Tout à coup, un bruit si extraordinaire éclata qu'il m'arrêt

_Mémoires_

_d'un_

_Éléphant blanc_

Par

_JUDITH GAUTIER_

_Illustrations par M. Mucha_

_Ornementation par P. Ruty_

Armand Colin et Cie, Éditeurs

5, rue de Mézières, Paris

1894

Avant-Propos

_Les anciens racontent que les éléphants ont écrit des sentences

en grec et que l'un d'eux, même, a parlé. Il n'y a donc rien

d'invraisemblable à ce que l'éléphant blanc dont il s'agit ici, le

fameux Iravata, si célèbre dans toute l'Asie, ait pu écrire ses

mémoires._

_L'histoire de sa longue existence, tantôt glorieuse, tantôt misérable,

à travers le royaume de Siam, l'Inde des maharajahs et des Anglais, est

d'ailleurs pleine d'imprévu et des plus curieuses._

_Après avoir été presque une idole, Iravata devient un guerrier; il est

fait prisonnier avec son maître qu'il délivre et sauve de la mort. Puis

il est jugé digne d'être le gardien et l'ami de la merveilleuse petite

princesse Parvati, pour laquelle il invente d'extraordinaires jeux et

qui le réduit en un doux esclavage._

_On verra comment un vilain sentiment, qui se glisse dans le cœur du

bon éléphant, si sage d'ordinaire le sépare pour longtemps de sa chère

princesse, le jette dans les aventures de toutes sortes et lui cause de

cuisants chagrins. Mais enfin, il retrouve sa fidèle amie et le pardon

lui rend le bonheur._

[Illustration]

Chapitre Premier

L'ÉCOLIER DE GOLCONDE

Ce que je dois dire tout d'abord, c'est comment j'ai appris à écrire.

Cela m'arriva cependant assez tard dans ma longue vie, mais il me faut

l'expliquer en commençant, car il paraît que vous, les hommes, qui

enseignez tant de travaux à ceux de ma race, n'avez pas coutume de leur

faire faire leurs classes, et un éléphant capable de lire et d'écrire

est un phénomène assez rare pour être incroyable.

Je dis rare, car j'ai entendu affirmer que mon cas n'est pas unique.

Pendant ma longue fréquentation des hommes, j'étais parvenu à

comprendre beaucoup de leurs paroles, je savais même plusieurs langues;

le siamois, l'hindoustani et un peu d'anglais. J'aurais pu parler,

je m'y essayais quelquefois; mais je ne produisais que des sons

extraordinaires qui faisaient rire mes maîtres et épouvantaient les

éléphants, mes compagnons, quand il leur était donné de m'entendre, car

cela ne ressemblait pas plus à leur langage que, paraît-il, à celui des

hommes.

J'avais près de soixante ans, ce qui est la fleur de la jeunesse pour

nous, lorsque le hasard me permit d'apprendre à tracer des lettres et à

écrire des mots que je ne parvenais pas à prononcer.

L'enclos qui m'était réservé, dans le palais de Golconde, et où

j'étais absolument libre, était borné d'un côté par un mur de briques

émaillées, bleues et vertes, assez haut, mais qui m'arrivait juste à

l'aisselle; je pouvais donc, si cela m'amusait, regarder par-dessus le

mur tout à mon aise.

Je me tenais de préférence à cet endroit, à cause de grands tamariniers

qui projetaient une ombre fraîche des plus agréables. J'avais beaucoup

de loisirs, j'étais même désœuvré, car je ne servais plus guère qu'aux

promenades; mon bain pris, ma toilette faite, mon repas termine, mes

gardiens, ou plutôt mes serviteurs, faisaient la sieste, allaient voir

leurs amis, se divertir avec eux, tandis qu'immobile sous les arbres,

je méditais, repassant dans ma mémoire les aventures de ma vie passée.

Chaque jour, de la cour voisine, montaient des cris joyeux et des

rires, qui me distrayaient; puis le silence se faisait et une psalmodie

monotone le rompait seul. C'étaient de tout jeunes garçons qui

récitaient l'alphabet. Car une école était établie là.

A l'ombre des arbres, sur une pelouse recouverte çà et là de petits

tapis, les enfants, coiffés de calottes rouges, se roulaient,

folâtraient, tant que le maître n'était pas là. Dès qu'il paraissait,

tous se taisaient, et lui, allait s'asseoir, sur un tapis plus grand,

près d'un vieil arbre. Au tronc de cet arbre était fixé un tableau tout

blanc sur lequel il écrivait à l'aide d'un morceau de vermillon.

Je regardais et j'écoutais, très distraitement d'abord, suivant

surtout les jeux furtifs des écoliers, qui se faisaient des niches,

me regardaient de côté avec des grimaces drôles, pouffaient de rire

tout à coup sans cause apparente. Les punitions pleuvaient, les

pleurs succédaient aux rires, et moi, qui étais un peu la cause des

distractions, je n'osais plus me montrer.

Mais ma curiosité était éveillée. L'idée de chercher à apprendre ce

qu'on enseignait à ces petits hommes, s'affirmait dans ma tête. Je ne

pouvais pas parler, mais qui sait, je pourrais peut-être écrire.

Dissimulé, dans le feuillage, aux yeux des petits espiègles, je prêtais

une attention extrême aux leçons, faisant quelquefois un si grand

effort pour comprendre, que des tremblements me parcouraient tout le

corps.

Il s'agissait seulement d'énoncer à la suite les lettres de l'alphabet

et de les tracer sur le tableau blanc. La nuit, au lieu de dormir,

j'exerçais ma mémoire, et quand, malgré ma persévérance, je ne pouvais

retrouver le son et la forme des lettres, je poussais des cris de

désespoir qui souvent réveillèrent mes gardiens.

Un jour, devant le tableau de l'école, se tenait debout un garçon déjà

grand, mais dont l'intelligence était assez rebelle. Depuis plusieurs

minutes le maître lui ordonnait de tracer la lettre E. L'enfant, la

tête basse, un doigt dans la bouche, se dandinait d'un air penaud: il

ne savait pas.

Tout à coup, une résolution me vint. J'allongeai ma trompe par-dessus

le mur et, prenant doucement le crayon des doigts du petit ignorant, un

peu ému de mon audace, je traçai sur le tableau blanc un E gigantesque.

La stupéfaction fut telle, du maître et des écoliers, qu'elle se

manifesta seulement par un grand silence et des bouches béantes.

Enhardi par le succès, je saisis le linge humide qu'on passait sur le

tableau et j'effaçai l'E que j'avais fait. Puis, en caractères plus

petits, m'appliquant de mon mieux, j'écrivis l'alphabet d'un bout à

l'autre.

