Le physiologiste et le médecin ne doivent donc jamais oublier que

l'être vivant forme un organisme et une individualité. Le

physicien et le chimiste, ne pouvant se placer en dehors de

l'univers, étudient les corps et les phénomènes isolément pour

eux-mêmes, sans être obligés de les rapporter nécessairement à

l'ensemble de la nature. Mais le physiologiste, se trouvant au

contraire placé en dehors de l'organisme animal dont il voit

l'ensemble, doit tenir compte de l'harmonie de cet ensemble en

même temps qu'il cherche à pénétrer dans son intérieur pour

comprendre le mécanisme de chacune de ces parties. De là il

résulte que le physicien et le chimiste peuvent repousser toute

idée de causes finales dans les faits qu'ils observent; tandis que

le physiologiste est porté à admettre une finalité harmonique et

préétablie dans le corps organisé dont toutes les actions

partielles sont solidaires et génératrices les unes des autres. Il

faut donc bien savoir que, si l'on décompose l'organisme vivant en

isolant ses diverses parties, ce n'est que pour la facilité de

l'analyse expérimentale, et non point pour les concevoir

séparément. En effet, quand on veut donner à une propriété

physiologique sa valeur et sa véritable signification, il faut

toujours la rapporter à l'ensemble et ne tirer de conclusion

définitive que relativement à ses effets dans cet ensemble. C'est

sans doute pour avoir senti cette solidarité nécessaire de toutes

les parties d'un organisme, que Cuvier a dit que l'expérimentation

n'était pas applicable aux êtres vivants, parce qu'elle séparait

des parties organisées qui devaient rester réunies. C'est dans le

même sens que d'autres physiologistes ou médecins dits vitalistes

ont proscrit ou proscrivent encore l'expérimentation en médecine.

Ces vues, qui ont un côté juste, sont néanmoins restées fausses

dans leurs conclusions générales et elles ont nui considérablement

à l'avancement de la science. Il est juste de dire, sans doute,

que les parties constituantes de l'organisme sont inséparables

physiologiquement les unes des autres, et que toutes concourent à

un résultat vital commun; mais on ne saurait conclure de là qu'il

ne faut pas analyser la machine vivante comme on analyse une

machine brute dont toutes les parties ont également un rôle à

remplir dans un ensemble. Nous devons, autant que nous le pouvons,

à l'aide des analyses expérimentales, transporter les actes

physiologiques en dehors de l'organisme; cet isolement nous permet

de voir et de mieux saisir les conditions intimes des phénomènes,

afin de les poursuivre ensuite dans l'organisme pour interpréter

leur rôle vital. C'est ainsi que nous instituons les digestions et

les fécondations artificielles pour mieux connaître les digestions

et les fécondations naturelles. Nous pouvons encore, à raison des

autonomies organiques, séparer les tissus vivants et les placer,

au moyen de la circulation artificielle ou autrement, dans des

conditions où nous pouvons mieux étudier leurs propriétés. On

isole parfois un organe en détruisant par des anesthésiques les

réactions du consensus général; on arrive au même résultat en

divisant les nerfs qui se rendent à une partie, tout en conservant

les vaisseaux sanguins. À l'aide de l'expérimentation analytique,

j'ai pu transformer en quelque sorte des animaux à sang chaud en

animaux à sang froid pour mieux étudier les propriétés de leurs

éléments histologiques; j'ai réussi à empoisonner des glandes

séparément ou à les faire fonctionner à l'aide de leurs nerfs

divisés d'une manière tout à fait indépendante de l'organisme.

Dans ce dernier cas, on peut avoir à volonté la glande

successivement à l'état de repos absolu ou dans un état de

fonction exagérée; les deux extrêmes du phénomène étant connus, on

saisit ensuite facilement tous les intermédiaires, et l'on

comprend alors comment une fonction toute chimique peut être

réglée par le système nerveux, de manière à fournir les liquides

organiques dans des conditions toujours identiques. Nous ne nous

étendrons pas davantage sur ces indications d'analyse

expérimentale; nous nous résumerons en disant, que proscrire

l'analyse des organismes, au moyen de l'expérience, c'est arrêter

la science et nier la méthode expérimentale; mais que, d'un autre

côté, pratiquer l'analyse physiologique en perdant de vue l'unité

harmonique de l'organisme, c'est méconnaître la science vitale et

lui enlever tout son caractère.

Il faudra donc toujours, après avoir pratiqué l'analyse des

phénomènes, refaire la synthèse physiologique, afin de voir

l'action réunie de toutes les parties que l'on avait isolées. À

propos de ce mot synthèse physiologique, il importe que nous

développions notre pensée. Il est admis en général que la synthèse

reconstitue ce que l'analyse avait séparé, et qu'à ce titre la

synthèse vérifie l'analyse dont elle n'est que la contre-épreuve

ou le complément nécessaire. Cette définition est absolument vraie

pour les analyses et les synthèses de la matière. En chimie, la

synthèse donne poids pour poids le même corps composé de matières

identiques, unies dans les mêmes proportions; mais quand il s'agit

de faire l'analyse et la synthèse des propriétés des corps, c'est-

à-dire la synthèse des phénomènes, cela devient beaucoup plus

difficile. En effet, les propriétés des corps ne résultent pas

seulement de la nature et des proportions de la matière, mais

encore de l'arrangement de cette même matière. En outre, il

arrive, comme on sait, que les propriétés qui apparaissent ou

disparaissent dans la synthèse et dans l'analyse, ne peuvent pas

être considérées comme une simple addition ou une pure

soustraction des propriétés des corps composants. C'est ainsi, par

exemple, que les propriétés de l'oxygène et de l'hydrogène ne nous

rendent pas compte de propriétés de l'eau qui résulte cependant de

leur combinaison.

Je ne veux pas examiner ces questions ardues, mais cependant

fondamentales, des propriétés relatives des corps composés ou

composants; elles trouveront mieux leur place ailleurs. Je

rappellerai seulement ici que les phénomènes ne sont que

l'expression des relations des corps, d'où il résulte qu'en

dissociant les parties d'un tout, on doit faire cesser des

phénomènes par cela seul qu'on détruit des relations. Il en

résulte encore qu'en physiologie, l'analyse qui nous apprend les

propriétés des parties organisées élémentaires isolées ne nous

donnerait cependant jamais qu'une synthèse idéale très-incomplète;

de même que la connaissance de l'homme isolé ne nous apporterait

pas la connaissance de toutes les institutions qui résultent de

son association et qui ne peuvent se manifester que par la vie

sociale. En un mot, quand on réunit des éléments physiologiques,

on voit apparaître des propriétés qui n'étaient pas appréciables

dans ces éléments séparés. Il faut donc toujours procéder

expérimentalement dans la synthèse vitale, parce que des

phénomènes tout à fait spéciaux peuvent être le résultat de

l'union ou de l'association de plus en plus complexe des éléments

organisés. Tout cela prouve que ces éléments, quoique distincts et

autonomes, ne jouent pas pour cela le rôle de simples associés, et

que leur union exprime plus que l'addition de leurs propriétés

séparées. Je suis persuadé que les obstacles qui entourent l'étude

expérimentale de phénomènes psychologiques sont en grande partie

dus à des difficultés de cet ordre; car, malgré leur nature

merveilleuse et la délicatesse de leurs manifestations, il est

impossible, selon moi, de ne pas faire rentrer les phénomènes

cérébraux, comme tous les autres phénomènes des corps vivants,

dans les lois d'un déterminisme scientifique.

Le physiologiste et le médecin doivent donc toujours considérer en

même temps les organismes dans leur ensemble et dans leurs

détails, sans jamais perdre de vue les conditions spéciales de

tous les phénomènes particuliers dont la résultante constitue

l'individu. Toutefois les faits particuliers ne sont jamais

scientifiques: la généralisation seule peut constituer la science.

Mais il y a là un double écueil à éviter; car si l'excès des

particularités est antiscientifique, l'excès des généralités crée

une science idéale qui n'a plus de lien avec la réalité. Cet

écueil, qui est minime pour le naturaliste contemplatif, devient

très-grand pour le médecin qui doit surtout rechercher les vérités

objectives et pratiques. Il faut admirer sans doute ces vastes

horizons entrevus par le génie des Goethe, Oken, Carus, Geoffroy

Saint-Hilaire, Darwin, dans lesquels une conception générale nous

montre tous les êtres vivants comme étant l'expression de types

qui se transforment sans cesse dans l'évolution des organismes et

des espèces, et dans lesquels chaque être vivant disparaît

individuellement comme un reflet de l'ensemble auquel il

appartient. En médecine, on peut aussi s'élever aux généralités

les plus abstraites, soit que, se plaçant au point de vue du

naturaliste, on regarde les maladies comme des espèces morbides

qu'il s'agit de définir et de classer nosologiquement, soit que,

partant du point de vue physiologique, on considère que la maladie

n'existe pas en ce sens qu'elle ne serait qu'un cas particulier de

l'état physiologique. Sans doute toutes ces vues sont des clartés

qui nous dirigent et nous sont utiles. Mais si l'on se livrait

exclusivement à cette contemplation hypothétique, on tournerait

bientôt le dos à la réalité; et ce serait, suivant moi, mal

comprendre la vraie philosophie scientifique que d'établir une

sorte d'opposition ou d'exclusion entre la pratique qui exige la

connaissance des particularités et les généralisations précédentes

qui tendent à confondre tout dans tout. En effet, le médecin n'est

point le médecin des êtres vivants en général, pas même le médecin

du genre humain, mais bien le médecin de l'individu humain, et de

plus le médecin d'un individu dans certaines conditions morbides

qui lui sont spéciales et qui constituent ce que l'on a appelé son

idiosyncrasie. D'où il semblerait résulter que la médecine, à

rencontre des autres sciences, doive se constituer en

particularisant de plus en plus. Cette opinion serait une erreur;

il n'y a là que des apparences, car pour toutes les sciences,

c'est la généralisation qui conduit à la loi des phénomènes et au

vrai but scientifique. Seulement, il faut savoir que toutes les

généralisations morphologiques auxquelles nous avons fait allusion

plus haut, et qui servent de point d'appui au naturaliste, sont

trop superficielles et dès lors insuffisantes pour le

physiologiste et pour le médecin. Le naturaliste, le physiologiste

et le médecin ont en vue des problèmes tout différents, ce qui

fait que leurs recherches ne marchent point parallèlement et qu'on

ne peut pas, par exemple, établir une échelle physiologique

exactement superposée à l'échelle zoologique. Le physiologiste et

le médecin descendent dans le problème biologique beaucoup plus

profondément que le zoologiste; le physiologiste considère les

conditions générales d'existence des phénomènes de la vie ainsi

que les diverses modifications que ces conditions peuvent subir.

