ajoûter; mais son livre n'avoit pas encore paru lors que Grotius fit
celui-ci. TRAD.]
[Note 45: _Joséphe a découvert dans les noms_ &c. Selon lui, de
_Gomer_ est la Galatie, où Pline met une ville nommée _Comara_.
De Magog, sont les Scythes, qui ont bâti dans la Sytie la ville de
Scythopolis, & de plus une autre ville que Pline liv. V ch. 25. appelle
_Magog_, d'autres _Hiérapolis_ & _Bambyce_. Il est visible que de
_Medai_ sont venus _les Médes_, de _Javan_ les anciens Grecs, qui
s'appelloient _Ioniens_ ou _Iaoniens_ comme on le lit dans les anciens
Auteurs. De _Chabal_ sont venus les _Ibériens_ peuples d'Asie dans le
voisinage desquels Ptolomée met la ville de _Thabilaca_. De _Mésec_,
vint la ville de _Mazaca_, dont parlent Strabon liv. XII. & Pline liv.
VI. ch. 3. Et de plus les _Mosches_. De _Thiras_ vient le nom & le
peuple de _Thrace_. L'Auteur ajoute à cela plus de 50 noms, sur
lesquels il fait les mêmes remarques. Ceux qui sont curieux de ces
recherches ont déjà lu cet article. C'est pourquoi je ne le traduirai
pas, d'autant plus qu'il est chargé d'une critique qui a meilleure
grâce en Latin qu'en François.]
[Note 46: _L'entreprise téméraire des Géans_ &c. Homére Iliad. 1.
XI. Virgile Géorg. 1. I. Lucain, Pharsale l. VII. Ovide Métamorph.
liv. I. ont dit que les Géans ont tâché de se rendre maîtres du
Ciel. Cette fable est fondée sur la vérité. Le raport de cet atentat
des Géans contre le Ciel est fondé sur le langage courant de toutes
les Nations, selon lequel, tout ce qui est d'une hauteur extraordinaire,
telle que celle de cette tour, est dit aller, s'élever jusqu'au Ciel.
Joséphe cite ce passage d'une certaine Sibylle. «Tous les Hommes
n'ayant alors qu'une même langue ils batirent une tour si haute, qu'il
sembloit qu'elle dût s'élever jusques dans le Ciel. Mais les Dieux
excitérent contre elle une si violente tempête qu'elle en fut
renversée, & firent que ceux qui la bâtissoient parlérent en un
moment diverses langues; ce qui fut cause qu'on donna le nom de Babylone
à la ville, qui a été depuis bâtie en ce même lieu.» Eusébe
Prépar. liv. IX. ch. 4. cite un passage d'Abydène qui porte la même
chose. Bérose nous aprend aussi que les Grecs se sont trompez, lors
qu'ils ont dit que c'étoit Sémiramis qui avoit bâti Babylone.]
[Note x: Diodore de Sicile, Historien Grec, vivoit sous Jules Cesar &
Auguste 60 ans avant J.C. TRAD. DE PAR.]
[Note 47: _Diodore de Sicile_, &c. Liv. XIX. après avoir décrit le Lac
Asphaltite, ou la mer morte; «parce que les lieux d'alentour, _dit-il_,
sont pleins d'un feu caché, & jettent une odeur fort mauvaise, ceux qui
habitent près de là sont fort sujets à des maladies & ne vivent pas
long tems.»]
[Note 48: _Strabon_ liv. XVI, après avoir parlé de ce même Lac,
ajoûte «Pour prouver qu'il y a dans ces endroits des feux qui minent
la terre, ils montrent auprès de Moasas des pierres âpres, raboteuses,
& brûlées. Ils font remarquer que la terre est en plusieurs lieux
coupée de cavernes, & toute cendreuse; que les pierres y distillent
la poix; qu'il y a quelques riviéres qui bouillent, & qui rendent
une odeur puante. Cela prouve assez bien la vérité d'une certaine
tradition que ces Peuples ont. Ils disent qu'autrefois il y avoit dans
cette contrée treize villes; que Sodome dont on voit encore aujourd'hui
l'enceinte, grande de soixante stades, en étoit la Capitale. Mais que
le feu & les eaux bitumineuses qui sortirent de terre par un grand
tremblement, firent paroître ce Lac que nous nommons Asphaltite,
embrasèrent les pierres, engloutirent une partie de ces treize villes,
& rendirent les autres désertes en contraignant les habitans de
fuir.»]
[Note 49: _Tacite_ Hist, liv. V. «Près de là il y a une vaste
campagne qui, à ce qu'on dit, étoit autrefois fort fertile, & où il
y avoit des villes grandes & bien peuplées, mais qui furent embrasées
par la foudre. On ajoûte qu'il y reste encore quelques marques de cet
embrasement, en ce que le terre paroît toute brûlée, & qu'elle a
perdu la force de produire des fruits: car tout ce qui y naît est d'une
couleur noire, n'a aucune substance capable de nourrir, & se réduit en
cendre.»]
[Note y: Tacite Historien Romain, fleurissoit sous l'Empereur Trajan,
vers l'an 100. de J.C. TRAD. DE PAR.]
[Note z: C'est Pline l'ancien, ou le Naturaliste: il vivoit sous les
Empereurs Vespasien & Tite 70 ou 75 ans après J.C. TRAD. DE PAR.]
[Note 50: _Hérodote_. C'est dans l'Euterpe. «Les Colches, les
Egyptiens, & les Éthiopiens sont les premiers qui ont pratiqué la
circoncision. Les Phéniciens & les Syriens de la Palestine avouent
qu'ils l'ont reçue des Egyptiens. Les Syriens qui demeurent auprès du
fleuve de Thermodon, & de Parthenius, & les Macrons leurs voisins disent
qu'ils l'ont reçue des Colches. Pour ce qui est des Éthiopiens je ne
puis dire avec certitude s'ils l'ont reçue des Egyptiens, ou si ce sont
eux qui la leur ont aprise.» Je remarque sur ce passage I. qu'il n'y
avoit dans la Palestine que les Juifs qui fussent circoncis: c'est ce
que témoigne[AG] Joséphe Antiquit. Liv. VIII. Chap. 4. II. que bien
loin que ceux ci avouent qu'ils l'ont «reçue des Egyptiens», ils
disent au contraire que ce fut Joseph qui la porta en Égypte. III. que
ceux qu'Hérodote apelle Phéniciens, sont les Iduméens, lesquels les
Grecs ont cru faussement être descendus des Phéniciens. IV que ceux
d'entre les Éthiopiens qui se circoncisoient étoient issus d'Abraham &
de Chettura. V. que les Colches & leurs voisins qui pratiquoient cette
cérémonie étoient des dix Tribus que Salmanasar avoit emmenées
captives, & dont quelques personnes vinrent jusqu'en Thrace.]
[Note AG: Josephe 3 ou 4 lignes plus haut atribue à Hérodote d'avoir
dit que les Éthiopiens ont apris des Egyptiens à se faire circoncire.
Mais comme dans le passage qui vient d'être raporté, Hérodote dit
qu'il ne sait lequel de ces deux peuples l'a apris de l'autre, il faut
ou que dans quelque autre endroit il ait parlé aussi afirmativement que
Josephe dit qu'il a fait, ou que celui-ci se soit trompé.]
[Note aa: Hérodote est le plus ancien Historien Grec, dont les ouvrages
soient venus jusqu'à nous, il vivoit 440 ans avant J.C. TRAD. DE PAR.]
[Note 51: _Diodore_. Liv I. _Une preuve que les Colches sont descendus
des Egyptiens, c'est qu'ils se circoncisent de même que ceux-ci._ Cela
ne prouve pas davantage que les Egyptiens sont ou les auteurs de la
Circoncision; ou les péres de ce Peuple que cela le prouve des Juifs.]
[Note marg. A: Peuples d'Éthiopie.]
[Note 52: _Strabon_. Liv. XVI. _Quelques-uns d'entre les[A] Troglodites
sont circoncis de même que les Egyptiens._]
[Note ab: Philon étoit Juif, mais né à Alexandrie. L'an 40. de J.C.
les juifs le députèrent à l'Empereur Caligula, pour lui demander
justice des insultes des Païens; mais Caligula ne le voulut point
écouter. _Le même_.]
[Note 53: _Des nations entiéres issues d'Abraham._ Théodore cité par
Eusébe parlant d'Abraham dit _que celui qui l'avoit tiré de son païs
lui commanda de se circoncire lui & toute sa maison, & qu'il obéit._]
[Note 54: _Les Iduméens_. Ils sont ainsi appelez d'Edom le Pére de
ce peuple, & qui est le même qu'Esaü. Je dirai en passant que la
postérité d'Edom s'étant multipliée & répandue jusques vers la Mer
qui sépare l'Égypte de l'Arabie, donnérent leur nom à cette Mer, &
que les Grecs sachant qu'Edom signifie _roux_ ou _rouge_, la nommèrent,
_Mer Erythrée_, c'est-à-dire, _rouge_. Ammonius, Justin Martyr, &
Épiphane, témoignent que ces Peuples se circoncisoient.]
[Note 55: _Et les Ismaëlites._ De tout tems ils ont circoncis
leurs enfans, mais au même âge qu'Ismaël avoit été circoncis,
c'est-à-dire à l'âge de treize ans, comme le témoignent Joséphe &
Origéne. Épiphane entend par ces Ismaëlites, les Sarrazins, & il a
raison; car les Sarrazins ont toujours suivi cette coutume religieuse; &
c'est de ceux-ci que les Turcs l'ont tirée. Alexandre Polyhistor, cité
par Joséphe & par Eusébe, parle ainsi des enfans de Chettura. «Le
Prophéte Cleodéme surnommé Malchas dit dans son Histoire des Juifs,
aussi bien que Moyse, Législateur de ce Peuple, qu'Abraham eut de
Chettura, entr'autres enfans, Afer, Assur, & Afra; qu'Assur donna le nom
à l'Assyrie, Afra & Afer, à la Ville d'Afra & à l'Afrique. On
voit par là d'où les Éthiopiens, Peuples d'Afrique, ont pris la
circoncision. Ils la retiennent encore aujourd'hui, quoi que Chrétiens,
mais c'est simplement par respect pour une coutume si ancienne, & non
par principe de Religion.]
[Note 56: _De Bérose_. _En l'âge dixième après le déluge il y avoit
parmi les Chaldéens un Homme fort juste & fort intelligent dans la
science de l'Astrologie._ Il est évident par le tems qui est marqué
là que c'est d'Abraham qu'il y est parlé. Ce passage est dans Joséphe
Antiquit. Liv. 1.]
[Note 57: _Hécatée_. Il avoit écrit l'histoire d'Abraham, mais ce
livre qui étoit encore du tems de Joséphe, ne se trouve plus.]
[Note 58: _Nicolas de Damas_. C'étoit un Homme fort illustre & par
lui-même & par l'honneur qu'il avoit d'être aimé d'Auguste &
d'Hérode. Voici ce qu'il dit d'Abraham. «Abraham sortit avec une
grande troupe du païs des Chaldéens qui est au dessus de Babylone,
régna en Damas, en partit quelque tems après avec tout son peuple, &
s'établit dans la Terre de Canaan qui se nomme maintenant Judée, où
sa postérité se multiplia d'une maniére incroyable, ainsi que je le
dirai plus particuliérement dans un autre lieu. Le nom d'Abraham est
encore aujourd'hui fort célèbre & en grande vénération dans le Païs
de Damas. On y voit un bourg qui porte son nom, & où l'on dit qu'il
demeuroit.»]
[Note 59: _Les vers Orphiques_. «Personne n'a connu le Maître & le Roi
de tous les hommes, que ce seul Chaldéen, qui a si bien su le cours du
Soleil & le mouvement des Cieux.»]
[Note 60: _Dans l'Abrégé que Justin_ &c. Liv XXXVI. Ch. 2. «Les Juifs
sont originaires de Damas, la plus célèbre Ville de Syrie. Après
Damascus, Azélus, & Adores, ils eurent pour Rois Abraham & Israël.»