Cette fois, le maître tomba la face contre terre en criant au miracle

et les élèves épouvantés s'enfuirent.

Moi, j'exprimais ma satisfaction en agitant d'arrière en avant mes

larges oreilles.

L'instituteur tout tremblant se leva, décrocha le tableau en ayant soin

de ne rien effacer, et après m'avoir fait un très humble salut, il s'en

alla.

Quelques instants plus tard, je vis venir mon mahout[1] qui, sans me

harnacher, m'emmena, à travers les grandes avenues du parc, jusqu'à la

varangue du palais.

Là se tenait d'ordinaire ma chère maîtresse. En ce moment, elle avait

quitté son canapé de rotin et, agenouillée sur un coussin, examinait en

s'ébahissant le tableau couvert de lettres que lui montrait le maître

d'école. Autour d'elle, des visiteurs regardaient aussi: il y avait là

plusieurs Hindous et un Anglais. Dès qu'elle me vit, la princesse se

releva, courut à battant des mains.

--Est-ce vrai? est-ce vrai? cria-t-elle, Iravata, c'est toi qui as fait

cela?

Je répondis par des clignements d'yeux et des claquements d'oreilles.

--Oui! il dit oui! affirma ma douce maîtresse qui, elle, savait bien me

comprendre.

Mais l'Anglais secouait la tête d'un air moqueur.

--Pour croire une chose aussi incroyable, il faudrait la voir de ses

propres yeux et non l'entendre conter.

Je voulus effacer l'écriture sur le tableau.

--Non, non, s'écria le maître d'école en l'éloignant de moi. J'ai vu le

miracle et je supplie l'âme royale qui habite le corps de cet éléphant

de me permettre d'en garder la preuve.

Sur un signe de la princesse, on fit venir des scribes qui déroulèrent

devant moi une feuille de satin blanc et me donnèrent un calame trempé

dans de l'encre d'or.

[Illustration: JE TRAÇAI SUR LE TABLEAU DES CARACTÈRES.]

L'Anglais, avec une drôle de grimace, mit devant un de ses yeux un

morceau de verre et devint très attentif.

Sûr de moi, maintenant, sans me laisser intimider par ces regards et ce

silence, je serrai fermement le calame du bout de ma trompe, et, sans

me presser, très nettement, j'écrivis l'alphabet d'un bout à l'autre.

--Iravata, ô mon fidèle ami! s'écria la princesse, je savais bien que

tu étais plus que notre égal!

De ses beaux bras blancs, elle entourait ma vilaine trompe, et appuyait

sa joue contre ma peau rugueuse: je sentis des larmes rouler sur elle;

alors, tremblant d'émotion, je ployais les genoux et je pleurais aussi.

--Très curieux, très curieux, murmurait l'Anglais extrêmement agité et

qui laissait tomber et remettait sans cesse le morceau de verre au coin

de son œil.

--Qu'en dites-vous, milord, vous, un des plus savants hommes de

l'Angleterre? demanda la princesse en m'essuyant les yeux avec son

écharpe de gaze.

Le savant avait repris tout son sang-froid.

--Quintus Mucius, qui trois fois fut consul, dit-il, raconte qu'il a vu

un éléphant tracer des caractères grecs et former cette phrase: «C'est

moi qui ai écrit ces mots et consacré les dépouilles celtiques»[2].

Et Élien rapporte qu'un éléphant a écrit des sentences entières et

même a parlé. Je ne pouvais croire des choses pareilles. Il faut bien

reconnaître qu'elles sont possibles et s'incliner devant les anciens,

nos maîtres, en s'excusant d'avoir douté de leur parole.

Ma princesse décida que le maître d'école serait attaché à ma personne

et chargé de m'apprendre à écrire des syllabes et des mots, si cela

était possible.

Le brave homme, avec un respect profond et une patience digne d'un

saint, se mit à l'œuvre dès le lendemain.

Je fis, moi, de si grands efforts pour comprendre que je maigris de

façon à donner de l'inquiétude à ceux qui m'aimaient. Ma peau en vint

à flotter sur mes membres comme un habit trop large, mais lorsqu'on

parla d'interrompre les leçons, je poussai de tels cris de désespoir

qu'il ne fut plus question de cela. On m'obligea seulement à espacer

les heures d'étude, à me promener, et surtout à ne pas oublier de

manger comme cela m'arrivait souvent dans la fièvre d'apprendre qui me

tenait.

Je fus enfin récompensé de mes peines. Un jour, je pus écrire le nom

bien-aimé de ma princesse: il est vrai qu'il fut aussitôt effacé,

tellement je noyai le papier sous un déluge de larmes.

A partir de ce moment, il sembla que des voiles s'étaient déchirés dans

mon cerveau. Je fis des progrès rapides et avec une étonnante facilité.

Ce fut au point que mon professeur ne parut plus être à la hauteur de

sa tâche, et que l'on appela auprès de moi un très illustre brahmane

pour achever mon éducation.

J'entendais dire que tout Golconde ne s'occupait que de moi, et que

l'on s'attendait, le jour où je saurais écrire, à d'extraordinaires

révélations sur les migrations successives de l'âme royale, peut-être

divine, qui habitait mon corps d'éléphant.

Ce que j'écrivis fut simplement l'histoire de ma vie déjà longue, et

que ma chère maîtresse ne connaissait pas en entier. Elle fut aussitôt

traduite de l'hindoustani, dans lequel je l'avais écrite, en toutes les

langues d'Asie et d'Europe, et vendue par centaines de mille volumes.

Cette gloire, qui me fit beaucoup d'envieux parmi les auteurs des

différents pays dont les livres ne se vendaient pas aussi bien, ne me

rendit pas orgueilleux. Ma récompense, ce fut sa joie et son émotion à

Elle; le reste du monde m'importait peu, car tout ce que j'avais fait,

c'était seulement, uniquement pour Elle!

[1] Conducteur attaché spécialement à la garde d'un éléphant.

[2] Mucianus ter consul, auctor est aliquem ex his et litterarum ductus

græcarum didicisse, solitumque præscribere ejus linguæ verbis: «Ipse

ego hæc scripsi et spolia celtica dicavi.» Plinii secundi _Naturalis

Historiæ_ VIII, 3.

