladie un certain nombre de fois; si le médecin
est systématique il pourra accompagner son traitement
d'explications vitalistes ou autres et cela ne changera rien au
résultat. C'est la statistique seule qui sera encore ici invoquée
pour établir la valeur du traitement.
Tel est, en effet, l'état de la médecine empirique qui est une
médecine conjecturale, parce qu'elle est fondée sur la statistique
qui réunit et compare des cas analogues ou plus ou moins
semblables dans leurs caractères extérieurs, mais indéterminés
dans leurs causes prochaines.
Cette médecine conjecturale doit nécessairement précéder la
médecine certaine, que j'appelle la médecine expérimentale parce
qu'elle est fondée sur le déterminisme expérimental de la cause de
la maladie. En attendant, il faut bien se résigner à faire de la
médecine conjecturale ou empirique, mais je le répète encore,
quoique je l'aie déjà dit bien souvent, il faut savoir que la
médecine ne doit pas en rester là et qu'elle est destinée à
devenir expérimentale et scientifique. Sans doute nous sommes loin
de cette époque où l'ensemble de la médecine sera devenu
scientifique, mais cela ne nous empêche pas d'en concevoir la
possibilité et de faire tous nos efforts pour y tendre en
cherchant dès aujourd'hui à introduire dans la médecine la méthode
qui doit nous y conduire.
La médecine deviendra nécessairement expérimentale d'abord dans
les maladies les plus facilement accessibles à l'expérimentation.
Je choisirai parmi celles-ci un exemple qui me servira à faire
comprendre comment je conçois que la médecine empirique puisse
devenir scientifique. La gale est une maladie dont le déterminisme
est aujourd'hui à peu près scientifiquement établi; mais il n'en a
pas toujours été ainsi. Autrefois, on ne connaissait la gale et
son traitement que d'une manière empirique. On pouvait alors faire
des suppositions sur les rétrocessions ou les dépôts de gale et
établir des statistiques sur la valeur de telle ou telle pommade
pour en obtenir la guérison de la maladie. Aujourd'hui que la
cause de la gale est connue et déterminée expérimentalement, tout
est devenu scientifique, et l'empirisme a disparu. On connaît
l'acare et on explique par lui la contagion de la gale, les
altérations de la peau et la guérison qui n'est que la mort de
l'acare par des agents toxiques convenablement appliqués.
Aujourd'hui il n'y a plus d'hypothèse à faire sur les métastases
de la gale, plus de statistique à établir sur son traitement. On
guérit toujours et sans exception quand on se place dans les
conditions expérimentales connues pour atteindre ce but[71].
Voilà donc une maladie qui est arrivée à la période expérimentale
et le médecin en est maître tout aussi bien qu'un physicien ou un
chimiste sont maîtres d'un phénomène de la nature minérale. Le
médecin expérimentateur exercera successivement son influence sur
les maladies dès qu'il en connaîtra expérimentalement le
déterminisme exact, c'est-à-dire la cause prochaine. Le médecin
empirique, même le plus instruit, n'a jamais la sûreté de
l'expérimentateur. Un des cas les plus clairs de la médication
empirique est la guérison de la fièvre par la quinine. Cependant
cette guérison est loin d'avoir la certitude de la guérison de la
gale. Les maladies qui ont leur siège dans le milieu organique
extérieur, telles que les maladies épiphytiques et épizoaires
seront plus faciles à étudier et à analyser expérimentalement;
elles arriveront plus vite à devenir des maladies dont le
déterminisme sera obtenu et dont le traitement sera scientifique.
Mais, plus tard, et à mesure que la physiologie fera des progrès,
on pourra pénétrer dans le milieu intérieur, c'est-à-dire dans le
sang, y découvrir les altérations parasitiques ou autres qui
seront les causes de maladies et déterminer les actions
médicamenteuses physico-chimiques ou spécifiques capables d'agir
dans ce milieu intérieur pour modifier les mécanismes
pathologiques qui y ont leur siège et qui de là retentissent sur
l'organisme tout entier.
Dans ce qui précède se trouve résumée la manière dont je conçois
la médecine expérimentale. Elle n'est rien autre chose, ainsi que
je l'ai répété bien souvent, que la conséquence de l'évolution
toute naturelle de la médecine scientifique. En cela, la médecine
ne diffère pas des autres sciences qui toutes ont traversé
l'empirisme avant d'arriver à leur période expérimentale
définitive. En chimie et en physique on a connu empiriquement
l'extraction des métaux, la fabrication des verres grossissants,
etc., avant d'en avoir la théorie scientifique.
