errions, de longues journées, sans trouver personne qui voulût nous
occuper, l'un ou l'autre, ou tous deux à la fois, je l'entendis
raconter parmi les gémissements, l'histoire de sa vie, et je finis par
la savoir par cœur. Elle était d'ailleurs assez simple. Il appartenait
à une famille de riches brahmanes, avait passé sa jeunesse à Lahore,
où il avait été instruit dans toutes les sciences nécessaires aux
brahmanes par des maîtres excellents; plus tard, le rajah des Mahrattes
l'avait pris à son service comme _pourohita_: le _pourohita_ est le
prêtre que les princes chargent d'offrir en leur nom les sacrifices
aux dieux: j'ai entendu des Anglais dire qu'il y avait, chez de
riches Européens, des prêtres de leur religion chargés de fonctions
analogues et qu'ils appelaient _chapelains._ Moukounji plaisait fort
au rajah des Mahrattes, qui lui demandait souvent conseil, et il
serait arrivé aux plus hautes dignités, s'il n'avait eu un terrible
défaut. Il ne pouvait résister au désir de boire des liqueurs fortes
et s'enivrait sans cesse. Étant ivre, il avait, plusieurs fois,
manqué gravement à l'étiquette de la cour mahratte et, malgré toute
l'affection qu'il avait eue pour lui, son maître avait dû le chasser.
Ce malheur n'avait pas corrigé Moukounji de son défaut; au contraire,
il avait pris l'habitude de boire de plus en plus; chassé de toutes
les maisons, méprisé par les autres brahmanes, il en était arrivé à
la plus triste des misères; il vagabondait à travers l'Inde, faisant
le premier métier venu; il avait été cuisinier, il avait servi des
maçons; et partout son défaut l'avait empêché d'être gardé longtemps.
Maintenant, il s'employait le plus souvent à aider les portefaix et les
terrassiers, et vivait de bien maigres salaires, dont il dépensait la
plus grande partie à acheter de cette liqueur jaune que les Européens
nomment _eau-de-vie_, je ne sais pourquoi: car il me semble qu'elle tue
lentement les hommes, plutôt qu'elle ne les fait vivre.
[Illustration: J'AI TRANSPORTÉ DE LOURDS FARDEAUX.]
Grâce à moi, Moukounji fut un peu moins misérable; il me louait pour
transporter de lourds fardeaux, il se louait lui-même pour en porter
de légers; et les grossiers légumes dont il me nourrissait ne lui
coûtaient pas la différence entre les salaires d'autrefois et ceux
d'aujourd'hui.
Notre vie était assez monotone. Quand, dans un village ou une
ville, Moukounji ne trouvait plus rien à faire, nous partions et
nous vagabondions jusqu'au jour où l'on nous embauchait de nouveau.
Moukounji était au fond un brave homme, toujours prêt à rendre service,
quand il le pouvait: la manière dont il m'avait recueilli en était bien
la preuve. Il était gai, et il aimait à répéter les belles sentences
qu'il avait apprises, dans sa jeunesse, à Lahore. Mais, quand il était
ivre, son caractère s'aigrissait, parfois même il devenait méchant
et s'emportait violemment, il se querellait avec ses compagnons, et
plusieurs fois il alla jusqu'à me battre.
Certes, je n'étais pas heureux, quand on m'employait à de trop viles
besognes, quand Moukounji me rouait de coups, je souffrais cruellement;
mais à quoi m'aurait servi la révolte? Mon sort aurait pu être pis
encore, pensais-je, et je me résignais.
Et toujours, je songeais à ma vie passée; je me demandais ce que
devenait la divine Parvati; l'horrible prince l'aimait-il au moins?
Était-elle heureuse?
Se souvenait-elle de moi?
Et je supposais, à ces questions, les réponses qui m'étaient les plus
agréables. Et ces rêves adoucissaient un peu mon chagrin.
Je ne pourrais dire toutes les villes que je vis avec Moukounji, toutes
les rivières que je traversai, toutes les montagnes que je parcourus.
