LIVRE SIXIÈME

_Réfutation du Mahométisme_

[Note marg.: _Origine du Mahométisme._]

I. Je destine ce sixième Livre à réfuter le Mahométisme. Avant la

naissance de cette fausse Religion, Dieu avoit déployé sur l'Eglise

Chrétienne de très-sévéres jugemens, qu'elle n'avoit que trop

méritez. Cette piété solide & pure, qui avoit fleuri parmi les

Chrétiens dans les cruelles persécutions, dont ils avoient été

l'objet, s'étoit peu à peu altérée, depuis que la conversion

de Constantin, & la profession que les Empereurs suivans firent du

Christianisme, eurent fait succéder le calme au trouble, ataché de

l'honneur & de la gloire à nôtre Religion, & confondu le Monde avec

l'Eglise, en y introduisant la pompe & les maximes mondaines. On vit

alors les Princes Chrétiens se consumer les uns les autres par des

Guerres continuelles, qu'ils auroient souvent pu terminer par une

heureuse Paix. Alors les Évêques commencérent à se disputer le rang

avec une chaleur indigne de leur caractére. Alors il arriva ce qui

étoit arrivé au premier homme. Il avoit préféré l'arbre de Science

à l'arbre de Vie, & atiré par là sur lui & sur ses Descendans une

infinité de maux. De même l'Eglise, dans ce période dont nous

parlons, prit plus de goût à une Science curieuse & téméraire, qu'à

la véritable piété, & fit de la Religion un Art méthodique & une

matiére à raisonnement. Cette dépravation de goût eut bien tôt de

fâcheuses suites. Dieu avoit autrefois confondu l'orgueil de ceux qui

bâtissoient la Tour de Babel en confondant leur Langage. On vit alors

quelque chose de semblable dans l'Eglise. Cette afectation hardie de

connoître à fond les plus sublimes Mystéres de la Religion, mit de

la diversité dans les expressions des Docteurs, & par cela même, des

sentimens de désunion dans leur coeur. La vue de ces malheurs naissans

jetta le Peuple dans le doute & dans l'incertitude sur les objets de sa

Foi; & une fausse préocupation pour ses Maîtres le retenant dans le

respect, il aima mieux chercher la cause de ces nouveaux troubles dans

l'Ecriture même, que dans la témérité de ces Esprits inquiets &

curieux. Il s'acoutuma donc à regarder la Parole de Dieu comme une

chose qui cachoit un poison dangereux, & contre laquelle il faloit se

tenir sur ses gardes. Ce mal fut suivi d'un autre. Comme si l'on

eût voulu rapeller le Judaïsme, on commença à faire consister la

Religion, non dans la pureté de l'ame, mais dans des Cérémonies. On

l'apliqua à certaines choses plus propres à exercer le corps, qu'à

corriger le coeur. On vint à élever le zéle de Parti, & l'atachement

à certaines opinions, au dessus de toutes les autres vertus: ainsi

le Christianisme intérieur & véritable devint aussi rare, que

l'extérieur & l'aparent étoit ordinaire.

Dieu ne put voir cette corruption sans témoigner par ses châtimens

combien elle lui étoit odieuse. Du fond de la Scythie & de l'Allemagne

il tira des Armées innombrables, dont il couvrit le Monde Chrétien.

Mais voyant que les ravages éfroyables que firent ces Armées, &

les sanglantes victoires qu'elles remportérent sur les Chrétiens,

n'étoient d'aucune éficace pour l'amendement de ceux qui échapérent

à ces terribles Ennemis: il permit dans sa juste colére, qu'il

s'élevât dans l'Arabie un faux Prophéte, le fameux Mahomet, & qu'il

formât une nouvelle Religion, directement contraire à la Religion

Chrétienne, mais assez conforme à la vie de la plûpart des Chrétiens

de ce tems là. Les premiers qui embrassérent cette nouvelle Doctrine,

furent les Sarrazins, qui s'étoient revoltez contre l'Empereur

Héraclius. Ces Peuples subjuguérent en fort peu de tems l'Arabie, la

Syrie, la Palestine, l'Égypte, & la Perse. L'Afrique & l'Espagne eurent

aussi le même sort. Quelques siécles s'étant écoulez, les Turcs,

Peuples très-belliqueux, vinrent enlever aux Sarrazins une bonne

partie de ce qu'ils avoient conquis; & après plusieurs combats, ils

acceptérent l'ofre que ceux-ci leur firent d'entrer par une Alliance

dans les mêmes intérêts. Ils se laissérent ensuite aisément

persuader de recevoir la Religion de leurs nouveaux Alliez: Religion

commode, & qui flatoit par ses maximes la licence de leurs moeurs. Peu

à peu ils devinrent les maîtres, & jettérent les fondemens d'un

puissant Empire, qui ayant commencé par la prise des Villes de l'Asie,

& continué par la conquête de la Grèce, s'est étendu par ses

victoires jusqu'à la Hongrie, & jusqu'aux frontiéres de l'Allemagne.

[Note marg.: _Contre la soumission aveugle, qui est le fondement du

Mahométisme._]

II. Cette Religion a en général 2 caractéres, l'un d'inspirer la

cruauté, & de porter ses Sectateurs à répandre du sang; l'autre,

d'exiger une soumission aveugle, de défendre l'examen de ses Dogmes,

& d'interdire au Peuple, par une suite naturelle de ce principe, la

lecture des Livres qu'elle leur fait recevoir comme sacrez. Dès là, il

est aisé de voir l'injustice & le peu de droiture de son Auteur, &

l'on ne peut qu'on ne le tienne pour suspect. Cette conduite, en éfet,

ressemble assez à celle d'un Marchand qui ne voudroit vendre ce dont

il trafique, qu'à condition qu'on l'achetât sans le voir & sans

l'examiner. Il est vrai qu'en matiére de Religion, tout le monde n'a

pas les yeux également propres à discerner le vrai d'avec le faux;

& que la présomption, les passions, & le préjugé de la coutume

obscurcissent l'Esprit de la plûpart des hommes; & l'engagent dans

l'erreur. Mais d'ailleurs, on ne sauroit, sans faire injure à la bonté

de Dieu, s'imaginer qu'il ait rendu le chemin du salut inaccessible à

ceux qui le cherchent préférablement aux avantages & à la gloire du

Monde; qui pour y parvenir soumettent à Dieu, & leurs personnes, & tout

ce qu'ils possédent, & lui demandent on secours. Et puis qu'il a

donné à tous les hommes le pouvoir de juger des choses, pourquoi

n'exerceroient-ils pas leur jugement sur les objets les plus dignes

d'être connus, & que l'on ne peut ignorer sans courir le risque de

perdre la félicité éternelle?

[Note marg.: _1. Preuve contre les Mahométans, tirée de l'Écriture

Sainte dont ils avouent en partie la divinité._]

III. Mahomet & ses Sectateurs avouent que Moyse & Jésus-Christ ont

été envoyez de Dieu, & que ceux qui ont travaillé à répandre &

à établir la Religion Chrétienne ont été des personnes saintes

& pieuses. Cependant l'Alcoran, qui est la Loi de Mahomet, oblige

à croire quantité de choses contraires à celles que Moyse &

Jésus-Christ nous aprennent. Je n'en raporterai qu'un exemple. Tous

les Apôtres & tous les Disciples de Jésus-Christ disent d'un commun

consentement, qu'après que nôtre Seigneur fut mort sur la croix,

il ressuscita le troisiéme jour, & fut vu par un grand nombre de

personnes. Mahomet, au contraire, enseigne que Jésus-Christ fut enlevé

secrettement dans le Ciel, & que ce ne fut qu'un Fantôme qui fut

ataché à la croix; qu'ainsi il ne mourut pas, & qu'il trompa les Juifs

par cette illusion.

[Note marg.: _Que l'Écriture n'a pas été corrompue._]

IV. Les Mahométans ne peuvent répondre à cette objection, qu'en

disant que les Livres de Moyse & des Disciples de Jésus-Christ ne sont

pas demeurez tels qu'ils étoient du commencement, & qu'ils ont été

corrompus. C'est précisement ce que répond Mahomet. Mais nous avons

déjà fait voir la vanité de cette chicane dans nôtre troisiéme

Livre. Si quelqu'un disoit aux Mahométans que leur Alcoran est

corrompu, ils le nieroient, & prétendroient que cette réponse sufit;

tant qu'on ne leur prouve pas cette corruption. D'ailleurs ils ne

peuvent pas aporter en faveur de leurs Livres, les argumens que nous

alléguons pour les nôtres. Nous disons, par exemple, qu'aussi tôt que

nos Livres sacrez eurent été composez, il s'en répandit par tout

le Monde une infinité de Copies; qu'ils furent traduits en plusieurs

Langues, & fidélement conservez par toutes les Sectes du Christianisme

fort éloignées les unes des autres par la diversité de leurs

sentimens: & c'est, encore une fois, ce qu'ils ne peuvent prouver de

leurs Livres.

Ils se persuadent que dans le Chapitre XIV. de l'Évangile de S. Jean

où Jésus-Christ promet qu'il envoyera un Consolateur, il y avoit

quelque chose touchant Mahomet, & que les Chrétiens l'ont fait

éclipser. Là-dessus je leur demande, s'ils croyent que les Chrétiens

ont commis cette fraude avant ou après le tems auquel Mahomet vint au

Monde? S'ils disent que cela arriva après que Mahomet eut paru, je

soutiens que c'étoit une chose absolument impossible; puisque, dès

ce tems-là, il y avoit par tout le Monde un nombre presque infini

d'Exemplaires du Nouveau Testament, en Grec, en Syriaque, en Arabe, en

Éthiopique, en Latin même de plus d'une sorte de Version, & que tous

ces Exemplaires s'acordent sur ce passage du Chap. XIV. sans qu'il y ait

la moindre diversité de leçon. S'ils disent que cette corruption se

fit avant que Mahomet vînt au Monde, je répons que cela ne se peut

dire, puis qu'alors aucune raison n'obligeoit les Chrétiens à en user

ainsi. Car comment auroient-ils pu prendre les devans, à moins que

de savoir ce que Mahomet enseigneroit un jour? Et c'est ce qu'ils

ignoroient tout à fait. De plus, si les Chrétiens eussent trouvé de

la conformité entre la Doctrine de Mahomet & celle de Jésus-Christ,

pourquoi auroient-ils fait plus de difficulté de recevoir les Livres de

ce nouveau Docteur, qu'ils n'en avoient fait d'admettre ceux de Moyse

& des autres Prophétes du Peuple Juif? Enfin suposons que ni les

Mahométans ni nous, n'ayons aucuns Livres qui nous instruisent, eux, de

la Doctrine de Mahomet, & nous, de celle de Jésus-Christ; l'équité

voudroit sans doute, en ce cas, que l'on regardât comme Doctrine de

Jésus-Christ, celle que tous les Chrétiens reconnoissent pour telle,

& comme Doctrine de Mahomet, celle que les Mahométans disent qu'il a

enseignée.

[Note marg.: _2. Preuve tirée de la comparaison de la Religion

Chrétienne & de la Mahométane & 1. de la comparaison de

Jésus-Christ.]

V. Comparons à présent ces deux Religions dans ce qu'elles ont &

d'essentiel & d'accessoire, & voyons laquelle est la meilleure. Je

commence par les Auteurs de l'une & de l'autre. Mahomet même avoue que

Jésus-Christ [Note marg.: avec Mahomet._] est le Messie qui avoit

été promis dans la Loi & dans les Prophétes. Il l'apelle la _Parole,

l'Intelligence & la Sagesse de Dieu_, & il dit qu'il n'a point eu

proprement de Pére selon la chair: au lieu que pour lui, ses Sectateurs

croyent qu'il est né selon les voyes ordinaires. Jésus-Christ a mené

une vie pure & irrépréhensible: Mahomet a exercé long tems l'infame

métier de Voleur, & pendant toute sa vie il s'est plongé dans les

voluptez criminelles. Jésus-Christ a été élevé dans le Ciel,

de l'aveu même de Mahomet: & pour ce qui est de lui, il est encore

aujourd'hui renfermé dans un sépulcre, Qu'on juge après celà, lequel

des deux mérite le plus d'être suivi.

[Note marg.: _2. De la comparaison des actions de l'un & de l'autre._]

VI. Examinons ensuite les actions de l'un & de l'autre. Jésus-Christ a

rendu la vue aux aveugles, & la santé aux malades; il a fait marcher

les boiteux; il a fait revivre des personnes mortes, & Mahomet en tombe

t'accord; Mahomet donne pour preuves de sa Mission, non le pouvoir de

faire des miracles, mais l'heureux succès de ses Armes. Quelques-uns

néanmoins de ses Disciples ont prétendu qu'il en avoit fait. Mais

c'étoient, ou des choses que l'Art seul pouvoit produire, comme ce

qu'ils disent d'un pigeon qui voloit à son oreille; ou des choses dont

ils ne citent aucuns témoins, par exemple, qu'un chameau lui parloit

de nuit; ou qui, enfin, sont si absurdes qu'il ne faut que les proposer

pour en faire voir l'extravagance, comme ce que les mêmes Auteurs

raportent, qu'une grande partie de la Lune étant tombée dans sa

manche, il la renvoya au Ciel pour rendre à cet Astre la rondeur qu'il

avoit perdue. Là dessus, qui ne prononcera que l'on doit s'en tenir à

celle de ces deux Loix qui a de son côté les témoignages les plus

certains de l'aprobation divine?

[Note marg.: _3. De la comparaison de ceux qui ont les premiers

embrassé le Christianisme & le Mahométisme._]

VII. Jettons aussi les yeux sur ceux qui ont les premiers embrassé ces

deux Loix. Ceux qui se soumirent d'abord à l'Évangile étoient des

personnes qui craignoient Dieu, & dont la vie étoit simple & sans

faste. Or il est de la bonté de Dieu de ne pas soufrir que des

personnes, qui ne tâchent qu'à lui plaire, soient trompées par des

aparences de miracles. Les premiers Sectateurs de Mahomet étoient des

Voleurs de grand chemin, & qui, bien loin d'avoir quelques sentimens de

piété, n'avoient pas même ceux de l'humanité.

[Note marg.: _4. De la comparaison des moyens par lesquels ces 2.

Religions se sont établies._]

VIII. La Religion Chrétienne n'a pas moins d'avantage sur celle de

Mahomet, à l'égard de la maniére dont l'une & l'autre se sont

répandues dans le Monde. La premiére doit ses progrès tant aux

Miracles de Jésus-Christ, & à ceux de ses Disciples & de leurs

Successeurs, qu'à la confiance qu'ils témoignérent dans les suplices.

Les Docteurs du Mahométisme n'ont fait aucuns miracles, & n'ont soufert

ni miséres ni mort violente pour la défense de leurs sentimens. Cette

Religion ne s'est étendue qu'à la faveur des Armes, & ses progrès

se sont réglez sur le succès des guerres de ses Sectateurs; de sorte

qu'elle servoit en quelque maniére d'accessoire aux victoires qu'ils

remportoient. Cela est si vrai, que les Docteurs Mahométans ont fait

de ces succès & de la grande étendue de Païs que leurs Princes ont

subjuguée, l'unique preuve de la vérité de leur Religion. Mais qu'y

a-t-il de plus équivoque & de moins sûr que cette espéce de preuve?

Ils rejettent avec nous la Religion Payenne. Cependant personne

n'ignore, ni les victoires signalées qu'ont remportées les Perses, les

Macédoniens, & les Romains; ni la vaste étendue de leurs Empires. Ces

grans succès mêmes, dont nos Adversaires se vantent, n'ont pas été

constans & perpétuels. Sans parler des désavantages qu'ils ont eus

dans leurs guerres tant par terre que par mer, on les a contraints

d'abandonner l'Espagne dont ils s'étoient rendus maîtres. Or ce qui

doit servir de caractére à la véritable Religion, ne doit être ni

commun aux méchans & aux personnes vertueuses, ni sujet au changement.

