Aussi, dès le lendemain, lisait-on sur l'affiche du _Grand Cirque des
deux Mondes:_
LE FAMEUX DEVADATTA
FRÈRE DE GANÉÇA.
ÉLÉPHANT JONGLEUR
Le soir, quand la représentation commença, j'étais peu ému, mais
j'étais assez humilié.
--Que dirait Parvati, si elle me voyait? pensais-je. Je vais divertir
la foule par de vils excercices, et, si j'ai le malheur de laisser
échapper un anneau, peut-être serai-je battu. M. Oldham m'a l'air assez
bienveillant; mais M. Greathorse me traiterait peut-être fort mal, ou
tout au moins me menacerait, comme il menace les chevaux qui tournent
en ce moment autour de la piste.
Pour ouvrir la représentation, en effet, il y avait un exercice
équestre par MM. Crampton, Hampton et Mapton. Il s'agissait de faire
sauter aux chevaux divers obstacles, et, près de la porte, je pouvais
voir assez bien. M. Greathorse, debout au milieu du cirque, un fouet
énorme à la main, cinglait l'air de grands coups, pour exciter les
pauvres bêtes; et quand l'une d'elles, malgré le bruit du fouet,
malgré les efforts de son cavalier, faisait mine de regimber devant un
obstacle, il la menaçait avec le manche du fouet; et je voyais qu'il
eût été joyeux de passer de la menace à l'acte.
Après MM. Crampton, Hampton et Mapton paraissaient les sœurs
Ulverstone. Mais tandis qu'on préparait leur barre fixe, trois
singuliers personnages se précipitèrent dans le cirque, l'un faisant
la roue, l'autre marchant sur les mains, le troisième se désarticulant
en une série de culbutes. Ils étaient vêtus d'un vêtement très ample,
d'une seule pièce, bariolé de dessins bizarres; ainsi l'un avait un
soleil au milieu du dos et sur la poitrine; sur l'autre s'étalait
un crapaud fantastique; tous trois s'étaient enfariné le visage, et
portaient une perruque de filasse blanche ou rouge, avec une longue
mèche au sommet de la tête. Ils divertissaient le public par mille
facéties extravagantes: ils échangeaient de grands soufflets, se
jetaient par terre l'un l'autre, se relevaient brusquement; ils
feignaient d'aider les serviteurs qui tendaient les cordes destinées
à fixer la barre, et sans cesse tombaient dans les plus grotesques
positions; et le public riait bien haut de leurs folies.
J'examinai avec soin ces trois personnages; et sous la farine, je
finis par retrouver les traits de M. Oldham, et ceux de MM. Trick et
Trock. J'en restai tout surpris; et je fus un peu choqué d'avoir pour
précepteur un gentleman qui manquait à ce point de dignité.
Et entre chaque numéro du programme, M. Oldham et MM. Trick et Trock
commençaient leurs plaisanteries.
[Illustration: ILS DIVERTISSAIENT LE PUBLIC PAR MILLE FACETTES
EXTRAVAGANTES.]
La représentation se continuait fort bien. Les éloges que M. Harlwick
avait décernés à ses compagnons en nous les présentant, me semblaient
mérités. Les frères Smith étaient d'une agilité merveilleuse; si
mistress Greathorse semblait désagréable à vivre, c'était une adroite
équilibriste, et miss Alice Jewel était, sur la corde raide, d'une
grande dextérité. Les écuyers, les écuyères montaient habilement, et
je fus ravi par les gracieux mouvements qu'avait à cheval miss Clary
Morley; elle ne frappait pas son cheval; elle ne l'excitait que par des
paroles amicales. Seule, la pauvre Auntie Greathorse me fit souffrir;
je la sentais si mal à l'aise sur son trapèze.
C'était après elle que devait paraître le «fameux Devadatta». Et je
parus. Mon succès fut grand, on m'applaudit; quand je rentrai, on me
caressa. Et pourtant je n'étais pas joyeux: la moindre caresse de
Parvati m'eût été plus douce.
Dans la représentation la fin me charma plus que tout le reste: on
terminait en effet par les oiseaux de miss Circé Nightingale, et par la
danse lumineuse de miss Sarah Skipton.
On amenait au milieu du cirque une volière, pleine d'oiseaux divers,
qui chantaient harmonieusement. Puis, parut miss Circé, charmante
en une robe clair azur, et avec, autour de la taille, une ceinture
d'argent; un peigne d'argent retenait ses fins cheveux blonds et les
paraît d'un éclat atténué; à la main, elle tenait une flûte d'argent.