Je me rappelle, dans une ville française, Pondichéry, avoir aidé à
bâtir un palais pour le gouverneur; je servis à transporter les rails
pour un chemin de fer que l'on construisait aux environs de Madras; je
fis maints autres travaux, toujours analogues pourtant, et je vécus
plusieurs années cette vie errante et monotone à la fois.
[Illustration]
CHAPITRE XXV
L'ANNEAU DE FER
De village en village, de bourg en bourg, de ville en ville, nous
arrivâmes à Calcutta; et ce fut là qu'une fois de plus ma vie changea.
Voici comment.
Nous étions depuis longtemps déjà dans cette grande cité où Moukounji
trouvait sans cesse à nous occuper. L'anglais, qu'il avait appris dans
sa jeunesse, lui était parfois d'un grand secours. Il y avait plusieurs
jours que nous travaillions sur le port, où l'on nous employait à
décharger les vaisseaux. Les fardeaux très lourds ne m'étaient rien
à porter; et Moukounji, alerte et insinuant, rendait mille services
aux voyageurs et aux matelots. Il gagnait assez largement notre vie;
mais, hélas! il n'en résultait guère pour lui que des accès d'ivresse
plus fréquents et plus terribles, et pour moi que des coups et des
humiliations. Souvent il s'en allait avec quelques autres, boire dans
les tavernes qui avoisinaient le port, et je restais seul à attendre
son retour. Il savait bien que je lui resterais fidèle.
Or, un matin, nous venions d'aider à décharger un assez gros navire
de commerce et Moukounji m'avait laissé mangeant quelques légumes,
et était allé boire, quand, au même quai, aborda un paquebot avec de
nombreux passagers. Je me désolai, voyant que mon maître allait manquer
une occasion de gagner peut-être quelques roupies; et je ne pouvais me
mettre à le chercher au hasard. Le plus sage parti était de l'attendre
avec patience, et c'est celui que je pris. Moukounji pouvait venir à
temps encore: pourvu qu'alors il ne fût pas ivre.
Je regardais donc les passagers qui débarquaient. C'étaient des
Européens et surtout des Anglais, qui couraient çà et la, cherchant
leurs paquets, interpellant les porteurs, ne se faisant pas comprendre,
et ne comprenant pas ce qu'on leur disait. Le spectacle qu'ils
donnaient me divertissait assez, et j'observais chacun attentivement,
essayant de deviner, d'après son aspect et son air, comment il allait
agir. Je ne fus pas long à remarquer, parmi ceux qui débarquaient,
un groupe d'individus dont le calme contrastait avec l'agitation des
autres. Ils étaient une vingtaine environ, à peu près autant d'hommes
que de femmes, jeunes presque tous, et vêtus avec une correction et une
élégance parfaites. Il ne semblait pas que le voyage les eût fatigués;
ils se rangeaient sur le quai, sans s'étonner de rien; l'un d'eux, avec
le plus grand flegme, passa, au bout d'un instant, la troupe en revue,
et, ayant constate que personne ne manquait.
--Nous pouvons aller à l'hôtel, dit-il à ses compagnons.
Puis, s'adressant spécialement à un jeune homme:
--Je vous prierai, monsieur Oldham, de vouloir bien rester ici, et de
surveiller le débarquement de nos bagages.
--Oui, monsieur John Harlwick, je resterai.
Et, sauf M. Oldham, la troupe s'éloigna en bon ordre.
J'examinai curieusement M. Oldham; c'était un singulier jeune homme;
il était grand et maigre; les jambes très longues, les bras très longs
aussi; et il avait des mains énormes, La tête était assez petite;
la bouche se fendait jusqu'aux oreilles, et les joues saillaient
étrangement. En attendant qu'on débarquât les bagages de ses
compagnons, M. Oldham arpentait le quai à grands pas un peu impatient
et grommelant des mots indistints, où je ne comprenais rien.
J'étais désolé que Moukounji fût absent.
--Les étrangers, pensais-je, doivent avoir de nombreux bagages,
peut-être fort lourds, et certainement si mon maître était là, nous
trouverions du travail.