J'ajoûte que ce caractére ne doit avoir en lui-même rien d'injuste:

c'est ce que les Mahométans ne peuvent pas dire de leurs guerres. Ils

les ont entreprises pour la plûpart contre des Peuples qui ne les

avoient pas inquiétez, & dont ils n'avoient aucun lieu de se plaindre;

de sorte qu'ils en étoient réduits à colorer ces guerres du prétexte

de la Religion: ce qui choque directement les fondements de la Religion

même. Dieu ne peut agréer le service que les hommes lui rendent, à

moins qu'il ne parte d'une volonté pleine & entiére. Or la volonté

ne se peut fléchir, ni par les menaces, ni par la violence, mais par

l'instruction & par la persuasion. Lors qu'on ne croit que parce qu'on

y est contraint, on ne croit pas proprement, mais on fait semblant de

croire pour se soustraire à la persécution. On peut dire aussi que

ceux qui par la violence des maux ou par la terreur des menaces, veulent

tirer des autres un consentement forcé, se font beaucoup plus de tort

qu'ils ne pensent, puis qu'ils découvrent par là qu'ils se défient de

la force de leurs raisons. Outre ce défaut que les Mahométans ont de

commun avec tous les Persécuteurs, ils en ont un autre qui leur est

particulier. C'est qu'après avoir pris pour prétexte de leurs guerres

le désir d'étendre les bornes de leur Religion, ils détruisent

ensuite ce prétexte par la permission qu'ils donnent aux Peuples qu'ils

ont vaincus, de suivre telle Religion qu'il leur plait; & par l'aveu

public que quelques-uns d'entr'eux font, que ceux qui vivent dans la

profession du Christianisme peuvent être sauvez.

[Note marg.: _5. De la comparaison de la Morale Chrétienne avec celle

de Mahomet._]

IX. Comparons enfin la Morale de Jésus-Christ, avec celle de Mahomet.

L'une nous ordonne de soufrir patiemment les maux, & d'aimer même ceux

qui nous les causent: l'autre autorise la vangeance. L'une afermit

l'union du Mari & de la Femme, en les obligeant à se suporter

mutuellement: l'autre permet le divorce pour quelque raison que ce soit.

L'une oblige le Mari à faire pour la Femme ce que la Femme fait pour

le Mari, & veut qu'il lui montre par son exemple à ne partager pas

son afection: l'autre veut bien qu'il prenne plusieurs Femmes, & qu'il

ranime par là sa passion refroidie. La Loi de Jésus-Christ raméne la

Religion de l'extérieur à l'intérieur, & la cultive dans le coeur

pour lui faire produire des fruits propres à édifier le Prochain: la

Loi de Mahomet borne presque tous ses Préceptes & toute son éficace à

la Circoncision, & à d'autres choses indiférentes par elles-mêmes.

Celle là permet l'usage du vin & de toutes sortes de viandes, pourvu

que cet usage soit modéré: celle-ci défend de manger de la chair de

porc, & de boire du vin: quoi que dans le fond le vin soit un don de

Dieu, utile au corps & à l'esprit, lors qu'on en use avec sobriété.

Il est vrai que la Loi de Jésus-Christ a été précédée de certains

rudimens grossiers, & dont l'extérieur sembloit avoir quelque chose

de puéril: ce qui ne doit pas plus nous surprendre que de voir une

ébauche grossiére & imparfaite précéder un ouvrage très-parfait.

Mais qu'après la publication de cette Loi excellente, on retourne

encore aux ombres & aux figures, c'est en vérité un renversement bien

étrange: à moins que l'on n'allégue de bonnes raisons qui prouvent,

qu'après une Religion aussi parfaite que la Religion Chrétienne, il

étoit de la sagesse de Dieu d'en donner une autre aux hommes.

[Note marg.: _Réponse à l'objection que les Mahométans tirent de la

qualité de Fils de Dieu que nous donnons à Jésus-Christ._]

X. Les Mahométans paroissent scandalisez, de ce que nous disons que

Dieu a un Fils, puis que Dieu, disent-ils, n'a point de Femme. Mais ils

ne prennent pas garde que nous donnons à Jésus-Christ le nom de Fils

dans un sens digne de Dieu, & qui n'a rien de charnel. De plus, il ne

leur sied guéres de nous faire de pareils reproches, après les choses

basses & indignes que leur Prophéte atribue à Dieu. Il dit que les

mains de Dieu sont froides, & qu'il le sait parce qu'il les a touchées;

que Dieu se fait porter en chaise, & telles autres puérilitez. Lors

que nous disons que Jésus-Christ est le Fils de Dieu, nous n'entendons

autre chose que ce que Mahomet dit lui-même, que Jésus-Christ est

la Parole de Dieu. Car la Parole est en quelque façon engendrée par

l'entendement. Deux autres raisons de ce tître de _Fils de Dieu_, sont

que Nôtre Seigneur est né d'une Vierge par la seule puissance divine,

qui lui a servi de Pére, & que par la même puissance, il a été

élevé dans le Ciel. Mahomet ne le nie pas. Il doit donc reconnoître

que ces glorieux priviléges fondent avec raison le nom de _Fils de

Dieu_. que nous donnons à Jésus-Christ.

[Note marg.: _Que les Livres des Mahométans sont pleins d'absurditez._]

XI. Si nous voulions user de récrimination, raporter ici tout ce qu'il

y a de faux, de ridicule, & de contraire à la foi des Histoires dans

les Écrits des Mahométans, nous aurions une ample matiére de leur

insulter & de les couvrir de confusion. Tel est le Conte qu'ils font

d'une certaine femme très-belle, à qui quelques Anges, après s'être

enivrez, enseignérent une Chanson, par le moyen de laquelle on monte au

Ciel, & l'on en descend: à quoi ils ajoûtent que cette femme s'étant

déjà élevée extrémement haut par la vertu de cette Chanson, Dieu,

qui s'en aperçut, l'arrêta tout court, & en fit l'Étoile de Venus.

Tel est cet autre Conte, que dans l'Arche de Noé le rat naquit de la

fiente de l'éléphant, & le chat de l'haleine du Lion. En voici encore

quelques autres qui ne valent pas mieux. Ils disent que la mort sera

métamorphosée en un bélier, qui aura son siége au milieu de l'espace

qui séparera l'Enfer d'avec le Ciel: que dans la vie à venir, ce que

l'on mangera se dissipera par les sueurs: qu'à chaque homme seront

assignées des troupes de femmes pour assouvir sa passion. En vérité,

il faut avoir irrité Dieu, & reçu une grande mesure de l'Esprit

d'étourdissement, pour admettre des rêveries aussi grossiéres &

aussi sales; sur tout, lors qu'on est environné de toutes parts, de la

lumiére de l'Évangile.

[Note marg.: _Aplication de tout l'Ouvrage, adressée aux Chrétiens._]

XII. Cette dispute achevée, il ne me reste plus rien à faire que de

m'adresser aux Chrétiens de toutes les Nations & de toutes les Sectes,

& de leur montrer en peu de mots quel usage ils doivent faire des choses

que nous avons dites jusqu'ici; qui est en général d'embrasser ce qui

est bon, & de se détourner de ce qui est mauvais & criminel.

[Note marg.: _Usage du _I. _Livre, pour la pratique._]

XIII. Que premiérement donc, ils élévent leur mains pures à ce grand

Dieu qui a fait de rien toutes les choses visibles & invisibles. Qu'ils

croyent avec une parfaite certitude qu'il a soin de nous, puis qu'un

passereau même ne tombe pas sans sa permission. Qu'ils craignent moins

ceux qui ne peuvent nuire qu'au corps, que celui qui par le droit

qu'il a sur le corps & sur l'ame, peut traiter l'un & l'autre avec la

derniére sévérité.

[Note marg.: _Usage du _II. _Livre._]

Qu'ils mettent leur confiance, non seulement en Dieu le Pére, mais

aussi en Jésus-Christ, puis qu'il n'y a sur la Terre aucun autre nom

qui nous puisse sauver. Qu'ils songent que pour être agréable & au

Pére & au Fils, & pour aquerir la Vie éternelle, il ne sufit pas

d'apeller l'un son Pére, & l'autre son Seigneur, mais qu'il faut

régler sa vie sur leur volonté. Qu'ils conservent avec foin la sainte

Doctrine de l'Évangile, comme un trésor d'un prix infini.

[Note marg.: _Usage du_ III. _Livre._]

Que pour y réüssir, ils lisent assidûment l'Écriture S. qui ne peut

tromper, que ceux qui veulent se tromper eux-mêmes. Qu'ils considérent

que ceux par les mains de qui Dieu nous l'a donnée, étoient trop

fidéles & trop sûrement guidez par le saint Esprit, pour avoir eu

dessein de nous cacher aucune vérité nécessaire au salut, ou de

l'enveloper d'obscuritez impénétrables. Que pourvu qu'ils aportent à

cette lecture un Esprit soumis & obéïssant, ils découvriront sans

peine tout ce qu'ils doivent croire, espérer, & pratiquer: & que c'est

là le moyen infaillible d'entretenir & de de réveiller en eux cet

Esprit que Dieu donne à ses Enfans pour arrhe de la félicité

éternelle.

[Note marg.: _Usage du_ IV. _Livre._]

Qu'ils se donnent de garde d'imiter les Payens, soit dans le Culte des

faux Dieux, qui, à parler proprement, ne sont que de vains noms, dont

les Démons se servent pour nous détourner du service du vrai Dieu:

& qu'ils sachent qu'ils ne peuvent participer à ce faux Culte, sans

perdre tout le fruit du Sacrifice de Jésus-Christ. Qu'ils s'éloignent

aussi autant qu'ils le peuvent, de la vie impure & libertine des

Idolâtres, qui ne suivent point d'autres Loix que celles de la

cupidité.

[Note marg.: _Usage du_ V. _Livre._]

[Note marg.: Rom. II. 28. 29]

Qu'ils réfléchissent encore sur l'obligation où ils sont de vivre

plus saintement, non seulement que les Payens, mais aussi que les

Pharisiens & les Scribes, dont la justice ne consistant qu'en de

certaines pratiques extérieures & visibles, n'est pas capable de

conduire à la Vie. Qu'ils aprennent que ce n'est pas la Circoncision

faite de main qui peut plaire à Dieu, mais la Circoncision du coeur,

qui n'est autre chose que l'observation des Commandemens de Dieu, la

nouvelle Créature, & une confiance qui produit l'amour; que c'est là

la marque & le symbole du véritable Israélite, & du Juif mystique,

c'est-à-dire, du Juif qui loue véritablement Dieu. Qu'ils recueillent

enfin de ce que nous avons dit contre les Juifs, que la diférence des

viandes, les sabbats, & les fêtes n'étoient que des ombres dont le

corps se trouve dans Jésus-Christ, & dans les Fidéles.

[Note marg.: _Usage du_ VI. _Livre._]

[Note marg.: Heb, I. v. 1, 2. &c.]

Voici les réflexions que peut fournir nôtre dispute contre les

Mahométans. C'est que Jésus-Christ notre Seigneur a prédit, qu'après

son ascension, il s'éléveroit des personnes qui se vanteroient

faussement d'être envoyez de Dieu. Mais que selon l'avis de saint Paul,

quand un Ange même viendroit du Ciel pour annoncer une autre Doctrine

que celle de Jésus-Christ, il le faudroit rejetter avec exécration,

parce que cette Doctrine a été vérifiée & confirmée par des

témoignages incontestables, & qu'elle est si parfaite, qu'on ne peut

y rien ajoûter. En éfet, quel autre Législateur pourroit-on atendre

après celui dont l'Ecriture nous fait cette magnifique description:

_Dieu_, dit-elle, _ayant autrefois parlé à son Peuple en beaucoup de

maniéres fort diférentes, a bien voulu dans l'acomplissement des tems

s'adresser à nous par son Fils, qui est Maître de toutes choses, la

splendeur de sa gloire, l'image vive & expresse de sa personne; qui

après avoir créé toutes choses, les soutient & les gouverne par

sa parole puissante; qui enfin, après avoir fait l'expiation de nos

péchez, s'est assis à la main droite de Dieu & est parvenu à une

dignité infiniment plus excellente que celle des Anges._

Une autre réflexion que les Chrétiens doivent faire sur ce que nous

avons dit contre les Mahométans, c'est que les armes que Dieu a

données aux Soldats de Jésus-Christ, ne sont pas de la nature de

celles sur lesquelles Mahomet a apuyé sa Religion: qu'elles sont

uniquement spirituelles, & propres à détruire les forteresses qui

s'élévent contre la connoissance de Dieu: que le bouclier des

Chrétiens est la foi, qui est propre à repousser les dards

enflammez du Démon: que leur cuirasse est la justice, la droiture, &

l'intégrité de la vie: que leur casque est l'espérance du salut,

laquelle couvre en éfet, aussi bien que cette sorte d'armes

défensives, les endroits les plus foibles & les plus exposez: qu'enfin

ils ont pour épée la Parole de Dieu, qui est assez éficace pour

pénétrer jusqu'au fond de l'ame.

Après ces usages qui se retirent de ce Traité, j'exhorte sérieusement

tous les Chrétiens à cette concorde mutuelle que Jésus-Christ

recommanda si fortement aux siens un peu avant que de les quiter.

Qu'ils considérent donc qu'il ne doit pas y avoir parmi eux plusieurs

Docteurs, & qu'ils n'en ont qu'un, qui est Jésus-Christ, au seul nom de

qui ils ont tous été batisez; qu'ainsi l'on ne devroit pas voir

parmi eux cette diversité de Sectes, & cette désunion, qui sont si

contraires à l'Evangile; & qu'il est tems de travailler à y aporter du

reméde. Pour le faire avec succès, ils doivent toûjours avoir devant

les yeux ces belles paroles des Apôtres: qu'il faut être sage avec

sobriété, & selon la mesure de la connoissance que Dieu a distribuée

à chacun de nous: que s'il y en a de moins éclairez, on doit suporter

leur foiblesse & les engager par cette modération à se réünir avec

nous, à entretenir la paix, & à bannir toutes disputes: qu'il

est juste, d'ailleurs, que ceux qui excellent en lumiéres & en

connoissance, excellent aussi en charité: qu'à l'égard de ceux qui

sont dans quelque erreur, il faut atendre que Dieu leur découvre les

véritez qu'ils ignorent: que jusqu'à ce que cela arrive, on doit

retenir les Articles dont on convient, & y conformer sa vie: que

maintenant nous ne connoissons qu'en partie, & qu'un tems viendra que

nous connoîtrons toutes choses avec évidence & avec certitude.

Je prie aussi chaque Chrétien en particulier, qu'il ne garde pas

inutilement le talent qui lui a été confié: qu'il travaille de toutes

ses forces à gagner des ames à Jésus-Christ: qu'il employe à ce

dessein, non seulement des discours salutaires & pieux, mais la pureté

& la sainteté d'une vie exemplaire, afin de donner lieu aux Etrangers

de juger de la bonté du Maître par celle des serviteurs, & de la

pureté de ses Loix par celle de leurs actions.

Je finis en priant ceux pour qui j'ai dit dès l'entrée que j'ai

composé cet Ouvrage, que s'ils y trouvent quelque chose de bon, ils en

rendent graces à Dieu, & que s'il y a des choses qui ne soient pas

de leur goût, ils veuillent bien avoir quelque égard, tant à la

condition ordinaire des hommes, qui naturellement sont fort sujets à se

tromper, qu'au lieu & au tems auquel ce Livre a été écrit, & qui

ne m'a pas permis d'y aporter toute l'exactitude dont j'aurois été

capable dans une plus heureuse conjoncture.

DU CHOIX

_Qu'on doit faire entre les divers_

_Sentimens qui partagent les_

CHRÉTIENS

_par Mr. LE CLERC._

§ I. _Qu'on doit examiner qui sont ceux d'entre tous les Chrétiens,

qui suivent aujourd'hui la Doctrine la plus pure de Jésus-Christ._

Il n'y a point d'homme sensé, qui ait lu les Livres du Nouveau

Testament, pour s'instruire dans la connoissance de la Vérité, qui

n'avoue que Grotius a renfermé dans ses 2. & 3. Livres les motifs

de crédibilité les plus forts que la Vérité puisse présenter à

l'Esprit. C'est pourquoi celui qui désire son salut, & d'arriver un

jour à l'Immortalité bienheureuse, doit s'atacher à la Doctrine

renfermée dans ces Livres pour en faire l'objet de sa foi; pratiquer

les Préceptes qu'elle lui impose, & fixer toute son espérance, sur les

biens qu'elle lui promet. Autrement celui qui paroîtroit convaincu de

la vérité de la Religion Chrétienne, & qui n'auroit pour sa Doctrine,

ses préceptes, & ses promesses ni l'obéissance, ni la foi, qui leur

sont dues, tomberoit en contradiction avec soi-même, & prouveroit qu'il

n'est Chrétien, ni de coeur, ni d'esprit.

