à mentir, répondant confusément, m'accusant toujours.
--Il a passé comme un ouragan, nous faisant grand'peur; la princesse
était devant lui, il l'a poussée dans l'eau.
--Et ensuite, demanda le roi, qui l'a retirée du lac?
--C'est nous, c'est nous, dirent-elles, mais l'éléphant nous l'a
arrachée et s'est enfui en l'emportant.
Le prince me regarda. Je lui fis signe que ce n'était pas cela.
--Qu'on les fouette, cria-t-il, jusqu'à ce qu'elles avouent la vérité.
Ce fut alors un concert de hurlements, qui redoubla d'acuité quand des
esclaves parurent, armés de doubles lanières de cuir.
Le roi fit un signe. Les esclaves empoignèrent chacun une femme, la
jetèrent à genoux et leur cinglèrent les reins d'un coup de lanières.
Ce fut assez pour leur délier la langue; c'était à qui parlerait,
raconterait l'histoire, la vraie.
--J'écoute, dit le roi, et il désigna celle qui devait parler.
--Faites-nous grâce, ô roi très magnanime! dit-elle; nous sommes
coupables. Voilà ce qui s'est passé: Ananta jouait avec Zobeïde
une partie d'échecs, et le jeu se présentait d'une façon très
extraordinaire. Toutes nous regardions du coin de l'œil, intéressées
malgré nous, tout en surveillant la chère princesse qui cueillait des
fleurs et nous les apportait. Malheureusement, nous engageâmes des
paris et, au moment décisif, notre attention fut un moment tout entière
captivée par la marche des pièces. Monseigneur l'éléphant blanc était
là depuis longtemps, regardant par-dessus les buissons. Tout à coup,
avec un grondement affreux, il s'élança, brisant les branches, écrasant
les fleurs, et se précipita vers le lac, d'où, après quelques instants
de recherche, il retira la princesse.
Le roi s'approcha de moi, les yeux pleins de larmes.
--Tu es vraiment notre bon génie, ô Iravata! dit-il; après m'avoir
sauvé d'une mort honteuse, voilà que tu me rends ma fille! Certes il
n'est pas un homme au monde à qui je sois redevable d'une gratitude
pareille à celle que je te dois. Que ces misérables femmes soient
chassées et exilées, ajouta-t-il. Voilà bien la punition, mais comment
récompenser dignement le sauveur?
J'aurais voulu pouvoir parler, afin de dire que nulle récompense ne
vaudrait pour moi le bonheur de les voir vivants et de vivre près
d'eux. Saphir-du-Ciel pleurait à chaudes larmes, agenouillée devant ce
gouffre d'eau qui aurait pu ne pas lui rendre son enfant. Tout à coup
elle se releva, prit Parvati sous les bras et la tendit vers moi.
--O toi, mon aïeul inconnu! s'écria-t-elle, toi, qui si manifestement
nous protèges, accepte la garde de ma fille; je te la confie, que toi
seul veilles sur elle, et jamais alors l'angoisse ni l'inquiétude ne
mordront mon cœur.
A moi la princesse Parvati! à moi la délicieuse fleur humaine que
j'aimais par-dessus tout! C'était moi qui devais la garder, veiller
sur elle, être près d'elle toujours! Cela m'emplit d'un si grand
enthousiasme que je lançai un coup de trompette tellement formidable
que tous les assistants frissonnèrent.
Je m'arrêtai court, penaud et inquiet. J'avais peut-être effrayé aussi
ma bien-aimée qui ne voudrait pas de moi pour gardien. Il n'en était
rien, au contraire; elle riait aux éclats en frappant l'une contre
l'autre ses petites mains, et criait:
--Encore! encore!
Si bien que je recommençai la fanfare, mais on l'adoucissant un peu.
[Illustration]
[Illustration]
Chapitre XIV
JEUX D'ÉLÉPHANT
Quel paradis que ces années pendant lesquelles je fus l'esclave de
cette enfant!
Elle m'avait accepté tout de suite et une entente extraordinaire
s'était établie entre nous. Elle commençait à parler, et par elle, sans
peine aucune, j'apprenais l'hindoustani. Jusque-là, un interprète qui
n'avait presque pas d'autres fonctions que de me traduire en siamois
ce que je devais comprendre, avait été attaché à mon service. J'avais
bien retenu quelques mots, mais trop peu, et rarement une phrase
entière; tandis qu'avec Parvati, qui lentement et sûrement découvrait
le langage, je le découvrais aussi.