[Illustration: JE JOUAIS AVEC UN GROS ANNEAU DE FER.]
Tout en réfléchissant ainsi, je jouais machinalement avec un gros
anneau de fer qui était à mes pieds. Il avait été jadis scellé dans
le sol; mais il ne tenait presque plus, et, en jouant, je l'avais
involontairement arraché. Je m'amusais, maintenant, à le faire sauter
en l'air, et quand il retombait, je le recevais au bout de ma trompe.
Tout à coup les regards de M. Oldham tombèrent sur moi; et il se mit
à m'observer attentivement. Le jeu qui m'occupait sembla l'intéresser
fort, et il demanda à un des hommes attachés au service du port:
--Connaissez-vous le maître de cet éléphant?
--Certes, répondit l'autre, c'est un pauvre homme qui s'emploie à
décharger les navires.
--Il est le maître d'un animal bien intelligent.
Et ce fut tout. Pourtant M. Oldham ne cessait de me regarder; et
moi, je mettais mon amour-propre à ne jamais manquer l'anneau chaque
fois qu'il retombait. Et M. Oldham poussait des _ah!_ et des _oh!_
admiratifs. Et il murmurait:
--_L'éléphant jongleur_: voilà un titre qui ferait bien sur nos
affiches.
Cependant on commençait à décharger les bagages de M. Oldham et de ses
amis. C'étaient de grandes caisses aux formes bizarres, c'étaient des
paquets de cordes, des paquets de bâtons et maints objets emballés à
peine et dont je ne pouvais deviner l'usage. Puis l'on sortit du navire
de grands chariots, des cages avec des animaux divers, et enfin je vis
amener des chevaux, qui semblaient encore tout étonnés du voyage qu'ils
avaient fait.
--Voilà d'étranges voyageurs, me disais-je, et qui traînent avec eux de
curieux bagages.
On chargea les caisses et les paquets sur les chariots auxquels on
attela les moins beaux des chevaux; des hommes qui étaient évidemment
les serviteurs de M. Oldham et de ses compagnons prirent les chevaux à
la bride, ou montèrent sur les chariots; et tous allaient quitter le
port quand revint enfin Moukounji.
Il n'était pas très ivre, et il alla offrir à M. Oldham ses services.
Il était trop tard. Mais comme il indiquait que j'étais à lui, M.
Oldham lui dit:
Ah! vous êtes le maître de cette intelligente bête. Alors venez donc à
l'_Hôtel Victoria_ et demandez M. John Harlwick, directeur du _Grand
Cirque des Deux Mondes_, il est possible qu'il ait à vous parler.
Et M. Oldham s'éloigna avec les chariots chargés de bagages.
Moukounji ne songea pas d'abord à aller voir M. John Harlwick; il
ne comprenait pas ce que pouvait lui vouloir le directeur du _Grand
Cirque des Deux Mondes;_ mais le hasard, sans doute, fit que, pendant
deux jours, le travail nous manqua presque et nous dûmes à peu près
jeûner. C'est alors qu'il se rappela l'invitation de M. Oldham.
Il pensa que M. John Harlwick, s'il n'avait rien de sérieux à lui
proposer, s'apitoierait tout au moins sur son sort et lui donnerait
quelque aumône. Il me recommanda--et c'était une recommandation bien
superflue--la sagesse et la patience, et il se rendit à l'_Hôtel
Victoria._
[Illustration]
[Illustration]
Chapitre XXVI
LE GRAND CIRQUE DES DEUX MONDES
Au bout d'une heure environ, Moukounji revint. Il était tout joyeux, il
gambadait et chantait, et quand il fut près de moi, il m'embrassa la
trompe et il me parla:
--Ah! mon bon compagnon, mon brave ami, comme le sage a raison de dire:
«Pour qui a du talent, il n'y a pas de terre étrangère pour qui est
content de peu, il n'y a pas de chagrin; pour qui a de la fermeté,
il n'y a pas d'accident, pour qui a de la résolution, il n'y a rien
d'impossible.» Comme elle est juste cette sentence; et non moins que
celle-ci: «La vie des êtres est instable comme le reflet de la lune
dans l'eau; puisqu'on sait quelle est telle, il faut pratiquer la
vertu.» Oui, oui, il faut pratiquer la vertu, et c'est parce que je
la pratique, parce que j'ai supporté gaiement et résolument le malheur
qu'aujourd'hui les dieux m'envoient un sort moins mauvais.