Mais le médecin ne se contente pas de savoir que tous les

phénomènes vitaux ont des conditions identiques chez tous les

êtres vivants, il faut qu'il aille encore plus loin dans l'étude

des détails de ces conditions chez chaque individu considéré dans

des circonstances morbides données. Ce ne sera donc qu'après être

descendus aussi profondément que possible dans l'intimité des

phénomènes vitaux à l'état normal et à l'état pathologique, que le

physiologiste et le médecin pourront remonter à des généralités

lumineuses et fécondes.

La vie a son essence primitive dans la force de développement

organique, force qui constituait la nature médicatrice

d'Hippocrate et l'archeus faber de van Helmont. Mais, quelle que

soit l'idée que l'on ait de la nature de cette force, elle se

manifeste toujours concurremment et parallèlement avec des

conditions physico-chimiques propres aux phénomènes vitaux. C'est

donc par l'étude des particularités physico-chimiques que le

médecin comprendra les individualités comme des cas spéciaux

contenus dans la loi générale, et retrouvera là, comme partout,

une généralisation harmonique de la variété dans l'unité. Mais le

médecin traitant la variété, il doit toujours chercher à la

déterminer dans ses études et la comprendre dans ses

généralisations.

S'il fallait définir la vie d'un seul mot, qui, en exprimant bien

ma pensée, mît en relief le seul caractère qui, suivant moi,

distingue nettement la science biologique, je dirais: la vie,

c'est la création. En effet, l'organisme créé est une machine qui

fonctionne nécessairement en vertu des propriétés physico-

chimiques de ses éléments constituants. Nous distinguons

aujourd'hui trois ordres de propriétés manifestées dans les

phénomènes des êtres vivants: propriétés physiques, propriétés

chimiques et propriétés vitales. Cette dernière dénomination de

propriétés vitales n'est, elle-même, que provisoire; car nous

appelons vitales les propriétés organiques que nous n'avons pas

encore pu réduire à des considérations physico-chimiques; mais il

n'est pas douteux qu'on y arrivera un jour. De sorte que ce qui

caractérise la machine vivante, ce n'est pas la nature de ses

propriétés physico-chimiques, si complexes qu'elles soient, mais

bien la création de cette machine qui se développe sous nos yeux

dans les conditions qui lui sont propres et d'après une idée

définie qui exprime la nature de l'être vivant et l'essence même

de la vie.

Quand un poulet se développe dans un oeuf, ce n'est point la

formation du corps animal, en tant que groupement d'éléments

chimiques, qui caractérise essentiellement la force vitale. Ce

groupement ne se fait que par suite des lois qui régissent les

propriétés chimico-physiques de la matière; mais ce qui est

essentiellement du domaine de la vie et ce qui n'appartient ni à

la chimie, ni à la physique, ni à rien autre chose, c'est l'idée

directrice de cette évolution vitale. Dans tout germe vivant, il y

a une idée créatrice qui se développe et se manifeste par

l'organisation. Pendant toute sa durée, l'être vivant reste sous

l'influence de cette même force vitale créatrice, et la mort

arrive lorsqu'elle ne peut plus se réaliser. Ici, comme partout,

tout dérive de l'idée qui elle seule crée et dirige; les moyens de

manifestation physico-chimiques sont communs à tous les phénomènes

de la nature et restent confondus pêle-mêle, comme les caractères

de l'alphabet dans une boîte où une force va les chercher pour

exprimer les pensées ou les mécanismes les plus divers. C'est

toujours cette même idée vitale qui conserve l'être, en

reconstituant les parties vivantes désorganisées par l'exercice ou

détruites par les accidents et par les maladies; de sorte que

c'est aux conditions physico-chimiques de ce développement

primitif qu'il faudra toujours faire remonter les explications

vitales, soit à l'état normal, soit à l'état pathologique. Nous

verrons en effet que le physiologiste et le médecin ne peuvent

réellement agir que par l'intermédiaire de la physico-chimie

animale, c'est-à-dire par une physique et une chimie qui

s'accomplissent sur le terrain vital spécial où se développent, se

créent et s'entretiennent, d'après une idée définie et suivant des

déterminismes rigoureux, les conditions d'existence de tous les

phénomènes de l'organisme vivant.

§ II. -- De la pratique expérimentale sur les êtres vivants.

La méthode expérimentale et les principes de l'expérimentation

sont, ainsi que nous l'avons dit, identiques dans les phénomènes

des corps bruts et dans les phénomènes des corps vivants. Mais il

ne saurait en être de même de la pratique expérimentale, et il est

facile de concevoir que l'organisation spéciale des corps vivants

doive exiger, pour être analysés, des procédés d'une nature

particulière et nous présenter des difficultés sui generis.

Toutefois, les considérations et les préceptes spéciaux que nous

allons avoir à donner pour prémunir le physiologiste contre les

causes d'erreur de la pratique expérimentale, ne se rapportent

qu'à la délicatesse, à la mobilité et à la fugacité des propriétés

vitales, ainsi qu'à la complexité des phénomènes de la vie. Il ne

s'agit en effet pour le physiologiste que de décomposer la machine

vivante, afin d'étudier et de mesurer, à l'aide d'instruments et

de procédés empruntés à la physique et à la chimie, les divers

phénomènes vitaux dont il cherche à découvrir les lois.

Les sciences possèdent chacune sinon une méthode propre, au moins

des procédés spéciaux, et, de plus, elles se servent

réciproquement d'instruments les unes aux autres. Les

mathématiques servent d'instrument à la physique, à la chimie et à

la biologie dans des limites diverses; la physique et la chimie

servent d'instruments puissants à la physiologie et à la médecine.

Dans ce secours mutuel que se prêtent les sciences, il faut bien

distinguer le savant qui fait avancer chaque science de celui qui

s'en sert. Le physicien et le chimiste ne sont pas mathématiciens

parce qu'ils emploient le calcul; le physiologiste n'est pas

chimiste ni physicien parce qu'il fait usage de réactifs chimiques

ou d'instruments de physique, pas plus que le chimiste et le

physicien ne sont physiologistes parce qu'ils étudient la

composition ou les propriétés de certains liquides et tissus

animaux ou végétaux. Chaque science a son problème et son point de

vue qu'il ne faut point confondre sans s'exposer à égarer la

recherche scientifique. Cette confusion s'est pourtant fréquemment

présentée dans la science biologique qui, à raison de sa

complexité, a besoin du secours de toutes les autres sciences. On

a vu et l'on voit souvent encore des chimistes et des physiciens

qui, au lieu de se borner à demander aux phénomènes des corps

vivants de leur fournir des moyens ou des arguments propres à

établir certains principes de leur science, veulent encore

absorber la physiologie et la réduire à de simples phénomènes

physico-chimiques. Ils donnent de la vie des explications ou des

systèmes qui parfois séduisent par leur trompeuse simplicité, mais

qui dans tous les cas nuisent à la science biologique en y

introduisant une fausse direction et des erreurs qu'il faut

ensuite longtemps pour dissiper. En un mot, la biologie a son

problème spécial et son point de vue déterminé; elle n'emprunte

aux autres sciences que leur secours et leurs méthodes, mais non

leurs théories. Ce secours des autres sciences est si puissant,

que sans lui le développement de la science des phénomènes de la

vie est impossible. La connaissance préalable des sciences

physico-chimiques n'est donc point accessoire à la biologie comme

on le dit ordinairement, mais au contraire elle lui est

essentielle et fondamentale. C'est pourquoi je pense qu'il

convient d'appeler les sciences physico-chimiques les sciences

auxiliaires et non les sciences accessoires de la physiologie.

Nous verrons que l'anatomie devient aussi une science auxiliaire

de la physiologie, de même que la physiologie elle-même, qui exige

le secours de l'anatomie de toutes les sciences physico-chimiques,

devient la science la plus immédiatement auxiliaire de la médecine

et constitue sa vraie base scientifique.

L'application des sciences physico-chimiques à la physiologie et

l'emploi de leurs procédés comme instruments propres à analyser

les phénomènes de la vie, offrent un grand nombre de difficultés

inhérentes, ainsi que nous l'avons dit, à la mobilité et à la

fugacité des phénomènes de la vie. C'est là une cause de la

spontanéité et de la mobilité dont jouissent les êtres vivants, et

c'est une circonstance qui rend les propriétés des corps organisés

très-difficiles à fixer et à étudier. Il importe de revenir ici un

instant sur la nature de ces difficultés, ainsi que j'ai déjà eu

l'occasion de le faire souvent dans mes cours[20].

Pour tout le monde un corps vivant diffère essentiellement dès

l'abord d'un corps brut au point de vue de l'expérimentation. D'un

côté, le corps brut n'a en lui aucune spontanéité; ses propriétés

s'équilibrant avec les conditions extérieures, il tombe bientôt,

comme on le dit, en indifférence physico-chimique, c'est-à-dire

dans un équilibre stable avec ce qui l'entoure. Dès lors toutes

les modifications de phénomènes qu'il éprouvera proviendront

nécessairement de changements survenus dans les circonstances

ambiantes, et l'on conçoit qu'en tenant compte exactement de ces

circonstances, on soit sûr de posséder les conditions

expérimentales qui sont nécessaires à la conception d'une bonne

expérience. Le corps vivant, surtout chez les animaux élevés, ne

tombe jamais en indifférence chimico-physique avec le milieu

extérieur, il possède un mouvement incessant, une évolution

organique en apparence spontanée et constante, et, bien que cette

évolution ait besoin des circonstances extérieures pour se

manifester, elle en est cependant indépendante dans sa marche et

dans sa modalité. Ce qui le prouve, c'est qu'on voit un être

vivant naître, se développer, devenir malade et mourir, sans que

cependant les conditions du monde extérieur changent pour

l'observateur.

De ce qui précède il résulte que celui qui expérimente sur les

corps bruts peut, à l'aide de certains instruments, tels que le

baromètre, le thermomètre, l'hygromètre, se placer dans des

conditions identiques et obtenir par conséquent des expériences

bien définies et semblables. Les physiologistes et les médecins,

avec raison, ont imité les physiciens et cherché à rendre leurs

expériences plus exactes en se servant des mêmes instruments

qu'eux. Mais on voit aussitôt que ces conditions extérieures, dont

le changement importe tant au physicien et au chimiste, sont d'une

beaucoup plus faible valeur pour le médecin. En effet, les

modifications sont toujours sollicitées dans les phénomènes des

corps bruts, par un changement cosmique extérieur, et il arrive

parfois qu'une très-légère modification dans la température

ambiante ou dans la pression barométrique amène des changements

importants dans les phénomènes des corps bruts. Mais les

phénomènes de la vie, chez l'homme et chez les animaux élevés,

peuvent se modifier sans qu'il arrive aucun changement cosmique

extérieur appréciable, et de légères modifications thermométriques

et barométriques n'exercent souvent aucune influence réelle sur

les manifestations vitales; et, bien qu'on ne puisse pas dire que

ces influences cosmiques extérieures soient essentiellement

nulles, il arrive des circonstances où il serait presque ridicule

d'en tenir compte. Tel est le cas d'un expérimentateur qui,

répétant mes expériences de la piqûre du plancher du quatrième

ventricule pour produire le diabète artificiel, a cru faire preuve

d'une plus grande exactitude, en notant avec soin la pression

barométrique au moment où il pratiquait l'expérience!