J'étais celui à qui elle parlait le plus, et tant que je n'avais
pas compris ce qu'elle voulait dire, avec obstination elle répétait
les mots. Il s'agissait le plus souvent d'un jeu nouveau qu'elle
imaginait. Avec un partenaire tel que moi, on peut penser que nos jeux
n'étaient pas ordinaires.
--Balance-moi! criait-elle.
Alors je repliais un peu ma trompe en dedans de façon à lui faire une
sorte de fauteuil vivant qui la serrait légèrement pour qu'elle ne pût
pas tomber, et, doucement, je la balançais. Son rire perlé s'égrenait
sans cesse, mais elle était insatiable:
--Plus fort! plus fort!
Et j'accélérais le mouvement, l'élargissant, jusqu'au moment où,
jugeant le jeu dangereux, je m'arrêtais.
Alors elle se fâchait, me battait. Mais ses tendres menottes se
meurtrissaient aux rugosités de ma peau; elle s'arrêtait avec une vague
envie de pleurer et disait:
--Méchant! tu piques.
Pour la consoler, j'allais vers la fontaine, où elle me suivait en
battant des mains.
--Oui! oui! fais le jet d'eau, disait-elle.
Cela consistait à absorber une énorme quantité d'eau (nous en pouvons
amasser dans notre estomac un volume incroyable) et, la trompe haute, à
la rejeter en gerbes, en pluie, en tourbillons. Le soleil jouait dans
les gouttelettes, les irisait, les faisait étinceler.
La tête levée, les yeux extasiés, Parvati regardait. Elle ne riait pas,
ne criait pas, mais gravement disait:
--C'est beau!
Son idée fixe avait été, tout d'abord, de monter sur mon dos, de s'y
installer pour se faire promener. Mais une chute du haut de la montagne
que j'étais pour elle, eût été trop terrible, et j'opposais une ferme
résistance à son désir, tout en cherchant s'il n'y avait pas moyen de
la contenter.
Après beaucoup de réflexion, j'imaginai quelque chose. J'allai
cueillir des lianes flexibles et, en m'appliquant beaucoup, avec
une peine extrême, je tressai une sorte de corbeille qui pouvait se
suspendre à mon cou, et où je plaçai délicatement ma petite princesse.
De cette façon, elle était comme posée sur mon cœur. Je pouvais la
surveiller, l'abriter du soleil, la préserver de tout danger.
Elle fut ravie de mon invention et Saphir-du-Ciel autant qu'elle;
seulement la reine fit remplacer mon informe ouvrage par une
installation plus parfaite, et la promenade devint un de nos plaisirs
favoris.
Nous allions par la ville, sous les platanes abritant des fontaines
de porphyre. Les brahmanes qui passaient, dans leurs robes d'une
blancheur éclatante, jetaient une bénédiction à la fille de leur roi.
Les seigneurs que nous croisions, montés sur des chevaux à la crinière
tressée et ornée de franges, ou sur des éléphants caparaçonnes, la
saluaient avec d'affectueux sourires; les nobles dames faisaient
arrêter leur litière, traînée par des bœufs blancs, et lui parlaient un
moment.
Mais ce que Parvati préférait c'était le peuple, le peuple qui laissait
éclater une joie si bruyante en la voyant s'avancer, pendue comme une
perle à mon cou; les noirs, les marchands, qui partout l'acclamaient,
les enfants surtout, la foule de ses petits amis pour lesquels elle
était une fée.
[Illustration: BALANCE-MOI, CRIAIT-ELLE.]
Nous nous arrêtions devant le temple de Vichnou, qui se découpait comme
une grande ruche de pierre sur le ciel bleu. Aussitôt nous étions
entourés par tout un monde de bambins à moitié vêtus, courant nu-pieds
dans la poussière, riant, criant, faisant un bruit aigu, joyeux et
assourdissant.
La princesse se penchait un peu et, tendant ses petites mains, imposait
silence à ses sujets. Ils se taisaient tout de suite et se rangeaient
en cercle.
--Qui est-ce qui a été sage? demandait-elle d'un air très majestueux.
--Moi! moi! répondait invariablement et d'une seule voix toute
l'assemblée.
--Si vous mentez, Brahma le saura et Allah aussi, et vous serez
fouettés.
--Non! non! très sages! criait-on de toutes parts.
--Alors, allons au bazar!