Il s'interrompait, dansait autour de moi, battait des mains, et il
reprenait:
--Oui, oui, mon bon, la vie est instable comme le reflet de la lune
dans l'eau; j'aurais raillé celui qui, dans ma jeunesse, quand
j'étudiais, à Lahore, les livres des sages, m'aurait dit qu'un jour je
déchargerais des navires sur le port de Calcutta, et, hier, j'aurais ri
de qui m'aurait affirmé que ce soir j'appartiendrais à la troupe de M.
John Harlwick, directeur unique du _Grand Cirque des Deux Mondes._ Et
tout cela, pourtant, est arrivé.
Il m'embrassait encore, et il parlait toujours:
--O mon ami, mon sauveur, toi qui es peut-être Ganéça lui-même, oui,
désormais, nous aurons un abri sûr; nous ne serons plus exposés à
coucher, par les nuits pluvieuses, dans les fossés des routes, et nous
ne craindrons plus la faim. Nous vivrons heureux, mon ami, hébergés et
payés par le bon M. John Harlwick, et peut-être avons-nous trouvé la
fortune.
Et il racontait son entrevue avec le directeur du cirque:
--J'arrive à l'hôtel Victoria; je demande M. John Harlwick, et l'on
m'introduit auprès d'un homme jeune encore, mais grave, d'une gravité
telle que j'avais peur, moi qui n'ai jamais tremblé: car, ainsi que l'a
dit le sage, «dans la forêt, dans les bois aux chemins ardus, dans les
rudes misères, parmi les troubles, sous la menace des épées, les hommes
vertueux ne connaissent pas la peur». M. Harlwick avait auprès de lui
ce jeune homme qui m'avait parlé l'autre jour et qu'il appelait M.
Oldham. En me voyant, M. Oldham dit à M. Harlwick: «Ah! c'est cet homme
dont je vous ai parlé, et qui possède cet éléphant si intelligent.» Et
voilà qu'il fait ton éloge, racontant je ne sais quelle histoire où je
ne comprenais pas grand'chose, où sans cesse il était question d'un
anneau de fer avec lequel il t'avait vu jongler. Bref, M. Harlwick
me demanda si je veux te vendre: «Moi? vendre mon ami, m'écriai-je,
vendre un éléphant qui m'a été envoyé par les dieux, qui peut-être est
un dieu! jamais, jamais!--C'est dommage, reprit M. Oldham, cet éléphant
eût fort bien complété notre troupe.--Tant pis!» dit M. Harlwick.
Et j'allais m'en aller quand M. Oldham me retint d'un signe, et,
s'adressant à M. Harlwick: «Mais, monsieur, il y aurait peut-être un
moyen de tout arranger, si vous engagiez à la fois l'éléphant et le
maître?--Laissez-moi réfléchir cinq minutes», répondit M. Harlwick.
Oh! M. Harlwick est un sage, et qui sait vite prendre des décisions.
Les cinq minutes écoulées, il me dit: «Voulez-vous accepter de
faire, avec votre éléphant, partie de notre troupe?» Moi, je n'avais
pas besoin de réfléchir, ne fût-ce qu'une minute, pour accepter. Je
ne savais pas bien, à vrai dire, à quel métier M. John Harlwick nous
emploierait: mais il semblait un homme riche, qui nous assurait au
moins la vie. Et j'ai dit _oui,_ et je ne crois pas avoir lieu de m'en
repentir.
[Illustration: LE DIRECTEUR DU GRAND CIRQUE DES DEUX MONDES.]
Et de nouveau, chantant et riant, Moukounji gambadait autour de moi.