Elle vint à la volière; elle en ouvrit la porte, et les oiseaux
s'échappèrent, voltigeant gaiement autour d'elle, et, parfois, se
posant sur son épaule. Elle leur souriait en amie; et, à un geste
quelle fit, tous s'envolèrent vers le plafond du cirque. Alors, elle
joua de la flûte, et les oiseaux lui répondaient, et l'on ne savait
plus si son chant n'était pas le chant d'un oiseau. Elle pressa le
rythme de l'air et les oiseaux redescendirent vers elle; et ils
volaient autour de sa tête, et semblaient la couronner d'une vivante
couronne. Sans cesse, elle changeait le rythme de la chanson, et les
oiseaux familiers formaient de nouvelles figures, toutes gracieuses; et
l'on eût pris la douce charmeuse d'oiseaux pour quelque reine du ciel.
Et quand la flûte se tut, les gais amis de miss Circé rentrèrent dans
la volière, et ravis, les spectateurs applaudirent, unanimes.
Où était la volière, on amena une assez grande estrade; là monta miss
Sarah Skipton, vêtue d'une ample robe blanche, d'étoffe légère, aux
plis nombreux, et ses beaux cheveux flottaient sur ses épaules. Puis,
on éteignit les lustres; seules quatre lampes, quatre lanternes plutôt,
restèrent allumées, qui dardaient leurs rayons sur l'estrade, entourant
miss Sarah d'une gloire lumineuse. Devant les lampes on faisait passer
des verres de couleur, et, parmi les lumières, changeantes sans cesse,
Sarah danse; elle dansait, légère et vive, ou lente et languissante;
et sa robe, rouge, verte, jaune, violette alternativement, ou encore
de plusieurs couleurs à la fois, tourbillonnait autour d'elle; et la
femme devenait fleur, papillon, oiseau; elle était l'aurore, elle était
le crépuscule; elle était l'orage aux mille éclairs, elle était la mer
souriant au matin; elle était les pierres précieuses, elle était le
soleil victorieux. Et, soudain, les lustres se rallumèrent, et tous
acclamaient Sarah triomphante.
[Illustration: MISS CIRCÉ CHARMAIT LES OISEAUX.]
La représentation était finie; modestement, je rentrai à l'écurie,
ébloui encore de la danse lumineuse.
[Illustration]
Chapitre XXVIII
SALTIMBANQUE
Bientôt sur l'affiche du _Grand Cirque des Deux Mondes_ on put lire:
LE FAMEUX DEVADATTA
L'ÉLÉPHANT UNIQUE
FRÈRE DU DIVIN GANÉÇA
DANS SES DIVERS EXERCICES
M. Oldham, en effet, s'était acquitté fort bien et fort vite de mon
éducation, et je ne charmais plus seulement le public en jonglant avec
des anneaux de fer. A chaque représentation, toujours dans le même
ordre, se succédaient mes exercices; quand je fus tout à fait instruit,
voici ce que je faisais:
D'abord, je jonglais avec des anneaux de fer; puis on dressait une
cible, je me plaçais en face; j'avais à côté de moi une corbeille
pleine de balles, avec ma trompe, je lançais les balles contre la
cible; et je ne crois pas l'avoir jamais manquée.
La cible enlevée, on m'apportait une grosse boule de fer; je m'y tenais
en équilibre, et la faisais marcher avec mes quatre pieds. Cet exercice
me fatiguait fort; aussi, pour me reposer, me faisait-on jouer une
scène dramatique.
Un jeune roi et une jeune reine erraient par la campagne gaiement;
tout à coup l'on entendait des bruits de chasse, et je paraissais,
poursuivi par quelques cavaliers; effrayés, le jeune roi et la jeune
reine cherchaient à se cacher; je faisais, semblant être furieux,
deux ou trois fois le tour du cirque. Puis j'avisais la reine, je me
précipitais vers elle. Alors, dans la scène, telle que l'avait d'abord
composée Moukounji,--car mon maître était, pour me faire briller,
devenu auteur,--le roi devait la protéger de son corps, il dégainait
son sabre, me l'enfonçait dans le poitrail, et je tombais, simulant la
mort. Le sabre, bien entendu, était une arme en fer-blanc émoussé et
dont la lame entrait dans la poignée.
