DE L'EXPÉRIMENTATION CHEZ LES ÊTRES VIVANTS.

CHAPITRE PREMIER

CONSIDÉRATIONS EXPÉRIMENTALES COMMUNES AUX ÊTRES VIVANTS ET AUX

CORPS BRUTS.

§ I. -- La spontanéité des corps vivants ne s'oppose pas à

l'emploi de l'expérimentation.

La spontanéité dont jouissent les êtres doués de la vie a été une

des principales objections que l'on a élevées contre l'emploi de

l'expérimentation dans les études biologiques. En effet, chaque

être vivant nous apparaît comme pourvu d'une espèce de force

intérieure qui préside à des manifestations vitales de plus en

plus indépendantes des influences cosmiques générales, à mesure

que l'être s'élève davantage dans l'échelle de l'organisation.

Chez les animaux supérieurs et chez l'homme, par exemple, cette

force vitale paraît avoir pour résultat de soustraire le corps

vivant aux influences physico-chimiques générales et de le rendre

ainsi très-difficilement accessible à l'expérimentation.

Les corps bruts n'offrent rien de semblable, et, quelle que soit

leur nature, ils sont tous dépourvus de spontanéité. Dès lors la

manifestation de leurs propriétés étant enchaînée d'une manière

absolue aux conditions physico-chimiques qui les environnent et

leur servent de milieu, il en résulte que l'expérimentateur peut

facilement les atteindre et les modifier à son gré.

D'un autre côté, tous les phénomènes d'un corps vivant sont dans

une harmonie réciproque telle, qu'il paraît impossible de séparer

une partie de l'organisme, sans amener immédiatement un trouble

dans tout l'ensemble. Chez les animaux supérieurs en particulier,

la sensibilité plus exquise amène des réactions et des

perturbations encore plus considérables.

Beaucoup de médecins et de physiologistes spéculatifs, de même que

des anatomistes et des naturalistes, ont exploité ces divers

arguments pour s'élever contre l'expérimentation chez les êtres

vivants. Ils ont admis que la force vitale, était en opposition

avec les forces physico-chimiques, qu'elle dominait tous les

phénomènes de la vie, les assujettissait à des lois tout à fait

spéciales et faisait de l'organisme un tout organisé auquel

l'expérimentateur ne pouvait toucher sans détruire le caractère de

la vie même. Ils ont même été jusqu'à dire que les corps bruts et

les corps vivants différaient radicalement à ce point de vue, de

telle sorte que l'expérimentation était applicable aux uns et ne

l'était pas aux autres. Cuvier, qui partage cette opinion, et qui

pense que la physiologie doit être une science d'observation et de

déduction anatomique, s'exprime ainsi: «Toutes les parties d'un

corps vivant sont liées; elles ne peuvent agir qu'autant qu'elles

agissent toutes ensemble: vouloir en séparer une de la masse,

c'est la reporter dans l'ordre des substances mortes, c'est en

changer entièrement l'essence[18].»

Si les objections précédentes étaient fondées, ce serait

reconnaître, ou bien qu'il n'y a pas de déterminisme possible dans

les phénomènes de la vie, ce qui serait nier simplement la science

biologique; ou bien ce serait admettre que la force vitale doit

être étudiée par des procédés particuliers et que la science de la

vie doit reposer sur d'autres principes que la science des corps

inertes. Ces idées, qui ont eu cours à d'autres époques,

s'évanouissent sans doute aujourd'hui de plus en plus; mais

cependant il importe d'en extirper les derniers germes, parce que

ce qu'il reste encore, dans certains esprits, de ces idées dites

vitalistes constitue un véritable obstacle aux progrès de la

médecine expérimentale.

Je me propose donc d'établir que la science des phénomènes de la

vie ne peut pas avoir d'autres bases que la science des phénomènes

des corps bruts, et qu'il n'y a sous ce rapport aucune différence

entre les principes des sciences biologiques et ceux des sciences

physico-chimiques. En effet, ainsi que nous l'avons dit

précédemment, le but que se propose la méthode expérimentale est

le même partout; il consiste à rattacher par l'expérience les

phénomènes naturels à leurs conditions d'existence ou à leurs

causes prochaines. En biologie, ces conditions étant connues, le

physiologiste pourra diriger la manifestation des phénomènes de la

vie comme le physicien et le chimiste dirigent les phénomènes

naturels dont ils ont découvert les lois; mais pour cela

l'expérimentateur n'agira pas sur la vie.

Seulement, il y a un déterminisme absolu dans toutes les sciences

parce que chaque phénomène étant enchaîné d'une manière nécessaire

à des conditions physico-chimiques, le savant peut les modifier

pour maîtriser le phénomène, c'est-à-dire pour empêcher ou

favoriser sa manifestation. Il n'y a aucune contestation à ce

sujet pour les corps bruts. Je veux prouver qu'il en est de même

pour les corps vivants, et que, pour eux aussi, le déterminisme

existe.

§ II. -- Les manifestations des propriétés des corps vivants sont

liées à l'existence de certains phénomènes physico-chimiques qui

en règlent l'apparition.

La manifestation des propriétés des corps bruts est liée à des

conditions ambiantes de température et d'humidité, par

l'intermédiaire desquelles l'expérimentateur peut gouverner

directement le phénomène minéral. Les corps vivants ne paraissent

pas susceptibles au premier abord d'être ainsi influencés par les

conditions physico-chimiques environnantes; mais ce n'est là

qu'une illusion qui tient à ce que l'animal possède et maintient

en lui les conditions de chaleur et d'humidité nécessaires aux

manifestations des phénomènes vitaux. De là résulte que le corps

inerte subordonné à toutes les conditions cosmiques se trouve

enchaîné à toutes leurs variations, tandis que le corps vivant

reste au contraire indépendant et libre dans ses manifestations;

ce dernier semble animé par une force intérieure qui régit tous

ses actes et qui l'affranchit de l'influence des variations et des

perturbations physico-chimiques ambiantes. C'est cet aspect si

différent dans les manifestations des corps vivants comparées aux

manifestations des corps bruts qui a porté les physiologistes,

dits vitalistes, à admettre dans les premiers une force vitale qui

serait en lutte incessante avec les forces physico-chimiques, et

qui neutraliserait leur action destructrice sur l'organisme

vivant. Dans cette manière de voir, les manifestations de la vie

seraient déterminées par l'action spontanée de cette force vitale

particulière, au lieu d'être comme celles des corps bruts le

résultat nécessaire des conditions ou des influences physico-

chimiques d'un milieu ambiant. Mais si l'on y réfléchit, on verra

bientôt que cette spontanéité des corps vivants n'est qu'une

simple apparence et la conséquence de certain mécanisme de milieux

parfaitement déterminés; de sorte qu'au fond il sera facile de

prouver que les manifestations des corps vivants, aussi bien que

celles des corps bruts, sont dominées par un déterminisme

nécessaire qui les enchaîne à des conditions d'ordre purement

physico-chimiques.

Notons d'abord que cette sorte d'indépendance de l'être vivant

dans le milieu cosmique ambiant n'apparaît que dans les organismes

complexes et élevés. Dans les êtres inférieurs réduits à un

organisme élémentaire, tels que les infusoires, il n'y a pas

d'indépendance réelle. Ces êtres ne manifestent les propriétés

vitales dont ils sont doués que sous l'influence de l'humidité, de

la lumière, de la chaleur extérieure, et dès, qu'une ou plusieurs

de ces conditions viennent à manquer, la manifestation vitale

cesse, parce que le phénomène physico-chimique qui lui est

parallèle s'arrête. Dans les végétaux, les phénomènes de la vie

sont également liés pour leurs manifestations aux conditions de

chaleur, d'humidité et de lumière du milieu ambiant. De même

encore pour les animaux à sang froid; les phénomènes de la vie

s'engourdissent ou s'activent suivant les mêmes conditions. Or,

ces influences qui provoquent, accélèrent ou ralentissent les

manifestations vitales chez les êtres vivants, sont exactement les

mêmes que celles qui provoquent, accélèrent ou ralentissent les

manifestations des phénomènes physico-chimiques dans les corps

bruts. De sorte qu'au lieu de voir, à l'exemple des vitalistes,

une sorte d'opposition et d'incompatibilité entre les conditions

des manifestations vitales et les conditions des manifestations

physico-chimiques, il faut, au contraire, constater entre ces deux

ordres de phénomènes un parallélisme complet et une relation

directe et nécessaire. C'est seulement chez les animaux à sang

chaud, qu'il paraît y avoir indépendance entre les conditions de

l'organisme et celles du milieu ambiant; chez ces animaux, en

effet, la manifestation des phénomènes vitaux ne subit plus les

alternatives et les variations qu'éprouvent les conditions

cosmiques, et il semble qu'une force intérieure vienne lutter

contre ces influences et maintenir malgré elles l'équilibre des

fonctions vitales. Mais au fond il n'en est rien, et cela tient

simplement à ce que, par suite d'un mécanisme protecteur plus

complet que nous aurons à étudier, le milieu intérieur de l'animal

à sang chaud se met plus difficilement en équilibre avec le milieu

cosmique extérieur. Les influences extérieures n'amènent,

conséquemment, des modifications et des perturbations dans

l'intensité des fonctions de l'organisme, qu'autant que le système

protecteur du milieu organique devient insuffisant dans des

conditions données.

§ III. -- Les phénomènes physiologiques des organismes supérieurs

se passent dans des milieux organiques intérieurs perfectionnés et

doués de propriétés physico-chimiques constantes.