Puis, redevenant sérieux:
--M. Oldham, avec qui me laissa M. Harlwick, m'a appris quel est le
métier de celui-ci. Il montre, en somme, des animaux savants, et ses
compagnons font des tours de force et d'adresse. Maintenant donc, ô
mon ami, au lieu de te fatiguer en de durs travaux, tu vas, par ton
habileté, divertir les curieux. Et nous ne manquerons plus de rien.
Je dois l'avouer, je ne me sentais pas aussi heureux que mon
maître. Autant j'aurais eu plaisir à amuser des êtres chers comme
Saphir-du-Ciel et Parvati, autant je me sentais peu porté à réjouir des
indifférents. Ma vie présente était, certes, bien dure: mais, du moins,
je pouvais être triste; tandis qu'à l'avenir, je le comprenais, il me
faudrait paraître gai à des heures indiquées d'avance, et même si,
alors, les plus amères pensées me torturaient.
Pourtant, je ne voulus pas troubler le bonheur de Moukounji, et je
répondis à sa joie par des signes amicaux. Bientôt nous quittâmes le
port et nous allâmes rejoindre M. John Harlwick.
Et c'est ainsi que j'entrai dans la troupe de M. John Harlwick,
directeur du _Grand Cirque des Deux Mondes._
Le soir même, M. John Harlwick nous présenta à sa troupe. Il avait
loué un terrain vague, où il avait dressé son cirque; c'était une
grande bâtisse en bois et en fer, qu'on pouvait monter et démonter très
rapidement et qui, construite, était d'aspect élégant et confortable;
on n'eut jamais dit que quelques heures suffiraient pour en désajuster
tous les morceaux et les charger sur des chariots. Elle se composait
de deux parties contiguës: le cirque proprement dit--la piste et les
gradins pour les spectateurs--et les écuries, avec quelques chambres
où étaient logés les palefreniers et les personnages secondaires de
la troupe. Les personnages importants logeaient à l'hôtel, comme le
directeur.
Quand nous fûmes arrivés au cirque, M. Harlwick désigna d'abord la
place que j'occuperais à l'écurie et la chambre que Moukounji, qui ne
voulait abandonner à personne la tâche de me soigner, partagerait avec
un des palefreniers. Puis nous entrâmes sur la piste, où la troupe
était réunie. C'étaient bien les mêmes gens que j'avais vus débarquer
trois jours auparavant. Le directeur parla ainsi:
--Messieurs et mesdames, je vous présente M. Moukounji, le propriétaire
de cet éléphant; l'éléphant est, m'a dit mon spirituel ami, M. Oldham,
une bête remarquable, à qui il a vu exécuter un tour difficile et
intéressant, sans que personne l'ait dressé; c'est un sujet qui fera
honneur à notre troupe, déjà si bien composée. Accueillez donc avec
amitié l'éléphant et le maître.
Très correctement, les membres de la troupe vinrent, chacun à son tour,
saluer Moukounji, et me caresser, et, au fur et à mesure, M. Harlwick,
s'adressant à Moukounji, les nommait par leur nom et indiquait leur
emploi.
--M. Oldham, monsieur, notre premier clown et régisseur, que vous
connaissez déjà; M. Edward Greathorse, notre premier écuyer, et
mistress Greathorse, une des plus distinguées équilibristes qui soient,
et leurs deux enfants, le jeune M. William Greathorse, qui n'a pas son
pareil pour crever un cerceau en papier et retomber d'aplomb sur un
cheval; et la charmante miss Annie Greathorse, qu'a séduite l'étude du
trapèze, et qui connaît déjà tous les secrets de cet art difficile.
M. et Mme Greathorse ne me plurent qu'à demi. M. Greathorse
était un homme très grand, très sec, qui semblait âgé d'une quarantaine
d'années; on sentait, à le voir, qu'il était habitue à parler à des
chevaux, et à leur parler rudement. Mme Greathorse avait à
peu près le même âge que son mari et était aussi grande que lui; mais,
autant il était maigre, autant elle était grosse; son visage, vulgaire,
avait un air de dureté, et son nez était singulièrement aplati. J'en
compris, plus tard, la raison: l'exercice favori de Mme Greathorse
était de tenir, en équilibre sur son nez, un bâton avec, au bout, une
grosse boule de fer.
