Je fis un effort désespéré, tendant tous mes muscles, mettant en jeu

toute la vigueur dont j'étais doué. Mais j'étais à bout d'haleine,

étourdi par le grondement terrible et si proche de la cataracte, et ce

tourbillonnement de l'eau qui brouillait la vue.

Je croyais bien que tout espoir était perdu et j'allais m'abandonner,

quand je sentis le fond sous mon pied! Cela ranima mon énergie; en deux

poussées je fus à quelques mètres du bord, debout sur un fond de roches

solides, les flancs secoués par un essoufflement cruel.

Le prince, dont je sentais encore les membres trembler, me flattait

de la main, me disant de douces paroles. L'eau, en courant, écumait

contre mes jambes massives, comme sur les piles d'un pont; mais elle

ne pouvait plus m'emporter. Les soldats, avec des cris de joie,

accouraient, nous visant tout à leur aise.

--Fonds sur eux! ordonna mon maître.

Je fis retentir le tonnerre de ma voix et je m'élançai hors de l'eau,

la trompe haute. Les chevaux reprirent peur, bondissant, secouant le

mors; plusieurs tournèrent bride, s'enfuirent ventre à terre. Le chef,

cependant, s'acharnait; maîtrisant des éperons sa monture plus docile,

il tira. La balle passa si près de la tête l'Alemguir qu'elle lui brûla

les cheveux. Alors, transporte de fureur, je courus sur le soldat, et,

l'ayant rejoint, je l'empoignai avec ma trompe et l'arrachai de sa

selle.

Au cri qu'il poussa, au lieu de chercher à le secourir, ceux de ses

compagnons qui tenaient encore, prirent la fuite. Pendant ce temps, je

balançai le vaincu comme un trophée, puis je le lançai au milieu de la

rivière où il tomba avec un _pouf_ presque aussi fort que le mien de

tout à l'heure. Le misérable se débattit un instant, puis fut emporté,

précipité avec la cataracte.

[Illustration]

[Illustration]

Chapitre X

GANÉÇA

Le soleil resplendissait maintenant, nous séchant de ses rayons. Nous

étions sauvés, et cette joie-là emportait toutes les souffrances que

nous avions endurées.

Le prince était descendu; debout devant moi, il me regardait avec

reconnaissance.

--Sans toi me dit-il à l'heure qu'il est, ma tête roulerait dans

le sang. Pendant notre fuite notre salut dépendait des minutes qui

s'écoulaient, et, pour n'en pas distraire une seule, je ne t'ai

remercié que dans mon cœur. Mais maintenant, solennellement, devant le

soleil qui flamboie, je veux t'exprimer les sentiments que m'inspirent

ton dévouement et ton héroïsme. O Iravata! sans toi, Saphir-du-Ciel,

dans ses voiles de deuil, pleurerait ma mort; sans toi, je ne verrais

pas l'enfant qui doit naître; mon nom serait obscurci par ma fin

honteuse, mon royaume envahi et saccagé; tandis que moi vivant tout

peut être réparé. Et c'est grâce à un être que les hommes croient

inférieur à eux! Ah! la princesse de Siam a raison, c'est bien une âme

royale et héroïque qui se cache sous ta rude enveloppe.

J'étais confus de tant d'éloges et je ne pouvais faire comprendre que,

si j'avais une âme, c'était tout simplement une bonne âme d'éléphant,

toute pleine d'affection pour celui qui m'avait le premier traité en

ami.

Il me flattait doucement de la main, me regardait en souriant, d'un air

attendri. Moi, par tous les moyens qui sont à notre portée: mouvements

d'oreilles, trépignements sur place, longs reniflements, j'exprimai ma

satisfaction.

--Je te jure, dit encore le prince, que tu seras toujours traité comme

mon égal et considéré comme mon meilleur ami. Mais éloignons-nous

encore; nos adversaires pourraient revenir en nombre, maintenant que

mon évasion doit être connue de tous.

Nous descendîmes une côte assez raide, parallèle à la cataracte. Alors

ce fut une belle plaine fertile dans laquelle la rivière, apaisée,

peu profonde, coulait sur un lit de cailloux et de rochers. Je pus la

passer à gué, à peu de distance de la cascade qui s'éparpillait en

neige, et que le soleil emplissait d'étincelles et d'irisations.

C'était donc là le saut que nous avions manqué de faire! Il y avait de

quoi frémir à le regarder, malgré toute la beauté dont la nature le

paraît. Je cherchai des yeux le cavalier qui avait été broyé à cette

place; mais il n'en restait plus trace.