Il est très-important, pour bien comprendre l'application de

l'expérimentation aux êtres vivants, d'être parfaitement fixé sur

les notions que nous développons en ce moment. Quand on examine un

organisme vivant supérieur, c'est-à-dire complexe, et qu'on le

voit accomplir ses différentes fonctions dans le milieu cosmique

général et commun à tous les phénomènes de la nature, il semble,

jusqu'à un certain point, indépendant dans ce milieu. Mais cette

apparence tient simplement à ce que nous nous faisons illusion sur

la simplicité des phénomènes de la vie. Les phénomènes extérieurs

que nous apercevons dans cet être vivant sont au fond très-

complexes, ils sont la résultante d'une foule de propriétés

intimes d'éléments organiques dont les manifestations sont liées

aux conditions physico-chimiques de milieux internes dans lesquels

ils sont plongés. Nous supprimons, dans nos explications, le

milieu interne, pour ne voir que le milieu extérieur qui est sous

nos yeux. Mais l'explication réelle des phénomènes de la vie

repose sur l'étude et sur la connaissance des particules les plus

ténues et les plus déliées qui constituent les éléments organiques

du corps. Cette idée, émise en biologie depuis longtemps par de

grands physiologistes, paraît de plus en plus vraie à mesure que

la science de l'organisation des êtres vivants fait plus de

progrès. Ce qu'il faut savoir en outre, c'est que ces particules

intimes de l'organisme ne manifestent leur activité vitale que par

une relation physico-chimique nécessaire avec des milieux intimes

que nous devons également étudier et connaître. Autrement, si nous

nous bornons à l'examen des phénomènes d'ensemble visibles à

l'extérieur, nous pourrons croire faussement qu'il y a dans l'être

vivant une force propre qui viole les lois physico-chimiques du

milieu cosmique général, de même qu'un ignorant pourrait croire

que, dans une machine qui monte dans les airs ou qui court sur la

terre, il y a une force spéciale qui viole les lois de la

gravitation. Or l'organisme vivant n'est qu'une machine admirable

douée des propriétés les plus merveilleuses et mise en activité à

l'aide des mécanismes les plus complexes et les plus délicats. Il

n'y a pas des forces en opposition et en lutte les unes avec les

autres; dans la nature il ne saurait y avoir qu'arrangement et

dérangement, qu'harmonie et désharmonie.

Dans l'expérimentation sur les corps bruts, il n'y a à tenir

compte que d'un seul milieu, c'est le milieu cosmique extérieur:

tandis que chez les êtres vivants élevés, il y a au moins deux

milieux à considérer: le milieu extérieur ou extra-organique et le

milieu intérieur ou intra-organique. Chaque année, je développe

dans mon cours de physiologie à la Faculté des sciences ces idées

nouvelles sur les milieux organiques, idées que je considère comme

la base de la physiologie générale; elles sont nécessairement

aussi la base de la pathologie générale, et ces mêmes notions nous

guideront dans l'application de l'expérimentation aux êtres

vivants. Car, ainsi que je l'ai déjà dit ailleurs, la complexité

due à l'existence d'un milieu organique intérieur est la seule

raison des grandes difficultés que nous rencontrons dans la

détermination expérimentale des phénomènes de la vie et dans

l'application des moyens capables de les modifier[19].

Le physicien et le chimiste qui expérimentent sur les corps

inertes, n'ayant à considérer que le milieu extérieur, peuvent, à

l'aide du thermomètre, du baromètre et de tous les instruments qui

constatent et mesurent les propriétés de ce milieu extérieur, se

placer toujours dans des conditions identiques. Pour le

physiologiste, ces instruments ne suffisent plus, et d'ailleurs,

c'est dans le milieu intérieur qu'il devrait les faire agir. En

effet c'est le milieu intérieur des êtres vivants qui est toujours

en rapport immédiat avec les manifestations vitales, normales ou

pathologiques des éléments organiques. À mesure qu'on s'élève dans

l'échelle des êtres vivants, l'organisation se complique, les

éléments organiques deviennent plus délicats et ont besoin d'un

milieu intérieur plus perfectionné. Tous les liquides circulant,

la liqueur du sang et les fluides intra-organiques constituent en

réalité ce milieu intérieur.

Chez tous les êtres vivants le milieu intérieur, qui est un

véritable produit de l'organisme, conserve des rapports

nécessaires d'échanges et d'équilibres avec le milieu cosmique

extérieur; mais, à mesure que l'organisme devient plus parfait, le

milieu organique se spécialise et s'isole en quelque sorte de plus

en plus du milieu ambiant. Chez les végétaux et chez les animaux à

sang froid, ainsi que nous l'avons dit, cet isolement est moins

complet que chez les animaux à sang chaud; chez ces derniers le

liquide sanguin possède une température et une constitution à peu

près fixe et semblable. Mais ces conditions diverses ne sauraient

établir une différence de nature entre les divers êtres vivants;

elles ne constituent que des perfectionnements dans les mécanismes

isolateurs et protecteurs des milieux. Les manifestations vitales

des animaux ne varient que parce que les conditions physico-

chimiques de leurs milieux internes varient; c'est ainsi qu'un

mammifère dont le sang a été refroidi, soit par l'hibernation

naturelle, soit par certaines lésions du système nerveux, se

rapproche complètement, par les propriétés de ses tissus, d'un

animal à sang froid proprement dit.

En résumé, on peut, d'après ce qui précède, se faire une idée de

la complexité énorme des phénomènes de la vie et des difficultés

presque insurmontables que leur détermination exacte présente au

physiologiste, quand il est obligé de porter l'expérimentation

dans ces milieux intérieurs ou organiques. Toutefois, ces

obstacles ne nous épouvanteront pas si nous sommes bien convaincus

que nous marchons dans la bonne voie. En effet, il y a un

déterminisme absolu dans tout phénomène vital; dès lors il y a une

science biologique, et, par conséquent, toutes les études

auxquelles nous nous livrons ne seront point inutiles. La

physiologie générale est la science biologique fondamentale vers

laquelle toutes les autres convergent. Son problème consiste à

déterminer la condition élémentaire des phénomènes de la vie. La

pathologie et la thérapeutique reposent également sur cette base

commune. C'est par l'activité normale des éléments organiques que

la vie se manifeste à l'état de santé; c'est par la manifestation

anormale des mêmes éléments que se caractérisent les maladies, et

enfin c'est par l'intermédiaire du milieu organique modifié au

moyen de certaines substances toxiques ou médicamenteuses que la

thérapeutique peut agir sur les éléments organiques. Pour arriver

à résoudre ces divers problèmes, il faut en quelque sorte

décomposer successivement l'organisme, comme on démonte une

machine pour en reconnaître et en étudier tous les rouages; ce qui

veut dire, qu'avant d'arriver à l'expérimentation sur les

éléments, il faut expérimenter d'abord sur les appareils et sur

les organes. Il faut donc recourir à une étude analytique

successive des phénomènes de la vie en faisant usage de la même

méthode expérimentale qui sert au physicien et au chimiste pour

analyser les phénomènes des corps bruts. Les difficultés qui

résultent de la complexité des phénomènes des corps vivants, se

présentent uniquement dans l'application de l'expérimentation; car

au fond le but et les principes de la méthode restent toujours

exactement les mêmes.

§ IV. -- Le but de l'expérimentation est le même dans l'étude des

phénomènes des corps vivants et dans l'étude des phénomènes des

corps bruts.

Si le physicien et le physiologiste se distinguent en ce que l'un

s'occupe des phénomènes qui se passent dans la matière brute, et

l'autre des phénomènes qui s'accomplissent dans la matière

vivante, ils ne diffèrent cependant pas, quant au but qu'ils

veulent atteindre. En effet, l'un et l'autre se proposent pour but

commun de remonter à la cause prochaine des phénomènes qu'ils

étudient. Or, ce que nous appelons la cause prochaine d'un

phénomène n'est rien autre chose que la condition physique et

matérielle de son existence ou de sa manifestation. Le but de la

méthode expérimentale ou le terme de toute recherche scientifique

est donc identique pour les corps vivants et pour les corps bruts;

il consiste à trouver les relations qui rattachent un phénomène

quelconque à sa cause prochaine, ou autrement dit, à déterminer

les conditions nécessaires à la manifestation de ce phénomène. En

effet, quant l'expérimentateur est parvenu à connaître les

conditions d'existence d'un phénomène, il en est en quelque sorte

le maître; il peut prédire sa marche et sa manifestation, la

favoriser ou l'empêcher à volonté. Dès lors le but de

l'expérimentateur est atteint; il a, par la science, étendu sa

puissance sur un phénomène naturel.

Nous définirons donc la physiologie: La science qui a pour objet

d'étudier les phénomènes des êtres vivants et de déterminer les

conditions matérielles de leur manifestation. C'est par la méthode

analytique ou expérimentale seule que nous pouvons arriver à cette

détermination des conditions des phénomènes, aussi bien dans les

corps vivants que dans les corps bruts; car nous raisonnons de

même pour expérimenter dans toutes les sciences.

Pour l'expérimentateur physiologiste, il ne saurait y avoir ni

spiritualisme ni matérialisme. Ces mots appartiennent à une

philosophie naturelle qui a vieilli, ils tomberont en désuétude

par le progrès même de la science. Nous ne connaîtrons jamais ni

l'esprit ni la matière, et, si c'était ici le lieu, je montrerais

facilement que d'un côté comme de l'autre on arrive bientôt à des

négations scientifiques, d'où il résulte que toutes les

considérations de cette espèce sont oiseuses et inutiles. Il n'y a

pour nous que des phénomènes à étudier, les conditions matérielles

de leurs manifestations à connaître, et les lois de ces

manifestations à déterminer.

Les causes premières ne sont point du domaine scientifique et

elles nous échapperont à jamais aussi bien dans les sciences des

corps vivants que dans les sciences des corps bruts. La méthode

expérimentale détourne nécessairement de la recherche chimérique

du principe vital; il n'y a pas plus de force vitale que de force

minérale, ou, si l'on veut, l'une existe tout autant que l'autre.

