revêtit de mon appareil de combat. Une carapace de corne me couvrait
jusqu'au-dessous des genoux; sur la tête j'avais une calotte de métal
et ma face était protégée par une visière de fer avec des trous pour
les yeux et me pointe au milieu du front; ma trompe et ma croupe furent
revêtues d'une demi-curasse articulée, ayant au milieu une arrête
saillante, armée de dents, et l'on mit à mes défenses des fourreaux
d'aciers aigus et tranchants qui les allongeaient et en faisaient des
armes terribles.
[Illustration: RAMÈNE-LE-MOI VIVANT, CAR S'IL NE REVIENT PAS, JE
MOURRAI.]
Ainsi harnaché, mon mahout qui, lui aussi, avait une cuirasse et pesait
sur mon cou plus qu'à l'ordinaire, me conduisit au pied de la varangue
du palais, du côté de la grande cour d'honneur, dans laquelle tous les
chefs de l'armée étaient réunis.
Le prince Alemguir parut sous la varangue, et ses officiers
l'acclamèrent en choquant leurs armes.
Il était magnifique dans sa parure guerrière: une tunique de mailles
d'or sous une légère cuirasse constellée de pierreries, un bouclier
rond qui éblouissait, et un casque damasquiné avec un diamant pour
cimier.
Debout, sur la plus haute marche, il harangua les guerriers, mais je ne
savais pas encore l'hindoustani et je ne compris pas ce qu'il disait.
Au moment où il descendait pour se mettre en selle, la princesse
Saphir-du-Ciel, suivie de toutes ses femmes, s'élança hors du palais et
se jeta dans les bras de son mari en sanglotant.
--Hélas! criait-elle à travers ses larmes, que vais-je devenir séparée
de toi? Comment supporterai-je les angoisses continuelles de te savoir
exposé aux blessures et à la mort? L'héritier que nous attendions,
dans la joie et dans les fêtes, viendra au milieu des pleurs et du
désespoir, il naîtra orphelin, peut-être, car, si le père est tué, la
mère ne survivra pas!
J'écoutais cela le cœur serré, sous ma carapace, et le prince, très
ému, retenait ses larmes. Il fit un effort cependant pour se maîtriser
et répondit avec calme:
--Chaque homme se doit à son pays et le prince plus que tout homme.
Notre honneur et le salut du peuple sont plus précieux pour nous que
notre félicité même. Il nous faut donner l'exemple du courage et de
l'abnégation, au lieu de nous laisser amollir par les larmes. Si la
guerre m'est cruelle, et si je meurs, tu vivras, ma femme bien-aimée,
pour élever notre enfant. Plus tard, nous nous retrouverons et nous
serons éternellement heureux dans l'autre vie.
Il s'efforçait doucement de dénouer l'étreinte de ces bras délicats.
Le voile léger de Saphir-du-Ciel s'accrochait aux ornements de la
cuirasse, il s'y déchira, y laissa un lambeau que le prince recueillit
et garda comme un talisman.
Maintenant Alemguir était en selle et c'est moi que, d'une voix
haletante de sanglots, la princesse suppliait.
--Iravata, toi qui es fort, toi qui aimes ton maître et qui dois
m'aimer, puisque tu as l'âme d'un de mes aïeux, protège le prince,
défends-le, ramène-le-moi vivant, car s'il ne revient pas, je
mourrai....
En disant ces mots, la princesse devint pâle comme de la neige et tomba
évanouie dans les bras de ses suivantes. Je fis le serment dans mon
cœur, de défendre mon maître de tous mes efforts, et de ne pas ménager
ma vie pour sauver la sienne.
Profitant de l'évanouissement de Saphir-du-Ciel qui la rendait
insensible, Alemguir avait donné le signal du départ. On quitta le
palais, puis on sortit de Golconde pour rejoindre le gros de l'armée
qui campait dans la plaine.
L'artillerie et les éléphants furent placés au centre des bataillons;
les cavaliers à droite et à gauche, et les fantassins devant et
derrière.
Les trompettes sonnèrent une marche guerrière, les timbales grondèrent
sourdement, l'armée tout entière poussa une longue clameur et l'on
marcha vers l'ennemi.
[Illustration]
[Illustration]
Chapitre VIII
BATAILLE
Quelle chose terrible qu'une bataille! terrible et grandiose. Comme
cela vous grise et vous étourdît, vous rend féroce, intrépide,
indifférent au danger. La musique, le fracas du canon, la fusillade,
les cris des combattants. Tout ce tumulte, cette ramée, cette poussière
vous communiquent une fureur particulière, qui fait que vous haïssez
des êtres que vous ne voyez même pas, que vous n'avez jamais connu, et
qui, sans plus de raison, ont contre vous la même rage mortelle.