Le tître de Roi que Nicolas de Damas & Justin donnent à ces
Patriarches, vient de ce qu'ils avaient sur leurs familles une autorité
royale. De là vient qu'ils sont apellez _Oints_. Ps. CVI. 15.]
[Note 61: _Presque tous ces Auteurs_ &c. Justin Liv. XXXVI. «Moyse
ayant été fait le Chef de cette Nation que les Egyptiens avoient
banni, déroba de nuit tout ce qu'ils avoient de plus sacré. Ceux-ci
étant venus les armes à la main pour reprendre ce qu'on leur avoit
emporté, furent contraints par de grans orages de s'en retourner. Moyse
étant rentré dans son ancienne patrie s'empara du mont Sina.»]
[Note 62: _De Polémon_. «Sous le régne d'Apis fils de Phoronée; une
partie de l'armée des Egyptiens sortit d'Égypte, & s'alla habituer
dans cette partie de la Syrie qu'on apelle Palestine. Ce passage se fit
dans la Chronique d'Eusébe. Polémon vivoit, à ce qu'on croit, dans le
tems d'Antiochus Epiphanès ou l'Illustre.]
[Note 63: _Manéthon, Lysimaque & Chérémon_. Ce que ces Auteurs ont
écrit là-dessus est rempli de fables, & il ne s'en faut pas étonner,
puis que les Egyptiens ont toujours été ennemis jurez des Juifs. Ce
que l'on peut recueillir de plus raisonnable de ce qu'il nous reste
d'eux, c'est que les Hébreux, issus des Chaldéens, étant maîtres
d'une partie de l'Égypte, y avoient fait le métier de Berger: mais que
les Egyptiens les ayant traitez en esclaves & acablez de travail,
ils sortirent de ce Païs acompagnez de quelques Egyptiens & sous
la conduite de Moyse: qu'ayant passé les déserts de l'Arabie, ils
étoient enfin arrivez dans la Palestine, & s'étoient fait une Religion
toute diférente de celle des Egyptiens.]
Faisons; en passant, une réflexion sur tout cela. C'est qu'il ne
tombera jamais dans l'esprit d'un homme sensé, que Moyse, étant
environné[64] d'Egyptiens,[65] d'Iduméens,[66] d'Arabes, & [67] de
Phéniciens, tous ennemis des Israëlites, eût jamais osé écrire sur
la naissance du Monde & sur tout ce qui s'étoit passé jusques à
son tems, des choses qu'on eût pu réfuter par d'autres livres plus
anciens, ou qui eussent choqué la créance reçue & universelle; ni
qu'il eût été assez hardi, pour avancer des Faits comme arrivez de
son tems, si ces Faits eussent pû être démentis par des Nations
entiéres.
[Note 64: _D'Egyptiens ennemis des Israëlites_. 1. parce que ceux-ci
les avoient quitez malgré eux. 2. parce qu'ils avoient renoncé à
leurs cérémonies sacrées.]
[Note 65: _D'Iduméens_. A cause de la haine que les deux Chefs de ces
Nations s'étoient portée l'un à l'autre, & qui vivoit encore dans
leurs descendans: de là vient que les Iduméens refusérent le passage
aux Israëlites, Nomb. XX. 14.]
[Note 66: _D'arabes_. C'étoient ceux qui étoient issus d'Ismaël.]
[Note 67: _De Phéniciens_. Ce sont les Cananéens &c. avec qui les
Hébreux ont eu une guerre éternelle.]
A ces Auteurs déjà allêguez, qui ont fait mention de Moyse, il faut
joindre[68] Diodore de Sicile,[69] Strabon,[70] Pline,[71] Tacite, &[72]
Longin[ac] dans son Traité du Sublime. On voit non seulement dans les
Auteurs du Talmud, mais aussi dans Pline & dans Apulée[ad],[73] le nom
de ces deux Magiciens qui résistérent à Moyse.[74] Plusieurs Auteurs
ont parlé de la Loi, & en particulier, des Ordonnances cérémonielles,
que ce Législateur a établies: & Pythagore même, au raport
d'Hermippus, en a tiré beaucoup de choses lesquelles il a adoptées.
Enfin[75] Strabon &[76] Justin rendent à la piété & à la justice des
premiers Juifs, de magnifiques témoignages.
[Note 68: _Diodore de Sicile_. _Moyse a dit qu'il avoit reçu ses loix
du Dieu que les Juifs apellent Jao._ Ce _Jao_ n'est autre que _Jéhova_.
Philon Juif nous aprend que les Tyriens rendoient ce nom par celui de
_Jevo._ Clement Alexandrin dit que d'autres Peuples l'exprimoient
par celui de _Jaou_, & l'on voit dans Théodoret que les Samaritains
l'écrivoient ainsi, _Jabai_. Cette diversité vient de ce que les
Orientaux exprimoient les mêmes mots, les uns avec de certaines
voyelles, les autres avec d'autres: & c'est de là que vient cette
grande diversité que l'on voit dans les noms propres du vieux
Testament. Philon a fort bien remarqué que ce mot de _Jehovah_,
marquoit l'existence de Dieu. L'exhortation aux Grecs atribuée à
Justin Martyr, nomme encore beaucoup d'autres Auteurs Payens qui ont
parlé de Moyse.]
[Note 69: _Strabon_. Dans son liv. XVI. Il donne cet abrégé de la
doctrine de Moyse, dans lequel le vrai est mêlé avec le faux. «Il
enseignoit que les Egyptiens avoient tort de représenter la divinité
par des Images d'animaux: que les Grecs & les Africains n'avoient pas
plus de raison de lui atribuer une forme humaine: que Dieu n'est autre
chose que ce que nous apellons le Ciel, le Monde & la Nature. Peut-on
donc, disoit-il, le représenter par les Images des choses que nous
voyons autour de nous? Ne vaut il pas mieux le servir sans le peindre,
se contenter de lui bâtir un Temple, & dans ce Temple un Sanctuaire
magnifique, & l'adorer là sans y faire intervenir aucune figure? Il
ajoûte que c'est là le sentiment de tous les gens de bien: que Moyse
institua des cérémonies qui n'engageoient pas à trop de dépenses &
où rien ne ressentoit un emportement de fureur religieuse. Il parle
ensuite de la circoncision, des viandes défendues, &c. & après avoir
montré que naturellement l'homme aime la société, il dit que les loix
divines sont les plus propres à établir cette société.]
[Note 70: _Pline_, liv. XXX. ch. I. _Il y a encore une autre Secte de
Magiciens. C'est celle que Moyse a fondée_.]
[Note 71: _Tacite_. Hist. 1. V. Là Moyse est nommé l'un des bannis,
c'est-à-dire, l'un des Israëlites qui furent chassez par les
Egyptiens. Ce qui est oposé aux fables des Egyptiens qui le font passer
pour un de leurs propres Sacrificateurs.]
[Note 72: _Longin_, dans son Traité du Sublime. «Moyse Homme d'un
esprit peu commun a conçu & exprimé la puissance de Dieu d'une maniere
fort sublime au commencement de son livre, où il s'exprime ainsi; _Dieu
dit_, & que dit-il? _Que la lumiére soit, & elle fut; que la Terre
soit, & elle fut_. Chalcidius apelle Moyse un Homme sage, & reconnoît
qu'il passoit pour un Homme inspiré.]
[Note ac: Longin fut Maître du Philosophe Porphyre, ce grand ennemi des
Chrétiens: Zenobie, Reine des Palmyriens, peuples de l'Arabie déserte,
le mit pour son Conseiller. Ce fut lui qui s'opposa à ce que la Reine
se rendît aux Romains: il lui en coûta la vie. L'Empereur Aurélien
aiant défait l'armée de Zenobie, fit servir cette Reine à son
triomphe, & fit tuer Longin. Cela arriva vers le milieu du troisième
siécle de l'Eglise. TRAD. DE PAR.]
[Note ad: Apulée, Philosophe Platonicien, fleurissoit au milieu du 2.
siécle. _Le même_.]
[Note 73: _Le nom de ces deux Magiciens_. Numénius dans Eusébe,
«Jannés & Jambrés, Prêtres Egyptiens, passoient pour grands
Magiciens dans le tems que les Juifs furent chassez d'Égypte. Ils
furent choisis pour résister à Musée Homme très-puissant auprès de
Dieu par ses prières, & furent seuls capables de détourner de dessus
les Egyptiens les maux que Musée atiroit sur cette Nation.» Là, Moyse
est apellé _Musée_, pour donner à ce nom un air de nom Grec.]
[Note 74: _Plusieurs Auteurs ont parlé de la Loi_. Strabon, Tacite,
Théophraste, Hécatée. La défense de se joindre avec les étrangers
se trouve dans Justin, & dans Tacite; celle de manger du porc se lit
dans Tacite, Juvénal, & Plutarque. Ce dernier parle aussi des Lévites
& de la fête des Tabernacles. Pythagore en a même tiré beaucoup de
choses; par exemple, la défense de manger de la chair de bêtes mortes
d'elles-mêmes; de représenter Dieu par des Images corporelles; de
gâter les arbres fruitiers &c. Porphyre reconnoissoit aussi que
Platon avoit emprunté beaucoup de choses des Juifs, comme le remarque
Théodoret.]
[Note 75: _Strabon_ liv. XVI. _Les successeurs de Moyse gardérent
pendant quelque tems ses loix & furent justes & pieux._ Un peu plus
bas il dit, _que ceux qui crurent à Moyse étoient justes & craignans
Dieu_.]
[Note 76: _Justin_ liv. XXXVI. Ch. 2. _Il est incroyable combien la
piété & la justice de ces Rois & de ces Sacrificateurs firent fleurir
cette nation._ Aristote parlant d'un Juif qu'il avoit connu, dit qu'il
étoit très-sage & & très-savant. Jos. Rép. à App. liv. 1. Tacite
dit que les Juifs adorent l'Être souverain, éternel, & immuable.]
C'est assez d'avoir trouvé dans les Auteurs étrangers des choses
conformes avec ce que les livres de Moyse enseignent. Je ne m'arrêterai
pas à chercher de pareilles conformitez, entre ces Auteurs, & ce que
Josué & ses successeurs ont fait & laissé par écrit. Je crois avoir
assez solidement établi ce que je prétendois, qui est, que l'autorité
des livres de Moyse étant apuyée sur des fondemens si fermes que
l'impudence même les doit respecter, les miracles que ces livres nous
raportent ne peuvent plus être révoquez en doute. Pour les autres,
que l'Histoire des siécles suivans contient, comme[77] ceux d'Elie,
d'Elisée &c. ils doivent être d'autant moins suspects, que le Peuple
Juif étant alors beaucoup plus connu, & l'opposition de sa Religion
avec celle de ses voisins, le rendant l'objet de leur haine & de leur
contradiction, ils n'eussent pas manqué de se récrier d'abord sur
ses fourberies & sur ses impostures, si les miracles dont ce Peuple se
vantoit, n'eussent pas été véritables[AH].
[Note 77: _Ceux d'Elie_ &c. Eusébe Préparation liv. XX. Ch. 3. dit
qu'Eupoléme a fait un livre touchant les Prophéties d'Elie, & Ch. 19.
il raporte un passage de cet Auteur sur celles de Jérémie.]
[Note AH: Il est aisé de tromper des gens qui n'ont aucun intérêt à
se défendre de l'illusion, sur tout si l'on a la prudence de ne pas
choquer grossiérement la déposition des sens & de l'expérience,
& qu'on n'entreprenne pas de leur persuader qu'ils ont vu, ce
qu'éfectivement ils n'ont su ni pu voir. ADD. DU TRAD.]
Je n'alleguerai que deux exemples des témoignages que les Payens ont
rendu aux miracles de l'Écriture. L'histoire du séjour que Jonas fit
dans le ventre d'un grand poisson.[78] se trouve dans Lycophron & dans
Enéas de Gaza. Il est vrai qu'ils attribuent cela à Hercule. Mais
Tacite & plusieurs autres ont remarqué, que c'étoit assez la coutume
des Anciens de faire honneur à ce Héros, de tout ce qu'ils savoient
de grand & de merveilleux. La force de la vérité a fait avouer
à l'Empereur Julien, ennemi juré des Juifs aussi bien que des
Chrétiens,[79] que ce Peuple avoit eu des Hommes divinement inspirez, &
que les sacrifices de Moyse & d'Elie avoient été consumez par un feu
descendu du ciel.