[Illustration]

Chapitre II

LA FORÊT NATALE

Je suis né dans la forêt de Laos, et, du temps de ma jeunesse, je n'ai

gardé que de bien confus souvenirs: quelque corrections, infligées par

ma mère quand je réfugais de baigner ou de la suivre à la cueillette

des fruits et des herbes; quelques joyeuses parties avec les éléphants

de mon âge; des terreurs les jours de grands orages; des pillages de

récoltes dans des champs ennemis et de longues béatitudes aux bords des

ruisseaux, dans les clairières silencieuses. C'est tout, car, en ce

temps-là, des brumes étaient sur mon esprit qui ne se déchirèrent que

plus tard.

Quand je fus grand, je m'aperçus avec surprise que les anciens la

harde[1] dont je faisais partie me regardaient avec déplaisir; cela

me causa de la tristesse et je voulais croire que je me trompais;

cependant, je pus me convaincre que, malgré les avances que je leur

faisais, tous s'éloignaient de moi. Je cherchais la cause de cette

aversion et je découvris bientôt, en voyant mon image dans un étang

qui me reflétait, que je n'étais pas semblable aux autres. Ma peau,

au lieu d'être grise et terreuse, comme celle de tous les éléphants,

était d'une couleur blanchâtre, rose par endroits. D'où cela pouvait-il

venir? Une sorte de honte s'empara de moi, et je pris l'habitude de

m'écarter du troupeau, qui me repoussait, et de vivre en solitaire.

Un jour que j'étais ainsi triste et humilié, loin des autres,

j'entendis un bruit léger dans le taillis. J'écartai les branches avec

ma trompe et j'aperçus alors un être très singulier qui marchait sur

deux pattes et, cependant, n'était pas un oiseau.

Il n'avait ni plumes ni fourrure, mais, sur sa peau, des pierres

brillaient et des morceaux de couleurs vives le faisaient ressembler

aux fleurs.

Je voyais pour la première fois un homme!

Une terreur extrême s'était emparée de moi; mais une curiosité plus

violente encore me tenait là, immobile, en face de cet être, très

petit, que j'aurais écrasé sans le moindre effort et qui cependant me

semblait d'une espèce redoutable et beaucoup plus puissant que nous.

Tandis que je le regardais, il me vit aussi et se jeta sur le sol,

en faisant des gestes extraordinaires dont je ne compris pas alors

le sens, mais qui ne me parurent pas être hostiles. Après quelques

instants, il se releva et s'éloigna à reculons, en s'inclinant à chaque

pas, jusqu'à ce que je l'eusse perdu de vue.

Dans l'espoir de revoir cet être, je retournai à cette même place le

lendemain. L'homme revint, mais cette fois, il n'était pas seul. En

me voyant, ses compagnons, comme lui-même, se livrèrent encore à des

mouvements singuliers, se jetant la face contre la terre ou pliant leur

corps en deux, à plusieurs reprises.

[Illustration: TANDIS QUE JE LE REGARDAIS, IL ME VIT AUSSI ET SE JETA

SUR LE SOL.]

Ma stupéfaction était extrême et ma crainte diminuait. Je trouvais les

hommes si jolis, si lestes dans leurs gestes, que je ne me lassai pas

de les regarder.

[Illustration: J'APERÇUS SUR L'AUTRE RIVE UN ÉLÉPHANT.]

Ils s'en allèrent pourtant et je ne les revis plus.

Un soir que, solitaire, selon ma coutume, je descendais boire au lac,

j'aperçus sur l'autre rive un éléphant qui me regarda aussi et bientôt

me fit des signes affectueux. Cela me flatta de voir qu'il n'éprouvait

pas pour moi, comme les autres, de la répulsion; qu'au contraire

il semblait m'admirer et tout disposé à se lier d'amitié avec moi.

Pourtant je ne le connaissais pas; il n'était certainement pas de notre

harde.

Il arracha quelques racines délicates dont nous sommes friands et me

les montra, comme pour me les offrir; alors je n'hésitai plus, je me

mis à la nage et je traversai le lac.

Quand j'eus atteint l'autre rive, je fis comprendre à cet aimable

étranger que je n'étais pas venu attiré par la gourmandise, mais bien

pour jouir de sa compagnie. Il me força tout de même à accepter une

partie de sa trouvaille et se mit gentiment à manger le reste. Puis,

après quelques gambades qui me semblèrent fort gracieuses, il s'élança

en avant, m'invitant par des regards aimables à l'accompagner dans sa

promenade. Je ne me fis pas prier et nous nous enfonçâmes tous deux

dans la forêt, courant, folâtrant, cueillant des fruits et des fleurs.

Je prenais tant de plaisir aux gentillesses de mon nouvel ami que je

ne m'aperçus pas du chemin qu'il me faisait parcourir. A un moment,

cependant, je me trouvai tellement dépaysé que je m'arrêtai inquiet.

Nous venions de déboucher dans une plaine inconnue dont les lointains

se découpaient singulièrement sur le ciel; c'étaient des pointes, des

monticules couleur de neige, des boules brillantes, des fumées; toutes

choses qui n'étaient pas de la nature.

En voyant mon hésitation, mon compagnon, pour la faire cesser, me donna

un amical coup de trompe, assez vif cependant pour laisser deviner une

vigueur peu ordinaire, mais ma défiance était éveillée, je ne fus guère

convaincu par cette tape dont la peau me cuisait et je refusai d'aller

plus loin.

L'étranger poussa alors un cri prolongé auquel d'autres cris

répondirent.

Sérieusement effrayé cette fois, je me retournai brusquement vers la

forêt. Une dizaine d'éléphants venaient d'en sortir et me barraient le

passage.

Celui qui m'avait ainsi dupé, sans que je puisse encore comprendre

pourquoi, craignant le premier élan de ma colère, s'était prudemment

éloigné; il courait devant moi avec promptitude; mais j'étais beaucoup

plus grand que lui et j'aurais bientôt fait de le rejoindre. Je me

lançai donc à sa poursuite, mais au moment de l'atteindre, je m'arrêtai

net; il venait de franchir une porte ouverte dans une formidable

palissade, faite de troncs d'arbres géants. C'était donc là qu'on

voulait m'attirer, me faire prisonnier?...

J'essayai de reculer, de m'enfuir, mais j'étais cerné par les complices

de mon faux ami qui, me fouettant cruellement à coups de trompe, me

forcèrent à entrer dans cet enclos dont la porte se referma aussitôt.

En me voyant pris, je poussai mon cri de guerre; je me lançai en avant,

fondant de tout mon poids sur la palissade, cherchant à la renverser;

je courais comme un fou tout à l'entour, heurtant de mes défenses,

saisissant de ma trompe les madriers pour essayer de les arracher; je

m'acharnai surtout contre la porte; mais tout fut inutile.

Mes adversaires, prudemment, avaient disparu; ils ne revinrent que

lorsque je fus absolument épuisé, anéanti par ma rage impuissante, et,

qu'immobile, baissant la tête, je m'avouai vaincu.

