Après avoir répondu à cette objection, qui est presque la seule que
les Juifs ayent à faire contre les miracles de Jésus-Christ, je viens
aux autres Argumens qui sont propres à les convaincre de la vérité du
Christianisme.
[Note marg.: _Que les Juifs conviennent qu'un Messie a été promis._]
XIV. Ils demeurent d'acord avec nous, que dans les Oracles des
Prophétes, Dieu promet un homme infiniment plus excellent que tous
les autres par le ministére de qui Dieu leur a fait quelques graces
signalées. Ils apellent cet homme, _Messie_, nom commun à tous ceux
qui ont reçu quelque Onction, mais qui lui convient d'une maniére
infiniment plus grande & plus sublime qu'à tous les autres. Nous
assurons que cet homme est venu: ils prétendent qu'il doit venir.
Voilà le grand procès que nous avons les uns contre les autres. Mais
qui prendrons nous pour nos Juges, sinon les Livres qu'eux & nous tenons
également pour divins? Consultons-les donc, & voyons s'ils ne décident
pas la chose en nôtre faveur.
[Note marg.: _Que ce Messie est venu. I. Preuve; le tems marqué pour la
venue est expiré._]
XV. [26]Daniel, à qui le Prophéte Ezéchiel a rendu le témoignage
d'une piété éminente, n'a pas eu sans doute dessein de nous tromper.
Et l'on ne peut pas dire non plus qu'il ait été trompé par l'Ange
Gabriel. Or c'est en qualité de Disciple de cet Ange, qu'il nous dit au
Ch. IX. de sa Prophétie, que depuis l'Édit en vertu duquel les Juifs
rebâtiroient Jérusalem, [27]il s'écouleroit moins de 500 ans, avant
que le Messie parût. Depuis cet Édit jusqu'à nôtre siécle plus de
2000 ans se sont passez. Cependant le Messie que les Juifs atendent
n'est pas encore venu: & ils ne peuvent nommer personne qui soit venu
en cette qualité dans le tems marqué par Daniel. D'ailleurs,
Jésus-Christ est venu si précisément dans ce terme, que Néhumias,
Docteur Juif, qui vivoit 50 ans avant lui, disoit, qu'avant que 50 ans
se fussent écoulez, on verroit l'acomplissement de cet Oracle.
[Note 26: _Daniel, à qui le Prophéte Ezéchiel &c._ Ezéch. XIV. 14.
XXXVIII. 3. Joséphe liv. X sur la fin; «Je ne trouve rien de plus
admirable en ce grand Prophéte, que ce bonheur tout particulier &
presque incroyable qu'il a eu au dessus de tous les autres, d'avoir
durant sa vie été honoré des Rois & des Peuples, & d'avoir laissé
après sa mort une mémoire immortelle. Car les Livres qu'il a écrits,
& qu'on nous lit encore maintenant, font connoître que Dieu même lui a
parlé.»]
[Note 27: _Il s'écouleroit moins de 500 ans avant que le Messie
parût._ Les Rabbins Salomon Jarchi, Josué & Sadias, reconnoissent que
dans ces passages de Daniel, le fils de l'homme est le Messie. Le Rab.
Josué qui a vu la ruïne du Temple, disoit que le Messie étoit venu.]
Une seconde marque du tems, auquel le Messie devoit paroître, & qui
s'acorde avec la premiére, c'est [28]l'établissement que le même
Prophéte prédit que Dieu feroit d'un Empire universel, après que la
Postérité de Séleucus[a] & de Lagus[b] auroit cessé de régner.
Or le Royaume d'Égypte, qui finit sous Cléopâtre[c], la dernière
Personne de la race de Lagus, finit un peu avant la naissance de
Jésus-Christ. Une troisiéme marque du tems de l'avénement du Messie,
se trouve au Ch. IX. de Daniel, où il est dit, que peu après cet
avénement la Ville de Jérusalem seroit détruite, [29]& Joséphe même
a entendu cet Oracle de cette totale destruction qui arriva de son
tems: donc le tems marqué pour cet avénement étoit alors passé. La
derniére marque du tems que nous cherchons, se recueille du Ch. II.
d'Aggée. Zorobabel Chef des Juifs & Jésus fils de Josédec souverain
Sacrificateur ne pouvoient voir sans une extrême afliction que le
Temple qu'ils bâtissoient, ne répondît pas à la magnificence du
premier. Dieu les console, en leur promettant que la gloire de ce second
Temple seroit plus grande que celle de l'autre. Or si l'on confronte la
description de ce Temple, telle qu'elle se trouve dans l'Histoire sainte
de ces tems-là, & dans les Écrits de Joséphe, avec la description
que l'Écriture fait du Temple de Salomon; on verra, que l'avantage
du nouveau Temple sur l'ancien ne consistoit ni dans la grandeur du
bâtiment, ni dans la perfecfection de l'architecture, ni dans la
magnificence des ornemens. Les Docteurs Juifs mêmes ont remarqué
qu'il manquoit au second Temple deux choses très-avantageuses qui se
trouvoient dans le premier; l'une étoit une lumiére éclatante, qui
marquoit visiblement la présence de la Majesté divine. Mais il n'est
pas besoin de sortir du Texte que nous avons cité, pour découvrir en
quoi le second Temple devoit être plus excellent que l'autre; puis que
Dieu y promet [30]_qu'il y afermira sa paix_, c'est-à-dire sa grace
& sa bienveillance, _comme par une Alliance ferme & perpétuelle_.
La même promesse est expliquée un peu plus au long au Ch. III. de
Malachie, _Voici, j'envoyerai mon Ange qui préparera mes voyes, &
aussi tôt après, [31]le Seigneur que vous désirez, le messager de
l'Alliance, lequel fait votre joye, entrera dans son Temple._ Or dans le
tems que Malachie vivoit, le second Temple étoit bâti: donc le Messie
a dû venir pendant que le second Temple subsistoit. Sur quoi il faut
remarquer, que lors que les Juifs désignent le tems par _la durée du
second Temple_, ils entendent par là tout le tems qui a coulé depuis
Zorobabel jusqu'à Vespasien. Et la raison de cela est que sous Hérode
le Grand, le Temple ne fut pas, à proprement parler, relevé de ses
ruïnes, mais rebâti peu à peu, & partie après partie: [32]ce qui ne
devoit pas empêcher qu'on ne l'apellât le même Temple. Toutes ces
marques qui caractérisoient le tems du Messie, firent tant d'impression
sur les Juifs du tems de Jésus-Christ & sur les Peuples voisins, &
elles produisirent une atente si ferme & si constante, te, que plusieurs
d'entr'eux [33]regargardérent Hérode comme le Messie, d'autres le
crurent voir en la personne de [d] Judas le Gaulonite; & d'autres
tombérent dans la même erreur à l'égard de quelques autres personnes
un peu distinguées.