Mais ce dénouement fut changé, et par moi, dès le premier soir où l'on
donna la scène. C'était miss Nightingale qui jouait la jeune reine.
Elle était charmante dans ce rôle, avec une robe de gaze blanche,
sous laquelle transparaissait une tunique de soie mauve. Et, quand
je la vis, si gracieuse, le souvenir de Parvati, qui ne me quittait
guère, me revint plus vif et plus cher que jamais; alors, au lieu de
courir violemment vers elle, je m'arrêtai; je m'avançai lentement, et,
l'air humble et soumis, j'allai m'agenouiller devant elle. Le public
applaudit longuement et l'on décida qu'on garderait ce dénouement à la
scène désormais.
C'était après cela que je faisais cinq fois le tour du cirque en
bicyclette, une bicyclette énorme construite à ma taille (on s'imagine
avec quelle peine un éléphant peut se tenir sur un pareil instrument).
Je faisais mouvoir les pédales avec mes pieds de devant et le guidon
avec ma trompe. Je devais ensuite me tenir debout et danser une polka.
Enfin, pour terminer mes exercices, je jouais une autre scène,--comique
celle-là,--et qu'avait composée M. Oldham:
Au milieu du cirque, on m'apportait une table, avec une chaise à ma
taille et, auprès, entre deux poteaux, une cloche à laquelle pendait
une corde. J'entrais, je m'asseyais sur la chaise, et, de ma trompe, je
tirais la corde de la cloche. M. Oldham, vêtu en garçon de restaurant,
accourait, et je lui faisais comprendre que je voulais dîner.
--On vous sert, monsieur Éléphant, disait-il.
Il sortait. D'un sac qu'on m'avait attaché aux reins, je tirais,
toujours avec ma trompe, une paire d'énormes lunettes, je les assurais
devant mes yeux; puis je prenais un journal, et faisais comme si je
lisais--alors, je ne savais pas encore vraiment lire.--Peu à peu,
M. Oldham ne revenant pas, je simulais l'impatience; de nouveau je
sonnais, et M. Oldham accourait:
--On vous sert, monsieur Éléphant.
Il disparaissait. Deux fois encore je sonnais, et deux fois M. Oldham
me criait:
--On vous sert, monsieur Éléphant.
Sans jamais rien m'apporter.
La troisième fois enfin, il me servait un plat: c'étaient quelques
pains et je les avais rapidement engloutis. Je sonnais. M. Oldham
venait, et je lui marquais que je voulais un second plat. Au bout d'un
long temps, il m'apportait des légumes qui étaient aussi vite mangés
que les pains. Je demandais un troisième plat, et cette fois, j'avais
des fruits, des gâteaux et une bouteille de champagne dont je faisais
bruyamment sauter le bouchon.
Pour la dernière fois je sonnais, et je faisais signe que je voulais la
note. Sans tarder, maintenant, M. Oldham m'apportait un long morceau de
papier. Je remettais mes lunettes,--je les avais ôtées pour manger, je
regardais le papier, et je poussais un sonore grognement d'indignation.
M. Oldham tombait, comme de peur, et, par une culbute, se relevait et
il criait:
--Qu'est-ce que vous avez, monsieur Éléphant?
Je témoignais de mon mécontentement en me levant et en piétinant la
note.
--Vous la trouvez trop élevée?
Je taisais signe que oui.
--Vous allez pourtant me payer....
Je faisais signe que non.
--Ah! vous ne voulez pas me payer?
Toujours non de ma part.
--Eh bien! monsieur Éléphant, nous allons voir.
Eh, très haut, il appelait:
--Eh! eh! là-bas, messieurs-policemen!
Alors, entraient MM. Trick et Trock, vêtus en policemen.
--Messieurs-policemen, disait M. Oldham, voici M. Éléphant qui ne veut
pas me payer.
--C'est bien, criait M. Trick, en prison, monsieur Éléphant.
--En prison! répétait M. Trock.
A cette menace, l'air confus, je tirais de mon sac des morceaux de
papier simulant des bank-notes et je m'en allais, tandis que M. Oldham
et MM. Trick et Trock se réjouissaient par une danse extravagante.
Cette scène amusait fort le public, qui, chaque soir, me rappelait au
moins trois fois. Mais moi, je me sentais humilié de jouer un rôle
comique,--de faire presque le clown.