[Note marg.: Deut. XIII. 5.]
[Note 78: _Se trouve dans Lycophron_. Ce Poëte représente Hercule tout
vif dans le ventre d'un poisson qu'il apelle le cruel chien de Triton,
ayant la tête tout en sueur, & remuant le foye de ce poisson dans son
vaste corps, comme dans une chaudiére, et sur un foyer sans feu. Sur
quoi le Commentateur Tzetzès dit, _Il parle ainsi parce qu'il fut trois
jours dans le ventre d'une Baleine, ou d'un grand poisson_. Æneas[AI]
Gazæus, _Hercule fut sauvé d'un naufrage par le moyen d'un monstre
marin qui l'engloutit_.]
[Note AI: Le texte du Traité portoit Hazoüs au lieu de Gazæus.]
[Note 79: _Que ce peuple avoit eu des Hommes divinement inspirez, et que
les sacrifices_ &c. Ce double aveu de Julien se trouve dans S. Cyrille;
le premier liv. III. le second, 1. X. «Vous ne voulez pas sacrifier,
_dit Julien aux Chrétiens_. C'est, sans doute, parce que le feu ne
descend plus du ciel pour consumer les victimes, comme du temps de
Moyse: mais ne voyez-vous pas que cela n'est arrivé que deux fois,
l'une sous Moyse, l'autre, du tems d'Elie le Thisbite? Ménandre dans
l'Histoire des Phéniciens parloit de cette grande sécheresse qui
arriva pendant qu'Elie fleurissoit, et la raportoit au tems d'Ithobal,
Roi de Tyr.]
Je finirai toutes ces considérations par deux remarques; l'une, sur les
Prophètes; l'autre, sur l'Oracle du Pectoral que portoit le souverain
Pontife. Le soin que le Législateur des Juifs avoit pris d'empêcher,
qu'il n'y eût des gens assez téméraires pour s'arroger faussement le
titre et la charge de Prophéte, et les peines qu'il avoit décernées
contre cet atentat, font bien voir qu'il y avoit quelque chose de réel,
de grand, & d'extraordinaire, dans ceux que ce Peuple regardoit comme de
véritables Prophètes. S'il eût été facile de passer pour tel,
il seroit étrange qu'entre tant de Rois dont cette charge eût
extrêmement rehaussé la dignité, & tant de personnes habiles à la
science de qui elle eût donné un fort grand lustre, il n'y en eût eu
aucun qui s'en fût mis en possession. C'est pourtant ce qu'aucun
Roi après David, ce que les Savans d'entre ce Peuple sans excepter
même[80] Esdras, ce que personne enfin depuis lui jusques à
Jésus-Christ, n'a jamais osé entreprendre. [81] A l'égard de l'Oracle
de l'Urim & du Thummim, qui se rendoit par une lumiére extraordinaire
des pierres du Pectoral, le moyen de s'imaginer que l'on pût faire
illusion à tout un grand Peuple, sur un Fait si public & si souvent
réitéré? Si donc les Juifs ont constamment cru sur la déposition de
ceux de leurs Ancêtres qui en ont du être les témoins, que cet Oracle
avoit duré jusqu'à la ruine du premier Temple; cette persuasion ne
peut être que très-légitime, puis qu'elle roule sur une déposition
si certaine, & si peu sujette à l'erreur.
[Note 80: _Esdras_ &c. Les Historiens Juifs marquent son tems par ces
paroles: _Ici finissent les Prophètes & commencent les sages_. Cette
cessation de Prophètes paroît encore I. Macchab IX. 27. _Il y eut
une grande afliction en Israël, telle qu'il n'y en avoit pas eu de
semblable depuis qu'il n'y paroissoit plus de Prophètes parmi ce
peuple.]
[Note 81: _A l'égard de l'Oracle_ &c. Les LXX. Interprétes ont traduit
le mot d'URIM, _choses claires & évidentes_; & celui de THUMMIM,
_vérité_. Les Egyptiens ont en cela copié les Juifs, mais en enfans.
Diodore de Sicile liv. I _Leur souverain Juge avoit la Vérité
pendue à son cou._ Et ailleurs. «Une petite image faite de pierres
précieuses, & nommée _Vérité_, pendoit à son cou par une chaîne, &
il commençoit les fonctions de sa charge après s'être ataché cette
image au cou. Voici en passant ce que la Gemara de Babylone ch. 1.
dit qu'il y avoit dans le premier Temple, & qui manquoit au second:
_L'Arche, avec le Propitiatoire, & les Chérubins; le feu tombé du
Ciel; la Schekina, ou, l'habitation de Dieu dans le Temple; le Saint
Esprit; Urim & Thummim._]
[Note marg.: 4. _Preuve de la Providence, savoir, les prédictions._]
XVII. J'ai joint les prédictions aux miracles, comme des preuves qui ne
sont pas moins concluantes en faveur d'une Providence. Les Écrits
des Juifs en contiennent un très-grand nombre, dont la plûpart sont
extrémement claires & formelles. Je n'en toucherai que quelques-unes.
[Note marg.: _Ch. III 32. 39. VII. 5. VIII. 3. 20. X. 20. XI. 1._]
Josué prédit en forme d'imprécation, que celui qui rétabliroit
Jérico, se verroit privé d'enfans, Jos. VI. 26: l'accomplissement se
trouve I Rois VI. 34. Un Prophéte déclare, plus de trois cens ans
avant que la chose arrivât, qu'un Roi nommé Josias détruiroit le
Temple de Béthel.[82] Esaïe dans le chap. XXXVII & XXXVIII. de ses
Révélations, prophétize tout ce que Cyrus devoit faire de plus
mémorable, & marque jusqu'à son nom. On voit dans Jérémie la
prédiction de la prise de Jérusalem par les Chaldéens. Daniel décrit
la Révolution qui devoit transporter aux Médes & aux Perses l'Empire
des Assyriens; celle qui devoit assujettir cette féconde Monarchie[A]
à Alexandre Roi de Macédoine; les principaux Successeurs de ce Prince,
qui sont les Lagides[B] & les Séleucides; les maux que la Nation Juive
auroit à soufrir de la part de ces Rois, & sur tout d'Antiochus [ae]
l'Illustre: & il décrit tout cela avec tant de clarté,[83] que
Porphyre, ayant conféré ces Oracles avec les histoires Greques qui
étoient encore de son tems, n'a pu se tirer de ce pas qu'en disant, que
ce qu'on atribuoit à Daniel n'étoit pas de lui, & n'avoit été écrit
qu'aprés l'événement. Avec une pareille défaite on pourroit, si l'on
en avoit besoin, nier que les Ouvrages qui portent le nom de Virgile, &
qu'on a toûjours cru être de ce Poëte, soient véritablement de lui,
& qu'ils ayent été écrits dans le siécle d'Auguste. Le contraire a
toûjours passé pour constant parmi les Romains; les Juifs n'ont pas
varié non plus dans la persuasion qu'ils avoient que les Oracles
atribuez à Daniel sont éfectivement de lui: cette persuasion constante
& universelle fait une preuve pour la premiére de ces deux choses: elle
doit donc en faire une pour la seconde.
[Note 82: _Esaïe.... prophétise ce que Cyrus_, &c. Voyez
l'accomplissement au ch. XXXIX. & LII. Eupoléme a fait mention de cette
prophétie & de son accomplissement, Eus. liv. IX. ch. 39.]
[Note marg. A: _Dan. II. 32. 39. VII. 5. 6. 7. 8. 21. X. 20. XI. 34_]
[Note marg. B: _Dan. II. 33. 40. VII. 7. 19. 23. 24. X. 5--20._]
[Note marg. C: _Dan. VIII. 9-14 & 32-45._]
[Note ae: Des douze Antiochus Rois de Syrie, le plus célèbre & celui
qui a le plus signalé ses exploits, est le quatrième surnommé
_Epiphanès_ ou _l'illustre_. TRAD. DE PAR.]
[Note 83: _Que Porphyre_. &c. Voyez St. Jérôme sur Daniel.]
Les Juifs ne sont pas les seuls qui se vantent d'avoir des prédictions
certaines. Les habitans du Mexique & du Pérou, en ont eu beaucoup, & de
fort claires, qui marquoient l'arrivée des Espagnols dans leurs païs,
& les malheurs dont ces nouveaux hôtes les devoient acabler.
[Note marg.: _Quelques confirmations de cette même vérité._]
On peut raporter à cela plusieurs songes qui ont été vérifiez par
l'événement, & qui marquoient certaines choses, qui, soit qu'on les
considere en elles-mêmes, soit qu'on regarde les causes qui devoient
concourir à leur production, étoient si cachées & si impénétrables
qu'on ne peut sans témérité les atribuer ou au hazard, ou à des
causes naturelles. Je n'aporterai ici aucun exemple de ces songes. On en
peut voir beaucoup de fort singuliers, tirez des meilleurs Auteurs, &
ramassez dans[84] le livre que Tertullien a écrit _de l'ame_. On peut
aussi tirer un grand avantage, de l'aparition[85] des Spectres, lesquels
on a même quelquefois entendu parler[AJ].
[Note 84: _Le livre que Tertullien_ &c. Ch. XLVI. Voyez aussi Valére
Maxime, liv. I. ch. 7. & Cic. de l'art de deviner.]
[Note 85: _Des spectres_. Voyez Plutarque, dans la Vie de Dion & de
Brutus; Tacite Annal. XI. & ce qu'il dit de Curtius Rufus. Valére Max.
liv. I. ch. 8. où il parle de Cassius; qui, tout Épicurien qu'il
étoit, fut extrémement éfrayé à la vûe d'un fantôme, qui
représentoit César, dont ce Romain avoit été le meurtrier.]
[Note AJ: Il est vrai que nos esprits forts, voyant bien qu'on ne
les peut convaincre par l'expérience, se munissent ordinairement de
quelques exemples qui se sont trouvez faux dans la suite, & que là
dessus ils nient tout ce que l'on en dit. J'avoue que la crédulité du
peuple va trop loin sur ce sujet. J'avoüerai même, si on le veut,
que la créance commune & perpétuelle n'est pas toujours une preuve
convainquante, dans des choses que l'on ne peut connoître que par la
voye du raisonnement. Quand on auroit cru jusqu'à la fin du Monde,
que la Terre est immobile, que les Cométes sont les Avant-coureurs
ordinaires des calamitez publiques &c. il n'en seroit pas moins vrai que
ce sont, ou que ce peuvent être des erreurs. Mais pour les choses qui
frapent les sens, & que les Hommes auroient même intérêt à ne pas
croire; dès qu'une fois elles sont atestées par les Auteurs les moins
crédules, & reçûes dans toutes les parties de l'un & de l'autre
hémisphére, il me semble que ce concours général de tous les
siécles & de tous les Peuples, forme une preuve à l'évidence de
laquelle il n'est pas possible de résister. ADD. DU TRAD.]
Pour ne rien négliger de ce qui peut servir à confirmer l'opinion
d'une Providence, je finirai toutes ces considérations par celle d'une
certaine coutume que quantité d'histoires d'Allemagne certifient, &
dont quelques loix même font mention. Cette coutume est une maniére
d'éprouver l'innocence d'une personne acusée, [86] en lui faisant
toucher un fer rouge, qui, si elle est coupable, la brûle, & si elle ne
l'est pas, ne lui cause aucune douleur.
[Note 86: _En lui faisant toucher un fer rouge_, &c. Il semble que
cette coutume ait eu lieu parmi les Grecs; Sophocle dans la Tragédie
d'Antigone, «Nous sommes prêts à vous prouver que nous ne sommes ni
coupables ni complices de ce crime, ou par des sermens, ou en touchant
des masses de fer toutes rouges, ou en marchant sur du feu.»]