[Note 28: _L'établissement.. d'un Empire universel._ Plusieurs Rabbins
apliquent ce passage au Messie.]
[Note a: Seleucus étoit un des Généraux de l'Armée d'Alexandre,
& qui regna après lui en Syrie pendant 20. ans. Voyez Appien _Hist.
Grec._ TRAD. DE PAR.]
[Note b: Lagus étoit pere de Ptolomée successeur d'Alexandre dans
l'Égypte, l'Afrique & une partie de l'Arabie, & ce Ptolomée eut pour
fils & pour successeur Ptolomée Philadelphe. _Le même_.]
[Note c: Cleopatre étoit Reine d'Égypte, fille de Ptolomée Auletes,
soeur & femme du dernier Ptolomée: Elle se livra à Jules Cesar qui
en étoit devenu amoureux. Ensuite Antoine aïant repudié la soeur
d'Auguste qu'il avoit épousée, prit Cleopatre pour Femme. Auguste
irrité, lui livra la guerre, le vainquit, l'obligea à se donner la
mort: Cleopatre craignant de tomber entre les mains des ennemis, imita
son exemple. _Le même._]
[Note 29: _Et Joséphe même a entendu &c._ «Ce grand Prophéte a aussi
eu connoissance de l'Empire de Rome, & de l'extrême désolation où
il réduisoit nôtre païs. Dieu lui avoit rendu toutes ces choses
présentes, &c. Le Rabbin Jarchi explique les 70 Semaines de la même
maniére que nous.]
[Note 30: _Qu'il y afermira sa paix._ Il faut faire atention sur ces
paroles précédentes, _le désir des Nations viendra, & j'emplirai
cette maison de gloire_. Cela s'acord merveilleusement avec ce que nous
avons raporté de Malachie, & il semble que ces deux Prophétes se
servent d'interpréte l'un à l'autre. Le Rab. Akiba & plusieurs autres
ont cru que le Messie devoit venir dans le second Temple.]
[Note 31: _Le Seigneur que vous désirez_ &c. La plûpart par des Juifs
expliquent ce passage du Messie.]
[Note 32: _Ce qui ne doit pas empêcher_ &c. Philon. «On ne dit pas
qu'une chose périt, lors que les parties périssent l'une après
l'autre, mais lors qu'elles tombent toutes à la fois.]
[Note 33: _Regardèrent Hérode_ &c. Matth. XXII. 16. Marc. III. 6. Dans
un ancien Commentateur de Perse on lit ces paroles: «Hérode régnoit
du tems d'Auguste dans une Contrée de Syrie. Une sorte de gens qui
s'appeloit Hérodiens célébroit le jour de sa naissance, & au jour
du Sabbat ils mettoient sur leurs fenêtres à son honneur, des lampes
allumées & couronnées de violettes.»]
[Note d: Judas le Gaulonite, dit Joseph, _Hist. des Juifs_, L. 18.
étoit de la Ville de Gamala; affilié d'un Pharisien nommé Sadoc, il
sollicita le Peuple à se soulever, disant que le dénombrement ordonné
par _Auguste_, montroit clairement qu'on vouloit le réduire en
servitude. Dans le second Livre de la guerre des Juifs, il dit encore:
Un Galiléen nommé Judas porta les Juifs à se révolter, en leur
reprochant qu'en païant le tribut aux Romains, ils égaloient les
hommes à Dieu, puisqu'ils les reconnoissoient pour maîtres aussi
bien que lui. Les Actes des Apôtres, ch. 9, ont parlé aussi de cet
imposteur. Judas de Galilée, disent-ils, s'éleva lorsque se fit le
dénombrement du peuple, & il attira à son parti beaucoup de monde;
mais il périt, & ceux qui avoient cru en lui se dissiperent. TRAD. DE
P. L. E.]
[Note marg.: _Réponse à l'objection que l'avénement a été diféré
à cause des péchez du Peuple.]
XVI. Comme les Juifs se sentent extrémement pressez par ces argumens,
qui prouvent que le Messie est venu; quelques-uns pour les éluder,
disent que les péchez des Juifs, sont cause qu'il n'est pas venu dans
le tems auquel Dieu avoit promis de l'envoyer.[34] Mais pour ne pas dire
que la promesse que Dieu en fait, marque un dessein absolu, & non pas un
dessein conditionnel, c'est-à-dire, que Dieu ne promet pas de donner le
Messie, au cas que son Peuple demeure saint & juste, mais qu'il promet
absolument qu'il le lui donnera: sans cette réponse, dis-je, comment la
venue du Messie auroit-elle pu être diferée à cause des péchez
du Peuple; puis que Dieu, dans les mêmes Oracles, avoit aussi
prédit[n.m.-A], qu'en punition du grand nombre de péchez énormes que
le Peuple avoit commis, il détruiroit Jérusalem peu de tems après que
le Messie se seroit présenté à ce Peuple? Mais ce qu'il y a de plus
fort, c'est que la raison même pour laquelle il devoit venir, c'étoit
afin qu'il remédiât[n.m.-A] à la corruption extrême du siécle
auquel il paroîtroit; & qu'avec des Loix propres à corriger les
moeurs, il aportât aux hommes le pardon de leurs crimes. C'est dans
cette vue que Zacharie dit au Ch. XIII. _qu'il y auroit une source
ouverte à la maison de David & à tous les habitans de Jérusalem, pour
les nettoyer de leurs péchez_; Les Juifs mêmes apellent souvent le
Messie[35] _ISCH COPHER_, c'est-à-dire, _Celui qui apaise ou qui
expie_. Or il est de la derniére absurdité de dire, que parce qu'une
certaine maladie est survenue, on a diféré d'aporter le reméde qui
étoit précisément destiné à la guérir.
[Note marg. A: Dan, IX, 24.]
[Note 34: _Mais pour ne pas dire que_ &c. Joséphe liv. X. chap. 12.
parlant de Daniel, remarque fort à propos «qu'il n'avoit pas seulement
prédit en général comme les autres Prophétes, les choses qui
devoient arriver, mais qu'il a aussi marqué les tems ausquels elles
arriveroient.» On voit par Mal. 3. que le dessein d'envoyer le Messie
n'étoit pas conditionnel. De plus comme le Messie devoit être Auteur
d'une nouvelle Alliance, comme cela paroît par les Prophétes, il
est absurde de dire que son avénement dépendoit de l'observation de
l'ancienne Alliance laquelle il devoit abolir.]