L'empirisme a donc aussi servi de guide à ces sciences pendant
leurs temps nébuleux; mais ce n'est que depuis l'avènement des
théories expérimentales que les sciences physiques et chimiques
ont pris leur essor si brillant comme sciences appliquées, car il
faut se garder de confondre l'empirisme avec la science appliquée.
La science appliquée suppose toujours la science pure comme point
d'appui. Sans doute la médecine traversera l'empirisme beaucoup
plus lentement et beaucoup plus difficilement que les sciences
physico-chimiques, parce que les phénomènes organiques dont elle
s'occupe sont beaucoup plus complexes mais aussi parce que les
exigences de la pratique médicale, que je n'ai pas à examiner ici,
contribuent à retenir la médecine dans le domaine des systèmes
personnels et s'opposent ainsi à l'avènement de la médecine
expérimentale. Je n'ai pas à revenir, ici, sur ce que j'ai si
amplement développé ailleurs, à savoir, que la spontanéité des
êtres vivants ne s'oppose pas à l'application de la méthode
expérimentale, et que la connaissance du déterminisme simple ou
complexe des phénomènes vitaux est la seule base de la médecine
scientifique.
Le but d'un médecin expérimentateur est de découvrir et de saisir
le déterminisme initial d'une série de phénomènes morbides obscurs
et complexes; il dominera ainsi tous les phénomènes secondaires;
c'est ainsi que nous avons vu qu'en se rendant maître de l'acare
qui est la cause de la gale, on maîtrise naturellement tous les
phénomènes qui en dérivent. En connaissant le déterminisme initial
de l'empoisonnement par le curare, on explique parfaitement tous
les déterminismes secondaires de cet empoisonnement, et pour
guérir, c'est toujours finalement au déterminisme initial des
phénomènes qu'il faut remonter.
La médecine est donc destinée à sortir peu à peu de l'empirisme,
et elle en sortira de même que toutes les autres sciences par la
méthode expérimentale. Cette conviction profonde soutient et
dirige ma vie scientifique. Je suis sourd à la voix des médecins
qui demandent qu'on leur explique expérimentalement la rougeole et
la scarlatine et qui croient tirer de là un argument contre
l'emploi de la méthode expérimentale en médecine. Ces objections
décourageantes et négatives dérivent en général d'esprits
systématiques ou paresseux qui préfèrent se reposer sur leurs
systèmes ou s'endormir dans les ténèbres au lieu de travailler et
de faire effort pour en sortir. Les sciences physico-chimiques ne
se sont élucidées que successivement dans leurs diverses branches
par la méthode expérimentale, et aujourd'hui elles ont encore des
parties obscures que l'on étudie à l'aide de la même méthode.
Malgré tous les obstacles qu'elle rencontre, la médecine suivra la
même marche; elle la suivra fatalement. En préconisant
l'introduction de la méthode expérimentale dans la médecine, je ne
fais donc que chercher à diriger les esprits vers un but que la
science poursuit instinctivement et à son insu, mais qu'elle
atteindra plus rapidement et plus sûrement si elle peut parvenir à
l'entrevoir clairement. Le temps fera ensuite le reste. Sans doute
nous ne verrons pas de nos jours cet épanouissement de la médecine
scientifique; mais c'est là le sort de l'humanité; ceux qui sèment
et qui cultivent péniblement le champ de la science ne sont pas
ceux qui sont destinés à recueillir la moisson.
En résumé, la médecine expérimentale telle que nous la concevons,
comprend le problème médical dans son ensemble et elle renferme la
médecine théorique et la médecine pratique. Mais en disant que
chacun doit être médecin expérimentateur, je n'ai pas voulu
établir que chaque médecin devait cultiver toute l'étendue de la
médecine expérimentale. Il y aura toujours nécessairement des
médecins qui se livreront plus spécialement aux expériences
physiologiques, d'autres aux investigations anatomiques normales
ou pathologiques, d'autres à la pratique chirurgicale ou médicale,
etc. Ce fractionnement n'est pas mauvais pour l'avancement de la
science; au contraire. Les spécialités pratiques sont une
excellente chose pour la science proprement dite, mais à la
condition que ceux qui se livrent à l'investigation d'une partie
spéciale de la médecine, aient été instruits de manière à posséder
la médecine expérimentale dans son ensemble et à savoir la place
que doit occuper dans cet ensemble la science spéciale qu'ils
cultivent. De cette manière, tout en se spécialisant, ils
dirigeront leurs études de façon à contribuer aux progrès de la
médecine scientifique ou expérimentale. Les études pratiques et
les études théoriques concourront ainsi au même but; c'est tout ce
que l'on peut demander dans une science qui, comme la médecine,
est forcée d'être sans cesse agissante avant d'être constituée
scientifiquement.
