large, ce teint presque noir, sous le turban couleur de neige, cette
bouche épaisse, surmontée d'une moustache ébouriffée, ces longs yeux
à demi fermés, et qui ont un air si narquois. Tout cela constitue une
figure qui ressemble peu à celle que je m'imaginais devoir être celle
d'un jeune prince, et encore, ajouta-t-elle, il doit être flatté.
Elle élevait le portrait à la hauteur de mon œil droit, et je fermais
l'autre pour mieux regarder.
Autant qu'un éléphant peut distinguer une peinture, et surtout d'après
la description qu'en donnait la princesse, je reconnus que celle qu'on
me montrait représentait un être très redoutable, un ennemi; et, à
peine avais-je aperçu cette image, que je pris en haine celui qu'elle
reproduisait, sans savoir encore combien j'avais raison de le haïr.
--Ce prince s'appelle Baladji-Rao, dit Parvati, c'est le fils du
maharajah de Mysore, celui qui, au temps de ma naissance, fit une
guerre injuste au roi mon père, qui ne fut sauvé d'une mort honteuse
que grâce à toi, mon cher Iravata. Eh bien! vois combien est singulière
la destinée des princes! ce Baladji, fils de celui qui voulut me faire
orpheline, on va me marier avec lui, pour rendre durable la paix entre
les deux royaumes.
--La marier!
--Ce prince ne m'a jamais vue, continua-t-elle, je ne le connais pas,
comment pourrait-il y avoir de l'amitié entre nous? aussi ne s'agit-il
pas d'amitié, mais de politique: je me dois au bien de l'État. Me
plaindre serait indigne de ma noble origine, et de me voir triste,
cela attristerait mes chers parents, qui semblent se réjouir de cette
alliance.
J'étais atterré. Je restai immobile et muet pendant quelques instants;
mais je ne pus me contenir, je me mis bientôt à trépigner en poussant
des cris de détresse.
--Non, non, Iravata! s'écria-t-elle, ne te désole pas ainsi, tes
plaintes semblent exprimer mon propre chagrin et je ne veux pas qu'il
soit exprimé, je l'étouffe en moi-même, je refoule mes larmes; je veux
être une fille vraiment royale, digne de la longue et double file
d'aïeux, qui forme dans l'histoire une chaîne lumineuse, dont je suis
le dernier anneau. D'ailleurs, on ne te séparera pas de moi, cela je ne
l'accepterai jamais.
Ne pas me séparer d'elle quand déjà, libre encore, elle était si peu
avec moi! Ah! pourquoi n'était-elle pas restée l'enfant sur laquelle
je devais veiller?... Être ensemble était alors un plaisir pour elle
comme pour moi, tandis qu'à présent, je la sentais occupée de tant
de choses qui ne me concernaient pas, distraite par tant de plaisirs
où je n'étais pour rien! Quand elle serait mariée, elle aurait une
cour à elle, tout un palais à organiser et à diriger, qu'est-ce que
je deviendrais, moi? J'avais honte de gémir ainsi sur moi-même, et de
ne pas penser à sa peine à elle; mais un sentiment nouveau, dont je
n'étais pas maître, s'éveillait et grondait en moi, une fureur, une
haine farouche contre cet homme inconnu qui allait me prendre ma petite
princesse.
Elle me défendait d'exprimer mon désespoir et il m'étouffait; je
n'avais pas une âme royale, moi; je ne devais rien à mes aïeux, je
n'étais qu'une bête des forêts, amenée par la fréquentation des
hommes à penser et à souffrir, mais je ne savais pas encore, comme
eux, dissimuler mes sentiments; je souffrais, il me fallait crier, et
puisque ma princesse ne le permettait pas, je m'enfuis tout à coup de
sa présence, et j'allais, comme une bête blessée, me lamenter, sur la
litière de mon étable.
[Illustration]
Chapitre XXI
JALOUSIE
Il parut un jour au palais de Golconde, l'ennemi, le fiancé, celui que
je haïssais d'avance.
Quand je le vis venir de loin, parlant en riant à Parvati, une flamme
rouge dansa devant moi, et je fermai les yeux aussitôt pour tâcher
d'échapper à la frénésie de fureur qui m'envahissait à cette vue.