[Note marg. A: Es. LIII. 4. Jer. XXXI. 31. &c.]
[Note 35: _Isch Copher_. Voyez la Paraphr. Chald. sur le Cantique des
Cant. I. 14. Les Rab. Judas & Siméon ont dit que le Messie porteroit
nos péchez.]
[Note marg.: 2. _Preuve. Comparaison de l'état présent des Juifs avec
ce que la Loi leur promettoit._]
XVII. Outre tous les passages qui marquent expressément le tems du
Messie, & d'où nous concluons invinciblement que ce tems est passé,
les Juifs n'ont qu'à jetter les yeux sur leur état présent pour en
être convaincus. Lors que Dieu traita Alliance avec eux par Moyse,
il leur promit qu'ils posséderoient la Palestine tranquillement
& heureusement, tant qu'ils méneroient une vie conforme à ses
Préceptes. A quoi il ajoûta des menaces de bannissement, & de
plusieurs autres maux de cette espéce, au cas qu'ils vinssent à violer
ses Loix. Mais il leur promit, cependant, que si après avoir quelque
tems gémi sous la pesanteur de ces maux, ils venoient à se repentir de
leurs crimes, & qu'ils rentrassent dans les bornes de leur devoir, il
se laisseroit toucher de compassion pour eux, & les feroit retourner
en leur Païs, quand même ils auroient été dispersez jusqu'aux
extrémitez de la Terre. Cela se voit en plusieurs passages,
particuliérement au Ch. XXX du Deuter. & au I. de Néhémie. Or depuis
plus de 1500 ans les Juifs sont bannis de leur Païs; ils n'ont plus de
Temple;[36] & si quelquefois ils ont entrepris d'en rebâtir un, ils ont
rencontré des obstacles insurmontables: jusques-là que sous Julien à
peine eurent-ils mis la main à l'oeuvre, qu'il sortit de terre, auprès
des fondemens, de grands tourbillons de flammes, qui dévorèrent ceux
qui travailloient. C'est ce que nous apprenons d'Ammien Marcellin[e]
Auteur Payen. Autrefois, le Peuple s'étant plongé dans les plus grands
vices, & étant allé jusqu'à sacrifier les enfants à Saturne, à
compter l'adultère pour rien, à piller la Veuve & le Pupille, à
répandre en abondance le sang innocent, crimes que les Prophètes leur
ont souvent reprochés; toute la peine que Dieu leur infligea, fut un
exil de 70 ans, pendant lequel, encore, il ne cessa de s'adresser à eux
par les Prophètes, & de les consoler par l'espérance du retour,
dont il leur marqua même le temps. En vérité cette peine est bien
légère, au prix de ce qu'ils souffrent depuis la dernière dissipation
qui leur arriva sous les Empereurs Romains. Ils ne sont pas seulement
privez de leur Patrie, ils sont l'objet du mépris de tout le monde.
Aucun Prophète ne s'élève parmi eux. De quelque côté qu'ils se
tournent, ils n'aperçoivent aucune marque qui leur fasse espérer
d'être rétablis dans leur leur Païs. Leurs Docteurs, comme s'ils
étoient frapez de vertige, se sont laissé aller à ces Contes bas,
& à ces opinions ridicules dont le Talmud est rempli, ausquelles ils
osent donner le nom de Loi Orale, & qu'ils mettent en parallèle avec la
Loi que Moyse a écrite, pour ne pas dire qu'ils la préférent à cette
Loi. Qu'y a-t-il par exemple, de plus ridicule que ce qu'ils disent, que
Dieu pleura de ce qu'il avoit laissé détruire Jérusalem, & qu'il lit
exactement la Loi tous les jours? Qu'y a-t-il de plus puéril, que ce
qu'ils content du Béhémoth & du Leviathan, & que je ne puis m'amuser
à raporter, non plus que cent autres rêveries? Quel est donc le grand
crime qui a atiré sur eux de si terribles malheurs? Certes, ce n'est
pas l'Idolatrie, à laquelle ils étoient autrefois si sujets, & qui fut
cause de leur captivité. Ce ne sont pas aussi ni les homicides ni les
adultéres. Ils sont assez innocens à cet égard; ils tâchent même,
à l'envi les uns des autres, [37]de se rendre Dieu propice des
priéres, & par des jeûnes: mais Dieu n'y a aucun égard. Il faut
donc nécessairement dire l'une ou l'autre de ces deux choses; ou que
l'Alliance Mosaïque a été entiérement abolie, ou que le Corps entier
de la Nation Judaïque s'est rendu coupable de quelque crime bien
énorme & dont la punition n'est pas encore achevée. Si c'est la
seconde de ces deux choses, qu'ils nous disent quel est ce crime, &
s'ils ne le peuvent, qu'ils commencent donc à ajoûter foi à ce que
nous disons, que ce crime n'est autre que celui d'avoir rejetté le
Messie, qui est venu avant que ces malheurs leur arrivassent.
[Note 36: _Et si quelquefois ils ont entrepris_ &c. Cela est arrivé
sous Adrien, sous Constantin & sous Julien.]
[Note marg.: Jer. xxv. 13]
[Note e: Cet historien était Grec, de la ville d'Antioche; il
fleurissait sous les Empereurs Gratien & Valentinien au milieu du
quatrième siècle. TRAD. DE PAR.]
[Note 37: _De se rendre Dieu propice par des priéres._ Si l'on en croit
les Juifs, ils ont rendu service à Dieu en rejettant le faux Messie,
que tant de personnes ont reçu.]
[Note marg.: Que Jésus est le Messie. Preuves tirées des
prédictions.]
XVIII. Jusqu'ici j'ai prouvé que le Messie doit être venu: je vais
présentement montrer qu'il n'est autre que le Jésus que nous adorons.
Tous les autres qui se sont vantez d'être le Messie, ou qui ont même
passé pour tels n'ont laissé aucune Secte qui conservât ce sentiment.