Le jeune M. Greathorse, à qui l'on pouvait donner dix-sept ou dix-huit
ans, me déplut tout à fait, tant il avait l'air sournois. Il ne devait
se plaire qu'à jouer à ses camarades les plus méchants tours.
Seule, de cette famille, miss Annie m'inspira quelque sympathie.
C'était une jeune fille, presque une enfant encore, de quinze ans
environ, d'aspect assez chétif, et à qui le trapèze avait, outre
mesure, développé les bras. On devinait qu'elle se fatiguait trop et
qu'elle souffrait; sa figure était agréable, douce et pâle, et elle avait
de jolis cheveux blonds.
Après les Greathorse vinrent six personnages qui se ressemblaient tous,
bien que le plus âgé parût trente-cinq ans, et le plus jeune neuf ou
dix; ils souriaient tous du même sourire, qui semblait figé sur leurs
lèvres.
--Les frères Smith, monsieur, dit M. Harlwick; de bien recommandables
gentlemen; tant qu'on ne les a pas vus faire la pyramide humaine, on ne
sait pas ce qu'est l'acrobatie.
Les frères Smith saluèrent, souriant toujours.
Puis ce fut une jeune femme, fort élégante et gracieuse.
Miss Morley, monsieur: vous l'admirerez dans ses exercices de haute
école, notre savante amazone, monsieur.
Après miss Morley, s'approchèrent trois hommes et trois femmes, ni
grands ni petits, ni gras ni maigres, ni beaux ni laids, mais très
corrects:
--Nos écuyers et écuyères, monsieur: M. Crampton et mistress Crampton,
M. Hampton et mistress Hampton, M. Mapton et mistress Mapton.
[Illustration: LE DIRECTEUR FIT LA PRÉSENTATION DE LA TROUPE.]
Successivement ensuite M. John Harlwick présenta:
--M. Nilo Bong, monsieur, le fameux gymnaste tonkinois; les sœurs
Ulverstone, miss Jane Ulverstone et miss Lucy Ulverstone, monsieur,
qui, chaque soir, éblouissent les spectateurs par leur adresse à la
barre fixe, monsieur; M. Pound, monsieur, pour qui soulever deux cents
livres est un jeu, et mistress Pound, son épouse, la fée du revolver
et de la carabine, monsieur: à cent pas elle ne manquerait pas une
noisette, monsieur; M. Tom Liverpool, le lutteur admirable que nul n'a
pu renverser, monsieur, et qui terrasserait des géants, monsieur; miss
Alice Jewel, monsieur, qui, sur un fil de fer, traverserait le Gange,
là où il est le plus large.
Tous ces personnages étaient assez insignifiants. M. Nilo Bong avait
beau se dire Tonkinois, et avoir les yeux un peu bridés, son teint
prouvait qu'il était Européen; M. Pound et M. Tom Liverpool étaient
deux hommes énormes, d'aspect peu intelligent; mistress Pound était une
femme toute petite, toute maigre, l'air assez revêche; miss Jane et
Lucy Ulverstone et miss Alice Jewel étaient de correctes jeunes filles,
assez jolies, et qui saluaient aimablement.
Il ne restait plus à présenter de la troupe que quatre personnes, deux
hommes et deux femmes.
Les deux hommes se ressemblaient fort, et tous deux rappelaient M.
Oldham; mais les traits qui, chez M. Oldham, n'étaient que comiques,
s'accentuaient chez eux jusqu'au grotesque; et le grotesque de leur
personne frappait d'autant plus qu'ils affectaient d'être graves. Quand
vint leur tour.
--M. Trick et M. Trock, monsieur, dit M. Harlwick: je pourrais les
affirmer les plus spirituels clowns qu'il y ait au monde, si eux-mêmes
ne s'inclinaient devant la supériorité de M. Oldham. Ils sont les
enfants chéris de la gaieté.