La médecine expérimentale ou la médecine scientifique tend de tous
côtés à se constituer en prenant pour base la physiologie. La
direction des travaux qui se publient chaque jour, tant en France
qu'à l'étranger, en fournit la preuve évidente. C'est pourquoi je
développe dans mes travaux et dans mon enseignement au Collège de
France toutes les idées qui peuvent aider ou favoriser cette
tendance médicale. Je considère que c'est mon devoir, à la fois
comme savant et comme professeur de médecine au Collège de France.
En effet, le Collège de France n'est point une faculté de médecine
dans laquelle on doive traiter classiquement et successivement
toutes les parties de la médecine. Le Collège de France, par la
nature de son institution, doit toujours être à l'avant-garde des
sciences et en représenter le mouvement et les tendances. Par
conséquent le cours de médecine dont je suis chargé doit
représenter la partie des sciences médicales qui est actuellement
en voie d'un plus grand développement et qui entraîne les autres
dans son évolution. Je me suis expliqué déjà depuis longtemps sur
le caractère que doit avoir le cours de médecine du Collège de
France, je n'y reviendrai pas[72]. Je dirai seulement que, tout en
admettant que cette direction expérimentale que prend la médecine
sera lente à s'introniser, à cause des difficultés inhérentes à la
complexité de la médecine, il faut reconnaître que cette direction
est aujourd'hui définitive. En effet, ce n'est point là le fait de
l'influence éphémère d'un système personnel quelconque; c'est le
résultat de l'évolution scientifique de la médecine elle-même. Ce
sont mes convictions à cet égard que je cherche à faire pénétrer
dans l'esprit des jeunes médecins qui suivent mes cours au Collège
de France. Je tâche de leur montrer qu'ils sont tous appelés à
concourir pour leur part à l'accroissement et au développement de
la médecine scientifique ou expérimentale. Je les invite à cause
de cela à se familiariser avec les procédés modernes
d'investigation mis en usage dans les sciences anatomiques,
physiologiques, pathologiques et thérapeutiques, parce que ces
diverses branches de la médecine doivent toujours rester
indissolublement unies, dans la théorie et dans la pratique. Je
dis à ceux que leur voie portera vers la théorie ou vers la
science pure, de ne jamais perdre de vue le problème de la
médecine, qui est de conserver la santé et de guérir les maladies.
Je dis à ceux que leur carrière dirigera au contraire vers la
pratique, de ne jamais oublier que si la théorie est destinée à
éclairer la pratique, la pratique à son tour doit tourner au
profit de la science. Le médecin bien imbu de ces idées ne cessera
jamais de s'intéresser aux progrès de la science, en même temps
qu'il remplira ses devoirs de praticien. Il notera avec exactitude
et discernement les cas intéressants qui se présenteront à lui en
comprenant tout le profit que la science peut en tirer. La
médecine scientifique expérimentale deviendra ainsi l'oeuvre de
tous, et chacun, ne fût-il qu'un simple médecin de campagne, y
apportera son concours utile.
Maintenant, pour nous reporter au titre de ce long paragraphe, je
conclurai que la médecine empirique et la médecine expérimentale,
loin d'être incompatibles, doivent au contraire être réunies
intimement, car toutes deux sont indispensables pour l'édification
de la médecine expérimentale. Je pense que cette conclusion a été
bien établie par tout ce qui précède.
§ IV. -- La médecine expérimentale ne répond à aucune doctrine
médicale ni à aucun système philosophique.
Nous avons dit[73] que la médecine expérimentale n'est pas un
système nouveau de médecine, mais, au contraire, la négation de
tous les systèmes. En effet, l'avènement de la médecine
expérimentale aura pour résultat de faire disparaître de la
science toutes les vues individuelles pour les remplacer par des
théories impersonnelles et générales qui ne seront, comme dans les
autres sciences, qu'une coordination régulière et raisonnée des
faits fournis par l'expérience.