Or entre les préceptes que Jésus-Christ & les Apôtres nous ont

donné, il y en a un qui nous oblige à confesser publiquement [1]devant

les hommes, que nous sommes ses Disciples, si nous voulons qu'il nous

reconnoisse au dernier jour lorsqu'il viendra pour juger les Vivans &

les Morts; au contraire si nous refusons de le reconnoître devant

les hommes pour notre Maître, il refusera de nous avouer pour ses

disciples. [2]Jésus-Christ n'a pas voulu que ceux qui s'atacheroient

à lui fussent des Disciples cachés, qui parussent avoir honte de

sa Doctrine, & sur qui l'estime des hommes ou leurs bienfaits, leurs

menaces & les supplices mêmes fissent plus d'impression que ses

préceptes, & les promesses qu'il leur fait de leur donner la Vie

éternelle. Mais il a voulu que ceux qui sont Chrétiens en fissent une

profession publique, pour porter tous les hommes à embrasser la vraye

Religion, & que si la Providence le jugeoit à propos, ils scellassent

par leur mort la profession de leur foi [3]remettant leurs Ames entre

les mains de Dieu, pour montrer qu'ils _préférent ses préceptes à

toutes choses._ C'est ce qui a fait dire à St. Paul [4]_que si nous

confessions le Seigneur Jésus de notre bouche, & que nous croyions dans

nos_ coeurs que _Dieu l'a ressuscité d'entre les morts, nous serons

sauvés; car de coeur,_ ajoûte-t-il, _on croit pour obtenir la justice,

& de bouche l'on confesse pour avoir le Salut;_ car l'Écriture dit,

_que tous ceux qui croiront en lui, n'en auront point de confusion._ Sur

ce principe, il faut que celui qui reconnoît la Religion Chrétienne

pour véritable découvre ses sentimens & sa foi, sans déguisement &

sans crainte, lorsque l'occasion s'en présente.

[Note 1: _Devant les hommes &c._ C'est Jésus-Christ qui parle Matt. X.

32. Où il dit _Quiconque fera profession d'être à moi, devant les

hommes; je le reconnoîtrai pour mien, devant mon Pére, qui est au

Ciel. Mais quiconque niera d'être à moi, devant les hommes; je nierai

aussi qu'il soit à moi, devant mon Pére, qui est au Ciel._ Voi. 2.

Tim. II. 12. Apocal. III. 5.]

[Note 2: _Jésus-Christ n'a pas voulu._ C'est pourquoi il dit Matt.

V. v. 14. _Que ses Disciples sont la lumiére du Monde; qu'une Ville

située sur une montagne,_ ne sauroit _être cachée, qu'on n'allume

point une lampe, pour la mettre sous un boisseau, mais sur un

chandelier_, afin qu'elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison

&c.]

[Note 3: _Remettant leurs Ames._ Luc XII. 4, _Jésus-Christ._ nous

deffend de craindre ceux qui tuent le _Corps, & qui après cela n'ont

plus rien à vous faire davantage_ & il nous ordonne _de craindre celui

qui, après qu'on a été tué, a le pouvoir de jetter dans la gêne._

Il prédit à ses Disciples Matt. X. 39. & suivans une infinité de

maux, de toute espéce, leur disant que _celui qui aura conservé sa

vie, la perdra & celui qui aura perdu sa vie, à cause de lui, la

trouvera._ Préceptes auxquels les premiers Chrétiens ont obéi avec

une fidélité constante, puisque le glorieux témoignage qu'ils ont

rendu à la _vérité de l'Évangile,_ les a fait appeller Martyrs,

c'est-à-dire Témoins.]

[Note 4: _Si nous confessions._ Rom. X. 9, 10, 11.]

Ensuite l'on doit s'atacher à connoitre ceux qui sont du même

sentiment, & [5]entretenir avec eux une union parfaite, une paix

profonde, & une amitié tendre & sincère, puis que la marque à

laquelle Jésus-Christ veut que ses Disciples soient reconnus, c'est

de s'aimer les uns les autres, & de se rendre mutuellement tous les

services dont ils sont capables. Il les a même exhortez, [6]de

s'assembler en son nom, leur promettant que lorsque deux, ou trois

Chrétiens seroient dans un même lieu en son nom, il seroit au milieu

d'eux; ce qui fait qu'outre que ces Assemblées mutuelles entretiennent

& fortifient l'union & la charité, elles contribuent [7]à perpétuer

la Doctrine, qui pourroit varier, s'il étoit permis à chaqu'un de

conserver sa foi en particulier, sans que personne en fût témoin; car

ce qui est caché s'oublie facilement, & disparoît peu-à-peu, mais

Jésus-Christ a voulu que sa Doctrine, & les Églises que la suivroient,

durassent jusqu'à la fin du Monde, afin de continuer à répandre ses

grâces & ses bénédictions sur les hommes.

[Note 5: _Entretenir avec eux &c._ Jean. XIII. 34, 35. Je vous fais un

nouveau commandement, c'est que vous vous aimiez les uns les autres;

afin que vous vous entr'aimiez, comme je vous ai aimez. Si vous avez de

l'amour les uns pour les autres, tout le monde connoîtra à cela que

vous êtes mes Disciples._ Voi. 2. Jean. II. 7. III. 11. 16. 23.]

[Note 6: _De s'assembler en son nom._ Matt. XVIII, 19, 20.]

[Note 7: _À perpétuer la Doctrine._ C'est ainsi que les Philosophes

ont transmis leur Doctrine à la Postérité, la faisant enseigner dans

les Écoles publiques, mais les Églises Chrétiennes unies ensemble

par des liens plus étroits, & plus forts transmettent avec plus de

certitude & de facilité la Doctrine qu'elles ont reçue de leur

Maître, ce qui ne pourroit se faire sans Assemblées. Pythagore voulut

éprouver ce moyen, mais il le tenta inutilement, parce que sa Doctrine

n'avoit rien de céleste. _Voi Laërce & Jambliq._]

C'est pourquoi celui qui a connu la Religion Chrétienne par l'étude du

Nouveau Testament, & qui est persuadé de la vérité de cette Religion

doit embrasser sa Doctrine [8]& s'atacher à ceux qui la professent;

mais comme il n'y a point aujourd'hui d'Assemblées particuliéres, &

qu'il n'y en a jamais eu, qui puissent prendre le titre de Chrétiennes

à l'exclusion des autres, on ne doit pas s'en raporter à la seule

dénomination extérieure, ni se joindre [9]sans examen & sans

discernement à tous ceux qui se disent Chrétiens. Il faut examiner si

leurs Dogmes sont conformes à la pureté de la Doctrine qu'on a puisée

dans la lecture du Nouveau Testament. Sans cela il pourroit arriver

que nous regarderions comme une Assemblée Chrétienne, celle qui n'en

auroit que le nom. Il est donc de la prudence d'un homme sage de ne

s'engager jamais dans aucune Église sans être persuadé qu'on y

enseigne la pure Doctrine de Jésus-Christ, & qu'on ne l'obligera jamais

à rien dire ou pratiquer qui soit contraire à ce que Jésus-Christ a

prescrit, & enseigné.

[Note 8: _S'atacher à ceux._ Voi. Ép. Tim. & Tit. où l'Apôtre leur

ordonne d'établir des Églises; & Heb. X. 25.]

[Note 9: _Sans examen._ Voi. I. Thessal. v. 21. Mais S. Jean s'explique

plus clairement sur ce sujet. I. Ép. IV. 1. _Mes chers frères,_

dit-il, _ne croyez pas à tout Esprit; mais examinez les Esprits, pour

savoir s'ils viennent de Dieu._ Car plusieurs faux Prophétes sont venus

au Monde.]

§. II. _Qu'il faut s'atacher à ceux qui sont les plus dignes du nom de

Chrétiens._

Les Chrétiens ne s'accordant pas dans leurs sentimens, & étant non

seulement divisés par des Opinions différentes, mais, ce qu'on ne peut

dire sans les couvrir de honte, se condamnant les uns les autres, & se

proscrivant de leurs Assemblées, avec les marques de la haine la plus

forte, il y auroit non seulement de l'imprudence, mais de l'injustice &

de la précipitation de s'atacher sans discernement à quelqu'une de ces

Assemblées, & de condamner les autres sans les connoître. Un homme ne

pourroit regarder comme une Église Chrétienne, celle qui rejetteroit

une partie de la vraye Religion selon l'idée qu'il en a conçue, &

condamneroit ceux du sentiment contraire; il ne pourroit même, se

persuader que tous ceux qui seroient condamnés par cette Église

particuliére qui les chasseroit de son sein méritassent d'en être

exclus. Par conséquent un homme sage & prudent doit examiner ceux

qui sont les plus dignes de porter le saint nom de Disciples de

Jésus-Christ, & s'unir à eux.

Si l'on demande ce qu'il faudroit faire selon l'Esprit du Christianisme

s'il ne se trouvoit aucune Assemblée Chrétienne qui enseignât

publiquement la Doctrine de Jésus-Christ, & qui n'obligeât personne

à condamner ce qui lui paroîtroit véritable. Alors celui qui auroit

découvert l'Erreur, devroit s'appliquer à en retirer les autres,

joignant à une prudence consommée [10]la bonne foi & une sincérité

parfaite, crainte de fournir aux autres quelque sujet de scandale,

d'avoir travaillé sans fruit, & perdre l'espérance de leur insinuer la

Vérité, & l'esprit de modération qui en est inséparable. Alors on

pourroit dire avec sagesse & modestie ce qu'on croiroit être vrai, sans

taxer d'erreur, ceux qui croient avoir la Vérité pour eux; mais Dieu

n'a jamais abandonné, & n'abandonnera jamais le nom Chrétien jusqu'au

point qu'il ne se trouve aucun homme digne de le porter, ou qui ne

puisse s'en rendre digne, & avec lequel on puisse s'unir, supposé

que les autres ne voulussent pas ouvrir les yeux à la lumiére de la

Vérité, de sorte qu'on fût contraint de se séparer des opiniâtres,

ce qu'on ne doit faire cependant qu'après avoir tenté toute sorte

de moiens; [11]s'il n'est pas permis de leur dire son sentiment avec

douceur & modestie, & de suspendre son jugement à l'égard de ceux

qu'on ne croit pas coupables ni par conséquent dignes de condamnation.

La Religion Chrétienne défend de parler contre sa conscience, de

mentir, de condamner les Innocens; Et il est certain que celui qui plein

de respect & d'admiration pour la sainteté des Préceptes que Dieu

lui a donné souffriroit toutes choses, plutôt que de les enfraindre,

seroit très-agréable à Dieu, puis qu'une action de cette nature qui

ne peut avoir pour principe qu'une connoissance de ses devoirs, & un

amour très-ardent pour Dieu, ne peut manquer de lui plaire.

[Note 10: _La bonne foi._ Ceci est conforme au Précepte de

Jésus-Christ, qui Matt. X. 16. nous ordonne _d'être prudens comme les

Serpens, & simples comme les colombes_. Simplicité qui ne doit pas

cependant nous engager dans l'imprudence, & prudence qui doit nous

éloigner de la fourberie, crainte de pécher contre la bonne foi. Nous

pouvons même dire qu'il y en a très-peu qui se garantissent de ces

écueils en prenant un juste milieu entre ces deux extrémités.]

[Note 11: _S'il n'est pas permis._ Pendant qu'on a le droit de suivre

les lumiéres de sa conscience, & d'agir selon ses principes, on n'est

point obligé de se séparer d'une Communion à moins qu'elle n'eût

corrompu les fondemens du Christianisme; mais lorsqu'elle peut opprimer

les consciences, & qu'on ne peut demeurer au milieu d'elle, qu'en

dissimulant, ou renonçant à la Vérité, il faut alors l'abandonner

puisqu'il n'est pas permis de mentir, ni de cacher la Vérité pour

faire triompher l'Erreur & le Mensonge, autrement la lumière seroit

mise sans le boisseau. C'est pourquoi Jésus-Christ ne s'est point

séparé des Assemblées des Juifs, & les Apôtres ne les ont point

abandonnées, pendant qu'il leur a été permis d'y enseigner &

professer la Doctrine de leur Maître. Voi. Act, XIII. 46.]

C'est pourquoi dans cette diversité de sentimens qui partagent les

Chrétiens il faut examiner ceux qui pensent le plus juste; & ne

condamner les autres, qu'après une pleine certitude qu'ils le

méritent; nous atachant à ceux qui ne nous obligent à croire aucun

Dogme que nous regardions comme faux; ni à condamner ceux que nous

croïons vrais. Si nous ne pouvions trouver ces choses dans aucune

Assemblée Chrétienne, il faudroit alors nous retirer avec ceux qui

sont dans le même sentiment, pour n'être pas contraint de mentir en

trahissant la Vérité.

§. III. _Les plus dignes du nom Chrétien sont ceux qui enseignent la

Doctrine la plus pure, dont Grotius a prouvé la vérité_.

Une des questions les plus importantes, & des plus difficiles à

décider, c'est celle où l'on demande qui sont ceux de tous les

Chrétiens dont nous voions les Assemblées, qui pensent plus juste

sur la Religion, & qui soient par conséquent plus dignes du nom de

Chrétien qu'ils portent. Toutes les Communions différentes qui se sont

séparées de Rome, & celle de Rome même, prétendent à ce glorieux

privilége, mais mettant à l'écart toutes les raisons qu'elles

apportent pour justifier ce titre, nous disons que l'une n'est pas plus

croïable que l'autre, car il faudrait être insensé pour se laisser

conduire sur ce sujet[12] au hazard, & terminer toutes les Controverses

par un coup de déz, pour ainsi dire.

[Note 12: _Au hazard_. Voi. la Not. 9. pag. 379, §. II.]

Or Grotius n'ayant prouvé la vérité d'aucun des Dogmes de toutes les

Communions qui se disent Chrétiennes, mais s'étant uniquement ataché

à la Religion que Jésus-Christ & les Apôtres ont enseignée aux

hommes, il s'ensuit qu'il faut préférer cette assemblée de Chrétiens

qui ne reçoit précisement que la Doctrine de Jésus-Christ & des

Apôtres. On peut regarder comme la seule & vraye Religion Chrétienne,

celle qui sans aucun mélange, sans aucune production de l'Esprit

humain, peut se raporter toute entiére à Jésus-Christ comme à son

Autheur; C'est à elle qu'il faut appliquer _les preuves_ que nous

trouvons dans son 2. Livre de la vérité de la Religion Chrétienne &

qui ne peuvent convenir à aucune autre, si elle ne lui est conforme.

Si quelqu'un ajoute ou diminue à la Doctrine de Jésus-Christ, il

s'éloigne d'autant plus de la Vérité, que les additions ou les

retranchemens qu'il fait, sont plus ou moins considérables, & lorsque

je parle de la Doctrine de Jésus-Christ, j'entens celle qui est reçue

comme telle de tous les Chrétiens, & qu'ils conviennent tous être

renfermée dans les Livres du Nouveau Testament, ou pouvoir en être

déduite par des conséquences tirées de ses Principes. A l'égard des

Dogmes qui, selon le sentiment de quelques-uns, ont été établis de

vive voix par Jésus-Christ, & les Apôtres, & se sont ensuite répandus

par la Tradition, ou quelqu'autre moien qui les a transmis, de sorte

qu'ils n'ont été écrits que long-tems après, je me contenterai de

dire qu'ils ne sont pas reçus de tous les Chrétiens, comme sont les

Livres du Nouveau Testament; je ne dirai pas qu'ils soient faux, à

moins qu'ils ne soient contraires aux lumieres de la Raison & de la

Révélation, mais je dirai que leur Origine est incertaine & douteuse;

& que tous les Chrétiens ne s'accordent pas sur ce point comme sur les

Dogmes dont Grotius a démontré la vérité. Or il n'y a point d'homme

sage qui connoissant l'incertitude d'une chose,[13] voulût s'y apuyer

comme s'il en étoit très-persuadé, sur tout dans une affaire de la

derniére importance.

[Note 13: _Voulût s'y apuyer_ C'est ce que St. Paul nous enseigne Rom.