Les cris reprenaient de plus belle et, comme une nuée de sauterelles,
toute cette marmaille, tandis que je me remettais en marche,
sautait, cabriolait dans la poussière soulevée, quelques gamins même
s'oubliaient jusqu'à faire la roue, exercice qui, je dois l'avouer,
émerveillait la princesse.
Une bourse pleine de roupies était accrochée à une de mes défenses et
nous achetions au bazar toutes sortes d'objets et de friandises.
Chaque enfant, après avoir mûrement réfléchi, un doigt dans la bouche
le plus souvent, disait ce qu'il voulait: des mangues, des bananes, des
oranges, un sorbet, des pâtes confites, ou bien un collier en graines
de vamba, rouges comme du corail, des bracelets de terre émaillée,
un parasol, des babouches; quelques-uns demandaient un pagne ou un
voile de mousseline. Je n'étais pas oublié, moi, non plus. Je devais
aussi choisir ce qui me plaisait, et invariablement je m'arrêtais à la
devanture d'un pâtissier, où ma gourmandise se donnait libre carrière.
J'engloutissais tartes, galettes, gâteaux à la crème, biscuits,
brioches, tout l'étalage. J'avais honte de ma goinfrerie; mais je ne
pouvais pas me retenir. C'était moi qui faisais la plus grosse dépense.
La monnaie de la dernière roupie, je la jetais à la volée, et tandis
que les enfants s'éparpillaient pour ramasser les pièces, nous nous
échappions, quelquefois, ils se lançaient à notre poursuite et nous
rejoignaient. Ils formaient alors, autour de moi, en se tenant par la
main, une ronde joyeuse qui m'emprisonnait.
Parvati s'agitait dans sa corbeille, elle avait bien envie de
descendre, de se mêler à la danse; mais sa dignité de princesse ne
permettait pas une pareille chose. Quand je devinais que les jambes
lui démangeaient de trop, je rompais le cercle, d'un air sévère, et je
m'éloignais rapidement.
[Illustration: LA PRINCESSE IMPONAIT SILENCE A CES SUJETS.]
[Illustration]
CHAPITRE XIV
LA SCIENCE
L'éducation de Parvati était commencée, à son grand chagrin et au mien;
pendant de longues heures, il fallait écouter les brahmanes, au lieu
de jouer avec moi, ou d'aller haranguer les joyeux gamins de la ville.
La musique, la danse, l'écriture, la poésie! tout cela était, terrible
et j'entendais ma bien-aimée pleurer, pousser des cris, trépigner au
milieu de ses maîtres, respectueux mais sévères.
Je restais à la porte de la salle d'étude, impuissant, la tête basse,
répondant par des gémissements aux révoltes rageuses de l'élève
indocile.
Parfois elle s'échappait tout en larmes, s'élançait vers moi, entourait
ma trompe de ses petits bras en me criant:
--Emmène-moi! Sauvons-nous dans la forêt, bien loin des méchants
brahmanes!
Mais le brahmane en chef, dans sa robe blanche, apparaissait, cachant
un bon sourire sous un air courrouce, et il me reprenait l'espiègle.
Elle avait obtenu pourtant la permission d'apprendre ses leçons dans la
corbeille pendue à mon cou, tandis que je marchais lentement sous les
arbres, à travers le parc.
Je me souviens surtout d'une fable qui nous donna bien de la peine
à apprendre, tant les oiseaux et les papillons nous fournirent de
distractions pendant ces heures d'étude-là. Nous en vînmes à bout
cependant et, si j'avais pu parler, j'aurais été capable de souffler à
ma petite princesse, quand elle se trompait en la récitant. Elle était
jolie, cette fable, et démontrait qu'on ne saurait être trop méfiant
dans la vie. Aujourd'hui encore, je me la rappelle et puisque je la
sais, je peux me donner le plaisir de la transcrire d'un bout à l'autre
sans craindre de commettre d'erreur. Elle était intitulée:
_La Grue et l'Écrevisse_
Dans une belle forêt, il y avait un grand étang peuplé de toutes sortes
de poissons; sur ses rives, une grue avait sa demeure. Cette grue
étant devenue vieille, elle ne pouvait plus tuer les poissons pour les
manger. Donc, le gosier serré par la faim, elle s'avança au bord de
l'étang et pleura; elle fit ruisseler sur le sol des larmes pareilles à
d'innombrables perles.