Quand nous fûmes de l'autre côté, dans une prairie, couverte d'herbes

fraîches et touffues, mon maître m'ordonna de manger.

--Voilà un bon repas pour toi, dit-il, dont il faut te hâter de

profiter. Je regrette bien de ne pas pouvoir, comme toi, déjeuner de

quelques touffes de verdure, car voilà longtemps que je n'ai rien pris.

[Illustration: IL S'ÉTAIT AGENOUILLÉ ET, A DEMI-VOIX, PRIAIT.]

Comment aurais-je pu manger quand lui souffrait de la faim! Je

continuai d'avancer comme si je n'avais pas compris.

--Je t'entends bien, Iravata, dit le prince; tu veux te priver parce

que je suis à jeun; mais il ne le faut pas; je sais quelles sont les

exigences de ton vaste estomac; celui de l'homme est plus patient.

J'étais torturé surtout par la soif d'ailleurs, et je bus tout mon soûl

dans la rivière.

--Mange; que ton estomac soit vide, cela ne remplira pas le mien.

J'arrachai par-ci par-là quelques brassées d'herbes, mais sans

consentir à m'arrêter. Je cherchai des yeux si je n'apercevais pas

quelques groupes de maisons, un village.

--Cela ne servirait à rien, dit Alemguir, qui me devina; on m'a

dépouillé de tout, on ne m'a pas laissé un diamant, pas une roupie,

et je ne suis pas encore assez dompté par le malheur pour consentir à

mendier. Je n'ai réussi à sauver que mon sceau royal, l'idée m'étant

venue, au moment où l'on me fit prisonnier, de retirer de mon doigt

la bague qui le supporte, et de la mettre dans ma bouche. Je ne peux

pas troquer ce cachet, qui servira à me faire reconnaître, contre de

la nourriture; il faut donc patienter jusqu'à ce que nous rencontrions

des êtres capables de comprendre la puissance de ma bague et qui me

fournissent les moyens de regagner mes États.

Mon maître avait raison; il ne pouvait pas vendre sa bague.

Je pressai le pas pour sortir de cette insupportable prairie qui

semblait être sans fin; mais j'avais beau avancer, les mêmes gazons

frais et fleuris se déroulaient, avec, de loin en loin, quelques grands

arbres, dont pas un ne portait de fruit, sans qu'aucun lieu habité

n'apparût.

Le prince avait cueilli plusieurs larges feuilles, dont il s'était

couvert la tête pour s'abriter des rayons brûlants de midi; il en avait

posé aussi sur mon front sachant combien la chaleur nous est pénible.

Des cultures se montrèrent cependant, puis un bosquet de bambous

géants, entre lesquels paraissait un édifice de pierre qui avait la

forme d'une ruche.

--C'est une chapelle, dit Alemguir, ne manquons pas de rendre hommage

au dieu qu'elle abrite et que nous trouvons sur notre route avant

toute autre rencontre. Notre prière faite, il sera bon de se reposer à

l'ombre du bosquet.

Quelle surprise, lorsque je fus devant l'ouverture de l'édicule sacré!

le dieu de pierre, qui apparaissait au fond sous un dais de velours,

était un homme avec une tête d'éléphant.

--Ganéça, le dieu de la Sagesse! s'écria le prince, le hasard seul

ne m'a pas conduit là, devant celui à qui, plutôt qu'à tous, je dois

rendre des actions de grâce!

Il s'était agenouillé au pied de l'autel et, à demi-voix, priait.

Pendant ce temps, ne pouvant pas entrer dans la chapelle étroite et

peu profonde, j'examinai ce dieu singulier qui, sur un corps d'homme,

portait une tête pareille à la mienne et appuyait le bout de sa trompe

sur sa main droite. Je voyais le dessus de l'autel que mon maître

prosterné ne pouvait apercevoir. Des offrandes toutes fraîches étaient

déposées là, dans des plats et dans des corbeilles. O joie! il y

avait des gâteaux, du beurre liquéfié, des fruits varies, plus que la

nourriture d'un homme pendant trois jours.

Ma trompe atteignait l'autel. Dès que le prince eut achevé sa prière,

je posai successivement plats et corbeilles devant lui.

--Les offrandes! s'écria-t-il; certes je n'aurais pas osé les prendre,

malgré mon extrême besoin, mais, offertes par toi, je ne peux pas

les refuser; il me semble que le dieu lui-même me les donne.... Et

peut-être es-tu Ganéça.