Nous n'en voyons aujourd'hui aucune qui fasse profession de reconnoître
pour tel, ni Hérode, ni Judas le Gaulonite, ni Barchochébas, qui
sous l'Empire d'Adrien se dit être le Messie, & qui trompa les plus
éclairez. Mais depuis que Jésus-Christ est venu au Monde, jusqu'à
nôtre siécle, il y a toujours eu dans toute l'étendue de la Terre, &
il y a encore aujourd'hui un nombre infini de personnes qui suivent sa
Doctrine, & qui le révérent comme le Christ. Je pourrois aporter
ici beaucoup de choses, qui ont été autrefois ou prédites ou crues
touchant le Messie, lesquelles nous croyons avoir été vérifiées en
la personne de Jésus-Christ, & qu'on ne prétend pas même avoir été
acomplies en aucun autre. En voici quelques-unes. Jésus-Christ étoit
de la Famille de David[A]: il est né d'une Vierge, comme l'aprit par
révélation celui qui avoit épousé Marie, & qui l'auroit renvoyée,
s'il eût cru qu'elle fût enceinte d'un autre selon les voyes
ordinaires: il est né à Bethléhem[B], il a commencé[C] à prêcher
en Galilée:[D] il a guéri toutes sortes de maladies: il a rendu la vue
aux Aveugles, & redressé les Boiteux. Mais je me contente de remarquer
une chose que[E] David, Esaïe, Zacharie, & Osée avoient prédite, &
dont l'acomplissement subsiste encore aujourd'hui; c'est que le Messie
devoit être le Docteur non seulement des Juifs, mais aussi des autres
Nations: qu'il anéantiroit le culte des fausses Divinitez, & qu'il
rangeroit au service d'un seul Dieu une grande multitude d'Etrangers.
Avant la venue de Jésus-Christ, presque tout le monde étoit plongé
dans l'Idolatrie. A peine a-t-il paru, qu'elle commença à s'évanouïr
peu à peu, & que non seulement plusieurs Particuliers, mais des Rois, &
des Nations entiéres quitérent les faux Dieux, pour ne plus adorer
que le seul vrai Dieu. Cet heureux changement n'est pas l'éfet des
enseignements des Docteurs Juifs, mais de la Doctrine que les Disciples
de Jésus-Christ, & ceux qui vinrent après eux, prêchérent par tout
le Monde. Par là, ceux qui n'étoient pas encore le Peuple de Dieu, le
devinrent; & l'on vit acompli ce que Jacob avoit prophétisé au Ch.
XLIX de la Genése, qu'avant que l'autorité du Gouvernement civil fût
entiérement ôtée à la Postérité de Juda, le Silo, c'est-à-dire
le Messie, selon la Paraphrase Chaldaïque, [38]& selon tous les
Interprétes, le Silo, dis-je, viendroit, & que les Nations étrangéres
mêmes se viendroient soumettre à lui.
[Note marg. A: Ps. LXXXIX. 4. Es. IV. 2. &c.]
[Note marg. B: Mich. V. 2.]
[Note marg. C: Es. IV. 1.]
[Note marg. D: Es. XXXV. 5.]
[Note marg. E: Ps. II. 8. XXII. 18.]
[Note marg.: Es. II. 18. 20. XXXI. 7.]
[Note marg.: Es. XI. 10.]
[Note 38: _Et selon tous les Interprétes_ &c. Ces Interprétes sont les
Rabbins Siloch, Béchaï, Salomon, Abenezra & Kimehi.]
[Note marg.: _Réponse à l'objection que quelques-unes de ces
prédictions n'ont pas été accomplies._]
[Note marg.: Esaïe. XXIX. 2. Dan. XXII. 4. 9.]
XIX. Les Juifs nous objectent ici, que certaines choses qui ont
été prédites touchant le tems du Messie, n'ont pas encore eu leur
acomplissement. Je répons que les prédictions qu'ils aportent pour
exemple, sont ou obscures, ou sujettes à diverses interprétations,
& que par conséquent elles ne nous doivent pas faire renoncer à des
choses qui sont très-intelligibles & très-claires, telles que sont, la
sainteté de la Morale de Jésus-Christ, la grandeur de la récompense
qu'il a promise à ses Fidéles; la clarté & l'évidence des termes
dans lesquels il la propose. A quoi si l'on ajoûte les miracles, qui ne
voit que ce devoient être des raisons sufisantes pour faire embrasser
sa Doctrine? Pour ce qui est des Prophéties, leur obscurité, qui leur
a fait donner le nom de Livres fermez, est telle qu'on ne peut souvent
les entendre sans le secours de la Grace. Or il est juste que Dieu
refuse ce secours à ceux qui n'ont pas voulu profiter des lumiéres
plus vives & plus convainquantes que ne sont les Oracles. Pour ce qui
est des passages qu'ils nous objectent, ils savent bien eux-mêmes
qu'ils peuvent recevoir plusieurs explications. Si quelqu'un veut se
donner la peine de confronter les anciens Interprétes, qui ont vécu
pendant la captivité de Babylone, ou dans les tems de Jésus-Christ,
avec ceux qui ont écrit depuis que le nom de Chrétiens est devenu
odieux aux Juifs, il trouvera que les premiers ont expliqué les
passages controversez, d'une maniére assez conforme au sens que
nous leur donnons; & il en conclura avec raison, que si les Nouveaux
Interprétes ont inventé d'autres sens, éloignez de ceux que les
anciens Juifs recevoient aussi bien que nous, ils ne l'ont fait que par
passion, & dans le dessein de se faire des armes contre nous.
Mais pour dire quelque chose de plus particulier sur ces prédictions
non [Note marg.: Es. XI.6.] acomplies, les Juifs, tout atachez qu'ils
sont à la lettre & au sens propre des mots, n'ignorent pas qu'il y a
quantité d'endroits dans l'Écriture, qui se doivent entendre dans un
sens de métaphore & de figure. Tels sont ceux qui atribuent à Dieu des
choses qui n'apartiennent qu'à l'Homme, qui disent qu'il est descendu,
& qui lui donnent une bouche, des oreilles, des narines &c. Pourquoi
donc ne pourrions-nous pas aussi expliquer dans un sens de figure la
plûpart des choses qui sont prédites touchant les tems du Messie?
Pourquoi n'entendrions-nous pas ainsi ce qui est dit, _qu'alors le loup
paîtra avec l'agneau, le léopard avec le chevreau, & le lion avec le
bétail; que l'enfant se jouera avec l'aspic; que la montagne de Dieu
s'élévera au dessus des autres montagnes & que les étrangers y
aborderont pour y sacrifier_. Enfin, il y a certaines promesses qui
paroissent absolues, mais qui dans le fond renferment une condition; &
cette condition se peut découvrir ou dans ce qui précéde, ou dans ce
qui suit, ou dans le sens même de la promesse. C'est ainsi que Dieu a
promis beaucoup de choses aux Juifs, au cas qu'ils reçussent le Messie,
& qu'ils lui voulussent obéir. Et si l'événement n'y a pas répondu,
c'est à eux-mêmes, & non pas à Dieu, qu'ils s'en doivent prendre.