Se tenant sur une patte, qui semblait une tige, le cou penché, la
coquine de grue trompait les sots poissons qui la prenaient pour un
lotus.
Or, une écrevisse, accompagnée de divers animaux aquatiques,
s'approcha et affligée de la douleur de la grue, elle lui dit avec
respect:
--Mon amie, pourquoi aujourd'hui ne t'occupes-tu pas à chercher ta
nourriture, et ne fais-tu que pousser des soupirs pleins de larmes?
[Illustration]
--Mon enfant, répondit la grue, ce que tu as remarqué est la vérité.
Je me nourris de poissons; mais voici: j'ai renoncé à tout désir, et
maintenant je me laisse mourir de faim. Ainsi, même lorsqu'ils viennent
tout auprès de moi, je ne mange plus les poissons.
Lorsque l'écrevisse eut entendu cela, elle dit:
--Mon amie, quel est le motif de cette renonciation à tout désir?
--Mon enfant, répondit la grue, je suis née et j'ai grandi au bord de
cet étang.
J'ai appris qu'une calamité le menace, une absence de pluie de douze
années est sur le point d'avoir lieu.
--De qui as-tu appris cela? dit l'écrevisse,
--D'un illustre astrologue, répondit la grue. Hélas! cet étang à très
peu d'eau et il sera vite à sec. Quand il sera desséché, ceux avec qui
j'ai grandi et toujours joué périront tous par le manque d'eau, je
n'ai pas le courage de voir ce malheur. C'est pourquoi je jeune ainsi
jusqu'à ce que mort s'en suive, et je pleure à l'idée que pas un de
vous n'échappera.
Quand l'écrevisse eut entendu cela, elle rapporta aux autres animaux
aquatiques ces paroles de la grue, et ceux-ci, poissons, tortues et
autres, le cœur saisi de crainte et d'angoisse, allèrent tous vers la
grue et lui dirent:
--Mon amie, est-il quelque moyen de nous sauver?
--Il y a, répondit la grue, pas trop loin de cet étang, un grand
lac qui a beaucoup d'eau est embelli de quantité de lotus. Quand
même Pardjania, dieu de la pluie, reste vingt-quatre ans sans faire
pleuvoir, ce lac ne se dessèche pas. Si donc quelqu'un de vous veut
monter sur mon dos, je le porterai dans ce lac.
Or, les poissons eurent confiance en ce discours, ils accoururent de
tous côtes, criant;
--Prends-moi, prends--moi!... Moi d'abord! moi d'abord!
La méchante grue les faisait monter sur son dos l'un après l'autre,
allait vers un grand rocher situé à peu de distance, les jetait dessus
et les mangeait selon son bon plaisir.
--Mon amie, c'est avec moi que tu as eu le premier entretien d'amitié,
pourquoi me laisses-tu ici et emportes-tu les autres? Sauve-moi donc la
vie aujourd'hui.
La méchante grue, lorsqu'elle entendit cela, pensa: je suis dégoûtée de
la chair de poisson; aujourd'hui donc je me servirai de cette écrevisse
comme d'assaisonnement. Et elle fit monter l'écrevisse sur son dos et
se mit en route vers le rocher du supplice.
L'écrevisse vit de loin une montagne d'ossements sur le rocher; elle
reconnut les arêtes de poissons, et demanda à la grue:
--Mon amie, à quelle distance est ce lac? es-tu bien fatiguée par mon
poids?
--Écrevisse, répondit la grue, comment peux-tu croire qu'il y a un
autre lac? Je l'avais inventé pour subsister. Maintenant donc, rappelle
en ta mémoire ta divinité tutélaire, car je vais te jeter aussi sur ce
roc et te manger.
Mais quand elle eut fini de parler, son cou tendre et blanc comme une
tige de lotus fut saisi et serré par les pinces de l'écrevisse, si
bien que la grue cessa de vivre. L'écrevisse prit ensuite le cou de la
grue et tout doucement retourna à l'étang.
--Ah! écrevisse, pourquoi es-tu revenue? demandèrent, en la voyant,
les animaux aquatiques, s'est-il montré quelque présage? Et la grue,
pourquoi tarde-t-elle? Nous sommes tous chagrins de ne pas la voir
paraître.
Lorsqu'ils eurent ainsi parlé, l'écrevisse dit en riant:
--Sots que vous êtes! cette menteuse a trompé tous les poissons, les a
jetés pas bien loin d'ici sur un roc, et les a mangés. Aussi, comme je
devais vivre encore, j'ai deviné la trahison de cette traîtresse et je
lui ai coupé le cou. N'ayons donc plus aucune crainte; tous les animaux
aquatiques seront désormais heureux....
