sur la terre, que j'eus bientôt les pieds tout rouges de les avoir
écrasées, comme si j'avais marché dans le sang. Les arbres avaient
plus de fleurs que de feuilles, et des buissons d'abeilles pendaient à
toutes les branches. De petites corolles jaunes et bleues poussaient
sur les troncs eux-mêmes après avoir percé l'écorce. Il y avait des
parterres de plantes grasses où s'épanouissaient des fleurs épaisses.
C'étaient les fleurs sacrées où les esprits bienfaisants habitent,
dispensateurs des grandes joies et des désirs réalisés.
Parvati voulut descendre pour en cueillir quelques-unes; j'enroulai ma
trompe doucement autour de sa longue taille flexible et je la déposai
comme une fleur au milieu de ces fleurs cramoisies. Elle arracha de
leurs tiges les sept plus belles corolles, fît un trou au fond de
chacune et y fit passer une mince liane qui les réunit sans les serrer.
Après cela, elle défit ses tresses rapidement, secoua tous ses cheveux
sur son dos et y attacha comme elle put sa guirlande. Je ne l'avais
jamais vue si jolie: ses parures de cour chargeaient à l'excès sa
petite tête faible que les couronnes et les colliers faisaient pencher
sur l'épaule. J'aurais voulu toujours la voir ainsi avec cette coiffure
fleurie qu'elle s'était faite elle-même, sans esclave et sans miroir.
Je la replaçai doucement sur mon cou et je repris ma marche dans la
forêt: les lianes devenaient si nombreuses et si hautes que je ne
pouvais plus les enjamber; parfois j'étais obligé de me dresser sur mes
pieds de derrière et de poser ceux de devant sur un faisceau de lianes
vertes qui me barraient le chemin. Le poids de mon corps était à peine
suffisant pour faire craquer ces barrières naturelles et me livrer
passage en avant.
Souvent aussi, les arbres étaient si près les uns des autres et les
branches si basses que ma chère petite Parvati aurait pu s'y blesser la
figure ou s'égratigner aux épines. Alors je soulevais très haut avec ma
trompe tout ce qui aurait pu toucher la princesse, afin que rien, pas
même une fleur ne lui fît cligner les yeux.
Tout ce qu'elle voyait la tentait. De grands oiseaux qui passaient
avec des plumes extraordinaires lui laissaient le regret de ne les
avoir pas pris pour faire de leur queue verte et rose un éventail
merveilleux. Elle aurait voulu les petits singes gris qui se moquaient
d'elle au bout des branches et lui jetaient des fruits légers dans les
cheveux. Elle aurait voulu les gros insectes qui brillaient dans la
lumière et ceux qui bourdonnaient autour des grappes bleues. Hélas! je
ne pouvais rien lui donner de tout cela; d'ailleurs, je n'aurais pas
voulu continuer ce voyage avec toute une ménagerie sur mon dos; et,
s'il faut le dire, j'étais un peu jaloux de l'attention que prêtait
Parvati à toutes ces choses plus belles que moi.
Le soleil allait se coucher et la forêt devenait toute transfigurée
dans les rayons rouges du soir, quand nous arrivâmes au bord du lac,
tout entouré d'arbres et tellement couvert de lotus qu'on ne voyait
presque pas ses eaux.
Parvati voulut descendre; je l'aidai, mais je me repentis bientôt de
mon imprudence quand je vis mon amie dénouer son grand pagne de soie
d'or, le jeter sur la berge et plonger dans l'eau lumineuse.
Comme une bonne très prudente, j'avais peur des rhumes pour ma petite
maîtresse et je lui fis de grands signes de trompe pour l'engager à
remonter. Alors elle me supplia des yeux, prit un lotus dans chaque
main et se croisa les bras sur la poitrine, comme on fait devant les
statues de la déesse Laschmi quand on veut l'implorer pour une grâce ou
la remercier de l'avoir accordée.