Dans les premiers moments, moi qui n'avais jamais tué que des tigres,
je frissonnais à l'idée de verser du sang humain; j'hésitai, j'évitai
de porter des coups. Mais soudain, je vis mon maître en danger: un
cavalier le visait de tout près. Il n'eut pas le temps de tirer, mes
défenses avec leurs armes tranchantes disparaissaient dans le ventre du
cheval, que j'enlevai en l'air, et dont je jetai le cadavre sanglant,
avec celui qu'il portait, au milieu des ennemis.
A partir de ce moment, ce fut un carnage devant moi; je perçais, je
tranchais, j'éventrais sur mon passage, des vivants, faisant des morts,
pétrissant les cadavres sous mes larges pieds, qui bientôt furent
chaussés de sang.
Le prince m'excitait de la voix, me poussait en avant. Son fusil, qu'un
soldat placé derrière lui, remplaçait dès qu'il était déchargé, ne se
taisait pas, et son tir était si sûr qu'il ne manquait jamais celui
qu'il visait. Les rangs ennemis se creusaient devant nous, et Alemguir,
toujours plein d'ardeur, me poussait toujours plus loin; il voulait
atteindre le maharajah de Mysore qui du centre de son armée dirigeait
le combat. Il le voyait déjà, lui criait des injures, le défiait de
venir se mesurer avec lui. Le maharajah souriait dédaigneusement, ne
répondait pas.
Tout à coup, mon mahout, qui, lui, ne s'occupait qu'à me diriger et,
moins emporté par la fureur guerrière, était mieux à même de juger la
situation, cria d'une voix éperdue:
--En arrière!... ou c'en est fait de nous!
Mais le prince criait:
--En avant!
Et mon mahout eut beau me labourer l'oreille de son croc, je refusai
d'obéir.
--Prince! prince! vous êtes perdu, gémissait le malheureux esclave,
l'armée de Golconde bat en retraite, nous sommes seuls au milieu des
ennemis, on nous cerne, nous sommes pris!... Il est trop tard!... trop
tard pour fuir!...
Une balle l'atteignit. Avec un gémissement étouffé il roula de mon cou,
se cramponna un instant, m'inondant de sang, puis il tomba.
Mort, il était mort!
Je m'arrêtai, consterné, retournant le corps doucement du bout de ma
trompe; il ne bougeait plus, ne respirait plus; c'était fini. Mon
pauvre mahout avait rendu le dernier soupir, si vite, presque sans
souffrir.
Voilà donc ce qu'avait été pour lui la destinée!
Je le revoyais là-bas, à Bangok, me parlant gravement: «Devons-nous
nous réjouir ou pleurer?...» Hélas! il était mort; il n'avait plus ni
larmes, ni joies!...
Mais autour de moi éclataient des cris de triomphe. Mon maître luttait
encore.
--Prenez-le vivant! criait du haut de son éléphant le maharajah. Il
faut qu'il meure de la main du bourreau.
Je voulais m'élancer encore, mais je m'enchevêtrai les pieds dans des
nœuds coulants qu'on m'avait lancés et que mes mouvements furieux pour
me dégager serrèrent davantage. C'en était fait. J'étais pris, et mon
maître avec moi.
Pauvre princesse Saphir-du-Ciel, qui, dans le palais désolé, se
lamentait et pleurait, souffrant de l'angoisse, mille fois plus
que nous du malheur! C'était donc aussi, pour elle, la destinée!
J'entendais encore sa douce voix, me suppliant, m'adjurant de lui
ramener Pépoux bien-aimé. Et voilà! Nous étions vaincus, prisonniers,
et on lisait au prince enchaîné la sentence qui le condamnait à mourir,
d'une mort honteuse, à l'aube du lendemain.
Moi, j'étais une valeur, je faisais partie du butin; on n'en voulait
pas à ma vie. Mais j'avais été si terrible dans le combat qu'on n'osait
m'approcher.
Je réfléchissais de toute la puissance de mon faible esprit et je
jugeai qu'il fallait paraître me soumettre. Je commençais à sentir la
cuisson de mes blessures et la fatigue du combat; mon lourd harnais de
guerre me lassait beaucoup.