Aujourd'hui la médecine scientifique n'est point encore
constituée; mais grâce à la méthode expérimentale qui y pénètre de
plus en plus, elle tend à devenir une science précise. La médecine
est en voie de transition; le temps des doctrines et des systèmes
personnels est passé et peu à peu ils seront remplacés par des
théories représentant l'état actuel de la science et donnant à ce
point de vue le résultat des efforts de tous. Toutefois il ne faut
pas croire pour cela que les théories soient jamais des vérités
absolues; elles sont toujours perfectibles et par conséquent
toujours mobiles. C'est pourquoi j'ai eu soin de dire qu'il ne
faut pas confondre, comme on le fait souvent, les théories
progressives et perfectibles avec les méthodes ou avec les
principes de la science qui sont fixes et inébranlables. Or il
faut se le rappeler, le principe scientifique immuable, aussi bien
dans la médecine que dans les autres sciences expérimentales,
c'est le déterminisme absolu des phénomènes. Nous avons donné le
nom de déterminisme à la cause prochaine ou déterminante des
phénomènes. Nous n'agissons jamais sur l'essence des phénomènes de
la nature, mais seulement sur leur déterminisme, et par cela seul
que nous agissons sur lui, le déterminisme diffère du fatalisme
sur lequel on ne saurait agir. Le fatalisme suppose la
manifestation nécessaire d'un phénomène indépendamment de ses
conditions, tandis que le déterminisme est la condition nécessaire
d'un phénomène dont la manifestation n'est pas forcée. Une fois
que la recherche du déterminisme des phénomènes est posée comme le
principe fondamental de la méthode expérimentale, il n'y a plus ni
matérialisme, ni spiritualisme, ni matière brute, ni matière
vivante, il n'y a que des phénomènes dont il faut déterminer les
conditions, c'est-à-dire les circonstances qui jouent par rapport
à ces phénomènes le rôle de cause prochaine. Au delà il n'y a plus
rien de déterminé scientifiquement; il n'y a que des mots, qui
sont nécessaires sans doute, mais qui peuvent nous faire illusion
et nous tromper si nous ne sommes pas constamment en garde contre
les piéges que notre esprit se tend perpétuellement à lui-même.
La médecine expérimentale, comme d'ailleurs toutes les sciences
expérimentales, ne devant pas aller au delà des phénomènes, n'a
besoin de se rattacher à aucun mot systématique; elle ne sera ni
vitaliste, ni animiste, ni organiciste, ni solidiste, ni humorale,
elle sera simplement la science qui cherche à remonter aux causes
prochaines des phénomènes de la vie à l'état sain et à l'état
morbide. Elle n'a que faire en effet de s'embarrasser de systèmes
qui, ni les uns ni les autres, ne sauraient jamais exprimer la
vérité.
À ce propos il ne sera pas inutile de rappeler en quelques mots
les caractères essentiels de la méthode expérimentale et de
montrer comment l'idée qui lui est soumise se distingue des idées
systématiques et doctrinales. Dans la méthode expérimentale on ne
fait jamais des expériences que pour voir ou pour prouver, c'est-
à-dire pour contrôler et vérifier. La méthode expérimentale, en
tant que méthode scientifique, repose tout entière sur la
vérification expérimentale d'une hypothèse scientifique. Cette
vérification peut être obtenue tantôt à l'aide d'une nouvelle
observation (science d'observation), tantôt à l'aide d'une
expérience (science expérimentale). En méthode expérimentale,
l'hypothèse est une idée scientifique qu'il s'agit de livrer à
l'expérience. L'invention scientifique réside dans la création
d'une hypothèse heureuse et féconde; elle est donnée par le
sentiment ou par le génie même du savant qui l'a créée.
Quand l'hypothèse est soumise à la méthode expérimentale, elle
devient une théorie; tandis que, si elle est soumise à la logique
seule, elle devient un système. Le système est donc une hypothèse
à laquelle on a ramené logiquement les faits à l'aide du
raisonnement, mais sans une vérification critique expérimentale.
La théorie est l'hypothèse vérifiée, après qu'elle a été soumise
au contrôle du raisonnement et de la critique expérimentale. La
meilleure théorie est celle qui a été vérifiée par le plus grand
nombre de faits. Mais une théorie, pour rester bonne, doit
toujours se modifier avec les progrès de la science et demeurer
constamment soumise à la vérification et à la critique des faits
nouveaux qui apparaissent. Si on considérait une théorie comme
parfaite et si l'on cessait de la vérifier par l'expérience
scientifique journalière, elle deviendrait une doctrine. Une
doctrine est donc une théorie que l'on regarde comme immuable et
que l'on prend pour point de départ de déductions ultérieures, que
l'on se croit dispensé de soumettre désormais à la vérification
expérimentale.