[Note marg.: Objection, _qu'on ne voit plus de miracles_.]
XVIII. Si l'on objecte qu'on n'entend plus aujourd'hui parler ni de
miracles, ni de prédictions; je répons qu'il sufit, pour établir la
vérité d'une Providence, qu'il s'en soit fait autrefois. Et cette
Vérité, qu'il y a une Providence, étant une fois posée, elle
diminue la surprise que pourroit causer la cessation de ces choses
extraordinaires. Car s'il y a un Dieu qui gouverne l'Univers, il faut
croire qu'il a d'aussi fortes raisons de ne plus employer aujourd'hui
ces voyes surnaturelles, qu'il en a eu autrefois de les mettre en usage.
Ces raisons ne sont pas bien dificiles à deviner. Il n'est pas de la
sagesse divine de violer perpétuellement ou pour de légéres causes,
les Loix selon lesquelles elle conduit le Monde, & cache à l'Homme
l'avenir qui dépend de causes libres & contingentes. Elle n'a du le
faire que dans des ocasions importantes, & où les voyes naturelles
auroient été foibles, & sans éfet. Lors que le véritable culte de la
Divinité, ignoré de tous les hommes, étoit renfermé dans un
petit coin de la Terre, ou lorsque la Religion Chrétienne a dû,
conformément aux desseins de Dieu, se répandre par tout l'Univers,
rien n'étoit plus à propos que de l'afermir puissamment par des
coups d'éclat, qui arrêtassent les débordemens de l'impiété & de
l'idolâtrie.[AK]
[Note AK: Il est visible que la nature des obstacles qu'elle avoit
à vaincre, demandoit quelque chose de plus fort que la simple
prédication. ADD. DU TRAD.]
[Note marg.: II. Objection, _que s'il y avoit une Providence, il n'y
auroit pas tant de crimes_.]
XIX. Il est tems de répondre à la grande objection que l'on fait
contre la Providence & qu'on tire des crimes qui couvrent la face de la
Terre. Si, dit-on, un Dieu tout-bon & tout-puissant gouvernoit le Monde,
à quoi devroit-il principalement s'ocuper, qu'à réprimer l'insolence
des hommes, & à empêcher les tristes éfets de leur corruption? Je
répons que Dieu, qui se vouloit réserver le glorieux privilége d'une
bonté nécessaire & immuable, ayant donné à l'Homme la liberté
de faire le bien & le mal,[87] ne pouvoit empêcher éficacément le
mauvais usage de cette liberté, sans la détruire absolument. C'étoit
assez pour mettre sa bonté à couvert de tout reproche, qu'il employât
tous les moyens, qui, sans violer cette liberté, pouvoient porter
l'Homme à se déterminer au bien. Ce fut dans ce dessein qu'il lui
donna une loi munie de promesses & de menaces, & lui fournit plusieurs
secours tant intérieurs qu'extérieurs, pour le rendre capable
d'obéïr à cette loi. J'ajoûte, qu'il ne faut pas croire que Dieu
regarde d'un oeil indiférent, le penchant qui entraîne l'Homme au mal.
Il sait y mettre des barriéres, lors qu'il le trouve à propos. Sans
cela, on verroit un bouleversement général dans toutes les afaires du
Monde, & un entier oubli des Loix divines. S'il permet le crime, il le
destine à des fins très-dignes de sa sagesse infinie. Il se sert de
l'ambition & de la cruauté des uns, pour en punir d'autres qui ne sont
pas moins coupables. Il s'en sert pour redresser ceux qui étant tombez
dans le relâchement, ont besoin d'une correction vive & forte. Il s'en
sert enfin à faire éclater la patience & la fermeté de ceux dont il
veut rendre la vertu plus accomplie. Mais il n'en demeure pas là. Il
aflige à leur tour ceux qui lui ont rendu ces services criminels; &
dans le tems qu'une suite continuelle de succès semble les mettre en
repos du côté de la Justice divine, cette Justice vient tout d'un coup
troubler leur tranquillité, & leur faire rendre de leurs crimes & de
leurs succès mêmes, un compte d'autant plus sévére, qu'il a été
diféré. C'est alors que par une juste rétribution, Dieu traite
ces malheureux avec autant de rigueur, qu'ils l'avoient traité avec
insolence & avec mépris.
[Note 87: _Ne pourroit empêcher éficacément_ &c. Orig. contre
Celsus, ch. IV. _Si vous ôtez à la vertu le caractére de libre & de
volontaire, vous la détruisez._]
[Note marg.: _Que cette II. Objection nous conduit à reconnoître un
dernier Jugement._]
XX. Il faut avouer pourtant que cela n'arrive pas toûjours; & que
quelquefois, pendant que les méchans jouïssent d'une prospérité sans
interruption, les gens de bien traînent une vie languissante, qu'ils
finissent même souvent par une mort honteuse. C'est ce qui a de tout
tems surpris & scandalisé les infirmes. Mais bien loin que cela nous
doive faire douter de la Providence, qui, comme nous l'avons vû, se
prouve par des raisons invincibles; nous devons au contraire conclurre
de là, avec tout ce qu'il y a jamais eu de véritables Sages, que
puisque, d'un côté, Dieu est souverainement juste, & qu'il veille sur
les actions des hommes; & que, de l'autre, on voit parmi eux tant de
déréglemens impunis, il faut nécessairement atendre après cette vie
un Jugement solemnel, qui unisse la peine avec le crime, le bonheur avec
l'innocence; & qui condamnant les auteurs de ces actions énormes aux
supplices qu'ils ont méritez, assigne aux grandes vertus de grandes
récompenses, & un repos assuré.
[Note marg.: _Et par cela même, l'immortalité de l'âme._]
XXI. Mais comme ce Jugement supose l'immortalité de l'ame, je vais
tâcher de la prouver. Je me servirai pour cela de la méthode que j'ai
employée pour démontrer l'existence de Dieu. J'établirai donc cette
Vérité, & par le raisonnement, & par la Tradition, ou, le consentement
de tous les Peuples qui ont eu quelque degré de lumiére & d'humanité:
Tradition dont on ne peut rencontrer l'origine, que dans l'origine même
du Genre humain, c'est-à-dire, dans les premiers hommes. Je commence
par cette dernière preuve.
[Note marg.: I. _Preuve de l'immortalité de l'ame, savoir, une
Tradition ancienne & universelle._]
XXII. L'opinion de l'immortalité de l'ame se trouve dans Homére.
Les Philosophes Grecs,[88] les Druïdes, qui étoient les Sages de
l'ancienne Gaule,[89] & les Brachmanes, Docteurs des Indiens, l'ont
tous unanimement enseignée.[90] Les Egyptiens,[91] les Thraces, & les
anciens peuples de l'Allemagne l'ont tenue pour certaine, selon le
témoignage de plusieurs Auteurs. Les Grecs, les Egyptiens, & les
Indiens ont connu un Jugement après cette vie, si nous en croyons
Strabon, Laërce, Dion, & Plutarque. L'embrasement futur de tout
l'Univers se trouvoit[92] dans Hystaspe & dans les Sibylles. On le lit
encore aujourd'hui dans les Écrits[93] d'Ovide & dans Lucain. Les
Siamois, au raport des Voyageurs, ne l'ont pas ignoré.[94] Quelques
Astrologues ont remarqué que le Soleil s'aproche insensiblement de la
Terre, & ont regardé ce Phénomène comme un acheminement à cette
terrible destruction. Enfin, ceux qui abordérent les premiers dans les
Canaries, dans l'Amérique & dans d'autres païs inconnus, y trouverent
la créance de l'immortalité de l'ame & celle du Jugement, établies
dans l'esprit des habitans de ces terres.
[Note 88: _Les Druïdes_ &c. César nous l'aprend liv. VI. de la Guerre
des Gaules.]
[Note 89: _Et les Brachmanes,_ _Strabon_ lib. XV. «Il faut regarder
l'état de l'Homme dans cette vie, _disoient ces Philosophes_, comme
l'état où il est dans le moment de sa conception; & la mort, comme
un enfantement qui le mène à une vie, seule digne de ce nom,
souverainement heureuse, & destinée aux seuls Sages.]
[Note 90: _Les Egyptiens.... l'ont tenue pour certaine._ Hérod. dans
son Euterpe. Tacite Hist. liv. V. parlant des Juifs. «Ils ne brûlent
pas leurs morts, mais ils les enterrent, à l'exemple des Egyptiens.
Cette coutume vient de la persuasion que les uns & les autres ont, qu'il
y a un enfer, (Ce mot) d'enfer doit être ici entendu à la Payenne,
c'est-à-dire, pour le séjour des bienheureux aussi bien que des
damnez.]
[Note 91: _Les Thraces &c._ Méla liv. II. parlant des Thraces. «Les
uns croyent, _dit-il_, que les ames retourneront un jour; les autres,
qu'elles ne retourneront pas; que cependant elles ne périssent avec le
corps, mais passent dans un état plus heureux.» Solin témoigne la
même chose. De là venoient ces marques d'allégresse qu'ils donnoient
dans leurs enterremens, & dont ces mêmes Auteurs parlent. Cela pourroit
rendre vraisemblable ce que nous avons tantôt dit après le Scholiaste
d'Aristophane, que dès les premiéres dispersions des Hébreux,
quelques uns d'entr'eux étoient venus demeurer dans la Thrace.]
[Note 92: _Dans Hystaspe_. Nous l'aprenons de Justin dans sa seconde
Apologie, & de Clément dans ses Stromates.]
[Note 93: _d'Ovide_. Métam. liv. I. _Il se remet aussi devant les yeux
l'arrêt que les Destins ont prononcé, qu'un jour la Mer, la Terre, &
le Ciel périroient dans les flammes; période fatal à toute la machine
du Monde._ Lucain liv. I. _Lorsque la dernière heure du Monde sera
venue, toutes choses retourneront dans l'ancien Chaos: les Etoiles
se heurteront, elles descendront même dans la Mer &c._. Sénèque
écrivant à Marcie, «Les Etoiles choqueront les unes contre les
autres; & l'Univers étant embrasé, toutes les parties que nous voyons
présentement briller par un bel arrangement, ne tireront plus d'éclat
que des feux qui les consumeront.»]
[Note 94: _Quelques Astrologues &c._ Copernic. liv. III. des Révolut.
ch. 16, & d'autres. S. Cyprien écrivant à Démétrianus, dit[AL] que
l'Univers n'a plus la même vigueur qu'autrefois, & qu'il roule vers la
décadence.]
[Note AL: Je demande pardon à ce Pere, mais je ne saurois laisser
passer cette pensée sans dire ce que j'en crois. Par où nous
prouvera-t-il que le Monde vieillit & qu'il perd insensiblement de des
forces? La Terre en a-t-elle moins à produire des fruits, les Animaux
à engendrer, & les Astres à faire leurs révolutions? Ces sortes de
pensées ont je ne sai quel éclat qui pourroit surprendre; mais pour de
la solidité, elles n'en ont pas même assez à ce qu'il me semble, pour
être soufertes dans la bouche des Orateurs.]
[Note marg.: _II. Preuve, tirée de ce qu'aucune raison ne peut faire
voir que l'ame soit mortelle_.]
XXIII. Je viens aux preuves que les lumiéres de la Raison nous
fournissent. Toutes les choses que nous voyons périr, périssent par
l'une de ces trois causes: ou _par l'oposition d'un contraire plus
puissant_, c'est ainsi que la violence de la chaleur détruit le froid;
_ou parce qu'elles se trouvent destituées du sujet qui les soutenoit_;
la grandeur d'un carreau de vitre, par exemple, périt lorsque le
carreau vient à se casser: _ou enfin par l'éloignement de la cause
éficiente_, dont la présence étoit nécessaire pour les conserver; &
c'est ainsi que la lumiére disparoît par l'éloignement du Soleil. Or
aucune de ces trois maniéres de destruction ne peut avoir lieu ici.
Pour la premiére, l'ame n'a proprement rien qui lui soit oposé. Elle a
même ce privilége, qui lui est particulier, de pouvoir assembler dans
ses idées les choses les plus contraires. La seconde ne se peut dire.