XIV. v. 23. où il dit _que tout ce qui n'est point de foi est péche_,

où nous avons raporté les paroles de Philon dans son Livre des Errans

Edit. Par. p. 469. Où il dit _que le plus beau de tous les sacrifices,

& la plus excellente de toutes les victimes, c'est de se tenir

tranquile, & suspendre son jugement dans les choses qui ne touchent

point la foi_: & un peu après il ajoûte, _qu'un Esprit paisible est en

sureté dans les ténèbres_, c'est-à-dire lorsqu'on ne sait quel parti

prendre.]

§. IV. _Des choses dont les Chrétiens sont d'accord & de celles ou ils

sont d'un sentiment contraire_.

Quoiqu'on voie parmi les Chrétiens les disputes les plus vives,

soutenues avec chaleur & animosité, qui les engagent à s'accuser

mutuellement de nier les choses les plus évidentes, & les mieux

prouvées, cependant il y en a qui sont si claires que chaqu'un les

admet sans contradiction, ce qui forme une démonstration convainquante

de leur vérité, puis qu'elles sont reçues d'un consentement unanime,

sans que l'Esprit de contestation & de chicane qui aveugle ses Partisans

puisse y former aucun nuage. Je ne prétens pas dire que toutes les

choses dont on dispute soient incertaines & douteuses, parce que

les Chrétiens n'en conviennent pas unanimement; car une chose peut

paroître obscure à certaines Personnes, qui la trouveroient claire,

si le préjugé, ou quelqu'autre Passion ne l'obscurcissoit dans leur

Esprit; mais il n'arrivera presque jamais que des Partis contraires, &

acharnés à la dispute, s'accordent sur une chose qui est obscure.

Les Chrétiens qui vivent aujourd'hui conviennent premiérement ensemble

du nombre & de la vérité des Livres du Nouveau Testament; & si les

Savans sont en dispute sur quelques Épîtres,[14] c'est une chose qui

n'est d'aucune conséquence puisqu'ils conviennent tous qu'elles sont

divinement inspirées, & que ces sortes de controverses ne peuvent

apporter aucun changement à la Doctrine Chrétienne. Ce consentement

unanime est de la derniére conséquence, puisqu'il s'agit ici de la

source indubitable de la Révélation sous la nouvelle Alliance, &

qu'à l'égard des autres monumens de révélation que quelques-uns

reçoivent, d'autres les révoquent en doute.

[Note 14: _Sur quelques Épîtres_. Celle aux Hébreux, la 2. de St.

Pierre, & les deux derniéres de St. Jean, sur les Autheurs desquelles

les Savans sont partagés.]

De plus les Chrétiens s'accordent sur plusieurs Points de Foi qui

renferment ce qu'on doit croire, espérer, & pratiquer; par exemple, ils

croient tous, pour retracer ces principaux Points, I. qu'il y a un Dieu

Éternel, tout-puissant, souverainement bon & saint; qui posséde dans

le dégré les plus parfait, les Attributs les plus excellents, sans

aucun mélange d'imperfections; qu'il a créé le Monde, & tous ceux qui

l'habitent, & qu'il conduit & gouverne toutes choses par les Loix de

sa souveraine Sagesse. II. Que ce Dieu a un Fils unique, savoir

Jésus-Christ né à Bethléem de la Vierge Marie sans connoissance

d'homme, sous la fin de la vie d'Hérode le Grand, & sous l'Empire de

César Auguste; qu'ensuite il fut ataché à la Croix où il mourut sous

le Regne de Tibère, Ponce Pilate étant Intendant de la Judée; que

sa Vie est raportée fidellement dans l'Histoire de l'Évangile; qu'il

avoit été envoyé par son Pére pour apprendre aux hommes le chemin

du salut, les racheter par sa mort de la malédiction éternelle, & les

réconcilier à Dieu; que la vérité de sa Mission à été confirmée

par plusieurs miracles, que sa mort a été suivie du triomphe de sa

Résurrection, & qu'après avoir conversé plusieurs fois avec plusieurs

Personnes, qui l'ont vu & touché, il est monté au Ciel en leur

présence & eux le regardant; qu'il y regne, & n'en reviendra qu'au

dernier jour, lorsque les Vivans & les Morts étant sortis de leurs

Tombeaux, il les jugera selon l'Evangile; que tout ce qu'il a enseigné

doit faire l'objet de nôtre foi, & que ce qu'il a commandé doit faire

celui de notre obéïssance, soit qu'il regarde le Culte de Dieu,

l'Empire que nous devons avoir sur nos passions, ou la charité du

Prochain; que l'homme n'a jamais reçu de Préceptes plus saints,

meilleurs, plus utiles,& plus conformes à sa nature, quoique tous les

hommes, excepté Jésus-Christ, les transgressent, & ne puissent arriver

au salut, que par la miséricorde de Dieu. III. Qu'il y a un Saint

Esprit que les Apôtres de Jésus-Christ ont reçu, qui a opéré

plusieurs miracles en leur faveur, & par leur ministére, qui anime la

piété des hommes fidéles, & les fait perséverer dans l'obéïssance

qu'ils doivent à Dieu, les fortifiant dans les Epreuves de cette vie,

& que cet Esprit saint nous parlant par la voix des Apôtres, exige

la même foi & la même obéïssance que le Pére & le Fils. IV. Que

l'Église Chrétienne a été fondée & conservée depuis le tems de

Jésus-Christ jusqu'au nôtre par le Pére, le Fils & le S. Esprit;

que tous ceux qui joindront la repentance à la foi, obtiendront

miséricorde de Dieu, & seront participans de la Vie éternelle lorsque

Jésus-Christ viendra pour les résusciter; & qu'au contraire ceux qui

auront refusé de croire à l'Évangile & de pratiquer ses Préceptes

resusciteront, s'ils sont morts, pour souffrir des supplices éternels.

V. Que tous les Chrétiens doivent reconnoître & professer ces

vérités, soit dans le Batême où ils promettent de vivre d'une

maniére conforme aux Régles de l'Évangile, & éloignée de vices & de

la corruption du siécle, soit dans la S. Cene, où nous annonçons la

mort de Jésus-Christ, selon ses préceptes, jusqu'à ce qu'il vienne,

faisant connoître que nous voulons être ses Disciples, & regarder

comme nos fréres ceux qui la célébrent comme nous, afin que ces

Cérémonies étant pratiquées avec le respect & la piété qu'elles

demandent, nous procurent l'Esprit de Dieu, & ses bénédictions

spirituelles & célestes.

[15]Tous les Chrétiens croyent ces choses, & celles qui y ont une

liaison essentielle (car il ne s'agit pas ici d'entrer dans un détail

plus étendu sur ce sujet) & ils s'accordent tous sur ces Points, si

ce n'est que quelques-uns y ajoûtent plusieurs choses pour servir de

Commentaire, d'explication & de supplément à la Doctrine que nous

avons raportée; ce qu'ils ne prouvent pas par les Écrits des Apôtres,

mais par la Tradition, par la Pratique de l'Église, & quelques Écrits

modernes, qui selon leur sentiment se sont perpétués de siécle en

siécle. Je ne dirai de ces Additions que ce que j'ai déjà dit, que

tous les Chrétiens ne sont pas d'accord sur ce sujet, comme sur les

Dogmes que nous avons raportés, & dont la clarté est si évidente

qu'ils écartent les moindres doutes, sitôt qu'on reconnoît

l'authorité de l'Écriture qu'aucun Chrétien de bon sens ne peut nier.

[Note 15: _Tous les Chrétiens._ Dans l'explication que nous venons de

donner de la Doctrine Chrétienne, nous avons suivis l'ordre du Symbole

appelé des Apôtres, évitant tous les termes contestés parmi les

Chrétiens, parce qu'il s'agissoit des choses dont ils conviennent

tous; cependant nous ne condamnons point comme faux ce qui peut y être

ajoûté par voye d'explication ou de confirmation. Au contraire nous

louons le travail & les soins de ceux qui nous ont communiqué leurs

lumieres sur ce sujet, ne doutant point qu'on n'ait découvert & qu'on

ne découvre encore plusieurs choses pour l'éclaircissement de ces

Vérités. C'est pourquoi _Tertullien a très-judicieusement pensé

lorsqu'il a dit_ sur ce sujet dans son Livre _de Virginibus velandis_.

Chap. I. La Régle de la foi est une seule dont la fermeté est

invariable, savoir de croire en un seul Dieu Tout-puissant, Créateur du

Monde, & en son Fils Jésus-Christ, né de la Vierge Marie, crucifié

sous Ponce Pilate, résuscité des Morts le 3. jour, monté au Ciel, à

présent assis à la dextre de Dieu, d'où il viendra juger les Vivans

& les Morts _par la résurrection de la chair_. Cette Régle de la

foi demeurant immuable, les autres Points de la Discipline, ou de la

Doctrine, & de la conduite des moeurs, peuvent être rectifiés sous

l'assistance & la direction particuliére la grace de Dieu &c.]

Si l'on se rend attentif sur cette Doctrine, & qu'on pése les raisons

qui prouvent la vérité de la Religion Chrétienne, on verra d'abord

(ce qu'il est essentiel de bien remarquer) que la solidité de ces

preuves ne porte pas sur les Points contestés, & qui divisent le Monde

Chrétien, comme nous l'avons déjà insinué.

§ V. _De quelle source chaqu'un doit tirer la connoissance de la

Religion Chrétienne._

Un homme sage & prudent qui verra les Chrétiens disputer sur certains

Points particuliers, & s'accorder unanimement sur d'autres, comprendra

qu'il ne doit pas puiser la Religion Chrétienne dans une source

équivoque & douteuse, mais dans celle dont ils reconnoissent tous

unanimement la pureté. Or cette source ne peut être la Confession de

Foi d'aucune Église particulière, mais les seuls Livres du Nouveau

Testament qu'ils regardent tous comme très-véritables. Il est vrai

qu'il se trouve des Chrétiens qui prétendent que ces Livres ne peuvent

être entendus, qu'en y joignant la Doctrine de leurs Églises; mais

d'autres s'inscrivent en faux contre ce sentiment, & tout ce qu'on peut

dire sur ce sujet, c'est qu'une Opinion devient suspecte lorsqu'elle n'a

pour apui que le témoignage de ceux qui la soutiennent, & qui ont un

intérêt particulier à l'établir. D'autres avancent qu'il faut

un secours extraordinaire du S. Esprit non seulement pour croire à

l'Ecriture, ce qu'on accorde sans peine; mais aussi pour comprendre le

sens des vérités qu'elle renferment, ce qu'ils auroient de la peine à

prouver; mais supposons-le, pourveu que tous ceux qui lisent les Livres

du Nouveau Testament dans le dessein de connoître la Vérité, avouent

que dans ces dispositions Dieu leurs accorde cet Esprit par un effet de

sa bonté, il n'y aura plus de disputes sur ce Point; chaqu'un agissant

avec prudence & sans danger pourra puiser dans la lecture de ces Livres

la connoissance de la Religion Chrétienne, en se servant des moiens qui

sont utiles & necessaires pour les entendre, ce que nous n'examinons pas

ici.

Tous ceux qui croyent que Dieu a pleinement révélé sa volonté

par Jésus-Christ, dans les Livres du Nouveau Testament, se trouvent

indispensablement obligés d'embrasser toutes les choses que ces Livres

lui proposent comme l'objet de sa Foi; de son Espérance, & de ce qu'il

doit faire & pratiquer; car celui qui s'atache à Jésus-Christ & le

regarde comme son Docteur dans la foi, doit recevoir & s'atacher à tout

ce qu'il a enseigné, sans qu'il puisse admettre aucune exception en

recevant une partie de sa Doctrine & rejettant l'autre. Tels sont tous

les Dogmes que j'ai raporté ci-dessus, & dont tous les Chrétiens

conviennent ensemble d'un consentement parfait.

À l'égard des autres Points sur lesquels ils disputent, n'ayant pas la

même évidence, un homme qui craint Dieu & qui a de la piété peut &

doit examiner toutes choses & suspendre son jugement jusqu'à ce qu'il

en ait une connoissance plus exacte; car il y auroit de l'imprudence

d'admettre ou de rejetter des choses dont on ne connoîtroit ni la

vérité ni la fausseté, puisque le salut éternel n'est pas promis

dans les Livres du Nouveau Testament à celui qui embrassera un

sentiment controversé plutôt que l'autre, mais à celui qui recevra

d'esprit & de coeur les Points fondamentaux de la Doctrine Chrétienne

que nous avons raporté.

§. VI. _Qu'on ne doit prescrire aux Chrétiens que ce qui est tiré du

Nouveau Testament._

On ne peut donc de droit [16]obliger les Chrétiens à recevoir que les

choses qu'ils croyent contenues dans les Livres du Nouveau Testament,

pour pratiquer celles qui y sont commandées, & éviter les autres qui y

sont défendues. Si l'on prétend leur imposer d'autre Loi, c'est sans

en avoir ni le droit ni l'authorité. Car qui est le Juge équitable

qui puisse obliger le Chrétien à croire qu'un Dogme est émané de

Jésus-Christ, lorsqu'il n'en trouve aucun fondement dans le moien par

lequel Dieu nous a transmis la révélation, de l'aveu de tous les

hommes? Supposons qu'il y ait d'autres Dogmes qui soient vrais, ils ne

peuvent avoir aucun motif de crédibilité dans l'esprit de celui, qui

les voyant admis par les uns & contestés par les autres, prendra un

milieu plus seur en s'atachant aux Livres du Nouveau Testament, comme

à la source de la Révélation, sans vouloir entrer en discussion des

Points disputés. Pendant qu'il se tient ferme à ce sentiment, on n'a

aucun droit de lui demander autre chose, & il ne changera point jusqu'à

ce qu'il soit persuade qu'on peut trouver dans une autre source la

connoissance du Christianisme, ce que je ne croi pas qu'on puisse faire.

[Note 16: _Obliger de droit_. C'est à quoi se raporte ce que

Jésus-Christ nous dit Matt. XXIII. 8. & suiv. _Mais pour vous, ne vous

faites pas appeller, mon maitre; car vous n'avez qu'un seul maitre,

savoir, le Christ, & vous êtes tous fréres! Ne nommez personne vôtre

Pere sur la terre, car vous n'avez qu'un seul Pére; savoir, celui qui

est au Ciel. Ne vous faites pas appeller conducteurs; car vous n'avez

qu'un seul conducteur; savoir, le Christ._ Voi. Jaq. III. 1. Apoc. III.

7. _Où il est dit que Christ a la clef de David, qui ouvre,_ savoir le

Ciel, & que personne ne ferme, qui ferme & que personne ne peut ouvrir.

Or si Jésus-Christ doit être le seul objet de la foi, & que le Nouveau

Testament renferme toute la Révélation qu'il a apporté sur la terre,

il s'ensuit que toute la foi du Chrétien doit porter sur ces Livres.]

[17]Si quelqu'un vouloit donc ôter aux Chrétiens les Livres du

Nouveau-Testament, ou y ajoûter des choses dont ils n'ont aucune

certitude, il ne doit pas être écouté, puisqu'il démande ce que

la prudence deffend d'accorder, en voulant nous obliger à croire des

choses dont nous ne sommes pas certains, & à en omettre d'autres que

tout le monde regarde comme certainement révélées. Il n'est pas

nécessaire à chaqu'un d'entrer dans un détail circonstancié

de toutes les Controverses, ce qui demanderoit une discussion

presqu'infinie, & ne peut convenir qu'aux Savans qui consacrent leurs

veilles à cette étude, & qui ont du tems pour le faire. Celui qui veut

nous forcer à croire ce que nous ne pouvons pas, nous chasse de sa

Communion, parce qu'on ne peut faire violence à la foi, & qu'un homme

craignant Dieu & qui aime la Vérité, n'aura jamais la criminelle

complaisance pour qui que ce soit de faire profession d'une chose qu'il

ne croit pas.

[Note 17: _Si quelqu'un vouloit._ C'est ce que prouvent les paroles de

S. Paul. Gal. I. 8. _Mais si nous vous annoncions, ou si un Ange du Ciel

vous annonçoit, autre chose, que ce que nous vous avons évangélisé,

que nous & lui soions anathème._ Certainement il ne convient

à personne de vouloir ajoûter à l'Evangile ce qu'il croiroit

nécessaire, ou en retrancher ce qu'il regarderait comme inutile.]