En un mot, les systèmes et les doctrines en médecine sont des
idées hypothétiques ou théoriques transformées en principes
immuables. Cette manière de procéder appartient essentiellement à
la scolastique et elle diffère radicalement de la méthode
expérimentale. Il y a en effet contradiction entre ces deux
procédés de l'esprit. Le système et la doctrine procèdent par
affirmation et par déduction purement logique; la méthode
expérimentale procède toujours par le doute et par la vérification
expérimentale. Les systèmes et les doctrines sont individuels; ils
veulent être immuables et conserver leur personnalité. La méthode
expérimentale au contraire est impersonnelle; elle détruit
l'individualité en ce qu'elle réunit et sacrifie les idées
particulières de chacun et les fait tourner au profit de la vérité
générale établie à l'aide du critérium expérimental. Elle a une
marche lente et laborieuse, et, sous ce rapport, elle plaira
toujours moins à l'esprit. Les systèmes au contraire sont
séduisants parce qu'ils donnent la science absolue réglée par la
logique seule; ce qui dispense d'étudier et rend la médecine
facile. La médecine expérimentale est donc par nature une médecine
antisystématique et antidoctrinale, ou plutôt elle est libre et
indépendante par essence, et ne veut se rattacher à aucune espèce
de système médical.
Ce que je viens de dire relativement aux systèmes médicaux, je
puis l'appliquer aux systèmes philosophiques. La médecine
expérimentale (comme d'ailleurs toutes les sciences
expérimentales) ne sent le besoin de se rattacher à aucun système
philosophique. Le rôle du physiologiste comme celui de tout savant
est de chercher la vérité pour elle-même, sans vouloir la faire
servir de contrôle à tel ou tel système de philosophie. Quand le
savant poursuit l'investigation scientifique en prenant pour base
un système philosophique quelconque, il s'égare dans des régions
trop loin de la réalité ou bien le système donne à son esprit une
sorte d'assurance trompeuse et une inflexibilité qui s'accorde mal
avec la liberté et la souplesse que doit toujours garder
l'expérimentateur dans ses recherches. Il faut donc éviter avec
soin toute espèce de système, et la raison que j'en trouve, c'est
que les systèmes ne sont point dans la nature, mais seulement dans
l'esprit des hommes. Le positivisme qui, au nom de la science,
repousse les systèmes philosophiques, a comme eux le tort d'être
un système. Or, pour trouver la vérité, il suffit que le savant se
mette en face de la nature et qu'il l'interroge en suivant la
méthode expérimentale et à l'aide de moyens d'investigation de
plus en plus parfaits. Je pense que, dans ce cas, le meilleur
système philosophique consiste à ne pas en avoir.
Comme expérimentateur, j'évite donc les systèmes philosophiques,
mais je ne saurais pour cela repousser cet esprit philosophique
qui, sans être nulle part, est partout, et qui, sans appartenir à
aucun système, doit régner non-seulement sur toutes les sciences,
mais sur toutes les connaissances humaines. C'est ce qui fait que,
tout en fuyant les systèmes philosophiques, j'aime beaucoup les
philosophes et je me plais infiniment dans leur commerce. En
effet, au point de vue scientifique, la philosophie représente
l'aspiration éternelle de la raison humaine vers la connaissance
de l'inconnu. Dès lors les philosophes se tiennent toujours dans
les questions en controverse et dans les régions élevées, limites
supérieures des sciences. Par là ils communiquent à la pensée
scientifique un mouvement qui la vivifie et l'ennoblit; ils
fortifient l'esprit en le développant par une gymnastique
intellectuelle générale en même temps qu'ils le reportent sans
cesse vers la solution inépuisable des grands problèmes; ils
entretiennent ainsi une sorte de soif de l'inconnu et le feu sacré
de la recherche qui ne doivent jamais s'éteindre chez un savant.