Je n'étais pas Ganéça, mais un éléphant très satisfait: mon maître

mangeait, et dans ce joli bois où nous étions, toutes sortes de racines

et de plantes à mon goût allaient pouvoir me rassasier. Nous ferions

une petite sieste, pendant les heures chaudes, puis nous gagnerions un

lieu habité, sans nul doute très proche, à en juger par ces offrandes

toutes récentes et par les émanations que mon odorat très subtil

percevait dans l'air.

C'était délicieux après ce que nous avions enduré, et si Ganéça nous

avait aidés, vraiment, à sortir de tous ces mauvais pas, comme le

prince paraissait le croire, je me sentais tout disposé à le remercier

très dévotement et même à le prier tous les jours, car, s'il est

possible qu'il y ait pour nous un dieu, Ganéça est bien certainement le

dieu des éléphants.

[Illustration]

[Illustration]

Chapitre XI

ON NOUS PREND POUR DES VOLEURS

Nous étions à Beejapour depuis plusieurs mois, le prince Alemguir et

moi, et beaucoup d'aventures nous étaient arrivées dans cette ville, la

première rencontrée sur notre route à peu de distance de la chapelle de

Ganéça.

Les maîtres actuels de l'Hindoustan, les Anglais, étaient en nombre

à Beejapour où un gouverneur résidait. Nous étions donc la hors des

atteintes du maharajah de Mysore, lui-même soumis aux conquérants

anglais, et ne régnant qu'en leur payant un tribut; mais d'autres

dangers nous menaçaient: mon maître, tout d'abord, fut pris pour un

voleur!

En le voyant presque nu, hâve, dépouille de tout, les chevilles et les

poignets gardant la meurtrissure de chaînes, on ne crut rien de ce

qu'il affirmait. On le soupçonnait de s'être échappé d'une prison, et

ce qu'on l'accusait d'avoir volé, c'était moi-même.

Alors on voulut me confisquer, me séparer de lui; mais quand on essaya

de mettre la main sur moi, le cri de colère que je poussai fit fuir les

agents de police et les badauds amassés, comme une volée de moincaux.

Les constables revinrent les premiers. Ils convinrent qu'il était

possible que l'inconnu fût bien le propriétaire de l'éléphant, mais

qu'il fallait venir s'expliquer devant le commissaire, qui jugerait.

Je couchai mon maître sur mes défenses comme j'avais fait une fois

déjà pour le préserver des balles, et, le portant ainsi, au grand

ébahissement de la foule, je suivis les agents.

Le commissaire, malgré l'évidence, nous fit subir plusieurs épreuves,

pour s'assurer que le fugitif était bien mon possesseur; mais il

conclut que cela ne l'empêchait pas d'être un personnage dangereux, un

espion, un émissaire secret de quelques traîtres et qu'il fallait le

garder en prison.

Alemguir ne cessait pas de demander à être conduit devant le gouverneur

de Beejapour, avec lequel il s'expliquerait, mais le gouverneur était à

la chasse, et les jours passaient sans amener son retour.

Le prince eût subi tous ces ennuis avec patience, si l'idée que

Saphir-du-Ciel, ignorant tout de lui, devait mourir d'inquiétude, n'eût

torturé son cœur. La retraite de l'armée avait dû lui apprendre la

défaite et la captivité de son époux. Mais depuis, elle ne savait plus

rien, elle pouvait le croire mort, ne pas vouloir lui survivre.

Il revint enfin, ce gouverneur, et tout de suite le prince comprit

qu'il s'entendrait avec lui.

Sir Percy Murray était un homme maigre et long, à barbe blanche, avec

des yeux bleus, gais et vifs, des manières affables et un air de bonté

et de franchise.

Après qu'Alemguir lui eut dit qui il était, lui eut montré son sceau

royal et conté ses revers et ses aventures, le gouverneur exprima tous

ses regrets des ennuis que ses subalternes, par excès de zèle, lui

avaient causé en son absence, et il invita le prince à venir habiter

chez lui, à Jasmin-Cottage, aux environs de la ville.