Ceux qui sont d'un sentiment contraire nous objectent, que si chaqu'un

à la liberté de juger des Livres du Nouveau Testament, on verra

bientôt autant de Religions que de Chapitres, & que la vérité qui est

unique sera opprimée par la multitude des Erreurs. Avant de produire

des Objections, & de combatre le sentiment que nous avons établi

ci-dessus, & qui est apuïé sur les raisons les plus fortes, je croi

qu'il faudroit avoir renversé nos principes puis que ces principes

étant toûjours les mêmes, la Doctrine qu'ils soutiennent demeure

inébranlable comme il est facile de le prouver. Car s'il s'ensuit

quelque difficulté de ce que nous avons établi, la vérité n'en est

pas moins certaine jusqu'à ce qu'on ait montré que nos principes ne

sont ni vrais, ni solides. Mais sans aller plus loin sur ce sujet, nous

disons qu'il est faux que la Révélation du Nouveau Testament soit

si obscure qu'un homme d'un esprit sain, & qui cherche avec ardeur

& sincérement la Vérité, ne puisse y trouver, & n'y trouvé

effectivement, les Points fondamentaux de la Religion Chrétienne, ce

qui est prouvé par l'expérience, puisque tous les Chrétiens, comme

nous l'avons montré, se trouvent sur ce sujet d'un contentement

unanime, ce que Grotius a remarqué au §. XVII. de son II. Livre.

Nous ne parlons pas ici de ceux qui ont le Cerveau blessé ou le coeur

corrompu, nous portons nos veues sur les Communions entiéres des

Chrétiens, qui quoique devisées & animées par des disputes

continuelles, s'accordent toutes sur ce Point.

§. VII. _Qu'on doit admirer la Providence de Dieu dans le soin qu'il a

pris de conserver la Doctrine Chrétienne._

L'on doit admirer sur ce sujet, comme sur une infinité d'autres qui

concernent la conduite & le Gouvernement de l'Univers, la Providence

particuliére de Dieu, qui au milieu de tant de disputes qui ont été

autrefois, & qui continuent encore aujourd'hui, a cependant toûjours

conservé les Livres du Nouveau Testament dans toute leur pureté,

afin de rétablir par ce moien la Doctrine Chrétienne toutes les fois

qu'elle seroit altérée; nous ayant transmis ce Thrésor tout entier,

mais ayant conservé la Doctrine qu'il renferme, au milieu de cette Mer

orageuse de disputes, de sorte que les Points essentiels ne se sont

jamais éclipsés de la memoire des Chrétiens.

Une partie considérable de Chrétiens prétend, que dans les siécles

qui ont précédé, plusieurs Erreurs se sont imperceptiblement

introduites & glissées dans les Écoles, ce que les autres nient,

ce qui a causé en Occident cette séparation qui a divisé le Monde

Chrétien en deux parties presqu'égales, seize cens Ans après la

naissance de Jésus-Christ; cependant dans ces siécles mêmes, où

l'Erreur a séparé une partie des Chrétiens de l'autre, & où ils se

reprochent avec vérité les ténèbres, la corruption & les vices qui

régnaient alors, le principaux Points de la Religion Chrétienne,

que nous avons raporté, sont toûjours demeurez invariables sans

vicissitude ni changement.

[18]Il n'y a point de siécle si ténébreux & si corrompu qui ne

fournisse la preuve de cette vérité en lisant les Écrivains de ce

tems là dont nous avons encore les Ouvrages. J'avoue, car il ne s'agit

pas de dissimuler, qu'on a introduit dans la Théologie Chrétienne

plusieurs choses étrangéres, inconnues, & qu'on a joint aux Écrits

du Nouveau Testament; c'est pourquoi l'Evangile, cette semence de

régénération n'a pas porté tant de fruits qu'elle eût fait, si on

eût écarté les ronces, les épines des chicanes Scolastiques, qu'on

peut comparer à de mauvaises plantes que la main du Pere Céleste n'a

point planté. Les vices ont accompagné l'Erreur, non seulement on les

a commis, mais on les a toléré, & canonisé dans la suite; cependant

cette sainte Doctrine a toûjours été conservée pure & entiére dans

les Livres du Nouveau Testament, & tous les Chrétiens s'accordent sur

ce sujet. C'est pourquoi l'on a veu paroître dans la suite des hommes

illustres qui se sont vivement oposés aux vices & aux Erreurs de leur

siécle, qui les ont repris & censurés, & ont eu assés de zéle & de

fermeté pour se roidir contre le torrent. C'est par ce moien que

Dieu selon sa promesse a empêché [19]que les portes de l'enfer ne

prévalussent contre son Eglise, c'est-à-dire qu'il n'a jamais permis

qu'il ne restât aucune Assemblée dans laquelle la Doctrine Chrétienne

ne subsistât dans toute sa pureté, quoi qu'il s'y trouve quelques

Dogmes particuliers quelquefois plus obscurs ou plus clairs. Or il est

certain, pour le remarquer en passant, que si cette Doctrine ne fût

émanée de Dieu, elle ne se fût jamais sauvée d'un déluge de vices

& d'erreurs qui l'ont toûjours environnée; mais elle eût été

renversée de fond en comble & ensevelie sous les variations, les

caprices, & les vicissitudes de l'Esprit humain.

[Note 18: _Il n'y a point de siécle._ Les Partisans de Rome, & ceux

qui en sont séparés conviennent qu'il n'y a point eu de siécles plus

malheureux que le 10. & 11. Cependant si quelqu'un veut lire ce que

les Écrivains de ces siécles infortunés nous ont laissé dans _la

Bibliothèques des Peres_, il y trouvera tous les Dogmes que nous avons

raportés dans la § IV. _Bernard_ Abbé du Monastère de Clervaux & qui

vivoit au commencement du 12. siécles. Ce grand homme dont quelques-uns

relévent avec tant d'Éloges la constance, l'érudition, la piété,

& dont les Ouvrages transmis aux siécles futurs n'ont jamais été

condamnés, raporte dans ses Écrits, les Points fondamentaux de la

Doctrine Chrétienne. Les siécles qui ont suivi jusqu'au 16. prouvent

la même Vérité, & ceux qui se sont écoulés depuis ce tems là ne

laissent aucun doute sur ce sujet.]

[Note 19: _Les portes de l'Enfer,_ ou _du Sépulchre_. C'est ainsi que

nous avons traduit le terme, grec πύλας άδα, parce que ce terme

& l'expression hébraique Scheol à laquelle il répond, n'a jamais

signifié dans l'Écriture un Démon, mais seulement le sépulchre ou

l'état des morts, comme, Grotius & d'autres l'ont remarqué, d'où l'on

peut conclure qu'il y aura toûjours quelqu'Assemblée, qui conservera

les Points fondamentaux de la Doctrine Évangélique.]

§. VIII. _L'on répond à la question, pourquoi Dieu a permis qu'il y

eût des Erreurs & des disputes entre les Chrétiens._

L'on pourroit peut-être nous objecter ici, qu'il sembleroit que la

Providence eût veillé avec plus de soin à conserver la Doctrine

Chrétienne, si Dieu eût prévenu par sa toute-puissance les Erreurs

qui ont été, & qui règnent encore aujourd'hui parmi les Chrétiens, &

qu'il eût maintenu au milieu d'eux la vérité, la concorde & la paix.

Mais nous apartient-il de prescrire à Dieu les Loix qu'il doit suivre

afin que les choses soient mieux réglées dans le Gouvernement de

l'Univers? Au contraire n'est-ce pas à nous à penser que Dieu qui est

souverainement sage a eu des raisons particulieres pour souffrir ce

qu'il a souffert, quoique ces veues qui sont impénétrables soient

incompréhensibles à l'Esprit humain. Mais si l'on peut découvrir

quelques raisons probables qui ont engagé Dieu à agir comme il a fait,

nous devons croire que ces raisons & d'autres plus importantes l'ont

déterminé à permettre & souffrir ce que nous voions sous nos yeux.

Mais avant de s'arrêter sur ce sujet à aucune conjecture, il faut

établir que Dieu a résolu de créer [20]les hommes libres, & de leurs

conserver cette liberté jusqu'à la fin, c'est-à-dire qu'ils ne

fussent pas tellement bons, qu'ils fussent contraints & nécessités de

l'être toûjours, ni tellement mauvais qu'ils succombassent sous le

pois des crimes, sans jamais s'en réléver; mais il les à créés

changeans variables & inconstans afin qu'ils pussent passer

alternativement du crime à la vertu & de la vertu au crime avec plus

ou moins de facilité, selon que leurs habitudes pour le bien ou le mal

auront été plus ou moins fortes. Le Peuple Juif nous fournit la

preuve de cette vérité, que les Chrétiens confirment chaque jour par

expérience. Les uns & les autres n'ont été contraints par aucune

force insurmontable de pratiquer la vertu ou le vice; ils n'étoient

conduits & dirigés que par les Loix qui promettent des récompenses aux

gens de bien, & des punitions aux méchans, auxquelles Dieu joignoit des

motifs pour les encourager à la pratique de la vertu, & les détourner

du vice, quoiqu'ils aient toûjours été libres d'obéïr, ou de

désobéir à Dieu, ce qui est justifié par l'expérience, puisqu'ils

ont toûjours été bons ou mauvais lorsque la Loi de Dieu leurs

prescrivoit également la pratique de la vertu, & leur deffendoit

également le vice. Jésus-Christ nous a fait connoître que la même

chose arriveroit parmi les Chrétiens, comme on le peut conclure des

deux Paraboles qu'il a raporté[21] l'une de la Zizanie que l'homme

ennemi a semé & qui est crue avec le bon grain & [22]l'autre du filet

jetté dans la Mer & dans lequel se trouvent de bons & de mauvais

Poissons, pour montrer que dans le Corps extérieur de l'Eglise il y

auroit un mélange de bons & de mauvais Chrétiens, ce qui prouve qu'il

a parfaitement connu les maux qui devoient arriver dans l'Eglise. S.

Paul n'a-t-il pas averti les Corint. [23]_Qu'il falloit qu'il y eût

des hérésies, afin que l'on découvre parmi vous ceux qui sont dignes

d'être approuvez?_ [24]Et s'il n'y avoit point eu de disputes & que

tous les Chrétiens se fussent unanimement accordés sur la Doctrine, il

n'y eût point eu d'occasion de choisir, & de pratiquer cette vertu, qui

fait préférer la Vérité à toutes choses. La Sagesse de Dieu brille

donc avec éclat sur ce sujet, puisqu'il fait tirer la vertu du milieu

même des vices.

[Note 20: _Les hommes libres_. Toute l'Antiquité Chrétienne n'a eu

qu'un même sentiment sur ce sujet. Voi. _Justin_ Mart. Apol. I. Chap.

LIV. & LV. _Iren._ Liv. IV. Chap. IX. & XXIX. sur la fin Chap. LXXI.

& LXXII. _Orig._ dans son Livre intitulé _de Philocalia_ Chap. XXI.

_Euseb._ Prep. Evang. Liv. VI. c. VI. & d'autres dont _Denis Petau_

raporté les sentimens, au I. Tom. _Dogm. Theol._ Liv. VI. Chap. VI.

l'on trouve encore plusieurs choses sur le même sujet Tom. III. Liv.

III. IV. & V.]

[Note 21: _L'une de la Zizanie._ Matt. XIII. 24. & suiv.]

[Note 22: _L'autre de filet._ Mat. XIII. 47. & suiv.]

[Note 23: _Qu'il falloit qu'il y eût._ I Cor. II. 19. _Car il faut

qu'il y ait des hérésies entre vous, afin que ceux qui sont dignes

d'approbation soient manifestés entre vous,_ c'est-à-dire qu'en

considérant les hommes tels qu'ils sont, il faut, s'ils ne deviennent

pas meilleurs, qu'il s'éléve au milieu de vous des Sectes qui

distinguent les bons des mauvais, pendant que les premiers se trouveront

unis à la Vérité & à la charité; & que les autres marcheront à

travers champs. Voi. Matt. XVIII. 7.]

[Note 24: _S'il n'y avoit point eu_ &c. Nous nous sommes étendus sur

l'explication de ce sujet dans nôtre _Histoire Ecclésiastique._ Siec.

I. an. 83. &c.]

Mais si l'on dit [25]comme font quelques uns qu'il eût été plus à

propos que cette vertu n'eût jamais été pratiquée, que de voir

régner des vices qui lui sont contraires, qui ont produit tant de

crimes, tant de malheurs & de calamités parmi les hommes, & seront

suivis des chatimens les plus rigoureux; nous répondons que ces Maux

quelque grands qu'ils paroissent, n'ont pas empêché Dieu de donner des

preuves autentiques de sa puissance en créant des êtres libres. Sans

cela, aucune Créature n'eût connu sa liberté; Dieu même, quoique

Souverainement libre, n'eût jamais été regardé comme tel, si par un

effect de sa toute-puissance, il n'eut empreint dans l'esprit des hommes

cette idée qu'ils ne se fussent jamais formée par la contemplation de

ses Oeuvres. On ne lui eût même rendu aucun Culte, si l'on eût cru

qu'il agissoit, non par une bonté souverainement libre, mais par

contrainte & une nécessité indispensable de faire ce qu'il faisoit; &

s'il eût reçu quelques homages, la liberté n'y eût point eu de part.

On ne peut donc comparer les maux de cette vie, ni même de celle

qui est à venir, avec un aussi grand mal que l'ignorance de Dieu,

& l'anéantissement de la vertu; & si ces choses nous paroissent

incompréhensibles & nous font de la peine, nous devons penser que Dieu

qui est très-bon, très-juste, très-puissant & très-sage ne peut agir

que d'une maniere conforme à ses perfections divines & infinies; qu'il

trouvera facilement le moien d'éclaircir nos doutes, de résoudre

nos difficultés, & justifier sa conduite, en montrant à toutes les

Créatures intelligentes qu'il n'a fait que ce qu'il devoit faire.

En attendant ce grand jour qui fera disparoître les ténèbres de

l'ignorance, il a voulu donner des preuves de toutes ses vertus, pour

nous engager à mettre en lui toute nôtre confiance, & à regarder ses

Oeuvres dans des veues de justice & d'équité.

[Note 25: _Comme font quelques-uns._ _Pierre Bayle_ a produit cette

objection ornée d'un faux brillant, & soutenue de tous les artifices

que la Rhétorique peut fournir. Nous l'avons réfutés dans quelques

volumes de nôtre _Bibliothèque choisie_, & principalement dans le IX.

X. XI. & XII. composé en François.]

Nous pourrions ajoûter ici plusieurs choses, mais elles nous

éloigneroient de la fin que nous nous sommes proposés, en nous

engageant dans une discussion qui ne convient pas ici.

§. IX. _Que ceux là professent & enseignent la plus pure Doctrine de

Jésus-Christ, qui ne proposent pour Regle de la foi, de l'espérance &

des moeurs que les choses dont tous les Chrétiens sont d'accord._

Laissant toutes ces choses à l'écart, pour revenir au parti qu'on doit

prendre entre les différentes Opinions qui partagent les Chrétiens,

nous ne pouvons agir plus sagement & avec plus de sureté dans

ses circonstances qu'en nous atachant à la Communion qui regarde

l'Évangile comme la Régle de sa foi sans aucun mélange des Traditions

humaines, & est contente que chaqu'un y conforme ce qu'il doit croire,

espérer & pratiquer; ce qui étant exécuté de bonne foi, & sans

déguisement, l'on trouvera la pureté de la Doctrine que nous avons

montré avoir toûjours été la même malgré les révolutions des

siécles, la multitude des Erreurs, les Orages des disputes, & les

changemens des Royaumes & des Villes. L'Évangile renferme tout ce

qui est necessaire pour régler la foi & les moeurs, & si l'on veut y

ajoûter quelque chose, il faut montrer que ces additions ne sont faites

que par raport à certaines circonstances de tems & de lieux, mais

qu'on ne les propose pas comme nécessaires, ce qui n'apartient qu'au

[26]Souverain Législateur; sans cette restriction, on introduiroit

facilement des Dogmes contraires.

[Note 26: _Souverain Législateur._ Voi. Rom. XIV. 1. & suiv.