C'était là, n'est-ce pas, une bien jolie fable?
[Illustration]
[Illustration]
Chapitre XVI
LA PARURE
Hélas! Parvati grandissait! Elle devenait belle comme le soleil et
jolie comme la lune; mais déjà ce n'était plus l'enfant joueuse qui ne
se plaisait qu'avec moi. C'était une vraie princesse, à qui la reine
enseignait toutes les règles de l'étiquette et du cérémonial des cours.
Sa parure l'occupait beaucoup maintenant, elle, si insouciante
jusque-là et qui déchirait ses pagnes à tous les buissons.
Comme tout m'était permis, je ne quittais pas les abords du pavillon
qu'elle habitait et je m'arrangeais pour toujours apercevoir, du coin
de l'œil, ma princesse, par les larges fenêtres ouvertes ou sous les
vérandas fleuries.
Bien souvent, ainsi, j'assistais aux travaux de sa toilette et je ne
pouvais comprendre pourquoi on se donnait tant de peine pour embellir
une beauté aussi parfaite.
Les esclaves apportaient d'abord de l'eau du Gange, dans laquelle elles
baignaient Parvati, puis on l'inondait de santal et on la poudrait
avec une poudre de safran, qui lui donnait la couleur d'une statue
d'or. On la couvrait alors d'un sari aussi léger que le brouillard et
elle s'asseyait, les jambes croisées, sur un large coussin de velours
pourpre. Aussitôt les coiffeuses s'avançaient, séparaient en deux
masses la chevelure, luisante et sombre comme un ruisseau la nuit, la
peignaient, la parfumaient, puis l'ornaient de perles et de fleurs
de jasmin: on teignait ensuite, à l'aide du menhdi, en un beau rouge
orangé, la paume de ses mains et la plante de ses pieds; elle mordait
du bétel pour empourprer ses gencives, ses longues paupières et ses
grands sourcils étaient noircis par du surmeh, et avec du missi elle
teintait de bleu ses lèvres roses. A ses chevilles, on attachait des
anneaux ornés de clochettes, on enfermait sa taille dans une ceinture
d'or et on chargeait son cou et ses bras de colliers et de bracelets.
Ainsi arrangée j'avais peine à la reconnaître; elle me semblait si
majestueuse, si grave, si différente d'elle-même, que j'étais un peu
triste, croyant quelle s'éloignait de moi.
Maintenant, quand nous sortions, elle n'était plus dans la corbeille
elle s'installait dans un houdah somptueux, à double clocheton doré,
à rideaux de soie vert pâle, établi sur mon dos. Cependant elle ne
voulait auprès d'elle aucun serviteur, aucune suite. La liberté avec
moi était encore ce qu'elle aimait le plus.
[Illustration: ELLE S'ASSEYAIT, LES JAMBES CROISÉES, SUR UN COUSSIN DE
VELOURS POURPRE.]
--Vois-tu, Iravata, me disait-elle, quand ta force porte ma faiblesse,
il me semble devenir presque une divinité. Je suis inaccessible comme
Vichnou, le Dieu bleu, invincible comme le héros Rama, je me sens
tellement augmentée par ton dévouement, ta puissance et ta bravoure que
mon orgueil s'épanouit et me sert de trône comme le lotus primitif qui
porte Brahma. Mais quand je te quitte, comme je suis humiliée alors de
n'être plus qu'une pauvre petite princesse qui marche sur la terre!
[Illustration: J'AVAIS PEINE A RECONNAÎTRE MA PRINCESSE.]
En entendant cela je me dandinais, j'agitais mes oreilles, je poussais
de petits grognements de joie.
Nous ne gaminions plus comme autrefois près de fontaines, sur les
places publiques; je traversais Golconde à une allure grave et digne,
puis, hors des murs, j'allongeais le pas et je gagnais la forêt.
[Illustration]
Chapitre XVII
L'ENLÈVEMENT
Un jour, une idée très coupable me vint.
Parvati s'était montrée depuis quelque temps extrêmement agacée par les
exigences de plus en plus nombreuses de son état de princesse, par les
réceptions, les parades, les longues dissertations des brahmanes sur la
vie présente et future, les interminables poèmes que récitait, d'une
voix traînante, à propos des moindres événements arrivés au palais, le
poète de la cour.