Mon maître le suppliait de lui fournir les moyens de retourner à

Golconde, où son absence pouvait causer de grands malheurs; mais sir

Percy Murray, malgré toute sa courtoisie, ne pouvait, à ce qu'il

affirmait, laisser un inconnu s'éloigner sans être assuré de son

identité; il serait blâmé en haut lieu et risquerait d'être destitué,

disait-il. Mais il pria le prince d'écrire à sa femme et de lui dire

d'envoyer à Beejapour plusieurs notables personnages de Golconde et

un témoin anglais, si cela était possible, pour venir reconnaître le

prince, et, qu'aussitôt la preuve faite qu'il était bien celui qu'il

disait être, on lui rendrait la liberté.

Pendant le voyage des envoyés, le gouvernement de Beejapour fit tous

ses efforts pour rendre au prince la vie agréable. Son hospitalité

était des plus cordiales, sa nombreuse famille, pleine de gaieté et

d'entrain; on donna des fêtes champêtres, des soirées, des bals, et

mon maître fut sinon distrait, du moins très intéressé par les mœurs,

nouvelles pour lui, de la société anglaise.

Enfin, les messagers revinrent avec une lettre de Saphir-du-Ciel, et

accompagnés de l'oncle du prince et de plusieurs amis, qui pleurèrent

de joie en revoyant mon maître, sur lequel ils avaient pleuré de

chagrin.

Alemguir, me traitant toujours en ami, vint me lire la lettre de la

princesse et m'annoncer que nous partions le lendemain.

--S'il était possible de te faire voyager en chemin de fer,

ajouta-t-il? nous arriverions le soir même; mais cela serait difficile

et te déplairait peut-être.

Pourvu que ce ne fût pas sur mer, j'étais dispose à voyager de

n'importe quelle façon. Je fis comprendre à mon maître que j'irais

volontiers en chemin de fer, et cela fut décidé.

On m'installa dans un grand wagon découvert que l'on abrita sous une

tente et que l'on tapissa d'une épaisse litière. Puis, à l'aide d'un

plancher en pente douce, on m'y fit monter.

Il paraît que l'on n'avait jamais vu un éléphant prendre le chemin de

fer, car il y eut beaucoup de badauds sur le quai de la gare, venus

pour assister à mon embarquement.

Le prince me recommanda de me coucher, afin d'être moins secoué, et,

après avoir fait ses adieux au gouverneur, qui l'avait accompagné avec

plusieurs officiers anglais, il monta dans son compartiment et l'on

ferma les portières.

Des coups de sifflet vibrèrent, et le train se mit en marche. N'ayant

pas l'habitude d'aller en voiture, le mouvement me causa un peu de

vertige; mais cela n'était rien à côte des abominables souvenirs de

la traversée de Siam à Ceylan, et l'idée d'arriver avant la nuit

me remplissait de joie. Aussi je pris mon mal en patience quand,

augmentant de vitesse, le train nous emporta à toute vapeur vers

Golconde.

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE XII

PARVATI

Pendant notre absence, une petite princesse était née au palais de

Golconde. Alemguir, tout joyeux, vint me la montrer dans les dentelles

de ses langes.

Qu'elle était mignonne, jolie, fragile et toute pareille à une fleur!

Sa petite main secouait un hochet d'or et elle avait autour du cou un

rang de grosses perles qui semblaient des gouttes de lait figées.

On l'avait appelée Parvati, le nom d'une déesse.

Comme j'étais ému en la regardant! comme mon cœur battait! mais je ne

savais exprimer ce que j'éprouvais qu'en me balançant gauchement d'un

pied sur l'autre.

Saphir-du-Ciel avait failli mourir, aussi lui avait-on caché les revers

de l'armée et la captivité du prince. Elle avait appris en même temps

les dangers courus et la délivrance; l'espoir de revoir bientôt son

époux avait hâté sa guérison.

Dès qu'elle sut la part que j'avais prise à l'évasion, elle vint

solennellement me remercier. A ma grande confusion, elle s'agenouilla

devant moi, me rendit hommage, comme on faisait à Siam. Puis elle

déclara que, puisque mon pauvre mahout était mort à la bataille, je

n'aurais plus que des serviteurs, m'étant montré d'intelligence trop

supérieure pour avoir besoin d'être dirigé, et qu'elle entendait que je

fusse laissé absolument libre dans le parc, les domaines et même dans

la ville et la campagne, s'il me plaisait d'aller me promener seul.

Alors commença pour moi une vie charmante. Il me sembla qu'on m'avait

élevé à la dignité d'être humain, et le sentiment de responsabilité

que ce nouvel état m'inspira fit que je m'appliquai à ne jamais causer

de désordre et à rester digne de la confiance que l'on me témoignait.