Cependant si, au lieu d'expérimenter sur l'homme ou sur les

animaux supérieurs, nous expérimentons sur des êtres vivants

inférieurs, animaux ou végétaux, nous verrons que ces indications

thermométriques, barométriques et hygrométriques, qui avaient si

peu d'importance pour les premiers, doivent, au contraire, être

tenues en très-sérieuse considération pour les seconds. En effet,

si pour des infusoires nous faisons varier les conditions

d'humidité, de chaleur et de pression atmosphérique, nous verrons

les manifestations vitales de ces êtres se modifier ou s'anéantir

suivant les variations plus ou moins considérables que nous

introduirons dans les influences cosmiques citées plus haut. Chez

les végétaux et chez les animaux à sang froid, nous voyons encore

les conditions de température et d'humidité du milieu cosmique

jouer un très-grand rôle dans les manifestations de la vie. C'est

ce qu'on appelle l'influence des saisons, que tout le monde

connaît. Il n'y aurait donc en définitive que les animaux à sang

chaud et l'homme qui sembleraient se soustraire à ces influences

cosmiques et avoir des manifestations libres et indépendantes.

Nous avons déjà dit ailleurs que cette sorte d'indépendance des

manifestations vitales de l'homme et des animaux supérieurs est le

résultat d'une perfection plus grande de leur organisme, mais non

la preuve que les manifestations de la vie chez ces êtres,

physiologiquement plus parfaits, se trouvent soumises à d'autres

lois ou à d'autres causes. En effet, nous savons que ce sont les

éléments histologiques de nos organes qui expriment les phénomènes

de la vie; or, si ces éléments ne subissent pas de variations dans

leurs fonctions sous l'influence des variations de température,

d'humidité et de pression de l'atmosphère extérieure, c'est qu'ils

se trouvent plongés dans un milieu organique ou dans une

atmosphère intérieure dont les conditions de température,

d'humidité et de pression ne changent pas avec les variations du

milieu cosmique. D'où il faut conclure qu'au fond les

manifestations vitales chez les animaux à sang chaud et chez

l'homme sont également soumises à des conditions physico-chimiques

précises et déterminées.

En récapitulant tout ce que nous avons dit précédemment, on voit

qu'il y a dans tous les phénomènes naturels des conditions de

milieu qui règlent leurs manifestations phénoménales. Les

conditions de notre milieu cosmique règlent en général les

phénomènes minéraux qui se passent à la surface de la terre; mais

les êtres organisés renferment en eux les conditions particulières

de leurs manifestations vitales, et, à mesure que l'organisme,

c'est-à-dire la machine vivante, se perfectionne, ses éléments

organisés devenant plus délicats, elle crée les conditions

spéciales d'un milieu organique qui s'isole de plus en plus du

milieu cosmique. Nous retombons ainsi dans la distinction que j'ai

établie depuis longtemps et que je crois très-féconde, à savoir,

qu'il y a en physiologie deux milieux à considérer: le milieu

macrocosmique, général, et le milieu microcosmique, particulier à

l'être vivant; le dernier se trouve plus ou moins indépendant du

premier suivant le degré de perfectionnement de l'organisme.

D'ailleurs ce que nous voyons ici pour la machine vivante se

conçoit facilement, puisqu'il en est de même pour les machines

brutes que l'homme crée. Ainsi, les modifications climatériques

n'ont aucune influence sur la marche d'une machine à vapeur,

quoique tout le monde sache que dans l'intérieur de cette machine

il y a des conditions précises de température, de pression et

d'humidité qui règlent mathématiquement tous ses mouvements. Nous

pourrions donc aussi, pour les machines brutes, distinguer un

milieu macrocosmique et un milieu microcosmique. Dans tous les

cas, la perfection de la machine consistera à être de plus en plus

libre et indépendante, de façon à subir de moins en moins les

influences du milieu extérieur. La machine humaine sera d'autant

plus parfaite qu'elle se défendra mieux contre la pénétration des

influences du milieu extérieur; quand l'organisme vieillit et

qu'il s'affaiblit, il devient plus sensible aux influences

extérieures du froid, du chaud, de l'humide, ainsi qu'à toutes les

autres influences climatériques en général.

En résumé, si nous voulons atteindre les conditions exactes des

manifestations vitales chez l'homme et chez les animaux

supérieurs, ce n'est point réellement dans le milieu cosmique

extérieur qu'il faut chercher, mais bien dans le milieu organique

intérieur. C'est, en effet, dans l'étude de ces conditions

organiques intérieures, ainsi que nous l'avons dit souvent, que se

trouve l'explication directe et vraie des phénomènes de la vie, de

la santé, de la maladie et de la mort de l'organisme. Nous ne

voyons à l'extérieur que la résultante de toutes les actions

intérieures du corps, qui nous apparaissent alors comme le

résultat d'une force vitale distincte n'ayant que des rapports

éloignés avec les conditions physico-chimiques du milieu extérieur

et se manifestant toujours comme une sorte de personnification

organique douée de tendances spécifiques. Nous avons dit ailleurs

que la médecine antique considéra l'influence du milieu cosmique,

des eaux, des airs et des lieux; on peut, en effet, tirer de là

d'utiles indications pour l'hygiène et pour les modifications

morbides. Mais ce qui distinguera la médecine expérimentale

moderne, ce sera d'être fondée surtout sur la connaissance du

milieu intérieur dans lequel viennent agir les influences normales

et morbides ainsi que les influences médicamenteuses. Mais comment

connaître ce milieu intérieur de l'organisme si complexe chez

l'homme et chez les animaux supérieurs, si ce n'est en y

descendant en quelque sorte et en y pénétrant au moyen de

l'expérimentation appliquée aux corps vivants? Ce qui veut dire

que, pour analyser les phénomènes de la vie, il faut

nécessairement pénétrer dans les organismes vivants à l'aide des

procédés de vivisection.

En résumé, c'est seulement dans les conditions physico-chimiques

du milieu intérieur que nous trouverons le déterminisme des

phénomènes extérieurs de la vie. La vie de l'organisme n'est

qu'une résultante de toutes les actions intimes; elle peut se

montrer plus ou moins vive et plus ou moins affaiblie et

languissante, sans que rien dans le milieu extérieur puisse nous

l'expliquer parce qu'elle est réglée par les conditions du milieu

intérieur. C'est donc dans les propriétés physico-chimiques du

milieu intérieur que nous devons chercher les véritables bases de

la physique et de la chimie animales. Toutefois, nous verrons plus

loin qu'il y a à considérer, outre les conditions physico-

chimiques indispensables à la manifestation de la vie, des

conditions physiologiques évolutives spéciales qui sont le quid

proprium de la science biologique. J'ai toujours beaucoup insisté

sur cette distinction, parce que je crois qu'elle est

fondamentale, et que les considérations physiologiques doivent

être prédominantes dans un traité d'expérimentation appliquée à la

médecine. En effet, c'est là que nous trouverons les différences

dues aux influences de l'âge, du sexe, de l'espèce, de la race, de

l'état d'abstinence ou de digestion, etc. Cela nous amènera à

considérer dans l'organisme des réactions réciproques et

simultanées du milieu intérieur sur les organes, et des organes

sur le milieu intérieur.

§ III. -- De la vivisection.

On n'a pu découvrir les lois de la matière brute qu'en pénétrant

dans les corps ou dans les machines inertes, de même on ne pourra

arriver à connaître les lois et les propriétés de la matière

vivante qu'en disloquant les organismes vivants pour s'introduire

dans leur milieu intérieur. Il faut donc nécessairement, après

avoir disséqué sur le mort, disséquer sur le vif, pour mettre à

découvert et voir fonctionner les parties intérieures ou cachées

de l'organisme; c'est à ces sortes d'opérations qu'on donne le nom

de vivisections, et sans ce mode d'investigation, il n'y a pas de

physiologie ni de médecine scientifique possibles: pour apprendre

comment l'homme et les animaux vivent, il est indispensable d'en

voir mourir un grand nombre, parce que les mécanismes de la vie ne

peuvent se dévoiler et se prouver que par la connaissance des

mécanismes de la mort.

À toutes les époques on a senti cette vérité et, dès les temps les

plus anciens, on a pratiqué, dans la médecine, non-seulement des

expériences thérapeutiques, mais même des vivisections. On raconte

que des rois de Perse livraient les condamnés à mort aux médecins

afin qu'ils fissent sur eux des vivisections utiles à la médecine.

Au dire de Galien, Attale III, Philométor, qui régnait cent

trente-sept ans avant Jésus-Christ, à Pergame, expérimentait les

poisons et les contre-poisons sur des criminels condamnés à

mort[21]. Celse rappelle et approuve les vivisections d'Hérophile

et d'Érasistrate pratiquées sur des criminels, par le consentement

des Ptolémées. Il n'est pas cruel, dit-il, d'imposer des supplices

à quelques coupables, supplices qui doivent profiter à des

multitudes d'innocents pendant le cours de tous les siècles[22]. Le

grand-duc de Toscane fit remettre à Fallope, professeur d'anatomie

à Pise, un criminel avec permission qu'il le fît mourir et qu'il

le disséquât à son gré. Le condamné ayant une fièvre quarte,

Fallope voulut expérimenter l'influence des effets de l'opium sur

les paroxysmes. Il administra deux gros d'opium pendant

l'intermission; la mort survint à la deuxième expérimentation[23].

De semblables exemples se sont retrouvés plusieurs fois, et l'on

connaît l'histoire de l'archer de Meudon[24], qui reçut sa grâce

parce qu'on pratiqua sur lui la néphrotomie avec succès. Les

vivisections sur les animaux remontent également très-loin. On

peut considérer Galien comme le fondateur des vivisections sur les

animaux. Il institua ses expériences en particulier sur des singes

ou sur de jeunes porcs, et il décrivit les instruments et les

procédés employés pour l'expérimentation. Galien ne pratiqua guère

que des expériences du genre de celles que nous avons appelées

expériences perturbatrices, et qui consistent à blesser, à

détruire ou à enlever une partie afin de juger de son usage par le

trouble que sa soustraction produit. Galien a résumé les

expériences faites avant lui, et il a étudié par lui-même les

effets de la destruction de la moelle épinière à des hauteurs

diverses, ceux de la perforation de la poitrine, d'un côté ou des

deux côtés à la fois; les effets de la section des nerfs qui se

rendent aux muscles intercostaux et de celle du nerf récurrent. Il

a lié les artères, institué des expériences sur le mécanisme de la

déglutition[25]. Depuis Galien, il y a toujours eu, de loin en

loin, au milieu des systèmes médicaux, des vivisecteurs éminents.