L'Apôtre parlant de ceux qui vouloient prescrire aux autres de Rites

particuliers, ou condamner ceux qui les pratiquoient, dit que ce droit

_n'apartient qu'à Jésus-Christ seul._ Nous trouvons la même chose,

Jaq. IV. 12. _Il n'y a qu'un seul Législateur qui peut sauver & qui

peut perdre._]

Il n'est pas permis aux Chrétiens, comme nous l'avons remarqué, de

se soumettre avec une obéïssance aveugle à toutes les Opinions des

hommes, ou de faire une profession extérieure de ce qu'ils ne croient

pas, pratiquant ce qu'ils condamnent intérieurement en eux-mêmes,

parce qu'ils le croient contraire aux Préceptes de Jésus-Christ. C'est

pourquoi lorsqu'ils n'ont plus cette liberté Chrétienne dont nous

avons parlé, ils doivent se retirer non pas comme s'ils condamnoient

ceux qui ne sont pas du même sentiment qu'eux, mais parce que chaqu'un

doit agir selon ses lumieres, pratiquer ce qui lui paroît le meilleur,

& éviter ce qu'il regarde comme un mal.

§. X. _Que la prudence nous obliger de participer à l'Eucharistie avec

ceux qui ne demandent des Chrétiens que ce que chaqu'un trouve dans les

Livres du Nouveau Testament._

Jésus-Christ aiant établi deux Sacrements dans son Eglise, savoir le

Batême & l'Eucharistie, il n'a pas dépendu de nous de recevoir le

Batême dans l'Eglise qui enseigne & professe le plus pur Christianisme;

puisqu'il nous a été administré dans l'âge le plus tendre & le plus

incapable de ce discernement; mais ne participant à l'Eucharistie que

dans un âge mur, nous pouvons examiner la Société Chrétienne dans

laquelle nous voulons recevoir ce Sacrement, & si nous ne l'avons pas

encore fait, nous sommes obligés de le faire dans la suite.

Il y en a qui au lieu de considérer l'Eucharistie, selon l'Institution

de Jésus-Christ, comme un [27]signe de paix, d'union & de charité

entre les Chrétiens, la regardent comme l'Étendart de la division, &

excluent de leurs Communion tous ceux qui ne veulent se soumettre qu'à

ce que Jésus-Christ leur a proposé pour être le modèle de leur

foi, l'objet de leurs espérance & la régle de leur conduite; qui ne

reçoivent ce qu'ils sont persuadés être contenu dans l'Evangile, leur

conscience ne leur permettant pas d'admettre d'autre Régle que celle

dont nous avons parlé; sujet qui ne paroît pas mériter d'être exclus

d'une Assemblée. Il est permis, & l'on doit conserver la paix & l'union

avec ces sortes de Personnes, mais il n'est jamais permis à un homme

sage & craignant Dieu de [28]participer à l'Eucharistie avec ceux qui

veulent admettre d'autre Régle de la foi & des moeurs que l'Evangile, &

qui éloignent de leur Communion ceux qui sont d'un sentiment contraire;

mais a l'égard des Chrétiens qui n'admettent d'autre moien d'arriver

au salut que celui que Jésus-Christ & les Apôtres nous ont prescrit

dans l'Evangile, & que chaqu'un y peut trouver; l'on peut en toute

sureté, & l'on doit même participer avec eux à l'Eucharistie si

l'on est véritablement ataché à l'Évangile. Car il y a une grande

différence entr'eux, & les autres dont nous avons parlé ci-dessus;

puisque tous ceux qui sont appellés, & qui participent à la même

Table reçoivent tous également les Livres du Nouveau Testament comme

la seule & unique Régle de la foi & des moeurs, à laquelle ils veulent

conformer toutes leurs actions; qui n'admettent aucune Idolatrie, & ne

regardent pas comme Ennemis ceux qui reçoivent quelque Dogme qu'ils

n'adoptent pas eux-mêmes. Il est certain qu'on ne doit pas communier

avec ceux qui veulent forcer les autres à recevoir leur Doctrine, ou

leurs sentimens particuliers; qui adorent d'autre Divinité qu'un seul

& vrai Dieu Pére, Fils & S. Esprit; qui prouvent par leurs Oeuvres,

qu'ils s'embarassent peu de Préceptes de l'Évangile; qui reconnoissent

d'autre moien de salut que ceux qui sont marqués dans les Livres de

l'Alliance éternelle; mais ceux qui ont des sentimens contraires & qui

en fournissent les preuves méritent qu'on s'unisse à eux, & qu'on les

préfere à tous les autres. Il n'y a point[29] d'homme ni d'Ange même

capable de prescrire au Chrétien un nouvel Evangile comme l'objet de sa

Foi, & c'est cet Evangile qui le rend vrai Disciple de Jésus-Christ,

lorsqu'il s'atache à sa seule Doctrine; qu'il lui obéït autant que

la foiblesse humaine le peut permettre; qu'il adore un seul Dieu, qu'il

aime son Prochain comme soi-même, & qu'il conforme ses actions aux

Régles de la tempérance & de la sobriété. Si l'on retranche quelque

chose de ce que nous venons de marquer, l'on tronquera les Loix de

l'Alliance dont personne ne peut dispenser que Dieu seul; si l'on y

ajoûte, c'est un joug inutile que personne n'a droit d'imposer aux

Chrétiens. Dieu seul, souverain Arbitre du salut éternel, est le

souverain Législateur de qui les Chrétiens peuvent recevoir la Loi.

[Note 27: _Comme un signe de paix._ Voi. I. Cor. X. 16. 17. où après

avoir parlé du Calice, & du pain de l'Eucharistie dont plusieurs sont

participans, il ajoûte, _quoi que nous soyons plusieurs, nous ne sommes

qu'un seul pain & qu'un seul corps; car nous participons tous à un seul

pain._ Paroles qui prouvent que l'Eucharistie est un signe d'union entre

les Chrétiens, comme l'on judicieusement remarqué les plus célèbres

Interprétes.]

[Note 28: _Participer à l'Eucharistie._ _Grotius_ a été du même

sentiment comme il paroît par un petit Livre qui a pour titre. _Si l'un

doit toûjours participer aux signes_, où il traite des raisons qu'on

peut avoir de ne pas communier. _Tom_. 4. _Oeuv._ Theol. p. 511.]

[Note 29: _Il n'y a point d'homme_. Voi. la Not. sur. §. I.]

On

pourroit nous demander par quel titre ces Assemblées Chrétiennes, dont

nous venons de tracer le portrait, sont distinguées des autres; mais

il ne s'agit pas ici d'une dénomination particuliére: le Lecteur doit

être persuadé que par tout où il trouvera les Principes que j'ai

établis, ce sont les Assemblées que j'ai eu en vue; partout où sera

cette seule & unique Régle de la Foi, & cette liberté de Conscience

dont j'ai parlé, qu'il s'assure que c'est là le véritable

Christianisme, sans s'atacher à aucun nom particulier, ce qui ne fait

rien à la chose. Je croi qu'il y en a plusieurs de ce caractére, & je

demande à Dieu de tout mon coeur qu'il les augmente de jour en jour,

afin que son Royaume vienne & soit étendu dans toutes les parties du

Monde; que tous les hommes lui obéïssent, & ne rendent hommage qu'à

lui seul.

§. XI. _De la Discipline Ecclésiastique._

Il se présente ici quelque difficulté sur la forme extérieure

du Gouvernement de l'Église, ce qu'on appelle la discipline

Ecclésiastique: car il n'y a point de Société semblable à celle de

l'Église qui puisse subsister sans ordre, c'est pourquoi il a fallu

établir quelque forme de Gouvernement. Or on démande quel modelle les

Apôtres nous ont laissé sur ce sujet, & de quelle maniére ils ont

conduit & gouverné né les Églises, puisque ce qui a été établi

dès le commencement semble mériter la préférence, & que de deux

Églises qui enseignent également la Doctrine de Jésus-Christ dans

toute sa pureté, il faudroit préférer celle qui suivroit dans la

Pratique le Gouvernement des Apôtres, quoique ce Gouvernement seul

destitué de la Prédication de l'Évangile ne fût qu'un fantôme

d'Église.

Or il se trouve aujourd'hui deux sortes de Gouvernement; l'un par lequel

l'Église est conduite sous l'autorité d'un seul Évêque, qui a

seul le droit d'ordiner des Prêtres & d'autres Ministres d'un ordre

inférieur; l'autre dans lequel tous les Ministres ont un pouvoir égal,

& associent à leur Gouvernement quelques personnes de l'Église,

sages, prudentes, & d'une conduite sans reproche. Ceux qui ont lu sans

préjugé ce qui nous reste des plus anciens Écrivains de l'Église;

[30]ne peuvent ignorer que la premiére forme de Gouvernement qu'on

appelle Épiscopal, tel que nous le voyons établi dans la partie

méridionale de l'Angleterre, fut mis en pratique dans le premier

siécle après les Apôtres, ce qui suffit pour conclure qu'il est

d'institution Apostolique; mais à l'égard de celle qu'on appelle

Presbytérienne, elle doit son origine à ceux qui s'étant séparez de

la Communion de Rome dans le 16. siécle, l'on établie en plusieurs

endroits de France, d'Allemagne, de Suisse, & de Flandres.

[Note 30: _Ne peuvent ignorer._ Voi. _notre Histoire Ecclésiast._ l'an.

52. 6. 68. 8. & suiv.]

Ceux qui ont lu l'Histoire de ce siécle savent, que cette forme de

Gouvernement ne fut introduite que parce que les Évêques refusérent

d'accorder la Réforme qu'on demandoit dans la foi & dans les moeurs,

& qu'on jugeoit indispensable pour extirper les Erreurs & abolir les

Vices. Si les Évêques de ce tems là eussent voulu faire librement &

de bon coeur, ce que firent dans la suite ceux d'Angleterre l'on verroit

une uniformité de Gouvernement parmi tous ceux qui se sont séparés de

Rome, & l'on eût prévenu une infinité de malheurs, suites ordinaires

des troubles & des divisions; car examinant la chose avec attention,

l'on voit que la seule raison qui a fait changer le Gouvernement, c'est

qu'on ne pouvoit rien obtenir ni espérer de juste & d'équitable de

ceux qui conduisoient alors. C'est ce qui a fait introduire la forme

Presbytérienne, qui étant une fois établie, il a été, & il est

encore aujourd'hui de l'intérêt des Souverains & des Magistrats de la

maintenir, à moins de vouloir porter le trouble & la division dans les

Provinces & dans les Villes, ce que des personnes sages n'accorderont

jamais, & ce qui ne seroit pas à souhaiter. La forme du Gouvernement

fut autrefois établie pour conserver la Doctrine Chrétienne, & non pas

pour troubler la République qui ne pourroit être agitée, sans que la

Religion en ressentît le contrecoup.

C'est pourquoi les personnes les plus sages qui auroient souhaité

que le Gouvernement le plus conforme aux tems Apostoliques eût été

établi partout, ont cru qu'il étoit plus à propos de laisser les

choses dans l'état où elles sont, que de s'exposer aux dangers

inévitables qui accompagnent presque toûjours les changemens & les

nouveautés. Cependant les plus judicieux n'ont point conçu pour ce

sujet de sentimens de haine & d'animosité les uns contre les autres;

ils ne se sont ni chargez d'outrages, ni condamnez, comme ont coutume de

faire ces Esprits brouillons qui n'agissent que par intérêt de Parti,

comme si le salut éternel dépendoit de la forme du Gouvernement

Ecclésiastique, ce qu'on ne prouvera jamais par l'Écriture ni par

l'Esprit de la Religion Chrétienne.

§. XII. _Que Grotius a beaucoup estimé l'ancienne Discipline,

quoiqu'il n'ait jamais condamné l'autre._

Ceux qui ont lu les Écrits du célèbre Grotius, & qui ont examinés

sa Doctrine & ses moeurs, sont très-convaincus qu'il s'étoit formé

[31]une juste idée de la Doctrine la plus pure dont il a prouvé la

Vérité, & qu'il n'a jamais cru d'autre Religion véritable; mais

parfaitement instruit de ce que les Auteurs Ecclésiastiques ont

raporté sur ce sujet, & voiant que la forme du Gouvernement Épiscopal

étoit la plus ancienne, il l'à approuvée de la maniere qu'elle

subsiste en Angleterre, comme on en peut juger par ses paroles[32]

raportées au bas de la page. Il ne faut pas douter que si la chose eût

dépendu de lui, & qu'il n'eût pas été agité par de si fâcheux

contretems, & aigri par la malignité de ses Ennemis, il ne se fût

joint à ceux qui suivoient cette ancienne forme de Discipline & qui

n'eussent exigé de lui que la pure Doctrine Chrétienne que nous avons

raportée, & dont il a lui-même prouvé la Vérité. Ce qui nous engage

à avoir cette pensée est fondé sur des raisons qui nous ont paru si

importantes, que nous les avons jointes à ce petit Livre.

[Note 31: _Une juste idée._ Voi. entr'autres choses _l'Instruction des

Enfans Chrétiens_ que l'Auteur a traduit des Vers flamans en Latin.

Tom. 4. _Ouvrag. Theol._ p. 629. Il a souvent même répété dans

ses derniers Ouvrages que tout ce qui est nécessaire au Salut est

clairement renfermé dans le _Nouveau Testament._ Voi. ses Remarq. fur

_les Consult._ de _Cassand._ à la fin, où il traite de la suffisance &

de la clarté de l'Écriture, de sorte que selon ses Principes, chacun

peut tirer de là les Points essenciels de la Doctrine Chrétienne que

nous avons raportés.]

[Note 32: _Par ses paroles raportées &c._ Remarq. _Consult._ de

_Cassand_. 14. _Les Évêques sont supérieurs aux Prêtres, & nous

trouvons cette dignité de prééminence établie par Jésus-Christ dans

la personne de Pierre & continuée par les Apôtres partout où ils

en ont trouvé l'occasion, pratique approuvée par le S. Esprit dans

l'Apocalipse;_ c'est pourquoi comme _il est à souhaiter que cette

pratique soit établie par tout &c._ Voi. ce qu'il dit ensuite touchant

la puissance Ecclésiastique, & dans l'Examen de l'Apologie de River. p.

714. Col. 2. a quoi l'on pourroit joindre les lettres qui sont à la fin

de ce petit Ouvrage.]

§. XIII. _Exhortation à tous les Chrétiens divisés de sentimens de

n'exiger les uns des autres la créance d'aucun Point de Doctrine, que

de ceux dont chacun connoit la certitude par la lecture du Nouveau

Testament, & qui a toûjours fait l'objet de la Foi._

Les choses étant comme nous les avons raportées, nous ne pouvons

trop exhorter les Chrétiens de se souvenir que ce que nous avons dit

renferme toute l'essence de la Religion Chrétienne dont la Vérité

peut être prouvée par les Argumens de Grotius, & qu'il ne s'agit pas

de Points de dispute que chacun conteste de part & d'autre, & qui ont

enfanté tant de maux: puisqu'on ne peut persuader à personne, qui aura

lu & médité avec attention & respect le Nouveau Testament, qu'il y ait

un [33]autre Législateur que Jésus-Christ des Loix duquel dépende

l'Éternité du Salut; ceux qui seront convaincus de ces Vérités,

ne pourront jamais obtenir d'eux-mêmes, d'admettre ou regarder comme

nécessaire au Salut & essentiel à la Foi ce qui ne sera pas fondé

dans la Doctrine de Jésus-Christ & des Apôtres, soit qu'il le regarde

comme vrai, ou qu'il croie lui être contraire. C'est pourquoi le

meilleur & le plus éficace ce de tous les moiens qu'on puisse employer

pour terminer les disputes, c'est de n'obliger personne à croire que ce

qu'il connoit certainement être révélé; & l'on ne doit pas craindre

les inconveniens qui en pouroient arriver, puisque l'Expérience

démontre que dans la durée de tous les siécles qui se sont écoulés

depuis Jésus-Christ jusqu'à nous il n'y a pas eu un homme de bon sens

qui ait rejetté les Points essentiels de la Doctrine Chrétienne que

nous avons raportés. Si l'on ne demandoit que cette seule chose [34]&

qu'on voulût se fixer sur ce qui est essentiel à la Foi, les

disputes seroient bientôt terminées, & les autres Points, dont on ne

conviendroit pas unanimement, ne regarderoient plus le corps entier des

Églises, mais les particuliers qui agissant chacun selon les lumieres

de leur Conscience, en doivent un jour rendre compte à Dieu: s'ils

pouvoient se persuader qu'ils sont tous d'accord sur les Points

fondamentaux de la Religion, comme cela est vrai, & qu'ils se

tolérassent mutuellement sur le reste, sans employer la violence ou

de lâches & d'indignes artifices, pour attirer les autres dans leurs

sentimens, & les astreindre à leurs Culte; c'est en quoi consisteroit

la paix qu'on peut espérer sur la terre. [35]L'ignorance des hommes,

soutenue & fortifiée des préjugés qui les aveuglent, ne doit pas

faire espérer à une personne sage & prudente de pouvoir les réunir

tous dans un même sentiment, soit qu'on y emploie la violence, ou qu'on

les convainque par les raisons les plus solides. Les Esprits les plus

éclairés, & les coeurs les plus nobles n'ont jamais approuvé la

violence, qui est le ministre de mensonge, & non pas de la Vérité; &

les Savans qui se laissent souvent éblouir par de fausses lumieres,

ou aveugler par les préjugés de l'éducation, & d'autres motifs

particuliers, connoissent assés le poids des raisons qu'on leurs

propose; ce qui rend inutile la violence qu'on leurs voudroit faire pour

les forcer d'agir ou de parler contre leurs consciences. Que ceux qui

sont chargés du Gouvernement de l'Église soient contens qu'on croie à

l'Évangile, & qu'on établisse ce Point de Foi, comme ce qu'il y a de

plus essentiel, qu'on observe ses Préceptes, & qu'on espére le Salut

de la fidélité avec laquelle on observera ses Loix, alors tout sera

dans l'ordre; mais pendant qu'on fera un mélange des Traditions

humaines avec la Révélation, & qu'on voudra unir les choses douteuses

avec celles qui sont certaines, les disputes ne finiront point, & il n'y

aura aucune espérance de paix que tous les gens de bien & qui ont de la

piété doivent demander à Dieu de tout leurs coeur, contribuant à la

procurer par tous les moiens dont ils sont capables.