Je me mis à pousser des gémissements plaintifs, comme pour implorer
l'assistance de ceux qui faisaient cercle autour de moi. L'un d'eux,
me voyant si calme, osa s'approcher. Je redoublai ma plainte, en la
faisant très douce.
--Il doit être blessé, dit l'homme, il faut le panser afin qu'il
guérisse, car c'est une bête d'un très grand prix.
Tous s'approchèrent. On défit ma carapace; on enleva toutes les pièces
de l'armure et j'y aidai de mon mieux. Quand ce fut fini, je me couchai
sur le sol, comme accablé.
J'avais beaucoup de blessures, une seule un peu profonde, au défaut de
l'épaule.
On fit venir un médecin qui me pansa. Pendant ce temps, je songeais
à mon maître, qui peut-être était blessé, lui aussi, et que l'on ne
secourait pas. Je n'avais pas cessé de le suivre de l'œil, sans en
avoir l'air, pendant la comédie que j'avais jouée; j'avais vu qu'on
l'avait traîné dans une tente misérable, qu'on l'avait attaché à un
poteau, et que des soldats, l'arme au poing, le gardaient. Le chagrin
me serrait le cœur, et les gémissements que je poussais étaient
sincères, mais mes blessures ne les causaient pas. Pourtant je feignis
l'indifférence pour mon maître, je paraissais ne songer qu'à moi et je
sus remercier si bien le chirurgien, de ses soins, qu'il fut touché et
ordonna qu'on me retirât les nœuds coulants qui me meurtrissaient les
jambes.
--Cet éléphant est d'une douceur remarquable, dit-il; donnez-lui à
manger et à boire, car il paraît très las et très faible, c'est sans
doute à cause du sang qu'il a perdu, et il faut le réconforter.
Il s'éloigna pour aller panser d'autres blessures.
On m'apporta bientôt une bonne provision de fourrage, des légumes, du
riz et de l'eau fraîche dans un grand bassin. Je pensais au prince
Alemguir qui, peut-être, souffrait de la soif, et mon gosier se serra.
Cependant, nous sommes esclaves de notre énorme appétit; la faim nous
dompte et nous affaiblit très promptement; il fallait donc manger, pour
être fort et prêt à tout. Je le fis de l'air nonchalant et dégoûté d'un
malade, sans me relever du sol. Alors ne redoutant rien de moi, on me
mit au pied une légère entrave, reliée à un pieu, et on me laissa.
[Illustration]
[Illustration]
Chapitre IX
L'ÉVASION
La nuit venait; des lumières piquaient de points ronges toute l'étendue
du camp; des fumées montaient, droites dans l'air tranquille; je voyais
autour des marmites des hommes accroupis, noirs sur la clarté, puis il
y eut des danses, des chants et des musiques; on célébrait la victoire
en buvant, en criant, en se disputant; on simula même des luttes corps
à corps qui s'envenimèrent si bien que le sang coula. Puis, peu à peu,
le silence se fit, tout s'éteignit; un lourd sommeil pesa sur ce soir
de bataille.
Alors je me dressai sur mes pieds.
Il n'y avait pas de lune, seules les grandes étoiles palpitaient
nu ciel. J'écoutai; je regardai dans la demi-obscurité. Les tentes
formaient des monticules sombres, qui ondulaient à perte de vue. Aucun
bruit, sauf le cri intermittent de lointaines sentinelles qu'on ne
voyait pas. Devant la tente où mon maître était enchaîné, deux soldats
en tuniques blanches, le fusil à l'épaule, marchaient lentement. Je
distinguais parfaitement leurs longues robes claires et leur turban de
mousseline. Par moments, le canon de leur fusil brillait, reflétant une
étoile.
Tuer ces deux hommes, délivrer mon maître, fuir avec lui, est-ce que
cela était possible?
Les sentinelles se promenaient lentement autour de la tente du
prisonnier, marchant en sens inverse l'une de l'autre, de façon
qu'elles voyaient à la fois de tous les côtés.
Comment les atteindre, sans qu'elles puissent donner l'éveil?
Immobile dans la nuit, je les suivais de l'œil, cherchant à bien
comprendre leurs mouvements, les positions diverses qu'elles occupaient
dans leur va-et-vient. Je remarquai qu'au moment où l'un des soldats
rencontrait et croisait mon compagnon, il me tournait le dos, puis
disparaissait derrière la tente et, qu'aussitôt, l'autre soldat,
décrivant le cercle, me présentait aussi le dos. Un instant très court
s'écoulait avant que le premier, me faisant face alors, reparût.