Je la laissai donc faire; je fus assez faible pour cela. Elle était si
joyeuse et si vive. Parmi les grands lotus qu'elle écartait en marchant
sur le fond du lac, je ne voyais que sa petite tête ronde, ses yeux
brillants comme la nuit et sa bouche rieuse entre ses cheveux mouilles.
Elle laissait dans l'eau, derrière elle, tout un sillage parfumé, où
s'en allaient la poudre bleue et l'essence de santal sacre qu'on avait
répandues sur elle pour lui donner la couleur du ciel. Et bientôt elle
n'aurait été qu'une petite fille comme les autres, si elle n'avait
conservé dans son regard un éclair de royauté.
[Illustration]
Chapitre XVIII
LA PUNITION
Le soleil se coucha; elle revint lentement vers la berge et s'apprêtait
à remonter, quand elle poussa un cri perçant et mit ses deux mains
devant sa bouche en tremblant de tous ses membres: je suivis la
direction de ses yeux; un grand frisson me traversa à mon tour quand
j'aperçus, roulé dans les grandes herbes, un serpent de l'espèce la
plus dangereuse, qui guettait Parvati pour s'élancer sur elle dès qu
elle aurait mis le pied sur la rive.
Oh! comme je fus puni alors de ma coupable pensée! L'inquiétude qui me
brûlait le cœur en voyant Parvati en danger, me fit comprendre combien
devaient souffrir Saphir-du-Ciel et Alemguir, en ne voyant pas revenir
leur fille bien-aimée, à l'heure accoutumée. J'étais donc redevenu une
brute égoïste? un être sans réflexion? un simple éléphant enfin, pour
avoir eu l'idée impardonnable de dérober la princesse à sa famille et
à sa cour? Maintenant, elle était perdue peut-être, et moi avec elle,
car j'étais bien décidé ne pas lui survivre, si l'affreux reptile la
touchait de son venin mortel.
Ces pensées déchirantes se succédèrent dans ma tête avec une rapidité
terrible, et manquèrent me faire perdre mon sang-froid. Il me revint
assez vite heureusement. Je poussai un cri brusque et strident en même
temps que je fis un bond vers le serpent qui, surpris et effrayé,
replia vivement une partie de ses spirales, renfonçant ainsi sa tête
dans les feuilles.
Il me faisait face maintenant, sifflant et crachant, et c'était ce que
j'avais voulu.
Parvati remonta sur la rive; elle était sauvée! Mais, joignant les
mains, elle me criait de prendre garde à la morsure de l'affreuse bête,
de nous enfuir plutôt que de combattre.
Je ne pouvais lui répondre que mon cuir épais ne craignait rien du
serpent, excepté autour des yeux et sur la lèvre; que j'étais trop
irrité, de la peur que j'avais eue, pour renoncer à la vengeance.
L'ennemi ne bougeait plus, il fixait sur moi le regard luisant de ses
yeux sans paupières, dardait sa langue fourchue, pareille à une flamme
noire, et, replié sur lui-même en plusieurs festons, allait s'élancer.
Le haut de son corps était à demi caché sous les feuilles, le milieu
serrait le tronc d'un arbre et l'animal était si long que plusieurs
replis traînaient encore sur le sol. Je posai mon large pied sur ces
replis en pesant de tout mon poids.
Alors le serpent se détendit, cingla les branches et les feuillages
avec des sifflements de fureur. Cependant il cherchait à se dégager
pour fuir. Ne pouvant y parvenir, il revint sur moi d'un élan si rapide
que je ne pus l'éviter. Il s'enroula à mes jambes, à mon cou, mordant
ma peau rude à pleine gueule, mais se cassant les dents sur elle.
Le danger était autre pour moi: avec une force extraordinaire, il
resserrait peu à peu son étreinte autour de mes jambes entravant mes
mouvements, et, ce qui était plus grave, pressant mon cou de telle
façon que le souffle me manquait.