[Note 33: _Un autre Législateur._ Les paroles de S. Jaq. IV. 12. sont

formelles sur ce sujet; nous les avons citées au §. 5. avec d'autres

qui s'y raportent. De plus la chose parle d'elle-même, puisque les

Chrétiens étant divisés par des sentimens contraires, personne ne

voudra se soumettre aux raisons du Parti oposé.]

[Note 34: _Cette seule chose._ Ce fut le sentiment du Jaques I. Roi

d'Angleterre, si nous en croions Casaubon, qui dans la réponse aux

Lettres du Cardinal _du Perron à la 3. Observ. p. 1612._ nous raporte

ces paroles. _Le Roi croit qu'il n'y a pas un grand nombre de choses

nécessaires au Salut, c'est pourquoi sa Majesté se persuade que le

meilleur & le plus court moien pour établir la paix & l'union, c'est de

séparer avec precision les choses qui sont nécessaires de celles qui

ne le sont pas, & d'emploier tous ses soins pour convenir des choses qui

sont absolument nécessaires, accordant une entiére liberté sur celles

qui ne le sont pas._]

[Note 35: _L'ignorance des hommes._ _Hilaire_ a pensé très-juste,

lorsqu'il a dit sur la Trinité Liv. 10. N. 70. _Dieu ne nous a point

appellez au Salut & à la Vie éternelle par des questions épineuses &

difficiles; il ne veut point nous attirer à lui par les traits d'une

Éloquence mondaine: ce qu'il nous prescrit pour arriver à l'Éternité

est également absolu & facile, c'est de croire que Dieu a résuscité

Jésus-Christ des morts & le reconnoître & confesser pour notre

Seigneur._]

[Illustration]

LIVRE

_Contre l'indifférence des Religions_

_par Mr. LE CLERC._

§. I. Quiconque a dit le premier[1] qu'il y avoit une Alliance immuable

entre l'Esprit de l'Homme & la Vérité d'où les effects sembloient

dépendre, quoique souvent interrompus par les Passions & les changemens

des hommes, sans cependant jamais se séparer, paroît avoir voir pensé

très-juste. Car il n'y a personne qui veuille être trompé, & qui

n'aime mieux connoître la vérité des choses que d'être dans l'erreur

à leur égard lors qu'elles sont importantes, & même quand elles

ne consisteroient que dans une simple contemplation. Nous aimons

naturellement le vrai, & nous haïssons l'Erreur, de sorte que si nous

connoissions le chemin qui conduit a la Vérité, nous le suivrions sans

contrainte; c'est pourquoi tant de grands hommes ont immortalisé leur

mémoire en emploiant toute leur Vie à la recherche de la Vérité. Il

y en a eu une infinité, & il s'en trouve encore aujourd'hui parmi

les Physiciens, & les Géomètres qui se sont donné des peines

inconcevables pour la découvrir; [2]& qui ont avoué n'avoir jamais

goûté de plaisir plus sensible & plus doux, que lors qu'après de

longues & pénibles recherches, ils ont enfin trouvé le vrai. Nous

regardons même la connoissance & l'amour de la Vérité, comme un des

plus glorieux Privileges qui distinguent les hommes des Animaux.

[Note 1: _Quiconque a dit le premier._ _Jean Smith_ dans ses Diff. imp.

à Lond. en 1660. _Augustin Sorin. 140. sur les paroles de l'Évang. de

St. Jean. Tom. S. Col. 682._ Tout homme cherche la Vérité & la Vie,

mais chaqu'un n'en trouve pas le chemin; _& au même serm. 140. Col.

726. l'Esprit hait l'Erreur, & l'on peut comprendre le degré de

la haine qu'il lui porte, puisque la joie de ceux qui ont l'esprit

troublé, est un sujet de compassion qui fait pleurer les sages. Si l'on

proposoit le choix de ces deux choses: Voulez vous être dans l'Erreur,_

ou _suivre la Vérité, il n'y a pas un homme qui ne prît_ les dernier

parti.]

[Note 2: _Et ont avoué n'avoir jamais goûtés de Voi. la Vie de

Pythagor. par Diogene Laërce Liv. I. 12.]

Mais comme chaque Vérité n'est pas de la même importance, qu'il y a

certains Dogmes Théoriques que nous négligeons d'approfondir,

parce qu'ils ne pourroient nous procurer aucun avantage, ou du moins

très-peu; & que leur recherche semble ne pas mériter tant de peines;

il y en a d'autres qui sont si importans que nous consacrons de bon

coeur nos soins les plus assidus & nos travaux les plus redoublés pour

les connoître; tels sont ceux qui nous enseignent les moiens de couler

nos jours dans la paix, le bonheur & la tranquilité, ce que tous les

hommes estiment & recherchent avec ardeur & empressement. Si nous

joignons à une vie bien réglée & heureuse (car ce qui est bon,

c'est-à-dire conforme à la Vérité doit toûjours être regardé

comme heureux) le bonheur éternel qui doit suivre cette vie si courte,

ce que tous les Chrétiens dans toutes les Communions différentes font

profession de croire; l'on avouera que la connoissance des moiens

moiens par lesquels on y peut parvenir mérite toute nôtre étude, nos

recherches & nôtre application.

§. II. _Qu'il n'y a rien de plus important que la Religion, & que par

conséquent l'on doit emploier tous ses soins à la connoître._

Nous ne parlons point ici à ceux qui méprisent toute sorte de

Religions & nous n'avons rien à leur dire; le célèbre Grotius les a

si solidement réfutés dans l'Ouvrage dont nous avons parlé ci-dessus,

qu'il n'y a point d'homme qui cherche la Vérité, qui puisse, après

l'avoir lu, révoquer en doute qu'il y a un Dieu qui veut être honoré

des hommes, & qu'ils lui rendent le Culte que Jésus-Christ a établi,

promettant à ceux qui le serviront de cette maniere la félicité

éternelle après cette vie fragile & périssable.

Sur ce principe, personne ne peut douter que la Religion ne soit de

la derniere importance, & que se trouvant plusieurs Assemblées de

Chrétiens différens dans leurs Dogmes, on doit s'appliquer à

connoître celle qui est la plus conforme à la Doctrine & aux

Préceptes de Jésus-Christ. On ne peut pas les regarder toutes dans le

même point de vue, & les considérer comme étant égales, puisqu'il

y en a plusieurs si différentes dans la Doctrine & dans le Culte,

qu'elles s'accusent réciproquement des Erreurs les plus monstrueuses, &

du Culte le plus corrompu; qu'il y en a même quelques-unes qui excluent

les autres du Salut éternel. Si la chose étoit vraie, il faudroit s'en

séparer d'abord pour s'atacher à ceux qui se disent véritablement

Chrétiens, & qui objectent à leurs Adversaires des Points si

essenciels. Car il ne s'agit pas simplement de cette vie fragile &

mortelle, sujette à une infinité de maux, de chagrins & de traverses

dans quelqu'état qu'on soit placé; mais il s'agit des supplices dont

Dieu menace ceux qui ne croiront pas à l'Évangile, & de la possession

d'un bonheur éternel & infiniment parfait.

Cependant l'on trouve des hommes, qui à la vérité ne sont pas savans,

& n'ont jamais lu ni médité l'Écriture, qui par conséquent ne

connoissent point les sujets contestés entre les Chrétiens, & ne

peuvent savoir qui a raison; ceux de ce caractére s'embarrassent

peu d'entrer dans cette discussion, se persuadant qu'il est permis

d'embrasser le sentiment, ou de pratiquer le Culte qu'on veut. La chose

leur paroît indifférente quelque Communion Chrétienne qu'on suive, &

dont on fasse profession. Nous ne parlons pas simplement du menu Peuple,

mais il y a des Roiaumes où non seulement le Commun, mais les Grands &

les premiers de l'État après s'être séparés de l'Église Romaine, y

rentrèrent sous un nouveau Regne, & parurent ensuite les plus zélés

à secouer son joug, lorsque le Gouvernement changea de face. Sous

_Henri_ VIII. Roi d'Angleterre, on fit plusieurs Ordonnances contre

l'Église Romaine, non seulement par la seule autorité du Roi, mais du

consentement des principaux Officiers de la Couronne, & des plus Grands

du Royaume; & ceux même qui n'approuvoient pas les raisons de ce

Prince souscrivirent cependant à sa volonté. Après sa mort, son fils

_Edouard_ VI. qui lui succéda, aiant embrassé le Parti de ceux qui

s'étoient séparés de la Communion de Rome, ce que son Pére avoit

déjà fait, & qui avoient établi des Dogmes condamnés par le Pape &

ses Adhérans, les principaux du Roiaume firent une profession publique

de la Religion du Roi. _Edouard_ étant mort, _Marie_ sa soeur,

entièrement dévouée au Pape, monta sur le Thrône; l'on vit alors les

Grands du Roiaume se joindre à la Reine & devenir zélés persécuteurs

de ceux qui sous le Regne précédent avoient paru avec éclat &

méprisé l'Autorité de Rome; après la mort de _Marie_, _Elizabeth_

lui succéda, & qui aiant suivi les sentimens d'_Edouard_ son frére

affermit la Religion par un long Regne, & en posa des fondemens si

solides, qu'ils lui servent encore aujourd'hui des base & de soutien.

Ceux qui liront l'Histoire de ce Siécle, verront que ces variations

de la part des Grans du Roiaume ne peuvent avoir pour principe qu'une

fausse persuasion que l'on peut également trouver le Salut éternel

dans toutes les Communions Chrétiennes. J'avoue qu'on peut attribuer

une partie de ces changemens à la crainte; mais quand je me représente

le courage des Anglois, la constance & le mépris de la mort dont ils

ont si souvent fourni des preuves, je croi facilement que l'atachement

à la vie & l'indifférence de la Religion, principalement dans les

Grands du Roiaume, ont été les mobiles de ces variations si sensibles.

§. III. _Que l'indifférence de Religion n'est pas permise

d'elle-même; qu'elle est deffendue par les Loix divines, & condamnée

par toutes les Communions Chrétiennes._

Plusieurs raisons démontrent avec évidence, que c'est une Erreur

très-dangereuse de croire qu'on peut placer la Religion parmi les

choses arbitraires, qu'on peut changer comme un habit, conformant sa

Créance & sa Foi aux circonstances du tems où l'on se trouve. Nous

raporterons sur ce sujet les principales raisons tirées de la nature de

la chose même, des Loix divines, & du consentement unanime de tous les

Chrétiens.

Premiérement il est honteux de mentir & sur tout dans une chose

importante, puisqu'il est deffendu de le faire dans la plus légère,

à moins de produire plus de fruit par le mensonge que par la vérité;

mais ici les hommes ne peuvent ni mentir ni dissimuler sans s'exposer à

un danger très-évident, puisque confirmant le mensonge autant qu'ils

en sont capables dans une chose si importante, ils oppriment la Vérité

& la retiennent captive dans les ténèbres. Exemple contagieux,

principalement dans les Personnes distinguées sur qui le Peuple régle

sa conduite, & qui se rendent coupables non seulement de leurs propres

péchés, mais de ceux où ils entraînent les autres par leur mauvais

exemple; ce qui fait d'autant plus d'impression sur les Esprits, qu'on

se rend toûjours plus attentif sur les actions des Supérieurs que sur

leurs paroles.

Il est également honteux & indigne d'un Coeur noble & généreux de

mentir pour conserver une vie fragile, périssable & mortelle, & aimer

mieux déplaire à Dieu qu'aux hommes. C'est pourquoi les plus grans

Philosophes ont préféré la mort, aux actions qu'ils croioient

condamnées par la Divinité. [3]Socrate nous en fournit une preuve,

puisqu'il aima mieux boire de l'extrait de Ciguë, que de vivre & cesser

de parler en Philosophe selon sa coutume. D'autres se sont[4] exilés

de leur Patrie, plutôt que de renoncer aux Opinions qu'il avoient

soutenues les croiant véritables. Il s'en est trouvé d'assés

courageux parmi les Païens pour oposer une conduite réglée au

torrent du vice, couvrir de honte la corruption de leur siécle par les

reproches les plus vifs, & cru qu'il valoit mieux mourir que de flatter

un Tiran, & changer leur maniere de vivre. Tels ont été Thraseas [5]le

louche & [6]Helvidius l'ancien qui choisirent la mort, plutôt que

d'approuver par de lâches & d'indignes flatteries les vices & le

déréglement des Empereurs; ce qui aiant été pratiqué par des hommes

qui n'avoient qu'une espérance incertaine d'une vie plus heureuse que

celle-ci, doit faire une impression plus vive sur ceux qui ont une

espérance invariable d'une félicité éternelle.

[Note 3: _Socrate._ Voi. ce que nous avons raporté sur ce sujet dans

nos Ouvrages de Littérature, Liv. I. C. III.]

[Note 4: _Exilés de leur Patrie._ Galeaux dans le Livre où il montre

que les _affections de l'Ame suivent les mouvemens du Corps_: Chap.

dern. sur la fin parlant des Stoïciens, dit _qu'ils ont mieux aimé

abandonner leur Patrie, que de trahir leurs sentimens en cachant leur

Doctrine._]

[Note 5: _Thraséas le louche._ Fut mis à mort sous le Regne de Néron,

parce qu'il ne _voulut pas le flatter_ dans ses vices. Voi. Annal.

Tacite, Liv. XVI. XXIV. & suiv.]

[Note 6: _Helvidius l'ancien._ Gendre de Thraséas, à qui on commanda

de sortir d'Italie, selon le raport de Tacite dans le même endroit; qui

fut ensuite mis à mort par Vespasien, comme nous le raporte Suétone

Chap. XV. parce qu'il n'avoit pas témoigné assez de respect pour

son nouveau Souverain. Le Fils d'Helvidius eut le même sort, puisque

Donatien le fit mourir. Voi. Sueton. dans sa Vie, & Tacite dans la Vie

d'Agricola. C. XLV.]