Le mot force que nous employons n'est qu'une abstraction dont nous

nous servons pour la commodité du langage. Pour le mécanicien la

force est le rapport d'un mouvement à sa cause. Pour le physicien,

le chimiste et le physiologiste, c'est au fond de même. L'essence

des choses devant nous rester toujours ignorée, nous ne pouvons

connaître que les relations de ces choses, et les phénomènes ne

sont que des résultats de ces relations. Les propriétés des corps

vivants ne se manifestent à nous que par des rapports de

réciprocité organique. Une glande salivaire, par exemple, n'existe

que parce qu'elle est en rapport avec le système digestif, et que

parce que ses éléments histologiques sont dans certains rapports

entre eux et avec le sang; supprimez toutes ces relations en

isolant par la pensée les éléments de l'organe les uns des autres,

la glande salivaire n'existe plus.

La loi nous donne le rapport numérique de l'effet à sa cause, et

c'est là le but auquel s'arrête la science. Lorsqu'on possède la

loi d'un phénomène, on connaît donc non-seulement le déterminisme

absolu des conditions de son existence, mais on a encore les

rapports qui sont relatifs à toutes ses variations, de sorte qu'on

peut prédire les modifications de ce phénomène dans toutes les

circonstances données.

Comme corollaire de ce qui précède, nous ajouterons que le

physiologiste ou le médecin ne doivent pas s'imaginer qu'ils ont à

rechercher la cause de la vie ou l'essence des maladies. Ce serait

perdre complètement son temps à poursuivre un fantôme. Il n'y a

aucune réalité objective dans les mots vie, mort, santé, maladie.

Ce sont des expressions littéraires dont nous nous servons parce

qu'elles représentent à notre esprit l'apparence de certains

phénomènes. Nous devons imiter en cela les physiciens et dire

comme Newton, à propos de l'attraction: «Les corps tombent d'après

un mouvement accéléré dont on connaît la loi: voilà le fait, voilà

le réel. Mais la cause première qui fait tomber ces corps est

absolument inconnue. On peut dire, pour se représenter le

phénomène à l'esprit, que les corps tombent comme s'il y avait une

force d'attraction qui les sollicite vers le centre de la terre,

quasi esset attractio. Mais la force d'attraction n'existe pas, ou

on ne la voit pas, ce n'est qu'un mot pour abréger le discours.»

De même quand un physiologiste invoque la force vitale ou la vie,

il ne la voit pas, il ne fait que prononcer un mot; le phénomène

vital seul existe avec ses conditions matérielles et c'est là la

seule chose qu'il puisse étudier et connaître.

En résumé, le but de la science est partout identique: connaître

les conditions matérielles des phénomènes. Mais si ce but est le

même dans les sciences physico-chimiques et dans les sciences

biologiques, il est beaucoup plus difficile à atteindre dans les

dernières, à cause de la mobilité et de la complexité des

phénomènes qu'on y rencontre.

§ V. -- Il y a un déterminisme absolu dans les conditions

d'existence des phénomènes naturels, aussi bien dans les corps

vivants que dans les corps bruts.

Il faut admettre comme un axiome expérimental que chez les êtres

vivants aussi bien que dans les corps bruts les conditions

d'existence de tout phénomène sont déterminées d'une manière

absolue. Ce qui veut dire en d'autres termes que la condition d'un

phénomène une fois connue et remplie, le phénomène doit se

reproduire toujours et nécessairement, à la volonté de

l'expérimentateur. La négation de cette proposition ne serait rien

autre chose que la négation de la science même. En effet, la

science n'étant que le déterminé et le déterminable, on doit

forcément admettre comme axiome que dans des conditions

identiques, tout phénomène est identique et qu'aussitôt que les

conditions ne sont plus les mêmes, le phénomène cesse d'être

identique. Ce principe est absolu, aussi bien dans les phénomènes

des corps bruts que dans ceux des êtres vivants, et l'influence de

la vie, quelle que soit l'idée qu'on s'en fasse, ne saurait rien y

changer. Ainsi que nous l'avons dit, ce qu'on appelle la force

vitale est une cause première analogue à toutes les autres, en ce

sens qu'elle nous est parfaitement inconnue. Que l'on admette ou

non que cette force diffère essentiellement de celles qui

président aux manifestations des phénomènes des corps bruts, peu

importe, il faut néanmoins qu'il y ait déterminisme dans les

phénomènes vitaux qu'elle régit; car sans cela ce serait une force

aveugle et sans loi, ce qui est impossible. De là il résulte que

les phénomènes de la vie n'ont leurs lois spéciales, que parce

qu'il y a un déterminisme rigoureux dans les diverses

circonstances qui constituent leurs conditions d'existence ou qui

provoquent leurs manifestations; ce qui est la même chose. Or

c'est à l'aide de l'expérimentation seule, ainsi que nous l'avons

souvent répété, que nous pouvons arriver, dans les phénomènes des

corps vivants, comme dans ceux des corps bruts à la connaissance

des conditions qui règlent ces phénomènes et nous permettent

ensuite de les maîtriser.

Tout ce qui précède pourra paraître élémentaire aux hommes qui

cultivent les sciences physico-chimiques. Mais parmi les

naturalistes et surtout parmi les médecins, on trouve des hommes

qui, au nom de ce qu'ils appellent le vitalisme, émettent sur le

sujet qui nous occupe les idées les plus erronées. Ils pensent que

l'étude des phénomènes de la matière vivante ne saurait avoir

aucun rapport avec l'étude des phénomènes de la matière brute. Ils

considèrent la vie comme une influence mystérieuse et surnaturelle

qui agit arbitrairement en s'affranchissant de tout déterminisme,

et ils taxent de matérialistes tous ceux qui font des efforts pour

ramener les phénomènes vitaux à des conditions organiques et

physico-chimiques déterminées. Ce sont là des idées fausses qu'il

n'est pas facile d'extirper une fois qu'elles ont pris droit de

domicile dans un esprit; les progrès seuls de la science les

feront disparaître. Mais les idées vitalistes prises dans le sens

que nous venons d'indiquer ne sont rien d'autre qu'une sorte de

superstition médicale, une croyance au surnaturel. Or, dans la

médecine la croyance aux causes occultes qu'on appelle vitalisme

ou autrement, favorise l'ignorance et enfante une sorte de

charlatanisme involontaire, c'est-à-dire la croyance à une science

infuse et indéterminable. Le sentiment du déterminisme absolu des

phénomènes de la vie, mène au contraire à la science réelle et

nous donne une modestie qui résulte de la conscience de notre peu

de connaissance et des difficultés de la science. C'est ce

sentiment qui, à son tour, nous excite à travailler pour nous

instruire, et c'est en définitive à lui seul que la science doit

tous ses progrès.

Je serais d'accord avec les vitalistes s'ils voulaient simplement

reconnaître que les êtres vivants présentent des phénomènes qui ne

se retrouvent pas dans la nature brute, et qui, par conséquent,

leur sont spéciaux. J'admets en effet que les manifestations

vitales ne sauraient être élucidées par les seuls phénomènes

physico-chimiques connus dans la matière brute. (Je m'expliquerai

plus loin au sujet du rôle des sciences physico-chimiques en

biologie, mais je veux seulement dire ici que, si les phénomènes

vitaux ont une complexité et une apparence différente de ceux des

corps bruts, ils n'offrent cette différence qu'en vertu de

conditions déterminées ou déterminables qui leur sont propres.

Donc, si les sciences vitales doivent différer des autres par

leurs explications et par leurs lois spéciales, elles ne s'en

distinguent pas par la méthode scientifique. La biologie doit

prendre aux sciences physico-chimiques la méthode expérimentale,

mais garder ses phénomènes spéciaux et ses lois propres.)

Dans les corps vivants comme dans les corps bruts les lois sont

immuables, et les phénomènes que ces lois régissent sont liés à

leurs conditions d'existence par un déterminisme nécessaire et

absolu. J'emploie ici le mot déterminisme comme plus convenable

que le mot fatalisme dont on se sert quelquefois pour exprimer la

même idée. Le déterminisme dans les conditions des phénomènes de

la vie doit être un des axiomes du médecin expérimentateur. S'il

est bien pénétré de la vérité de ce principe, il exclura de ses

explications toute intervention du surnaturel; il aura une foi

inébranlable dans l'idée que des lois fixes régissent la science

biologique, et il aura en même temps un criterium sûr pour juger

les apparences souvent variables et contradictoires des phénomènes

vitaux. En effet, partant de ce principe qu'il y a des lois

immuables, l'expérimentateur sera convaincu que jamais les

phénomènes ne peuvent se contredire s'ils sont observés dans les

mêmes conditions, et il saura que, s'ils montrent des variations,

cela tient nécessairement à l'intervention ou à l'interférence

d'autres conditions qui masquent ou modifient ces phénomènes. Dès

lors il y aura lieu de chercher à connaître les conditions de ces

variations; car il ne saurait y avoir d'effet sans cause. Le

déterminisme devient ainsi la base de tout progrès et de toute

critique scientifique. Si, en répétant une expérience, on trouve

des résultats discordants ou même contradictoires, on ne devra

jamais admettre des exceptions ni des contradictions réelles, ce

qui serait antiscientifique; on conclura uniquement et

nécessairement à des différences de conditions dans les

phénomènes, qu'on puisse ou qu'on ne puisse pas les expliquer

actuellement.

Je dis que le mot exception est antiscientifique; en effet, dès

que les lois sont connues, il ne saurait y avoir d'exception, et

cette expression, comme tant d'autres, ne sert qu'à nous permettre

de parler de choses dont nous ignorons le déterminisme. On entend

tous les jours les médecins employer les mots: le plus

ordinairement, le plus souvent, généralement, ou bien s'exprimer

numériquement, en disant, par exemple, huit fois sur dix, les

choses arrivent ainsi; j'ai entendu de vieux praticiens dire que

les mots toujours et jamais doivent être rayés de la médecine. Je

ne blâme pas ces restrictions ni l'emploi de ces locutions si on

les emploie comme des approximations empiriques relatives à

l'apparition de phénomènes dont nous ignorons encore plus ou moins

les conditions exactes d'existence. Mais certains médecins

semblent raisonner comme si les exceptions étaient nécessaires;

ils paraissent croire qu'il existe une force vitale qui peut

arbitrairement empêcher que les choses se passent toujours

identiquement; de sorte que les exceptions seraient des

conséquences de l'action même de cette force vitale mystérieuse.

