9 Margénus frére de Badezor 9 ans.

10 Pygmalion 47 ans: ce fut en la 7° année de son Régne que Didon sa

soeur s'enfuit en Afrique, où elle bâtit Carthage dans la Libye. En

suputant ces années, on voit que depuis le commencement d'Irom jusqu'à

construction de cette fameuse Ville, il y a eu; 137 ans. Alexandre

Polyhistor, Ménandre de Pergame, & Lætus dans son Histoire de

Phénicie, ont aussi parlé d'Irom, & de Salomon son contemporain.

Joféphe Antiq. Jud; liv. IX. ch. 2. parlant d'Asaël, qui succéda à

Adad I. Rois XIX. 15. dit que les Syriens le mettoient encore de son

tems au nombre de leurs Divinitez, Liv. IX. ch. 14. il raporte ce

passage de Ménandre d'Éphése, où il est parlé de la guerre que

les Tyriens ont eue contre le même Salmanasar qui vainquit Samarie,

& emmena les 10. Tribus captives, a II. Rois. XVII. 3, & XVIII. 9.

«Eluleus régna 36 ans. Et les Cittiens s'étant révoltés, il alla

contr'eux avec une flotte, & les réduisit sous son obéissance. Le Roi

d'Assyrie envoya aussi une armée contr'eux, se rendit maître de toute

la Phénicie, & ayant fait la paix s'en retourna en son païs. Et

voilà, _ajoûte Joséphe_, ce que l'on trouve dans les Annales des

Phéniciens touchant Salmanasar, Roi d'Assyrie.

Liv. X. ch. 1. _Il nous aprend que Bérose a fait mention de

Sennachérib dans l'Hist des Chaldéens: qu'il a dit de lui qu'il étoit

Roi des Assyriens, & qu'il avoit fait la guerre dans toute l'Asie & dans

l'Égypte._ Hérodote liv. II. en a aussi parlé.

Liv C. ch. 3. Il dit que Bérose a aussi parlé de Balad, ou Baladan,

Roi des Babyloniens, dont il est fait mention II. Rois XX. 12. Es.

XXXIX.

Hérodote liv. II. _Nécos en étant venu aux mains avec les Syriens

dans la campagne de Magdolon, remporta la victoire_. Par les Syriens il

entend les Juifs, qu'il n'appelle jamais autrement. Or c'est cette même

bataille de II. Chron. XXXV. 22.]

[Note j: Mr. Arnaud n'a pas le sens du Grec. Le voici: il fortifia la

Ville (de Tyr.) du côté de l'Orient.]

[Note k: Mr. Arnaud s'est encore ici écarté de l'Original: Car c'est

ainsi qu'il porte, «Mais qu'un Tyrien nommé Abdémon ayant expliqué

celles que Salomon avoit proposées en proposa aussi quelques-unes, dont

Salomon n'ayant pu deviner le sens, paya à son tour de grandes sommes

à Irom.]

[Note l: L'édition que j'ai de la Traduction de Mr. Arnaud a

_couronne_, pour _colomne_. Mais aparemment que c'est une faute

d'impression.]

[Note m: Dans cet endroit il y a une grosse faute dans la Version que je

suis. Mais je crois qu'elle n'est pas de cet Illustre Traducteur. Voici

comme mon exemplaire porte. «Or pour connoître combien il s'est passé

de tems depuis la construction de Carthage» &c. Ce qui ne signifie rien

du tout.]

[Note 19: _Bérose a parlé de Nabuchodonozor_. Joséphe Antiq. Jud.

XX. & Rép. à Appion, liv. I. Eusébe Chron. & Prépar. I. Ce Bérose

étoit Prêtre de Belus, un peu après le tems d'Alexandre le Grand.

Pline raporte liv. VII. ch. 37. que les Athéniens, en mémoire de ses

divines prédictions lui érigèrent dans une École publique, une

Statue dont la langue étoit dorée. Athénée liv. XV. apelle, le

Livre Auteur, _Babylonica_, ou Histoire de Babylone; Tatien & Clément,

_Chaldaïca_, ou Histoire des Chaldéens. Tatien remarque que le Roi

Juba avouoit qu'il avoit pris de Bérose, de quoi composer son Histoire

d'Assyrie. Je joindrai ici trois passages d'Abydéne qui a aussi fait

une Histoire d'Assyrie. C'est Eusébe qui nous les a conservez.

Eusébe, Chron. & Prépar. liv. IX. ch. 40. 41. «Nabopolassar, pére de

Nabuchodonozor, ayant apris que le Gouverneur qu'il avoit établi dans

l'Égypte, la Célésyrie & la Phénicie, s'étoit révolté, & se

voyant trop âgé pour agir en personne contre lui, en donna la

commission à son fils qui étoit encore dans la fleur de son âge, &

qui s'en aquita si bien qu'il vainquit le rebelle, le prit, & remit ces

païs dans l'obéïssance. Dans ce même tems Nabopolassar étant tombé

malade à Babylone, mourut après 29 ans de Régne. Nabuchodonozor n'eut

pas plutôt su la maladie de son Pére, qu'il donna ordre aux affaires

d'Égypte & des Peuples voisins, donna charge à une personne en qui il

avoit de la confiance, de ramener à Babylone l'Armée & les prisonniers

de guerre, Juifs, Phéniciens, Syriens & Égyptiens; & y revint avec

fort peu de ses gens par le chemin le plus court, qui est celui du

désert. Il trouva les afaires en bon état entre les mains des

Chaldéens, le plus considérable d'entr'eux en ayant pris le maniement

en atendant son retour. Ainsi il succéda à son Pére dans toute

l'étendue de ses États. Il dispersa les prisonniers en diférens

endroits de son Empire, leur assignant de bonnes terres à cultiver. Il

employa le butin qu'il avoit remporté de son Expédition, à orner le

Temple de Bélus & des autres Dieux. Il agrandit l'ancienne Babylone en

y joignant une seconde Ville. Il pourvut à ce qu'en cas de siége les

Ennemis ne pussent plus détourner le cours du fleuve pour faciliter

les aproches. Il environna la Ville intérieure & la Ville extérieure,

chacune d'une triple enceinte de murailles, qu'il fit en partie de

brique & de bitume, en partie de brique seulement. Après l'avoir si

bien fortifiée, il y fit des portes fort superbes. Ensuite ne se

contentant pas du Palais de son pére, il en fit bâtir un infiniment

plus somptueux, tant pour la grandeur de l'édifice, que pour la beauté

de la structure, & pour les ornemens. Ce qu'il y a de plus admirable,

c'est qu'un ouvrage & si grand & si beau, fut achevé en 15. jours. Il

fit aussi bâtir des galeries si massives & si élevées, que d'un peu

loin elles sembloient des montagnes, & il y planta des arbres de toutes

les espéces. Ce sont là _ces jardins suspendus_ qu'on a mis au nombre

des merveilles du Monde. Il les fit pour plaire à la Reine sa Femme,

qui ayant été élevée dans la Médie, païs fort montagneux, aimoit

extrémement la vûe des montagnes & des forêts. Étant tombé malade,

il mourut avant que ces ouvrages fussent achevez après 43 ans de

Régne.» Cette Femme de Nabuchodonozor, est celle qu'Hérodote appelle

Nitocris comme Scaliger l'a prouvé.

Euséb. Prépar. liv. IX. sur la fin, «Mégasthéne dit (_c_'_est

Abydéne qui parle_) que Nabuchodonozor a surpassé Hercule en courage &

par la grandeur de ses actions: qu'il a poussé ses Conquêtes jusques

dans l'Afrique & dans l'Espagne, & qu'il avoit envoyé sur le rivage

droit du Pont Euxin, des Colonies composées de ceux qu'il avoit fait

prisonniers dans ces guerres. Outre cela les Chaldéens racontent que le

Roi étant un jour monté sur le haut de son Palais, tint ce discours

prophétique en présence d'un grand nombre de personnes. Écoutez

vous habitans de Babylone. Moi Nabuchodonozor ai à vous annoncer une

calamité extrême, qui est prête à vous acabler, & sur laquelle ni

Bélus le chef de nôtre race, ni la Reine Beltis, n'ont jamais pu

fléchir les Parques. Il viendra un mulet de Perse, qui aidé de vos

Dieux mêmes, vous réduira en servitude. Un Méde, qui avoit été

jusques là aux Assyriens un sujet de se glorifier, se joindra à lui

pour vous perdre. Ah, plût aux Dieux qu'avant qu'il nous trahît, il

fût plongé au fond de la mer, ou qu'entraîné malgré lui dans des

lieux déserts & inhabitez, receptacles des bêtes & des oiseaux, il

y errât parmi les rochers le cette de ses jours! Que les Dieux ne

m'ont-ils retiré avant que de me faire entrevoir un avenir si funeste!

Après qu'il eut prononcé ces paroles, il disparut tout d'un coup.»

Le même Eusébe dans un autre endroit raporte encore ces paroles

d'Abydéne. «On dit qu'autrefois l'endroit où Babylone est bâtie,

étoit un grand amas d'eaux, auquel on donnoit le nom de Mer: que Belus

l'ayant asséché, partagea le fonds entre plusieurs de ses Sujets, y

bâtit Babylone, qu'il entoura de murailles: que ces murailles ayant

été consumées par le tems, Nabuchodonozor en fit de nouvelles, dont

les portes étoient d'airain, & qui demeurérent sur pié jusqu'au tems

d'Alexandre le Grand.»

Joséphe Rép. à Appion liv. I. ch. 7. produit un passage de l'Histoire

des Phéniciens, qui est digne d'être raporté ici, tant parce qu'il

parle de Nabuchodonozor, que parce qu'il contient la suite des Rois &

des Juges de Tyr, depuis Ithobal jusqu'à Irom, c'est-à-dire, jusqu'au

tems de Cyrus. «Durant le Régne d'Ithobal, Nabuchodonozor assiégea la

Ville de Tyr. Baal succéda à Ithobal, & régna dix ans. Après sa mort

le Gouvernement passa des Rois à des Juges. Ecnibal fils de Baslach,

exercea cette Dignité durant deux mois. Chelbés fils d'Abdée

l'exercea dix mois; le Pontife Abdar deux mois; Mytgon & Gerastrate fils

d'Abdebyme 6 ans; Balator 1 an. Après on envoya querir en Babylone

Merbal qui régna 4 ans, & Irom son frére qui lui succéda régna 20

ans. Cyrus Roi de Perse régnoit aussi alors: & tous ces tems ajoûtez

ensemble reviennent à 54 ans, trois mois. Ce fut en la septième année

du Régne de Nabuchodonozor que commença le siége de Tyr, & en la

quatorzième année du Régne d'Irom que Cyrus Roi de Perse vint à la

Couronne.» On voit aussi dans Joséphe un passage d'Hécatée qui porte

que les Perses (par où il entend les Babyloniens) avoient emmené en

Babylone, plusieurs milliers de Juifs. Clément, Stromat. I. raporte un

témoignage de Demétrius sur ce même événement, & sur la guerre de

Sennachérib.]

[Note 20: _Et des autres Rois Chaldéens_. Rép. à Appion liv. I.

ch. 6. «Evimérodach son fils (savoir fils de _Nabuchodonosor_) lui

succéda: ses méchancetez & ses vices le rendirent si odieux, que

n'ayant encore régné que deux ans, Nériglissor, qui avoit épouse sa

soeur, le tua en trahison, & régna 4 ans. Sou fils Laborosoarchod, qui

étoit encore fort jeune, régna seulement neuf mois. Car ceux mêmes

qui avoient été amis de son pére, reconnoissant qu'il avoit de

très-méchantes inclinations, trouvérent moyen de s'en défaire: &

après sa mort choisirent d'un commun consentement pour régner sur eux,

Nabonnid, qui étoit de Babylone, & [B] étoit de la même race que lui.

Ce fut sous son Régne que l'on bâtit le long du fleuve, avec de la

brique enduite de bitume, ces grands murs qui enferment la Ville de

Babylone. Et en la dix-septiéme année de son Régne, Cyrus Roi de

Perse après avoir conquis le reste de l'Asie, marcha vers cette Ville.

Nabonnid alla à sa rencontre, perdit la bataille, & se sauva avec peu

de gens dans la Ville de Borsippe. [C] Cyrus assiégea en suite Babylone

dans la créance qu'après avoir forcé le premier mur, il pourroit se

rendre maître de cette Place. Mais l'ayant trouvée beaucoup plus forte

qu'il ne pensoit, il changea de dessein, & alla pour assiéger Nabonnid

dans Borsippe. Ce Prince ne se voyant pas en état de soutenir le

siége, eut recours à la clémence du Vainqueur, qui le traita

fort humainement, & qui lui donna de quoi vivre à son aise dans la

Caramanie, où il passa le reste de ses jours dans une condition

privée. C'est cette retraite de Nabonnid à Borsippe qui est marquée,

Jérémie LI. 30. _Les forts de Babylone se sont déportez de combatre;

Ils se sont tenus dans les forteresses &c._ Eusébe donne un passage

d'Abydéne qui dit la même chose, mais en abrégé. La seule

diférence est dans les noms, _Evilmaluruchus_, par exemple, au lieu

d'_Evilmérodach_, Le nom d'Evilmérodach se trouve dans le Livre second

des Rois XXV. 27. Hérodote parlant du siège de Babylone dit «que

Cyrus détourna le fleuve de son cours ordinaire faisant écouler ses

eaux dans un Lac marécageux; & que par ce moyen il se fit un chemin au

travers du lit de ce fleuve.» Cela est marqué Jérém. LI. 32. _Ses

quais sont surpris, ses marais sont brûlez au feu._]

[Note B: Ce n'est pas cela, mais, «& qui avoit été de la

Conspiration.»]

[Note C: Ce n'est là point du tout le sens de Joséphe, le voici.

«Cyrus ayant pris Babylone, trouva à propos de la démanteler, parce

qu'il voyoit que le peuple étoit remuant, & la Ville dificile à

prendre; Après quoi il alla pour assiéger Nabonnid dans Borsippe.»]

[Note marg.: _Liv. II 11._]

[Note 21: _Que Jérémie appelle Vaphrès_ Jer. XLIV. 3. C'est ainsi que

les LXX Interprétes & Eusébe tournent le mot חפרצ _hophriagh_. Ce

Roi vivoit dans le tems de Nabuchodonosor.]

[Note 22: _Cyrus_ &c. Diodote de Sicile, Crésias, Justin liv. IV. ch.

5. &c. Théophile d'Antioche prouve par le témoignage de Bérose, que

le Temple de Jérusalem a été commencé à rebâtir sous Cyrus &

achevé sous Darius.]

[Note marg. a: _Ville de Thrace._]

[Note 23: _Jusqu'à Darius Codomannus_. C'est celui qu'Alexandre

le Grand vainquit. Sous le Régne de ce Roi les Juifs avoient pour

Souverain Sacrificateur, _Jaddus_ qui alla au devant d'Alexandre le

Grand. Dans ce même tems vivoit Hécatée, natif [a]d'Abdére, qui a

fait un Livre d'Histoire Judaïque. Joséphe (réponse à Appion liv.

I.) en a tiré une très-belle description de Jérusalem & du Temple.

C'est là qu'il raporte aussi quelques discours d'Aristote à l'avantage

des Juifs: à quoi il ajoûte 7 ou 8 Auteurs Grecs qui ont parlé de ce

qui concerne cette Nation (car dans tout ce Livre son grand but est

de montrer qu'elle est fort ancienne & de répondre à Appion qui lui

objectoit contre cette antiquité le silence des Auteurs étrangers.