Je les entendais s'approcher; cette voix inconnue pénétrait dans
mes oreilles, y bourdonnait, me piquait comme une flèche aiguë. A
l'entendre, je revoyais la guerre sanglante, les corps broyés sous mes
pieds, mon maître enchaîné honteusement et notre fuite périlleuse à
travers les jongles.
Un tremblement me secouait de haut en bas. Je courbai la tête en tenant
mes yeux obstinément fermés et je me mis à labourer le sol avec mes
défenses, pour user ma rage.
Je les entendais toujours s'approcher, elle de son pas si léger, lui,
traînant nonchalamment les pieds. Il m'avait remarqué, c'était de moi
qu'il parlait.
--Tiens, disait-il, vous avez un éléphant blanc? Je sais que dans
certains pays on a beaucoup de vénération pour les animaux de cette
espèce, à Siam, entre autres, la patrie de la reine votre mère. Chez
nous, on est moins naïf, on aime les éléphants blancs pour la parade;
mais on les estime moins que les autres, parce qu'ils sont moins
robustes.
Parvati s'était arrêtée devant moi; inquiète de ma sourde colère, bien
visible pour elle, cherchant à m'apaiser de sa douce main, et sa voix
tremblait un peu quand elle répondit au prince:
--Iravata est le bon génie de ma famille, il incarne certainement un de
nos aïeux et il est pour moi l'ami le plus cher.
--Pas plus que votre fiancé, j'espère, dit-il, avec un rire suffisant.
--Celui qui m'est dévoué depuis ma naissance m'est mieux connu que le
fiancé d'hier....
--C'est sérieux! s'écria Baladji, en riant plus fort, faut-il que je
sois jaloux vraiment de cette grosse bête-là?...
Je ne pus me retenir d'ouvrir les yeux, et, devant l'expression de mon
regard, croisant le sien, le prince se recula de quelques pas.
--Par Kali, qui danse sur des morts! dit-il, votre ancêtre n'a pas
l'air très agréable, ses yeux sont plus féroces que ceux d'un tigre.
--Éloignons-nous, je vous prie, dit Parvati, je ne sais ce qui
l'irrite, mais Iravata n'est pas comme à son ordinaire.
--Je m'éloignerai très volontiers, dit le prince, en cherchant à
cacher sa peur, car je déteste le voisinage des éléphants à cause de
leur odeur.
Il me tourna le dos, s'en allant à grands pas, tandis que Parvati,
avant de le rejoindre, les mains jointes, me jeta un regard plein de
supplications.
[Illustration: PAR KALI! VOTRE ANCÊTRE N'A PAS L'AIR TRÈS AGRÉABLE.]
Mais il avait bien fait de partir, je n'aurais pu me maîtriser, l'idée
de l'écraser sous mes pieds, de le pétrir en bouillie m'était venue
un instant, et malgré la honte que j'éprouvais d'un sentiment aussi
coupable, je ne pouvais le chasser.
[Illustration]
Chapitre XXII
LA FUITE
Les jours suivants, Parvati ne vint pas me voir. Je l'apercevais
de loin, errant dans les jardins, toujours en compagnie du noir
Baladji-Rao dont le turban blanc, lamé d'or, brillait sur le vert
sombre des buissons.
Peut-être ma princesse voulait-elle me punir de m'être montré si
haineux et si mauvais, peut-être redoutait-elle de ma part quelque
mouvement de rage; mais son absence envenima mon chagrin, ma haine
s'augmenta contre celui qui me privait d'elle, et la pensée homicide
devint une obsession de mes jours et de mes nuits.
Le palais était tout en rumeur à cause des préparatifs des noces. On
vint m'essayer un caparaçon de brocart d'argent, brodé de perles et
de turquoises, une couronne de plumes, et un houdah en filigrane d'or
dans lequel devaient s'asseoir les fiancés le jour de la cérémonie,
car c'était à moi que l'on réservait l'honneur de les porter, dans la
marche triomphale qu'ils devaient faire à travers Golconde.
Mais, à mesure qu'approchait le jour du mariage, mon désir de tuer le
prince grandissait, et je pris soudain, pour éviter de commettre un
crime, une détermination bien douloureuse.
Je résolus de quitter le palais, de m'enfuir.
Quitter Parvati! quitter le prince et Saphir-du-Ciel! Ces êtres qui
m'avaient fait une vie si douce, si libre et si heureuse! m'en aller au
hasard des aventures, redevenir sauvage peut-être! Comment pourrais-je
supporter un tel chagrin, un tel malheur!