L'ame est une substance, c'est-à-dire, un Être qui subsiste par
soi-même & qui par conséquent n'a pas besoin de sujet qui le
soûtienne. S'il y en avoit un, ce seroit le corps. Mais plusieurs
raisons détruisent cette pensée. I.[AM] La continuité du travail
abat les forces du corps, celles de l'ame demeurent toûjours dans leur
entier. II.[95] Les facultez corporelles ne peuvent admettre un objet
trop vif & trop excellent: celles de l'ame se perfectionnent à
proportion de la sublimité & de la grandeur des choses sur lesquelles
elles déployent leur activité, tels que sont les Universaux, & les
figures considérées en elles-mêmes & separément de la matiére.
III. Le corps ne peut faire agir ses forces que sur des choses qui sont
bornées comme lui par de certains tems & de certains lieux: l'ame agit
& raisonne sur l'infini & sur l'éternité. Je conclus de tout cela que
l'ame ne dépend pas du corps dans ses opérations. Or comme nous
ne pouvons juger de la nature des choses invisibles, que par leurs
opérations, il s'ensuit que l'ame agissant indépendamment du corps,
existe aussi indépendamment de lui. Enfin, la troisiéme voye possible
de destruction, savoir, la cessation de la cause éficiente ou la
suspension de son eficace, n'a pas ici plus de lieu que les deux
autres. L'ame n'a pas de cause éficiente dont elle doive émaner
continuellement. Mais quand on en reconnoîtroit une, ce ne peut être
que la Cause premiére & universelle (car pour ce qui est des pères
& des mères, on sait que leur mort n'entraîne pas celle de leurs
enfans). Or rien ne nous oblige à croire que la Cause premiére cesse
jamais de déployer cette éficace, qui conserve l'ame. Car elle le
feroit, ou faute de puissance, ou faute de volonté. Le premier ne peut
être, & l'on ne prouvera jamais le second.
[Note AM: On pourroit ne pas convenir absolument de cette premiére
raison, quoi que ce qu'elle supose soit vrai pour l'ordinaire. En tout
cas les deux raisons suivantes pourroient sufire. TRAD.]
[Note 95: _Les facultez corporelles ne peuvent &c._ Aristote en donne
cette raison, que ce qui sent en nous, est en partie corporel, & en
partie spirituel; mais que l'ame est purement spirituelle. J'aurois pu
remarquer aussi que l'ame a la force de vaincre les panchans purement
corporels; jusqu'à exposer quelquefois le corps aux tourmens & à la
mort même: & que moins ses actions tiennent du corps, plus elles sont
parfaites.]
[Note marg.: _Trois autres preuves de l'immortalité de l'ame_.]
XXIV. Outre ces raisons qui prouvent négativement l'immortalité de
l'ame, il y en a d'autres assez fortes, qui la prouvent positivement. En
voici trois que je ne ferai qu'indiquer;[96] le pouvoir que l'Homme a
sur ses propres actions; le desir de l'immortalité, né, pour ainsi
dire, avec nous; & la force de la conscience, qui tantôt trouve dans
les bonnes actions quelque pénibles qu'elles soient, un sujet de joye &
de consolation, & tantôt sent des remords vifs & afligeans des crimes
dont elle est chargée. Ces remords augmentant à l'heure de la mort par
le pressentiment d'un Jugement inévitable & prochain, jettent l'ame
dans la derniére désolation. Cette force, au reste, dépend si peu de
la volonté, que[97] les Tyrans les plus endurcis au crime n'ont jamais
pu s'y soustraire, quelques éforts qu'ils ayent fait pour cela. Les
exemples en sont assez connus.
[Note 96: _Le pouvoir que l'homme &c_. On y peut ajoûter le pouvoir
qu'il a sur tous les animaux, & la faculté qu'a nôtre ame de
connoître Dieu: ce qui paroît si bien par la préférence qu'elle lui
donne sur toutes les autres choses, & par le peu de cas qu'elle fait des
plus fâcheuses, lors qu'il s'agit de lui plaire.]
[Note 97: _Les Tyrans &c._ «Enfin, _dit Suetone, parlant de Tibère_,
il devint insuportable à lui-même, comme il parut par cette Lettre
qu'il écrivit au Sénat, & qui est une peinture si naïve d'une
conscience agitée. Que vous écrirai-je, Messieurs? Comment vous
écrirai-je, ou plutôt, que dois-je ne vous pas écrire dans cette
conjoncture? Que les Dieux me fassent périr d'une manière encore plus
afreuse que celle que j'éprouve tous les jours, si je sai que vous
mander. Tant il est vrai, _dit Tacite, après avoir raporté ce
commencement de Lettre_, tant il est vrai que ses crimes & ses
désordres étoient devenus alors la matiére de son suplice.»]
[Note marg.: _Que la derniére fin de l'Homme est un bonheur éternel._]
XXV. Or si nous ne pouvons rien apercevoir dans la nature de l'ame qui
doive causer sa destruction; si Dieu par quantité de marques, qui ne
sont point équivoques, nous aprend que son dessein est qu'elle survive
au corps; si d'ailleurs il faut reconnoître que l'Homme, en qualité
d'Être intelligent & raisonnable, doit avoir une derniére fin: il ne
s'agit plus que de chercher en quoi cette derniére fin peut consister.
Or par cette seule raison, qu'elle doit avoir du raport à l'excellence
de l'ame & à son éternité, il est assez évident qu'elle ne peut
être autre chose qu'une félicité éternelle. C'étoit la pensée de
Platon & des Pythagoriciens, lors qu'ils ont enseigné que le souverain
Bien de l'Homme, consiste à être élevé à la plus parfaite
ressemblance qu'il puisse avoir avec Dieu.
Pour, ce qui est de la nature de ce bonheur éternel, & des moyens de
l'aquerir, c'est une matiére à conjectures, tant que Dieu n'en a rien
révélé. Mais si l'on peut découvrir qu'il se soit expliqué là
dessus, il ne faut plus balancer; l'on doit recevoir ce qu'il nous en
dit, & le croire avec cette certitude que produisent les Véritez les
plus constantes & les plus autentiques.
Or comme la Religion Chrétienne nous promet sur cet article quelque
chose de plus que toutes les autres Religions, il est bon d'examiner
quelle opinion nous devons avoir de ces grandes promesses. C'est ce que
nous allons faire dans le Livre suivant.
TRAITÉ
DE LA VÉRITÉ
DE LA
RELIGION
CHRÉTIENNE.
_LIVRE SECOND_.
[Note marg.: DESSEIN DE CE II. LIVRE. _Savoir de prouver que la Rel.
Chr. est véritable_.]
Dans ce Livre, que nous ne commençons qu'après avoir adressé à
Jesus-Christ régnant glorieusement dans le Ciel, de très-ardentes
priéres, pour obtenir de lui le secours de son Esprit dans un degré
qui réponde à l'importance de notre dessein, & qui nous rende capables
de l'exécuter: nous déclarons dès l'entrée que notre but n'est pas
de traiter tous les dogmes de la Religion Chrétienne, mais de montrer
que cette Religion est très-véritable, & d'une certitude qui exclut
jusqu'aux moindres doutes.
[Note marg.: _Que Jesus a été_.]
II. Qu'il y ait eu autrefois en Judée, sous le régne de Tibére, un
Jésus appelé le Nazaréen, c'est ce dont on ne doutera pas, si l'on
prend garde que les Chrétiens, en quelques endroits de la Terre qu'ils
soient répandus, font & ont toûjours fait une profession invariable
de le croire; que tous les Juifs d'aujourd'hui s'acordent dans le même
aveu, avec tous ceux d'entre eux qui ont vécu & écrit depuis ce
tems-là, & que les Auteurs Payens mêmes, ennemis communs des uns &
des autres,[1] Suetone, par exemple, Tacite,[2] Pline le Jeune, &c.
déposent unanimement de ce même fait.
[Note 1: _Suétone, Tacite, Pline le Jeune &c._ Suétone dans la Vie
de l'Empereur Claude: Tacite liv. XV. où parlant des suplices des
Chrétiens, _l'Auteur du nom & de la Secte des Chrétiens_, dit-il, _
a été Christ, qui sous l'Empire de Tibére avoit soufert la mort par
l'ordre de Ponce Pilate_. Dans cet endroit il représente les Chrétiens
comme des gens chargez de crimes, & comme l'horreur du genre humain.
Mais ces crimes n'étoient autre chose que le mépris des faux Dieux.
C'est par la même raison que cet Auteur & Pline ont parlé des Juifs
avec ce même fiel. Il faut remarquer ici que cette haine ne venoit pas
d'un atachement sincére à la Religion Payenne, entant que Religion.
Les Sages Romains ne l'envisageoient pas ordinairement de ce côté-là.
Ils la regardoient comme une pratique autorisée par les loix; & croyant
y satisfaire par l'observation exacte de toutes ses cérémonies, ils se
réservoient la liberté d'en penser ce qu'ils vouloient. En un mot ils
en usoient à cet égard en simples Politiques, qui ne considérent dans
la Religion que ce qu'elle a de propre à afermir le Gouvernement,
en rendant les hommes plus doux & plus souples. Sénèque, Varron, &
Tacite, étoient dans ce sentiment, comme on le peut voir dans Saint
Augustin, de la Cité de Dieu, liv. IV. ch. 33. & liv. VI. ch. 10. Au
reste on voit par ce passage de Tacite, que du tems même de Néron il y
avoit déjà beaucoup de Chrétiens à Rome.]
[Note 2: _Pline le Jeune_. Voici ce qu'il dit des Chrétiens dans la 97.
Lettre du 10 livre. «Ils ont coutume de chanter des hymnes & la
louange de Christ, qu'ils révérent comme un Dieu; & ils s'obligent
réciproquement, non à commettre quelque crime, mais à ne point voler,
à ne point se souiller d'adultére, à être fidéles & constans dans
toute leur conduite, & à ne point nier le dépôt». Il est vrai qu'il
les acuse d'une opiniâtreté inflexible; mais c'est uniquement en ce
qu'ils refusoient d'invoquer les Dieux, d'encenser leurs Statues, & de
dire du mal de Jésus-Christ, & qu'on ne les y pouvoit contraindre par
les suplices.]
[Note marg.: _Qu'il a été crucifié._]
III. Que ce Jésus ait été crucifié sous Ponce Pilate Gouverneur de
Judée, c'est aussi ce que tous les Chrétiens avouent constamment,
malgré la honte qu'il pourroit y avoir à faire un tel aveu de celui
qui est le grand objet de leur adoration.[3] Les Juifs ne l'avouent pas
moins, eux qui ne peuvent ignorer que la part qu'ils ont eue à cette
mort, par l'empressement avec lequel ils la demandérent à Ponce
Pilate, leur atire la haine & l'indignation des Chrétiens, sous la
domination de qui ils vivent en diférens endroits du Monde. Les Auteurs
Payens que nous venons de citer, atestent ce même fait dans leurs
Écrits. On a vu même, long tems après cet événement, les Actes
de Pilate, preuve assez forte de cette Vérité; & on fait que les
Chrétiens y ont quelque fois eu recours. Enfin, ni Julien, ni les
autres ennemis du Christianisme, n'ont jamais chicané sur ce Fait, &
l'ont reconnu pour sufisamment avéré.
[Note 3: _Les Juifs ne l'avouent pas moins_. Ils apellent ordinairement
Jésus-Christ d'un nom qui signifie ataché en croix, ou pendu.
L'itinéraire de Benjamin reconnoit que Jésus a soufert la mort à
Jérusalem.]
De sorte qu'il est impossible d'en produire quelqu'un qui soit plus
constant & plus assuré, puis qu'il est apuyé sur le témoignage d'un
si grand nombre d'hommes, & de Peuples mêmes, d'ailleurs si oposez
d'intérêts & de sentimens. C'est pourtant ce Jésus, traité avec tant
d'ignominie, à qui les parties de l'Univers les plus éloignées les
unes des autres, rendent d'un commun consentement les honneurs de
l'adoration religieuse: & cela, non seulement dans ce siécle-ci, ou
dans ceux qui l'ont immédiatement précédé, mais dans un grand nombre
d'autres, & dans ceux même qui ont suivi de plus près cet événement.