[Illustration: LE SERPENT S'ENROULA A MON COU.]
Impossible de l'atteindre avec mes défenses, il me tenait de trop près
et j'étais vraiment dans une situation pénible.
Qu'allait devenir Parvati, hélas! seule dans la fôret? si j'étais
étouffé par ce monstre?
Et toujours, peu à peu, la vivante corde se serrait autour de moi. Je
ne pouvais plus bouger malgré mes efforts et le sang sifflait à mes
oreilles, sous l'étranglement progressif.
Alors je me jetai par terre, me roulant frénétiquement, écrasant mon
ennemi sous moi, le déchirant aux épines.
La lutte fut longue. Mais enfin, je sentis le froid et gluant étau
mollir, se relâcher, puis se détendre tout à fait.
Je me relevai, soufflant de tous mes poumons. Le serpent flasque,
inerte, s'allongeait à terre, ondulant encore mollement, pareil à un
ruisseau de sang et d'encre.
Je me mis à le piétiner, à le déchirer avec mes défenses, à en faire
une bouillie.
Quand j'eus bien usé ma colère, fier et content, je cherchai Parvati.
Ah! combien je me repentis du crime d'avoir voulu l'enlever! Ma
princesse était étendue sur le sol, toute blanche, immobile comme morte!
[Illustration]
[Illustration]
Chapitre XIX
L'ANACHORÈTE
La nuit était venue très vite et très noire sous l'épaisseur des
branches qui faisaient l'ombre même en plein jour.
Que pouvais-je tenter? Comment porter secours à ma princesse, toujours
immobile et que j'apercevais à peine?
Doucement, avec ma trompe, je lui avais soulevé le haut du corps, la
maintenant dans cette position en la balançant doucement, en l'éventant
avec mes oreilles.
Mais elle ne bougeait pas, et l'idée qu'elle était peut-être morte
m'emplissait d'une telle angoisse que, à mon insu et sans reprendre
haleine, je poussais des gémissements et des cris si déchirants qu'ils
furent pris pour des cris humains, et c'est ce qui nous tira de peine.
Je vis tout à coup trembler au loin sous les feuillages une petite
lueur rousse qui semblait s'approcher. C'était une lanterne,
certainement!... il y avait donc un homme dans cette solitude?...
Je fis mes cris plus plaintifs encore et la lueur s'approcha plus vite.
Elle était dirigée de notre côté et je ne pouvais pas voir celui qui
tenait la lanterne. A quelque distance, il s'arrêta, et une voix faible
et un peu tremblante se fit entendre.
--Qui donc se plaint ainsi? demandait-elle; qui donc trouble le repos
de la forêt?... Se peut-il que ce soit cet éléphant? Quelle raison
a-t-il alors de gémir ainsi qu'un homme?
Je couchai la princesse sur mes défenses, je la mis sous la lueur de la
lanterne....
--Ah! la pauvre enfant!... s'écria aussitôt la voix.
Et un vieillard s'approcha tout à fait, posa sa main osseuse et brune
sur le cœur de Parvati.
--Elle est évanouie seulement, dit-il, venez, suivez moi. Ne perdons
pas de temps. N'entendez-vous pas qu'un orage se prépare? Ne restons
pas un instant de plus sous les arbres.
Il se mit à marcher rapidement en éclairant la route et je le suivis,
portant avec précaution ma chère Parvati évanouie.
Il atteignit bientôt une grande clairière au milieu de laquelle,
adossée à un rocher, s'élevait une petite cabane en planches.
--Nous voici chez moi, dit l'homme, je ne suis qu'un pauvre anachorète
dégoûté du monde et retiré dans la solitude pour méditer, je suis dénué
de tout. La forêt m'a fourni des plantes, cependant, qui auront la
vertu, j'espère, de rappeler à la vie cette mignonne jeune fille.