S'il y a quelques promesses absolues & indépendantes de cette
condition, qui ne soient pas encore acomplies, il ne s'ensuit pas de là
qu'elles soient vaines, ou que nous les apliquions mal, mais que nous en
devons encore atendre l'éfet. Car les Juifs tiennent pour constant que
le tems, ou si l'on veut, le Régne du Messie, doit durer jusqu'à la
consommation des siécles.
[Note marg.: _Réponse à l'objection prise de la bassesse & de la mort
de Jésus-Christ._]
XX. La plûpart des Juifs sont choquez de la condition obscure & basse
de Jésus-Christ; mais à tort. Ils devroient avoir apris en mille
endroits de l'Écriture que Dieu éléve les humbles, & qu'il abaisse
les orgueilleux. Ils devroient y avoir remarqué que Jacob, qui avoit
passé le Jourdain sans autre équipage que son bâton, le repassa
quelque tems après avec une quantité incroyable de bétail; que Moyse
étoit exilé, pauvre, & réduit à la condition de berger, lors que
Dieu lui aparut dans le buisson, & lui donna la conduite de son Peuple;
que David fut tiré d'entre les troupeaux pour être élevé sur le
Trône; qu'en un mot l'Écriture sainte est pleine d'exemples qui
prouvent cette vérité. À l'égard du Messie, les Prophétes disent
que la [a]nouvelle de sa venue seroit agréable aux Pauvres; [b]qu'il
n'exciteroit ni querelles ni disputes; qu'il agiroit d'une maniére
pleine de douceur; qu'il épargneroit le roseau cassé, & qu'il
n'éteindroit pas dans le lumignon fumant ce qu'il y resteroit de
chaleur.
Les maux qu'il a souferts, & la mort même qu'il a subie, ne doivent pas
le rendre plus odieux que cette condition peu relevée. Souvent Dieu
permet que non seulement les gens de bien soient inquiétez & afligez
par les méchans, comme Lot le fut par les habitans de Sodome; mais que
ceux-ci même les fassent mourir. Abel fut massacré par son frére;
[39]Ésaïe fut scié; les fréres Macchabées & leur Mére expirérent
au milieu des tourmens. Dans le Ps. LXXIX. que les Juifs chantent aussi
bien que nous, on voit une triste description des cruautez que les
Ennemis de ce Peuple avoient exercées contre lui. _Ils ont donné_, dit
le Psalmiste, _les corps morts de tes serviteurs aux oiseaux pour leur
servir de pâture. Les restes de ceux que tu aimes, ô Dieu, ont servi
de nourriture aux bêtes. Ils ont répandu leur sang aux piez de murs
de Jérusalem, & il ne s'est trouvé personne qui les ensevelît, &c._
Quand tous ces exemples nous manqueroient, [40]le Ch. LIII d'Ésaïe
prouveroit sufisamment à toute personne atentive, que le Messie a du
parvenir à son Régne par les miséres, & par la mort; & aquerir ainsi
le pouvoir d'enrichir les Fidèles des biens les plus excellens. Nous le
mettrons ici tout entier _Qui a cru à nôtre parole, & qui a reconnu
la puissance de Dieu? La cause de cette incrédulité est, qu'Il s'est
élevé comme un tendre rejetton sous les yeux de Dieu, & comme une
herbe qui...
[Page 329 du document manque]
[Note 39: _Ésaïe fut scié._ C'est ce que porte la Tradition des
Juifs. Joséphe le dit aussi liv. X. 4. Chalcidius sur le Timée de
Platon, _Ces deux Prophétes ont été tuez par des scélérats, qui ont
écartelé l'un & lapidé l'autre._ C'est à cela qu'il faut raporter
Héb. XII. 37.]
[Note marg. a: Es. LXI, 1.]
[Note marg. b: Es. XLII. 2. 3. 4]
[Note 40: _Le chapitre_ LIII. _d'Ésaïe._ La Paraphrase Chaldaïque &
de la Gemara de Babylone ont expliqué ce chap. du Messie.]
[Page 330 du document manque]
...ra leurs péchez.. [46] Lors que les dépouilles se partageront entre
les combatans, je lui en donnerai une part excellente; parce qu'il s'est
livré à la mort; qu'il a été mis au rang des scélérats; & que
portant la peine des péchez des autres, il s'est établi intercesseur
pour ceux qui étoient coupables._
[Note 46: _Lors que les dépouilles se partageront._ La Gemare de
Babylone enseigne que cela se doit entendre dans un sens spirituel.]
Nous défions ceux que nous combatons ici, de nous pouvoir marquer
quelques-uns de leurs Rois ou de leurs Prophétes, à qui tout ce
Chapitre se puisse apliquer. Les Juifs modernes se sont avisez de
prétendre qu'il s'agissoit ici, non d'une personne singuliére, mais de
leur Nation même dispersée dans tous les endroits du Monde; & qui à
la faveur de cette dispersion, devoit faire par tout un grand nombre de
Prosélytes par ses bons exemples, & par ses discours. Mais I. cette
explication choque une infinité [Note marg.: Dan. IX. Neh. IX. &c.]
de passages de l'Ecriture, qui disent clairement [47]qu'il n'est rien
arrivé de fâcheux aux Juifs, qu'ils n'ayent mérité par leurs crimes;
rien même qui ne soit beaucoup au dessous de ce qu'ils ont mérité.
II. La suite & l'enchaînure de ce Discours prophétique ne s'ajuste
nullement avec cette interprétation. Le Prophéte, ou ce qui s'acorde
mieux aux termes de ce passage, Dieu lui-même s'exprime ainsi, _Ce
mal lui est arrivé à cause des péchez de mon Peuple._ Or le Peuple
d'Esaïe, ou plutôt, celui de Dieu, par distinction, n'est autre que la
Nation Juive: & par conséquent celui dont Esaïe dit qu'il a soufert de
si terribles maux pour son Peuple, ne peut pas être le Peuple Hébreu.
Les anciens Docteurs Juifs étoient donc beaucoup plus raisonnables que
ceux d'aujourd'hui, lors qu'ils avouoient que tout ce Chapitre regarde
le Messie. Cet aveu, & le respect de l'Antiquité, ont obligé quelques
Juifs modernes de feindre deux Messies, l'un, disent-ils, fils de Joseph
qui devoit soufrir beaucoup de maux, & même une mort sanglante; &
l'autre, qui sera fils de David, qui régnera glorieusement; & dont
toutes les entreprises auront un très-heureux succès. Mais on sent
bien que c'est là une pure défaite, & qu'il eût été bien plus
naturel & plus conforme aux Oracles des Prophétes, [48]de reconnoître
un seul Messie, à qui mille traverses terminées par le dernier
suplice, ouvriroient un chemin à la Royauté. C'est ce que nous croyons
à l'égard de Jésus-Christ, & c'est aussi ce que l'événement a
parfaitement confirmé.