Celui qui m'avait attiré dans ce piège reparut et s'approcha de moi

sans crainte en traînant d'énormes chaînes, dont il m'entoura les

pieds. Comme, par de sourds grondements, je lui reprochai sa perfidie,

il me fit comprendre que je n'étais pas en danger et que, si je voulais

me soumettre, je ne regretterais pas ma liberté perdue.

La nuit était venue; on me laissa seul, ainsi enchaîné. Avec

acharnement je travaillai à détruire ces liens, mais sans pouvoir y

parvenir. Enfin, accablé de désespoir et de lassitude, je me jetai sur

le sol et, bientôt, je m'endormis.

[1] Troupe d'animaux sauvages.

[Illustration]

Chapitre III

MARCHE TRIOMPHALE

Quand je rouvris les yeux, le soleil était levé et je vis tout autour

de l'enclos, hors de ma portée, les éléphants de la veille, attachés

par un pied à l'aide d'une corde, facile à rompre d'un seul effort.

Avec beaucoup de satisfaction, ils mangeaient d'excellentes herbes et

des racines amassées devant eux.

J'avais trop de honte et de tristesse pour avoir faim, et je regardais

d'un œil morne ces prisonniers dont je ne pouvais comprendre l'air

tranquille et heureux. Lorsqu'ils eurent mangé, des hommes parurent

et, loin de témoigner de la frayeur, les éléphants les saluèrent en

agitant leurs oreilles et en donnant tous les signes de la joie. Chacun

s'adressait à un homme spécialement, et l'homme ne s'occupait que d'un

seul. Il détachait l'entrave du pied, frottait d'un onguent la peau

rugueuse, puis, à un signe, le captif repliait, en arrière, un pied de

devant pour que l'homme pût y monter et se hisser ainsi sur le colosse.

Je regardai tout cela avec une si vive surprise que j'oubliai presque

ma peine. Maintenant, chaque homme était assis sur le cou d'un éléphant

et, l'un après l'autre, ils se mirent en marche, puis sortirent de

l'enclos qui, derrière eux, fut refermé.

Je restai seul, comme abandonné. La journée fut longue et cruelle; le

soleil me brûlait, la faim et la soif commençaient à me faire souffrir.

Je ne me débattais plus; mes jambes étaient meurtries par les vains

efforts que j'avais faits. J'étais accablé, hébété, me considérant déjà

comme mort.

Au coucher du soleil, les éléphants revinrent, apportant chacun une

charge de nourriture, et je les vis encore manger gaîment, tandis

que la faim me tordait l'estomac, et que nul ne paraissait plus

m'apercevoir.

Quand la nuit tomba encore une fois, je me laissai aller à pousser des

cris de douleur plus que de colère. La faim et la soif ne me permirent

pas de dormir un seul instant.

Le matin un homme s'avança vers moi. Il s'arrêta à quelque distance et

se mit à me parler. Je ne comprenais pas, naturellement, ce qu'il me

disait, mais la voix était douce et je me rendais compte qu'elle ne

menaçait pas. Quand il n'eut plus rien à dire, il découvrit un bassin

qu'il portait, empli d'une nourriture inconnue, mais dont le parfum

appétissant me fit trépigner de désir. Alors, l'homme vint à ma portée

et, s'agenouillant, il soutint le bassin devant moi.

J'étais si affamé que j'oubliai tout orgueil, toute colère, et même,

toute prudence, car ce que l'on m'offrait pouvait être empoisonné. En

tout cas, je n'avais jamais rien goûté d'aussi délicieux et, quand le

bassin fut vide, je ramassai les moindres miettes tombées sur le sol.

[Illustration: J'ÉTAIS SI AFFAMÉ QUE J'OUBLIAI TOUT ORGUEIL]

L'éléphant qui m'avait capturé revint près de moi, portant sur son cou

un homme. Il me fit comprendre, par de légers coups de trompe, que je

devais fléchir une de mes jambes de devant, afin que celui qui m'avait

donne à manger pût monter sur mon dos. J'obéis, résigné à tout, et,

très lestement, l'homme s'élança et s'installa près de ma tête; puis

il me piqua l'oreille avec une pointe de fer, mais doucement, pour

m'indiquer seulement qu'il était armé, et qu'il pouvait, au moindre

signe de rébellion, me faire très mal à cet endroit de l'oreille,

si sensible chez nous. Suffisamment averti, je ne donnai pour

m'indiquer seulement qu'il était armé, et qu'il pouvait, au moindre

signe de rébellion, me faire très mal à cet endroit de l'oreille, si

sensible chez nous. Suffisamment averti, je ne donnai aucune marque

d'impatience. Alors, on m'ôta les entraves des pieds; l'éléphant se mit

en marche et je le suivis docilement.

On sortit de l'enclos et on me conduisit à un étang dans lequel on me

fit entrer pour me baigner et pour boire; après les privations que

j'avais subies, le bain me causa un plaisir si vif que je ne pouvais,

quand il en fut temps, me décider à remonter sur la rive; mais une

piqûre à l'oreille me fit bientôt comprendre qu'il fallait obéir. J'eus

une si grande peur d'être de nouveau privé de manger et de boire,

que je m'élançai hors de l'eau, bien décidé à faire tout ce que l'on

voudrait.

Maintenant, nous nous dirigions vers ces choses étranges que j'avais

aperçues au bout de la plaine, le jour où l'on m'avait fait prisonnier.

C'était, je le sus plus tard, la ville de Bangok, capitale du pays de

Siam; mais je n'avais encore jamais vu de ville, et ma curiosité était

de nouveau si éveillée que j'avais hâte d'arriver.

A mesure que nous approchions, des hommes apparaissaient au bord de

la route, de plus en plus nombreux, tellement que bientôt ce fut une

foule. Ils étaient rangés immobiles des deux côtés de mon passage et,

à ma grande surprise, je finis par m'apercevoir que c'était moi qu'ils

attendaient, moi qu'on voulait voir. A mon approche, ils poussaient des

cris de joie, et, quand je passais devant eux, ils se jetaient la face

contre terre, les bras étendus; puis, derrière moi, ils se relevaient

et me suivaient de loin.

Aux portes de la ville, un cortège parut, venant à ma rencontre, avec

des drapeaux d'or, des armes, des houppes de soie au bout de grandes

perches.

Tout à coup, un bruit si extraordinaire éclata qu'il m'arrêta court.