C'est à ce titre que les noms des de Graaf, Harvey, Aselli,

Pecquet, Haller, etc., se sont transmis jusqu'à nous. De notre

temps, et surtout sous l'influence de Magendie, la vivisection est

entrée définitivement dans la physiologie et dans la médecine

comme un procédé d'étude habituel et indispensable.

Les préjugés qui se sont attachés au respect des cadavres ont

pendant très-longtemps arrêté le progrès de l'anatomie. De même la

vivisection a rencontré dans tous les temps des préjugés et des

détracteurs. Nous n'avons pas la prétention de détruire tous les

préjugés dans le monde; nous n'avons pas non plus à nous occuper

ici de répondre aux arguments des détracteurs des vivisections,

puisque par là même ils nient la médecine expérimentale, c'est-à-

dire la médecine scientifique. Toutefois nous examinerons quelques

questions générales et nous poserons ensuite le but scientifique

que se proposent les vivisections.

D'abord a-t-on le droit de pratiquer des expériences et des

vivisections sur l'homme? Tous les jours le médecin fait des

expériences thérapeutiques sur ses malades, et tous les jours le

chirurgien pratique des vivisections sur ses opérés. On peut donc

expérimenter sur l'homme, mais dans quelles limites? On a le

devoir et par conséquent le droit de pratiquer sur l'homme une

expérience toutes les fois qu'elle peut lui sauver la vie, le

guérir ou lui procurer un avantage personnel. Le principe de

moralité médicale et chirurgicale consiste donc à ne jamais

pratiquer sur un homme une expérience qui ne pourrait que lui être

nuisible à un degré quelconque, bien que le résultat pût

intéresser beaucoup la science, c'est-à-dire la santé des autres.

Mais cela n'empêche pas qu'en faisant les expériences et les

opérations toujours exclusivement au point de l'intérêt du malade

qui les subit, elles ne tournent en même temps au profit de la

science. En effet, il ne saurait en être autrement; un vieux

médecin qui a souvent administré les médicaments et qui a beaucoup

traité de malades, sera plus expérimenté, c'est-à-dire

expérimentera mieux sur ses nouveaux malades parce qu'il s'est

instruit par les expériences qu'il a faites sur d'autres. Le

chirurgien qui a souvent pratiqué des opérations dans des cas

divers s'instruira et se perfectionnera expérimentalement. Donc,

on le voit, l'instruction n'arrive jamais que par l'expérience, et

cela rentre tout à fait dans les définitions que nous avons

données au commencement de cette introduction.

Peut-on faire des expériences ou des vivisections sur les

condamnés à mort? On a cité des exemples analogues à celui que

nous avons rappelé plus haut, et dans lesquels on s'était permis

des opérations dangereuses en offrant aux condamnés leur grâce en

échange. Les idées de la morale moderne réprouvent ces tentatives;

je partage complètement ces idées. Cependant, je considère comme

très-utile à la science et comme parfaitement permis de faire des

recherches sur les propriétés des tissus aussitôt après la

décapitation chez les suppliciés. Un helminthologiste fit avaler à

une femme condamnée à mort des larves de vers intestinaux, sans

qu'elle le sût, afin de voir après sa mort si les vers s'étaient

développés dans ses intestins[26]. D'autres ont fait des

expériences analogues sur des malades phthisiques devant bientôt

succomber; il en est qui ont fait les expériences sur eux-mêmes.

Ces sortes d'expériences étant très-intéressantes pour la science,

et ne pouvant être concluantes que sur l'homme, me semblent très-

permises quand elles n'entraînent aucune souffrance ni aucun

inconvénient chez le sujet expérimenté. Car, il ne faut pas s'y

tromper, la morale ne défend pas de faire des expériences sur son

prochain ni sur soi-même; dans la pratique de la vie, les hommes

ne font que faire des expériences les uns sur les autres. La

morale chrétienne ne défend qu'une seule chose, c'est de faire du

mal à son prochain. Donc, parmi les expériences qu'on peut tenter

sur l'homme, celles qui ne peuvent que nuire sont défendues,

celles qui sont innocentes sont permises, et celles qui peuvent

faire du bien sont commandées.

Maintenant se présente cette autre question. A-t-on le droit de

faire des expériences et des vivisections sur les animaux? Quant à

moi, je pense qu'on a ce droit d'une manière entière et absolue.

Il serait bien étrange, en effet, qu'on reconnût que l'homme a le

droit de se servir des animaux pour tous les usages de la vie,

pour ses services domestiques, pour son alimentation, et qu'on lui

défendît de s'en servir pour s'instruire dans une des sciences les

plus utiles à l'humanité. Il n'y a pas à hésiter; la science de la

vie ne peut se constituer que par des expériences, et l'on ne peut

sauver de la mort des êtres vivants qu'après en avoir sacrifié

d'autres. Il faut faire les expériences sur les hommes ou sur les

animaux. Or, je trouve que les médecins font déjà trop

d'expériences dangereuses sur les hommes avant de les avoir

étudiées soigneusement sur les animaux. Je n'admets pas qu'il soit

moral d'essayer sur les malades dans les hôpitaux des remèdes plus

ou moins dangereux ou actifs, sans qu'on les ait préalablement

expérimentés sur des chiens; car je prouverai plus loin que tout

ce que l'on obtient chez les animaux peut parfaitement être

concluant pour l'homme quand on sait bien expérimenter. Donc, s'il

est immoral de faire sur un homme une expérience dès qu'elle est

dangereuse pour lui, quoique le résultat puisse être utile aux

autres, il est essentiellement moral de faire sur un animal des

expériences, quoique douloureuses et dangereuses pour lui, dès

qu'elles peuvent être utiles pour l'homme.

Après tout cela, faudra-t-il se laisser émouvoir par les cris de

sensibilité qu'ont pu pousser les gens du monde ou par les

objections qu'ont pu faire les hommes étrangers aux idées

scientifiques? Tous les sentiments sont respectables, et je me

garderai bien d'en jamais froisser aucun. Je les explique très-

bien, et c'est pour cela qu'ils ne m'arrêtent pas. Je comprends

parfaitement que les médecins qui se trouvent sous l'influence de

certaines idées fausses et à qui le sens scientifique manque, ne

puissent passe rendre compte de la nécessité des expériences et

des vivisections pour constituer la science biologique. Je

comprends parfaitement aussi que les gens du monde, qui sont mus

par des idées tout à fait différentes de celles qui animent le

physiologiste, jugent tout autrement que lui les vivisections. Il

ne saurait en être autrement. Nous avons dit quelque part dans

cette introduction que, dans la science, c'est l'idée qui donne

aux faits leur valeur et leur signification. Il en est de même

dans la morale, il en est de même partout. Des faits identiques

matériellement peuvent avoir une signification morale opposée,

suivant les idées auxquelles ils se rattachent. Le lâche assassin,

le héros et le guerrier plongent également le poignard dans le

sein de leur semblable. Qu'est-ce qui les distingue, si ce n'est

l'idée qui dirige leur bras? Le chirurgien, le physiologiste et

Néron se livrent également à des mutilations sur des êtres

vivants. Qu'est-ce qui les distingue encore, si ce n'est l'idée?

Je n'essayerai donc pas, à l'exemple de Le Gallois[27], de

justifier les physiologistes du reproche de cruauté que leur

adressent les gens étrangers à la science; la différence des idées

explique tout. Le physiologiste n'est pas un homme du monde, c'est

un savant, c'est un homme qui est saisi et absorbé par une idée

scientifique qu'il poursuit: il n'entend plus les cris des

animaux, il ne voit plus le sang qui coule, il ne voit que son

idée et n'aperçoit que des organismes qui lui cachent des

problèmes qu'il veut découvrir. De même le chirurgien n'est pas

arrêté par les cris et les sanglots les plus émouvants, parce

qu'il ne voit que son idée et le but de son opération. De même

encore l'anatomiste ne sent pas qu'il est dans un charnier

horrible; sous l'influence d'une idée scientifique, il poursuit

avec délices un filet nerveux dans des chairs puantes et livides

qui seraient pour tout autre homme un objet de dégoût et

d'horreur. D'après ce qui précède, nous considérons comme oiseuses

ou absurdes toutes discussions sur les vivisections. Il est

impossible que des hommes qui jugent les faits avec des idées si

différentes, puissent jamais s'entendre; et comme il est

impossible de satisfaire tout le monde, le savant ne doit avoir

souci que de l'opinion des savants qui le comprennent, et ne tirer

de règle de conduite que de sa propre conscience.

Le principe scientifique de la vivisection est d'ailleurs facile à

saisir. Il s'agit toujours, en effet, de séparer ou de modifier

certaines parties de la machine vivante, afin de les étudier, et

de juger ainsi de leur usage ou de leur utilité. La vivisection,

considérée comme méthode analytique d'investigation sur le vivant,

comprend un grand nombre de degrés successifs, car on peut avoir à

agir soit sur les appareils organiques, soit sur les organes, soit

sur les tissus ou sur les éléments histologiques eux-mêmes. Il y a

des vivisections extemporanées et d'autres vivisections dans

lesquelles on produit des mutilations dont on étudie les suites en

conservant les animaux. D'autres fois la vivisection n'est qu'une

autopsie faite sur le vif ou une étude des propriétés des tissus

immédiatement après la mort. Ces procédés divers d'étude

analytique des mécanismes de la vie, chez l'animal vivant, sont

indispensables, ainsi que nous le verrons, à la physiologie, à la

pathologie et à la thérapeutique. Toutefois, il ne faudrait pas

croire que la vivisection puisse constituer à elle seule toute la

méthode expérimentale appliquée à l'étude des phénomènes de la

vie. La vivisection n'est qu'une dissection anatomique sur le

vivant; elle se combine nécessairement avec tous les autres moyens

physico-chimiques d'investigation qu'il s'agit de porter dans

l'organisme. Réduite à elle-même, la vivisection n'aurait qu'une

portée restreinte et pourrait même, dans certains cas, nous

induire en erreur sur le véritable rôle des organes. Par ces

réserves je ne nie pas l'utilité ni même la nécessité absolue de

la vivisection dans l'étude des phénomènes de la vie; je la

déclare seulement insuffisante. En effet, nos instruments de

vivisection sont tellement grossiers et nos sens si imparfaits,

que nous ne pouvons atteindre dans l'organisme que des parties

grossières et complexes. La vivisection, sous le microscope,

arriverait à une analyse bien plus fine, mais elle offre de très-

grandes difficultés et n'est applicable qu'à de très-petits

animaux. Mais, quand nous sommes arrivés aux limites de la

vivisection, nous avons d'autres moyens de pénétrer plus loin et

de nous adresser même aux parties élémentaires de l'organisme dans

lesquelles siègent les propriétés élémentaires des phénomènes

vitaux. Ces moyens sont les poisons que nous pouvons introduire

dans la circulation et qui vont porter leur action spécifique sur

tel ou tel élément histologique. Les empoisonnements localisés,

ainsi que les ont déjà employés Fontana et J. Müller, constituent

de précieux moyens d'analyse physiologique. Les poisons sont de

véritables réactifs de la vie, des instruments d'une délicatesse

extrême qui vont disséquer les éléments vitaux. Je crois avoir été

le premier à considérer l'étude des poisons à ce point de vue, car

je pense que l'étude attentive des modificateurs histologiques

doit former la base commune de la physiologie générale, de la

pathologie et de la thérapeutique. En effet, c'est toujours aux

éléments organiques qu'il faut remonter pour trouver les

explications vitales les plus simples.