Car Tacite & d'autres témoignent que sous Néron la profession du
Christianisme & la vénération que l'on avoit pour son Auteur,
exposérent aux derniers suplices un grand nombre de personnes.
[Note marg.: _Que les premiers adorateurs de J. C. n'étoient pas des
personnes ignorantes & grossiéres_.]
[Note marg.: _Preuve de la vérité des miracles de l'Évangile_]
IV. Mais peut-être que ces premiers adorateurs de Jésus-Christ
étoient de bonnes gens, ignorans & entêtez. Nullement, il y a eu parmi
eux beaucoup de personnes sages, judicieuses, & savantes. Pour ne point
parler de ceux qui étoient nez Juifs, on a vu entre eux un Sergius
Gouverneur de Cypre, un Denis l'Aréopagite,[4] Polycarpe,[5] Justin,[6]
Irènée,[7] Athénagore,[8] Origéne,[9] Tertullien,[10] Clement
Alexandrin, & quantité d'autres. Or quelle raison peut-on rendre de
l'atachement de ces gens, qui ne manquoient ni d'esprit ni de savoir, au
culte d'un homme qui avoit soufert une mort ignominieuse; eux qui pour
la plupart avaient été élevez dans d'autres Religions, & qui ne
rencontroient en celle-ci aucun motif ni d'honneur, ni d'intérêt qui
pût les y atirer? Qu'on se tourne de quel côté on voudra, on n'en
trouvera point d'autre raison que celle-ci: c'est qu'après une
recherche aussi exacte & aussi diligente que la prudence le mande dans
une afaire d'une souveraine importance, ils avoient reconnu que rien
n'étoit plus vrai ni mieux atesté, que le bruit qui s'étoit répandu
par tout des miracles éclatans de Jésus-Christ; tels qu'étoient la
guérison de plusieurs maladies dangereuses & invétérées, opérée en
public sans autre moyen que celui de la parole: entr'autres la guérison
d'un aveugle né; la multiplication réitérée de quelques pains
pour sustenter plusieurs milliers de personnes, capables d'en rendre
témoignage; la résurrection de quelques morts, & telles autres
merveilles, également considérables par leur grandeur & par leur
nombre.
[Note 4: _Polycarpe_. Il a soufert le Martyre l'an 169.]
[Note 5: _Justin_. Il a écrit des Apologies pour les Chrétiens l'an
142.]
[Note 6: _S. Irènée_. Il fleurissoit à Lyon l'an 183.]
[Note 7: _Athénagore_. Il étoit d'Athénes, & vivoit dans le même
tems que S. Irènée.]
[Note 8: _Origéne_. En 230.]
[Note 9: _Tertullien_. En 208.]
[Note 10: _Clément Alexandrin_. Dans le même tems.]
[Note marg.: _Que ces miracles n'ont été ni naturels ni illusoires &c.
mais produits par la puissance de Dieu_.]
V. Le bruit de ces miracles avoit un fondement si indubitable & si
ferme, que [11]ni Celsus, [12]ni Julien écrivant contre les Chrétiens,
n'ont osé nier que Jésus-Christ n'ait fait des actions surnaturelles &
prodigieuses, & que les Juifs l'avouent hautement dans leur Talmud. On
ne peut dire, ni que ces miracles ayent été produits par des causes
naturelles, ni que ç'ayent été de pures illusions. Pour le I. outre
que le nom même de miracles & de prodiges que tout le monde leur donne,
fait voir qu'on avoue tacitement qu'il n'y avoit rien de naturel, la
force des causes naturelles va-t-elle bien jusqu'à guérir en un
instant, par la parole seule & par le simple atouchement, des maladies
incurables? Et c'est aussi ce que les ennemis déclarez de Jésus-Christ
n'ont jamais prétendu, ni pendant qu'il étoit encore sur la Terre, ni
depuis la publication de son Evangile dans le Monde. On ne peut croire
non plus qu'il n'y ait rien eu de réel dans ces miracles, & qu'ils
n'ayent été que l'éfet d'une adresse qui ait su tromper les yeux. Ils
ont été faits pour la plûpart en public, en la présence d'un grand
Peuple, & de plusieurs personnes éclairées, qui prévenues contre
Jésus-Christ observoient toutes ses démarches. Mais d'ailleurs, le
nombre en a été trop grand, & les éfets trop réels & trop durables,
pour donner lieu à une pareille défaite. Il faut donc nécessairement
qu'ils ayent été produits par une cause plus qu'humaine, comme les
Juifs l'ont reconnu. Or cette cause ne peut être qu'un Esprit ou bon ou
mauvais. Ce n'est pas le dernier. La doctrine à laquelle ces miracles
servoient de preuve, est à tous égards oposée aux intérêts des
Démons. Elle condamne leur culte, & corrige l'impureté du coeur, qui
leur est si agréable. L'événement a fait voir que par tout où on l'a
reçûe, elle a renversé l'Idolatrie qui n'étoit autre chose que le
service des Démons; qu'elle a inspiré une extrême horreur pour eux;
décrédité les Arts magiques; & établi le Culte d'un seul Dieu.
Porphyre même a reconnu que ces Esprits n'avoient plus ni force ni
puissance depuis que Jésus-Christ avoit paru dans le Monde. Or il n'est
pas croyable que le Démon soit assez imprudent, pour faire des choses,
qui bien loin de lui être ou glorieuses ou utiles, vont à le couvrir
de honte & à ruïner ses intérêts. Mais ce qui est encore plus fort,
il n'étoit nullement ni de la sagesse ni de la bonté de Dieu, de
soufrir que les malins Esprits fissent illusion à des hommes qui
le craignoient, & qui étoient éloignez de tout ce qui lui pouvoit
déplaire. C'est là le caractére des premiers Chrétiens. Leur vie
irréprochable & les maux qu'ils ont endurez, plutôt que de rien faire
contre leur conscience, le prouvent manifestement.
[Note 11: _Ni Celsus_. Origéne. liv. II. _Vous avez cru qu'il étoit
fils de Dieu, parce qu'il a guéri des boiteux & des aveugles_.]
[Note 12: _Ni Julien_. S. Cyrille, liv. VI. raporte ces paroles de
Julien; «A moins que l'on ne regarde comme les plus grandes actions
du monde, de guérir des boiteux & des aveugles, & de secourir les
démoniaques dans les Villages de Bethsaïda ou de Béthanie.»]
Si après cela, on avoue que les miracles de l'Évangile ne viennent
ni d'une cause naturelle, ni de l'artifice des hommes, ni de celui des
Esprits malins; il ne restera plus qu'un subterfuge, c'est de dire
qu'ils ont été opérez par une Intelligence sainte & bonne, mais
inférieure à Dieu. Mais que l'on prenne garde I. Qu'en cela on se
raproche extrémement de nous, & qu'on nous donne lieu de conclure, que
puis qu'une Intelligence pure & sainte ne peut rien faire qu'en vue
de plaire à Dieu, & de le glorifier; ces miracles lui ont été par
conséquent agréables & glorieux, & la Doctrine qu'ils ont scellée,
une Doctrine véritable & divine. II. Que cela même ne peut pas être
vrai à l'égard de tous les miracles de Jésus-Christ; à qu'il y en a
de si grands, qu'il ne paroît pas que d'autres forces que celle d'un
Dieu les eussent pû produire: la résurrection du Lazare, par exemple,
& de ce jeune homme de Naïn. Je conclus que c'est Dieu qui est l'auteur
de ces miracles. Or on ne peut pas concevoir qu'il en fasse, ni par
lui-même ni par le ministére d'un autre, sans en avoir de bonnes
raisons. Un sage Législateur ne se départ jamais de ses Loix sans une
nécessité très-urgente. Quelles seront donc les raisons qui l'auront
mû à faire tant de prodiges par les mains de Jésus-Christ? Certes on
ne peut pas en donner d'autre, que celle que Jésus-Christ en donnoit
lui-même; c'est que Dieu vouloit par là rendre un illustre témoignage
à sa Doctrine. Ceux en présence de qui ils ont été faits n'en ont
pu concevoir d'autre; & comme il y avoit parmi eux beaucoup de gens de
probité & de Personnes pieuses, il y auroit de l'impiété à croire
que Dieu eût voulu leur imposer; & les atirer invinciblement dans
l'erreur, par des coups qui ne pouvoient partir que d'une main
toute-puissante. Aussi voyons nous que l'impression de ces miracles a
été si éficace, [13]que ceux mêmes d'entre les Juifs du tems de
Jésus-Christ, qui étoient si inviolablement atachez à la Loi de
Moyse, qu'ils en vouloient retenir jusqu'aux moindres articles, ont
pourtant donné gloire à Dieu, & ont reconnu Jésus pour un Docteur
envoyé du Ciel. Tels étoient ceux qu'on apelloit [14]Nazariens &
Ebionites.
[Note 13: _Que ceux même d'entre les Juifs_, &c. Act. XV. Rom. XIV.
Saint Jérôme dans la Chronique d'Eusébe, après avoir nommé quinze
Évêques consécutifs de l'Eglise de Jérusalem, dit qu'ils ont tous
été circoncis.]
[Note 14: _Nazariens_. Ce mot ne signifie pas les Chrétiens de Nazaret,
mais tous ceux qui demeuroient dans la Palestine, & ils étoient apellez
ainsi parce que Jésus-Christ étoit aussi apellé _Nazarien_.]
[Note marg.: _Preuves de la Résurrection de J. C._.]
VI. Le grand miracle qui a été fait en la Personne de Jésus Christ,
vérifie admirablement ceux qu'il a faits sur les autres. J'entens sa
Résurrection, qui suivit sa crucifixion, sa mort & sa sépulture. Les
Chrétiens de tous les tems & de tous les lieux la croyent, & ils la
proposent, comme la principale preuve de leur Religion, & comme le
fondement de leur Foi. Cette créance si générale ne peut venir que de
ce que les premiers Docteurs du Christianisme ont persuadé ce Fait
à leurs Disciples. Or ils n'eussent jamais pu le persuader à ces
Disciples, qui ne manquoient ni d'esprit ni de jugement, s'ils ne leur
eussent assuré positivement qu'ils en avoient été des témoins
oculaires. Sans cela on ne les eût jamais crûs, pour peu que l'on eût
eu de sens commun; puis qu'on ne les pouvoit croire sans s'engager dans
des dangers & dans des malheurs également grands & inévitables. Il est
donc sûr qu'ils se sont portez avec une grande fermeté pour témoins
oculaires de cet événement. Outre cette raison, cela paroît par leurs
Livres & par ceux mêmes de leurs Ennemis. Il faut voir à présent de
quel poids a pu être leur témoignage.
I. Ils fortifient ce témoignage de celui de cinq cens Personnes, qu'ils
disent avoir vu Jésus ressuscité. Ce n'est guére la coutume des
Imposteurs, d'en apeller à un si grand nombre de témoins. D'ailleurs,
il n'est pas possible que tant de personnes s'accordent à déposer
d'une fausseté; particuliérement si cette déposition les met en
risque de perdre le repos & la vie.
2. Quand il n'y auroit pas eu d'autres témoins oculaires de ce Fait,
que ces douze fameux Fondateurs du Christianisme, c'en seroit assez.