On eut dit des cris, des rugissements, le fracas du tonnerre, le

sifflement du vent, mêlés à des voix d'oiseaux. Je fus si effrayé que

je me retournai pour fuir, mais je me trouvai trompe à trompe avec

mon compagnon, qui me suivait. Sa parfaite tranquillité et la façon

goguenarde dont il clignait des yeux en me regardant, me rassurèrent;

j'eus honte aussi de montrer devant tant de spectateurs moins de

courage qu'un autre, à tel point que je fis volte-face, pour reprendre

la route, si vivement que l'homme assis sur mon cou n'avait pas eu le

temps de me piquer trop fort l'oreille.

Je dus m'arrêter devant le chef du cortège, qui me saluait et faisait

un discours.

[Illustration: LES OFFICIERS SE PROSTERNAIENT DEVANT MOI.]

Le grand bruit terrible avait cessé, mais il reprit dès que le

personnage se tut; Le cortège, se retournant, me précéda et on se remit

en marche. Je vis alors que c'étaient des hommes qui faisaient tout ce

tapage; ils secouaient différents objets, tapaient dessus, soufflaient

dedans et paraissaient se donner beaucoup de peine. Ce qu ils faisaient

c'était de la musique; je m'y habituai par la suite, et même elle me

devint très agréable. Pour l'instant, je n'avais plus peur et tout ce

que je voyais m'amusait extrêmement.

Dans la ville, la foule était plus épaisse encore et la joie plus

bruyante; on avait étendu des tapis sur la route que je suivais, les

maisons étaient ornées de guirlandes de fleurs, des fenêtres on jettait

des fioles de parfum que mon conducteur attrapait au vol et répandait

sur moi.

Pourquoi donc était-on si heureux de me voir? pourquoi me comblait-on

de tant d'honneurs? moi que dans ma harde, au contraire, on repoussait

et on dédaignait? Je ne pouvais rien me répondre alors; plus tard,

je sus que la couleur blanchâtre de ma peau me valait seule tout

cet enthousiasme. Ce qui semblait peut-être aux éléphants un défaut,

les hommes le jugeaient un avantage extraordinaire, une rareté qui

me rendait plus précieux qu'un trésor. Ma présence était un signe

de bonheur, de victoire, de prospérité pour le royaume, et l'on me

traitait en conséquence.

Nous étions arrivés sur une grande place, devant un monument

magnifique, bien capable de stupéfier un éléphant sauvage, c'était le

palais du roi de Siam. Ce palais, je le revis souvent depuis ce jour,

en le comprenant mieux, mais toujours avec la même admiration. C'était

comme une montagne de neige, taillée en dômes, en grands escaliers

couverts de statues peintes, de colonnes incrustées de pierres

brillantes et surmontées de globes de cristal qui éblouissaient; des

pyramides d'or dépassaient les dômes à plusieurs endroits et des

étendards rouges flottaient, je m'aperçus que sur tous était figuré un

éléphant blanc.

Toute la cour, en costume de cérémonie, était debout sur les marches

du premier escalier. En haut, sur la plate-forme, de chaque côté d'une

porte, rouge et or, des éléphants couverts de belles housses, rangés,

huit à droite et huit à gauche, se tenaient immobiles.

On me fit approcher au pied de l'escalier, lui faisant face, et on

m'arrêta là. Un grand silence s'établit; l'on eût dit qu'il n'y avait

là personne tant cette foule, tout à l'heure si bruyante, était

maintenant muette.

La porte rouge et or s'ouvrit toute grande, et aussitôt, le peuple

entier se prosterna, appuyant le front au sol.

Le roi de Siam apparaissait.

Il était porté par quatre porteurs, dans une niche d'or où il était

assis, les jambes croisées; sa robe, couverte de pierreries, lançait

sans discontinuer des rayons aveuglants; devant lui marchaient de

jeunes garçons vêtus de pourpre qui agitaient des éventails de plumes

emmanchés à de longues hampes; d'autres portaient des bassins d'argent,

hors desquels floconnait la fumée des parfums.

[Illustration: LE PEUPLE S'AGENOUILLAIT, LE FRONT AU SOL.]

J'explique tout cela aujourd'hui avec les mots que j'ai appris depuis,

mais alors, j'admirais sans comprendre, et j'avais la sensation de voir

toutes les étoiles du ciel nocturne en même temps que le soleil du jour

et les fleurs du plus beau printemps.

Les porteurs du roi descendaient les marches en face de moi: Sa

Majesté approchait. Alors, mon conducteur me piqua l'oreille et mon

compagnon, me frappant les jambes de sa trompe, m'indiqua que je devais

m'agenouiller.

Je le fis volontiers devant cette splendeur, qui me semblait devoir

brûler celui qui y toucherait.

Le roi inclina légèrement la tête; il m'avait salué! Je sus par la

suite que seul j'étais honoré crime pareille faveur et j'appris vite à

rendre au roi son salut, ou plutôt, à le saluer le premier.

Sa Majesté m'adressa quelques paroles, qui ne furent pour moi qu'un

bruit agréable. Il me donna le nom de ce "Roi magnanime", avec le titre

de mandarin de première classe, puis il posa sur mon front une chaîne

d'or et de pierres précieuses. Il rentra ensuite dans son palais. Les

assistants, toujours prosternés jusque-là, se relevèrent d'un seul

mouvement, et avec des sauts et des cris de joie, m'accompagnèrent vers

mon palais, à moi, où l'on allait m'installer.

C'était dans un jardin au milieu d'une vaste pelouse que s'élevait

ce palais. Les murs étaient en bois de santal et les larges toitures

débordaient tout autour; vernies en rouge, elles luisaient au soleil

avec çà et là des globes de cuivre et des têtes d'éléphants sculptées.

On me fit entrer dans une salle immense, si haute que les poutrelles

rouges qui s'enchevêtraient au faîte, me rappelèrent les branchages de

la forêt natale, quand le soleil du soir les empourprait.

Un vieil éléphant blanc se promenait lentement dans la salle. Dès qu'il

m'aperçut il s'avança vers moi, en agitant ses oreilles pour me faire

fête. Ses défenses étaient ornées d'anneaux d'or garnis de clochettes

et il avait sur le front une couronne pareille à celle que le roi

m'avait mise.

Tout cela ne l'embellissait guère; sa peau était ridée et gercée, avec

des taches grises comme de la terre sèche; des rougeurs aux aisselles

et autour des yeux. Ses défenses étaient jaunies et cassées et il avait

peine à se mouvoir. Cependant il paraissait aimable et je répondis à sa

politesse.