En résumé, la vivisection est la dislocation de l'organisme vivant

à l'aide d'instruments et de procédés qui peuvent en isoler les

différentes parties. Il est facile de comprendre que cette

dissection sur le vivant suppose la dissection préalable sur le

mort.

§ IV. De l'anatomie normale dans ses rapports avec la vivisection.

L'anatomie est la base nécessaire de toutes les recherches

médicales théoriques et pratiques. Le cadavre est l'organisme

privé du mouvement vital, et c'est naturellement dans l'étude des

organes morts que l'on a cherché la première explication des

phénomènes de la vie, de même que c'est dans l'étude des organes

d'une machine en repos que l'on cherche l'explication du jeu de la

machine en mouvement. L'anatomie de l'homme semblait donc devoir

être la base de la physiologie et de la médecine humaines.

Cependant les préjugés s'opposèrent à la dissection des cadavres,

et l'on disséqua, à défaut de corps humains, des cadavres

d'animaux aussi rapprochés de l'homme que possible par leur

organisation: c'est ainsi que toute l'anatomie et la physiologie

de Galien furent faites principalement sur des singes. Galien

pratiquait en même temps des dissections cadavériques et des

expériences sur les animaux vivants, ce qui prouve qu'il avait

parfaitement compris que la dissection cadavérique n'a d'intérêt

qu'autant qu'on la met en comparaison avec la dissection sur le

vivant. De cette manière, en effet, l'anatomie n'est que le

premier pas de la physiologie. L'anatomie est une science stérile

par elle-même; elle n'a de raison d'être que parce qu'il y a des

hommes et des animaux vivants, sains et malades, et qu'elle peut

être utile à la physiologie et à la pathologie. Nous nous

bornerons à examiner ici les genres de services que, dans l'état

actuel de nos connaissances, l'anatomie, soit de l'homme, soit des

animaux, peut rendre à la physiologie et à la médecine. Cela m'a

paru d'autant plus nécessaire qu'il règne à ce sujet dans la

science des idées différentes; il est bien entendu que, pour juger

ces questions, nous nous plaçons toujours à notre point de vue de

la physiologie et de la médecine expérimentales, qui forment la

science médicale vraiment active. Dans la biologie on peut

admettre des points de vue divers qui constituent, en quelque

sorte, autant de sous-sciences distinctes. En effet, chaque

science n'est séparée d'une autre science que parce qu'elle a un

point de vue particulier et un problème spécial. On peut

distinguer dans la biologie normale le point de vue zoologique, le

point de vue anatomique simple et comparatif, le point de vue

physiologique spécial et général. La zoologie, donnant la

description et la classification des espèces, n'est qu'une science

d'observation qui sert de vestibule à la vraie science des

animaux. Le zoologiste ne fait que cataloguer les animaux d'après

les caractères extérieurs et intérieurs de forme, suivant les

types et les lois que la nature lui présente dans la formation de

ces types. Le but du zoologiste est la classification des êtres

d'après une sorte de plan de création, et le problème se résume

pour lui à trouver la place exacte que doit occuper un animal dans

une classification donnée.

L'anatomie, ou science de l'organisation des animaux, a une

relation plus intime et plus nécessaire avec la physiologie.

Cependant le point de vue anatomique diffère du point de vue

physiologique, en ce que l'anatomiste veut expliquer l'anatomie

par la physiologie, tandis que le physiologiste cherche à

expliquer la physiologie par l'anatomie, ce qui est bien

différent. Le point de vue anatomique a dominé la science depuis

son début jusqu'à nos jours, et il compte encore beaucoup de

partisans. Tous les grands anatomistes qui se sont placés à ce

point de vue ont cependant contribué puissamment au développement

de la science physiologique, et Haller a résumé cette idée de

subordination de la physiologie à l'anatomie en définissant la

physiologie: anatomia animata. Je comprends facilement que le

principe anatomique devait se présenter nécessairement le premier,

mais je crois que ce principe est faux en voulant être exclusif,

et qu'il est devenu aujourd'hui nuisible à la physiologie, après

lui avoir rendu de très-grands services, que je ne conteste pas

plus que personne. En effet, l'anatomie est une science plus

simple que la physiologie, et, par conséquent, elle doit lui être

subordonnée, au lieu de la dominer. Toute explication des

phénomènes de la vie basée exclusivement sur des considérations

anatomiques est nécessairement incomplète. Le grand Haller, qui a

résumé cette grande période anatomique de la physiologie dans ses

immenses et admirables écrits, a été conduit à fonder une

physiologie réduite à la fibre irritable et à la fibre sensitive.

Toute la partie humorale ou physico-chimique de la physiologie,

qui ne se dissèque pas et qui constitue ce que nous appelons notre

milieu intérieur, a été négligée et mise dans l'ombre. Le reproche

que j'adresse ici aux anatomistes qui veulent subordonner la

physiologie à leur point de vue, je l'adresserai de même aux

chimistes et aux physiciens, qui ont voulu en faire autant. Ils

ont le même tort de vouloir subordonner la physiologie, science

plus complexe, à la chimie ou à la physique, qui sont des sciences

plus simples. Ce qui n'empêche pas que beaucoup de travaux de

chimie et de physique physiologiques, conçus d'après ce faux point

de vue, n'aient pu rendre de grands services à la physiologie.

En un mot, je considère que la physiologie, la plus complexe de

toutes les sciences, ne peut pas être expliquée complètement par

l'anatomie. L'anatomie n'est qu'une science auxiliaire de la

physiologie, la plus immédiatement nécessaire, j'en conviens, mais

insuffisante à elle seule; à moins de vouloir supposer que

l'anatomie comprend tout, et que l'oxygène, le chlorure de sodium

et le fer qui se trouvent dans le corps sont des éléments

anatomiques de l'organisme. Des tentatives de ce genre ont été

renouvelées de nos jours par des anatomistes histologistes

éminents. Je ne partage pas ces vues, parce que c'est, ce me

semble, établir une confusion dans les sciences et amener

l'obscurité au lieu de la clarté.

L'anatomiste, avons-nous dit plus haut, veut expliquer l'anatomie

par la physiologie; c'est-à-dire qu'il prend l'anatomie pour point

de départ exclusif et prétend en déduire directement toutes les

fonctions, par la logique seule et sans expériences. Je me suis

déjà élevé contre les prétentions de ces déductions

anatomiques[28], en montrant qu'elles reposent sur une illusion

dont l'anatomiste ne se rend pas compte. En effet, il faut

distinguer dans l'anatomie deux ordres de choses: 1° les

dispositions mécaniques passives des divers organes et appareils

qui, à ce point de vue, ne sont que de véritables instruments de

mécanique animale; 2° les éléments actifs ou vitaux qui mettent en

jeu ces divers appareils. L'anatomie cadavérique peut bien rendre

compte des dispositions mécaniques de l'organisme animal;

l'inspection du squelette montre bien un ensemble de leviers dont

on comprend l'action uniquement par leur arrangement. De même,

pour le système de canaux ou de tubes qui conduisent les liquides;

et c'est ainsi que les valvules des veines ont des usages

mécaniques qui mirent Harvey sur les traces de la découverte de la

circulation du sang. Les réservoirs, les vessies, les poches

diverses dans lesquels séjournent des liquides sécrétés ou

excrétés, présentent des dispositions mécaniques qui nous

indiquent plus ou moins clairement les usages qu'ils doivent

remplir, sans que nous soyons obligés de recourir à des

expériences sur le vivant pour le savoir. Mais il faut remarquer

que ces déductions mécaniques n'ont rien qui soit absolument

spécial aux fonctions d'un être vivant; partout nous déduirons de

même que des tuyaux sont destinés à conduire, que des réservoirs

sont destinés à contenir, que des leviers sont destinés à mouvoir.

Mais quand nous arrivons aux éléments actifs ou vitaux qui mettent

en jeu tous ces instruments passifs de l'organisation, alors

l'anatomie cadavérique n'apprend rien et ne peut rien apprendre.

Toutes nos connaissances à ce sujet nous arrivent nécessairement

de l'expérience ou de l'observation sur le vivant; et quand alors

l'anatomiste croit faire des déductions physiologiques par

l'anatomie seule et sans expérience, il oublie qu'il prend son

point de départ dans cette même physiologie expérimentale qu'il a

l'air de dédaigner. Lorsqu'un anatomiste déduit, comme il le dit,

les fonctions des organes de leur texture, il ne fait qu'appliquer

des connaissances acquises sur le vivant pour interpréter ce qu'il

voit sur le mort; mais l'anatomie ne lui apprend rien en réalité;

elle lui fournit seulement un caractère de tissu. Ainsi, quand un

anatomiste rencontre dans une partie du corps des fibres

musculaires, il en conclut qu'il y a mouvement contractile; quand

il rencontre des cellules glandulaires, il en conclut qu'il y a

sécrétion; quand il rencontre des fibres nerveuses, il en conclut

qu'il y a sensibilité ou mouvement. Mais qu'est-ce qui lui a

appris que la fibre musculaire se contracte, que la cellule

glandulaire sécrète, que le nerf est sensible ou moteur, si ce

n'est l'observation sur le vivant ou la vivisection? Seulement,

ayant remarqué que ces tissus contractiles sécrétoires ou nerveux

ont des formes anatomiques déterminées, il a établi un rapport

entre la forme de l'élément anatomique et ses fonctions; de telle

sorte que, quand il rencontre l'une, il conclut à l'autre. Mais,

je le répète, dans tout cela l'anatomie cadavérique n'apprend

rien, elle n'a fait que s'appuyer sur ce que la physiologie

expérimentale lui enseigne; ce qui le prouve clairement, c'est que

là où la physiologie expérimentale n'a encore rien appris,

l'anatomiste ne sait rien interpréter par l'anatomie seule. Ainsi,

l'anatomie de la rate, des capsules surrénales et de la thyroïde,

est aussi bien connue que l'anatomie d'un muscle ou d'un nerf, et

cependant l'anatomiste est muet sur les usages de ces parties.