[Note 47: _Qu'il n'est rien arrivé de fâcheux aux Juifs._ Cela paroît
par les passages ci-dessus alléguez, & par Daniel IX & Néhémie IX.
Outre que celui dont parle Esaïe devoit prier Dieu pour les Gentils, ce
que les Juifs ne font pas.]
[Note 48: _De reconnoître un seul Messie._ C'est ce que fait Abarbanel
sur le chapitre LIII. d'Esaïe.]
[Note marg.: _Examen du préjugé favorable que beaucoup de Juifs ont
pour ceux qui ont condamné Jésus-Christ._]
XXI. Il y a bien des Juifs qui embrasseroient la Doctrine de l'Evangile,
s'ils n'étoient retenus par une grande opinion qu'ils ont conçue de la
vertu & de la probité de leurs Ancêtres, & sur tout des Sacrificateurs
qui par un éfet de leurs préjugez, ont condamné Jésus-Christ &
rejetté sa Doctrine. Je n'ai pas dessein de faire ici des reproches
à ces sortes de Juifs. Cependant la nécessité d'une juste défense
m'oblige à leur dépeindre ici ces Ancêtres, pour qui ils ont tant de
vénération. Je ne le ferai que par les couleurs & par les traits que
me fournissent les termes exprès de leur Loi, & des Livres de leurs
Prophétes. C'est là qu'assez souvent ils sont traitez d'hommes
incirconcis de coeur, & d'oreilles; de Peuple hypocrite, qui pendant
qu'il honore Dieu de ses lèvres, & par tout l'apareil des cérémonies,
le déshonore dans le fond par un Esprit profane & éloigné de lui. Ce
sont leurs Ancêtres, qui en vinrent presque à un parricide contre la
personne de Joseph, & qui changérent ce cruel dessein en celui de le
vendre pour esclave. Ce sont leurs Ancêtres, qui par des revoltes
continuelles rendirent la vie ennuyeuse à Moyse; à ce Moyse, qui
étoit leur Chef & leur libérateur; & aux ordres de qui ils avoient vû
plusieurs fois l'Air, la Terre, & la Mer obéïr sans résistance. Ce
sont leurs Ancêtres, qui conçurent du dégoût pour le pain que Dieu
leur envoya du Ciel, & qui dans le tems même qu'ils étoient
encore pleins de la chair de ces oiseaux dont il les avoit nourris
miraculeusement, furent assez insolens pour se plaindre, comme s'ils
eussent été travaillez de la famine la plus cruelle. Ce sont leurs
Ancêtres qui abandonnérent, avec la derniére perfidie, David l'un de
leurs plus grands & de leurs meilleurs Rois, pour suivre son fils dans
la rebellion. Ce sont leurs Ancêtres, qui tuérent dans le Parvis du
Temple Zacharie fils de Jojada; & qui par là firent du Sacrificateur
même la victime de leur cruauté. A l'égard de leurs souverains
Sacrificateurs, c'est de ce rang que furent ceux qui par de fausses
acusations atentérent à la vie de Jérémie le Prophéte, & qui
l'auroient infailliblement perdu, si le crédit de quelques Grands ne
l'eût arraché à leur fureur. Toûjours eurent-ils assez d'autorité
pour extorquer du Roi une permission de renfermer ce Prophéte dans un
cachot, où il demeura jusqu'à la prise de Jérusalem.
Si quelqu'un s'imaginoit que les Juifs qui vivoient du tems de
Jésus-Christ, avoient beaucoup plus de probité que ceux dont nous
venons de parler, il n'a, pour se détromper, qu'à lire l'Histoire de
Joséphe. C'est là qu'il pourra voir dans les Juifs d'alors, les crimes
les plus atroces, suivis des punitions les plus éfroyables, quoi que
moindres que leurs crimes, [49]au jugement même de cet Auteur.
Le Sanhédrin ne valoit pas mieux que le Peuple; & cela n'est pas
étonnant; puis qu'il étoit composé de personnes, que la faveur &
le caprice de Grands élevoit à cette Dignité, contre la coutume
ancienne, qui étoit d'élire librement & par l'imposition des mains.
Je dis la même chose des Pontifes, dont la Charge devenue annuelle de
perpétuelle qu'elle étoit, fut souvent livrée à celui qui en ofroit
le plus.
Faut-il donc trouver étrange que des gens fiers & superbes, d'une
ambition excessive, & d'une avarice insatiable, ayent été remplis de
rage à la vûe d'un Homme, qui, quand même il n'auroit pas ouvert la
bouche contre leurs défauts, les en reprenoit assez par la sainteté de
ses Préceptes? Ils ne lui ont rien imputé dont ils n'ayent autrefois
chargé les personnes les plus éminentes en piété & en vertu. C'est
ainsi que[*] celui des deux Michées qui vécut du tems de Josaphat, fut
mis en prison pour avoir maintenu constamment la vérité contre les
opositions des faux Prophétes. Achab fit à Élie le même reproche que
les Sacrificateurs Juifs faisoient à Jésus-Christ; qu'il étoit un
perturbateur du repos de la Nation. On intenta contre Jérémie la même
acusation qui fut depuis intentée à Nôtre Seigneur; qu'il avoit
prophétizé contre le Temple. Ajoûtons à cela ce que les anciens
Docteurs d'Israël ont écrit des tems du Messie: _Alors_, disent-ils,
_les hommes égaleront les chiens en impudence, les ânes en
opiniâtreté, & les bêtes féroces en cruauté._ Enfin Dieu lui-même
qui avoit prévû de tout tems quelle disposition de coeur auroient les
Juifs, lors que le Messie viendroit au Monde, prédit par la bouche de
ses Prophétes, [f]que le Peuple qu'il n'avoit [Note marg.: Of. XI. 34.]
pas jusques là compté pour sien deviendroit son Peuple;[n.m.-b] qu'à
peine de chaque ville & de chaque village y auroit-il un Juif ou deux
qui allassent adorer sur la Montagne sainte: mais que les Etrangers
supléroient ce qu'il manqueroit au nombre des Juifs fidéles &
saints;[A] que le Messie seroit aux Juifs un sujet de scandale, & une
ocasion de ruïne; & que cette Pierre, après avoir été rejettée par
ceux qui avoient la conduite du bâtiment de la maison, seroit mise dans
le principal lieu, pour servir de base à tout l'édifice, & pour le
rendre plus solide & plus durable.