On n'est pas scélérat pour avoir simplement le plaisir de l'être,
& l'Imposture se propose toujours pour but, ou l'honneur, ou les
richesses, ou la réputation, ou enfin quelque avantage, quel qu'il
soit. C'est ce qu'on ne peut dire des Apôtres. S'ils avoient pu se
flater qu'un pareil mensonge les avanceroit dans le monde, & leur
ouvriroit un chemin à la gloire & aux dignitez, ils ont dû être
bien-tôt détrompez par la honte & l'ignominie dont les Payens &
les Juifs, qui étoient les seuls dispensateurs des Charges & de la
réputation, les couvrirent dès le commencement. Ils n'auroient pas eu
plus de raison d'espérer qu'ils feroient servir le mensonge à amasser
du bien, puisque leur Doctrine leur coutoit souvent le peu qu'ils en
pouvoient avoir, & que les soins de la Prédication ne leur donnoient
pas le tems de travailler à en aquerir d'autre. De plus, ils ne
pouvoient mentir en vue d'aucune des commoditez de cette vie, puisque
cette Prédication les exposoit sans cesse à mille fatigues, à la
faim, à la soif, aux coups & à l'emprisonnement. Enfin, le peu de
réputation qu'ils pouvoient aquerir parmi leurs Concitoyens, n'étoit
pas assez considérable pour balancer dans l'esprit de ces Personnes
simples, & qui par une suite de leur créance étoient ennemies de tout
faste, ce nombre éfroyable de maux qu'atiroit sur eux leur Apostolat.
Car d'espérer que leurs Dogmes dûssent faire en si peu de tems de si
grands progrès, c'est ce que ne leur permettoit pas l'oposition qu'ils
rencontroient & dans l'autorité des Magistrats, & dans le coeur de
l'Homme, naturellement ennemi de tout ce qui l'incommode. Il faut donc
convenir qu'ils n'eussent jamais osé porter leurs espérances si loin,
si elles n'eussent été fondées sur les promesses que leur fit leur
divin Maître après sa résurrection. Ajoutez à cela, qu'ils avoient
une raison particuliére à ces tems-là, pour ne se pas promettre une
réputation de fort longue durée. On voit par leurs Écrits & par ceux
des Docteurs qui leur succédérent, [15]qu'ils atendoient presque
à tous momens la destruction totale du Monde; Dieu qui leur avoit
révélé tant de choses, leur ayant voulu cacher ses desseins sur
celle-là.
[Note 15: _Qu'ils atendoient à tous momens_ &c. I. Thess. IV. 15. 16.
I. Cor. XV. 52. Tertullien,..... _puis que le tems est plus court
que jamais._ Saint Jérôme écrivant à Gérontia, _que cela nous
touche-t-il, nous qui sommes à la fin des siécles?_]
Mais le dessein de défendre leur Religion, n'auroit-il pas été
sufisant pour les porter à mentir sur l'article de la Résurrection de
Jésus Christ? On ne le dira pas, si l'on examine un peu la chose de
près. Car, ou ils ont cru très-sincérement & de tout leur coeur que
cette Religion étoit véritable, ou ils ne l'ont pas cru: s'ils ne
l'ont pas cru, jamais ils ne l'eussent choisie entre tant d'autres plus
respectées dans le Monde, & moins contraires à la tranquillité de
la Vie. Ils n'en auroient pas même voulu faire profession, toute
véritable qu'elle leur eût paru, s'ils n'eussent cru y être
indispensablement obligez, puis qu'il leur étoit aisé de prévoir
ce que l'expérience leur aprit d'abord; c'est que cette profession
causeroit la mort de quantité de personnes; & qu'ainsi, ils ne
pouvoient se regarder que comme de vrais meurtriers, s'ils les y eussent
exposées sans de légitimes raisons. Si après même que Jésus-Christ
fut mort, ils continuérent à croire que sa Religion étoit véritable
& excellente, & qu'ils ne pouvoient se dispenser d'en faire profession,
il faut nécessairement qu'ils l'ayent vu après sa mort: car il étoit
impossible qu'ils persévérassent dans ces sentimens, s'il n'eût
véritablement acompli la promesse qu'il leur avoit faite de
ressusciter. Un manquement de parole eût, en ce cas là, fait
rebrousser chemin à tout homme de bon sens, & banni de son esprit tous
les préjugez favorables qu'il auroit pu avoir jusques-là, pour celui
qui lui eût fait une promesse si vaine. II. Toutes les Religions du
Monde, & sur tout la Religion Chrétienne, défendent sévérement le
mensonge & le faux témoignage particuliérement, dans des matiéres de
Foi. Comment donc auroient-ils pu mentir en faveur d'une Religion si
ennemie du mensonge? III. Leur vie pure, & à couvert des reproches de
leurs ennemis mêmes, ne s'acorde guére avec un pareil dessein; encore
moins leur simplicité, qui est la seule chose que leurs Ennemis leur
ayent objectée. IV. Ils ont tous soufert les derniéres indignitez; &
plusieurs même une mort très-cruelle, à cause de la profession qu'ils
faisoient de croire que Jésus étoit ressuscité. Or il n'est pas
impossible qu'un homme de bon sens soutienne jusqu'à de telles
extrémitez, une opinion où il est entré sincérement. Mais il
est tout à fait incroyable qu'une personne, & à plus forte raison
plusieurs, puissent se résoudre à tant soufrir pour une fausseté
qu'ils reconnoissent telle, & à l'établissement de laquelle ils n'ont
aucun intérêt. Ce seroit là l'éfet d'une extravagance qui n'a point
d'exemple, & dont la vie de nos premiers Docteurs, aussi bien que leurs
Écrits, prouvent qu'ils étoient incapables.
Ce que nous venons de dire des Apôtres se peut apliquer à St. Paul.
Il a prêché publiquement qu'il avoit vu Jésus-Christ dans sa gloire.
Tout l'engageoit à rester dans le Judaïsme. [16]Il étoit savant, & il
avoit par là un chemin ouvert aux Charges & aux Dignitez. On le voit
cependant renoncer à toutes ses espérances pour la profession de cette
Vérité; encourir volontairement la haine de sa Nation; porter par tout
le Monde la connoissance de cette Vérité malgré les dificultez, les
périls, & les travaux qu'il rencontroit par-tout; & finir une vie si
pleine de traverses, par une mort pleine d'infamie.
[Note 16: _Il étoit savant_. Il avoit été disciple de Gamaliel, &
sous cet illustre Maître il étoit devenu habile dans la Loi & dans la
Tradition. S. Épiphane.]
[Note marg.: _Objection: que la Résurrection est une chose impossible.
Réponse._]
VII. Je ne sache qu'une chose qui pourroit renverser tous
ces témoignages, quelque forts qu'ils paroissent: ce seroit
l'impossibilité de la chose même à laquelle ils servent d'apui, & la
contradiction qu'elle renfermeroit. [17]Mais je soutiens qu'il n'y a
ici, ni impossibilité ni contradiction. C'en seroit une de dire, qu'une
personne a été vivante & morte dans le même tems. Mais que celui qui
a produit la vie la puisse aussi reproduire, cela n'est ni impossible ni
contradictoire. Les Sages Payens l'ont bien senti. On voit même dans
leurs Livres quelques exemples de résurrection; comme celle d'un
certain Eris d'Arménie, dans Platon; celle d'une femme, dans Héraclide
de Pont; d'Aristée, dans Hérodote; & de Thespésius, dans Plutarque.
Je ne veux pas garantir ces Faits. Le seul avantage que j'en tire, c'est
de faire voir que les plus habiles gens d'entre les Payens, ont mis
cette merveille au rang des choses possibles.
[Note 17: _Mais je soutiens_ &c. Justin Martyr. Réponse septiéme aux
Objections contre la Résurrection: «Autre chose est d'être impossible
absolument & en soi-même, & d'être impossible à quelqu'un. Par
exemple, il est tout-à-fait impossible qu'une figure qui sert de mesure
à une autre, soit égale à un des côtez de cette autre. Il est
impossible, non absolument, mais à la Nature, de produire sans
semence, des Êtres animez. Si ceux qui disent que la Résurrection est
impossible, l'entendent dans le premier sens, il n'est rien de plus
faux. La Résurrection est une nouvelle Création. Or une nouvelle
Création n'est pas impossible en elle-même, puis qu'elle ne fait rien
de contradictoire, comme seroit l'égalité d'une figure mesurante, à
l'un des côtés de celle qu'elle mesure: donc la Résurrection n'est
pas impossible en elle-même. Que s'ils entendent une impossibilité
dans le second sens, ne voyent-ils pas que tout ce qui n'est impossible
qu'à la Creature, est très-possible au Créateur?»]
[Note marg.: _Que la Résurrection de J. Ch. prouve invinciblement la R.
Ch._]
[Note marg.: Le Rabbin Béchaï]
Si donc il n'implique pas que Jésus-Christ soit retourné en vie; si
les preuves de cette Histoire sont si fortes, qu'elles ont même pu
convaincre un célèbre Rabbin, & lui arracher l'aveu de sa conviction;
si enfin Jésus-Christ a prétendu avoir une Mission divine, pour
aporter aux hommes une nouvelle Religion, comme toute sorte de gens,
amis & ennemis, en conviennent: il s'ensuit que cette Mission est
divine, & cette Religion véritable. La force de cette conséquence
vient I. de ce qu'il répugne à la Sagesse & à la Justice de Dieu,
[Note marg.: _Jean XVII. Luc XXIV 46. 47._] d'élever à un si haut
degré de gloire un homme qui auroit joué tout le genre humain, dans
la chose du monde la plus importante. 2. Elle vient aussi de ce que
Jésus-Christ avant que de mourir, avoit prédit sa mort, le genre de
sa mort, & la résurrection; & avoit déclaré que le but de tous ces
événemens, étoit de confirmer la Doctrine qu'il avoit prêchée.
Nous n'avons vu jusqu'ici que les dehors de la Religion, & nous ne
l'avons prouvée que par des circonstances qui lui sont en quelque
façon extérieures. Entrons présentement dans les preuves qui se
tirent du fonds même & de l'essence du Christianisme.
[Note marg.: _Que la R. Chr. est plus excellente que toutes les
autres._]
VIII. Certes si l'on considére que de toutes les Religions qui ont
jamais été, & qui sont encore dans toute l'étendue de la Terre, il
n'y en a point qui l'emporte sur la Chrétienne; soit pour la perfection
des Loix, soit pour la grandeur des récompenses, soit pour la maniére
dont elles se sont établies; je soutiens qu'on sera forcé, ou de
convenir qu'elle est véritable, ou de rejetter toute Religion: excès
où ne tombera jamais un homme qui reconnoit qu'il y a un Dieu; que
ce Dieu gouverne toutes les choses créées; que l'Homme a un esprit
capable de le connoître, de discerner le bien & le mal, de se porter
vers l'un ou vers l'autre, & par conséquent de donner matiére aux
peines ou aux récompenses.
[Note marg.: I. _Avantage de la R. Chr. sur les autres, savoir les
récompenses qu'elle promet_.]
IX. Examinons par ordre les trois prérogatives que nous venons
de donner à la Religion Chrétienne sur toutes les autres; ses
récompenses, ses loix, & la maniére de son établissement.
[Note marg. A: _Deut. XI. Hebr. VIII. 6._]
Pour commencer par ses récompenses, si nous considérons atentivement
les Clauses expresses que Moyse [A]a aposées à l'Alliance légale,
nous verrons qu'il n'y a promis que des biens temporels, & dont la
jouissance ne passe pas les bornes de cette vie. C'est une terre
fertile, une maison bien fournie, des victoires, une vie longue &
pleine de vigueur, une Postérité nombreuse, héritiére de tous ces
avantages. S'il y a quelque chose de plus il est caché sous des
ombres; & on ne peut l'en tirer que par la force du raisonnement. Cette
obscurité fut cause que [18]les Sadduciens, qui recevoient les Livres
de Moyse, n'espéroient rien après cette vie.