Or il ne saurait en être ainsi; ce qu'on appelle actuellement

exception est simplement un phénomène dont une ou plusieurs

conditions sont inconnues, et si les conditions des phénomènes

dont on parle étaient connues et déterminées, il n'y aurait plus

d'exceptions, pas plus en médecine que dans toute autre science.

Autrefois on pouvait dire, par exemple, que tantôt on guérissait

la gale, tantôt on ne la guérissait pas; mais aujourd'hui qu'on

s'adresse à la cause déterminée de cette maladie, on la guérit

toujours. Autrefois on pouvait dire que la lésion des nerfs

amenait une paralysie tantôt du sentiment, tantôt du mouvement,

mais aujourd'hui on sait que la section des racines antérieures

rachidiennes ne paralyse que les mouvements; c'est constamment et

toujours que cette paralysie motrice a lieu parce que sa condition

a été exactement déterminée par l'expérimentateur.

La certitude du déterminisme des phénomènes, avons-nous dit, doit

également servir de base à la critique expérimentale, soit qu'on

en fasse usage pour soi-même, soit qu'on l'applique aux autres. En

effet, un phénomène se manifestant toujours de même, si les

conditions sont semblables, le phénomène ne manque jamais si ces

conditions existent, de même qu'il n'apparaît pas si les

conditions manquent. Donc il peut arriver à un expérimentateur,

après avoir fait une expérience dans des conditions qu'il croyait

déterminées, de ne plus obtenir dans une nouvelle série de

recherches le résultat qui s'était montré dans sa première

observation; en répétant son expérience, après avoir pris de

nouvelles précautions, il pourra se faire encore qu'au lieu de

retrouver le résultat primitivement obtenu, il en rencontre un

autre tout différent. Que faire dans cette situation? Faudra-t-il

admettre que les faits sont indéterminables? Évidemment non,

puisque cela ne se peut. Il faudra simplement admettre que les

conditions de l'expérience qu'on croyait connues ne le sont pas.

Il y aura à mieux étudier, à rechercher et à préciser les

conditions expérimentales, car les faits ne sauraient être opposés

les uns aux autres; ils ne peuvent être qu'indéterminés. Les faits

ne s'excluant jamais, ils s'expliquent seulement par les

différences de conditions dans lesquelles ils sont nés. De sorte

qu'un expérimentateur ne peut jamais nier un fait qu'il a vu et

observé par la seule raison qu'il ne le retrouve plus. Nous

citerons dans la troisième partie de cette introduction des

exemples dans lesquels se trouvent mis en pratique les principes

de critique expérimentale que nous venons d'indiquer.

§ VI. -- Pour arriver au déterminisme des phénomènes dans les

sciences biologiques comme dans les sciences physico-chimiques, il

faut ramener les phénomènes à des conditions expérimentales

définies et aussi simples que possible.

Un phénomène naturel n'étant que l'expression de rapports ou de

relations, il faut au moins deux corps pour le manifester. De

sorte qu'il y aura toujours à considérer: 1° un corps qui réagit

ou qui manifeste le phénomène; 2° un autre corps qui agit et joue

relativement au premier le rôle d'un milieu. Il est impossible de

supposer un corps absolument isolé dans la nature; il n'aurait

plus de réalité, parce que, dans ce cas, aucune relation ne

viendrait manifester son existence.

Dans les relations phénoménales, telles que la nature nous les

offre, il règne toujours une complexité plus ou moins grande. Sous

ce rapport, la complexité des phénomènes minéraux est beaucoup

moins grande que celle des phénomènes vitaux: c'est pourquoi les

sciences qui étudient les corps bruts sont parvenues plus vite à

se constituer. Dans les corps vivants, les phénomènes sont d'une

complexité énorme, et de plus la mobilité des propriétés vitales

les rend beaucoup plus difficiles à saisir et à déterminer.

Les propriétés de la matière vivante ne peuvent être connues que

par leur rapport avec les propriétés de la matière brute; d'où il

résulte que les sciences biologiques doivent avoir pour base

nécessaire les sciences physico-chimiques auxquelles elles

empruntent leurs moyens d'analyse et leurs procédés

d'investigation. Telles sont les raisons nécessaires de

l'évolution subordonnée et arriérée des sciences qui s'occupent

des phénomènes de la vie. Mais si cette complexité des phénomènes

vitaux constitue de très-grands obstacles, cela ne doit cependant

pas nous épouvanter; car au fond, ainsi que nous l'avons déjà dit,

à moins de nier la possibilité d'une science biologique, les

principes de la science sont partout identiques. Nous sommes donc

assurés que nous marchons dans la bonne voie et que nous devons

parvenir avec le temps au résultat scientifique que nous

poursuivons, c'est-à-dire au déterminisme des phénomènes dans les

êtres vivants.

On ne peut arriver à connaître les conditions définies et

élémentaires des phénomènes que par une seule voie. C'est par

l'analyse expérimentale. Cette analyse décompose successivement

tous les phénomènes complexes en des phénomènes de plus en plus

simples jusqu'à leur réduction à deux seules conditions

élémentaires, si c'est possible. En effet, la science

expérimentale ne considère dans un phénomène que les seules

conditions définies qui sont nécessaires à sa production. Le

physicien cherche à se représenter ces conditions en quelque sorte

idéalement dans la mécanique et dans la physique mathématique. Le

chimiste analyse successivement la matière complexe, et en

parvenant ainsi, soit aux corps simples, soit aux corps définis

(principes immédiats ou espèces chimiques), il arrive aux

conditions élémentaires ou irréductibles des phénomènes. De même

le biologue doit analyser les organismes complexes et ramener les

phénomènes de la vie à des conditions irréductibles dans l'état

actuel de la science. La physiologie et la médecine expérimentale

n'ont pas d'autre but.

Le physiologiste et le médecin, aussi bien que le physicien et le

chimiste, quand ils se trouveront en face de questions complexes,

devront donc décomposer le problème total en des problèmes

partiels de plus en plus simples et de mieux en mieux définis. Ils

ramèneront ainsi les phénomènes à leurs conditions matérielles les

plus simples possible, et rendront ainsi l'application de la

méthode expérimentale plus facile et plus sûre. Toutes les

sciences analytiques décomposent afin de pouvoir mieux

expérimenter. C'est en suivant cette voie que les physiciens et

les chimistes ont fini par ramener les phénomènes en apparence les

plus complexes à des propriétés simples, se rattachant à des

espèces minérales bien définies. En suivant la même voie,

analytique, le physiologiste doit arriver à ramener toutes les

manifestations vitales d'un organisme complexe au jeu de certains

organes, et l'action de ceux-ci à des propriétés de tissus ou

d'éléments organiques bien définis. L'analyse expérimentale

anatomico-physiologique, qui remonte à Galien, n'a pas d'autre

raison, et c'est toujours le même problème que poursuit encore

aujourd'hui l'histologie, en approchant naturellement de plus en

plus du but.

Quoiqu'on puisse parvenir à décomposer les parties vivantes en

éléments chimiques ou corps simples, ce ne sont pourtant pas ces

corps élémentaires chimiques qui constituent les éléments du

physiologiste. Sous ce rapport, le biologue ressemble plus au

physicien qu'au chimiste, en ce sens qu'il cherche surtout à

déterminer les propriétés des corps en se préoccupant beaucoup

moins de leur composition élémentaire. Dans l'état actuel de la

science, il n'y aurait d'ailleurs aucun rapport possible à établir

entre les propriétés vitales des corps et leur constitution

chimique; car les tissus ou organes pourvus de propriétés les plus

diverses, se confondent parfois au point de vue de leur

composition chimique élémentaire. La chimie est surtout très-utile

au physiologiste, en lui fournissant les moyens de séparer et

d'étudier les principes immédiats, véritables produits organiques

qui jouent des rôles importants dans les phénomènes de la vie.

Les principes immédiats organiques, quoique bien définis dans

leurs propriétés, ne sont pas encore les éléments actifs des

phénomènes physiologiques; comme les matières minérales, ils ne

sont en quelque sorte que des éléments passifs de l'organisme. Les

vrais éléments actifs pour le physiologiste sont ce qu'on appelle

les éléments anatomiques ou histologiques. Ceux-ci, de même que

les principes immédiats organiques, ne sont pas simples

chimiquement, mais, considérés physiologiquement, ils sont aussi

réduits que possible, en ce sens qu'ils possèdent les propriétés

vitales les plus simples que nous connaissions, propriétés vitales

qui s'évanouissent quand on vient à détruire cette partie

élémentaire organisée. Du reste, toutes les idées que nous avons

sur ces éléments sont relatives à l'état actuel de nos

connaissances; car il est certain que ces éléments histologiques,

à l'état de cellules ou de fibres, sont encore complexes. C'est

pourquoi divers naturalistes n'ont pas voulu leur donner le nom

d'éléments, et ont proposé de les appeler organismes élémentaires.