En effet, le désir ardent de la connaissance est l'unique mobile
qui attire et soutient l'investigateur dans ses efforts; et c'est
précisément cette connaissance qu'il saisit réellement et qui fuit
cependant toujours devant lui, qui devient à la fois son seul
tourment et son seul bonheur. Celui qui ne connaît pas les
tourments de l'inconnu doit ignorer les joies de la découverte qui
sont certainement les plus vives que l'esprit de l'homme puisse
jamais ressentir. Mais par un caprice de notre nature, cette joie
de la découverte tant cherchée et tant espérée s'évanouit dès
qu'elle est trouvée. Ce n'est qu'un éclair dont la lueur nous a
découvert d'autres horizons vers lesquels notre curiosité
inassouvie se porte encore avec plus d'ardeur. C'est ce qui fait
que dans la science même le connu perd son attrait, tandis que
l'inconnu est toujours plein de charmes. C'est pour cela que les
esprits qui s'élèvent et deviennent vraiment grands, sont ceux qui
ne sont jamais satisfaits d'eux-mêmes dans leurs oeuvres
accomplies, mais qui tendent toujours à mieux dans des oeuvres
nouvelles. Le sentiment dont je parle en ce moment est bien connu
des savants et des philosophes. C'est ce sentiment qui a fait dire
à Priestley[74] qu'une découverte que nous faisons nous en montre
beaucoup d'autres à faire; c'est ce sentiment qu'exprime
Pascal[75], sous une forme paradoxale peut-être quand il dit: «Nous
ne cherchons jamais les choses, mais la recherche des choses.»
Pourtant c'est bien la vérité elle-même qui nous intéresse, et si
nous la cherchons toujours, c'est parce que ce que nous en avons
trouvé jusqu'à présent ne peut nous satisfaire. Sans cela nous
ferions dans nos recherches ce travail inutile et sans fin que
nous représente la fable de Sisyphe qui roule toujours son rocher
qui retombe sans cesse au point de départ. Cette comparaison n'est
point exacte scientifiquement; le savant monte toujours en
cherchant la vérité, et s'il ne la trouve jamais tout entière, il
en découvre néanmoins des fragments très-importants, et ce sont
précisément ces fragments de la vérité générale qui constituent la
science.
Le savant ne cherche donc pas pour le plaisir de chercher, il
cherche la vérité pour la posséder, et il la possède déjà dans des
limites qu'expriment les sciences elles-mêmes dans leur état
actuel. Mais le savant ne doit pas s'arrêter en chemin; il doit
toujours s'élever plus haut et tendre à la perfection; il doit
toujours chercher tant qu'il voit quelque chose à trouver. Sans
cette excitation constante donnée par l'aiguillon de l'inconnu,
sans cette soif scientifique sans cesse renaissante, il serait à
craindre que le savant ne se systématisât dans ce qu'il a d'acquis
ou de connu. Alors la science ne ferait plus de progrès et
s'arrêterait par indifférence intellectuelle, comme quand les
corps minéraux saturés tombent en indifférence chimique et se
cristallisent. Il faut donc empêcher que l'esprit, trop absorbé
par le connu d'une science spéciale, ne tende au repos ou ne se
traîne terre à terre, en perdant de vue les questions qui lui
restent à résoudre. La philosophie, en agitant sans cesse la masse
inépuisable des questions non résolues, stimule et entretient ce
mouvement salutaire dans les sciences. Car, dans le sens restreint
où je considère ici la philosophie, l'indéterminé seul lui
appartient, le déterminé retombant nécessairement dans le domaine
scientifique. Je n'admets donc pas la philosophie qui voudrait
assigner des bornes à la science, pas plus que la science qui
prétendrait supprimer les vérités philosophiques qui sont
actuellement hors de son propre domaine. La vraie science ne
supprime rien, mais elle cherche toujours et regarde en face et
sans se troubler les choses qu'elle ne comprend pas encore. Nier
ces choses ne serait pas les supprimer; ce serait fermer les yeux
et croire que la lumière n'existe pas. Ce serait l'illusion de
l'autruche qui croit supprimer le danger en se cachant la tête
dans le sable. Selon moi, le véritable esprit philosophique est
celui dont les aspirations élevées fécondent les sciences en les
entraînant à la recherche de vérités qui sont actuellement en
dehors d'elles, mais qui ne doivent pas être supprimées par cela
qu'elles s'éloignent et s'élèvent de plus en plus à mesure
qu'elles sont abordées par des esprits philosophiques plus
puissants et plus délicats. Maintenant, cette aspiration de
l'esprit humain aura-t-elle une fin, trouvera-t-elle une limite?