Je vécus ainsi plusieurs années; quand dans une ville les recettes
baissaient, M. Harlwick se transportait dans une autre. De Calcutta,
nous allâmes à Chandernagor, de Chandernagor à Patna, puis je vis
Bénarès, Allahabad, Delhi, que sais-je encore?
J'aurais pu ne pas être très malheureux; j'avais su me faire respecter
de ceux qui tout d'abord avaient essayé de me taquiner. M. Oldham
était fier de son élève, et l'aimait; Moukounji était toujours le
brave homme qui m'avait recueilli, et mes quatre amies, Annie, que je
protégeais souvent contre les brutalités de sa mère, Circé Nightingale,
Sarah Skipton et Clary Morley étaient pleines de prévenances pour moi
et me gâtaient sans cesse. Mais hélas! je songeais à ma belle vie
d'autrefois, si calme et si joyeuse, et je songeais à Parvati, qui
souffrait peut-être, et que j'aurais pu défendre. M'avait-elle oublié?
Ou, si elle pensait à moi, ne m'accusait-elle pas d'ingratitude? Et
n'avais-je pas, en effet, été un ingrat, de la quitter ainsi, bassement
jaloux? Aussi, malgré les soins dont on m'entourait, j'étais toujours
bien triste.
[Illustration]
[Illustration]
Chapitre XXIX
RETOUR AU PARADIS
Un jour, le _Grand Cirque des Deux Mondes_ arriva à Bombay. J'étais
ce jour-là à bout de courage, écrasé de honte. Moi, le Roi-Magnanime,
devant qui tout un peuple s'était prosterné, moi le guerrier farouche
qui avais versé tant de sang ennemi, rendu le trône à un prince, été le
compagnon aimé de la plus belle des princesses, j'en étais réduit à me
montrer dans de grotesques parades, pour étonner et divertir des foules!
Ah! combien la vie m'était lourde, comme je me sentais seul, au milieu
de mes nouveaux compagnons, malgré leur bienveillance pour moi.
Puisque sans doute je ne devais jamais revoir Parvati, retrouver le
paradis perdu, à quoi bon prolonger le supplice? J'étais décidé à
m'enfuir de nouveau, à chercher dans les forêts solitaires le cimetière
des éléphants et là, à me laisser mourir de faim, au milieu des
ossements blanchis de mes pareils.
Oui, cette représentation serait la dernière.
Quand tous dormiraient je quitterais mon abri de planches, je
traverserais à la nage l'étroit canal qui sépare l'île de Bombay du
continent et j'irais chercher le lieu de repos où toutes mes peines
mourraient avec moi.
J'étais si préoccupé par la détermination que je venais de prendre et
par les réflexions que m'inspirait mon chagrin, que je fis à peine
attention à l'agitation extraordinaire qui ce soir-là régnait parmi les
artistes du _Grand Cirque des Deux Mondes._
On rafraîchissait les costumes, on astiquait les accessoires, on
répétait les tours, sus depuis longtemps, avec une ardeur peu commune,
on cousait même, en toute hâte, une frange d'or à des draperies de
velours rouge, pour un usage que je ne pus deviner.
La représentation commença beaucoup plus tard que de coutume. On
la retarda autant que cela fut possible, malgré les trépignements
d'impatience du public.
Lorsque je m'avançai sur la piste, je vis, juste en face de l'entrée,
un grand espace séparé des places ordinaires par des cloisons peintes
en rouge; le devant de cette loge improvisée était orné de draperies
frangées d'or, d'écussons aux armes d'Angleterre et de guirlandes de
fleurs; des fauteuils étaient disposés dans la loge.
Je compris que l'on attendait quelque personnage illustre, mais qu'il
ne viendrait pas, sans doute, car la loge était vide encore et faisait
un grand trou sombre au milieu des autres places qu'emplissait une
foule compacte, aux toilettes claires et brillantes.
M. Oldham, en soupirant, me fit faire mes exercices et j'en étais au
travail d'équilibre sur la sphère roulante, quand un mouvement général
du public, qui ne me regardait plus, me fit comprendre que l'illustre
personnage venait d'entrer.
Très attentif à ne pas perdre l'équilibre, je ne pouvais lever la tête
pour regarder.
--C' est peut-être le président de Bombay, pensais-je, et je ne tiens
guère à le voir.
Mais tout à coup la sphère s'échappa d'entre mes pieds; perdant
l'équilibre, je tombai à genoux: une voix de femme venait de crier:
--Iravata!