Je ne pouvais atteindre les geôliers tous les deux d'un seul coup,
et si l'un me voyait attaquer l'autre, il avait le temps de donner
l'alarme et d'éveiller tout le camp. C'était donc pendant cet instant
si bref qu'il fallait agir.
Une vingtaine de pas me séparaient de la tente et cela augmentait
la difficulté de l'entreprise en raccourcissant encore l'instant où
j'étais invisible; il fallait la tenter cependant.
J'essayai de défaire l'entrave de mon pied. Je ne pus y réussir; mais,
d'une secousse, j'arrachai le pieu qui me retenait. J'étais libre.
Choisissant le moment favorable, je fis quelques pas vers la tente;
puis j'attendis un autre tour des soldats pour en faire encore
quelques autres. Je gardai l'attitude d'un éléphant endormi et ils ne
remarquèrent pas, dans l'obscurité, que je m'étais rapproché.
Il était temps. Il fallait agir: au prochain tour, pensais-je.
Mais mon cœur battait si fort que je fus obligé d'attendre encore. Ma
seule peur était de ne pas réussir et j'avais aussi un peu d'angoisse à
l'idée de massacrer, par traîtrise, ces deux inconnus. Après tout, les
hommes ne m'avaient-ils pas donné l'exemple de la férocité? et, pour
délivrer mon maître, j'aurais sacrifié, sans remords, toute l'armée
ennemie.
Le sang-froid me revint subitement, et ce fut avec une lucidité extrême
que je ménageai tous mes mouvements.
Le premier soldat fut saisi, étouffé par ma trompe sans qu'il y ait eu
d'autre bruit que le craquement de ses os broyés. J'avais déjà rejeté
son cadavre, quand l'autre se trouva en face de moi.
Il ne cria pas, tant sa terreur fut grande, mais fit instinctivement un
bond en arrière, un bond si peu mesuré qu'il le fît tomber sur le dos.
Le malheureux ne se releva pas, mon énorme pied s'abattant sur lui en
fît une boue sanglante.
Je respirai longuement; puis je prêtai l'oreille: dans le lointain,
toujours, le cri intermittent des sentinelles, qui veillaient aux
limites du camp dont nous occupions le centre; on allait les relever
bientôt, peut-être, ainsi que les geôliers du prince; il n'y avait pas
un instant à perdre.
Pourtant je n'osais approcher mon maître brusquement, de peur de lui
arracher un cri de surprise. Dormait-il, le cher prince? accablé de
fatigue, ou pleurait-il silencieusement sur sa liberté et sa vie
perdues? Je ne savais vraiment que faire, et l'épouvante de voir les
minutes s'écouler me faisait courir un frisson sur la peau.
Tout à coup, il me vint une idée. J'arrachai d'un côté tous les pieux
qui retenaient la tente et, la saisissant par le bas, je relevai toute
une moitié, en la rejetant sur l'autre, comme eut pu le faire un vent
de tempête. L'abri était enlevé de cette façon. Le prince m'apparut,
assis sur le sol, le coude sur un genou, le front dans sa main.
Il releva la tête brusquement et tout de suite vit ma géante silhouette
sur le ciel étoile.
--Iravata! murmura-t-il, mon ami, mon compagnon de misère!
Les larmes me venaient; mais il ne s'agissait pas de cela. Je touchai
les chaînes de mon maître, les palpant, jugeant leurs forces. Ce
n'était rien pour moi. D'un seul coup elles furent brisées; celles des
pieds, puis enfin la plus lourde qui, reliée à une ceinture de fer,
attachait le prince à une potence.
--Que fais-tu? Comment es-tu libre? demanda Alemguir, qui, peu à peu,
sortait de sa prostration.
Tout à coup il comprit, se dressa debout.
--Mais tu me délivres! dit-il, tu veux me sauver.
Je fis signe que c'était cela, et qu'il fallait se hâter.
Calme et résolu, il rejetait les tronçons de chaînes. Je lui montrai
celle que j'avais au pied et le pieu que je traînais. Il se baissa,
défit l'entrave; puis je l'aidai à se hisser sur mon cou.
Ah! quel plaisir j'avais à le sentir là! mais nous étions loin d'être
hors de danger.
Il ne parlait plus, concentrant toute son attention à bien diriger
notre fuite.