Ma tête seule pouvait passer la porte de la cabane. Je posai Parvati
sur un lit de feuilles, tandis que l'anachorète accrochait la lanterne.
Il écrasa ensuite entre ses mains une herbe au parfum violent, la fit
respirer à la princesse, lui en frotta les tempes et les poignets.
A ma grande joie, Parvati revint à elle, se passa les mains sur les
yeux, et sourit en me regardant.
--Ah! l'affreux serpent ne t'a pas étouffé, mon cher Iravata?
s'écria-t-elle, j'ai eu si peur, que j'ai cru mourir?
Alors, elle raconte à l'anachorète tout ce qui nous était arrivé, et
quel ami j'étais pour elle. Il lui dit à son tour comment il avait
entendu mes plaintes et nous avait secourus.
Il put lui offrir quelques fruits délicats qu'elle accepta avec
plaisir, car elle n'avait rien mangé durant toute cette longue journée.
--O saint homme! dit-elle ensuite, se peut-il que vous viviez tout seul
au milieu de la forêt? combien vous devez être triste et malheureux!
--Non, enfant, répondit-il, ceux qui vivent avec leurs pensées ne sont
pas seuls. Au lieu de regarder, comme vous, la vie qui passe ou est
passée, je regarde en avant, vers le mystère d'après la mort, et il y a
là de quoi occuper toutes les minutes du jour et de la nuit.
--O saint homme! dit-elle, pourquoi mépriser la vie? elle est douce et
charmante et le cœur se serre à penser qu'elle ne doit pas toujours
durer....
[Illustration: JE LA COUCHAIS SUR MES DÉFENSES.]
Un immense éclair éblouit la princesse qui se cacha les yeux dans ses
mains en poussant un cri.
Enfonçant ma tête plus avant dans la cabane, je bouchai toute la porte
avec mon corps pour lui masquer les éclairs.
--Pauvre petite! dit l'anachorète, et moi qui parle du néant final à
cette fleur ravissante, qui fleurit et embaume tout autour d'elle.
Il lui écarta doucement les mains qu'elle crispait toujours sur ses
yeux.
--Ne crains rien, dit-il, nous sommes ici à l'abri de l'orage. Et, pour
la distraire, il ajouta.
--Si tu veux, je vais te conter une histoire, qui te fera comprendre
pourquoi je n'aime pas un monde où le hasard peut servir un voleur et
un menteur et le combler de bienfaits.
--Oh! je vous en prie, dit Parvati oubliant l'orage, contez-moi cette
histoire.
--Voici, dit l'anachorète:
Autrefois, vivait un pauvre brahmane ignorant, qui possédait une
nombreuse famille. Après avoir mendié longtemps, ils entrèrent, lui
et les siens, au service d'un homme fort riche nommé Sthûladatta;
les enfants de Hariçarman, c'est ainsi que s'appelait le brahmane,
gardaient les vaches, les moutons et les bêtes de la basse-cour; sa
femme vaquait aux besoins du ménage, lui-même fut attaché à la personne
du maître.
Un jour Sthûladatta célébra les noces de sa fille, mais il omit
d'inviter Hariçarman à cette fête.
--Bien sur, dit celui-ci à sa femme, on me méprise à cause de ma
pauvreté et de mon ignorance; mais je vais me faire passer pour un
savant, afin que Sthûladatta m'estime. A l'occasion, tu pourras dire
que je suis un devin très fort.
[Illustration: L'ANACHORÈTE SE MIT A CONTER UNE HISTOIRE.]
Alors, il fit sortir le cheval du gendre de Sthûladatta de l'écurie
et le cacha dans un endroit écarté de la forêt. Le fiancé, la fête
terminée, voulut rentrer chez lui avec sa jeune femme, mais il ne put
retrouver son cheval. On battit la forêt, on fouilla les clairières,
les invités se dispersèrent pour retrouver les traces de l'animal, mais
ils revinrent bientôt sans avoir pu rejoindre le fugitif.