Cette dénomination serait en effet plus convenable; on peut

parfaitement se représenter un organisme complexe comme constitué

par une foule d'organismes élémentaires distincts, qui s'unissent,

se soudent et se groupent de diverses manières pour donner

naissance d'abord aux différents tissus du corps, puis aux divers

organes; les appareils anatomiques ne sont eux-mêmes que des

assemblages d'organes qui offrent dans les êtres vivants des

combinaisons variées à l'infini. Quand on vient à analyser les

manifestations complexes d'un organisme, on doit donc décomposer

ces phénomènes complexes et les ramener à un certain nombre des

propriétés simples appartenant à des organismes élémentaires, et

ensuite, par la pensée, reconstituer synthétiquement l'organisme

total par les réunions et l'agencement de ces organismes

élémentaires, considérés d'abord isolément, puis dans leurs

rapports réciproques. Quand le physicien, le chimiste ou le

physiologiste sont arrivés, par une analyse expérimentale

successive, à déterminer l'élément irréductible des phénomènes

dans l'état actuel de leur science, le problème scientifique s'est

simplifié, mais sa nature n'a pas changé pour cela, et le savant

n'en est pas plus près d'une connaissance absolue de l'essence des

choses. Toutefois il a gagné ce qui lui importe véritablement

d'obtenir, à savoir: la connaissance des conditions d'existence

des phénomènes, et la détermination du rapport défini qui existe

entre le corps qui manifeste ses propriétés et la cause prochaine

de cette manifestation. L'objet de l'analyse dans les sciences

biologiques, comme dans les sciences physico-chimiques, est en

effet de déterminer et d'isoler autant que possible les conditions

de manifestation de chaque phénomène. Nous ne pouvons avoir

d'action sur les phénomènes de la nature qu'en reproduisant leurs

conditions naturelles d'existence, et nous agissons d'autant plus

facilement sur ces conditions, qu'elles ont été préalablement

mieux analysées et ramenées à un plus grand état de simplicité. La

science réelle n'existe donc qu'au moment où le phénomène est

exactement défini dans sa nature et rigoureusement déterminé dans

le rapport de ses conditions matérielles, c'est-à-dire quand sa

loi est connue. Avant cela, il n'y a que du tâtonnement et de

l'empirisme.

§ VII. Dans les corps vivants de même que dans les corps bruts,

les phénomènes ont toujours une double condition d'existence.

L'examen le plus superficiel de ce qui se passe autour de nous,

nous montre que tous les phénomènes naturels résultent de la

réaction des corps les uns sur les autres. Il y a toujours à

considérer le corps dans lequel se passe le phénomène, et les

circonstances extérieures ou le milieu qui détermine ou sollicite

le corps à manifester ses propriétés. La réunion de ces conditions

est indispensable pour la manifestation du phénomène. Si l'on

supprime le milieu, le phénomène disparaît, de même que si le

corps avait été enlevé. Les phénomènes de la vie, aussi bien que

les phénomènes des corps bruts, nous présentent cette double

condition d'existence. Nous avons d'une part l'organisme dans

lequel s'accomplissent les phénomènes vitaux, et d'autre part le

milieu cosmique dans lequel les corps vivants, comme les corps

bruts, trouvent les conditions indispensables pour la

manifestation de leurs phénomènes. Les conditions de la vie ne

sont ni dans l'organisme ni dans le milieu extérieur, mais dans

les deux à la fois. En effet, si l'on supprime ou si l'on altère

l'organisme, la vie cesse, quoique le milieu reste intact; si,

d'un autre côté, on enlève ou si l'on vicie le milieu, la vie

disparaît également, quoique l'organisme n'ait point été détruit.

Les phénomènes nous apparaissent ainsi comme des simples effets de

contact ou de relation d'un corps avec son milieu. En effet, si

par la pensée nous isolons un corps d'une manière absolue, nous

l'anéantissons par cela même, et si nous multiplions au contraire

ses rapports avec le milieu extérieur, nous multiplions ses

propriétés. Les phénomènes sont donc des relations de corps

déterminées; nous concevons toujours ces relations comme résultant

de forces extérieures à la matière, parce que nous ne pouvons pas

les localiser dans un seul corps d'une manière absolue. Pour le

physicien, l'attraction universelle n'est qu'une idée abstraite;

la manifestation de cette force exige la présence de deux corps;

s'il n'y a qu'un corps, nous ne concevons plus l'attraction.

L'électricité est, par exemple, le résultat de l'action du cuivre

et du zinc dans certaines conditions chimiques; mais si l'on

supprime la relation de ces corps, l'électricité étant une

abstraction et n'existant pas par elle-même, cesse de se

manifester. De même la vie est le résultat du contact de

l'organisme et du milieu; nous ne pouvons pas la comprendre avec

l'organisme seul, pas plus qu'avec le milieu seul. C'est donc

également une abstraction, c'est-à-dire une force qui nous

apparaît comme étant en dehors de la matière.

Mais, quelle que soit la manière dont l'esprit conçoive les forces

de la nature, cela ne peut modifier en aucune façon la conduite de

l'expérimentateur. Pour lui, le problème se réduit uniquement à

déterminer les circonstances matérielles dans lesquelles le

phénomène apparaît. Puis, ces conditions étant connues, il peut,

en les réalisant ou non, maîtriser le phénomène, c'est-à-dire le

faire apparaître ou disparaître suivant sa volonté. C'est ainsi

que le physicien et le chimiste exercent leur puissance sur les

corps bruts; c'est ainsi que le physiologiste pourra avoir un

empire sur les phénomènes vitaux. Toutefois les corps vivants

paraissent de prime abord se soustraire à l'action de

l'expérimentateur. Nous voyons les organismes supérieurs

manifester uniformément leurs phénomènes vitaux, malgré la

variabilité des circonstances cosmiques ambiantes, et d'un autre

côté nous voyons la vie s'éteindre dans un organisme au bout d'un

certain temps, sans que nous puissions trouver dans le milieu

extérieur les raisons de cette extinction. Mais nous avons déjà

dit qu'il y a là une illusion qui est le résultat d'une analyse

incomplète et superficielle des conditions des phénomènes vitaux.

La science antique n'a pu concevoir que le milieu extérieur; mais

il faut, pour fonder la science biologique expérimentale,

concevoir de plus un milieu intérieur. Je crois avoir le premier

exprimé clairement cette idée et avoir insisté sur elle pour faire

mieux comprendre l'application de l'expérimentation aux êtres

vivants. D'un autre côté, le milieu extérieur s'absorbant dans le

milieu intérieur, la connaissance de ce dernier nous apprend

toutes les influences du premier. Ce n'est qu'en passant dans le

milieu intérieur que les influences du milieu extérieur peuvent

nous atteindre, d'où il résulte que la connaissance du milieu

extérieur ne nous apprend pas les actions qui prennent naissance

dans le milieu intérieur et qui lui sont propres. Le milieu

cosmique général est commun aux corps vivants et aux corps bruts;

mais le milieu intérieur créé par l'organisme est spécial à chaque

être vivant. Or, c'est là le vrai milieu physiologique, c'est

celui que le physiologiste et le médecin doivent étudier et

connaître, parce que c'est par son intermédiaire qu'ils pourront

agir sur les éléments histologiques qui sont les seuls agents

effectifs des phénomènes de la vie. Néanmoins, ces éléments,

quoique profondément situés, communiquent avec l'extérieur; ils

vivent toujours dans les conditions du milieu extérieur

perfectionnés et régularisés par le jeu de l'organisme.

L'organisme n'est qu'une machine vivante construite de telle

façon, qu'il y a, d'une part, une communication libre du milieu

extérieur avec le milieu intérieur organique, et, d'autre part,

qu'il y a des fonctions protectrices des éléments organiques pour

mettre les matériaux de la vie en réserve et entretenir sans

interruption l'humidité, la chaleur et les autres conditions

indispensables à l'activité vitale. La maladie et la mort ne sont

qu'une dislocation ou une perturbation de ce mécanisme qui règle

l'arrivée des excitants vitaux au contact des éléments organiques.

L'atmosphère extérieure viciée, les poisons liquides ou gazeux,

n'amènent la mort qu'à la condition que les substances nuisibles

soient portées dans le milieu intérieur, en contact avec les

éléments organiques. En un mot, les phénomènes vitaux ne sont que

les résultats du contact des éléments organiques du corps avec le

milieu intérieur physiologique; c'est là le pivot de toute la

médecine expérimentale. En arrivant à connaître quelles sont, dans

ce milieu intérieur, les conditions normales et anormales de

manifestation de l'activité vitale des éléments organiques, le

physiologiste et le médecin se rendront maîtres des phénomènes de

la vie; car, sauf la complexité des conditions, les phénomènes de

manifestation vitale sont, comme les phénomènes physico-chimiques,

l'effet d'un contact d'un corps qui agit, et du milieu dans lequel

il agit.

En résumé, l'étude de la vie comprend deux choses: 1° étude des

propriétés des éléments organisés; 2° étude du milieu organique,

c'est-à-dire étude des conditions que doit remplir ce milieu pour

laisser manifester les activités vitales. La physiologie, la

pathologie et la thérapeutique, reposent sur cette double

connaissance; hors de là, il n'y a pas de science médicale ni de

thérapeutique véritablement scientifique et efficace.

§ VIII. -- Dans les sciences biologiques comme dans les sciences

physico-chimiques, le déterminisme est possible, parce que, dans

les corps vivants comme dans les corps bruts, la matière ne peut

avoir aucune spontanéité.

Il y a lieu de distinguer dans les organismes vivants complexes

trois espèces de corps définis: 1° des corps chimiquement simples;

2° des principes immédiats organiques et inorganiques; 3° des

éléments anatomiques organisés. Sur les 70 corps simples environ

que la chimie connaît aujourd'hui, 16 seulement entrent dans la

composition de l'organisme le plus complexe qui est celui de

l'homme. Mais ces 16 corps simples sont à l'état de combinaison

entre eux, pour constituer les diverses substances liquides,

solides ou gazeuses de l'économie; l'oxygène et l'azote cependant

sont simplement dissous dans les liquides organiques et paraissent

fonctionner dans l'être vivant sous la forme de corps simple. Les

principes immédiats inorganiques (sels terreux, phosphates,

chlorures, sulfates, etc.) entrent comme éléments constitutifs

essentiels dans la composition des corps vivants, mais ils sont

pris au monde extérieur directement et tout formés. Les principes

immédiats organiques sont également des éléments constitutifs du

corps vivant, mais ils ne sont point empruntés au monde extérieur;

ils sont formés par l'organisme animal ou végétal; tels sont

l'amidon, le sucre, la graisse, l'albumine, etc., etc. Ces

principes immédiats extraits du corps, conservent leurs

propriétés, parce qu'ils ne sont point vivants; ce sont des

produits organiques, mais non organisés. Les éléments anatomiques

sont les seules parties organisées et vivantes. Ces parties sont

irritables et manifestent, sous l'influence d'excitants divers,

des propriétés qui caractérisent exclusivement les êtres vivants.