C'est dans cette vue qu'il fait venir sur les rangs des Auteurs

Egyptiens, Phéniciens, Chaldéens, & Grecs, & qu'il en raporte

plusieurs passages dont Grotius a transcrit une partie.)]

[Note 24: _À Alexandrie_. Philon compte un million de Juifs tant dans

cette Ville que dans les lieux d'alentour.]

[Note 25: _La Province de Cyrène.. qu'enfin la Ville de Rome_ &c. Cela

paroît par toute l'Histoire des Actes des Apôtres. Horace parle des

Juifs dans trois de ses Satyres, Juvénal dans sa quatorziéme Satyre,

Martial en plusieurs de ses Épigrammes. Rutilius Itinér. liv. I.

«Plût aux Dieux que ni Pompée ni Titus n'eussent jamais subjugué les

Juifs. Cette Nation dangereuse semble trouver dans ses pertes mêmes

des forces pour pulluler de nouveau; & ses Vainqueurs sentent plus

qu'elle-même le poids du joug qu'ils lui imposent. Avant lui, Sénéque

en avoit dit autant: «Les coutumes de ce peuple scélérat ont pris

de si fortes racines, qu'il n'y a pas de Païs où elles ne se soient

répandues. Par là il a su donner des loix à ceux sous le pouvoir

desquels le fort de la Guerre l'avoit réduit.» Nous avons tantôt vu

quelle est la source de ces paroles injurieuses & de ces marques de

haine. Philon dans l'histoire de son Ambassade, «Combien nombreuse doit

être cette Nation qui habite, non dans un certain Païs, comme les

autres Peuples, mais presque dans le Monde entier? Elle est répandue

& dans la Terre ferme, & dans les Iles: & par tout où elle se trouve,

elle paroît presque aussi forte en nombre que les habitans naturels.]

[Note marg.: _Joseph_. L. X. II. 1.]

Ajoûtons à cela que près de trois cens ans avant Jésus-Christ, la

Version des Septante Interprétes, de laquelle on est redevable aux

soins de Ptolomée Roi d'Égypte, mit l'Écriture entre les mains des

Grecs, avec quelques petites diférences qui n'empêchoient pas que

ce ne fût en gros le même Livre; & que c'étoit encore un moyen

très-propre à prévenir les fabrications. Outre cette Version il

en parut une Chaldaïque, & une autre dans le Langage particulier de

Jérusalem, qui n'étoit autre chose qu'un demi-Syriaque; [26]l'une

avant & [27]l'autre après la naissance Jésus-Christ. Elles furent

suivies des Versions Gréques d'Aquila[n], de Symmaque[o] & de

Théodotion[p], lesquelles Origéne, & d'autres après lui,

examinérent en les confrontant avec celle des Septante, & trouvérent

très-conformes, avec cette Version, soit dans l'Histoire, foit dans les

choses qui étoient de quelque conséquence. Philon & Joséphe, dont

le premier fleurissoit du tems de Caligula, & l'autre a vécu jusqu'au

Régne de Vespasien, citent l'Écriture dans les mêmes termes où nous

l'avons aujourd'hui. Parmi les Chrétiens, dont le nombre augmentoit

alors extrêmement, il y en avoit beaucoup [28] qui étoient nés Juifs,

[29] ou qui aprenoient l'Hébreu, & qui, si les Juifs avoient introduit

dans le Texte quelques changemens & quelques corruptions un peu

considérables, n'eussent pas eu de peine à les découvrir par la

collation des plus anciens Originaux, & l'eussent infailliblement

publié. Or non seulement ils ne le font pas, mais ils en raportent

même plusieurs passages précisement dans le même sens qu'ils ont dans

l'Hébreu. Remarquons encore qu'on ne pourrait guére intenter contre

les Juifs, d'acusation plus mal fondée que celle d'avoir corrompu

le Texte, ou d'y avoir donné lieu par leur négligence; puis qu'on

n'ignore pas [30]avec quelle aplication & avec quel scrupule ils

décrivent le Texte sacré, & le collationnent avec les meilleurs

Exemplaires, Leur exactitude va même jusqu'à compter combien de fois

chaque lettre se trouve dans toute l'Écriture. Pour derniére preuve

que les Juifs n'ont pas même tâché de gâter le Texte, on peut

aporter l'usage que les Chrétiens font du vieux Testament contre eux.

Ceux-ci croyent y trouver des raisons convainquantes pour prouver que

Jésus est le Messie, qui avoit été promis aux Ancêtres de ce Peuple.

Si donc les Juifs eussent pu faire dans le Texte tels changemens qu'ils

auroient trouvé à propos, il ne faut pas douter que depuis cette

grande dispute qu'ils ont avec les Chrétiens, ils n'eussent fait

disparoître ces preuves, ou que du moins ils ne les eussent obscurcies,

en falsifiant les passages dont nous apuyons ce Dogme fondamental de

nôtre Religion.

[Note 26: _L'une avant_ &c. C'est celle d'Onkelos, & peut-être aussi

celle de Jonathan.]

[Note 27: _L'autre après &c._ C'est le Thargum de Jérusalem.]

[Note n: Aquila vivoit sous l'Empereur Adrien au commencement du second

siécle. De Païen il se fit Chrétien, & de Chrétien Juif. Ce fut la

Science des Mathématiques dont il abusa, qui le perdit. TRAD DE PAR.]

[Note o: Symmaque fit sa Version de l'Écriture, sous l'Empereur

Marc-Aurèle dans le second siécle. _Le même._]

[Note p: Théodotion natif d'Éphése avoit été Disciple de Tatien:

il se fit Marcionite, puis Juif; & alors il entreprit de traduire

l'Écriture d'Hébreu en Grec. Sa Version fut la troisiéme, & l'Église

ne la méprisa pas, quoique venant d'un Apostat. _Le même._]

[Note 28: _Qui étoient nez Juifs._ Quelques-un étoient nez proche de

la Judée, comme Justin, qui étoit de Samarie.]

[Note 29: _Ou qui aprenoient l'Hébreu_, comme Origéne, S. Épiphane, &

sur tout S. Jérôme.]

[Note 30: _Avec quelle aplication_ &c. Joséphe, Rép. à App. liv. I.

L'expérience même fait voir combien est forte la persuasion que nous

avons de la vérité de nos Livres; puis que depuis tant de siécles

personne n'a osé ou y ajoûter, ou en ôter, ou y faire quelques

changemens. Voy: Deuter. IV. 1.]

TRAITÉ

DE LA VÉRITÉ

DE LA

RELIGION

CHRÉTIENNE

_LIVRE QUATRIÈME

Réfutation du Paganisme_.

I. Lors qu'on est à l'abri d'un péril où l'on voit d'autres personnes

engagées, on ne peut guére se défendre de quelque sentiment de

plaisir à cette vue toute triste qu'elle peut être. Comme ce plaisir

ne naît pas du malheur d'autrui, mais de ce que l'on s'en voit exemt,

il est sans malignité, & n'a rien de blâmable. Un Chrétien donc qui

du chemin sûr où Dieu l'a mis voit le reste des hommes ne tenir aucune

route certaine, & s'égarer en mille maniéres, peut s'abandonner à

toute la joye que lui inspire le bonheur qu'il a d'être dans la bonne

voye. Mais il ne s'en doit pas tenir là; il est dans la plus étroite

obligation de travailler pendant toute sa vie à secourir les Errans

autant qu'il lui est possible, à leur tendre la main, à les atirer

dans le bon parti, & à leur faire part de son bonheur. C'est à ce

devoir que nous avons tâché de satisfaire dans les Livres précédens;

où, par cela-même que nous avons établi la Vérité, nous avons

réfuté toutes les Erreurs.

Mais parce que le Paganisme, le Judaïsme, & le Mahométisme, qui sont

les trois grandes Religions qui s'oposent à celle que nous avons

prouvée, outre ce qu'elles ont de commun entr'elles, ont chacune leurs

erreurs particuliéres, & chacune leurs preuves diférentes pour se

défendre & pour nous ataquer; nous croyons ne rien faire d'inutile, si

nous les combatons chacune à son tour. C'est à quoi nous destinons les

trois livres suivans, que nous ne commencerons qu'après avoir prié les

Lecteurs d'aporter ici un esprit libre de passion, & de ces préjugez

que forme une longue habitude; & de se mettre par là en état de bien

juger de ce que nous allons dire.

[Note marg.: _Contre le culte des Espris créez_.]

II. Nous commençons par les Payens. S'ils croyent plusieurs Dieux

éternels & égaux à tous égards, nous les avons déjà refutez dans

le premier Livre, lors que nous avons prouvé qu'il n'y a qu'un Dieu,

Cause unique de toutes les choses du Monde. S'ils donnent ce nom à des

Intelligences créées, supérieures à l'Homme, qu'ils nous disent si

elles sont bonnes ou mauvaises. S'ils disent qu'elles sont bonnes, je

leur demande s'ils en sont bien assurez, &[1] s'ils ne seroient pas

là-dessus dans une erreur dangereuse, s'ils n'adoreroient point par

hazard de mauvais génies, dans le tems qu'ils croyent en adorer de

bons; & s'ils ne prendroient pas peut-être des Esprits rebelles au Dieu

souverain, pour ses Ministres, & des Transfuges pour des Envoyez? De

plus, le bon sens dicte qu'ils doivent mettre quelque diférence entre

les honneurs divins qu'ils rendent au Souverain & à ses Ministres. En

fin, ne devroient-ils pas savoir quelle est la subordination, qui est

entre ces Intelligences médiatrices; quels sont les biens que chacune

d'elles peut leur faire; & quel est le culte qu'elle doit exiger d'eux

en vertu de l'ordre du Dieu souverain? Leur Religion n'a rien de sûr ni

de réglé sur tout cela; & dès là même elle est très-imparfaite

& très-dangereuse, Il y auroit donc plus de sureté pour eux à se

renfermer dans le Culte d'un seul Dieu. En cela ils ne feraient [2]que

suivre Platon, qui met cette adoration d'un seul Être suprême entre

les premiers devoirs du Sage; & ils n'y pourroient rien perdre, puis

que ces bons Génies étant dans la dépendance du grand Dieu, ils les

mettraient dans leur parti, par cela même qu'ils se rendroient Dieu

favorable.

[Note 1: _S'il ne seroient pas là-dessus dans une erreur dangereuse_.

Porphyre, de l'abstinence des choses animées liv. II. «Les Esprits,

ennemis des Dieux, sont ceux par qui s'exécutent toutes les impostures,

& tous les enchantemens des Magiciens. Car ceux qui font métier de

tromper les hommes, & de leur nuire par les Sciences magiques, servent

ces Esprits, & sur tout celui qui est leur Chef; sachant bien qu'ils ont

le pouvoir d'imposer aux hommes par des prodiges aparens. C'est d'eux

qu'ils tirent les philtres, & tous les autres moyens de faire naître

de l'amour. C'est par leurs suggestions qu'ils se rendent infames par

l'impureté, par l'avidité du gain, ou de je ne sai quelle gloire,

mais principalement, par les fourberies, qui sont le plus particulier

caractére de ces Esprits, comme il paroît en ce qu'eux & leur Chef,

veulent passer pour Dieux.» Ensuite parlant des Prêtres d'Égypte,

«Ils assurent, _dit-il_, qu'il y a une certaine espéce d'Esprits, qui

sont trompeurs & fins, qui prennent tantôt une forme & tantôt une

autre, qui quelquefois veulent être regardez comme Dieux, quelquefois

comme Démons, & quelquefois aussi se disent être les ames de personnes

mortes: & qui peuvent envoyer aux hommes ou des biens ou des maux. Mais

que pour ce qui est des vrais biens, qui sont ceux de l'ame, bien loin

de les pouvoir procurer, ils ne les connoissent même pas: mais que tout

ce dont ils sont capables, c'est d'abuser de leur loisir, en séduisant,

ou en arrêtant ceux qui sont dans le chemin de la vertu: qu'enfin

ils sont pleins de faste, & qu'ils n'aiment rien tant que l'odeur des

Victimes que l'on brûle.»]

[Note 2: _Que suivre Platon &c._ «Que les autres servent d'autres

Dieux, pour nous, atachons-nous au seul Jupiter. Orig. contre Celsus,

liv. VIII.]

[Note marg.: _Que les Esprits qui étoient adorez par les Payens,

étoient les Démons_.]

III. Ce n'est pas tout. On peut les jetter encore dans de bien plus

grans embarras, en leur montrant, que ces Dieux qu'ils adoraient,

étoient de malins Esprits. Cela se recueille, I de ce que ces Esprits

soufroient patiemment l'honneur que les Payens leur faisoient, sans

jamais les renvoyer à celui qui étoit le commun Maître des uns & des

autres; & de ce qu'ils s'oposoient même de toutes leurs forces à ce

qu'il fût adoré, ou que du moins ils tâchoient de partager également

avec lui les honneurs de l'Adoration. II. Cela paroît encore parce

qu'ils ont suscité les plus terribles traverses aux Adorateurs d'un

seul Dieu, & ont animé à leur perte & les Peuples & les Magistrats.

Pendant que d'un côte les Poëtes chantoient impunément les parricides

& les adultéres de leurs Dieux; que les Épicuriens nioient la

Providence; que toutes les Sectes les plus oposées du Paganisme se

toléroient mutuellement, & se donnoient la main les unes aux autres;

que Rome recevoit également les Cérémonies & les Dieux des

Égyptiens; des Phrygiens, des Grecs, & des Peuples de l'Etrurie: les

seuls Juifs étoient l'objet de leurs railleries, de leurs Satyres, &

d'une haine qui alloit quelquefois jusqu'à les bannir de la Société;

& leur fureur contre les Chrétiens ne se pouvoit assouvir que par les

derniers suplices. On ne peut rendre, sans doute, d'autre raison de

cette inégalité, sinon que ces Religions ne reconnoissoient qu'un seul

Dieu, de l'honneur duquel les Dieux du Paganisme étoient beaucoup plus

jaloux, que chacun en particulier ne l'étoit de celui que les autres

Dieux recevoient. III. Cela paroît enfin par la nature du culte que

les Payens leur rendoient, qui étoit si contraire à la vertu & à

l'honnêteté, qu'il ne pouvoit que choquer un esprit sage & vertueux.

Toutes les plus grandes inhumanitez, & les saletez les plus grossiéres

y entroient. On leur immoloit des hommes: [3]on couroit nud dans leurs

Temples: on célébroit en leur honneur des jeux qui n'avoient rien en

eux-mêmes qui portât à la piété: [4]on les honoroit par des danses

impures & lascives. Et c'est ainsi qu'aujourd'hui encore les Payens de

l'Amérique & de l'Afrique servent leurs Divinitez.

[Note 3: _On couroit nud dans leurs Temples._ Par exemple dans la Fête

des [A]Lupercales.]

[Note A: Fête de Pan Dieu des Pasteurs.]

[Note 4: _On les honoroit par des danses &c._ comme dans les Fêtes de

Flore.]

Mais qu'est-il besoin de prouver aux Payens que leurs Dieux n'étoient

autre chose que les Démons; puis qu'il y a eu autrefois, & qu'il y a

encore présentement des Peuples qui en font hautement profession. C'est

sous cette idée que les Perses adoroient Arimanius. Les Grecs servoient

leurs _Cacodémons_, ou, mauvais Démons. Les Romains avoient leur

méchant Jupiter, aussi bien que leur Jupiter très-bon & très-grand:

& quelques Nations de l'Éthiopie & des Indes rendent leurs hommages à

des Dieux qu'elles conçoivent comme malfaisans.