Mais dès que le physiologiste aura découvert quelque chose sur les

fonctions de ces organes, alors l'anatomiste mettra les propriétés

physiologiques constatées en rapport avec les formes anatomiques

déterminées des éléments. Je dois en outre faire remarquer que,

dans ses localisations, l'anatomiste ne peut jamais aller au delà

de ce que lui apprend la physiologie, sous peine de tomber dans

l'erreur. Ainsi, si l'anatomiste avance, d'après ce que lui a

appris la physiologie, que, quand il y a des fibres musculaires,

il y a contraction et mouvement, il ne saurait en inférer que, là

où il ne voit pas de fibre musculaire, il n'y a jamais contraction

ni mouvement. La physiologie expérimentale a prouvé, en effet, que

l'élément contractile a des formes variées parmi lesquelles il en

est que l'anatomiste n'a pas encore pu préciser.

En un mot, pour savoir quelque chose des fonctions de la vie, il

faut les étudier sur le vivant. L'anatomie ne donne que des

caractères pour reconnaître les tissus, mais elle n'apprend rien

par elle-même sur leurs propriétés vitales. Comment, en effet, la

forme d'un élément nerveux nous indiquerait-elle les propriétés

nerveuses qu'il transmet? comment la forme d'une cellule du foie

nous montrerait-elle qu'il s'y fait du sucre? comment la forme

d'un élément musculaire nous ferait-elle connaître la contraction

musculaire? Il n'y a là qu'une relation empirique que nous

établissons par l'observation comparative faite sur le vivant et

sur le mort. Je me rappelle avoir souvent entendu de Blainville

s'efforcer dans ses cours de distinguer ce qu'il fallait, suivant

lui, appeler un substratum de ce qu'il fallait au contraire nommer

un organe. Dans un organe, suivant de Blainville, on devait

pouvoir comprendre un rapport mécanique nécessaire entre la

structure et la fonction. Ainsi, disait-il, d'après la forme des

leviers osseux, on conçoit un mouvement déterminé; d'après la

disposition des conduits sanguins, des réservoirs de liquides, des

conduits excréteurs des glandes, on comprend que des fluides

soient mis en circulation ou retenus par des dispositions

mécaniques que l'on explique. Mais, pour l'encéphale, ajoutait-il,

il n'y a aucun rapport matériel à établir entre la structure du

cerveau et la nature des phénomènes intellectuels. Donc, concluait

de Blainville, le cerveau n'est pas l'organe de la pensée, il en

est seulement le substratum. On pourrait, si l'on veut, admettre

la distinction de de Blainville, mais elle serait générale et non

limitée au cerveau. Si, en effet, nous comprenons qu'un muscle

inséré sur deux os puisse faire l'office mécanique d'une puissance

qui les rapproche, nous ne comprenons pas du tout comment le

muscle se contracte, et nous pouvons tout aussi bien dire que le

muscle est le substratum de la contraction. Si nous comprenons

comment un liquide sécrété s'écoule par les conduits d'une glande,

nous ne pouvons avoir aucune idée sur l'essence des phénomènes

sécréteurs, et nous pouvons, tout aussi bien dire que la glande

est le substratum de la sécrétion. En résumé, le point de vue

anatomique est entièrement subordonné au point de vue

physiologique expérimental en tant qu'explication des phénomènes

de la vie. Mais, ainsi que nous l'avons dit plus haut, il y a deux

choses dans l'anatomie, les instruments de l'organisme et les

agents essentiels de la vie. Les agents essentiels de la vie

résident dans les propriétés vitales de nos tissus qui ne peuvent

être déterminés que par l'observation ou par l'expérience sur le

vivant. Ces agents sont les mêmes chez tous les animaux, sans

distinction de classe, de genre ni d'espèce. C'est là le domaine

de l'anatomie et de la physiologie générales. Ensuite viennent des

instruments de la vie qui ne sont autre chose que des appareils

mécaniques ou des armes dont la nature a pourvu chaque organisme

d'une manière définie suivant sa classe, son genre, son espèce. On

pourrait même dire que ce sont ces appareils spéciaux qui

constituent l'espèce; car un lapin ne diffère d'un chien que parce

que l'un a des instruments organiques qui le forcent à manger de

l'herbe, et l'autre des organes qui l'obligent à manger de la

chair. Mais, quant aux phénomènes intimes de la vie, ce sont deux

animaux identiques. Le lapin est carnivore si on lui donne de la

viande toute préparée, et j'ai prouvé depuis longtemps qu'à jeun

tous les animaux sont carnivores.

L'anatomie comparée n'est qu'une zoologie intérieure; elle a pour

objet de classer les appareils ou instruments de la vie. Ces

classifications anatomiques doivent corroborer et rectifier les

caractères tirés des formes extérieures. C'est ainsi que la

baleine, qui pourrait être placée parmi les poissons en raison de

sa forme extérieure, est rangée dans les mammifères à cause de son

organisation intérieure. L'anatomie comparée nous montre encore

que les dispositions des instruments de la vie sont entre eux dans

des rapports nécessaires et harmoniques avec l'ensemble de

l'organisme. Ainsi un animal qui a des griffes doit avoir les

mâchoires, les dents et les articulations des membres disposés

d'une manière déterminée. Le génie de Cuvier a développé ces vues

et en a tiré une science nouvelle, la paléontologie, qui

reconstruit un animal entier d'après un fragment de son squelette.

L'objet de l'anatomie comparée est donc de nous montrer l'harmonie

fonctionnelle des instruments dont la nature a doué un animal et

de nous apprendre la modification nécessaire de ces instruments

suivant les diverses circonstances de la vie animale. Mais au fond

de toutes ces modifications, l'anatomie comparée nous montre

toujours un plan uniforme de création; c'est ainsi qu'une foule

d'organes existent, non comme utiles à la vie (souvent même ils

sont nuisibles), mais comme caractères d'espèce ou comme vestiges

d'un même plan de composition organique. Le bois du cerf n'a pas

d'usage utile à la vie de l'animal; l'omoplate de l'orvet et la

mamelle chez les mâles, sont des vestiges d'organes devenus sans

fonctions. La nature, comme l'a dit Goethe, est un grand artiste;

elle ajoute, pour l'ornementation de la forme, des organes souvent

inutiles pour la vie en elle-même, de même qu'un architecte fait

pour l'ornementation de son monument des frises, des corniches et

des tourillons qui n'ont aucun usage pour l'habitation.

L'anatomie et la physiologie comparées ont donc pour objet de

trouver les lois morphologiques des appareils ou des organes dont

l'ensemble constitue les organismes. La physiologie comparée, en

tant qu'elle déduit les fonctions de la comparaison des organes,

serait une science insuffisante et fausse si elle repoussait

l'expérimentation. Sans doute la comparaison des formes des

membres ou des appareils mécaniques de la vie de relation peut

nous donner des indications sur les usages de ces parties. Mais

que peut nous dire la forme du foie, du pancréas, sur les

fonctions de ces organes? L'expérience n'a-t-elle pas montré

l'erreur de cette assimilation du pancréas à une glande

salivaire[29]? Que peut nous apprendre la forme du cerveau et des

nerfs sur leurs fonctions? Tout ce qu'on en sait a été appris par

l'expérimentation ou l'observation sur le vivant. Que pourra-t-on

dire sur le cerveau des poissons, par exemple, tant que

l'expérimentation n'aura pas débrouillé la question? En un mot, la

déduction anatomique a donné ce qu'elle pouvait donner, et vouloir

rester dans cette voie exclusive, c'est rester en arrière du

progrès de la science, et croire qu'on peut imposer des principes

scientifiques sans vérification expérimentale; c'est, en un mot,

un reste de la scolastique du moyen âge. Mais, d'un autre côté, la

physiologie comparée, en tant que s'appuyant sur l'expérience et

en tant que cherchant chez les animaux les propriétés des tissus

ou des organes, ne me paraît pas avoir une existence distincte

comme science. Elle retombe nécessairement dans la physiologie

spéciale ou générale, puisque son but devient le même.

On ne distingue les diverses sciences biologiques entre elles que

par le but que l'on se propose ou par l'idée que l'on poursuit en

les étudiant. Le zoologiste et l'anatomiste comparateur voient

l'ensemble des êtres vivants, et ils cherchent à découvrir par

l'étude des caractères extérieurs et intérieurs de ces êtres les

lois morphologiques de leur évolution et de leur transformation.

Le physiologiste se place à un tout autre point de vue: il ne

s'occupe que d'une seule chose, des propriétés de la matière

vivante et du mécanisme de la vie, sous quelque forme qu'elle se

manifeste. Pour lui, il n'y a plus ni genre ni espèce ni classe,

il n'y a que des êtres vivants, et s'il en choisit un pour ses

études, c'est ordinairement pour la commodité de

l'expérimentation. Le physiologiste suit encore une idée

différente de celle de l'anatomiste; ce dernier, ainsi que nous

l'avons vu, veut déduire la vie exclusivement de l'anatomie; il

adopte, par conséquent, un plan anatomique. Le physiologiste

adopte un autre plan et suit une conception différente: au lieu de

procéder de l'organe pour arriver à la fonction, il doit partir du

phénomène physiologique et en rechercher l'explication dans

l'organisme. Alors le physiologiste appelle à son secours pour

résoudre le problème vital toutes les sciences; l'anatomie, la

physique, la chimie, qui sont toutes des auxiliaires qui servent

d'instruments indispensables à l'investigation. Il faut donc

nécessairement connaître assez ces diverses sciences pour savoir

toutes les ressources qu'on en peut tirer. Ajoutons en terminant

que de tous les points de vue de la biologie, la physiologie

expérimentale constitue à elle seule la science vitale active,

parce qu'en déterminant les conditions d'existence des phénomènes

de la vie, elle arrivera à s'en rendre maître et à les régir par

la connaissance des lois qui leur sont spéciales.

§ V. -- De l'anatomie pathologique et des sections cadavériques

dans leurs rapports avec la vivisection.

Ce que nous avons dit dans le paragraphe précédent de l'anatomie

et de la physiologie normales peut se répéter pour l'anatomie et

la physiologie considérées dans l'état pathologique. Nous trouvons

également les trois points de vue qui apparaissent successivement:

le point de vue taxonomique ou nosologique, le point de vue

anatomique et le point de vue physiologique. Nous ne pouvons

entrer ici dans l'examen détaillé de ces questions qui ne

comprendraient ni plus ni moins que l'histoire entière de la

science médicale. Nous nous bornerons à indiquer notre idée en

quelques mots.