Mon conducteur descendit de mon cou, tandis que des officiers et des

serviteurs se prosternaient devant moi, comme j'avais vu qu'on le

faisait devant le souverain lui-même. Puis ils me conduisirent devant

une haute table de marbre où, dans des bassins d'or et d'argent, des

bananes, des cannes à sucre, toutes sortes de fruits délicieux, des

herbes choisies, des gâteaux, du riz, du beurre fondu, étaient offerts

à mon appétit.

Quel régal!

Ah! j'aurais voulu que ceux de ma harde, qui paraissaient tant faire fi

de moi, vissent de quelle façon on me traitait parmi les hommes.

L'orgueil se levait dans mon cœur et je ne regrettais plus, déjà, la

forêt sauvage et la liberté.

[Illustration]

[Illustration]

Chapitre IV

ROYAL ÉLÉPHANT DE SIAM

Prince-Formidable--ainsi était nommé le vieil éléphant, mon compagnon

--couché non loin de moi sur la litière odorante, me contait un peu de

sa vie, et m'enseignait mes devoirs de royal éléphant de Siam.

--Il y a plus de cent ans que je suis ici, disait-il; je suis très

vieux et malade, malgré les singes blancs que vous voyez gambader

là-haut dans les poutres. Ils sont là pour nous préserver des mauvaises

influences et des maladies; cependant tous ceux qui étaient avec moi

dans ce palais sont morts à quelques jours de distance d'un mal qu'ils

prenaient l'un de l'autre, et moi, le plus vieux, je survis.

Voilà plusieurs années que je suis seul, et le désespoir était grand

à la cour de ne plus posséder qu'un éléphant blanc et de ne pas en

découvrir d'autres, malgré les battues continuelles que l'on faisait

dans les forêts. On disait que de grands malheurs menaçaient le royaume

et votre arrivée a dû être une fête pour tout le pays.

--Pourquoi donc nous considère-t-on avec tant de respect? demandai-je,

qu'avons-nous d'extraordinaire? Parmi les éléphants, au contraire, on

semble nous mépriser.

--J'ai cru comprendre que les hommes, lorsqu'ils meurent, se

transforment en animaux; les plus nobles, en éléphants, et les rois,

en éléphants blancs. Nous sommes donc d'anciens rois humains....

Cependant, je ne me souviens pas d'avoir été ni roi, ni homme.

--Moi non plus, dis-je, je ne me souviens de rien. Mais alors, ce

serait donc par jalousie que les éléphants gris nous ont en aversion?

--Pas du tout, dit Prince-Formidable, ceux qui n'ont pas approché les

hommes sont de vraies bêtes et ne savent rien. Ils croient que la

couleur de notre peau vient d'une maladie et ils nous tiennent pour

inférieurs à eux, tandis que cette particularité est au contraire un

signe de royauté; vous voyez que ce sont de vraies brutes.

J'admirais la sagesse et le savoir de mon nouvel ami, qui avait tant

vécu. Je ne pouvais me lasser de l'interroger et il me répondait avec

une complaisance inépuisable.

Je traduis aujourd'hui en paroles ce qu'il tâchait de me faire

comprendre alors en le traduisant lui-même dans le langage très borné

des éléphants; il lui fallait recommencer maintes fois les explications

et il ne s'impatientait nullement de mon ignorance, lui qui depuis

longtemps comprenait la langue des hommes.

--Attention! me dit-il tout à coup, en entendant une lointaine musique,

voici les Talapoins qui viennent vous bénir.

Il s'efforça de me faire entendre ce que c'était que les Talapoins;

j'eus l'air de comprendre, par politesse, mais en réalité je n'avais

rien compris, sinon qu'il s'agissait d'un honneur nouveau qu'on allait

me rendre.

Précédés de nos officiers et de nos esclaves, trois hommes, très

différents des autres s'avancèrent au son de la musique.

Ils avaient la tête rasée, les oreilles saillantes et portaient

de longues robes jaunes à larges manches. En entrant, ils ne se

prosternèrent pas, ce qui, je l'avoue, me choqua un peu.

Le plus vieux marchait au milieu; il s'arrêta devant moi et commença

à parler d'une voix singulière, haute et monotone; puis, sans se

taire, il prit de la main d'un de ses compagnons une houppe à manche

d'ivoire, tandis que l'autre lui tendait un bassin plein d'eau. Il

trempa la houppe dans l'eau et se mit à m'asperger d'une façon qui

m'agaça beaucoup; je recevais des gouttes d'eau dans les yeux, sur les

oreilles, et comme cela durait un peu trop, à mon idée, j'arrachai

vivement cette houppe de la main du Talapoin et, l'imbibant bien d'eau,

je la secouai sur eux trois, leur rendant ainsi ce qu'ils m'avaient

fait. Ils se sauvèrent en riant et en s'essuyant la figure avec leurs

manches, et moi je poussai un long cri pour proclamer ma victoire

et mon contentement. Cependant, Prince-Formidable n'approuva pas ma

conduite. Il trouva que j'avais manqué de dignité.

[Illustration: IL SE MIT A M'ASPERGER D'UNE FAÇON QUI M'AGAÇA BEAUCOUP.]

Peu après, on vint nous chercher pour nous conduire au bain. Un esclave

marchait devant nous en frappant des cymbales pour nous faire faire

place, et d'autres élevaient au-dessus de nos têtes de magnifiques

parasols.

Dans notre parc même, s'étendait un beau lac et on m'y laissa plonger,

nager, barboter cette fois autant que je voulus. La journée, terminée

par un repas aussi copieux que délicat, me parut extrêmement agréable.

Il en fut ainsi chaque jour, moins les Talapoins qui ne revinrent pas.

Une seule heure était un peu pénible, celle où je prenais ma leçon.

C'était le soir avant le coucher. L'homme qui s'était le premier assis

sur mon cou, restait mon gardien principal, mon mahout, et il devait

m'instruire, m'apprendre à connaître les ordres indispensables, à

comprendre certains mots: _en avant, en arrière, à genoux, relève-toi,

à droite, à gauche, halte, plus vite, doucement, c'est bien, c'est mal,

assez, encore, saluez le roi,_ etc..

Prince-Formidable m'aidait beaucoup en me traduisant les ordres en

langage d'éléphant et je sus bientôt tout ce qu'il fallait savoir.

Plusieurs années s'ecoulèrent ainsi, fort agréables, mais assez

monotones et je n'ai pas grand'chose à en dire.

Prince-Formidable mourut la seconde année après mon arrivée. On lui fit

des funérailles royales et toute la cour prit le deuil. Je restai seul

quelque temps, puis d'autres éléphants blancs furent amenés. Mais les

nouveaux venus, qui ne savaient rien et avaient un caractère ombrageux

et rebelle, m'inspirèrent peu d'intérêt.