Ces parties vivent et se nourrissent, et la nutrition engendre et

conserve leurs propriétés, ce qui fait qu'elles ne peuvent être

séparées de l'organisme sans perdre plus ou moins rapidement leur

vitalité.

Quoique bien différents les uns des autres sous le rapport de

leurs fonctions dans l'organisme, ces trois ordres de corps sont

tous capables de donner des réactions physico-chimiques sous

l'influence des excitants extérieurs, chaleur, lumière,

électricité; mais les parties vivantes ont, en outre, la faculté

d'être irritables, c'est-à-dire de réagir sous l'influence de

certains excitants d'une façon spéciale qui caractérise les tissus

vivants: telles sont la contraction musculaire, la transmission

nerveuse, la sécrétion glandulaire, etc. Mais, quelles que soient

les variétés que présentent ces trois ordres de phénomènes; que la

nature de la réaction, soit de l'ordre physico-chimique ou vital,

elle n'a jamais rien de spontané, le phénomène est toujours le

résultat de l'influence exercée sur le corps réagissant par un

excitant physico-chimique qui lui est extérieur.

Chaque élément défini minéral, organique ou organisé, est

autonome, ce qui veut dire qu'il possède des propriétés

caractéristiques et qu'il manifeste des actions indépendantes.

Toutefois chacun de ces corps est inerte, c'est-à-dire qu'il n'est

pas capable de se donner le mouvement par lui-même; il lui faut

toujours, pour cela, entrer en relation avec un autre corps et en

recevoir l'excitation. Ainsi, dans le milieu cosmique, tout corps

minéral est très-stable, et il ne changera d'état qu'autant que

les circonstances dans lesquelles il se trouve viendront à être

modifiées assez profondément, soit naturellement, soit par suite

de l'intervention expérimentale. Dans le milieu organique, les

principes immédiats créés par les animaux et par les végétaux sont

beaucoup plus altérables et moins stables, mais encore ils sont

inertes et ne manifesteront leurs propriétés qu'autant qu'ils

seront influencés par des agents placés eu dehors d'eux. Enfin,

les éléments anatomiques eux-mêmes, qui sont les principes les

plus altérables et les plus instables, sont encore inertes, c'est-

à-dire qu'ils n'entreront jamais en activité vitale, si quelque

influence étrangère ne les y sollicite. Une fibre musculaire, par

exemple, possède la propriété vitale qui lui est spéciale de se

contracter, mais cette fibre vivante est inerte, en ce sens que,

si rien ne change dans ses conditions environnantes ou

intérieures, elle n'entrera pas en fonction et ne se contractera

pas. Il faut nécessairement, pour que cette fibre musculaire se

contracte, qu'il y ait un changement produit en elle par son

entrée en relation avec une excitation qui lui est extérieure, et

qui peut provenir soit du sang, soit d'un nerf. On peut en dire

autant de tous les éléments histologiques, des éléments nerveux,

des éléments glandulaires, des éléments sanguins, etc. Les divers

éléments vivants jouent ainsi le rôle d'excitants les uns par

rapport aux autres, et les manifestations fonctionnelles de

l'organisme ne sont que l'expression de leurs relations

harmoniques et réciproques. Les éléments histologiques réagissent

soit séparément, soit les uns avec les autres, au moyen de

propriétés vitales qui sont elles-mêmes en rapports nécessaires

avec les conditions physico-chimiques environnantes, et cette

relation est tellement intime, que l'on peut dire que l'intensité

des phénomènes physico-chimiques qui se passent dans un être

vivant, peuvent servir à mesurer l'intensité de ses phénomènes

vitaux. Il ne faut donc pas, ainsi que nous l'avons déjà dit,

établir un antagonisme entre les phénomènes vitaux et les

phénomènes physico-chimiques, mais bien au contraire, constater un

parallélisme complet et nécessaire entre ces deux ordres de

phénomènes. En résumé, la matière vivante, pas plus que la matière

brute, ne peut se donner l'activité et le mouvement par elle-même.

Tout changement dans la matière suppose l'intervention d'une

relation nouvelle, c'est-à-dire d'une condition ou d'une influence

extérieure. Or le rôle du savant est de chercher à définir et à

déterminer pour chaque phénomène les conditions matérielles qui

produisent sa manifestation. Ces conditions étant connues,

l'expérimentateur devient maître du phénomène, en ce sens qu'il

peut à son gré donner ou enlever le mouvement à la matière.

Ce que nous venons de dire est aussi absolu pour les phénomènes

des corps vivants que pour les phénomènes des corps bruts.

Seulement, quand il s'agit des organismes élevés et complexes, ce

n'est point dans les rapports de l'organisme total avec le milieu

cosmique général que le physiologiste et le médecin doivent

étudier les excitants des phénomènes vitaux, mais bien dans les

conditions organiques du milieu intérieur. En effet, considérées

dans le milieu général cosmique, les fonctions du corps de l'homme

et des animaux supérieurs nous paraissent libres et indépendantes

des conditions physico-chimiques de ce milieu, parce que c'est

dans un milieu liquide organique intérieur que se trouvent leurs

véritables excitants. Ce que nous voyons extérieurement n'est que

le résultat des excitations physico-chimiques du milieu intérieur;

c'est là que le physiologiste doit établir le déterminisme réel

des fonctions vitales.

Les machines vivantes sont donc créés et construites de telle

façon, qu'en se perfectionnant, elles deviennent de plus en plus

libres dans le milieu cosmique général. Mais il n'en existe pas

moins toujours le déterminisme le plus absolu dans leur milieu

interne, qui, par suite de ce même perfectionnement organique

s'est isolé de plus en plus du milieu cosmique extérieur. La

machine vivante entretient son mouvement parce que le mécanisme

interne de l'organisme répare, par des actions et par des forces

sans cesse renaissantes, les pertes qu'entraîne l'exercice des

fonctions. Les machines que l'intelligence de l'homme crée,

quoique infiniment plus grossières, ne sont pas autrement

construites. Une machine à vapeur possède une activité

indépendante des conditions physico-chimiques extérieures puisque

par le froid, le chaud, le sec et l'humide, la machine continue à

fonctionner. Mais pour le physicien qui descend dans le milieu

intérieur de la machine, il trouve que cette indépendance n'est

qu'apparente, et que le mouvement de chaque rouage intérieur est

déterminé par des conditions physiques absolues, et dont il

connaît la loi. De même pour le physiologiste, s'il peut descendre

dans le milieu intérieur de la machine vivante, il y trouve un

déterminisme absolu qui doit devenir pour lui la base réelle de la

science des corps vivants.

§ IX. -- La limite de nos connaissances est la même dans les

phénomènes des corps vivants et dans les phénomènes des corps

bruts.

La nature de notre esprit nous porte à chercher l'essence ou le

pourquoi des choses. En cela nous visons plus loin que le but

qu'il nous est donné d'atteindre; car l'expérience nous apprend

bientôt que nous ne pouvons pas aller au delà du comment, c'est-à-

dire au delà de la cause prochaine ou des conditions d'existence

des phénomènes. Sous ce rapport, les limites de notre connaissance

sont, dans les sciences biologiques, les mêmes que dans les

sciences physico-chimiques.

Lorsque, par une analyse successive, nous avons trouvé la cause

prochaine d'un phénomène en déterminant les conditions et les

circonstances simples dans lesquelles il se manifeste, nous avons

atteint le but scientifique que nous ne pouvons dépasser. Quand

nous savons que l'eau et toutes ses propriétés résultent de la

combinaison de l'oxygène et de l'hydrogène, dans certaines

proportions, nous savons tout ce que nous pouvons savoir à ce

sujet, et cela répond au comment, et non au pourquoi des choses.

Nous savons comment on peut faire de l'eau; mais pourquoi la

combinaison d'un volume d'oxygène et de deux volumes d'hydrogène

forme-t-elle de l'eau? Nous n'en savons rien. En médecine, il

serait également absurde de s'occuper de la question du pourquoi,

et cependant les médecins la posent souvent. C'est probablement

pour se moquer de cette tendance, qui résulte de l'absence du

sentiment de la limite de nos connaissances que Molière a mis dans

la bouche de son candidat docteur à qui l'on demandait pourquoi

l'opium fait dormir, la réponse suivante: Quia est in eo virtus

dormitiva, cujus est natura sensus assoupire. Cette réponse paraît

plaisante ou absurde; elle est cependant la seule qu'on pourrait

faire. De même que si l'on voulait répondre à cette question:

Pourquoi l'hydrogène, en se combinant à l'oxygène, forme-t-il de

l'eau? on serait obligé de dire: Parce qu'il y a dans l'hydrogène

une propriété capable d'engendrer de l'eau. C'est donc seulement

la question du pourquoi qui est absurde, puisqu'elle entraîne

nécessairement une réponse naïve ou ridicule. Il vaut donc mieux

reconnaître que nous ne savons pas, et que c'est là que se place

la limite de notre connaissance.

Si, en physiologie, nous prouvons, par exemple, que l'oxyde de

carbone tue en s'unissant plus énergiquement que l'oxygène à la

matière du globule du sang, nous savons tout ce que nous pouvons

savoir sur la cause de la mort. L'expérience nous apprend qu'un

rouage de la vie manque; l'oxygène ne peut plus entrer dans

l'organisme, parce qu'il ne peut pas déplacer l'oxyde de carbone

de son union avec le globule. Mais pourquoi l'oxyde de carbone a-

t-il plus d'affinité pour le globule de sang que l'oxygène?

Pourquoi l'entrée de l'oxygène dans l'organisme est-elle

nécessaire à la vie? C'est là la limite de notre connaissance dans

l'état actuel de nos connaissances; et en supposant même que nous

parvenions à pousser plus loin l'analyse expérimentale, nous

arrivons à une cause sourde à laquelle nous serons obligés de nous

arrêter sans avoir la raison première des choses.

Nous ajouterons de plus, que le déterminisme relatif d'un

phénomène étant établi, notre but scientifique est atteint.