Qui donc pouvait crier ainsi mon nom d'autrefois?... mon nom de
bonheur?... et cette voix!... Cette voix harmonieuse et claire qui
était entrée en moi comme une épée m'avait jeté à genoux en précipitant
tout mon sang au cœur!... ce ne pouvait être que sa voix!... sa voix
à Elle!... J'en étais certain et cependant je n'osais regarder. Il me
semblait que je serais mort d'une déception.
[Illustration: M'A-TU DONC OUBLIÉE TOUT A FAIT, IRAVATA?]
Le public, surpris et respectueux, gardait un profond silence; la voix,
un peu attristée cette fois, se fit entendre encore:
--M'as-tu donc oubliée tout à fait, Iravata?
D'un bond, je fus debout, devant la loge, qui était juste à ma hauteur,
et, à travers mes larmes de joie, je voyais Parvati comme dans des
flammes. Elle me caressait, m'embrassait, sans s'inquiéter de toute
cette salle qui la regardait.... Et moi! ce que j'éprouvais, un être
humain ne pourrait pas l'exprimer.... Et j'étais plus honteux que jamais
des cris rauques, des piétinements sur place qui étaient mes seuls
moyens de manifester un bonheur qui m'étouffait.
--Méchant! méchant! me disait-elle à demi-voix, tout près de mon
oreille, tu as pu me fuir ainsi, m'abandonner dans un moment si grave
de ma vie?... J'ai bien vu que tu ne donnais pas ton consentement à
ce mariage, tu lisais dans l'âme du prince sans doute et cette âme ne
te plaisait pas. Certes, ta sagesse voyait juste, mais tu aurais dû,
comme moi, te résigner et te soumettre au destin, au lieu de me quitter
comme un ingrat, comme un jaloux.... Car tu étais jaloux et j'ai lu la
mort du prince dans tes yeux. Si c'est pour éviter un crime que tu t'es
enfui de Golconde, je te pardonne, malgré le chagrin que tu m'as causé.
Tu peux maintenant revenir avec moi, ajouta-t-elle: je suis veuve.
Certes, ce que je fis en entendant cette bienheureuse parole n'était
pas convenable; on m'a appris qu'il ne faut se réjouir de la mort de
personne, mais je ne pus me contenir: je poussai des coups de trompette
tellement vigoureux que presque tous les assistants s'enfuirent
épouvantés, et je fis trois fois le tour de la piste au grand trot.
Le prince Alemguir et Saphir-du-Ciel étaient aussi dans la loge. Je
ne les avais pas vus tout d'abord, aveuglé que j'étais de larmes et
d'émotion. Ils avaient appelé auprès d'eux le directeur du _Grand
Cirque des Deux Mondes_ et je compris tout de suite que l'on traitait
avec lui de ma rançon.
Il se montra à la fois digne et humble, devant le roi et la reine
de Golconde et, avec beaucoup de loyauté, il déclara que je ne lui
appartenais pas, que j'étais seulement engagé dans la troupe, avec
mon maître actuel, et que, d'ailleurs, j'avais fait affluer tant
de roupies dans la caisse de l'association qu'il me devait de la
reconnaissance, tandis que je ne lui devais rien.
Ce fut donc à titre de largesse qu'il accepta, après s'être beaucoup
défendu, le magnifique diamant que le roi lui offrait, et la somme
importante qui devait être distribuée à tous les acteurs de la troupe.
Moukounji s'était approché et je fis comprendre à Parvati que je
désirais ne pas l'abandonner. Il se tenait le mieux qu'il pouvait, on
ne s'aperçut pas qu'il était ivre, et il fut convenu qu'on l'emmènerait
à Golconde.
Tous les artistes, dans leurs costumes de spectacle, étaient réunis sur
la piste.
Je fis mes adieux, le plus affectueusement que je le pus, mais ils
me semblaient déjà loin, loin de moi, comme oubliés, enveloppés de
brouillard et de nuit.
J'avais retrouvé ma lumière, ma joie, ma vie; je ne voyais plus que
cela et tandis que les bouchons de champagne sautaient et que les
verres se choquaient en mon honneur, ce fut comme dans un rêve que je
quittai pour toujours le _Cirque des Deux Mondes,_ absorbé que j'étais
dans l'immense bonheur de sentir de nouveau sur mon dos le poids léger
de mon adorée princesse, enfin reconquise.