[Note marg.: _Impiété de ce Culte._]

IV. Après avoir prouvé une chose si flétrissante pour le Paganisme,

il faut en montrer l'impiété & l'horreur. Le Service religieux n'est

autre chose qu'un acte de l'esprit par lequel il reconnoit une bonté

infinie dans l'objet de son adoration. Ainsi le culte des Démons n'est

pas seulement absurde & contradictoire; mais il contient aussi une

rebellion manifeste, qui prive le Dieu souverain de l'honneur qui lui

est du, pour le déférer tout entier à ses Sujets révoltez & à ses

Ennemis. Car ce seroit une extravagance, que de se promettre l'impunité

de cette félonnie, sous prétexte que Dieu est souverainement bon.

[5]La clémence a ses bornes, qu'elle ne peut passer sans dégénérer

en une véritable molesse. Et lors que l'outrage est excessif, la

Justice ne seroit plus Justice, si elle ne le punissoit. Les Payens ne

raisonnent pas plus sagement, lors qu'ils fondent le service qu'ils

rendent volontairement aux Démons, sur ce qu'ils craignent les éfets

de leur malice. L'Être suprême étant souverainement communicatif, par

cela-même qu'il est souverainement bon, c'est lui qui doit produire,

& qui produit en éfet, tous les autres Êtres. S'il les produit, il a

donc sur eux le droit absolu qu'un Ouvrier a sur ses ouvrages: &

par conséquent ils ne peuvent rien faire que ce qu'il ne veut pas

empêcher. Cela posé, il est évident que celui qui est sous la

protection du Dieu souverain & infiniment bon, ne doit plus rien

apréhender de la part de ces malins Esprits, que ce que Dieu, par un

principe même de bonté, veut bien permettre qu'il en soufre. Ajoûtons

à cela que ces Esprits ne peuvent rien acorder à l'homme, qui ne lui

doive être fort suspect, & qu'il ne doive même me rejetter. Jamais

ceux qui se conduisent par un principe de malignité ne sont plus à

craindre, que lors qu'ils se revêtent d'une aparence de bonté. Et

quelqu'un a fort bien remarqué que les présens des ennemis cachent

toûjours quelque perfidie.

[Note 5: _La clémence a ses bornes._ Tertull. contre Marcion liv. I.

_comment aimez-vous, si vous ne craignez pas de ne point aimer?_]

[Note marg.: _Contre le culte que les Payens rendoient aux Héros après

leur mort_.]

V. Il y a eu de tout temps des Payens, & l'on en voit encore, qui font

profession d'adorer des Héros après leur mort. Mais I. ils eussent

dû distinguer ce culte de celui du Dieu souverain, par des caractéres

évidens. II. Les priéres qu'ils leur adressoient étoient vaines &

inutiles, si les Esprits de ces Héros ne pouvoient les exaucer. Or ils

n'avoient aucune certitude que ces Esprits le pussent, & ils n'avoient

pas plus de raison de les en croire capables, qu'ils en avoient du

contraire. III. Mais ce qu'il y a de plus vicieux dans ce culte, c'est

qu'ils le rendoient à des hommes qui pendant leur vie avoient été

souillez de diférens crimes. Bacchus avoit été un homme plongé dans

les débauches du vin. Hercule avoit aimé les femmes. Romulus & Jupiter

avoient donné des marques d'un coeur dénaturé; l'un par le meurtre de

son frére; & l'autre par celui de son pére. Les hommages qu'on leur

rendoit ne pouvoient donc que deshonorer infiniment le vrai Dieu, en

outrageant la Sainteté qui lui est si chére, [6]& en autorisant, par

les principes sacrez de la Religion, des crimes qui d'eux-mêmes n'ont

que trop de charmes pour des coeurs naturellement corrompus.

[Note 6: _Et en autorisant_ &c. S. Cyprien, lettre: _les crimes qu'ils

commettent à l'exemple de leurs Dieux, deviennent par là des crimes

sacrez_. S. Aug. lett, CLII. «Rien n'est plus capable de troubler la

Société & de corrompre les moeurs, que l'imitation des Dieux tels que

sont ceux des Payens, selon l'idée qu'ils en donnent eux-mêmes.»]

[Note marg.: _Contre le culte des Astres & des Éléments_.]

VI. Les objets les plus anciens de l'Idolatrie furent les Astres & les

Élémens, c'est-à-dire, le Feu, l'Eau, l'Air, & la Terre. Mais cette

espéce d'Idolatrie n'étoit pas moins criminelle que les précédentes.

L'Invocation fait la partie la plus essentielle du Service religieux.

Or c'est une folie que de l'adresser à des Natures destituées

d'intelligence. Les Sens sufisent, en quelque maniére, pour nous

convaincre que les Élémens sont de cet ordre. Et rien ne prouve que

les Astres n'en soient pas. On juge de la nature d'un sujet par ses

opérations. Celles des Astres ne marquent point du tout un Principe

intelligent; [7]& même, la régularité de leurs mouvemens, qui suivent

toûjours de certaines loix, démontre assez le contraire, puis que

les mouvemens qui partent d'une volonté libre se ressentent de leur

principe, & varient très-souvent. De plus, nous avons fait voir

ailleurs que le cours des Astres est proportionné aux besoins de

l'Homme. Et cela le devoit convaincre qu'il porte dans son ame de plus

vifs traits de ressemblance avec Dieu, & qu'il lui est beaucoup

plus cher, que ces autres Créatures; qu'ainsi c'est faire tort à

l'excellence de la nature, que de se soumettre à des choses que Dieu

lui avoit soumise; & que ce qu'il doit faire, est de s'aquiter des

devoirs de reconnoissance, ausquels on ne peut pas prouver qu'elles

soient capables de satisfaire.

[Note 7: _Et même la régularité de leurs mouvemens &c._ Cette raison

obligea un Roi du Pérou à nier que le Soleil fût Dieu.]

[Note marg.: _Contre le culte que les Payens rendoient aux animaux_.]

VII. Ce qu'il y a de plus honteux, c'est que les hommes se soient

abaissez jusqu'à adorer des animaux. [8]Les Egyptiens ont poussé ce

culte plus loin qu'aucuns autres Peuples. Il est vrai qu'il y a des

animaux dans lesquels on aperçoit quelque chose qui ressemble assez

à ce qu'on apelle Esprit & Connoissance. Mais ce n'est rien, si on

le compare à l'Ame raisonnable. Ils ne peuvent expliquer leurs

conceptions, ni en parlant ni en écrivant. Ils sont bornez à une

certaine espéce d'actions & de maniéres d'agir. Combien moins

pourroient-ils connoître les nombres, les mesures, & le cours des corps

célestes. L'Homme qui a tous ces avantages, [9]a, de plus, celui de se

rendre maître par son adresse, de toutes sortes d'animaux, depuis les

plus foibles jusqu'aux plus robustes. Les bêtes farouches, les oiseaux,

les poissons, rien n'évite de tomber entre ses mains. Il sait en

aprivoiser quelques-uns, les rendre dociles, & en tirer divers usages.

Il sait mettre à profit les plus nuisibles; & trouver des remèdes dans

les plus venimeux. En général, il reçoit de toutes les bêtes

une utilité où elles ne peuvent avoir part: c'est qu'étudiant

l'assemblage & l'arrangement de leurs parties, il en fait l'objet d'une

Science qui lui fournit beaucoup de lumières; & que les comparant

entr'elles genre avec genre, & espéce avec espéce, il voit combien

elles lui sont inférieures pour la beauté & la perfection de la

structure du corps. Si l'on pense sérieusement à ce que nous venons

de dire, on verra que l'Homme, bien loin de se devoir faire des animaux

brutes un objet d'adoration, se doit plutôt regarder en quelque sorte

comme leur Dieu, mais subordonné au Souverain du Monde, & élevé par

son ordre à cette Dignité subalterne.

[Note 8: _Les Egyptiens ont poussé_ &c. Philon dans le Récit de son

Ambassade.]

[Note 9: _A, de plus, celui de se rendre maître par son adresse_ &c.

Euripide dans la Tragédie d'Æole, «la Nature a donné peu de force

à l'Homme, mais il dompte par son adresse les animaux aquatiques, &

terrestres, & ceux qui vivent dans l'air.». Antiphon, «L'Art nous fait

surmonter les bêtes qui nous surmontent par les forces de la Nature.»

On pourroit expliquer par là la Domination que l'Homme a reçue sur les

animaux. Gen I.26. Pseau. VIII. 8. Claude le Néapolitain dans Porphyre.

_L'Homme n'est pas moins le maître de tous les animaux, que Dieu l'est

de l'homme_.]

[Note marg.: _Contre le culte qu'ils rendoient aux Passions, à la Vertu

&c_.]

VIII. Les Livres des Payens nous aprennent que les Grecs, les Latins, &

d'autres Peuples, adoroient certaines choses qui ne sont que de simples

accidens. Pour ne pas parler de la Fiévre, de l'Impudence, & de telles

autres choses ou afligeantes ou vicieuses; la Santé, dont ils faisoient

une Déesse, n'est que la bonne température des parties du corps. Le

Bonheur n'est que la conformité des événemens avec les désirs de

l'homme. Les Passions, comme l'amour, la colére, l'espérance, &

d'autres, qui naissent toutes de la vûe du bien ou du mal, & de la

facilité des choses vers lesquelles nous nous portons, ne sont que des

mouvemens dans cette partie de l'ame qui a le plus de liaison avec le

corps par le moyen du sang. Or. ces mouvemens ne sont pas libres &

indépendans, mais soumis à nôtre volonté, comme à une maîtresse

dont ils suivent les ordres, du moins dans leur durée & dans leur

détermination vers un certain objet. La Vertu, qui prend diférens

noms selon la diversité des sujets où elle s'exerce, & qui s'apelle

_Prudence_, lors qu'elle s'ocupe au choix de ce qui est utile;

_Vaillance_, lors qu'elle nous porte à braver le péril; _Justice_,

lors qu'elle nous empêche de mettre la main sur ce qui ne nous

apartient pas; & _Tempérance_, lorsqu'elle modére la passion que

l'Homme a pour les plaisirs: la Vertu, dis-je, n'est qu'un penchant vers

la droiture, lequel se fortifie dans le coeur par une longue habitude, &

peut diminuer & se détruire même par nôtre négligence. L'Honneur,

ou la Gloire, à qui nous lisons que l'on consacroit aussi des Temples,

n'est autre chose que le jugement que nous faisons d'une personne, & par

lequel nous reconnoissons en elle de la vertu & du mérite. Mais comme,

par un malheur qui nous est naturel, nous sommes extrémement sujets

à errer, nous nous trompons souvent dans l'opinion que nous avons des

autres; soit en estimant ceux qui n'ont aucun vrai mérite, soit en

n'estimant pas ceux qui en ont. Puis donc que toutes ces choses sont, ou

dépendantes, comme les passions; ou sujettes à hausser & à baisser,

comme la vertu; ou souvent fausses & mal fondées comme la gloire; que

toutes en général ne subsistent pas par elles-mêmes, & sont fort

éloignées de la dignité des substances; qu'enfin elles ne peuvent

entendre nos priéres ni recevoir nos hommages, il est aussi absurde de

les honorer comme des Divinitez, qu'il est raisonnable & nécessaire

d'adorer celui dont la puissance les produit & les conserve.

Il faut avouer que dans cette dispute les Payens ne sont pas tout

à fait réduits au silence. Ils ont leurs preuves, qu'il nous

faut examiner. Elles se réduisent à deux, les _Miracles_, & les

_Prédictions_.

[Note marg.: _Réfutation de la preuve que les Payens tiroient de leurs

Miracles._]

IX. Je dis contre les premiers, [10]que les plus sages Payens les ont

rejettez pour la plûpart, comme n'étant apuyez sur la foi d'aucun

témoin irréprochable, & comme étant suposez. Quelques-uns de ces

miracles se sont faits de nuit, dans des lieux écartez, en présence

d'une ou de deux personnes à qui l'artifice des Prêtres pouvoit

aisément faire illusion par des aparences trompeuses. D'autres

n'étoient miracles que pour ceux qui ignoroient la force de la Nature

& la vertu secrette de certains corps. C'est ainsi que la force qu'a

l'aiman d'atirer le fer passeroit pour un miracle dans l'esprit de ceux,

qui n'en ayant jamais ouï parler en verroient l'éfet pour la premiére

fois. C'est par ces secrets purement naturels que Simon & [a]Apollonius

de Tyane s'étoient rendus si fameux, comme plusieurs l'ont écrit. Je

ne voudrois pas cependant nier qu'on n'ait pu voir quelques éfets, que

l'Homme seul ne pouvoit produire par l'aplication des causes naturelles.

Mais je dis aussi qu'il n'est pas nécessaire de remonter jusqu'à une

force toute-puissante & divine pour en rendre raison; & qu'on doit les

atribuer aux Esprits qui tiennent en quelque sorte le milieu entre Dieu

& l'Homme, & qui par leur agilité, leur force, & leur adresse; peuvent

raprocher les choses éloignées, & unir celles qui sont diférentes,

d'où résultent ces éfets extraordinaires qui frapent & qui ravissent.

Mais il paroît par ce que nous avons déjà dit, que les Esprits

qui opéroient ces prodiges n'étoient que les Démons, & que par

conséquent la Religion confirmée par ces moyens étoit une fausse

Religion. Cela se prouve encore par ce que ces Esprits disoient,

[11]qu'ils se sentoient entraînez malgré eux par la force des

enchantemens, qui consistoient en de certains Vers. Ce qui est faux &

ridicule, puis que selon l'aveu même des sages Payens, les paroles

n'ont aucune vertu que celle de persuader, & qu'elles ne l'ont pas par

elles-mêmes, mais par les choses qu'elles signifient. On ne doutera pas

que ces Esprits n'ayent été très-impurs, si l'on fait réflexion que

quelquefois ils se chargeoient d'inspirer de l'amour à des personnes,

pour d'autres qui ne s'en pouvoient faire aimer. Si ces promesses

étoient vaines, ces Esprits étoient trompeurs: si elles ne l'étoient

pas, ils outrageoient ceux qu'ils forçoient à aimer. Ce qui est un

crime condamné par les Loix humaines, qui le mettent au rang des

Sortilèges.

[Note 10: _Que les plus sages Payens &c._ Tite-Live, «Pour ce qui est

de ces merveilles que contient l'Histoire des temps qui ont précédé

la naissance de Rome, & qui ont plus l'air de fictions poëtiques, que

de véritez historiques, mon dessein n'est pas ni de les donner pour

vrayes, ni d'en faire voir la fausseté. Je tiens qu'il faut pardonner

aux Anciens la bonne intention qu'ils ont eue de rendre plus auguste la

naissance des Villes, en y faisant intervenir les Dieux.»]

[Note a: C'étoit un fameux Magicien qui vivoit sous Neron, il faisoit

profession de la Philosophie Pythagoricienne. L'on raconte de lui des

choses surprenantes, mais l'on n'a pour garant que Philostrate, natif

de Lemnos, aujourd'hui Statimene, Ille de la mer Égée dans la Grèce.

C'étoit un bel Esprit, mais qui ne composa la Vie d'Apollonius, que

pour plaire à l'Empereur Sévére & à l'Impératrice Julie, qui

étoient amoureux du merveilleux. D'ailleurs il vivoit plus d'un siécle

après Apollonius, & tout son récit n'est fondé que sur des _ouï

dire_. TRAD. DE PAR.]