L'analyse expérimentale des conditions du phénomène, poussée plus

loin, nous fournit de nouvelles connaissances, mais ne nous

apprend plus rien, en réalité, sur la nature du phénomène

primitivement déterminé. La condition d'existence d'un phénomène

ne saurait nous rien apprendre sur sa nature. Quand nous savons

que le contact physique et chimique du sang avec les éléments

nerveux cérébraux est nécessaire pour produire les phénomènes

intellectuels, cela nous indique les conditions, mais cela ne peut

rien nous apprendre sur la nature première de l'intelligence. De

même, quand nous savons que le frottement et les actions chimiques

produisent l'électricité, cela nous indique des conditions, mais

cela ne nous apprend rien sur la nature première de l'électricité.

Il faut donc cesser, suivant moi, d'établir entre les phénomènes

des corps vivants et les phénomènes des corps bruts, une

différence fondée sur ce que l'on peut connaître la nature des

premiers, et que l'on doit ignorer celle des seconds. Ce qui est

vrai, c'est que la nature ou l'essence même de tous les

phénomènes, qu'ils soient vitaux ou minéraux, nous restera

toujours inconnue. L'essence du phénomène minéral le plus simple

est aussi totalement ignorée aujourd'hui du chimiste ou du

physicien que l'est pour le physiologiste l'essence des phénomènes

intellectuels ou d'un autre phénomène vital quelconque. Cela se

conçoit d'ailleurs; la connaissance de la nature intime ou de

l'absolu, dans le phénomène le plus simple, exigerait la

connaissance de tout l'univers; car il est évident qu'un phénomène

de l'univers est un rayonnement quelconque de cet univers, dans

l'harmonie duquel il entre pour sa part. La vérité absolue, dans

les corps vivants, serait encore plus difficile à atteindre, car,

outre qu'elle supposerait la connaissance de tout l'univers

extérieur au corps vivant, elle exigerait aussi la connaissance

complète de l'organisme qui forme lui-même, ainsi qu'on l'a dit

depuis longtemps, un petit monde (microcosme) dans le grand

univers (macrocosme). La connaissance absolue ne saurait donc rien

laisser en dehors d'elle, et ce serait à la condition de tout

savoir qu'il pourrait être donné à l'homme de l'atteindre. L'homme

se conduit comme s'il devait parvenir à cette connaissance

absolue, et le pourquoi incessant qu'il adresse à la nature en est

la preuve. C'est en effet cet espoir constamment déçu, constamment

renaissant, qui soutient et soutiendra toujours les générations

successives dans leur ardeur passionnée à rechercher la vérité.

Notre sentiment nous porte à croire, dès l'abord, que la vérité

absolue doit être de notre domaine; mais l'étude nous enlève peu à

peu de ces prétentions chimériques. La science a précisément le

privilège de nous apprendre ce que nous ignorons, en substituant

la raison et l'expérience au sentiment, et en nous montrant

clairement la limite de notre connaissance actuelle. Mais, par une

merveilleuse compensation, à mesure que la science rabaisse ainsi

notre orgueil, elle augmente notre puissance. Le savant, qui a

poussé l'analyse expérimentale jusqu'au déterminisme relatif d'un

phénomène, voit sans doute clairement qu'il ignore ce phénomène

dans sa cause première, mais il en est devenu maître; l'instrument

qui agit lui est inconnu, mais il peut s'en servir. Cela est vrai

dans toutes les sciences expérimentales, où nous ne pouvons

atteindre que des vérités relatives ou partielles, et connaître

les phénomènes seulement dans leurs conditions d'existence. Mais

cette connaissance nous suffit pour étendre notre puissance sur la

nature. Nous pouvons produire ou empêcher l'apparition des

phénomènes, quoique nous en ignorions l'essence, par cela seul que

nous pouvons régler leurs conditions physico-chimiques. Nous

ignorons l'essence du feu, de l'électricité, de la lumière, et

cependant nous en réglons les phénomènes à notre profit. Nous

ignorons complètement l'essence même de la vie, mais nous n'en

réglerons pas moins les phénomènes vitaux dès que nous connaîtrons

suffisamment leurs conditions d'existence. Seulement dans les

corps vivants ces conditions sont beaucoup plus complexes et plus

délicates à saisir que dans les corps bruts; c'est là toute la

différence.

En résumé, si notre sentiment pose toujours la question du

pourquoi, notre raison nous montre que la question du comment est

seule à notre portée; pour le moment, c'est donc la question du

comment qui seule intéresse le savant et l'expérimentateur. Si

nous ne pouvons savoir pourquoi l'opium et ses alcaloïdes font

dormir, nous pourrons connaître le mécanisme de ce sommeil et

savoir comment l'opium ou ses principes font dormir; car le

sommeil n'a lieu que parce que la substance active va se mettre en

contact avec certains éléments organiques qu'elle modifie. La

connaissance de ces modifications nous donnera le moyen de

produire le sommeil ou de l'empêcher, et nous pourrons agir sur le

phénomène et le régler à notre gré.

Dans les connaissances que nous pouvons acquérir nous devons

distinguer deux ordres de notions: les unes répondant à la cause

des phénomènes, et les autres aux moyens de les produire. Nous

entendons par cause d'un phénomène la condition constante et

déterminée de son existence; c'est ce que nous appelons le

déterminisme relatif ou le comment des choses, c'est-à-dire la

cause prochaine ou déterminante. Les moyens d'obtenir les

phénomènes sont les procédés variés à l'aide desquels on peut

arriver à mettre en activité cette cause déterminante unique qui

réalise le phénomène. La cause nécessaire de la formation de l'eau

est la combinaison de deux volumes d'hydrogène et d'un volume

d'oxygène; c'est la cause unique qui doit toujours déterminer le

phénomène. Il nous serait impossible de concevoir de l'eau sans

cette condition essentielle. Les conditions accessoires ou les

procédés pour la formation de l'eau peuvent être très-divers;

seulement, tous ces procédés arriveront au même résultat:

combinaison de l'oxygène et de l'hydrogène dans des proportions

invariables. Choisissons un autre exemple. Je suppose que l'on

veuille transformer de la fécule en glycose; on aura une foule de

moyens ou de procédés pour cela, mais il y aura toujours au fond

une cause identique, et un déterminisme unique engendrera le

phénomène. Cette cause, c'est la fixation d'un équivalent d'eau de

plus sur la substance pour opérer la transformation. Seulement, on

pourra réaliser cette hydratation dans une foule de conditions et

par une foule de moyens: à l'aide de l'eau acidulée, à l'aide de

la chaleur, à l'aide de la diastase animale ou végétale, mais tous

ces procédés arriveront finalement à une condition unique, qui est

l'hydratation de la fécule. Le déterminisme, c'est-à-dire la cause

d'un phénomène est donc unique, quoique les moyens pour le faire

apparaître puissent être multiples et en apparence très-divers.

Cette distinction est très-importante à établir, surtout en

médecine, où il règne, à ce sujet, la plus grande confusion,

précisément parce que les médecins reconnaissent une multitude de

causes pour une même maladie. Il suffit, pour se convaincre de ce

que j'avance, d'ouvrir le premier venu des traités de pathologie.

Mais toutes les circonstances que l'on énumère ainsi ne sont point

des causes; ce sont tout au plus des moyens ou des procédés à

l'aide desquels la maladie peut se produire. Mais la cause réelle

efficiente d'une maladie doit être constante et déterminée, c'est-

à-dire unique; autrement ce serait nier la science en médecine.

Les causes déterminantes sont, il est vrai, beaucoup plus

difficiles à reconnaître et à déterminer dans les phénomènes des

êtres vivants; mais elles existent cependant, malgré la diversité

apparente des moyens employés. C'est ainsi que dans certaines

actions toxiques, nous voyons des poisons divers amener une cause

identique et un déterminisme unique pour la mort des éléments

histologiques, soit, par exemple, la coagulation de la substance

musculaire. De même, les circonstances variées qui produisent une

même maladie doivent répondre toutes à une action pathogénique,

unique et déterminée. En un mot, le déterminisme, qui veut

l'identité d'effet liée à l'identité de cause, est un axiome

scientifique qui ne saurait être violé pas plus dans les sciences

de la vie que dans les sciences des corps bruts.

§ X. -- Dans les sciences des corps vivants comme dans celles des

corps bruts, l'expérimentateur ne crée rien; il ne fait qu'obéir

aux lois de la nature.

Nous ne connaissons les phénomènes de la nature que par leur

relation avec les causes qui les produisent. Or, la loi des

phénomènes n'est rien autre chose que cette relation établie

numériquement, de manière à faire prévoir le rapport de la cause à

l'effet dans tous les cas donnés. C'est ce rapport établi par

l'observation, qui permet à l'astronome de prédire les phénomènes

célestes; c'est encore ce même rapport, établi par l'observation

et par l'expérience, qui permet au physicien, au chimiste, au

physiologiste, non-seulement de prédire les phénomènes de la

nature, mais encore de les modifier à son gré et à coup sûr,

pourvu qu'il ne sorte pas des rapports que l'expérience lui a

indiqués, c'est-à-dire de la loi. Ceci veut dire, en d'autres

termes, que nous ne pouvons gouverner les phénomènes de la nature

qu'en nous soumettant aux lois qui les régissent.