[Illustration]

[Illustration]

Chapitre V

LA DOT DE SAPPHIR DU CIEL

Un jour mon mahout qui, comme tous les mahouts d'ailleurs, avait

l'habitude de me faire journellement de longs discours, que j'avais

fini par comprendre, se posa devant moi, les bras croisés comme il le

faisait quand il voulait être écouté. Je fus tout de suite attentif,

car je voyais à son air ému et agité qu'il s'agissait cette fois de

quelque chose de grave.

--Roi-Magnanime, me dit-il, devons-nous nous réjouir, ou devons-nous

pleurer? Une vie nouvelle est-elle un bien, ou est-elle un mal? Faut-il

désirer le changement ou faut-il le redouter? Voilà les questions

qui se balancent dans ma tête comme les deux plateaux d'une bascule.

Toi qui fus un roi et qui es maintenant un éléphant, si tu pouvais

parler, tu me répondrais; tu saurais me dire si, dans tes nombreuses

transformations, le changement ta cause de la joie ou du regret.

Ta sagesse mettrait fin à mon anxiété, peut-être; car, peut-être

aussi, tu n'en sais pas plus long que moi et tu me dirais seulement:

Résignons-nous à ce que nous ne pouvons empêcher et attendons pour

pleurer ou pour nous réjouir que les événements nous aient été bons

ou mauvais. Eh bien! faisons ainsi, Roi Magnanime, résignons-nous et

attendons ce que nous devons attendre, voilà ce que tu ne sais pas et

ce que je vais te dire.

[Illustration: MON MAHOUT SE POSA DEVANT MOI LES BRAS CROISÉS.]

Notre grand roi, _Phra, Putie, Chucka, Ka, Rap, Si, Klan, Si, Kla,

Mom, Ka, Phra, Putie, Chow_ (car je ne peux nommer le roi sans lui

donner tous ses titres, moi, un simple mahout, quand le premier

ministre lui-même ne le pourrait pas); notre grand roi, donc, est père

de plusieurs princes et aussi d'une princesse, une jolie princesse

déjà grande et en âge de se marier. Eh bien! voilà, justement on

la marie. Le roi, _Phra, Putie, Chucka,_... a accordé la princesse

Saphir-du-Ciel, à un prince hindou, le prince de Golconde, et

ce mariage, qui semble ne nous intéresser que de bien loin, va

complètement bouleverser notre vie. Sache, Roi-Magnanime, que ta

glorieuse personne fait partie de la dot de la princesse. Oui, c'est

ainsi; sans t'avoir demandé si cela te plaisait on fait cadeau de toi à

un prince inconnu qui, peut-être, n'aura pas pour Ta Majesté les égards

qu'elle mérite. Et moi, moi le pauvre mahout, que suis-je sans le noble

éléphant que je conduis? Et qu'est Sa Majesté sans moi? Aussi on me

donne avec toi; je suis un fragment de la dot royale; nous sommes liés

jusqu'à la mort; nous ne faisons qu'un; tu iras donc où je te conduirai

et où tu iras j'irai. O Roi-Magnanime! devons-nous nous réjouir ou

pleurer?

Je ne le savais vraiment pas, et j'étais très troublé de ce que je

venais d'apprendre. Quitter cette vie si douce et si tranquille, qui

m'ennuyait cependant quelquefois par son inaction et sa monotonie;

abandonner ce beau palais si abondamment pourvu de toutes les bonnes

choses! de cela on pouvait pleurer; mais aussi, voir de nouveaux pays,

de nouvelles villes, connaître d'autres aventures, de cela, peut-être,

fallait-il se réjouir. Comme mon mahout, je conclus que le meilleur

était d'attendre, et, pour le moment, de se résigner.

[Illustration]

Chapitre VI

LE DÉPART

Le jour du départ arriva et, de grand matin, les esclaves vinrent

faire ma toilette. On me frotta tout le corps, à plusieurs reprises,

avec une pommade parfumée de magnolia et de santal; on posa sur mon

dos une housse pourpre et or, sur ma tête un réseau de perles, puis le

diadème royal. On me mit de gros anneaux d'or aux quatre pieds, et à

mes défenses des cercles ornés de pierreries; à chacune de mes oreilles

pendait une longue queue de crin, blanche et soyeuse. Ainsi arrangé

j'avais le sentiment de ma splendeur et il me tardait de me montrer au

peuple. Cependant, je jetai un dernier regard au palais que j'allais

quitter et je poussai quelques cris pour dire adieu aux éléphants qui

restaient et avec lesquels je commençais à me lier d'amitié. Ils me

répondirent par d'éclatants coups de trompe que j'entendis encore

longtemps en m'éloignant.

Tous les habitants de Bangok étaient dehors, comme le jour de mon

triomphe; en habits de fête ils se dirigeaient vers le palais du roi.

Là, un magnifique cortège se forma et se mit en marche, précédé par

cent musiciens, habillés de costumes rouges et verts. Le roi était

monté dans un _houdah_ d'or ajouré sur un colossal éléphant noir, un

géant parmi les éléphants; à droite et à gauche marchaient le prince et

la princesse sur des montures de taille encore plus qu'ordinaire. Le

houdah de la fiancée était fermé par des franges de pierreries qui la

rendaient invisible, le prince, jeune et beau, avait une physionomie

des plus agréables qui m'inspira tout de suite de la sympathie.

Je venais après le roi, conduit par mon mahout qui marchait à pied et,

derrière moi, les mandarins, les ministres, les hauts fonctionnaires se

groupaient selon leurs grades, sur des éléphants ou sur des chevaux,

suivis de leurs serviteurs, portant derrière chaque seigneur la théière

d'honneur, qui à Siam est l'insigne le plus noble, et dont le plus ou

moins de richesse fait connaître l'importance du rang de celui qui la

possède; puis, c'étaient les bagages de la princesse: d'innombrables

caisses en bois de tek, merveilleusement sculpté.

Les cérémonies du mariage étaient déjà accomplies, elles duraient

depuis huit jours. C'était maintenant l'adieu du roi et du peuple à sa

princesse, la conduite au quai du départ.

On fit une station à la pagode la plus riche de la ville, celle où l'on

vénère un Bouddha taillé dans une émeraude qui n'a pas sa pareille au

monde, car elle est haute de près d'un mètre et épaisse comme le corps

d'un homme.