Mais quel plaisir j'avais à gagner la campagne, puis la forêt, à

courir librement sous les frondaisons, en écrasant les broussailles,

en arrachant de jeunes arbres, comme autrefois, sans contraindre mes

mouvements, ainsi que je devais le faire dans un milieu qui, le plus

souvent, n'était pas à ma taille. J'usais là un peu de ma force perdue

et cela m'apaisait et me délassait de la façon la plus agréable.

Mais, après quelques heures, je sentais combien la solitude d'autrefois

me serait impossible à supporter, comme j'étais supérieur à moi-même et

loin de la vie sauvage. Une inquiétude me prenait de mes maîtres, de

mes amis plutôt; une peur d'être perdu, abandonné, de ne plus retrouver

la route, je me hâtais alors vers la ville, calmé dès que j'apercevais

les murs de Golconde, ses dômes couleur de neige, ses fins minarets

dépassant les bouquets de palmiers.

Une fois les murs franchis, je flânais dans les rues, traversant les

bazars où je savais que chacun s'empressait de m'offrir quelque

friandise; puis je rentrais au palais et mon premier soin était de

chercher la petite Parvati: je la trouvais au milieu de ses nourrices

et de ses servantes, dans les bosquets de jasmins et de roses;

alors je la contemplais de loin avec une admiration et un bonheur

extraordinaires.

Je la vis ainsi lentement s'épanouir de jour en jour et de mois en

mois; bientôt elle se roula sur la mousse fleurie, marcha comme un

jeune animal, puis se mit debout, essaya ses premiers pas entre des

bras tendus.

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE XIII

MA PRINCESSE

Un jour--ce jour-là est un des points qui flamboient dans mes

souvenirs--la petite princesse avait déjà plus d'un an, elle marchait

et sautait on ne peut mieux. C'était à peu de distance d'un joli lac,

bordé de lotus de toutes les couleurs; sur des tapis, à l'ombre des

arbres, les gouvernantes jouaient aux échecs, tandis que Parvati, de

fleur en fleur, poursuivait un magnifique papillon.

Je la suivais des yeux m'intéressant à sa chasse.

Les ailes brillantes lui échappaient toujours, fuyaient, se posaient

plus loin; elle, se dépitait, s'acharnait à la poursuite, refaisait les

mille zigzags que traçait le beau papillon rose et bleu, qui semblait

une fleur envolée.

A mon idée, la petite princesse s'écartait trop, se rapprochait

imprudemment des bords du lac. Comment ne la rappelait-on pas? Je jetai

un regard sur les femmes. Deux d'entre elles jouaient aux échecs;

toutes les autres, penchées vers l'échiquier, suivaient attentivement

la partie, la discutaient avec volubilité; elles étaient complètement

absorbées et aucune ne prenait garde à celle qu'elles étaient chargées

de garder.

Tremblant de colère, j'allais courir à elles et renverser leur

échiquier, quand je vis Parvati tout au bord de l'eau et qui continuait

à avancer. Le papillon s'était posé sur un lotus.

J'étais immobilisé par l'angoisse, mais elle ne fut pas longue: la

petite princesse était tombée sans un clapotement, sans qu'un cri eut

attiré l'attention.

En trois bonds, je fus à la place où elle avait disparu, au milieu

des nénuphars et des lotus. Je fouillai l'eau avec ma trompe, dans

l'enchevêtrement des tiges.

Un nuage de boue monta du fond, obscurcit tout, et les quelques

secondes qui s'écoulèrent me parurent longues, horriblement.

Toutes les femmes étaient accourues, poussant des cris assourdissants,

tordant leurs bras, déchirant leurs vêtements! Il était bien temps,

vraiment, et cela servait beaucoup! J'aurais voulu les jeter toutes

dans le lac.

Enfin, je saisis la pauvre petite princesse, je l'enlevai, inanimée,

comme morte, noire de vase et toute ruisselante.

Les gouvernantes voulaient me la reprendre, pour dissimuler leur faute,

mais je voulais, moi, qu'elle fût connue, et, sans me soucier de leurs

clameurs, je me mis à courir vers le palais.

C'était jour de réception; Saphir-du-Ciel était dans la grande salle

du trône avec des dames de sa suite et les courtisans. J'entrai sans

hésitation, interrompant les conversations et les danses des bayadères,

j'allai droit à la reine et je posai sur ses genoux l'enfant toute

souillée de boue sans souffle et sans mouvement.