Il fallait me sacrifier, cependant, pour éviter d'attirer de terribles
catastrophes sur ceux qui m'avaient traité comme un ami. Baladji-Rao
assassiné à Golconde, c'était la guerre rallumée, d'épouvantables
représailles, la ruine de mes bienfaiteurs; et j'avais beau essayer de
me dompter, de me résigner à accepter ce que je ne pouvais éviter, la
vue du prince de Mysore, aussi loin qu'il fût de moi, faisait monter
dans mon cerveau une bouffée de colère, qui m'ôtait la raison et me
poussait invinciblement au meurtre.
Partir! il fallait partir! donner à ma chère Parvati cette dernière
preuve de dévouement.
La nuit qui précéda le jour des noces, au moment où la lune se
couchait, j'ouvris sans bruit le grand portail de mon étable, et je
sortis à pas légers.
Un instant j'eus l'idée d'aller pour la dernière fois devant la chambre
de ma princesse, de cueillir des lotus et de les accrocher à son
balcon, comme je le faisais souvent, c'eût été là au moins un adieu,
et elle l'eut compris. Mais j'avais le cœur serré, les yeux troubles;
je craignis d'être faible, de ne plus vouloir partir après m'être
rapproché d'elle; et, rapidement, je traversai la cour, j'enlevai la
barre et les chaînes de la porte, puis, après l'avoir refermée le
mieux que je pus, je m'élançai dehors.
Un grand silence emplissait Golconde, tout était noir et désert. Je
connaissais si bien les rues et les places de la ville que je pus la
traverser, malgré l'obscurité, d'une allure très rapide. Je baissais
la tête sous la bonté et le chagrin, tout en marchant mes lourdes
larmes tombaient sur mon chemin, si larges, qu'on aurait pu par elles
retrouver ma trace, si l'aride poussière ne les avait bues aussitôt.
Le jour naissait quand j'aperçus la forêt qui si souvent avait été le
but de nos promenades avec ma douce Parvati.
Quand se découpait alors à l'horizon la ligne bleuâtre et sombre que
dessinaient sur le rose éclatant du ciel les arbres de la lisière,
comme je me sentais heureux et prêt à amuser la rieuse princesse avec
ma folâtre gaieté. Et maintenant, combien j'étais triste et malheureux
en m'enfonçant sous l'ombre verte. J'avais la poitrine gonflée
d'énormes soupirs--des soupirs d'éléphant--qui, parfois s'échappaient
en sonorités terribles qui effrayaient toutes les bêtes du bois.
[Illustration: LE VENT ET LES PLUIES AVAIENT DÉTRUIT LA CABANE.]
J'étais si ému que je dus m'arrêter et, si j'avais été homme, j'aurais,
comme le poète de la cour, qui mettait en vers tous les sentiments du
cœur, exhalé mon chagrin en une longue plainte poétique, et les cris
rauques que je poussais auraient pu se traduire ainsi:
--Hélas je ne te verrai plus, ô ma chère Parvati, sourire de ma vie,
soleil de mes jours, lune de mes nuits; je ne te verrai plus jamais,
hélas! Ta main fine ne me flattera plus, et ta voix harmonieuse ne
me dira plus ces mots d'amitié qui m'étaient aussi doux que vos plus
douces musiques. Mais il faut que je te quitte pour ne pas commettre
devant toi un crime affreux.
Oh! sans doute, tu m'auras bientôt oublié. Tu seras toujours la
divine princesse Parvati, bénie de tous, et moi, privé de toi, je
ne serai plus rien qu'une bête errante et misérable, qui n'aurai
pour me consoler que le souvenir de l'ancien bonheur!... Oui, c'est
ainsi qu'eût crié le poète et que j'eus crié si je n'avais pas été un
éléphant.
Je m'enfonçai plus avant dans la forêt, et l'idée me vint d'aller
chercher un appui auprès du bon anachorète qui nous avait si
cordialement accueillis, la princesse et moi, le jour où j'avais voulu
l'enlever et où le serpent et l'orage m'avaient fait me repentir de ma
faute. Certes, ce pieux vieillard, qui avait médité les livres saints
et savait bien qu'il ne faut pas être moins pitoyable aux animaux
qu'aux humains, ne me repousserait pas et, peut-être, ses paroles de
consolation apaiseraient-elles un peu le chagrin qui m'abattait.