Alors la femme de Hariçarman s'avança et dit:
--Mon mari aurait bien vite retrouvé le cheval perdu; il est devin et
connaît le langage des astres; pourquoi ne le questionnez-vous pas?
Sthûladatta fit appeler Hariçarman, et lui dit:
--Peux-tu m'indiquer l'endroit où se trouve le cheval perdu?
Hariçarman répondit:
--Maître! tu as convié une foule d'invités pour assister aux fêtes
des fiançailles de ta fille; mais tu n'as pas daigné m'inviter, parce
que je ne suis qu'un pauvre brahmane. Vois, pourtant, parmi tous ceux
qui sont venus te rendre visite, nul ne saurait te faire retrouver
le cheval de ton gendre et tu es forcé d'avoir recours à moi, que tu
méprises. N'importe, je ne suis pas rancunier, et je saurai t'indiquer,
grâce à la science que je possède, l'endroit où est maintenant celui
que tu cherches.
Alors il tira des lignes cabalistiques, fit des cercles magiques et
finit par désigner l'endroit où il avait caché le cheval.
A partir de ce moment, on le tint en haute estime dans la maison de
Sthûladatta.
Peu de temps après, un vol fut commis dans le palais du roi; on y avait
dérobé des joyaux, des pierres précieuses et de l'or.
Le roi, ayant entendu parler de Hariçarman, le fit venir au palais et
lui dit:
--On m'a vanté tes vertus de devin. Saurais-tu m'indiquer les
misérables qui ont osé s'introduire dans mon palais pour voler mes
trésors?
Hariçarman, fort embarrassé, s'inclina devant le roi, et parla ainsi:
--Grand roi, maître puissant! tu me prends à l'improviste. Grâce à
ma profonde science, en effet, nul secret ne reste voilé à mes yeux
perspicaces; je découvre ce qui est couvert, je mets au grand jour ce
que les autres voudraient cacher à jamais. Donnez-moi jusqu'à demain,
pour que je puisse me mettre en contact avec les astres.
Le roi le fit conduire dans une chambre du palais où Hariçarman seul
devait passer la nuit.
Le vol avait été commis par une servante du palais nommée Dschihva
(la langue) et par son frère. Pleine d'angoisses et craignant que le
prétendu devin ne les dénonçât au roi, Dschihva alla à pas de loup
vers la porte de la chambre qu'occupait Hariçarman, dans l'espoir de
surprendre quelques-unes de ses paroles. Le faux devin n'avait pas
moins peur que la servante infidèle et poussait des imprécations contre
sa langue (dschihva) qui lui avait suscité tant d'ennuis.
Il s'écria:
--O dschihva (langue), qu'as-tu commis dans ta convoitise stupide!
Dschihva s'imagina que ces paroles s'adressaient à elle; elle entra
dans la chambre et se précipita aux pieds de Hariçarman, lui indiqua
l'endroit où elle avait caché les joyaux dérobés, le supplia de ne pas
la trahir et lui promit, s'il voulait se taire, de lui remettre tout
l'or provenant du vol.
Le lendemain, Hariçarman conduisait le roi vers l'endroit où se
trouvaient les pierreries, mais l'or il le garda, et dit au roi:
--Seigneur, les voleurs en s'enfuyant, ont emporté l'or.
Le roi, fort satisfait de rentrer en possession de ses joyaux, voulut
récompenser Hariçarman, mais un conseiller du roi l'en empêcha et dit:
--Tout cela n'est pas naturel, ô roi! Comment veux-tu qu'une pareille
science fût possédée par quelqu'un qui n'a pas étudié les textes
saints? Très certainement, cette histoire a été arrangée d'avance entre
ce Hariçarman et les voleurs. Pour que je sois convaincu de la science
de ce prétendu devin, il faudra le mettre encore une fois à l'épreuve.