Je ne saurais le comprendre; mais en attendant, ainsi que je l'ai
dit plus haut, le savant n'a rien de mieux à faire que de marcher
sans cesse, parce qu'il avance toujours.
Un des plus grands obstacles qui se rencontrent dans cette marche
générale et libre des connaissances humaines, est donc la tendance
qui porte les diverses connaissances à s'individualiser dans des
systèmes. Cela n'est point une conséquence des choses elles-mêmes,
parce que dans la nature tout se tient et rien ne saurait être vu
isolément et systématiquement, mais c'est un résultat de la
tendance de notre esprit, à la fois faible et dominateur, qui nous
porte à absorber les autres connaissances dans une systématisation
personnelle. Une science qui s'arrêterait dans un système
resterait stationnaire et s'isolerait, car la systématisation est
un véritable enkystement scientifique, et toute partie enkystée
dans un organisme cesse de participer à la vie générale de cet
organisme. Les systèmes tendent donc à asservir l'esprit humain,
et la seule utilité que l'on puisse, suivant moi, leur trouver,
c'est de susciter des combats qui les détruisent en agitant et en
excitant la vitalité de la science. En effet, il faut chercher à
briser les entraves des systèmes philosophiques et scientifiques,
comme on briserait les chaînes d'un esclavage intellectuel. La
vérité, si on peut la trouver, est de tous les systèmes, et, pour
la découvrir l'expérimentateur a besoin de se mouvoir librement de
tous les côtés sans se sentir arrêté par les barrières d'un
système quelconque. La philosophie et la science ne doivent donc
point être systématiques: elles doivent être unies sans vouloir se
dominer l'une l'autre. Leur séparation ne pourrait être que
nuisible aux progrès des connaissances humaines. La philosophie,
tendant sans cesse à s'élever, fait remonter la science vers la
cause ou vers la source des choses. Elle lui montre qu'en dehors
d'elle il y a des questions qui tourmentent l'humanité, et qu'elle
n'a pas encore résolues. Cette union solide de la science et de la
philosophie est utile aux deux, elle élève l'une et contient
l'autre. Mais si le lien qui unit la philosophie à la science
vient à se briser, la philosophie, privée de l'appui ou du contre-
poids de la science, monte à perte de vue et s'égare dans les
nuages, tandis que la science, restée sans direction et sans
aspiration élevée, tombe, s'arrête ou vogue à l'aventure.
Mais si, au lieu de se contenter de cette union fraternelle, la
philosophie voulait entrer dans le ménage de la science et la
régenter dogmatiquement dans ses productions et dans ses méthodes
de manifestation, alors l'accord ne pourrait plus exister. En
effet, ce serait une illusion que de prétendre absorber les
découvertes particulières d'une science au profit d'un système
philosophique quelconque. Pour faire des observations, des
expériences ou des découvertes scientifiques, les méthodes et
procédés philosophiques sont trop vagues et restent impuissants;
il n'y a pour cela que des méthodes et des procédés scientifiques
souvent très-spéciaux qui ne peuvent être connus que des
expérimentateurs, des savants ou des philosophes qui pratiquent
une science déterminée. Les connaissances humaines sont tellement
enchevêtrées et solidaires les unes des autres dans leur
évolution, qu'il est impossible de croire qu'une influence
individuelle puisse suffire à les faire avancer quand les éléments
du progrès ne sont pas dans le sol scientifique lui-même. C'est
pourquoi, tout en reconnaissant la supériorité des grands hommes,
je pense néanmoins que dans l'influence particulière ou générale
qu'ils ont sur les sciences, ils sont toujours et nécessairement
plus ou moins fonction de leur temps. Il en est de même des
philosophes, ils ne peuvent que suivre la marche de l'esprit
humain, et ils ne contribuent à son avancement qu'en ouvrant plus
largement pour tous la voie du progrès que beaucoup
n'apercevraient peut-être pas. Mais ils sont en cela l'expression
de leur temps. Il ne faudrait donc pas qu'un philosophe, arrivant
dans un moment où les sciences prennent une direction féconde,
vînt faire un système en harmonie avec cette marche de la science
et s'écrier ensuite que tous les progrès scientifiques du temps
sont dus à l'influence de son système. En un mot, si les savants
sont utiles aux philosophes et les philosophes aux savants, le
savant n'en reste pas moins libre et maître chez lui, et je pense,
quant à moi, que les savants font leurs découvertes, leurs