A mesure que j'avançais, la forêt me paraissait bien changée; les
oiseaux ne l'égayaient plus, les fleurs étaient pâles et comme
languissantes, et même, il semblait qu'une mort précoce y desséchait le
feuillage des arbres.
--C'est parce que je suis triste, pensai-je d'abord, que la forêt me
paraît triste, mais, bientôt, quand j'aurai retrouvé l'anachorète, ses
paroles me rendront quelque espérance et quelque courage; j'entendrai
de nouveau le chant des oiseaux qui nous saluait jadis, et de nouveau,
je verrai briller les fleurs que, jadis, je cueillais pour elle.
Hélas! quelle était mon erreur! Comme moi, la forêt avait bien
réellement perdu toute sa gaieté; les oiseaux ne voulaient plus y
chanter et les fleurs ne voulaient plus s'y épanouir.
J'eus beau la parcourir en tous sens, je ne pus y trouver l'anachorète;
à la fin, je découvris, ensevelies déjà sous les herbes, des planches
à demi pourries et qui marquaient, seules, la place où s'élevait
autrefois sa cabane. Je compris qu'elle avait été abandonnée et que les
vents et les pluies l'avaient détruite.
Ainsi l'anachorète, près de qui j'espérais trouver un refuge, avait
quitté la forêt; il avait cherché un autre ermitage, il avait repris la
vie errante de mendiant que les livres sacrés ordonnent aux brahmanes
de mener parfois, ou, peut-être même, était-il mort, tué pur quelque
tigre vorace. Et ainsi, avec lui, toute joie s'était enfuie de la forêt
qu'il ne sanctifiait plus.
[Illustration]
[Illustration]
Chapitre XXIII
LA HARDE
Mon chagrin s'accrut encore, s'il pouvait s'accroître. Qu'allais-je
devenir, moi, habitué depuis si longtemps à vivre parmi les hommes et
choyé de tous? Pourquoi alors une sage pensée ne me vint-elle pas,
celle de regagner le palais de Golconde, où on ne se serait peut-être
pas encore aperçu de ma faute? Mais ma jalousie et ma haine homicide
m'égaraient; il fallait que j'en fusse puni, et la sage pensée qui
m'aurait épargné tant de maux ne passa pas dans mon esprit. J'allai
donc au hasard des fourrés et des clairières, m'enfonçant presque
affolé en des régions inexplorées; et déjà, à ma tristesse, s'ajoutait
une autre souffrance. Si j'avais, comme les hommes, la faculté de
rougir, je rougirais de l'écrire: la faim me faisait cruellement
souffrir. Je n'aurais pas dû, en un tel instant, songer à de si viles
préoccupations; mais, je le répète, notre race supporte moins que toute
autre le manque de nourriture; et, durant ma longue vie, j'ai vu la
douleur de tant d'hommes céder à la crainte de la faim qu'on ne m'en
voudra pas, je l'espère, du sentiment que j'exprime.
Ainsi, j'étais très triste et j'avais faim. Je cueillais bien, çà
et là, quelques feuilles à demi mortes ou quelques maigres herbes;
mais qu'était cela pour me rassasier? Et je me désespérais, quand je
reconnus en des bruits assez lointains qui me parvinrent, la sonorité
des barrits; et je repris un peu d'espoir.
--Ces éléphants que j'entends barrir sont, sans doute, des éléphants
sauvages; j'essayerai pourtant de les attendrir et, peut-être, voyant
ma détresse, voudront-ils bien m'admettre dans leur harde.
Je tâchais ainsi de me rendre moi-même un peu de courage, et je
marchai vers la partie de la forêt d'où j'avais entendu venir des cris
d'éléphants; parfois de nouveaux cris m'arrivaient, et, ainsi guidé,
je découvris, au bout d'un assez long temps, une clairière autour de
laquelle étaient accroupis une vingtaine de grands éléphants.
Au milieu de la clairière s'élevait un gros tas de fruits et de légumes
frais. Les éléphants, à la nuit, s'éparpillaient dans les champs
et les vergers voisins de la forêt, et là, pillaient ce qui était
nécessaire à leur nourriture. Au retour, ils rapportaient ce qu'ils
n'avaient pu manger et mettaient en commun leur butin. Je les voyais
en jouir tranquillement. De temps à autre, l'un d'entre eux allongeait
la trompe, prenait quelques fruits ou quelques légumes et les mâchait
lentement, l'air heureux et comme bien sûr que nul ne viendrait le
déranger.