Saphir-du-Ciel ne comprit pas tout de suite ce qui arrivait et voulut

repousser ce paquet noir qui dégouttait sur sa robe; mais elle reconnut

Parvati.

--Ma fille! criait-elle, et dans quel état! morte peut-être!

Un médecin qui était présent, s'avança.

--Rassurez-vous, Madame, dit-il, ce n'est rien; une syncope.

Il prit l'enfant, arracha les vêtements mouillés, donna des ordres;

tout le monde s'empressa pour secourir la petite princesse.

Les gouvernantes, tout effarées, étaient entrées derrière moi. Elles

expliquaient l'événement, toutes à la fois, avec des protestations, des

serments, des pleurs. C'était incompréhensible.

--Taisez-vous, dit la reine; ne répondez qu'à mes questions!

Et elle interrogea une des femmes.

--La princesse Parvati est tombée dans le lac, répondit-elle en

sanglotant.

Une négresse ajouta:

--C'est l'éléphant blanc qui l'y a jetée.

[Illustration: LA PETITE PRINCESSE ÉTAIT COMME MORTE, NOIRE DE VASE ET

TOUTE RUISSELANTE.]

Mais elle reçut aussitôt de moi un tel coup de trompe au bas des reins

qu'elle tomba par terre, muette pour longtemps.

--Celle-là a menti, dit Saphir-du-Ciel. Que toutes les femmes soient

emprisonnées! Nous saurons bientôt la vérité. Pour l'instant je ne veux

m'occuper que de ma fille.

Malgré leurs larmes et leurs supplications, les femmes eurent les bras

liés avec des cordes de soie et on les entraîna, tandis qu'on emportait

la négresse sur un brancard.

Parvati, ranimée, baignée, enveloppée dans un voile de gaze d'or, fut

remise par le médecin sur les genoux de la reine.

La mignonne semblait toute surprise d'être là, ne se souvenant de rien;

elle regardait les assistants, qui tous lui souriaient, en élargissant

ses beaux yeux, sous le rayonnement de ses longs cils noirs. Puis,

intimidée, elle jeta ses bras autour du cou de sa mère et cacha son

visage en regardant en dessous.

Elle n'était pas morte, pas même malade!

Quelle joie! Je me dandinais bêtement, remuant mes oreilles, n'ayant

pas d'autres moyens d'exprimer mon contentement.

--Iravata, dit la reine, en me caressant le front de sa douce main,

nous saurons ce qui s'est passé, et tu nous aideras à le découvrir.

Jamais je ne douterai de toi et ne croirai que tu as commis une

mauvaise action. Peut-être aurai-je encore à te remercier! peut-être te

dois-je la vie de mon enfant, comme je te dois déjà celle de mon époux!

C'était vrai, cela; sans moi elle eût été perdue, notre fleur chérie!

Si par malheur j'avais été, à ce moment-là, loin du palais, à gambader

dans la forêt, ou au bain, ou occupé à manger, ou simplement distrait

et regardant ailleurs, c'est une petite morte qu'on eût retirée de

l'eau. Je frissonnai à une pareille idée, et je me promis de ne plus

la perdre de vue, de renoncer pour cela à mes vagabondages hors de la

ville.

La rumeur du palais avait attiré l'attention du roi, et on n'avait

pas pu lui cacher l'accident arrivé à la princesse. Il accourut, tout

ému; mais Parvati s'élança vers lui en riant, tout à fait remise et

s'amusant de ce grand voile d'or, qu'une princesse avait prêté et qui

traînait derrière elle en faisant du bruit.

Après avoir embrassé tendrement sa fille, Alemguir demanda des détails

sur l'événement, et comme on ne put lui en fournir, il ordonna que

l'enquête eût lieu tout de suite.

--Iravata, me dit-il, conduis-nous à l'endroit où le malheur a eu lieu.

J'obéis à l'instant. Le roi, qui portait Parvati, la reine et tous les

assistants me suivirent extrêmement intéressés.

Arrivé au bord du lac, je montrai au roi l'échiquier, encore chargé des

pièces de la partie interrompue. Mais on ne put comprendre quel rapport

il y avait entre cet échiquier et la chute de la princesse dans le

lac. On examina avec émotion la place où elle était tombée, les lotus

brisés, le gazon piétiné par moi. Mais cela n'expliquait rien. Quel

était le coupable? Qui fallait-il punir?

Mémoires d'un Éléphant blanc · 第 3 / 8 段