[Note f: Il y a eu deux Prophétes de ce nom, l'un qui vivoit du tems de
Josaphat & d'Achab, & c'est celui dont il s'agit ici. L'autre a vécu
environ 100 ans après, & c'est ce dernier dont nous avons un Livre de
Prophéties. TRAD. DE PAR.]
[Note 49: _Au jugement même de cet Auteur._ Il dit qu'aucune ville n'a
soufert des maux si extrêmes, & qu'aucun siécle n'avoit vu tant de
crimes dans les Juifs: qu'ils s'étoient fait plus de mal eux-mêmes,
qu'ils n'en avoient soufert de la part des Romains, qui étoient venus
pour expier leurs crimes.]
[Note marg. _b_: Jer. III. 14. 17.]
[Note marg. A: Es. VIII. 14. Psau. CXVIII.]
[Note marg.: _Réponse à l'Objection que les Chrétiens adorent
plusieurs Dieux._]
XXII. Il faut présentement répondre aux deux acusations que les Juifs
mettent en avant contre le culte que nous rendons à Dieu. La premiére
est, que nous adorons plusieurs Dieux. Mais cette acusation ne vient que
d'une fausse explication de nos sentimens, qui leur est suggérée par
la haine & par la préocupation. Car pourquoi nous objecter cela[50]
plutôt qu'à Philon Juif, qui en plusieurs endroits de ses Écrits,
établit trois choses en Dieu, & qui par le _nom de Dieu_ entend _la
Raison, ou la Parole de Dieu_;[51] _laquelle_; dit-il, _a créé le
Monde, & n'est pas sans principe, comme Dieu qui est le pére de tout,
quoi qu'elle n'ait pas été produite de la même maniére que les
hommes_? Le même Philon, & un autre Docteur nomme[52] Moyse, fils de
Néhêman, apellent aussi cette parole, _l'Ange, & le Lieutenant de Dieu
dans le Gouvernement de l'Univers_. Pourquoi, encore, nous faire cette
objection plutôt qu'aux Cabalistes, qui distinguent en Dieu trois
Lumiéres, que quelques-uns d'entr'eux appellent des mêmes noms que
nous, Pére, Fils & St. Esprit? Pour ne parler ici que de ce qui est
le plus universellement reconnu des Juifs: cet Esprit qui a rempli &
inspire les Prophétes, n'est pas une chose créée, & il est néanmoins
distingué de celui qui l'envoyoit. C'est aussi ce qu'il faut dire
de cette merveille du premier Temple[53] que les Juifs nomment
_Schekina_.[54] La plûpart des Docteurs de ce Peuple ont enseigné que
cette vertu de Dieu, à laquelle ils donnent aussi le nom de Sagesse,
habiteroit dans le Messie. Et c'est dans cette vue que l'Auteur de la
Paraphrase Chaldaïque apelle le Messie, _la Parole de Dieu_; & que
David, Esaïe, & quelques autres, lui atribuent[55] le sacré nom de
Dieu & de Seigneur.
[Note 50: _Plûtôt qu'à Philon Juif qui_ &c. Dans le Traité des
sacrifices d'Abel & de Caïn, il représente Dieu comme accompagné de
deux choses souverainement éficaces, sa _puissance_ & sa _bonté_, au
milieu desquelles il dit que Dieu étoit, ajoûtant que leur éficace
est infinie, & que chacune d'elles équivaut à toute la Divinité.
Maimonides & Joseph d'Albo distinguent trois choses en Dieu, _ce qui
connoit, ce par quoi Dieu connoit, & la connoissance même_.]
[Note 51: _Laquelle, dit-il, a créé le Monde._ Dans ses Allégories,
_Il s'est servi de sa parole comme d'un instrument pour créer le
Monde_.]
[Note 52: _Moyse fils de Néhéman._ «Si nous voulons dire la chose
comme elle est, cet Ange est l'Ange Rédempteur dont il est dit, _mon
nom est en lui_: C'est ce même Ange qui disoit à Jacob. _Je suis le
Dieu de Béthel_, & qui parloit à Moyse de dedans le buisson. La raison
pourquoi il est apellé Ange, c'est parce qu'il gouverne le Monde. Car
il est écrit, _l'Eternel, c'est-à-dire le Seigneur Dieu nous a
tirez d'Égypte_: & ailleurs, _Il a envoyé son Ange & nous a tirez
d'Égypte_. Outre cela il est écrit, _& l'Ange de sa face les a
délivrez_.... Car cet Ange n'est autre que la face de Dieu, dans ce
passage, _Ma face ira devant eux & je te mettrai en repos._ Enfin c'est
cet Ange dont le Prophéte dit, _Et aussi tôt le Seigneur que vous
cherchez, & l'Ange de l'Alliance que vous desirez, entrera dans son
Temple_.»]
[Note 53: _Que les Juifs nomment Schekina._ La Gemare de Babylone &
celle de Jérusalem disent que la Schekina s'est tenue pendant trois
ans & demi sur la Montagne des Oliviers, en atendant la conversion des
Juifs. Ce qui est vrai en un bon sens.]
[Note 54: _La plûpart des Docteurs de ce Peuple_ &c. Entr'autres le
Rabbin Salomon. Le même Rabbin sur le chapitre XIX. de la Genése vers.
18. reconnoit que Dieu peut prendre la nature humaine, & que cela est
même arrivé autrefois pour un tems.]
[Note 55: _Le sacré nom de Dieu_ &c. Jer. XXIII. 6. Zachar. XIV. 16.
Ps. XIV. 7. Quelques Rabbins ont reconnu qu'il s'agit là du Messie.
Dans toute cette Réponse, l'Auteur ne fonde l'adoration qui est duë à
Jésus-Christ que sur son exaltation, sans doute afin de disputer plus
commodément contre les Juifs. Cet endroit & celui que j'ai marqué p.
202 où l'Auteur réduit la Religion Chrétienne à fort peu de chefs,
sont aparemment ce qui a fait dire à bien des gens, & entr'autres à
l'illustre M. de Saumaise dans un Livre qu'il a fait contre l'Auteur
sous le nom de _Simplicius Verinus_, que Grotius avoit fait paroître
dans ce Traité qu'il panchoit déjà du côté des Sociniens. Mais ne
pourroit-on pas dire pour sa justification, que voulant prouver la Rel.