[Note 11: _Qu'ils se sentoient entraînez &c._ Dans l'Oracle d'Hécube

que Porphyre raporte, _Je viens_, dit cette Déesse, _après y avoir

été invitée par ces sages priéres que les hommes ont inventées par

le secours des Dieux._ Dans un autre endroit, _De quoi avez-vous besoin,

vous qui m'avez atirée du Ciel, en me liant par des vers qui ont la

force de dompter les Dieux?_]

Qu'on ne soit pas surpris de voir que Dieu ait soufert que les malins

Esprits fissent certaines choses qui tenoient du miracle. [Note marg.:

Deut. XIII. 3. 2. Thess. II. 9.]Il étoit juste qu'il abandonnât à ces

illusions ceux qui depuis long tems refusoient de l'adorer. Outre

cela, il y a entre ses miracles & ceux des Démons une diférence qui

empêchoit qu'on ne les prît les uns pour les autres: c'est que jamais

la puissance de ces Esprits n'est allée jusqu'à faire aucun bien

considérable par ces actions surnaturelles. Et s'il leur est arrivé

de ressusciter des personnes mortes, ce n'étoit qu'une apparence de

résurrection, puis que cette vie qu'elles avoient recouvrée ne duroit

pas longtemps, et que même elles ne faisoient aucune des fonctions de

personnes véritablement vivantes.

Si le Paganisme a eu quelquefois de véritables miracles, produits par

la Puissance divine, ils ne font rien pour cette Religion, puisqu'ils

n'avoient été précédez d'aucunes prédictions qui marquassent que

ces miracles tendroient à l'établir. Ainsi rien n'empêche qu'ils

n'ayent eu dans le dessein de Dieu quelque usage fort diférent de celui

là. S'il est vrai, par exemple, que Vespasien ait rendu la vûe à un

Aveugle, je ne doute pas [12] que Dieu n'ait eu en vûe de lui frayer un

chemin à l'Empire en lui atirant la vénération des Romains, & de le

mettre par là en état d'exécuter l'Arrêt que Jésus Christ avoit

prononcé contre les Juifs. Les autres miracles du Paganisme ont pu

aussi avoir leurs raisons, qui n'avoient rien de commun avec le dessein

de prouver cette Religion.

[Note 12: _Que Dieu n'ait eu en vûe de lui frayer un chemin &c._

Joséphe, Guerre des Juifs, liv. III. chap. _Parce que Dieu qui le

destinait à l'Empire, leur faisoit connoître par d'autres marques et

par d'autres signes, qu'il pourroit espérer d'y arriver._]

[Note marg.: Réfutation de la preuve qu'ils tiroient de leurs Oracles]

Il faut apliquer presque tout cela à la preuve que les Payens tirent de

leurs Oracles: sur tout, ce que nous avons dit, que ces Peuples ayant

négligé les connoissances que la Raison et la Tradition la plus

ancienne leur donnoient sur le Culte du vrai Dieu, ils avoient bien

mérité d'être le jouet des Démons. De plus, il faut considérer

qu'il y avoit presque toûjours dans ces Oracles une ambiguité, qui

faisoit que de quelque maniére que les choses tournassent, ils

se trouvoient véritables. S'il y en a eu qui marquant l'avenir

précisement & sans équivoque ayant eu leur acomplissement, rien

n'oblige à les atribuer à une Science infinie, telle qu'est celle

de Dieu: puis que les choses qu'ils prédisoient, par exemple,

des sécheresses, des stérilitez, des maladies contagieuses, des

inondations, sont de celles qui ayant leurs causes naturelles & fixes,

s'y peuvent découvrir par le secours des Sciences. C'est ainsi qu'il

y a eu des Médecins qui ont prédit de certaines maladies. Si ces

prédictions regardoient des événemens fortuits, & dépendans d'une

cause libre, ce n'étoient que d'heureuses conjectures, tirées du cours

ordinaire des afaires du Monde. L'Histoire nous parle de certaines [Note

marg.: _Cicéron, Solon, Thalès, Périclès._] personnes habiles dans

la Politique, qui par les seules lumiéres qu'elle leur fournissoit,

ont prédit avec beaucoup de justesse le tour que devoient prendre les

afaires publiques.

S'il est arrivé parmi les Payens, que Dieu, par le ministére de

quelques personnes, ait prédit certains événemens, dont les causes

n'étoient ailleurs qu'en lui-même & dans sa volonté; ce n'étoit

nullement dans le dessein de confirmer la Religion que nous combatons

ici, mais plutôt, de préparer les choses à sa ruïne. Qu'on lise, par

exemple, ce bel endroit que Virgile a tiré des Oracles de la Sibylle

de Cumes, & inséré dans sa quatriéme Eclogue, & l'on y verra que ce

Poëte a dépeint sans le savoir, l'avénement de Jésus Christ & les

biens que le Sauveur aporteroit aux hommes. D'autres endroits des Vers

des Sibylles, ordonnoient [13]que l'on eût à reconnoître pour Roi,

celui qui seroit véritablement nôtre Roi, [Note marg.: Suet. Vie de

Vespas. ch. IV.]& marquoient qu'il viendroit de l'Orient un homme qui

régneroit sur tout l'Univers. On lit dans Porphyre [14]un Oracle

d'Apollon qui porte, qu'il ne faloit adorer que le Dieu des Hébreux,

& que pour ce qui est des autres Dieux, ce n'étoient que des Esprits

_Aeriens_, c'est-à-dire, habitans dans l'air. Or je demande à un Payen

qui reconnoit Apollon pour un Dieu véritable, s'il ajoûte foi à cet

Oracle, ou non: le premier détruit directement la Divinité d'Apollon,

& de tous les autres Dieux; le second, le fait indirectement, en acusant

de mensonge ou d'erreur un Dieu si pénétrant & si éclairé.

[Note 13: _Que l'on eût à reconnoître pour Roi &c._ Cicéron fait

mention de cet Oracle dans son Traité de l'Art de deviner, liv. II.]

[Note 14: _Un Oracle d'Apollon &c._ Voyez Eusébe Prép. liv. IV. chap.

4. Dans l'exhortation aux Grecs qui est dans les Ouvrages de Justin

Martyr, on voit aussi cet Oracle; _La véritable sagesse ne se trouve

que dans les Chaldéens & dans les Hébreux, qui adorent d'un coeur pur

une Divinité éternelle._ Et cet autre, _Dieu qui a formé le premier

homme & qui l'a apellé Adam &c._ Eusébe Demonst. Evang. a cité de

Porphyre ces deux Oracles qui regardent Jésus Christ. «Celui dont la

sagesse fait toute la gloire, a connu que l'ame est immortelle: & son

ame excelle en piété sur celles de tous les autres hommes. Son corps

a soufert des douleurs extrémes, mais son ame a été reçue dans

l'assemblée des personnes pieuses.»]

Mais un défaut général de tous les Oracles des Payens, & qui fait

voir que les Esprits qui en sont les auteurs, n'ont pas eu dessein de

travailler par là au bonheur des hommes, c'est que ces Esprits n'ont,

ni proposé des Régles générales de bien vivre, ni promis avec

certitude une récompense après la mort. Même, comme si c'eût été

peu que de laisser leurs Adorateurs dans l'ignorance de ces choses si

nécessaires, ils semblent ne leur avoir parlé que pour donner de

l'encens aux Rois, quelque indignes qu'ils en fussent; que pour

décerner les honneurs divins à des Athlétes; que pour engager les

hommes dans un amour impur, & dans la passion basse & sordide d'un gain

illégitime; ou enfin, pour les animer à se détruire les uns les

autres.

Après avoir réfuté l'objection tirée des miracles & des prédictions

dont le Paganisme se fait honneur, continuons à le combatre par

quelques autres preuves.

[Note marg.: _Que le Paganisme est tombé de lui-même, lors que les

secours humains lui ont manqué._]

X. Si cette Religion étoit fondée sur la puissance & sur la volonté

de Dieu, on ne l'auroit pas vû tomber & périr absolument dans tous les

lieux où les apuis humains sont venus à lui manquer. C'est pourtant

ce qui lui est arrivé. Que l'on jette les yeux sur tous les États

Chrétiens ou Mahométans, l'on n'y apercevra aucune trace de l'ancien

Paganisme, & l'on ignoreroit ce que c'est, si l'Histoire ne nous en

instruisoit. C'est elle aussi qui nous aprend que lors même que les

premiers Empereurs employoient la force ouverte & les suplices, pour

maintenir cette Religion, ou lors que Julien se servoit pour cela de

toute sa Science & de tout son artifice, elle perdoit tous les

jours quelque chose de son crédit & de son autorité, sans que le

Christianisme la combatît ni par des voyes de fait, puis qu'il n'avoit

pour toutes armes que la dispute & la fermetê, ni par l'éclat d'une

naissance distinguée, puis que son Auteur même passoit pour le fils

d'un Charpentier; ni par le secours des Belles Lettres & des Sciences,

puis qu'il n'en paroissoit aucuns traits dans les discours des premiers

Docteurs de nôtre Religion; ni par des présens, puis que ces premiers

Docteurs étoient pauvres; ni enfin par des maniéres flateuses, puis

qu'au contraire, entr'autres dispositions qu'ils demandoient à leurs

Disciples, ils vouloient qu'ils méprisassent toutes les douceurs de

la vie, & qu'ils se résolussent à soufrir tout pour cette nouvelle

Doctrine. Certes il faut bien dire que le Paganisme étoit extrémement

foible, puis qu'il a sucombé sous une Religion si dénuée de secours.

Cette Religion nouvelle, qui lui a succédé, n'a pas seulement banni

du coeur des Payens la crédulité qui les atachoit au service de leurs

Dieux, mais elle a même, au seul nom de Jésus-Christ, fermé la bouche

à ces faux Dieux, ou pour mieux dire, aux Démons. Elle les a chassez

des corps qu'ils possédoient, & les a forcez de dire, lors qu'on leur

demandoit la raison de leur silence, qu'ils ne pouvoient rien dans les

lieux où le nom de Jésus-Christ étoit invoqué.

[Note marg.: _Que les Astres n'ont aucune influence sur la Religion._]

XI. Il y a eu des Philosophes qui atribuoient à la vertu des Astres la

naissance & la ruïne de toutes les Religions du Monde. Mais ce n'est

là qu'une conjecture, qui n'a de fondement que dans la plus trompeuse

de toutes les Sciences, je veux dire, l'Astrologie judiciaire, que ces

Philosophes se vantoient de savoir. Les Régles en sont si peu uniformes

& si mal liées, qu'on peut dire de cette Science qu'elle n'a rien de

certain que son incertitude. Non que je prétende que les Astres ne

puissent produire certains éfets naturels & nécessaires. Mais je dis

qu'ils ne peuvent rien sur nos actions ni sur les mouvemens de nôtre

volonté, qui est si essentiellement libre, qu'elle ne peut être

déterminée nécessairement par aucune cause extérieure. Autrement,

que deviendroit la force que nous sentons bien qu'a nôtre ame de

délibérer & de choisir? [15]Que deviendroit l'équité des Loix & la

justice des récompenses & des peines, puis qu'on ne peut mériter ni

les unes ni les autres, quand on agit en conséquence d'une nécessité

inévitable? De plus, si les actions mauvaises partoient d'une influence

céleste, qui les produisit nécessairement par l'éficace que Dieu

auroit donnée aux Corps célestes, qui ne voit que Dieu seroit la cause

du péché? Qui ne voit même que puis que d'un côté, il le condamne

par des Loix positives, & que de l'autre il en auroit établi dans la

Nature certaines causes nécessaires, & d'une force insurmontable, il

voudroit deux choses oposées, c'est-à-dire, qu'il voudroit, le crime,

& qu'il ne le voudroit pas? Qui ne voit qu'en ce cas-là il y auroit

du peché dans des choses que l'homme ne feroit, que par suite d'une

impression dont Dieu seroit l'auteur? Il y a une absurdité moins

grossiére dans ce que disent quelques-uns, que l'éficace des Astres se

déploye sur nos corps par le moyen de l'air, qui ayant reçu des Astres

de certaines dispositions, les fait passer jusques sur le corps; que ces

dispositions du corps peuvent exciter dans l'ame les mouvemens & les

desirs avec quoi elles ont quelque raport; & que que ces mouvemens &

ces desirs peuvent entraîner, & déterminer la volonté. Mais quand

on admettroit toutes ces opérations successives, on ne pourroit en

conclure ce que l'on prétend ici, qui est, que les Astres ont pu

concourir à l'établissement d'une Religion, encore moins, qu'ils ayent

contribué à celui de la Religion Chrétienne. Un des principaux éfets

de celle-ci étant de détourner les hommes de toutes les choses

qui plaisent à la chair, elle n'a pû s'établir en vertu de nos

dispositions corporelles, ni par conséquent, par l'impression des

Astres, qui, comme nous l'avons dit, ne peuvent agir sur l'ame que par

l'entremise du corps. Les plus habiles Astrologues[16] on soustrait le

Sage & l'Homme de bien aux lois de l'Astrologie, & à l'influence des

Cieux. Or les premiers Chrétiens ont eu ces deux caractéres, comme

leur vie le prouve. Si l'on reconnoit que les Sciences & l'érudition

sont capables de munir l'Esprit contre les éfets de la disposition du

corps, on ne peut nier qu'il n'y ait toûjours eu parmi les Chrétiens

des personnes habiles & savantes. Enfin, selon l'aveu des plus

éclairez, l'éficace des corps célestes ne regarde que certains

climats, & ses éfets ne durent pas toûjours: or la Religion

Chrétienne a déjà duré plus de 1600 ans; & elle regne, non dans un

certain endroit de la Terre, mais dans plusieurs très-éloignez les uns

des autres, & à l'égard desquels les Astres sont dans une situation

très-diférente.

[Note 15: _Que deviendroit l'équité des Loix &c.._ Justin. II. Apol.

_Si l'homme n'a le pouvoir de faire le mal & de se porter au bien, par

un choix libre & volontaire, on ne peut lui atribuer ni le bien ni le

mal qu'il fait._]

[Note 16: _Ont soustrait le Sage &c._ Ptolomée, _L'homme sage peut se

soustraire à l'éficace de la plûpart des influences des Astres._]

[Note marg.: _Que les principaux Points de la R. Ch. se trouvent dans

les Écrits des Sages Payens. Et que les Payens croyoient des choses

aussi dificiles à croire que nos Mystéres._]

XII. Le dernier avantage que nous nous remarquerons dans la Religion

Chrétienne sur le Paganisme, c'est que tous ses Articles sont si

conformes aux Régles naturelles de la vertu, qu'ils portent par

eux-mêmes dans l'Esprit une lumiére qui le convainc & qui le persuade;

& qu'ils ont été même enseignez par plusieurs Auteurs Payens.