Plusieurs dormaient; et pourtant, malgré l'apparence alors calme et
pacifique de ces éléphants, on les sentait d'un caractère farouche et
prêts à se défendre ardemment contre tout intrus; aussi je tremblais en
m'approchant d'eux.
[Illustration: LES ÉLÉPHANTS ME CHASSÈRENT D'AUPRÈS D'EUX.]
Je cherchais quelle gémissement pouvait les attendir, lorsque l'un
deux m'aperçut et poussa un grognement rauque pour donner l'alerte à
ses compagnons; aussitôt ils tournèrent la tête; ceux qui mangeaient
interrompirent leur repas et les dormeurs s'éveillèrent. Tous me
regardèrent, et, dans leur regards, je me distinguai nulle sympathie
pour celui qui venait troubler leur quiétude. Je fus sur le point de
fuir, sans même tenter de les toucher, mais mon désir d'apaiser ma
faim me retint et, dans le langage des éléphants, je leur dis à peu
près ceci:
--Mes frères, je suis un malheureux bien inoffensif et qui ne songe
aucunement à vous nuire. Voilà longtemps que j'erre au hasard sans
trouver d'asile et, si vous ne m'assistez, la faim m'aura bientôt tué.
Ayez pitié de ma détresse; donnez-moi un peu de vos provisions et, en
échange, je vous rendrai tous les services que vous exigerez de moi.
Ces paroles ne les émurent pas. Ils se disaient entre eux:
--C'est un éléphant blanc, un malade, sans doute, ou tout au moins un
être qui ne nous ressemble pas. A quoi bon l'accueillir parmi nous?
Un éléphant, plus grand et plus vigoureux encore que les autres, qui
semblait le chef de la harde, cria plus fort:
--Il ne faut jamais accueillir les étrangers; défions-nous des nouveaux
venus, et loin de leur être favorables, chassons-les. Quand même cet
éléphant serait noir, il faudrait le repousser puisqu'il n'est pas né
dans cette clairière. Il est blanc, donc, à plus forte raison, nous
devons le renvoyer d'ici.
Et tous reprirent:
--Oui! oui! qu'il s'en aille!
Ils se tournèrent vers moi en criant:
--Va-t'en! va-t'en!
J'essayai de leur parler encore; mais leurs cris redoublèrent.
Plusieurs se levèrent et me menacèrent de leurs défenses. Seul contre
vingt éléphants, qu'aurais-je pu faire? Puis, la vie parmi des maîtres
affectueux, la vie calme et l'habitude de veiller sur la plus douce
et la plus charmante des princesses m'avaient rendu très pacifique;
je n'aimais pas les querelles, les cris me faisaient horreur; et je
m'éloignai de la clairière où j'avais espéré un instant trouver un
refuge.
Je compris bien que je n'avais rien à attendre de mes semblables.
Partout, on m'accueillerait comme un intrus. Je me rappelais
d'ailleurs que, dans mon enfance, quand j'habitais encore au pays
de Siam la forêt natale, ma couleur blanche, à qui j'avais dû depuis
ma fortune parmi les hommes, m'avait fait mal voir, même par mes
compagnons de harde. Que serait-ce donc pour des étrangers, même moins
farouches que ceux que je venais de rencontrer! Toujours les éléphants
me chasseraient d'auprès d'eux.
[Illustration]
[Illustration]
Chapitre XXIV
LE BRAHMANE
Je ne savais vraiment que faire, et mes réflexions s'assombrissaient de
plus en plus, quand je m'aperçus que, peu à peu, j'étais sorti de la
forêt.
Une plaine assez riche, où alternaient les champs et les prairies, et
où, çà et là, se dressaient des villages, s'étendait à perte de vue.
Une route blanche traversait la plaine.
C'était déjà le crépuscule; les champs étaient déserts, je ne voyais
nul paysan sur la route. Je résolus de la gagner, pourtant; elle me
conduirait certainement vers quelque ville, où je serais recueilli;
chassé par mes pareils, je ne pouvais plus avoir d'espérance qu'en la
bonté des hommes. Mais, comme je traversais un champ de légumes, je ne
pus résister à la tentation d'en voler quelques-uns, et je commençai
ainsi à assouvir ma faim.