Chr. par la grande étendue du Christianisme, il l'a fait p. 163. &
suiv. il s'est vu obligé de détourner les yeux des Lecteurs de dessus
ses divisions, pour lui donner plus d'uniformité; & de dissimuler,
par conséquent, toutes ses grandeurs, en la représentant dans une
généralité qui embrasse toutes ses Sectes? Ce qui favorise cette
conjecture, c'est que quoi qu'il ait écrit ce Traité dans un tems
auquel selon l'aveu de tout le monde il ne panchoit pas vers la
Communion Romaine, il ne laisse pas de ménager ceux de cette Communion,
comme il paroît par l'endroit où il réfute le culte que les Payens
rendoient aux Intelligences médiatrices, & subordonnées à Dieu, &
celui des Héros après leur mort p. 234 235 &c. Il auroit pu renverser
ces deux cultes par cette seule raison, que le culte religieux
n'apartient qu'à l'Être infini. Il ne le fait pas, & il se contente de
certaines raisons, qui sont bonnes contre les Payens, mais qui ne sont
rien ou presque rien contre les Catholiques. TRAD.]
[Note marg.: _Réponse à l'Objection que les Chrétiens adorent la
nature humaine_.]
XXIII. La seconde acusation dont les Juifs nous chargent, c'est que nous
rendons à la créature le culte qui n'est dû qu'à Dieu seul. Mais
elle n'est pas plus dificile à repousser que la précédente.[A] En
éfet, nous ne déférons au Messie que l'honneur & que l'adoration
qui nous est prescrite au Ps II. & au CX. Or David Kimchi même,
grand ennemi des Chrétiens, reconnoit que le 1er de ces Pseaumes
prophétiques n'a été acompli que très-imparfaitement en la personne
de David; & qu'il regarde le Messie d'une maniére plus pleine & plus
excellente. Pour ce qui est du Ps. CX. nous osons assurer qu'il porte
uniquement sur le Messie. Rien n'est plus vain, ni plus frivole, que ce
que disent là-dessus les Juifs modernes, dont les uns le raportent à
Abraham, les autres à David, & quelques autres à Ezéchias. Ce Pseaume
a été composé par David, comme il paroît par le tître. Ainsi, ce
que le Prophéte déclare que Dieu dit à son Seigneur, ne peut être
regardé comme étant dit à David, ni à Ezéchias qui a été l'un
des Descendans de ce Roi, & qui n'a eu sur lui aucune prééminence qui
obligeât David à l'apeller son Seigneur. À l'égard d'Abraham, il n'a
pas possédé le Sacerdoce dans un degré qui l'élevât sur tous les
autres Patriarches, & cela même qu'il fut béni par Melchisédec,
prouve qu'il lui étoit inférieur dans la Charge de Sacrificateur, dont
la bénédiction étoit une des principales fonctions. Il faut donc
avouer que cette souveraine Sacrificature, aussi bien que ce Sceptre &
cette autorité Royale qui devoit s'étendre de Sion jusqu'au bout du
Monde, conviennent parfaitement au Messie. C'est ce qui paroît
par d'autres passages, qui parlent incontestablement de lui, & par
l'interprétation que les autres Paraphrastes Juifs ont donnée à ce
Pseaume. La souveraine probité des Disciples de Jésus-Christ pourroit
être un garand sufisant de la vérité de ce qu'ils avancent, que tous
les traits de ce grand Oracle se trouvent exactement en la personne
de leur divin Maître; puis que les Juifs reçoivent sur une raison
semblable, ce que Moyse dit que Dieu lui a révélé en lui parlant face
à face. Mais ce n'est là que la plus petite des preuves sur quoi nous
croyons que Jésus-Christ a été élevé à l'autorité souveraine sur
tout l'Univers. En voici de plus fortes, que nous avons déjà déduites
dans le second Livre. Il a été vû vivant après avoir expiré sur la
croix: il a été vu montant au Ciel: son nom seul a chassé les Démons
des corps qu'ils possédoient, & guéri des maladies incurables: ses
Disciples ont reçu de lui le don des Langues: & ce qu'il y a de
considérable dans toutes ces merveilles, c'est que Jésus-Christ les
avoit promises comme autant de marques sûres & infaillibles de son
élévation sur le Trône. Il ne faut pas oublier ici, que conformément
aux Pseaumes que nous avons citez, son Sceptre, qui n'est autre chose
que la parole de l'Evangile, après être sorti de Sion, a passé sans
aucun secours humain, & par la seule puissance de Dieu, jusqu'aux
extrémitez de la Terre; & s'est également assujetti & les Peuples
& les Rois. Les Juifs Cabalistes croyent sans aucun fondement qu'un
certain personnage fils d'Enoch tient le milieu entre Dieu & les hommes.
A plus forte raison pouvons-nous penser la même chose de Jésus-Christ,
qui a donné des preuves si éclatantes de son élévation. Et qu'on ne
dise pas que cette grandeur va à diminuer celle de Dieu le Pére:
car [n.m.-a] c'est de lui qu'elle est émanée; [n.m.-b] c'est à lui
qu'elle doit retourner; & [n.m.-c] elle tend uniquement à le glorifier.
[Note marg. a: Jean, V. 19. 30.]
[Note marg. b: I Cor. XV. 24.]
[Note marg. c: Jean. XIII. 31. XIV. 13. Rom. XVI. 27.]
Nous excéderions les bornes que nous nous sommes prescrites dans cet
Ouvrage, si nous entrions dans une discussion plus particuliére de
cette grande Controverse. Nous en aurions même dit moins, si nous
n'avions eu dessein de faire voir qu'il n'y a dans nôtre Religion, ni
impiété, ni absurdité, qui puisse fournir une juste raison de ne
se pas rendre aux miracles qui lui servent d'apui, à la sainteté
très-parfaite de ses Préceptes, & à la grandeur de ses promesses.
Si quelqu'un touché de la force de ces preuves, & persuadé de la
foiblesse des objections qu'on leur opose, embrasse la Religion
Chrétienne, il doit aller plus loin, & travailler à s'informer
des Articles de nôtre Créance: ce qu'il ne peut mieux faire qu'en
consultant les Livres où nous avons prouvé qu'ils sont contenus &
expliquez. Nous finissons en priant Dieu qu'il lui plaise de répandre
ses lumiéres dans l'Esprit des Juifs, & d'exaucer encore aujourd'hui la
priére que Jésus-Christ lui a présenté pour eux, lors même qu'il
étoit ataché à la Croix.
TRAITÉ
DE LA VÉRITÉ
DE LA
RELIGION
CHRÉTIENNE.