Quelques-uns d'entr'eux ont dit,[17] que la Religion ne consiste pas

dans les cérémonies, mais dans les mouvemens du coeur:[18] que le

seul dessein d'atenter à la pudicité d'une femme me rend un homme

adultère:[19] qu'il n'est pas permis de venger une injure par une autre

injure: qu'un homme ne doit épouser qu'une femme:[20] qu'il ne la doit

jamais répudier:[21] qu'il est du devoir de l'homme de faire du bien à

tout le monde,[22] mais sur tout, à ceux qui sont dans l'indigence;[23]

qu'il n'en faut venir au serment que dans une ne extrême nécessité:

que pour la vie & le vêtement,[24] le nécessaire doit sufire. Si la

Religion Chrétienne nous enseigne des choses dificiles à croire, la

Religion Payenne en a cru une partie, & en a d'autres qui ne font pas

moins de peine. Nous avons déjà vu que quelques-uns de ses Docteurs

ont cru l'immortalité de l'ame & la résurrection.[25] Platon instruit

par les Chaldéens, distingue la Nature divine en trois, le _Pére_,

_l'Entendement du Pére_, qu'il nomme aussi le Germe de Dieu, &

l'Ouvrier du Monde, & l'_Ame_ qui contient toutes choses. Julien le plus

grand ennemi des Chrétiens a cru que la Nature divine se pouvoit unir

avec la Nature humaine: & en a donné pour exemple Esculape, qu'il

prétendoit être venu du Ciel pour enseigner aux hommes l'art de

la Médecine. La Croix de Jésus-Christ étoit aux Payens un sujet

d'achopement: mais que ne racontoient-ils pas de leurs Dieux? Est-ce une

chose fort aisée à digérer, que quelques-uns d'entr'eux ayent été

foudroyez, d'autres coupez en piéces, & d'autres blessez? De plus,

leurs Sages ont assuré que la vertu n'est jamais plus brillante, que

lors qu'elle est éprouvée & combatue par de grandes miséres.[26] Il

semble que Platon dans son second Livre de la République, ait parlé

par un Esprit prophétique, lors qu'il a dit, qu'afin que le Juste

paroisse bien ce qu'il est, il faut que sa vertu soit dépouillée de

tous ses ornemens, qu'il passe lui-même pour un scélérat, qu'il

soufre la raillerie & [Note marg.: _Suspendatur_.] l'insulte, & qu'il

finisse sa vie par un honteux suplice. En éfet, ce n'est que dans ces

ocasions, qu'un homme de bien peut devenir un exemple de patience à

toute épreuve.

[Note 17: _Que la Religion ne consiste pas &c._ Ménandre. _Ne sacrifiez

jamais aux Dieux qu'avec un coeur juste, & éforcez-vous de briller par

l'éclat de la Sainteté, plutôt que par celui de vos habits._ Cicér.

de la Nat. des Dieux, liv. II. _La maniére la plus parfaite, la plus

chaste, la plus sainte, & la plus pieuse de servir les Dieux, c'est de

joindre la pureté & l'intégrité du coeur à celle des hymnes & des

priéres._ Dans son II. liv. des Loix. _Lors que la loi nous ordonne de

nous présenter aux Dieux avec des dispositions saintes & chastes,

cela regarde l'ame plutôt que le corps; car qui dit l'ame, dit tout._

Porphyre liv. II. de l'abstinence de la chair des animaux. «Ils disent

que celui dont l'habit n'est pas net & sans taches, n'est pas en état

de sacrifier purement. Ils ne demandent que cela pour être bien

disposé à faire le Service divin, & n'insistent point du tout sur la

pureté de l'ame. Comme si Dieu ne se plaisoit pas infiniment à voir

dans un bon état, cette partie de nous-mêmes, par laquelle nous lui

ressemblons, & sommes participans de sa nature. Cette Inscription qui

se lisoit dans le Temple d'Épidaure étoit bien plus raisonnable,

_N'entrez dans ce Temple qu'avec la pureté d'un coeur chaste_: or

cette chasteté n'est autre chose que la sainteté des pensées. _Et

ailleurs._ Celui qui est persuadé que les Dieux n'ont pas besoin des

victimes qu'on leur présente, qu'ils n'ont égard qu'au coeur de ceux

qui les leur ofrent, & que le sacrifice qui leur est le plus agréable,

c'est que l'on ait une droite opinion tant d'eux, que de tout ce qui les

concerne, un homme, dis-je, qui est dans cette persuasion, peut-il

ne pas devenir tempérant, pieux & juste?» Voila précisément le

_sobrement, justement, & religieusement_ de Tite, II. 2. Sénéque

cité par Lactance, Instit. liv. V. ch. 25. «Dès que vous vous serez

représenté Dieu comme grand, plein d'une Majesté aussi terrible

qu'aimable, & toujours prêt à vous secourir, vous ne vous mettrez plus

en peine de le servir par un grand nombre de sacrifices, mais par

un Esprit pur, & par de justes desseins, & vous concevrez que les

véritables Temples ne sont pas ces édifices somptueux & élevez avec

beaucoup de peine, mais les coeurs de ceux qui l'adorent.» Thucydide

liv. I. _Un jour de fête n'est autre qu'un jour auquel on fait son

devoir._ Diogéne, _Tous. les jours ne sont-ils pas des jours de fête

pour un homme de bien?_]

[Note 18: _Que le seul dessein d'atenter &c._ Ovide, «Une Femme, qui ne

fait rien contre le devoir de chasteté, que parce que les moyens ou les

occasions lui manquent, est dans le fond une Femme impudique, son corps

est pur, mais son coeur est souillé; & dans le tems, que les dehors

sont bien gardez, l'adultére est le maître de l'intérieur.»]

[Note 19: _Qu'il n'est jamais permis de vanger_ &c. Platon, Maxime de

Tyr, Ménandre. _Le plus vertueux de tous les hommes est celui qui sait

le mieux suporter un afront_. Dans Plutarque, Dion le Libérateur de

la Sicile, dit, que la marque la plus sûre d'un coeur véritablement

Philosophe, c'est, non d'être bon à ses Amis; mais d'être doux &

facile à apaiser, lors qu'on a reçu quelque outrage.]

[Note 20: _Qu'il ne la doit jamais répudier_ &c. Les Romains n'ont

point su ce que c'étoit de divorce, jusqu'à l'an 520 de la fondation

de Rome, comme le témoigne Val. Max. liv. II ch. I.]

[Note 21: _Qu'il est du devoir de l'homme de faire du bien_ Térence

dans l'Héautontim. _Je suis homme, & par cela même; je croi me devoir

interesser dans ce qui regarde les hommes_. Le Jurisconsulte Florentin

dit, _qu'il y a naturellement un parentage entre tous les hommes_.]

[Note 22: _Mais sur tout à ceux qui son dans l'indigence_. Hor. Liv.

II. Sat. 2 _Pourquoi y a-t-il des pauvres pendant que vous êtes riche?_

P. Syrus, _la compassion est un refuge assuré._]

[Note 23: _Qu'il n'en faut venir au serment_ &c. Pythagore, _Il ne faut

pas jurer par les Dieux, mais il faut tâcher à se faire croire sans

serment_. Marc Antonin entr'autres caractéres qu'il donne à l'homme de

bien, _c'est un homme_, dit-il, _qui n'a pas besoin de jurer_. Sophocle,

_je ne te crois pas assez méchant pour le vouloir faire jurer_. Clinias

Pythagoricien aima mieux perdre un Procés, où il s'agissoit de 3[B]

talens, que de le gagner par un serment.]

[Note B: Ce sont plus de 5000. Francs.]

[Note 24: _Le nécessaire doit sufire._ Euripide, _l'homme n'a besoin

que de deux choses, qui sont très faciles à trouver, c'est le pain, &

l'eau._]

[Note 25: _Platon instruit par les Chaldeens_ &c. Platon pose deux

Principes, dont il appelle le premier, _le Pere_, & le second, _la cause

& le directeur de toutes choses_. Numénius appelle le second, _le

Fils_, & Amélius, _la Raison_. Chalcidius sur le Timée de Platon, en

établit trois, savoir, _le Dieu Souverain, l'Esprit_ ou _la Providence,

& l'Ame du Monde_ ou _le second Esprit_: ailleurs, il les apelle, _celui

qui projette, celui qui commande, & celui exécute, en s'insinuant sur

les sujets sur lesquels il travaille_, ordinans, jubens, insinuans.]

[Note 26: _Il semble que Platon_ &c. Voici un passage de Sénèque

qui dit à peu près la même chose, _L'homme vertueux est celui qui,

quelques suplices qu'il endure, ne songe pas à ce qu'il soufre, mais

tâche à le bien soufrir_.]

TRAITÉ

DE LA VÉRITÉ

DE LA

RELIGION

CHRÉTIENNE.

_LIVRE CINQUIÈME

Réfutation du Judaïsme_.

Telle qu'est cette foible lueur qui se fait voir peu à peu, lors que

l'on aproche de l'issue d'un antre obscur & profond, telle paroît la

Religion Judaïque, lors qu'on vient à y jetter les yeux, après avoir

parcouru les ténèbres épaisses du Paganisme. C'est là que l'on

découvre ces grandes véritez, qui font partie du corps des Véritez

salutaires, & qui en sont le Principe & la semence. Nous prions les

Juifs, que cet aveu que nous faisons, les dispose un peu à nous

écouter favorablement. Nous savons qu'ils sont la Postérité de ces

sains hommes que Dieu visitoit autrefois par ses Prophétes & par ses

Anges: que c'est d'entr'eux que nous est né le Messie, & que sont venus

les premiers Docteurs de nôtre Religion: qu'ils sont l'arbre auquel

nous avons été entez: qu'ils sont les dépositaires des Oracles divins

pour lesquels nous n'avons pas moins de vénération qu'eux. C'est

ce qui nous oblige à pousser vers Dieu avec saint Paul des soupirs

véhémens pour eux, & à le prier qu'il veuille faire bientôt luire ce

jour, auquel le voile, qui leur couvre le visage, étant écarté, ils

verront aussi clairement que nous, l'accomplissement de leur Loi: cet

heureux jour marqué par les Prophétes, auquel chacun de nous, qui

naturellement sommes étrangers, empoignera & tiendra ferme le pan de la

robe d'un Juif, pour aller adorer d'un même coeur, & par les mouvemens

d'une même piété, le seul vrai Dieu, le Dieu d'Abraham, d'Isaac, & de

Jacob.

[Note marg.: _Que les Juifs ne doivent pas douter des miracles de

Jésus-Christ._]

II. La premiére chose que nous les prions de nous acorder, c'est qu'ils

ne regardent pas en nous comme une chose injuste & déraisonnable,

ce qu'ils se croyent permis dans leur propre Cause. Si un Payen leur

demandoit pourquoi ils croyent les miracles qu'ils disent que Moyse a

faits, ils ne répondroient autre chose, sinon que leur Nation les a

toujours crûs si constamment & si fermement, qu'il est impossible que

cette persuasion vienne d'ailleurs que du témoignage de ceux qui les

ont vus. En éfet s'ils ne doutent point qu'Elisée, par exemple, n'ait

augmenté l'huile d'une femme veuve, qu'il n'ait guéri tout d'un coup

un Syrien lépreux, qu'il n'ait ressuscité le fils d'une femme chez qui

il logeoit, si, dis-je, ils n'en doutent point, c'est uniquement sur

ce que ces Faits ont été écrits & laissez à la Postérité par des

témoins fidèles & sûrs. S'ils croyent qu'Elie a été enlevé au

Ciel; ce n'est que sur le raport du seul Elisée, comme d'un témoin

irréprochable. Et pour nous, nous mettons en avant douze témoins

de l'ascension de Jesus-Christ, & douze témoins d'une vie

irrépréhensible. Nous en citons un nombre beaucoup plus grand, qui

ont vû Jésus-Christ vivant après sa mort. Et si ces deux choses sont

vrayes, il faut nécessairement que la Religion Chrétienne le soit

aussi. En un mot, tout ce que les Juifs peuvent aporter pour établir la

certitude de leurs miracles, nous avons autant de droit, & même plus

de droit qu'eux, de le faire servir à confirmer les nôtres. Mais

qu'est-il besoin d'agir par preuves & par témoignages, puis que les

Auteurs du Talmud, & tous les Juifs, avouent que Jésus-Christ a fait

les miracles raportez dans l'Histoire sainte: ce qui, encore une fois,

prouve nôtre Religion, puis que la maniére la plus authentique & la

plus éficace dont Dieu puisse autoriser une Religion, c'est de faire

des miracles en sa faveur.

[Note marg.: _Que ces miracles n'ont pas été faits par le secours des

Démons._]

III. Quelques-uns ont dit que Jésus-Christ avoit fait des miracles par

le secours des Démons. Mais cette Chicane a déjà été réfutée par

la remarque que nous avons faite, que dans les lieux où la Religion

Chrétienne s'est fait connoître, elle a anéanti tout le pouvoir des

Démons.

Ce que d'autres disent, que Jésus-Christ avoit apris la Magie en

Égypte, est beaucoup moins vrai-semblable qu'une pareille acusation que

Pline & Apulée font contre Moyse. Car les mêmes Auteurs sacrez qui

nous aprennent le voyage de Jésus-Christ en Égypte, marquent aussi

qu'il en revint encore enfant. Au lieu qu'on voit par les Écrits de

Moyse,[1] & de plusieurs autres, que ce Législateur a passé dans ce

Païs une grande partie de sa vie. Mais il ne faut que jetter les yeux

sur la Loi de Moyse & sur celle de Jésus-Christ, pour les absoudre tous

deux de ce crime, puis que ces Loix défendent expressément les Arts

magiques comme très-désagréables à Dieu. Outre cela, si dans le

tems de Jésus-Christ & de ses Disciples, il y eût eu en Égypte, ou

ailleurs, quelque art magique assez éficace pour produire les grands

éfets que nous atribuons à la Puissance de Jésus-Christ, telle

qu'est, la guérison promte des muets, des boiteux, & des aveugles,

il est sûr qu'un tel art n'auroit pas échapé à la connoissance

de Tibère, [2] de Néron, & de quelques autres Empereurs, qui

n'épargnoient ni soin ni dépense pour découvrir les secrets de la

Magie. Et s'il est vrai ce que disent les Juifs, que les Membres du

grand Sanhédrin, c'est-à-dire du grand Conseil, convainquoient les

Criminels par le moyen de cet art; on ne doit pas douter qu'étant

ennemis de Jésus-Christ & jaloux de sa réputation qui croissoit tous

les jours par ses miracles, ils n'en eussent fait de semblables par le

secours du même art, par lequel on veut que Jésus-Christ ait fait les

siens, & qu'ils n'eussent montré par là que ses miracles n'étoient

que l'éfet de cet art illicite.

[Note 1: _Et de plusieurs autres_ &c. Manéthon, Chrémon, & Lysimaque,

dans Joséphe contre Appion.]

[Note 2: _De Néron_ &c. Pline, liv. XXX. ch. 2. «Jamais personne ne

s'est plus apliqué à aucun Art que Néron à la Magie. Il ne manquoit

pour y réussir, ni de force, ni de docilité. Ensuite il dit, que le

Roi Tiridate l'avoit initié dans cette Science par de certains soupers

magiques.»]

[Note marg.: Ni par la force de quelques paroles.]

IV. A l'égard de ce que quelques Docteurs Juifs ont dit que

Jésus-Christ a fait tous ses miracles par la vertu d'un certain nom

secret, qu'il trouva moyen d'enlever du Temple de Jérusalem, où

Salomon l'avoit mis en réserve, & qui y avoit été conservé par

deux Lions pendant plus de mille ans; je dis que c'est là un mensonge

grossier & impudent. Non seulement les Livres des Rois, ni l'Histoire de

Joséphe ne disent rien de ces Lions, gardiens d'un nom si merveilleux,

ce qui pourtant étoit assez considérable pour n'être pas omis; mais

les Romains mêmes qui entrérent dans ce Temple avec Pompée, avant que

Jésus-Christ naquît, n'y aperçurent rien de semblable.

[Note marg.: Preuve de la divinité de ces miracles, par la Doctrine de

Jésus-Christ.]