[Illustration]
FIN.
[Illustration]
TABLE DES MATIÈRES
CHAPITRE PREMIER.--L'écolier de Golconde
II.--La forêt natale
III.--Marche triomphale
IV.--Royale éléphant de Siam
V.--La dot de Saphir-du-Ciel
VI.--Le départ
VII.--La lumière du monde
VIII.--Bataille
IX.--L'évasion
X.--Ganéça
XI.--On nous prend pour des voleurs
XII.--Parvati
XIII.--Ma princesse
XIV.--Jeux d'éléphant
XV.--La science
XVI.--La parure
XVII.--L'enlèvement
XVIII.--La punition
XIX.--L'anachorète
XX.--Désespoir
XXI.--Jalousie
XXII.--La fuite
XXIII.--La harde
XXIV.--Le brahmane
XXV.--L'anneau de fer
XXIV.--Le grand cirque des Deux Mondes
XXVII.--Mes débuts
XXVIII.--Saltimbanque
XXIX.--Retour au paradis
LISTE DES ILLUSTRATIONS
JE TRAÇAI SUR LE TABLEAU
TANDIS QUE JE LE REGARDAIS, IL ME VIT AUSSI ET SE JETA SUR LE SOL.
J'APERÇUS SUR L'AUTRE RIVE UN ÉLÉPHANT.
J'ÉTAIS SI AFFAMÉ QUE J'OUBLIAI TOUT ORGUEIL
LES OFFICIERS SE PROSTERNAIENT.
LE PEUPLE S'AGENOUILLAIT, LE FRONT AU SOL.
IL SE MIT A M'ASPERGER D'UNE FAÇON QUI M'AGAÇA BEAUCOUP.
MA MAHOUT SE POSA DEVANT MOI LES BRAS CROISÉS.
RAMÈNE-LE-MOI VIVANT, CAR S'IL NE REVIENT PAS, JE MOURRAI.
D'UN SEUL COUP JE BRISAI LES CHAINES.
LA TERRE S'ÉBOULA ET JE TOMBAI A L'EAU AVEC UN POUF FORMIDABLE.
JE L'EMPOIGNAI AVEC MA TROMPE, ET L'ARRACHAIT DE SA SELLE.
IL S'ÉTAIT AGENOUILLÉ ET, A DEMI-VOIX PRIAIT.
LA PETITE PRINCESSE ÉTAIT COMME MORTE, NOIRE DE VASE ET TOUTE
RUISSELANTE.
BALANCE-MOI, CRIAIT-ELLE.
LA PRINCESSE IMPONAIT SILENCE A CES SUJETS.
ELLE S'ASSEYAIT, LES JAMBES CROISÉES, SUR UN COUSSIN DE VELOURS
POURPRE.
J'AVAIS PEINE A RECONNAÎTRE MA PRINCESSE.
LE SERPENT S'ENROULA A MON COU.
JE LA COUCHAIS SUR MES DÉFENSES.
L'ANACHORÈTE SE MIT A CONTER UNE HISTOIRE.
SI TU DEVINES CE QUE RENFERME CE POT, TU JOUIRAS DE TOUS LES HONNEURS.
ELLE REGARDAIT AVEC ATTENTION UN OBJET QU'ELLE TENAIT A LA MAIN.
PAR KALI! VOTRE ANCÊTRE N'A PAS L'AIR TRÈS AGRÉABLE.
LE VENT ET LES PLUIES AVAIENT DÉTRUIT LA CABANE.
LES ÉLÉPHANTS ME CHASSÈRENT D'AUPRÈS D'EUX.
ÉTAIT-IL MORT OU DORMAIT-IL SEULEMENT?
J'AI TRANSPORTÉ DE LOURDS FARDEAUX.
JE JOUAIS AVEC UN GROS ANNEAU DE FER.
LE DIRECTEUR DU GRAND CIRQUE DES DEUX MONDES.
LE DIRECTEUR FIT LA PRÉSENTATION DE LA TROUPE.
ILS DIVERTISSAIENT LE PUBLIC PAR MILLE FACETTES EXTRAVAGANTES.
MISS CIRCÉ CHARMAIT LES OISEAUX.
M'AS-TU DONC OUBLIÉE TOUT A FAIT, IRAVATA?
End of Project Gutenberg's Mémoires d'un Éléphant blanc, by Judith Gautier