MM. Trick et Trock saluèrent Moukounji, et une jeune femme, très belle,
qui avait de grands yeux noirs et d'épais cheveux dorés, s'approcha:
--Miss Sarah Skipton, monsieur: la divine artiste à qui nous devons la
danse lumineuse.
En inclinant aimablement la tête, salua miss Sarah Skipton, et, enfin,
M. Harlwick présenta une jeune fille qui semblait la grâce même, avec
ses cheveux d'un blond délicat et ses yeux bleus qui étaient un sourire.
--Miss Sarah Skipton est, pourrait-on dire, l'étoile de notre troupe,
miss Circé Nightingale en est la perle, monsieur: c'est la douce
charmeuse des oiseaux, et vous la prendrez pour quelqu'une de vos
déesses quand vous la verrez parmi son cortège de fauvettes et de
rossignols.
Miss Circé Nightingale sourit gracieusement à Moukounji, et de sa jolie
main, me caressa longuement. Et je la remerciai amicalement déjà.
En somme, à part M. Greathorse, mistress Greathorse, le jeune
Greathorse, et aussi mistress Pound, tous ces gens paraissaient plutôt
agréables, et il ne me sembla pas qu'il dût être trop pénible de
vivre avec eux. Et même, pour quatre des jeunes femmes qui étaient
de la troupe, je me sentis, dès lors, de la sympathie; l'élégance de
miss Clary Morley me charmait; sans doute miss Morley était douce aux
animaux, et ce ne devait pas être avec des coups qu'elle dressait
les chevaux. Pour miss Annie Greathorse, j'éprouvais de la pitié:
je comprenais qu'on la maltraitait, qu'elle était malheureuse, et
je pensais déjà que je pourrais peut-être la protéger. J'admirais
l'éclatante beauté de miss Sarah Skipton, et la grâce enchanteresse de
miss Circé Nightingale me séduisait. Et je me disais:
--Ici je me ferai quatre amies, et j'aurai quatre ennemis.
Quand toute la troupe eut été présentée, M. John Harlwick dit à
Moukounji:
--C'est ce soir que, pour la première fois, nous jouons à Calcutta, et
je voudrais, le plus tôt possible, présenter votre éléphant au public.
D'abord, quel est son nom?
--Comme, un jour de détresse, il vint me trouver, je ne sais d'où, et
comme il m'apporta de la consolation, je l'appelle Devadatta, ce qui,
dans notre langue, signifie donné par les dieux.
--C'est bien. Sur nos affiches nous rappellerons donc; _le fameux
éléphant Devadatta._ Mais, dites-moi: ne représentez-vous pas un de vos
dieux avec une tête d'éléphant?
--Le divin Ganéça, dieu de la sagesse, a la tête d'un éléphant.
--Parfait! s'écria M. Harlwick. _Le fameux éléphant Devadatta, frère
de Ganéça, dans ses divers exercices._ Voilà ce que portera, notre
affiche. Ne sera-ce pas bien, monsieur Oldham?
--Ce sera très beau, dit M. Oldham.
--Maintenant, reprit M. Harlwick, il faut voir quels exercices nous lui
enseignerons. C'est vous, monsieur Oldham, qui l'avez découvert: c'est
vous que je charge de son éducation.
--Vous m'honorez, monsieur Harlwick. Elle sera promptement terminée.
D'abord, je veux lui faire répéter, devant vous, le jeu auquel il se
divertissait sur le port.
M. Oldham fit apporter un anneau de fer. Je compris qu'il fallait jouer
avec comme j'avais joué sur le port. M. John Harlwick fut satisfait de
cette épreuve:
--C'est très bien, dit-il; il faudrait qu'il jouât avec plusieurs
anneaux à la fois, et ce serait parfait; dès demain il pourra débuter.
On apporta plusieurs anneaux; tous, successivement, je les lançais en
l'air et les recevais au bout de ma trompe; je n'en manquais pas un; et
M. Harlwick était ravi.
[Illustration]
[Illustration]
Chapitre XXVII