V. S'il est vrai, comme nous l'avons établi, & comme les Juifs mêmes

l'avouent, que Jésus-Christ ait fait des miracles; nous disons qu'il

s'ensuit nécessairement de là, par la Loi même de Moyse, qu'on ne

peut plus se dispenser de croire en lui. Dieu dit au Chapitre XVIII du

Deutéronome, qu'après Moyse il susciteroit d'autres Prophétes, à qui

le Peuple ple seroit obligé, sous des peines très-rigoureuses, de se

soumettre & d'obéïr.[3] Or les marques les plus certaines de la

Charge de Prophéte sont assurément les miracles; & l'on ne sauroit en

concevoir de plus éclatantes. Au Chap. XXIII. il est dit, que si

un homme se disant être Prophéte, apuye par des miracles cette

prétention, il ne mérite néanmoins aucune créance, s'il veut atirer

le Peuple au culte des faux Dieux; & que Dieu n'a permis ces prodiges

que dans le dessein d'éprouver si son Peuple lui est fidèle. De ces

deux passages comparez l'un avec l'autre, les Interprétes Juifs ont

fort bien conclu, qu'il faut toûjours ajoûter foi à tous ceux qui

font des miracles, si ce n'est lors qu'ils veulent séduire le Peuple, &

le détourner du service du vrai Dieu, parce que c'est là le seul cas

que la Loi excepte, sans faire grace même aux plus grands miracles. Or

non seulement Jésus-Christ n'a pas enseigné qu'il falût adorer de

faux Dieux, mais il l'a même expressément défendu, comme le plus

atroce de tous les crimes. Outre cela, il nous inspire par tout du

respect pour les Écrits de Moyse & des Prophétes.

[Note 3: _Or les marques les plus certaines_ &c On y peut ajoûter les

prédictions, qui sont aussi mises avec raison au rang des miracles.

Deut. XVIII. V. 22.]

[Note marg.: _Reponse à l'Objection tirée de la diférence entre la

Loi de Moyse & celle de Jésus-Christ_.]

VI. Mais dira-t-on, la Loi de Jésus-Christ n'est pas conforme en

tous les Points à celle de Moyse, & il y a de l'une à l'autre des

diférences assez notables pour faire dire que ce n'est pas la même

Loi. Les Docteurs Juifs nous fournissent eux-mêmes la réponse à cette

objection, par cette Régle qu'ils ont posée; c'est qu'à l'exception

du Commandement qui ordonne de servir un seul Dieu, il n'y en a aucun

dans la Loi que l'on ne puisse violer[4] sur la parole d'un Prophéte

qui fait des miracles. Cela est fondé sur cette Maxime, que Dieu n'a pu

perdre ni quiter le pouvoir législatif qu'il avoit lors qu'il donna

sa Loi à Moyse, & que le droit qu'un homme a eu d'établir des Loix,

n'exclut pas celui d'en établir d'autres, mêmes tout oposées. Mais

Dieu, disent-ils, est immuable, & par cela même obligé de maintenir

les Loix qu'il a faites. Je répons qu'à la vérité Dieu est immuable

en son essence, mais que cela n'empêche pas que ce qu'il fait hors de

lui-même, ne soit sujet à la révolution & au changement. La lumiére

& les ténèbres, la jeunesse & la vieillesse, l'été & l'hiver, qui

sont les Ouvrages de Dieu, sont dans une vicissitude perpétuelle. Dieu

permit au premier homme de manger de tous les fruits du jardin d'Eden,

excepté d'un seul, qu'il lui défendit par un éfet de sa liberté.

Il a condamné le meurtre en général; & il a commandé à Abraham

de sacrifier son fils. Les victimes qu'on lui présentoit hors du

Tabernacle, lui étoient désagréables; quelquefois pourtant il les a

acceptées. J'ajoûte, que de ce que la Loi de Moyse étoit bonne, il ne

s'ensuit pas qu'il ne pût y en avoir une meilleure. Elle étoit telle

qu'elle devoit être selon les desseins de Dieu, & selon la disposition

de son Peuple. Il faisoit en cela ce que font les Péres à l'égard de

leurs enfans encore jeunes. Ils bégayent avec eux; ils dissimulent les

défauts inséparables de leur âge; ils les engagent par de petites

douceurs à faire leur devoir, & à recevoir de l'instruction. Mais à

mesure que leurs enfans croissent, ils corrigent le bégayement de

leur langue, ils leur inspirent les sentimens de la vertu, ils leur en

donnent les Régles, & leur en font voir la beauté & les récompenses.

[Note 4: _Sur la parole d'un Prophéte qui fait des miracles._ Cette

Régle se trouve dans le Talmud. C'est ainsi que Josué viola la Loi du

Sabbat, Jos. VI. Et que quelques Prophétes comme Samuel, I Sam. VII, &

Elie I Rois XVIII. 38. ont sacrifié dans d'autres lieux que celui que

la Loi avoit marqué.]

[Note marg.: _Qu'il y peut avoir une Loi plus parfaite que celle de

Moyse.]

VII. Une preuve que les Précepteurs de la Loi n'étoient pas d'une

souveraine perfection, c'est que beaucoup de saints hommes, qui ont

vécu sous sa Discipline, se sont élevez, pour ainsi dire, au dessus de

ses Préceptes, & ont été plus loin que la Loi ne les menoit. Le même

Moyse qui permet de se faire raison, tant par voye de fait, que par voye

de justice, des injures que l'on a reçues, s'est rendu intercesseur

auprès de Dieu pour ses ennemis, après en avoir été outragé de la

maniére la plus indigne. David voulut que l'on épargnât son fils,

quoi que rebelle, & soufrit patiemment les paroles injurieuses de

Semeï. L'on ne lit nulle part que ceux d'entre ce Peuple qui avoient de

la vertu & de la piété, ayent fait divorce avec leurs femmes, bien que

la Loi le permît.

La raison de cette imperfection est, qu'un sage[5] Législateur

proportionne ordinairement ses Loix à la portée de la plus grande

partie du Peuple, & qu'ainsi, dans l'état où étoient les Israélites,

il étoit à propos que Dieu laissât passer certains défauts ausquels

ils avoient du penchant; se réservant le droit de les retrancher par

des Régles plus sévéres, lors que par une plus grande éfusion de

son Esprit, il se feroit un Peuple nouveau, recueilli d'entre tous les

Peuples du Monde. On voit aussi que les récompenses que la Loi propose

clairement, regardent toutes cette vie; ce qui montre qu'elle n'étoit

pas absolument parfaite, & qu'elle l'étoit moins qu'une autre Loi qui

présenteroit à découvert & sans envelope une récompense éternelle:

& c'est ce que fait la Loi de Jesus Christ.

[Note 5: _Un sage Législateur proportionne_ &c. Origéne contre

Celsus, Liv. III. _Un Législateur à qui on demandoit ce qu'il pensoit

lui-même des Loix qu'il avoit données à ses Concitoyens, répondit

qu'il croyoit bien qu'il s'en pouvoit trouver de plus parfaites, mais

que les siennes étoient les meilleures qu'il eût cru devoir donner_.]

[Note marg.: _Que Jésus-Christ a observé la Loi_.]

VIII. Il faut remarquer en passant, pour convaincre de la plus grande

injustice du monde les Juifs qui ont vécu du tems de Jésus-Christ, que

quoi qu'ils lui ayent fait tous les mauvais traitemens imaginables, &

l'ayent livré au dernier suplice, ils n'ont pu néanmoins l'acuser,

avec quelque fondement, d'avoir violé aucun des Commandemens de la Loi.

Il étoit circoncis. Il mangeoit & s'habilloit à la maniere des Juifs.

Il renvoyoit aux Sacrificateurs ceux qu'il avoit guéris de la lèpre.

Il observoit religieusement la Pâque & les autres fêtes. S'il a fait

des guérisons le jour du Sabbat, il a prouvé non seulement par la Loi,

mais aussi par des Maximes reçues de tous les Juifs, que ces sortes

d'actions n'étoient pas défendues en ce jour-là. Il n'a commencé à

faire publier l'abolition de quelques Loix, que lors qu'après avoir

vaincu la Mort, & s'être élevé dans le Ciel, il eut enrichi ses

Disciples des dons éclatans du saint Esprit, & prouvé par là qu'il

avoit aquis une autorité royale, dont une partie consiste dans le

pouvoir de faire des Loix. Tout cela, conformément aux Oracles de

Daniel, qui avoit prédit qu'un peu après la destruction des Royaumes

de Syrie & d'Égypte, dont le dernier prit fin sous Auguste, Ch. VII.

13, Dieu donneroit[6] à un homme qui passeroit pour être d'une

naissance obscure, une Domination éternelle sur tous les Peuples de

toute Langue & de tout Païs.

[Note 6: _A un homme qui passeroit pour être d'une naissance obscure_.

Dan. XII. 45; VII. 13. Le terme de _Fils de l'homme_ marque quelque

chose de bas dans le style des Hébreux. Et c'est ainsi qu'il est

employé pour signifier les Prophétes, lors qu'ils sont comparez aux

Anges.]

[Note marg.: _Que cette partie des Loix de Moyse qui a été abolie, ne

contenoit rien que d'indiférens par soi-même_.]

IX. Mais il y a plus; cette partie de la Loi que Jésus Christ a abolie,

ne contenoit rien qui fût essentiellement bon & juste. Ce n'étoient

que des Observances indiférentes par elles-mêmes, & qui par

conséquent n'étoient pas immuables. Si elles eussent été

nécessairement bonnes, Dieu Dieu les auroit prescrites,[7] non à un

seul Peuple, mais à tous; & cela, dès le commencement du Monde, &

non, plus de deux mille ans après qu'il l'eut créé. Elles ont été

inconnues à Abel, à Enoch, à Noé, à Melchisédec, à Job, à

Abraham, à Isaac, à Jacob, personnes pieuses, aimées de Dieu, & qui

ont reçu de Dieu même le glorieux témoignage d'avoir cru en lui, &

d'avoir été les objets de son amour. On ne voit pas que Moyse ait

exhorté Jéthro son beau-Pére à recevoir ces cérémonies, ni que

Jonas y ait voulu porter les Ninivites. Dans l'énumération exacte

que les Prophétes font des péchez des Chaldéens, des Egyptiens, des

Sidoniens, des Tyriens, des Iduméens, & des Moabites, à qui ils

se sont quelquefois adressez, ils ne marquent pas le mépris ou

l'inobservation de ces Loix. Il faut donc convenir qu'elles étoient

particulières aux Israëlites, & que leur usage étoit,[8] ou de

prévenir quelques péchez à quoi ils étoient naturellement fort

portez, ou d'éprouver leur obéïssance, ou de préfigurer l'avenir. Et

il n'est pas plus étonnant qu'elles ayent pu être abolies, qu'il ne

l'est, qu'un Roi voulant établir un même Droit & les mêmes Loix

dans toute l'étendue de ses États, casse quelques Ordonnances

particuliéres à certaines Communautez.

[Note 7: _Non à un seul Peuple, mais à tous_. Dans les Loix de Moyse,

il y en a quelques-unes qui bien loin de pouvoir être universelles,

ne pouvoient avoir lieu que dans la Judée; par exemple, celles des

prémices, des dîmes, des saintes Congrégations du Peuple aux jours de

Fêtes. Car il étoit impossible que toutes les Nations s'assemblassent

dans la Judée pour s'y aquiter de ces devoirs. Le Talmud même enseigne

que les Loix des Sacrifices ne regardoient que les Hébreux.]

[Note 8: _Ou de prévenir quelques péchez_ &c. Les Juifs étoient

passionnez pour les Cérémonies, & avoient par cela même beaucoup de

penchant à l'Idolatrie, comme leur reprochent les Prophétes, & sur

tout Ezéchiel XVI.]

L'on ne peut rien aporter qui prouve, que Dieu se soit engagé à

ne jamais abolir ces Préceptes, dont l'Evangile a fait cesser

l'observation. Car si l'on dit que dans l'Écriture ils sont apellez

_perpétuels_, ne sait-on pas que les hommes donnent souvent ce nom à

leurs Arrêts, pour marquer qu'ils ne sont pas pour une seule année,[9]

ou pour de certains tems, comme de guerre, de paix, de cherté de vivres

&c. & que ce tître qu'ils leur donnent, n'empêche pas qu'ils ne leur

en puissent substituer d'autres tout diférens, lors que le bien public

l'exige? De même, comme entre les Loix que Dieu donnoit à son Peuple,

les unes étoient à tems, & ne devoient avoir vigueur que [A]tant qu'il

seroit dans le desert, & d'autres étoient pour ce même Peuple, lors

qu'il [B]seroit habitué dans la terre de Canaan, l'Ecriture apelle ces

derniéres _éternelles_, pour les distinguer des autres, & pour marquer

aussi, qu'elles devoient être observées en tous lieux & en tous tems,

à moins que Dieu même n'en dispensât par une Révélation expresse.

Au reste, le tître _d'éternelles_ donné à ces Loix, n'est pas

seulement ordinaire parmi les autres Nations, dans le sens que nous

avons marqué, mais les Juifs mêmes savent qu'il est donné dans leur

Loi,[10] à un droit & à une servitude qui duroit depuis un Jubilé

jusqu'à l'autre.

[Note marg. A: Exod. XXVII. Deut. XXIII. 12.]

[Note marg. B: Deut. XII. I. 20. XXVI. I. Nomb. XXXII. 52.]

Et puisqu'ils nomment l'avènement du Messie, _l'acomplissement du

Jubilé_, ou _le grand Jubilé_, ils doivent reconnoître qu'une Loi

mérite assez le nom de _perpétuelle_, lors qu'elle dure jusqu'à cet

avénement.

Mais à quoi bon disputer là-dessus, puis que dans le Vieux Testament

Dieu promet qu'il fera une nouvelle Alliance avec son Peuple: qu'il

l'écrira dans les coeurs: qu'il y expliquera si clairement sa volonté,

qu'on n'aura plus besoin de s'instruire les uns les autres: & qu'en

vertu de cette nouvelle Alliance, il acordera à son Peuple le pardon de

ses péchez précédens. A peu près comme si un Roi après de longues

& de cruelles divisions qui auraient partagé ses Sujets, vouloit

rétablir entr'eux une paix durable, en ôtant la diversité des Loix

selon lesquelles il les avoit gouvernez, que dans ce dessein, il fît

une Loi très parfaite & commune à tous; & qu'il y ajoutât une

promesse d'impunité générale pour le passé, à condition qu'ils se

corrigeassent à l'avenir.

[Note 9: _Ou pour de certains tems_, &c. Lucius Valerius dans T. Live,

remarque «que les Loix que l'on fait selon l'exigence de certains

tems, ne sont aussi qu'à tems; que celles qui se font en tems de

paix, s'abolissent souvent en tems de guerre, & que la paix fait aussi

disparoître celles qui s'étoient établies pendant la guerre.»]

[Note 10: _A un droit & à une servitude_ &c. Exod. XXI. 6. I Sam. I.

22. C'est ainsi que le Sacerdoce de Phinées, est nommé éternel Pseau.

CVI. 30. 31. Le Rabbin Joseph d'Albo dit, que le mot _à perpétuité_

se doit prendre en un sens limité dans la Loi cérémonielle.]

Quoi que ce que nous venons de dire sufise; nous ne laisserons pas

de parcourir toutes les parties de la Loi qui a été abolie par

l'Evangile, & de montrer en détail qu'elles n'étoient pas de nature à

plaire à Dieu par elles-mêmes, ou à être irrévocables.