théories et leur science sans les philosophes. Si l'on rencontrait
des incrédules à cet égard, il serait peut-être facile de leur
prouver, comme dit J. de Maistre, que ceux qui ont fait le plus de
découvertes dans la science sont ceux qui ont le moins connu
Bacon[76], tandis que ceux qui l'ont lu et médité, ainsi que Bacon
lui-même, n'y ont guère réussi. C'est qu'en effet ces procédés et
ces méthodes scientifiques ne s'apprennent, que dans les
laboratoires, quand l'expérimentateur est aux prises avec les
problèmes de la nature; c'est là qu'il faut diriger d'abord les
jeunes gens, l'érudition et la critique scientifique sont le
partage de l'âge mur; elles ne peuvent porter des fruits que
lorsqu'on a commencé à s'initier à la science dans son sanctuaire
réel, c'est-à-dire dans le laboratoire. Pour l'expérimentateur,
les procédés du raisonnement doivent varier à l'infini, suivant
les diverses sciences et les cas plus ou moins difficiles et plus
ou moins complexes auxquels il les applique. Les savants, et même
les savants spéciaux en chaque science, peuvent seuls intervenir
dans de pareilles questions, parce que l'esprit du naturaliste
n'est pas celui du physiologiste, et que l'esprit du chimiste
n'est pas non plus celui du physicien. Quand des philosophes, tels
que Bacon ou d'autres plus modernes, ont voulu entrer dans une
systématisation générale des préceptes, pour la recherche
scientifique, ils ont pu paraître séduisants aux personnes qui ne
voient les sciences que de loin; mais de pareils ouvrages ne sont
d'aucune utilité aux savants faits, et pour ceux qui veulent se
livrer à la culture des sciences, ils les égarent par une fausse
simplicité des choses; de plus, ils les gênent en chargeant
l'esprit d'une foule de préceptes vagues ou inapplicables, qu'il
faut se hâter d'oublier si l'on veut entrer dans la science et
devenir un véritable expérimentateur.
Je viens de dire que l'éducation du savant et de l'expérimentateur
ne se fait que dans le laboratoire spécial de la science qu'il
veut cultiver, et que les préceptes utiles sont seulement ceux qui
ressortent des détails d'une pratique expérimentale dans une
science déterminée. J'ai voulu donner dans cette introduction une
idée aussi précise que possible de la science physiologique et de
la médecine expérimentale. Cependant je serais bien loin d'avoir
la prétention de croire que j'ai donné des règles et des préceptes
qui devront être suivis d'une manière rigoureuse et absolue par un
expérimentateur. J'ai voulu seulement examiner la nature des
problèmes que l'on a à résoudre dans la science expérimentale des
êtres vivants, afin que chacun puisse bien comprendre les
questions scientifiques qui sont du domaine de la biologie et
connaître les moyens que la science possède aujourd'hui pour les
attaquer. J'ai cité des exemples d'investigation, mais je me
serais bien gardé de donner des explications superflues ou de
tracer une règle unique et absolue, parce que je pense que le rôle
d'un maître doit se borner à montrer clairement à l'élève le but
que la science se propose, et à lui indiquer tous les moyens qu'il
peut avoir à sa disposition pour l'atteindre. Mais le maître doit
ensuite laisser l'élève libre de se mouvoir à sa manière et
suivant sa nature pour parvenir au but qu'il lui a montré, sauf à
venir à son secours s'il voit qu'il s'égare. Je crois, en un mot,
que la vraie méthode est celle qui contient l'esprit sans
l'étouffer, et en le laissant autant que possible en face de lui-
même, qui le dirige, tout en respectant son originalité créatrice
et sa spontanéité scientifique qui sont les qualités les plus
précieuses. Les sciences n'avancent que par les idées nouvelles et
par la puissance créatrice ou originale de la pensée. Il faut donc
prendre garde, dans l'éducation, que les connaissances qui doivent
armer l'intelligence ne l'accablent par leur poids et que les
règles qui sont destinées à soutenir les côtés faibles de l'esprit
n'en atrophient ou n'en étouffent les côtés puissants et féconds.
Je n'ai pas à entrer ici dans d'autres développements; j'ai dû me
borner à prémunir les sciences biologiques et la médecine
expérimentale contre les exagérations de l'érudition et contre
l'envahissement et la domination des systèmes, parce que ces
sciences, en s'y soumettant, verraient disparaître leur fécondité
et perdraient l'indépendance et la liberté d'esprit qui seront
toujours les conditions essentielles de tous les progrès de
l'humanité.