Sortant de l'obscurité de la tente, il voyait mieux au dehors, et, de
haut, il regarda autour de lui, écoutant le cri des sentinelles, pour
se rendre compte de la disposition du camp, de son étendue, de sa plus
proche limite. Il se penchait, dardait son regard, mais, au delà d'une
centaine de pas, il était impossible de percer l'obscurité. Des routes
étaient formées, entre les tentes alignées sans trop de désordre, mais
ces routes devaient être gardées; et le prince jugea qu'il valait mieux
se glisser entre les tentes dans l'enchevêtrement des ombres.
Nous avons l'avantage, malgré notre apparence pesante et notre massive
corpulence, de pouvoir marcher sans faire plus de bruit que des
panthères ou des chats. Tout un troupeau d'éléphants en voyage, s'il
redoute quelque danger, saura ne pas faire craquer une brindille, ne
pas froisser une feuille. L'oreille la plus fine ne percevrait pas le
bruit de leurs pas, et qui les verrait défiler ainsi par centaines,
dans un silence absolu, les prendrait pour des fantômes.
Il serait donc juste de dire: léger comme un éléphant, mais je pense
que cette idée ne vient à personne.
[Illustration: D'UN SEUL COUP JE BRISAI LES CHAINES.]
Cette particularité explique comment je pus circuler entre ces milliers
de tentes, y voyant mal, ayant pour passer, le plus souvent, bien juste
la largeur de mon corps, sans rien accrocher, sans rien renverser, sans
qu'aucun bruit put dénoncer notre présence.
Nous étions à la limite du camp, maintenant, et le plus difficile
était de la franchir, car elle avait été rapidement fortifiée par des
retranchements et des fossés. Mais ce travail hâtif était médiocre et
peu solide.
Le prince se pencha tout près de mon oreille et me dit:
--Essaye de renverser le mur de terre dans le fossé de façon à le
combler, tout en ouvrant une brèche.
C'était compris. Je me mis à l'œuvre. La terre, encore molle, cédait
facilement; mais je ne pouvais éviter un choc sourd quand elle tombait
dans le fossé. Le bruit était bien faible, bien étouffé, et cependant
il me semblait formidable.
Enfin la brèche était faite! Je passai, puis, m'enfonçant dans la boue
du fossé, je parvins à remonter sur l'autre bord.
Nous étions hors du camp et j'allongeai le pas avec allégresse.
Mais un cri retentit, un cri d'alarme. On nous avait vus dans l'espace
découvert que je franchissais à toute vitesse. «Attention, mon maître!»
Je le saisis, je le couchai en travers sur mes défenses, le soutenant
avec ma trompe, sans ralentir ma course. Mon oreille très subtile avait
perçu le bruit de fusils qu'on armait. On allait tirer sur nous; mais
le prince, protégé par toute la masse de mon corps, ne risquait rien.
Une lueur brusque cingla l'obscurité; de multiples crépitements
éclatèrent, et je reçus une poignée de balles sur la croupe. Elles
y rebondirent; d'ailleurs ces petites billes de plomb n'étaient pas
capables d'attaquer la rude peau d'un éléphant. Elles me piquèrent
seulement comme des pointes rougies au feu. Une seconde décharge
ne m'atteignit pas si ce n'est une balle qui, frôlant mon oreille,
l'échancra d'un petit morceau.
Je courais plus vite, voulant atteindre un taillis qui du moins nous
mettrait à l'abri des balles.
Au moment où je l'atteignais, j'entendis derrière nous le choc sourd
des chevaux qui galopaient.
--Nous sommes poursuivis, dit Alemguir. Il avait repris sa place sur
mon cou. Je me jetai au plus épais du fourré, faisant une trouée à
l'aide de mes défenses, écrasant les branchages sous mes pieds. Mais
cela nous retardait, dénonçait nos traces, laissait un chemin ouvert
à nos ennemis. Impossible d'éviter ce danger, et l'inquiétude me
donnait un tremblement qui me paralysait un peu. Mon maître, plein de
sang-froid, me pariait doucement.
--Calme-toi, disait-il, rien n'est désespéré; tu sais combien les
chevaux ont peur de toi; s'ils nous atteignent, tu n'auras qu'à te
retourner et à fondre sur eux pour les affoler et les faire fuir.
Mais, sans pouvoir l'exprimer, je pensai:
--Les balles pourraient atteindre mon cher prince.
Cependant je me remis et je parvins à avancer plus vite. Le jour, qui
vient si tôt en été, commençait à poindre.
Un bruit sourd et continu se rapprochait et empêchait de percevoir la
galopade des chevaux.