Tous les Siécles ont immortalisé la mémoire de ceux qui se sont

exposés à la mort avec un courage intrépide pour le salut de leur

Patrie; & sur ce principe, qui pourra refuser des louanges à ceux qui

ont préférés le Ciel à la terre, & une Vie éternelle & bienheureuse

que la Révélation nous découvre, à cette vie mortelle & fragile qui

doit finir un jour? Qui au contraire ne blameroit pas une ame basse

qui aime mieux conserver une vie qui lui est commune avec les Bêtes &

qu'elle doit bientôt perdre, que de le mettre en possession d'une vie

bien heureuse & immortelle lorsque l'occasion s'en présente? Nous

voions des Soldats affronter avec intrépidité les périls les plus

dangereux moins par amour pour leur Patrie, que pour acquérir & se

conserver la faveur & la bienveillance du Prince & du Souverain, & la

faire ensuite réfléchir sur leur Famille. Nous les voions sur le bord

du Tombeau se féliciter que leurs Enfans soient intéressés dans

les plaies qui leurs procurent la mort. Combien de Mercenaires qui

combattent & exposent leur vie pour un gain sordide; & il se trouvera

des hommes qui pour soutenir la Vérité qui est éternelle, agréable

à Dieu & accompagnée des plus magnifiques récompenses, ne voudroient

pas risquer je ne dis pas la vie, mais leurs biens & les honneurs qu'ils

possédent! C'est pourquoi Jésus-Christ nous a donné le Précepte

renfermé dans ces paroles; [7]_Quiconque fera profession d'être à

moi, devant les hommes; je le reconnoîtrai aussi pour mien, devant mon

Pére, qui est au Ciel. Mais quiconque niera d'être à moi, devant les

hommes; je nierai aussi qu'il soit à moi, devant mon Pére, qui est au

Ciel._ Paroles dans lesquelles il nous enseigne qu'il reconnoîtra pour

ses Disciples & couronnera de la gloire éternelle celui qui n'aura

jamais dissimulé ni caché sa Doctrine par ses oeuvres ni par ses

paroles. Il nous avertit dans une autre endroit; [8]de nous conduire

avec prudence, & _de ne pas jetter les perles devant les Pourceaux_;

mais cette prudence ne tend pas à nous engager à dissimuler ou à

mentir pendant toute nôtre vie, pour éviter la colère & l'animosité

des hommes; & à ne pas tenter en vain de faire revenir à eux-mêmes

des gens aveuglés par l'Erreur, & obstinés dans leur aveuglement. Il

nous déclare même, après les paroles que nous avons raporté, u'on

sera obligé de garder cette conduite, & de confesser publiquement son

Nom malgré la haine des Parents, la persécution de ses Proches, & le

danger de la mort. _Car celui,_ dit-il, [9]_qui aimera son Pere & sa

Mére plus que moi n'est sera pas digne de moi; celui qui aimera son

Fils ou sa Fille plus que moi, ne sera pas digne de moi;_ ce qu'on peut

appliquer à celui qui par des vues charnelles & pour l'amour de ses

Parens dissimule la Doctrine de Jésus-Christ & ses Préceptes. Il nous

avertit même que cette fermeté peut nous exposer à la mort; mais

que ce motif ne doit pas nous obliger à changer de conduite,

puisque perdant cette vie nous retrouvons dans celle qui est avenir

l'immortalité bien-heureuse, ce qui fait qu'il ajoûte, [10]_Celui qui

ne prendra pas sa croix, & qui ne me suivra pas, ne sera pas digne de

moi: Celui qui aura conservé sa vie_ (dans ce siécle) _la perdra_

(dans le siécle futur), _& celui qui aura perdu la vie (sur la terre)

_à cause de moi, la trouvevera_ dans le Ciel accompagnée d'un bonheur

éternel.

[Note 7: _Tout homme donc &c._ Matth. X. 32.]

[Note 8: _De ne pas jetter les perles_ &c. Matt. VII. 6.]

[Note 9: _Qui aimera son Pére_ &c. Matt. X. 37.]

[Note 10: _Celui qui ne prend_ &c. Matt. X. 38. 39.]

Doctrine si évidente & si claire que toutes les différentes Communions

la reçoivent & l'admettent: ceux qui obéissent au Pape, ou qui en sont

séparés conviennent tous d'un commun accord qu'il n'est jamais

permis de déguiser ni de trahir les sentimens de sa Conscience sur la

Religion, lorsqu'il s'agit des Dogmes fondamentaux, & que cela se peut

faire sans trouble & sans tumulte: car il seroit plus à propos de se

taire sur des choses qui ne touchent ni la Foi ni la pureté des moeurs,

afin de ne pas donner lieu à des contestations & à des disputes

perpétuelles entre les Chrétiens, puisque nous trouvons si peu de

Savans qui soient parfaitement d'accord sur toutes choses; nous disons

qu'alors il vaudroit mieux se taire, & non pas feindre ou déguiser,

puisque garder le silence sur ses sentimens, ce n'est pas mentir; mais

dire qu'on croit ce qu'on ne croit pas c'est un mensonge formel. De plus

si l'on veut faire passer en Loi un Dogme que vous croiez faux, il vous

est permis & vous étés obligé de témoigner avec douceur & modestie

que vous n'êtes pas de ce sentiment, & le faire sans éclater par des

disputes & des contestations. Autrement la douceur du Gouvernement de

l'Église Chrétienne, qui n'exclut pas la diversité d'Opinions lorsque

la Charité n'en soufre aucun domage, deviendroit une Tirannie qui

voudroit enchaîner les pensées, & les réünir toutes au même objet

sans que l'Esprit eût la liberté de varier sur la moindre chose. Il

y a une infinité de Questions Théoriques & très-obscures,

principalement à ceux qui n'en ont jamais fait une Étude

particuliére; Questions qui ne doivent jamais porter aucune atteinte à

la liberté Chrétienne; vérité d'autant plus certaine, que de l'aveu

de tous les Chrétiens il y a une infinité de passages de l'Écriture,

& un grand nombre d'Opinions Théologiques sur lesquelles les Savans ne

se sont jamais accordés & ne s'accordent pas même entre ceux qui en

d'autres choses demandent & exigent un consentement unanime.

§. IV. _Qu'il ne faut pas légérement taxer d'Erreur & d'un Culte

deffendu, ceux qui sont d'un sentiment contraire au notre, ou les

exclure du Salut éternel qui ne se peut trouver dans leur Communion;

quoiqu'il ne soit jamais permis de professer ce que nous ne croions pas,

ou de pratiquer ce que nous condamnons._

Ceux qui sont séparés de l'Église Romaine, & ceux qui y sont encore,

ne sont pas d'un même sentiment entr'eux sur tous les Points, quoique

selon la pensée des plus éclairés de part & d'autre les choses dans

lesquelles ils différent ne portent aucune atteinte a la Foi, & aux

homages que nous devons à Dieu. Il est vrai que ceux qui sont séparés

de l'Église Romaine l'accusent d'avoir introduit des Dogmes & un Culte

qu'ils croient faux; nous ne décidons rien sur ce sujet, mais nous

disons que selon le sentiment de cette Église il n'est jamais permis de

feindre approuver ce qu'on condamne, puisqu'elle n'admet personne dans

sa Communion qui fasse connoître qu'il ne s'accorde pas avec elle sur

ce sujet.

Il se trouve cependant parmi ceux qui sont détachés de Rome[11] des

Savans éclairés & d'une profonde littérature, qui ne croiant pas

qu'il leur fût permis de r'entrer dans une Communion dont ils se sont

séparés à cause de la Doctrine & du Culte, ne voudroient pas exclure

du Salut éternel tous ceux qui vivent & meurent dans cette Eglise, de

quelqu'ordre qu'ils soient Savans où Ignorans. Ceux qui croient

la Doctrine de Rome contraire & oposée à l'esprit & aux Points

fondamentaux du Christianisme savent qu'il ne leur est pas permis d'en

faire profession ni de feindre approuver ce qu'ils condamnent, puisque

s'ils tomboient dans ce malheur & qu'ils y persévérassent jusqu'à la

mort, ils n'auroient rien à prétendre au Salut, mais à l'égard de

ceux qui suivent de bonne foi cette Doctrine qu'ils croient conforme

à la Révélation, ou du moins ne lui être pas si contraire, qu'elle

sappe les fondemens de la Foi ou de la Sainteté Chrétienne, soit

que cette pensée soit le fruit des Études de leur jeunesse, soit

préjugé, défaut de lumiére, de connoissance ou de jugement; les

Auteurs dont nous avons parlé ne croient pas qu'on puisse exclure du

Salut ces sortes de personnes, parce qu'ils ne savent pas jusqu'à

quel point Dieu étend sa miséricorde. Il y a une infinité de

circonstances, de lieux, de tems, d'affections de l'Ame qui nous sont

inconnues & qui peuvent affoiblir ou diminuer devant Dieu les fautes des

hommes pécheurs: ce qui fait qu'on doit excuser dans les uns, ce que

l'on condamneroit dans d'autres plus savans & plus éclairés: c'est

pourquoi ils croient qu'il est plus conforme aux Loix de la sagesse & de

l'équité Chrétienne, en condamnant la Doctrine & le Culte, de laisser

au Jugement de Dieu ceux qui pratiquent l'un & l'autre, quoique cet acte

de charité ne les empêche pas de croire qu'il ne leur est pas permis

de suivre cette Doctrine ni de pratiquer ce Culte.

[Note 11: _Des Savans éclairés._ Entre ceux qui composent ce nombre

_Guillaume Chillingworthius,_ dans un Livre Anglois intitulé; _la

Religion des Protestans est un chemin sûr qui conduit au Salut,_ où il

raporte tous les Auteurs qui sont de son sentiment.]

On ne peut pas conclure de ces principes qu'un homme élevé dans

d'autres sentimens, instruit dans l'Étude & la connoissance des saintes

Lettres, selon la coutume de ceux qui se sont séparés de Rome, qui

agissant contre sa Conscience feroit ou diroit ce qu'il croit faux

ou deffendu, & trahiroit la Vérité dans quelque vue temporelle &

mondaine, il ne s'ensuit pas qu'un homme dans ces dispositions puisse

espérer le pardon de Dieu, principalement s'il meurt dans la funeste

habitude de faire ou pratiquer ce qu'il condamne, ou qu'il eût été

dans le dessein de continuer plus long-tems s'il eût plus long-tems

vécu. Nous ne croions pas que dans toutes les Communions qui se disent

Chrétiennes, un homme de ce caractère puisse trouver aucune assurance

de Salut.

Que les Hypocrites considérent & examinent ce qu'ils font lorsqu'ils

méprisent & foulent aux pieds toutes les lumieres que la Raison & la

Révélation leur présentent qu'ils les rendent inutiles les par leur

conduite, & s'embarassent si peu du jugement unanime que tous les

Chrétiens portent sur ce sujet. Il est vrai que ces sortes de personnes

ne doivent pas être mises au rang des Savans, & qu'il ne faut pas

croire qu'elles aient examiné les choses avec précision; au contraire

ces gens méprisent la Littérature des Théologiens, & n'ont aucune

connoissance de ce qui est essentiel pour porter sur ce sujet un

jugement équitable & solide. Ils ne font pas plus de cas de la

Philosophie que les plus distingués d'entre les Romains ont autrefois

tant estimée & qui tire sa source de la lumière naturelle, parce

que toutes leurs vues portent à satisfaire leurs Passions, ce que la

Philosophie Payenne n'a jamais approuvé; peu inquiets du jugement des

siécles passés, & se mettant peu en peine de ceux d'aujourd'hui, sans

se soucier de ce qui arrivera dans la suite, l'on peut dire qu'ils sont

plus semblables à des Bêtes qu'à des hommes raisonnables, puisque la

Raison ne leur sert de rien & qu'ils n'en font aucun usage. Ceux de ce

caractère, qui ne se font aucune peine de feindre ou de mentir, ne

méritent aucune créance; ils sont indignes de posséder la confiance

de qui que ce soit dans les choses de cette vie, puisqu'ils croient

pouvoir impunément se moquer de Dieu & des hommes dans la plus

importante des toutes les affaires. Il s'en trouve parmi eux qui posent

pour principe qu'on doit toûjours suivre la Religion du Prince, qui

venant à changer peut faire varier la foi, & il n'est pas étonnant de

leur voir avancer des maximes si impies, puisqu'ils n'ont pas même les

principes de la Religion naturelle & comptent pour rien les lumieres de

la droite Raison & de la Vertu. Que les Princes & les Souverains sont à

plaindre d'honorer de leur confiance des gens de ce caractère qui ne

croient ni Religion naturelle ni révélée; & n'en observent aucuns

principes! Des gens qui n'ont aucune teinture des belles Lettres ni des

Sciences, qui se moquent du jugement des personnes les plus éclairées,

qui se mettent peu en peine de rechercher la Vérité & vivent dans un

déguisement continuel, sont indignes de gouverner l'État ou d'avoir

quelque Administration dans les affaires de la République.

Cependant ces sortes de personnes, qui méprisent également la Vérité

& la Vertu, se persuadent qu'ils sont meilleurs Citoiens & qu'ils ont

plus d'esprit que les autres, quoique leur persuasion soit fausse, puis

qu'étant toûjours disposés à soutenir la vérité ou le mensonge,

à pratiquer la vertu ou le vice, à parler & agir différemment selon

leurs intérêts; ils prouvent par leur conduite qu'ils ont renoncé au

bon sens, & fait divorce avec la Raison, & méritent que tout le monde

les méprise & les évite.

§. V. _Qu'un homme qui est dans l'Erreur & qui pêche par ignorance

peut être agréable à Dieu; mais qu'un hypocrite & un fourbe qui

dissimule ne le peut pas._

Telle est la condition des hommes qu'il s'en trouve qui d'ailleurs

ne sont pas méchans, mais qui par les préjugés d'une mauvaise

éducation, ou faute de Maîtres & de bons Livres par le moien desquels

ils pourroient découvrir l'Erreur & la quitter, ou n'aiant pas assés

d'esprit pour comprendre les Controverses de Chrétiens & en juger,

passent toute leur vie dans un espéce de ténèbres. Ces sortes de

personnes qui, selon la portée de leur Esprit, ont cru ce qu'on leur a

enseigné de la Religion Chrétienne, & qui ne sachant pas mieux l'ont

suivi de bonne foi, nous paroissent plus dignes de pitié, que de

colére. J'avoue que leur Religion est un assemblage d'ignorance,

qu'elle est imparfaite, tronquée, défectueuse; mais elle est de bonne

foi, & nous pouvons croire que _celui qui ne recueille point où il n'a

point semé_, leur fera grace, ou du moins ne les punira pas dans toute

la rigueur de sa Justice.

Mais si nous portons nos vues sur d'autres d'un caractère différent,

qui n'ont manqué ni d'éducation, ni de Maître, ni de Livres, ni de

lumieres, ni d'esprit, pour connoître, en matiere de Controverse, de

quel côté se trouve la Raison & la Vérité, & qui malgré toutes ces

choses demeurent fermes & atachés au Parti de l'Erreur, parce qu'ils y

trouvent les honneurs, les richesses, & les plaisirs de cette vie; nous

ne pouvons regarder sans indignation ces sortes de personnes, & il n'y

a point d'homme qui voulût entreprendre d'excuser ou justifier une

pareille conduite, sans donner des preuves de l'impudence la plus

hardie: d'où il faut conclure que si nous ne pouvons nous résoudre à

leur pardonner, nous dont la vertu est si imparfaite, quelle sera

la rigueur & la sévérité de Dieu contre ceux qui agissant avec

connoissance & contre leurs propres lumieres auront préféré le

mensonge à la vérité pour les biens fragiles d'une vie périssable &

mortelle.

Dieu qui est souverainement miséricordieux pardonne à l'ignorance

lorsqu'elle n'a pas le vice pour principe; il fait grace aux vertus

imparfaites & à l'erreur de ceux qui ont été trompés, principalement

lorsqu'il n'y a aucune malignité formelle ni aucun mépris de la

Religion; mais comme nous l'a enseigné Jésus-Christ, il ne pardonnera

jamais à ceux qui aiant connu la vérité auront publiquement professé

le mensonge. Un Hypocrite ne peut pas même être agréable & plaire

à ceux de son caractère, qui ne voudraient point d'un Ami capable de

changer au moindre intérêt, & d'abjurer à la première occasion les

Loix les plus saintes de l'amitié la plus inviolable. Nous concluons de

ce que nous avons dit, qu'il n'y a point de crime plus énorme & plus

honteux que de dissimuler, dans les choses de la dernière importance,

ce qu'on connoit de meilleur, pour faire une profession publique de ce

qu'on croit de plus mauvais, ce que la Raison nous enseigne & ce que

la Révélation nous confirme du consentement de routes les Communions

différentes qui se disent Chrétiennes.

Traité de la Vérité de la Religion Chrétienne · 第 21 / 23 题