--Ah! disait-elle, être libre, n'être qu'une simple mortelle, faire
seulement ce que l'on veut, sans souci de paraître sous un masque, sans
être forcée de sourire quand on voudrait pleurer, d'être grave quand on
voudrait rire!...
Être libre! Moi aussi, j'y pensais pendant les longues journées où
j'étais privé d'elle.... Eh bien! c'était facile! il fallait nous
échapper, nous enfoncer dans la forêt, ne plus revenir.
J'évitai de réfléchir à tout ce qu'un pareil projet avait de criminel,
je repoussai toutes les objections qui auraient pu me venir, et, en
quittant un jour le palais de Golconde, comme pour une promenade
ordinaire, j'étais parfaitement décidé à ne pas y revenir.
J'atteignis la forêt, plus vite que de coutume, et je m'enfonçai dans
des régions où nous ne nous étions pas encore aventurés.
Arrivé là, j'étais sauvé. Je savais bien qu'on ne viendrait pas nous
poursuivre, car il n'avait pas plu depuis longtemps et la terre sèche
ne gardait aucune empreinte de mes énormes pieds. Cependant, pour plus
de sûreté, et pour dérouter même le flair des chiens je marchai pendant
près d'une demi-heure dans le lit rocheux d'un ruisseau peu profond,
et quand je remontai sur la terre opposée, je pus me dire en toute
confiance que j'étais bien seul pour longtemps avec ma chère petite
princesse Parvati.
Enfin! j'avais donc quitté cette cour où tout me séparait de mon amie:
le cérémonial, l'étiquette, les grandes fêtes officielles et les mille
soins de toilette qu'elle était obligée de prendre à toute heure du
jour afin de ne paraître jamais en public vêtue de la même robe.
Maintenant il ne serait plus question de tout cela. Elle allait vivre
bien tranquillement, bien heureusement dans les bois, comme une petite
anachorète, servie par un grand esclave blanc. Et je la servirais si
bien, j'aurais pour elle tant de prévenances, tant d'inquiétudes, tant
d'affection, tant d'amour!
Elle était si légère sur mon dos que je ne la sentais pas du tout,
pas plus que si une mouche verte ou un oiseau bleu du Bengale s'était
pose sur ma peau rude. Mais je l'entendais bien chanter et sa voix me
ravissait. Elle chantait un récit très long et très beau que ses filles
d'honneur lui avaient appris et qu'on appelait le _Gita Govinda._ Je
crois qu'elle ne le comprenait pas très bien, mais elle l'aimait à
cause de cela.
De temps en temps, je relevais jusqu'à elle le bout de ma trompe et
elle me donnait une poignée de main, en riant. Elle était très joyeuse
de ce voyage, car c'était bien le premier qu'elle faisait. Certes on
lui avait parlé de cette partie de la forêt pleine de fleurs rouges,
mais elle savait qu'on ne l'y mènerait pas, de peur qu'un gros fruit,
tombe d'un arbre, ne blessât ses membres délicats, ou qu'un serpent
dangereux ne s'élançât sur elle.
Plus on le lui défendait, plus elle désirait aller là, sans doute,
car elle n'aimait pas qu'il y eut pour elle des obstacles et des
interdictions. Aussi, avec quelle joie avait-elle laissé son bon ami
Iravata la conduire au bois défendu!
Au bout de deux heures, nous fûmes en pleine forêt sauvage. Les arbres,
au-dessus de nos têtes, avaient une hauteur prodigieuse et leurs cimes
étaient si épaisses que le soleil ne les traversait pas. Les plantes
ne poussaient pas à leurs pieds: il n'y avait pas de buissons, pas de
lianes, rien qu'une innombrable quantité de troncs maigres et sans
branches, comme si nous avions pénétré dans la colonnade d'un temple
immense. Parvati avait un peu peur maintenant de cette grande solitude
et de ce profond silence. Elle avait cessé de chanter et, quand elle me
parlait, sa voix était toute triste.
Je me mis alors à courir dans une autre direction; je me rappelais qu'à
une petite distance de là, le terrain montait en pente douce jusqu'à
une colline peu élevée qui était célèbre par sa beauté; ce fut de ce
côté que je me dirigeai et j'y parvins en quelques minutes. Un vent
parfumé apportait de là le bruit des oiseaux dans les feuilles; Parvati
reçommenca à chanter.