[Note marg.: _Que les Sacrifices n'étoient, ni agréables à Dieu par

eux-mêmes, ni irrévocables_.]

X. Nous commencerons par les Sacrifices, qui sont ce qu'il y a de

principal dans cette Loi, & qui saute le plus aux yeux. La plûpart des

Juifs croyent[11] que les hommes en avoient inventé la pratique avant

que Dieu l'ordonnât. Que cela soit vrai ou ou faux, du moins est-il

constant que ce Peuple avoit une extrême passion pour les Cérémonies

religieuses: que cet atachement fut une des raisons qui obligérent Dieu

à en établir un très-grand nombre; & que cette institution avoit

encore un autre usage, qui étoit d'empêcher que le souvenir du Culte

religieux que ce Peuple avoit vû pratiquer aux Egyptiens, ne le portât

à les imiter, &[12] ne le fît insensiblement passer du Culte du vrai

Dieu à celui des fausses Divinitez. Mais comme dans la suite il eut

conçu une trop haute idée des sacrifices, & se fut imaginé qu'ils

étoient par eux-mêmes agréables à Dieu, & qu'ils faisoient partie

de la véritable piété: les Prophétes ne manquérent pas de leur en

faire des reproches. _Je ne te reprendrai point de tes sacrifices_, dit

Dieu par la bouche de David au Ps. L. _Je ne t'obligerai point à me

sacrifier holocaustes sur holocaustes, & à m'ofrir des bouveaux ou des

boucs pris de dedans tes parcs. Toutes les bêtes qui paissent dans les

forêts, ou qui errent par les montagnes, sont à moi. Je sai le nombre

des oiseaux & des bêtes sauvages: de sorte que si j'avois faim, je

n'aurois pas besoin de m'adresser à toi; car la terre, & tout ce quelle

renferme, m'apartient. Penses-tu que je mange la chair des bêtes

grasses, ou que je boive le sang des boucs? Non: mais je veux que tu me

sacrifies des louanges, & que tu me rendes tes voeux_. Quelques

Rabbins répondent que ce mépris que Dieu fait paroître là pour les

Sacrifices, ne vient que de ce que ceux qui les ofroient, étoient des

gens souillez de coeur, & dont la vie étoit impure. Mais les paroles

que nous venons de citer ne disent pas cela: elles marquent clairement

que les Sacrifices n'étoient pas agréables à Dieu par eux-mêmes.

C'est ce qu'on verra encore mieux, si l'on jette les yeux sur

l'enchaînure des parties de ce Psaume, où l'on découvrira que Dieu

parle aux personnes pieuses dans tout ce passage. _Assemblez-moi mes

bien-aimés_, avait-il dit d'abord, ensuite de quoi il ajoute, _Ecoute

mon peuple_, paroles qui vont d'ordinaire à la tête d'un enseignement.

Après cela vient le discours que nous avons rapporté, et que le

Psalmite, selon la coutume de ceux qui enseignent, conclut en se

tournant vers les Impies; _Mais Dieu dit à l'impie_, &c.

[Note 11: _Que les hommes en avoient inventé la pratique_ &c. C'est

aussi le sentiment de St. Chrysostome; «Abel, _dit-il_, presenta un

sacrifice à Dieu, non en vertu de quelque enseignement qu'il eût reçu

là-dessus, ou de quelque Loi qui lui ordonnât d'ofrir les prémices de

son revenu, mais par les seuls mouvemens de sa conscience». La même

chose se voit dans les réponses aux Orthodoxes qui sont parmi les

Ouvrages de Justin Martyr «Aucun de ceux qui avant la Loi ont ofert des

bêtes à Dieu, ne l'a fait par un commandement divin, quoi qu'il

soit aisé de voir que ce culte & ceux qui le pratiquoient ont été

agréables à Dieu».]

[Note 12: _Ne le fît insensiblement passer du Culte du vrai Dieu_

&c. Maimonides & Tertullien rendent cette raison des Cérémonies

religieuses. Voici comme l'explique celui-ci, liv. III. contre Marcion

chap. «Que l'on ne blâme ni les sacrifices, ni toutes ces petites

circonstances gênantes, qui se trouvoient dans les oblations, & qu'on

ne se figure pas que Dieu les ait souhaitées pour leur excellence. Ne

voit-on pas avec quelle évidence il déclare ce qu'il en pense, dans

ces exclamations, _Qu'ai-je à faire de la multitude de vos sacrifices,

& qui a requis cela de vos mains?_ Qu'on admire plutôt sa sagesse, en

ce que voyant son Peuple porté à l'Idolatrie & à la transgression de

ses Loix, il l'a ataché à la véritable Religion, par ces sortes de

devoirs qui étoient si fort du goût de ces tems-là, afin que par

des pratiques superstitieuses en aparence, il les détournât de la

superstition, & que paroissant les desirer, il bornât à ces choses

leur inclination, qui sans cela n'auroit pû se contenter que par

l'Idolatrie.»]

[Note marg.: _On a suivi dans ces passages & dans tous les autres le

Latin de Grotius_.]

Il y a encore plusieurs autres passages qui confirment le sens que nous

donnons à celui que je viens de citer. _Tu ne souhaites pas_, dit David

au Ps. LI. _que je te fasse des sacrifices, & tu ne prends pas plaisir

aux holocaustes. Le sacrifice qui t'est véritablement agréable, c'est

une âme abbatue par le sentiment de son crime. Ô Dieu tu ne méprises

point le coeur froissé et brisé. Tu ne prends point plaisir aux

victimes et aux gâteaux_, dit le même Psalmite aux Ps. XL. _Mais tu

me rends ton esclave en me perçant l'oreille. Tu n'exiges de moi ni

holocauste ni sacrifice pour le _péché. C'est pourquoi j'ai répondu,

me voici, je ferai ta volonté, comme en vertu d'un acord traité &

enregistré. Cette volonté est tout mon plaisir. Car ta loi est au

dedans de moi. Je ne renferme pas les louanges de ta justice dans mon

coeur, mais je prêche par tout ta vérité & ta bonté; sur tout

je célèbre ta miséricorde & ta fidélité au milieu d'une grande

assemblée_. Esaïe au Chap. I. de ses Révélations introduit Dieu

parlant ainsi. _A quoi bon tant de victimes? Je suis las d'holocaustes

de moutons, & de graisse de bêtes grasses. Je ne prens point assez

de plaisir au sang des bouveaux, ni des agneaux ni des boucs, pour

souhaiter que vous paroissiez avec ce sang en ma présence. Car qui a

requis de vous que vous souillassiez ainsi mes parvis?_ Au Ch. VII. de

Jérémie, il y a un passage tout semblable à celui là, & qui lui sert

de Commentaire. _Ainsi a dit le Seigneur des Anges, le Dieu d'Israël,

amassez vos holocaustes avec vos sacrifices, & mangez de leur chair. Car

depuis que j'ai fait sortir vos péres du païs d'Égypte, je n'ai

rien exigé d'eux, & je ne leur ai point donné ordre touchant

les holocaustes ni les sacrifices. Mais voici ce que je leur ai

sérieusement commandé; c'est qu'ils eussent à m'obéir; qu'ainsi

je serois leur Dieu, & qu'ils seroient mon peuple: qu'ils eussent à

marcher dans le chemin que je leur prescrirois; & qu'alors ils seroient

heureux_. Au Ch. VI. d'Osée, Dieu parle ainsi. _J'aime beaucoup mieux

que l'on fasse du bien aux hommes, que ce qu'on me présente des

sacrifices; bien penser de Dieu, vaut mieux que tous les holocaustes_.

Michée au Ch. VI. de sa Prophétie, introduit le Peuple demandant de

quelle maniére il pourroit se rendre Dieu favorable; si c'étoit par un

grand nombre de moutons, ou par une grande quantité d'huile, ou par des

veaux d'un an: à quoi Dieu répond par son Prophéte, _Je te dirai ce

qui est véritablement bon, & agréable à mes yeux;[13] c'est que tu

rendes à chacun ce qui lui apartient, que tu fasses du bien aux autres,

& que tu t'humilies devant moi_.

[Note 13: _C'est que tu rendes à chacun_ &c. Les Juifs disoient que les

602 Préceptes de la Loi sont réduits à 3 dans ce passage, de même

qu'ils le sont à 6 dans Esaïe XXXIII. & à un dans Habacuc II. 4. &

dans Amos I. 6.]

Tous ces passages faisant voir que les Sacrifices ne sont pas de ces

choses que Dieu veut principalement, & à cause d'elles-mêmes; &

d'ailleurs le Peuple, par une superstition qui s'introduisit peu à peu,

étant venu à regarder ces cérémonies comme le fonds de la Piété,

& à croire que les victimes qu'il ofroit, faisoient une compensation

assez exacte de ses péchez; faut-il s'étonner que Dieu ait aboli une

chose, indiférente par elle-même, & devenue criminelle par l'abus que

son Peuple en faisoit? Tout sacré que pouvoit être le serpent d'airain

que Moyse avoit dressé, Ezéchias ne laissa pas de le briser, lors

qu'il vit que le Peuple commençoit à le regarder avec un peu trop de

vénération.

Outre ces raisons il y a quelques Oracles qui ont marqué, par une

conséquence fort claire, la cessation des sacrifices. C'est ce que l'on

comprendra aisément, si l'on considére que selon la Loi de Moyse, les

sacrifices ne se devoient faire que par la Postérité d'Aaron, & que

dans la Judée. Or dans le Ps. CX. Dieu promet un Roi _qui aura un

Empire d'une très-grande étendue; un Roi qui commencera à régner en

Sion, & qui régnera éternellement; qui de plus possédera un Sacerdoce

éternel, & selon l'ordre de Melchisédec._ Esaïe Ch. XIX. dit que

_l'on verra un autel en Égypte, où non seulement les habitans de ce

païs, mais les Assyriens & les Israëlites viendront adorer Dieu_. Au

Ch. LXVI. il dit que _les nations les plus éloignées & les peuples de

toute langue ofriront des dons à Dieu aussi bien que les Israëlites,

& que d'entr'eux on prendra des Lévites & des Sacrificateurs_.[14] Or

tout cela ne se pouvoit acomplir, tant que la Loi de Moyse étoit sur

pié. Au Ch. I. de Malachie, Dieu prédisant les choses à venir dit

_qu'il avoit du dégoût pour les ofrandes des Juifs, que de l'Orient

à l'Occident son nom seroit grand dans toutes les nations, qu'on lui

ofriroit du parfum, & qu'on lui présenteroit des victimes pures_. Et

Daniel raportant au Ch. IX. l'Oracle de l'Ange Gabriel touchant le

Christ, _Il abolira,_ dit-il, _le sacrifice & l'oblation._ Mais sans

toutes ces preuves, la chose parle d'elle-même, Dieu a fait assez voir

par l'événement, qu'il n'aprouve plus les sacrifices prescrits par la

Loi de Moyse; puis qu'il soufre depuis plus de 1600 ans que les Juifs

n'ayent ni Temple, ni Autel, ni aucun dénombrement de Familles, par

lequel ils pourroient connoître quelles sont celles qui ont le droit de

faire les fonctions de la Sacrificature.

[Note 14: _Or tout cela ne se pouvoit acomplir_ &c. Joignez aux passages

suivans celui-ci de Jér. III. 16. _Dans ces jours-là, dit le Seigneur,

on ne dira plus l'Arche de l'Alliance du Seigneur; on n'y pensera plus,

& l'on ne s'en souviendra plus, & l'on ne visitera plus l'Arche_.]

[Note marg.: _Preuve de la même vérité, à l'égard de la diférence

des viandes._]

XI. Après avoir prouvé que la Loi qui ordonnoit les sacrifices

n'étoit pas nécessaire en elle-même, & que Dieu Dieu ne l'avoit

donnée que pour un tems, prouvons la même chose à l'égard de la Loi

qui défendoit certaines viandes. Il est constant qu'après le déluge,

[15]Noé reçut de Dieu le droit de manger de tout indiféremment: & que

non seulement Japhet & Cham, mais aussi Sem & ses Descendans, Abraham,

Isaac, & Jacob, jouïrent du même droit. Mais après que le Peuple

d'Israël eut pris goût aux superstitions des Égyptiens, pendant le

séjour qu'il fit parmi eux, Dieu, pour la premiére fois, lui défendit

de manger de certains animaux; [16]soit que ces animaux fussent de ceux

que les Égyptiens sacrifioient à leurs fausses Divinitez, & dont ils

tiroient des présages & des auspices; soit que Dieu dans une Loi toute

figurative, voulût corriger certains vices, en interdisant quelques

animaux, [17]dont le naturel avoit du raport avec ces vices. Mais il

n'est pas dificile de montrer que toutes les Loix qui réglent

cette diférence de viandes, ne sont pas universelles. Cela paroît

premiérement par la Loi du Ch. XIV. du Deutéronome, selon laquelle il

n'est pas, à la vérité, permis aux Israëlites de manger d'une bête

morte d'elle-même: mais il l'est [18]à ceux d'entre les Cananéens à

qui les Israëlites étoient obligez de rendre toutes sortes de bons

ofices, comme à leurs Fréres, & comme à ceux qui adoroient le même

Dieu. II. [19]Les anciens Docteurs Juifs ont aussi enseigné clairement,

que dans les tems du Messie, la Loi qui mettoit de la diférence entre

les viandes, cesseroit, & que la chair de porc ne seroit pas moins pure

que celle de boeuf. III. En éfet, lors que Dieu s'est voulu faire un

Peuple d'entre toutes les Nations, il étoit plus raisonnable qu'il

donnât à tous ceux qui constituoient ce nouveau Peuple, une entiére

liberté à l'égard de ces sortes de Loix, que de leur imposer à tous

un même joug.

[Note 15: _Noé reçut de Dieu le droit de manger_ &c. On pourroit

objecter que dans l'Histoire du Déluge il est parlé de bêtes nettes,

& d'autres qui ne le sont pas. Mais, ou cela est dit par anticipation,

comme à des gens qui connoissoient déjà cette distinction par la Loi,

ou l'on doit entendre par bêtes qui ne sont pas nettes, celles dont

les hommes s'abstiennent par une aversion naturelle, auquel sens Tacite

Hist. liv. VI. apelle ces bêtes _profanes_; ou enfin il faudra entendre

par celles qui sont nettes, celles qui se nourrissent d'herbes, & par

les impures, celles qui vivent de la chair d'autres animaux.]

[Note 16: _Soit que ces Animaux fussent de ceux que les Égyptiens

sacrifioient_ &c. Origéne contre Celsus liv. IV. «Les Démons ayant

quelque pénétration pour les choses à venir, tant parce qu'ils

ne sont pas engagez dans des corps terrestres, que parce qu'ils ont

beaucoup d'expérience, & d'ailleurs faisant leur unique étude de

détourner les hommes du vrai Dieu, se glissent dans les bêtes les plus

féroces, & dans celles où l'on voit le plus de finesse & de ruse, les

font mouvoir où il leur plait, & autant de fois qu'il leur plait; ou

même, ils excitent l'imagination de ces bêtes à prendre leur vol, ou

à marcher vers ce lieu-ci, ou vers un autre. Leur dessein est, que

les hommes surpris par les présages que ces diférens mouvemens leur

fournissent, cessent de chercher Dieu qui contient toutes, choses,

qu'ils abandonnent la piété, & prennent les objets de leur culte dans

des choses terrestres, dans les oiseaux les dragons, les renards & les

loups. En éfet les Devins ont remarqué que les plus considérables

présages se tirent de ces animaux que je viens de nommer: ce qui vient

aparemment de ce que les Démons ne peuvent pas aussi bien venir à

leurs fins par les animaux d'un naturel plus doux, que par ces autres

qui ont quelque image de vice & de méchanceté. C'est pourquoi entre

toutes les choses que j'ai admirées dans Moyse, celle-ci est une des

plus grandes: C'est qu'ayant une parfaite connoissance de la nature des

animaux & de la conformité de quelques-uns avec la génie des Démons,

soit qu'il ait eu cette connoissance par révélation, soit qu'il l'ait

eue par lui-même, il a déclaré impurs tous les animaux, dont les

Égyptiens & les autres Peuples se servoient pour deviner, & purs ceux

qui n'étoient pas de ce nombre.» C'est à cela que se raportent ces

paroles de Manéthon, _Moyse établit plusieurs Observances contraires

à celles des Égyptiens_.]