Le roi s'entretint durant quelques instants à voix basse avec son
conseiller. Celui-ci sortit et revint bientôt, portant entre ses mains
un pot tout neuf, fermé d'un couvercle, dans lequel on avait introduit
un crapaud.
Le roi s'adressant à Hariçarman lui dit:
--Si tu devines ce que renferme ce pot, tu jouiras de tous les
honneurs, sinon tu seras mis à mort pour avoir osé me tromper.
Hariçarman se crut perdu. Des souvenirs, vifs comme les éclairs,
traversaient son esprit. Il pensa à sa joyeuse jeunesse, il se rappela
que son père l'avait désigné autrefois par un sobriquet, et «le
crapaud», et, machinalement, il dit en se parlant à assez distinctement
pour être entendu:
--Ce pot est ta prison, mon petit crapaud, grâce à lui tu es bien
inquiet, tandis qu'autrefois tu étais au moins libre!
Tous ceux qui l'entouraient pensèrent naturellement que ces paroles
s'adressaient au crapaud enfermé dans le pot. L'épreuve parut
concluante. A partir de ce jour, le roi fêta Hariçarman, le combla de
biens, et, depuis, il occupa le rang d'un prince.
[Illustration: SI TU DEVINES CE QUE RENFERME CE POT, TU JOUIRAS DE TOUS
LES HONNEURS.]
--Voici, conclut l'anachorète, une histoire qui démontre qu'il n'y a
pas de justice en ce monde et qu'il faut désirer d'en sortir, pour
trouver un monde meilleur, ou même lui préférer le néant.
--O saint homme! dit Parvati, l'histoire de Hariçarman n'est pas finie
et qui sait ce qui lui arrivera par la suite? une punition d'autant
plus terrible, peut-être, qu'elle aura été retardée, le frappera; ou
bien il souffrira de ne pas être ce qu'il paraît, de se savoir voleur
et menteur, quand on le salue honnête homme et savant. Il me semble que
dans la vie on est toujours puni de ses fautes. Vois plutôt ce qui nous
est arrivé aujourd'hui: Iravata, le plus sage des éléphants, pour la
première fois n'a pas eu sa prudence accoutumée; il s'est enfoncé trop
avant dans la forêt, et moi, au lieu de le retenir, amusée par notre
escapade, je l'ai poussé à aller plus loin encore. Nous avons manqué
périr tous les deux; puis l'orage a grondé sur nos têtes, et nous
voici en pleine nuit au milieu de la forêt, à une distance effrayante
du palais de Golconde, où mes parents bien-aimés, pleins d'angoisse,
pleurent sans doute leur fille coupable.
En disant cela, Parvati avait des larmes dans ses beaux yeux et, en
l'entendant, je baissai la tête et pleurai aussi.
--Ne vous désolez pas, dit l'anachorète qui me regardait attentivement,
les dangers que vous avez courus vous ont peut-être sauvés d'un
danger plus grand. Cet éléphant, qui s'est élevé moralement à la
hauteur humaine, le connaît sans doute, ce danger, et il est le seul
coupable....
Je tremblais de tous mes membres sous ce regard qui me devinait, en
entendant ces paroles qui m'accusaient, et je baissais la tête de plus
en plus.
Qu'il prenne garde cet éléphant, dit-il encore; en se rapprochant de
l'homme par la raison et la pensée, il gagnera aussi les défauts et les
passions de l'homme. Je vois dans la suite de sa vie, je vois qu'il
sera malheureux, et l'artisan de son malheur, à cause d'un sentiment
trop humain.
Un grand silence régna après ces paroles prophétiques. Parvati était
tout émue et moi je n'osais pas relever la tête. Je me reculai même,
découvrant la porte que j'obstruais de mon corps.
Alors une clarté douce et vive, couleur de turquoise et d'émeraude,
entra dans la cabane. L'orage était fini et la pleine lune, dans un
ciel où fuyaient encore quelques nuages, venait de se lever. Les fleurs
et les feuillages, ravivés par la pluie, embaumaient.