On descendit alors par les rues étroites, traversées de ponts et

de canaux, sur la rive du fleuve, le large et beau Meï-Nam. Au

loin, on voyait les montagnes d'un bleu foncé sur le ciel lumineux:

la chaîne aux Trois-Cents-Pics, le Rameau de Sabab, la colline

des Pierres-Précieuses. Mais le spectacle qu'offrait le fleuve,

tout couvert d'embarcations pavoisées et ornées de fleurs, était

incomparable. Il y avait de grandes jonques dorées et pourpres, avec

leur voile, en paille de bambou, déployée comme un éventail, leurs mats

portant des banderoles, et leur avant bombé, figurant une tête géante

de poisson, ouvrant de gros yeux fixes; toutes sortes de barques, des

_sampans,_ des radeaux supportant des tentes de soie et qui semblaient

des kiosques flottants, tous chargés à sombrer d'une foule joyeuse

et bruyante, d'orchestres et de chanteurs qui jouaient et chantaient

alternativement.

Des salves d'artillerie, dont le tonnerre n'eût pas égalé le bruit,

éclatèrent quand le roi parut, et le peuple poussa une acclamation

tellement formidable que je serais mort de peur, si je n'avais pas été

déjà habitué à ne m'étonner de rien.

La canonnière qui devait nous emmener dans l'Inde fumait devant un

embarcadère magnifiquement décoré. C'était là qu'il fallait se séparer.

Le roi et les fiancés descendirent de leurs éléphants. Les Mandarins

firent la haie et tout le peuple se tut pour écouter.

Alors le roi, maître sacré des Têtes, Maître sacré des Existences.

Possesseur de Tout, Seigneur des Éléphants Blancs, Souverain Très Haut,

Infaillible et Infiniment Puissant, fit un discours, tout en mâchant du

bétel, qui lui ensanglantait la bouche et l'obligeait à cracher dans un

bassin d'argent que tenait un esclave.

Le prince, à genoux devant son royal beau-père, fit un autre discours,

moins, long que le premier, et en ne mâchant rien. La fiancée pleurait

dans ses voiles.

Il fallut s'embarquer, et il y eut un peu de confusion, à cause des

nombreuses caisses en bois de tek, et des chevaux que l'on emmenait et

que ma présence effrayait beaucoup.

Un long sifflement se fit entendre, les musiques jouèrent, le canon

tonna, une oscillation me donna le vertige et le rivage s'éloigna.

Toutes les embarcations nous suivirent d'abord à force de rames et de

voiles, mais elles furent bientôt distancées; le roi se tint debout sur

l'embarcadère aussi longtemps qu'il put nous apercevoir.

Très ému, je regardais s'éloigner cette ville où j'avais souffert

d'abord, puis où j'avais été heureux et glorieux. Mon mahout, adossé

contre moi, regardait aussi. A un tournant du fleuve, tout disparut;

alors nos yeux se rencontrèrent; les siens comme les miens étaient

pleins de larmes.

--Roi-Magnanime, dit-il après un instant de silence, attendons pour

pleurer ou pour nous réjouir, de savoir ce que nous réserve la destinée.

Bientôt, le fleuve devint si large, qu'on perdit de vue ses rivages;

l'eau se mouvait d'une façon singulière et le navire avec elle, ce qui

me causait la plus désagréable des sensations. Peu à peu on entra en

mer.

Alors ce fut horrible. La tête me tourna, les jambes me manquèrent, une

souffrance atroce me tordit l'estomac; je fus honteusement malade et

crus mille fois mourir. Aussi, il m'est impossible de rien dire de ce

voyage qui est le plus affreux souvenir de ma vie.

Jamais, jamais je ne retournerai en mer, à moins que cela ne lui fit

utile, à Elle,... mais, pour toute autre raison, je massacrerais

quiconque voudrait me forcer à mettre le pied sur un bateau.

[Illustration]

[Illustration]

CHAPITRE VII

LA LUMIÈRE DU MONDE

Le rajah de Golconde, mon nouveau maître, s'appelait Alemguir, ce

qui signifie la Lumière du Monde. Il n'avait certes pas pour moi les

égards auxquels j'étais accoutumé: il ne se prosternait pas, ne me

saluait même pas; mais il faisait mieux que tout cela: il m'aimait. Le

premier, il me flatta de la main, me dit de douces paroles, me témoigna

de l'affection et non pas pour ma qualité d'éléphant blanc, beaucoup

moins appréciée dans l'Inde qu'à Siam, mais parce qu'il me trouvait

intelligent, affable et soumis plus qu'aucun autre de ses éléphants. Il

s'occupait de moi, venait me voir chaque jour, veillait à ce qu'on ne

me laissât manquer de rien. Il avait changé mon nom de Roi-Magnanime en

celui de Iravata, qui est le nom de la monture du dieu Indra. C'était

encore assez honorable et je fus vite consolé de ne plus être traité en

idole par le plaisir d'être traité en ami.

Alemguir aurait voulu que sa femme, la princesse Saphir-du-Ciel, ne se

servît que de moi comme monture; mais jamais elle ne voulut consentir à

s'installer sur mon dos.

--Ce serait un sacrilège, disait-elle, une grave offense à l'un de mes

aïeux.

Elle était persuadée que j'étais un de ses arrière-grands-pères,

subissant une métamorphose. Son mari eut beau la railler doucement, il

ne parvint pas à la faire céder. Alors, il lui donna un éléphant noir

et me garda pour son service.

J'étais fier de porter mon prince aux promenades, aux fêtes, à la

chasse au tigre qu'il m'avait enseignée. Ma vie était moins paresseuse

qu'à Siam, mais beaucoup plus variée et amusante. Mon mahout, malgré

la peine que lui procurait cette existence mouvementée, la trouvait

meilleure et plus joyeuse que la vie nonchalante de jadis, et comme

d'habitude, il me faisait part de ses sentiments.

On m'enseigna aussi la guerre, car, dans l'année qui suivit celle du

mariage d'Alemguir avec Saphir-du-Ciel, de graves inquiétudes vinrent

assombrir le bonheur des jeunes époux. Un puissant voisin, le maharajah

de Mysore, ne cessait de chercher querelle au prince de Golconde pour

des questions de frontières. Alemguir faisait tout le possible pour

éviter de rompre la paix, mais le mauvais vouloir de son adversaire

était évident et, malgré les efforts conciliants des ambassadeurs, une

guerre était imminente.

La princesse avait écrit à son père, le roi de Siam, qui envoya des

canons et un petit nombre de soldats, mais l'ennemi était fort et

l'angoisse de tous augmentait à chaque heure.

Un jour, les ambassadeurs revinrent, consternés; les pourparlers

étaient rompus, le maharajah de Mysore déclarait la guerre au prince de

Golconde.

Mémoires d'un Éléphant blanc · 第 1 / 8 段