La nuit était tombée quand j'atteignis la route. Je me mis à la suivre,
dérobant parfois un fruit ou deux aux arbres qui la bordaient.
J'y marchais depuis peu, quand mes regards furent attirés par une
masse noire, au bas du talus. Je m'approchai de cette masse, et,
l'observant avec soin, je m'aperçus que c'était un homme.--Était-il
mort ou dormait-il seulement? Je le flairai avec ma trompe, et je
sentis la chaleur de son haleine.--C'était un vivant! Je l'observais
de plus près encore; ses vêtements, souillés de boue et de poussière,
étaient en guenilles. Ils ressemblaient à ceux d'un artisan, et
pointant, à la ceinture de l'homme, je remarquai le cordon qui
distingue les brahmanes. Un brahmane en ce costume ne pouvait être de
ceux qui mendient pour obéir aux préceptes; d'ailleurs, l'odeur de
son haleine, qui rappelait l'odeur de certaines liqueurs importées
par les Européens,--au palais j'en avais parfois vu et flairé avec
horreur dans des flacons,--témoignait qu'il ne menait pas une vie de
mortification, comme le doivent les brahmanes mendiants. C'était sans
doute un de ces brahmanes tombés dans la misère, dans l'_âpad_ comme on
dit en la langue de l'Inde, et à qui la loi sainte permet dès lors de
faire tous les métiers, même ceux qui, en temps ordinaire, sont le plus
sévèrement interdits à leur caste.
A force de regarder ce brahmane endormi, j'en arrivai à distinguer ses
traits. Il n'avait pas l'air méchant. Sans doute il m'accueillerait
avec bonté, comme peut-être un don des dieux. Puis, j'avais depuis si
longtemps désappris la solitude que je ne pouvais plus la supporter;
une compagnie s'offrait à moi, que vaudrait-elle? je ne le savais pas.
Mais ce brahmane, dût-il être le plus cruel des maîtres, j'aimais
encore mieux vivre maltraité par lui que vivre solitaire.
Pour l'éveiller, je le frappai donc d'un léger coup de trompe. Il
ouvrit ses yeux et balbutia:
--Hein? Qu'est-ce que c'est?
L'air, que la nuit avait fraîchi, le réveilla tout à fait, et il
m'aperçut.
--Quel est cet éléphant? C'est lui sans doute qui, me frôlant de sa
trompe, m'a réveillé: me voudrait-il du mal?
Il se leva, avec assez de peine. Je me mis à pousser de petits
grognements plaintifs et suppliants, pour lui bien montrer que je ne
lui voulais aucun mal, mais qu'au contraire j'implorais son assistance.
Bientôt, il n'eut plus peur.
--Je ne sais d'où tu viens. Mais bah! qu'importe? Ne devons-nous pas
accueillir les animaux aussi bien que les hommes? On dirait que tu veux
devenir mon compagnon.
Je baissai la tête, en signe d'assentiment, comme les humains.
--Tu me sembles intelligent. Je ne suis qu'un pauvre brahmane, dans
l'_âpad_, obligé, pour vivre, d'accepter les plus grossières besognes,
et bien indignes de mon rang. Je dois sans doute expier des péchés
commis dans une vie antérieure. Suis-moi, si tu veux. Tu partageras ma
triste existence; et, peut-être même, me seras-tu utile: à qui possède
un éléphant on confie des travaux plus lucratifs qu'à qui s'en va seul,
et n'offrant que la force de ses bras, et sa bonne volonté.
Pour lui montrer que j'acceptais de vivre désormais avec lui, je pliai
un pied de devant l'invitant ainsi à monter sur mon dos; il comprit,
se hissa sur moi, et, quand il se fut, tant bien que mal, installé, il
me dit:
--Va devant toi, ô toi que peut-être les dieux m'ont envoyé pour mon
bien; va devant toi, je n'ai ni famille ni demeure; nous accueillera
qui voudra!
[Illustration: ÉTAIT-IL MORT OU DORMAIT-IL SEULEMENT?]
Je n'étais plus seul: c'était, dans mon lamentable sort, un bonheur;
et je suivis, un peu moins triste, la route blanche dans la nuit, en
portant mon nouveau maître.