En même temps qu'on a observé et décrit les maladies, on a dû

chercher à les classer, comme on a cherché à classer les animaux,

et exactement d'après les mêmes principes des méthodes

artificielles ou naturelles. Pinel a appliqué en pathologie la

classification naturelle introduite en botanique par de Jussieu et

en zoologie par Cuvier. Il suffira de citer la première phrase de

la Nosographie de Pinel: «Une maladie étant donnée, trouver sa

place dans un cadre nosologique[30].» Personne, je pense, ne

considérera que ce but doive être celui de la médecine entière; ce

n'est donc là qu'un point de vue partiel, le point de vue

taxonomique.

Après la nosologie est venu le point de vue anatomique, c'est-à-

dire, qu'après avoir considéré les maladies comme des espèces

morbides, on a voulu les localiser anatomiquement. On a pensé que,

de même qu'il y avait une organisation normale qui devait rendre

compte des phénomènes vitaux à l'état normal, il devait y avoir

une organisation anormale qui rendait compte des phénomènes

morbides. Bien que le point de vue anatomo-pathologique puisse

déjà être reconnu dans Morgagni et Bonnet, cependant c'est dans ce

siècle surtout, sous l'influence de Broussais et de Laënnec, que

l'anatomie pathologique a été créée systématiquement. On a fait

l'anatomie pathologique comparée des maladies et l'on a classé les

altérations des tissus.

Mais on a voulu de plus mettre les altérations en rapport avec les

phénomènes morbides et déduire, en quelque sorte, les seconds des

premières. Là se sont présentés les mêmes problèmes que pour

l'anatomie comparée normale. Quand il s'est agi d'altérations

morbides apportant des modifications physiques ou mécaniques dans

une fonction, comme par exemple une compression vasculaire, une

lésion mécanique d'un membre, on a pu comprendre la relation qui

rattachait le symptôme morbide à sa cause et établir ce qu'on

appelle le diagnostic rationnel. Laënnec, un de mes prédécesseurs

dans la chaire de médecine du Collége de France, s'est immortalisé

dans cette voie par la précision qu'il a donnée au diagnostic

physique des maladies du coeur et du poumon. Mais ce diagnostic

n'était plus possible quand il s'est agi de maladies dont les

altérations étaient imperceptibles à nos moyens d'investigation et

résidaient dans les éléments organiques. Alors, ne pouvant plus

établir de rapport anatomique, on disait que la maladie était

essentielle, c'est-à-dire sans lésion; ce qui est absurde, car

c'est admettre un effet sans cause. On a donc compris qu'il

fallait, pour trouver l'explication des maladies, porter

l'investigation dans les parties les plus déliées de l'organisme

où siège la vie. Cette ère nouvelle de l'anatomie microscopique

pathologique a été inaugurée en Allemagne par Johannes Müller[31],

et un professeur illustre de Berlin, Virchow, a systématisé dans

ces derniers temps la pathologie microscopique[32]. On a donc tiré

des altérations des tissus des caractères propres à définir les

maladies, mais on s'est servi aussi de ces altérations pour

expliquer les symptômes des maladies. On a créé, à ce propos, la

dénomination de physiologie pathologique pour désigner cette sorte

de fonction pathologique en rapport avec l'anatomie anormale. Je

n'examinerai pas ici si ces expressions d'anatomie pathologique et

de physiologie pathologique sont bien choisies, je dirai seulement

que cette anatomie pathologique dont on déduit les phénomènes

pathologiques est sujette aux mêmes objections d'insuffisance que

j'ai faites précédemment à l'anatomie normale. D'abord, l'anatomo-

pathologiste suppose démontré que toutes les altérations

anatomiques sont toujours primitives, ce que je n'admets pas,

croyant, au contraire, que très-souvent l'altération pathologique

est consécutive et qu'elle est la conséquence ou le fruit de la

maladie, au lieu d'en être le germe; ce qui n'empêche pas que ce

produit ne puisse devenir ensuite un germe morbide pour d'autres

symptômes. Je n'admettrai donc pas que les cellules ou les fibres

des tissus soient toujours primitivement atteintes; une altération

morbide physico-chimique du milieu organique pouvant à elle seule

amener le phénomène morbide à la manière d'un symptôme toxique qui

survient sans lésion primitive des tissus, et par la seule

altération du milieu.

Le point de vue anatomique est donc tout à fait insuffisant et les

altérations que l'on constate dans les cadavres après la mort

donnent bien plutôt des caractères pour reconnaître et classer les

maladies que des lésions capables d'expliquer la mort. Il est même

singulier de voir combien les médecins en général se préoccupent

peu de ce dernier point de vue qui est le vrai point de vue

physiologique. Quand un médecin fait une autopsie de fièvre

typhoïde, par exemple, il constate les lésions intestinales et est

satisfait. Mais, en réalité, cela ne lui explique absolument rien

ni sur la cause de la maladie, ni sur l'action des médicaments, ni

sur la raison de la mort. L'anatomie microscopique n'en apprend

pas davantage, car, quand un individu meurt de tubercules, de

pneumonie, de fièvre typhoïde, les lésions microscopiques qu'on

trouve après la mort existaient avant et souvent depuis longtemps,

la mort n'est pas expliquée par les éléments du tubercule ni par

ceux des plaques intestinales, ni par ceux d'autres produits

morbides; la mort ne peut être en effet comprise que parce que

quelque élément histologique a perdu ses propriétés

physiologiques, ce qui a amené à sa suite la dislocation des

phénomènes vitaux. Mais il faudrait, pour saisir les lésions

physiologiques dans leurs rapports avec le mécanisme de la mort,

faire des autopsies de cadavres aussitôt après la mort, ce qui

n'est pas possible. C'est donc pourquoi il faut pratiquer des

expériences sur les animaux et placer nécessairement la médecine

au point de vue expérimental si l'on veut fonder une médecine

vraiment scientifique qui embrasse logiquement la physiologie, la

pathologie et la thérapeutique. Je m'efforce de marcher depuis un

grand nombre d'années dans cette direction[33]. Mais le point de

vue de la médecine expérimentale est très-complexe en ce sens

qu'il est physiologique et qu'il comprend l'explication des

phénomènes pathologiques par la physique et par la chimie aussi

bien que par l'anatomie. Je reproduirai d'ailleurs, à propos de

l'anatomie pathologique, ce que j'ai dit à propos de l'anatomie

normale, à savoir, que l'anatomie n'apprend rien par elle-même

sans l'observation sur le vivant. Il faut donc instituer pour la

pathologie une vivisection pathologique, c'est-à-dire qu'il faut

créer des maladies chez les animaux et les sacrifier à diverses

périodes de ces maladies. On pourra ainsi étudier sur le vivant

les modifications des propriétés physiologiques des tissus, ainsi

que les altérations des éléments ou des milieux. Quand l'animal

mourra, il faudra faire l'autopsie immédiatement après la mort,

absolument comme s'il s'agissait de ces maladies instantanées

qu'on appelle des empoisonnements; car, au fond, il n'y a pas de

différences dans l'étude des actions physiologiques, morbides,

toxiques, ou médicamenteuses. En un mot, le médecin ne doit pas

s'en tenir à l'anatomie pathologique seule pour expliquer la

maladie; il part de l'observation du malade et explique ensuite la

maladie par la physiologie aidée de l'anatomie pathologique et de

toutes les sciences auxiliaires dont se sert l'investigateur des

phénomènes biologiques.

§ VI. -- De la diversité des animaux soumis à l'expérimentation;

de la variabilité des conditions organiques dans lesquelles ils

s'offrent à l'expérimentateur.

Tous les animaux peuvent servir aux recherches physiologiques

parce que la vie et la maladie se retrouvent partout le résultat

des mêmes propriétés et des mêmes lésions, quoique les mécanismes

des manifestations vitales varient beaucoup. Toutefois les animaux

qui servent le plus au physiologiste, sont ceux qu'il peut se

procurer le plus facilement, et à ce titre il faut placer au

premier rang les animaux domestiques, tels que le chien, le chat,

le cheval, le lapin, le boeuf, le mouton, le porc, les oiseaux de

basse-cour, etc. Mais s'il fallait tenir compte des services

rendus à la science, la grenouille mériterait la première place.

Aucun animal n'a servi à faire de plus grandes et de plus

nombreuses découvertes sur tous les points de la science, et

encore aujourd'hui, sans la grenouille, la physiologie serait

impossible. Si la grenouille est, comme on l'a dit, le Job de la

physiologie, c'est-à-dire l'animal le plus maltraité par

l'expérimentateur, elle est l'animal qui, sans contredit, s'est

associé le plus directement à ses travaux et à sa gloire

scientifique[34]. À la liste des animaux cités précédemment, il

faut en ajouter encore un grand nombre d'autres à sang chaud ou à

sang froid, vertébrés ou invertébrés et même des infusoires qui

peuvent être utilisés pour des recherches spéciales. Mais la

diversité spécifique ne constitue pas la seule différence que

présentent les animaux soumis à l'expérimentation par le

physiologiste; ils offrent encore, par les conditions où ils se

trouvent, un très-grand nombre de différences qu'il importe

d'examiner ici; car c'est dans la connaissance et l'appréciation

de ces conditions individuelles que réside toute l'exactitude

biologique et toute la précision de l'expérimentation.

La première condition pour instituer une expérience, c'est que les

circonstances en soient assez bien connues et assez exactement

déterminées pour qu'on puisse toujours s'y replacer et reproduire

à volonté les mêmes phénomènes. Nous avons dit ailleurs que cette

condition fondamentale de l'expérimentation est relativement très-

facile à remplir chez les êtres bruts, et qu'elle est entourée de

très-grandes difficultés chez les êtres vivants, particulièrement

chez les animaux à sang chaud. En effet, il n'y a plus seulement à

tenir compte des variations du milieu cosmique ambiant, mais il

faut encore tenir compte des variations du milieu organique,

c'est-à-dire de l'état actuel de l'organisme animal. On serait

donc grandement dans l'erreur si l'on croyait qu'il suffit de

faire une expérience sur deux animaux de la même espèce pour être

placé exactement dans les mêmes conditions expérimentales. Il y a

dans chaque animal des conditions physiologiques de milieu

intérieur qui sont d'une variabilité extrême et qui, à un moment

donné, introduisent des différences considérables au point de vue

de l'expérimentation entre des animaux de la même espèce qui ont

une apparence extérieure identique. Je crois avoir, plus qu'aucun

autre, insisté sur la nécessité d'étudier ces diverses conditions

physiologiques et avoir montré qu'elles sont la base essentielle

de la physiologie expérimentale.