L'observateur ne peut qu'observer les phénomènes naturels;

l'expérimentateur ne peut que les modifier, il ne lui est pas

donné de les créer ni de les anéantir absolument, parce qu'il ne

peut pas changer les lois de la nature. Nous avons souvent répété

que l'expérimentateur n'agit pas sur les phénomènes eux-mêmes,

mais seulement sur les conditions physico-chimiques qui sont

nécessaires à leurs manifestations. Les phénomènes ne sont que

l'expression même du rapport de ces conditions; d'où il résulte,

que les conditions étant semblables, le rapport sera constant et

le phénomène identique, et que les conditions venant à changer, le

rapport sera autre et le phénomène différent. En un mot, pour

faire apparaître un phénomène nouveau, l'expérimentateur ne fait

que réaliser des conditions nouvelles, mais il ne crée rien, ni

comme force ni comme matière. À la fin du siècle dernier, la

science a proclamé une grande vérité, à savoir, qu'en fait de

matière rien ne se perd ni rien ne se crée dans la nature; tous

les corps dont les propriétés varient sans cesse sous nos yeux ne

sont que des transmutations d'agrégation de matières équivalentes

en poids. Dans ces derniers temps, la science a proclamé une

seconde vérité dont elle poursuit encore la démonstration et qui

est en quelque sorte le complément de la première, à savoir, qu'en

fait de forces, rien ne se perd ni rien ne se crée dans la nature;

d'où il suit que toutes les formes des phénomènes de l'univers,

variées à l'infini, ne sont que des transformations équivalentes

de forces les unes dans les autres. Je me réserve de traiter

ailleurs la question de savoir s'il y a des différences qui

séparent les forces des corps vivants de celles des corps bruts;

qu'il me suffise de dire pour le moment que les deux vérités qui

précèdent sont universelles et qu'elles embrassent les phénomènes

des corps vivants aussi bien que ceux des corps bruts.

Tous les phénomènes, de quelque ordre qu'ils soient, existent

virtuellement dans les lois immuables de la nature, et ils ne se

manifestent que lorsque leurs conditions d'existence sont

réalisées. Les corps et les êtres qui sont à la surface de notre

terre expriment le rapport harmonieux des conditions cosmiques de

notre planète et de notre atmosphère avec les êtres et les

phénomènes dont elles permettent l'existence. D'autres conditions

cosmiques feraient nécessairement apparaître un autre monde dans

lequel se manifesteraient tous les phénomènes qui y

rencontreraient leurs conditions d'existence, et dans lequel

disparaîtraient tous ceux qui ne pourraient s'y développer. Mais,

quelles que soient les variétés de phénomènes infinis que nous

concevions sur la terre, en nous plaçant par la pensée dans toutes

les conditions cosmiques que notre imagination peut enfanter, nous

sommes toujours obligés d'admettre que tout cela se passera

d'après les lois de la physique, de la chimie et de la

physiologie, qui existent à notre insu de toute éternité, et que

dans tout ce qui arriverait il n'y aurait rien de créé ni en force

ni en matière: qu'il y aurait seulement production de rapports

différents et par suite création d'êtres et de phénomènes

nouveaux.

Quand un chimiste fait apparaître un corps nouveau dans la nature,

il ne saurait se flatter d'avoir créé les lois qui l'ont fait

naître; il n'a fait que réaliser les conditions qu'exigeait la loi

créatrice pour se manifester. Il en est de même pour les corps

organisés. Un chimiste et un physiologiste ne pourraient faire

apparaître des êtres vivants nouveaux dans leurs expériences qu'en

obéissant à des lois de la nature, qu'ils ne sauraient en aucune

façon modifier.

Il n'est pas donné à l'homme de pouvoir modifier les phénomènes

cosmiques de l'univers entier ni même ceux de la terre; mais la

science qu'il acquiert lui permet cependant de faire varier et de

modifier les conditions des phénomènes qui sont à sa portée.

L'homme a déjà gagné ainsi sur la nature minérale une puissance

qui se révèle avec éclat dans les applications des sciences

modernes, bien qu'elle paraisse n'être encore qu'à son aurore. La

science expérimentale appliquée aux corps vivants doit avoir

également pour résultat de modifier les phénomènes de la vie en

agissant uniquement sur les conditions de ces phénomènes. Mais ici

les difficultés se multiplient à raison de la délicatesse des

conditions des phénomènes vitaux, de la complexité et de la

solidarité de toutes les parties qui se groupent pour constituer

un être organisé. C'est ce qui fait que probablement jamais

l'homme ne pourra agir aussi facilement sur les espèces animales

ou végétales que sur les espèces minérales. Sa puissance restera

plus bornée dans les êtres vivants, et d'autant plus qu'ils

constitueront des organismes plus élevés, c'est-à-dire plus

compliqués. Néanmoins les entraves qui arrêtent la puissance du

physiologiste ne résident point dans la nature même des phénomènes

de la vie, mais seulement dans leur complexité. Le physiologiste

commencera d'abord par atteindre les phénomènes des végétaux et

ceux des animaux qui sont en relation plus facile avec le milieu

cosmique extérieur. L'homme et les animaux élevés paraissent au

premier abord devoir échapper à son action modificatrice, parce

qu'ils semblent s'affranchir de l'influence directe de ce milieu

extérieur. Mais nous savons que les phénomènes vitaux chez

l'homme, ainsi que chez les animaux qui s'en rapprochent, sont

liés aux conditions physico-chimiques d'un milieu organique

intérieur. C'est ce milieu intérieur qu'il nous faudra d'abord

chercher à connaître, parce que c'est lui qui doit devenir le

champ d'action réel de la physiologie et de la médecine

expérimentale.

CHAPITRE II

CONSIDÉRATIONS EXPÉRIMENTALES SPÉCIALES AUX ÊTRES VIVANTS.

§ I. -- Dans l'organisme des êtres vivants, il y a à considérer un

ensemble harmonique des phénomènes.

Jusqu'à présent nous avons développé des considérations

expérimentales qui s'appliquaient aux corps vivants comme aux

corps bruts; la différence pour les corps vivants résidait

seulement dans une complexité beaucoup plus grande des phénomènes,

ce qui rendait l'analyse expérimentale et le déterminisme des

conditions incomparablement plus difficiles. Mais il existe dans

les manifestations des corps vivants une solidarité de phénomènes

toute spéciale sur laquelle nous devons appeler l'attention de

l'expérimentateur; car, si ce point de vue physiologique était

négligé dans l'étude des fonctions de la vie, on serait conduit,

même en expérimentant bien, aux idées les plus fausses et aux

conséquences les plus erronées.

Nous avons vu dans le chapitre précédent que le but de la méthode

expérimentale est d'atteindre au déterminisme des phénomènes, de

quelque nature qu'ils soient, vitaux ou minéraux. Nous savons de

plus que ce que nous appelons déterminisme d'un phénomène ne

signifie rien autre chose que la cause déterminante ou la cause

prochaine qui détermine l'apparition des phénomènes. On obtient

nécessairement ainsi les conditions d'existence des phénomènes sur

lesquelles l'expérimentateur doit agir pour faire varier les

phénomènes. Nous regardons donc comme équivalentes les diverses

expressions qui précèdent, et le mot déterminisme les résume

toutes.

Il est très-vrai, comme nous l'avons dit, que la vie n'introduit

absolument aucune différence dans la méthode scientifique

expérimentale qui doit être appliquée à l'étude des phénomènes

physiologiques et que, sous ce rapport, les sciences

physiologiques et les sciences physico-chimiques reposent

exactement sur les mêmes principes d'investigation. Mais cependant

il faut reconnaître que le déterminisme dans les phénomènes de la

vie est non-seulement un déterminisme très-complexe, mais que

c'est en même temps un déterminisme qui est harmoniquement

hiérarchisé. De telle sorte que les phénomènes physiologiques

complexes sont constitués par une série de phénomènes plus simples

qui se déterminent les uns les autres en s'associant ou se

combinant pour un but final commun. Or l'objet essentiel pour le

physiologiste est de déterminer les conditions élémentaires des

phénomènes physiologiques et de saisir leur subordination

naturelle, afin d'en comprendre et d'en suivre ensuite les

diverses combinaisons dans le mécanisme si varié des organismes

des animaux. L'emblème antique qui représente la vie par un cercle

formé par un serpent qui se mord la queue donne une image assez

juste des choses. En effet, dans les organismes complexes,

l'organisme de la vie forme bien un cercle fermé, mais un cercle

qui a une tête et une queue, en ce sens que tous les phénomènes

vitaux n'ont pas la même importance quoiqu'ils se fassent suite

dans l'accomplissement du circulus vital. Ainsi les organes

musculaires et nerveux entretiennent l'activité des organes qui

préparent le sang; mais le sang à son tour nourrit les organes qui

le produisent. Il y a là une solidarité organique ou sociale qui

entretient une sorte de mouvement perpétuel jusqu'à ce que le

dérangement ou la cessation d'action d'un élément vital nécessaire

ait rompu l'équilibre ou amené un trouble ou un arrêt dans le jeu

de la machine animale. Le problème du médecin expérimentateur

consiste donc à trouver le déterminisme simple d'un dérangement

organique, c'est-à-dire à saisir le phénomène initial qui amène

tous les autres à sa suite par un déterminisme complexe, mais

aussi nécessaire dans sa condition que l'a été le déterminisme

initial. Ce déterminisme initial sera comme le fil d'Ariane qui

dirigera l'expérimentateur dans le labyrinthe obscur des

phénomènes physiologiques et pathologiques, et qui lui permettra

d'en comprendre les mécanismes variés, mais toujours reliés par

des déterminismes absolus. Nous verrons, par des exemples

rapportés plus loin, comment une dislocation de l'organisme ou un

dérangement des plus complexes en apparence peut être ramené à un

déterminisme simple initial qui provoque ensuite des déterminismes

plus complexes. Tel est le cas de l'empoisonnement par l'oxyde de

carbone (voy. IIIe partie). J'ai consacré tout mon enseignement de

cette année au Collège de France à l'étude du curare, non pour

faire l'histoire de cette substance par elle-même, mais parce que

cette étude nous montre comment un déterminisme unique des plus

simples, tel que la lésion d'une extrémité nerveuse motrice,

retentit successivement sur tous les autres éléments vitaux pour

amener des déterminismes secondaires qui vont en se compliquant de

plus en plus jusqu'à la mort. J'ai voulu établir ainsi

expérimentalement l'existence de ces déterminismes intra-

organiques sur lesquels je reviendrai plus tard, parce que je

considère leur étude comme la véritable base de la pathologie et

de la thérapeutique scientifique.

Introduction à l'étude de la médecine expérimentale · 第 8 / 13 题