--Partez, mes amis, dit alors l'anachorète d'une voix très douce à
l'orage vous a servis. Ceux qui vous attendent ne sont pas aussi
inquiets qu'ils auraient pu l'être; se fiant à la sagesse de
l'éléphant, en qui ils ont toute confiance, ils croient qu'il s'est
abrité de l'orage, et que c'est cela seulement qui cause votre retard.
Allez, la lune éclaire comme en plein jour. Que le roi et la reine de
Golconde ne sachent jamais la vérité.
[Illustration]
[Illustration]
Chapitre XX
DÉSESPOIR
Grâce aux Anglais qui s'étaient interposés, et avaient fait cesser
la guerre, un traité de paix avait été signé entre le maharajah de
Mysore et le rajah de Golconde, mon maître. Mais, sous des apparences
d'amitié, la rancune couvait toujours, et cette paix, dont la rupture
eût causé la ruine de mon maître, moins puissant que son ennemi, on
cherchait le moyen de la consolider.
Celui que l'on trouva fut terrible: terrible pour moi, et amena le
malheur que l'anachorète m'avait annoncé, et, comme il l'avait prédit,
je fus le propre ouvrier de mon infortune....
Parvati devint tout à coup singulière. Une préoccupation qu'elle ne
me disait pas, l'absorbait continuellement, et je ne pouvais deviner
si elle était triste ou joyeuse. Des heures entières elle restait
immobile, étendue dans son fauteuil de rotin, les regards fixés devant
elle, ses petites mains comme crispées sur les bras de son siège.
Je crus comprendre qu'elle était surtout inquiète, impatiente; elle
semblait attendre quelque chose. Mais elle, qui d'ordinaire me disait
toutes ses pensées, restait mystérieuse cette fois-ci.
Un jour je la vis dans la grande avenue de tamariniers, regardant avec
une attention extrême un objet qu'elle tenait dans la paume de sa main;
elle l'élevait à la hauteur de ses yeux, l'approchait tout près, puis
l'éloignait et clignait les paupières. Elle finit par laisser retomber
son bras en courbant la tête.
Je m'approchai d'elle, et je vis qu'elle avait des larmes dans les
yeux. Alors, poussant des cris plaintifs, je m'agenouillai devant elle,
tâchant de lui faire comprendre combien je souffrais d'ignorer la cause
de son chagrin.
Elle avait compris et me fit relever en me flattant doucement de la
main.
--Je vais tout te dire aujourd'hui, Iravata, s'écria-t-elle. Si je me
taisais, c'est que je redoutais d'énoncer des choses que j'aurais voulu
laisser dans le néant; les évoquer dans des mots, cela me semblait
devoir leur donner une sorte d'existence, un commencement de réalité.
J'attendais, j'espérais que tout cela s'évaporerait comme les nuages
au ciel présageant un orage et qui se dissipent sans qu'il éclate.
Maintenant, tout est certain.
Je tremblais d'angoisse en l'entendant parler ainsi et d'une voix si
grave. Elle s'était assise sur un banc sculpté, en bois laqué rouge et
or, et regardait encore cet objet caché dans sa main.
--Je suis princesse, reprit-elle. J'ai cru longtemps que cela
signifiait que j'étais plus puissante, plus riche, plus libre que les
autres mortelles. J'ai appris que ce n'est pas cela seulement. Nous
nous devons, paraît-il, au bonheur du peuple, dont nous sommes les
chefs, et notre devoir est, quelquefois, de leur sacrifier notre propre
bonheur.
[Illustration: ELLE REGARDAIT AVEC ATTENTION UN OBJET QU'ELLE TENAIT A
LA MAIN.]
Le bonheur du peuple! la sacrifier, elle! Qu'allais-je donc apprendre?
Tout à coup, elle ouvrit sa main, me montra un petit portrait encadré
d'or et de diamants.