En effet, il faut admettre que, chez un animal, les phénomènes

vitaux ne varient que suivant des conditions de milieu intérieur

précises et déterminées. On cherchera donc à trouver ces

conditions physiologiques expérimentales au lieu de faire des

tableaux des variations de phénomènes, et de prendre des moyennes

comme expression de la vérité; on arriverait ainsi à des

conclusions qui, quoique fournies par des statistiques exactes

n'auraient pas plus de réalité scientifique que si elles étaient

purement arbitraires. Si en effet on voulait effacer la diversité

que présentent les liquides organiques en prenant les moyennes de

toutes les analyses d'urine ou de sang faites même sur un animal

de même espèce, on aurait ainsi une composition idéale de ces

humeurs qui ne correspondrait à aucun état physiologique déterminé

de cet animal. J'ai montré, en effet, qu'à jeun, les urines ont

toujours une composition déterminée et identique; j'ai montré que

le sang qui sort d'un organe est tout à fait différent, suivant

que l'organe est à l'état de fonction ou de repos. Si l'on

recherchait le sucre dans le foie, par exemple, et qu'on fît des

tables d'absence et de présence, et qu'on prît des moyennes pour

savoir combien de fois sur cent il y a du sucre ou de la matière

glycogène dans cet organe, on aurait un nombre qui ne signifierait

rien, quel qu'il fût, parce qu'en effet j'ai montré qu'il y a des

conditions physiologiques dans lesquelles il y a toujours du sucre

et d'autres conditions dans lesquelles il n'y en a jamais. Si

maintenant, se plaçant à un autre point de vue, on voulait

considérer comme bonnes toutes les expériences dans lesquelles il

y a du sucre hépatique et considérer comme mauvaises toutes celles

dans lesquelles on n'en rencontre pas, on tomberait dans un autre

genre d'erreur non moins répréhensible. J'ai posé en effet en

principe: qu'il n'y a jamais de mauvaises expériences; elles sont

toutes bonnes dans leurs conditions déterminées, de sorte que les

résultats négatifs ne peuvent infirmer les résultats positifs. Je

reviendrai d'ailleurs plus loin sur cet important sujet. Pour le

moment je veux seulement appeler l'attention des expérimentateurs

sur l'importance qu'il y a à préciser les conditions organiques,

parce qu'elles sont, ainsi que je l'ai déjà dit, la seule base de

la physiologie et de la médecine expérimentale. Il me suffira,

dans ce qui va suivre, de donner quelques indications, car c'est à

propos de chaque expérience en particulier qu'il s'agira ensuite

d'examiner ces conditions, aux trois points de vue physiologique,

pathologique et thérapeutique.

Dans toute expérience sur les animaux vivants, il y a à

considérer, indépendamment des conditions cosmiques générales,

trois ordres de conditions physiologiques propres à l'animal,

savoir: conditions anatomiques opératoires, conditions physico-

chimiques du milieu intérieur, conditions organiques élémentaires

des tissus.

1° Conditions anatomiques opératoires. -- L'anatomie est la base

nécessaire de la physiologie, et jamais on ne deviendra bon

physiologiste si l'on n'est préalablement profondément versé dans

les études anatomiques et rompu aux dissections délicates, de

manière à pouvoir faire toutes les préparations que nécessitent

souvent les expériences physiologiques. En effet, l'anatomie

physiologique opératoire n'est pas encore fondée; l'anatomie

comparée des zoologistes est trop superficielle et trop vague pour

que le physiologiste y puisse trouver les connaissances

topographiques précises dont il a besoin; l'anatomie des animaux

domestiques est faite par les vétérinaires à un point de vue trop

spécial et trop restreint, pour être d'une grande utilité à

l'expérimentateur. De sorte que le physiologiste en est réduit à

exécuter lui-même le plus ordinairement les recherches anatomiques

dont il a besoin pour instituer ses expériences. On comprendra, en

effet, que, quand il s'agit de couper un nerf, de lier un conduit

ou d'injecter un vaisseau, il soit absolument indispensable de

connaître les dispositions anatomiques des parties sur l'animal

opéré, afin de comprendre et de préciser les résultats

physiologiques de l'expérience. Il y a des expériences qui

seraient impossibles chez certaines espèces animales, et le choix

intelligent d'un animal présentant une disposition anatomique

heureuse est souvent la condition essentielle du succès d'une

expérience et de la solution d'un problème physiologique très-

important. Les dispositions anatomiques peuvent parfois présenter

des anomalies qu'il faut également bien connaître, ainsi que les

variétés qui s'observent d'un animal à l'autre. J'aurai donc le

soin, dans la suite de cet ouvrage, de mettre toujours en regard

la description des procédés d'expérience avec les dispositions

anatomiques, et je montrerai que plus d'une fois les divergences

d'opinions entre physiologistes ont eu pour cause des différences

anatomiques dont on n'avait pas tenu compte dans l'interprétation

des résultats de l'expérience. La vie n'étant qu'un mécanisme, il

y a des dispositions anatomiques spéciales à certains animaux, qui

au premier abord pourraient paraître insignifiantes ou même des

minuties futiles et qui suffisent souvent pour faire différer

complètement les manifestations physiologiques et constituer ce

qu'on appelle une idiosyncrasie des plus importantes. Tel est le

cas de la section des deux faciaux qui est mortelle chez le

cheval, tandis qu'elle ne l'est pas chez d'autres animaux très-

voisins.

2° Conditions physico-chimiques du milieu intérieur. -- La vie est

manifestée par l'action des excitants extérieurs sur les tissus

vivants qui sont irritables et réagissent en manifestant leurs

propriétés spéciales. Les conditions physiologiques de la vie ne

sont donc rien autre chose que les excitants physico-chimiques

spéciaux qui mettent en activité les tissus vivants de

l'organisme. Ces excitants se rencontrent dans l'atmosphère ou

dans le milieu qu'habitent l'animal; mais nous savons que les

propriétés de l'atmosphère extérieure générale passent dans

l'atmosphère organique intérieure dans laquelle se rencontrent

toutes les conditions physiologiques de l'atmosphère extérieure,

plus un certain nombre d'autres qui sont propres au milieu

intérieur. Il nous suffira de nommer ici les conditions physico-

chimiques principales du milieu intérieur sur lesquelles

l'expérimentateur doit porter son attention. Ce ne sont d'ailleurs

que les conditions que doit présenter tout milieu dans lequel la

vie se manifeste.

L'eau est la condition première indispensable à toute

manifestation vitale, comme à toute manifestation des phénomènes

physico-chimiques. On peut distinguer, dans le milieu cosmique

extérieur, des animaux aquatiques et des animaux aériens; mais

cette distinction ne peut plus se faire pour les éléments

histologiques; plongés dans le milieu intérieur, ils sont

aquatiques chez tous les êtres vivants, c'est-à-dire qu'ils vivent

baignés par des liquides organiques qui renferment de très-grandes

quantités d'eau. La proportion d'eau atteint parfois de 90 à 99

pour 100 dans les liquides organiques, et quand cette proportion

d'eau diminue notablement, il en résulte des troubles

physiologiques spéciaux. C'est ainsi qu'en enlevant de l'eau aux

grenouilles par l'exposition prolongée d'un air très-sec, et par

l'introduction dans le corps de substances douées d'un équivalent

endosmotique très-élevé, on diminue la quantité d'eau du sang, et

l'on voit survenir alors des cataractes et des phénomènes

convulsifs qui cessent dès qu'on restitue au sang sa proportion

d'eau normale. La soustraction totale de l'eau dans les corps

vivants amène invariablement la mort chez les grands organismes

pourvus d'éléments histologiques délicats; mais il est bien connu

que pour de petits organismes inférieurs la soustraction d'eau ne

fait que suspendre la vie. Les phénomènes vitaux réapparaissent

dès qu'on rend aux tissus l'eau qui est une condition des plus

indispensables de leur manifestation vitale. Tels sont les cas de

reviviscence des rotifères, des tardigrades, des anguillules du

blé niellé. Il y a une foule de cas de vie latente dans les

végétaux et dans les animaux, qui sont dus à la soustraction de

l'eau des organismes.

La température influe considérablement sur la vie. L'élévation de

la température rend plus actifs les phénomènes vitaux aussi bien

que la manifestation des phénomènes physico-chimiques.

L'abaissement de la température diminue l'énergie des phénomènes

physico-chimiques et engourdit les manifestations de la vie. Dans

le milieu cosmique extérieur, les variations de température

constituent les saisons qui ne sont en réalité caractérisées que

par la variation des manifestations de la vie animale ou végétale

à la surface de la terre. Ces variations n'ont lieu que parce que

le milieu intérieur ou l'atmosphère organique des plantes et de

certains animaux se met en équilibre avec l'atmosphère extérieure.

Si l'on place les plantes dans des serres chaudes, l'influence

hibernale cesse de se faire sentir, il en est de même pour les

animaux à sang froid et hibernants. Mais les animaux à sang chaud

maintiennent en quelque sorte leurs éléments organiques en serre

chaude; aussi ne sentent-ils pas l'influence de l'hibernation.

Toutefois, comme ce n'est ici qu'une résistance particulière du

milieu intérieur à se mettre en équilibre de température avec le

milieu extérieur; cette résistance peut être vaincue dans certains

cas, et les animaux à sang chaud peuvent eux-mêmes dans quelques

circonstances s'échauffer ou se refroidir. Les limites supérieures

de température compatibles avec la vie ne montent pas en général

au delà de 75°. Les limites inférieures ne descendent généralement

pas au delà de la température capable de congeler les liquides

organiques végétaux ou animaux. Toutefois ces limites peuvent

varier. Chez les animaux à sang chaud, la température de

l'atmosphère intérieure est normalement de 38 à 40 degrés; elle ne

peut pas dépasser + 45 à 50 degrés ni descendre au delà de -15 à

20 degrés, sans amener des troubles physiologiques ou même la mort

quand ces variations sont rapides. Chez les animaux hibernants

l'abaissement de température, arrivant graduellement, peut

descendre beaucoup plus bas en amenant la disparition progressive

des manifestations de la vie jusqu'à la léthargie ou la vie

latente qui peut durer quelquefois un temps très-long, si la

température ne varie pas.

L'air est nécessaire à la vie de tous les êtres végétaux ou

animaux; l'air existe donc dans l'atmosphère organique intérieure.

Les trois gaz de l'air extérieur: oxygène, azote et acide

carbonique, sont en dissolution dans les liquides organiques où

les éléments histologiques respirent directement comme les

poissons dans l'eau. La cessation de la vie par soustraction des

gaz, et particulièrement de l'oxygène, est ce qu'on appelle la

mort par asphyxie. Il y a chez les êtres vivants un échange

constant entre les gaz du milieu intérieur et les gaz du milieu

extérieur; toutefois les végétaux et les animaux, comme on sait,

ne se ressemblent pas sous le rapport des altérations qu'ils

produisent dans l'air ambiant.

Introduction à l'étude de la médecine expérimentale · 第 9 / 13 题