--N'est-ce pas un torrent? dit Alemguir. Si nous pouvions l'atteindre
et le mettre entre nous et ceux qui nous poursuivent, nous serions
sauvés.
[Illustration: LA TERRE S'ÉBOULA ET JE TOMBAI A L'EAU AVEC UN POUF
FORMIDABLE.]
Je dressai ma trompe, humant l'air pour m'orienter, et je changeai de
direction.
Le taillis s'éclaircissait; j'avançais plus aisément entre de jeunes
arbres et des roseaux que j'écrasais sous mes pieds, et nous fûmes
bientôt devant une rivière torrentueuse qui courait au fond d'une gorge.
L'eau, qui bouillonnait par places et filait à donner le vertige,
s'était creusé un lit dans la terre argileuse et semblait couler entre
deux murailles.
--Hélas! dit le prince, ce que je croyais devoir nous sauver va nous
perdre! Il est impossible de descendre dans cette rivière.
A mon avis, c'était difficile mais non impossible, et comme réfléchir
perdait du temps, je me mis tout de suite à creuser la glaise avec
mes défenses, à la pétrir sous mes pieds, à la rejeter à droite et à
gauche, de façon à former une sorte d'escalier; mais quand je crus que
je pouvais m'y risquer, la terre s'éboula et, glissant sur la boue
gluante, j'entrai dans la rivière plus vite que je ne le voulais,
avec un _pouf_ formidable qui fit rejaillir l'eau à une hauteur
extraordinaire.
Par bonheur mon maître avait pu se cramponner à mon oreille et n'avait
aucun mal. Je me consolai vite de ma chute, dont j'étais cependant un
peu abasourdi.
Maintenant le courant nous emportait et je le laissai faire; il courait
pour moi, tandis que je me reposai délicieusement dans la fraîcheur de
l'eau qui me ranimait. Le prince aussi retrouvait ses forces. Il se
pencha plusieurs fois pour boire dans le creux de sa main.
Tout à coup il tourna la tête.
--Voici nos ennemis! dit-il.
Les cavaliers, suivant la trouée que j'avais faite dans le taillis,
venaient de déboucher sur la berge; ils nous aperçurent et, suivant la
lancèrent de notre côté.
Le prince ne les quittait pas des yeux.
--Ils ajustent, me cria-t-il; pousse ton cri de guerre.
Je tirai du fond de mes poumons le plus terrible barrit qu'il me fût
possible; il était assez réussi; et les échos se le rejetèrent à n'en
plus finir. L'effet que mon maître voulait produire ne manqua pas; les
chevaux épouvantés se cabrèrent dans des mouvements désordonnés et
toute la charge des fusils s'éparpilla sans nous atteindre.
--Nous savons comment nous défendre à présent, dit Alemguir; plusieurs
cavaliers sont désarçonnés et les autres ont beaucoup de peine à se
faire obéir de leurs montures.
[Illustration: JE L'EMPOIGNAI AVEC MA TROMPE, ET L'ARRACHAIT DE SA
SELLE.]
Je tournais le dos et ne pouvais rien voir, mais j'étais bien heureux
de ce que j'entendais là. Le courant nous emportait toujours, et il n'y
avait pas moyen d'aborder sur l'autre rive qui présentait toujours une
muraille à pic, tandis que du côté de nos ennemis le terrain, de plus
en plus, s'abaissait.
Les soldats de Mysore étaient parvenus à dompter leurs chevaux, et
ils gagnaient sur nous rapidement; mais c'était un autre danger qui
m'inquiétait tout à coup: je sentais l'eau m'emporter avec une rapidité
croissante, inexplicable, comme attirée vers un gouffre. Je me mis, par
de vigoureux coups de pieds, à lutter contre le courant, à essayer de
rebrousser chemin, mais je ne retardai que de bien peu la course qui
devenait vertigineuse. Le prince partageait mon angoisse.
--Aide-moi, dit-il, debout sur ton cou, je pourrai voir ce qui nous
menace.
Je tendis ma trompe par-dessus mon front, et il s'y appuya pour se
tenir debout.
--N'hésite pas, cria-t-il aussitôt d'une voix qui tremblait. Jette-toi
sur le rivage où sont nos ennemis, la rivière tombe dans un abîme en
une cataracte épouvantable.
De toutes mes forces je nageai vers le bord; mais une force supérieure
à la mienne me tirait vers la chute, dont nous n'étions plus déjà qu'à
une centaine de mètres.
--Courage! courage! cria mon maître qui haletait.