[Note 17: _Dont le naturel avoit du raport avec ces vices._ St. Barnabé

dans son Épître fait un long raisonnement là-dessus, dont voici

l'abrégé. «Toutes les défenses que Moyse a faites de manger de

certains animaux, & de s'abstenir des autres, ont un sens spirituel. _Ne

mangez pas de Chair de pourceau,_ dit-il; cela veut dire, ne soyez pas

semblables à ceux qui lors qu'ils sont dans l'abondance, oublient leur

Seigneur, & qui ne le reconnoissent que dans l'adversité; en éfet,

lors que le pourceau a faim, il crie, mais il se tait après qu'on lui

a donné à manger. _Ne mangez point d'aigle, de milan, de corbeau_,

c'est-à-dire, ne vivez point de rapine, mais gagnez vôtre vie en

travaillant. _Ne mangez point de lamproye, de polype, ni de sèche_,

c'est-à-dire, ne vous rendez pas semblables à ceux qui vivent

toûjours dans l'impiété, & qui sont réservez à la mort éternelle.

Car ces poissons qui sont les seuls qui soient défendus, ne s'élévent

jamais vers la surface de l'eau, & demeurent toûjours dans le fond. _Ne

mangez point d'hyène_, c'est-à-dire ne soyez pas adultére. La raison

de ce sens est, que cette bête change de sexe tous les ans. _Vous

mangerez des bêtes qui ruminent_; cela signifie qu'il faut se joindre

à ceux qui méditent dans leurs coeurs les Préceptes qu'ils ont reçus

de vive voix; qui parlent des Ordonnances de Dieu, & qui les gardent,

qui savent que la méditation remplit un coeur de joye, & qui en un mot

ruminent la parole de Dieu. _Vous mangerez de celles qui ont le pié

fourchu_: c'est que les Justes, dans le tems même qu'ils cheminent

dans ce siécle, atendent celui qui est à venir. Admirez par cet

échantillon la beauté des loix de Moyse.» Philon & Aristée citez par

Eusébe ont fait les mêmes réflexions.]

[Note 18: _À ceux d'entre les Cananéens_ &c. C'étoient ceux qui

craignoient Dieu, mais qui n'étoient pas circoncis. Il en est parlé

Lévit. XXII. 25. & XXV. 4. 7.]

[Note 19: _Les anciens Docteurs Juifs_ &c. Le Rabbin Samuel. Le Talmud

dit en général que la Loi ne durera que jusqu'au tems du Messie. Le

R. Béchaï & quelques-autres, croyent que la Loi qui défendoit de

certaines viandes, n'obligeoit que les Juifs qui demeuroient dans la

Palestine. Il est même à remarquer que les Juifs ignorent ce que

signifient la plûpart des noms d'animaux qui sont marquez dans la Loi,

& qu'il y en a beaucoup d'autres sur lesquels ils disputent. Or il n'y a

pas d'aparence que Dieu les eût laissez dans cette ignorance, si cette

Loi eût dû durer jusques à ce jour.]

XII. Pour ce qui est des jours [Note marg.: _2. De la diférence des

jours._ solemnels, & distinguez des autres jours, ils furent tous

instituez en mémoire de la grace que Dieu fit à son Peuple, de le

délivrer du cruel esclavage qu'il soufroit en Égypte, & de le mener

dans la Terre promise. Or Jérémie dit au Ch. XVI. & XVIII. qu'un

jour viendroit auquel de nouvelles graces infiniment plus excellentes,

obscurciroient tellement celle-là, qu'à peine en seroit-il plus

parlé. Outre cela les jours de fête eurent aussi le même sort que les

sacrifices. Le Peuple vint à les estimer plus qu'il ne devoit, & à

croire que pourvu qu'il les observât exactement, les péchez qu'il

pourroit commettre d'ailleurs, seroient extrêmement légers. C'est

là-dessus que Dieu déclare au Ch. I. d'Esaïe, _qu'il avoit du

dégoût pour leurs nouvelles lunes, & pour leurs fêtes; & qu'elles lui

étoient tellement à charge, qu'à peine pouvoit-il plus les suporter._

Mais, au moins, dit-on, la Loi du Sabbat est une Loi universelle &

irrévocable, puis qu'elle a été donnée, non à un seul Peuple, mais

à Adam, le Pére de tous les hommes du Monde; & cela, immédiatement

après la Création. Je répons que de l'aveu même des plus savans

d'entre les Juifs, il y a là-dessus deux Loix diférentes: l'une qui

ordonne que l'on se souvienne du jour du Sabbat, Exode XX. 8: l'autre

qui porte qu'on le doit sanctifier, Exode XXX, 31. On obéït à la

premiére en repassant religieusement dans son esprit la création du

Monde. On observe la seconde, en s'abstenant de toute sorte de travail.

La premiére a été établie dès le commencement du Monde, [20]&

observée par les Patriarches, & par toutes les personnes pieuses qui

ont vécu avant la Loi; telles qu'ont été Enoch, Noé, Abraham, Isaac,

& Jacob. Mais on ne voit pas [21]que dans le grand nombre de voyages que

ces derniers ont faits, ils se soient jamais reposez pour célébrer le

Sabbat; au lieu qu'on trouve dans l'Histoire sainte plusieurs exemples

de cette interruption de voyage, depuis la sortie d'Égypte. Car après

que les Israëlites eurent été tirez de ce Païs, & qu'ils eurent

heureusement passé la mer rouge, la premiére chose qu'ils firent,

fut de célébrer tranquillement ce grand jour de leur délivrance, en

chantant à Dieu un Cantique de victoire. Ce fut alors que la seconde

Loi du Sabbat fut établie. Depuis cela, les Israëlites eurent ordre

de le célébrer par un parfait repos. Le premier passage qui en fait

mention, est celui où il est parlé de la Manne, & de ce que les

Israëlites devoient observer en la recueillant, Ex. XXXV. 2. Lev.

XXIII. 3. Mais ce qui fait voir que cette maniére d'observer le Sabbat

avoit eu lieu dès le jour du passage de la mer rouge, c'est qu'au Ch.

V. du Deut. vers. 15, Dieu donne pour raison de cette observation exacte

& religieuse, la délivrance d'Égypte. On voit aussi dans les passages

que j'ai alléguez, que dans cette seconde Loi Dieu avoit égard aux

Esclaves, & qu'il vouloit adoucir leur condition, que leurs Maîtres

rendoient extrêmement dure, par le travail sans relâche auquel ils

les obligeoient: ce qui a un raport manifeste à la maniére dure &

tyrannique dont les Israëlites avoient été traitez en Égypte, & à

leur afranchissement. Il est vrai que [22]cette Loi obligeoit aussi

les Habitans de Canaan, qui étoient mêlez avec les Israëlites. Mais

c'étoit afin que le repos fût égal dans tout ce Païs-là, étant

observé par tous ceux qui y habitoient. Il y a, au reste, une preuve

très-solide, qui fait voir que cette Loi n'étoit imposée qu'aux

Israëlites, & nullement aux autres Nations: c'est qu'en plusieurs

endroits de l'Écriture, elle est apellée un signe, & même une

Alliance particuliére entre Dieu & son Peuple comme Exod. XXXI. 13. 16.

[Note 20: _Et observée par les Patriarches._ C'est d'eux qu'est

parvenue jusqu'aux Grecs l'opinion qui leur a fait regarder le septiéme

jour avec plus de vénération que les autres, comme l'a remarqué

Clément Alexandrin.]

[Note 21: _Que dans le grand nombre de voyages.. ils se soient jamais

reposez._ C'est dans ce sens que Justin & Tertullien ont assuré que les

Fidéles de ce temps n'avoient jamais observé le Sabbat.]

Cela posé; je dis, que toutes les choses qui ont été instituées pour

servir vir de mémorial à la sortie d'Égypte, n'étoient pas telles

qu'elles dussent toûjours durer. Nous l'avons déjà montré par les

promesses que Dieu fait de plusieurs graces beaucoup plus considérables

que celles-là. Ajoûtez à cela, que si la Loi qui ordonne de se

reposer le septiéme jour, eût été établie dès le commencement

du Monde, & qu'en vertu de cela elle fût irrévocable, elle auroit

toûjours dû l'emporter sur d'autres Loix qui lui étoient oposées,

& qu'on ne pouvoit garder qu'en la violant; & c'est précisement le

contraire de ce qui est arrivé. [23]Les Juifs ont toûjours circoncis

leurs enfans en ce jour; & lors que le Temple subsistoit, on y

égorgeoit des victimes le jour du Sabbat, de même que les autres

jours. Les Docteurs juifs mêmes font bien connoître qu'ils ne croyent

pas cette Loi indispensable, lors qu'ils disent qu'il étoit permis de

violer le Sabbat par l'ordre d'un Prophéte; ce qu'ils confirment par

l'exemple de la prise de Jericho, qui arriva à pareil jour sous la

direction de Josué. Quelques-uns d'entr'eux voyant qu'Esaïe prédit au

Ch. LXVI. 23. que le Culte de Dieu ne seroit plus afecté aux Sabbats, &

aux nouvelles Lunes, & qu'il auroit lieu dans tous les jours qui coulent

d'un Sabbat à l'autre, & depuis une nouvelle Lune jusqu'à celle qui

suit, en ont conclu assez à propos, que lors que le Messie seroit venu,

toute diférence de jours seroit entiérement abolie.

[Note 22: _Cette Loi obligeoit aussi les habitans_ &c. Selon le

sentiment des Hébreux, elle n'obligeoit pas ceux, qui hors de la Judée

observoient les Préceptes des Noachides.]

[Note 23: _Les Juifs ont toûjours circoncis_ &c. De là vient le

Proverbe Hébreu, _La Circoncision chasse le Sabbat_. Voyez Jean VII.]

[Note marg.: _3. A l'égard de la Circoncision._]

XIII. Je viens à la Circoncision. Il faut avouer qu'elle est plus

ancienne que Moyse, puis qu'elle a été ordonnée à Abraham & à sa

Postérité. Mais on doit savoir qu'elle lui fut ordonnée comme un

commencement & comme une ébauche de l'Alliance Mosaïque. Cela paroît

par les termes mêmes de l'Institution, _Je te donnerai_, dit Dieu à

Abraham, Gen. XVII. _Je te donnerai, & à ta postérité, le païs

auquel tu as demeuré comme étranger, le païs, dis-je, de Canaan, en

possession perpétuelle. Garde donc mon Alliance, toi, & ta postérité

à jamais. C'est ici l'Alliance entre moi, & vous & ta postérité;

c'est que tout mâle sera circoncis._ Or nous avons déjà vu qu'à

cette Alliance il devoit y en succéder une nouvelle, qui seroit commune

à tous les Peuples, & par conséquent la Circoncision, qui étoit un

caractére de distinction entre les Israëlites & les autres Nations,

devoit nécessairement prendre fin. D'ailleurs il est clair que la

Circoncision renfermoit un sens mystique, & beaucoup plus excellent

que celui qu'on y apercevoit d'abord. C'est ce que veulent dire les

Prophétes, lorsqu'ils commandent que l'on circoncise son coeur. Or

c'est à cette circoncision intérieure que tendent tous les Préceptes

de Jésus-Christ. Ce sens mystique nous oblige d'en chercher aussi un

dans les promesses que Dieu atacha à la Circoncision. Selon ce sens,

la Terre promise signifioit la Vie éternelle: or personne ne l'a plus

clairement révélée que Jésus Christ. Et selon ce même sens, la

promesse que Dieu fait à Abraham de le constituer le Pére de plusieurs

Nations, devoit avoir son principal acomplissement, lors qu'au lieu de

quelques Peuples, dont il étoit le pére selon la chair, toutes les

Nations du Monde viendroient à imiter sa foi. Or c'est ce qui n'est

arrivé que par l'Évangile. Cela posé, il n'y a plus lieu d'être

surpris que ce qui servoit à préfigurer ces choses spirituelles, ait

été aboli lors qu'elles ont été acomplies. [14]Si l'on pense que les

grâces de Dieu étoient atachées à ce Sceau, on n'a qu'à considérer

qu'Abraham même, avant qu'il l'eût reçu, n'a pas laissé d'être

agréable à Dieu; & que dans tout le tems que les Israëlites

voyagérent par les déserts de l'Arabie, ils ont omis cette cérémonie

[Note marg.: Jos. V. 5. 6.] religieuse, sans que Dieu ait témoigné que

cela lui déplaisoit.

[Note 24: _Si l'on pense que les graces de Dieu étoient atachées à ce

Sceau_ &c. Justin Martyr, Entretien avec Tryphon. «Vôtre circoncision

n'a pas été établie comme une oeuvre de Justice, mais comme un signe

de la Justice, & comme un symbole qui distinguoit la race d'Abraham des

autres Peuples du Monde. Car Dieu a dit à Abraham, _Tout mâle d'entre

vous sera circoncis.. & ce sera un signe d'Alliance entre moi & vous._]

Après cela, n'est-il pas surprenant que les Juifs ayent rejetté

Jésus-Christ & ses Apôtres, au lieu de leur rendre graces de se

qu'ils les afranchissoient du Fardeau pesant des cérémonies; puis

que d'ailleurs les miracles qu'ils leur voyoient faire, & [25]qui ne

cédoient en rien à ceux de Moyse, ne leur permettoient pas de douter

qu'ils n'eussent l'autorité nécessaire pour les délivrer de ce joug.

Ils devoient être d'autant plus portez à recevoir favorablement ces

premiers Docteurs de nôtre Religion, que ceux-ci n'exigeoient pas

d'eux absolument qu'ils acceptassent cette délivrance, & qu'ils leur

laissoient une entiére liberté de vivre comme il leur plairoit, pourvu

seulement qu'ils suivissent les saintes Régles de l'Évangile, & que,

d'ailleurs, ils ne prétendissent pas astreindre+ à l'observation ces

cérémonies, les Étrangers à qui elle n'avoit jamais été ordonnée.

Cela seul sufit pour faire voir avec quelle injustice les Juifs

rejettérent Jésus-Christ, sous prétexte qu'il abolissoit la Loi

cérémonielle.

[Note marg.: +Act. XV. Gal. I.]

[Note 25: _Qui ne cédoient en rien à ceux de Moyse._ Le Rab. Lévi Ben

Gerson a dit _que les miracles du Messie devoient être plus grands que

ceux de Moyse_. Et c'est en éfet ce qui est arrivé, comme il paroît

par celui de la Résurrection.]

[Note marg.: Act. XVI. 1. 3. Rom. XIV. 1.]

Traité de la Vérité de la Religion Chrétienne · 第 19 / 23 题