[Note 18: _Les Sadduciens_. Joséphe. _Le sentiment des Sadduciens est,
que l'ame périt avec le corps,_ & ailleurs, _Ils nient la subsistence
de l'ame après la mort, & les peines de l'enfer._]
Les Grecs, dont la Science est émanée des Chaldéens & des Égyptiens,
ont encore moins connu que les Juifs, ces biens qui regardent une autre
vie. Ceux d'entr'eux qui portoient leurs espérances jusqu'au delà de
la mort, se sont expliquez là-dessus avec une très-grande incertitude;
comme il paroît [19]par les Discours de Socrate, & [20]par les Écrits
de Cicéron, de Sénèque & de tous les autres. Les Argumens sur quoi
ils apuyoient l'espérance d'une autre vie, étoient foibles,[21] &
concluoient presque tous autant pour la Bête que pour l'Homme. Ce
fut sans doute en vertu de ces sortes d'argumens, que [22]quelques
Philosophes s'imaginérent que les Ames passoient tantôt des hommes
aux bêtes, & tantôt des bêtes aux hommes. D'autres voyant que cette
opinion n'avoit aucun fondement légitime, ni dans l'expérience ni dans
le raisonnement, & ne pouvant néanmoins s'empêcher de reconnoître que
l'Homme avoit une derniére fin, crurent & enseignérent qu'il n'y avoit
pas d'autre récompense de la vertu que la vertu même; & que le Sage
étoit toûjours heureux, fût-il dans le taureau de Phalaris. Cela
parut trop outré à quelques autres, qui jugérent, avec raison,
[23]qu'un souverain bonheur joint à des maux très-réels, à des
dangers, des incommoditez, des tourmens, & à la mort même, n'étoit
qu'un mot vuide de sens. Cela les oblige de le faire consister dans ce
qui cause du plaisir à l'Homme par l'entremise des sens, en un mot,
dans la volupté. Cette opinion fut rejettée par le plus grand nombre,
& réfutée solidement. En éfet, elle étoufe tous les sentimens
d'honnêteté morale, que la Nature a imprimez dans le coeur; elle
abaisse l'Homme, né pour des choses élevées & sublimes, à la
condition des bêtes, que la figure même de leur corps, toujours
panché vers terre, ne porte qu'à des choses basses & terrestres.
[Note 19: _Par les Discours de Socrate._ _Vous savez,_ disoit ce
Philosophe, _que j'espére de me trouver bien tôt dans l'assemblée
des hommes vertueux quoiqu'à dire le vrai, je ne voudrois pas trop
l'afirmer,_ & ensuite, «Si ce que je dis est vrai, il n'est rien de
plus beau que de le croire. Mais si après ma mort il ne reste rien de
moi-même, cette erreur aura toûjours ceci de bon, c'est que dans
le tems qui précéde la mort, elle me rendra moins sensible au mal
présent: & d'ailleurs elle ne durera pas toûjours, car en ce cas ce
seroit un véritable malheur, mais elle périra avec moi. Platon dans le
Phédon.»]
[Note 20: _Par les Écrits de Cicéron, de Sénèque, & de tous les
autres_. Cic. Quest. Tuscul. 10. _Faites moi voir premiérement que
l'ame demeure après la mort: & ensuite, si vous pouvez y réussir (car
cela est fort difficile) vous me montrerez que la mort n'est pas un
véritable mal._ Et peu après; _Ils s'imaginent qu'ils ont beaucoup
gagné, lors qu'ils ont apris que la mort les détruira tout entiers.
Quand cela seroit vrai (car je ne veux pas m'y oposer), qu'y a-t-il en
cela d'agréable ou de glorieux?_ Sénèque Lettre LXIV. «S'il est vrai
(comme cela pourroit bien être) ce que les Sages ont cru, qu'il y a
dans le Monde un certain lieu, où nous serons reçus après nôtre
mort, celui que nous estimons être péri, ne l'est pas, mais a été
envoyé dans ce lieu avant nous.»]
[Note 21: _Et concluoient presque tous_ &c. Tel est cet argument de
Socrate, ou de Platon, _ce qui se meut est éternel._]
[Note 22: _Quelques Philosophes._ Les Brachmanes anciens & modernes, &
les Pythagoriciens, qui étoient à cet égard disciples de ceux-là.]
[Note 23: _Qu'un souverain bonheur_, &c. Lactance, liv. III. ch. 12.
_Puisque toute la force & tout l'usage de la vertu consiste à bien
soufrir les maux, il est évident qu'elle n'est pas heureuse par
elle-même._ Dans la suite, «les Stoïciens, que Sénéque a suivis,
disent que l'Homme ne peut pas être rendu heureux sans la vertu. Si la
vertu rend l'Homme heureux, donc le bonheur est la récompense de
la vertu; donc la vertu n'est pas désirable simplement à cause
d'elle-même, comme ils le prétendent, mais à cause du bonheur qu'elle
procure & qui la suit ordinairement. Cet argument devoit leur faire
comprendre quel est le souverain bien. J'en conclus encore, que puis que
cette vie est sujette à tant de maux, elle ne peut pas arriver à ce
souverain bonheur dans toute sa plénitude.»]
Dans le tems donc que les hommes alloient errans sur ce sujet,
d'incertitude en incertitude, & se partageoient en mille opinions
diférentes, Jésus-Christ vint donner aux hommes la véritable
connoissance de leur dernière fin. Il promet à ceux qui le suivront,
qu'après leur mort ils posséderont une vie, qui non seulement ne sera
ni troublée par la douleur & par les aflictions, ni interrompue par la
mort, mais qui sera acompagnée d'une souveraine joye: & il leur promet
aussi que le corps partagera ce bonheur avec l'ame.
On avoit bien eu jusques-là, soit par tradition, soit par conjecture,
quelque espérance que l'ame seroit heureuse après cette vie; mais à
peine pensoit-on que le corps dût avoir part à ce bonheur. N'est-il
pas juste, cependant, qu'il ne soit pas privé de la recompense, puis
qu'il entre avec l'ame en société de peines, de traverses & de
tourmens? Ces joyes au reste, qui sont communes à l'une & à l'autre
des deux parties qui composent l'Homme, ne sont pas de la nature de
celles où quelques Juifs grossiers, & les Mahométans, tournent toutes
leurs espérances. Les festins que les premiers atendent, & les plaisirs
charnels dont ceux-ci se flatent, ne sont que des choses à tems, des
remédes à la foiblesse de l'Homme; l'un pour la conservation de
la vie; l'autre pour la conservation de l'Espéce. Le bonheur que
l'Évangile promet est une vigueur éternelle, & une beauté plue
brillante que celle des Astres; une connoissance claire & sure de toutes
choses, mais particuliérement de Dieu, de ses Vertus, de ses desseins,
& de tout ce qu'il a voulu nous cacher, ou ne nous révéler qu'en
partie; une ame tranquille, & toute ocupée de la contemplation, de
l'admiration, & des louanges de Dieu.
En un mot, ce bonheur renferme des choses & si grandes & si excellentes,
que toutes les grandeurs & tous les plaisirs que nous connoissons,
ne peuvent nous aider à les concevoir, que d'une maniére très
imparfaite.
[Note marg.: _Que la Résurrection des corps dissous & réduits en
poudre n'est pas impossible_.]
X. Nous avons déjà répondu à l'objection qu'on tire de la prétendue
impossibilité de la Résurrection, lors que nous avons prouvé la
vérité de celle de Jésus-Christ. On la fait encore ici revenir sur
les rangs, & même beaucoup plus plausible, puis qu'il s'agit de
la résurrection des corps dissous, & réduits en une forme toute
diférente de celle qu'ils avoient. Mais cette dificulté n'est appuyée
sur aucune raison. Presque tous les Philosophes tombent d'acord que
quelques changemens qui arrivent aux choses matérielles, leur matiére
demeure toûjours & demeure capable de recevoir diverses formes. Il faut
donc, ou convenir que la Résurrection n'est pas une chose impossible,
ou dire que Dieu ignore en quels endroits du Monde, proches ou
éloignez, sont les parties de cette matiére dont le corps humain
a été composé; ou dire qu'il n'est pas assez puissant pour les
rassembler, les rajuster, & leur redonner leur premiére constitution.
Mais comment ne pourroit-il pas faire dans ce grand Univers, dont il est
le maître absolu, ce que nous voyons faire aux Chymistes dans leurs
fourneaux, & dans les instrumens de leur Art, où après avoir comme
détruit une chose en la dissolvant, ils la reproduisent en réünifiant
ses parties? La Nature ne nous présente-t-elle pas aussi dans les
semences des plantes & des animaux, des exemples du retour d'une
chose à sa premiére forme, après en avoir reçû d'extrêmement
diférentes?
Il n'est pas impossible de se tirer de l'embarras où plusieurs tâchent
de nous jetter, sur ce qu'il arrive quelquefois, que des bêtes, après
s'être nourries de chair humaine, servent elles-mêmes d'alimens à
l'Homme.[A] Il faut considérer que la plus grande partie de ce que nous
mangeons ne se convertit pas en nôtre substance, mais se change en
excrémens, ou en quelques humeurs qui ne constituent pas proprement le
corps & qui n'en sont que des accessoires; telles que sont la pituite
& la bile: & que de cela même qui nourrit véritablement le corps, il
s'en consume beaucoup par les maladies, par la chaleur interne, & par
l'air qui nous environne. Cela étant, Dieu qui a tant de soin de toutes
les espèces d'animaux brutes, qu'il ne permet pas qu'aucune périsse,
ne peut-il pas, par l'éfet d'une Providence encore plus particuliére,
empêcher que lors qu'un homme a vécu de quelques animaux nourris de
chair humaine, ce qu'il en mange ne passe en sa substance? Ne peut-il
pas faire que cette sorte d'alimens ne servent pas plus à le
nourrir que les médicamens ou les poisons? Cela est d'autant plus
vraisemblable, que la Nature même nous dicte, en quelque façon,
qu'elle n'a pas mis la chair humaine au rang des choses propres à nous
nourrir.
[Note A: Tout ce raisonnement, jusqu'à la fin de l'Article, paroît
assez foible. I. Il supose un miracle dans le cours ordinaire des
choses. Car cette Providence particuliére dont l'Auteur parle, ne
peut être autre chose ici, qu'un véritable miracle, puis qu'elle
empêcheroit que ce qu'un homme auroit mangé de chair humaine, ne
passât, selon le cours ordinaire, en sa propre substance, & qu'elle
travailleroit à l'exhaler en sueurs, &c. II. On peut assurer que
l'expérience détruit cette suposition, & que ceux d'entre les
Amériquains qui font des repas de la chair de leurs Ennemis vaincus,
en sont aussi parfaitement nourris que de quelque autre aliment que
ce soit. On pourroit donc se passer de cette premiére réflexion de
l'Auteur, d'autant plus que celle de l'Article suivant est bonne &
satisfaisante. TRAD.]
Mais quand cela ne seroit pas, quand un corps devrait perdre pour
toûjours cette portion qui a passé en la substance d'un autre, il
ne s'ensuivroit pas de là que ce ne fût pas le même corps.[24] La
transpiration continuelle des particules qui composent le corps, &
ausquelles d'autres particules succédent aussi continuellement, le
change pour le moins autant, que cet accident dont nous parlons,
obligeroit Dieu à le changer en le ressuscitant. Cependant elle
n'empêche pas que ce ne soit toûjours le même corps.[25] Par quelles
formes diférentes ne passe pas le ver à soye, avant que de devenir un
papillon & les semences des plantes, avant qu'elles arrivent à leur
juste grandeur? Cependant le papillon est dans le ver, & les plantes
sont dans leur semence[B]. Avec ces remarques & plusieurs autres que
l'on pourrait faire, on comprendra aisément que le rétablissement d'un
corps après tous les changemens qu'il a souferts, & les pertes mêmes
qu'il a pu faire, n'a rien que de très-possible. Le bon sens seul l'a
persuadé à Zoroastre Philosophe Chaldéen, [26] à presque tous les
Stoïciens, [27]& à Théopompe, fameux Péripatéticien. Ils ont même
été plus loin, & ont cru que ce rétablissement arriveroit un jour.
[Note 24: _La transpiration_ &c. Sénèque Épît. XVIII. «Le temps
entraîne nos corps avec une rapidité semblable à celle d'un fleuve.
Rien de ce que nous voyons n'est fiable & perpétuel: dans le moment
même que je parle de cette vicissitude, Je sai que je l'éprouve.»]
[Note 25: _Par quelles formes diférentes_ &c. Je passe à dessein,
comme peu nécessaires, quelques citations de Pline, où cet Auteur
raporte de pareils changemens dans les grenouilles, dans les coucous,
dans les cigales, & dans une certaine chenille qu'il apelle Chrysalis.]
[Note B: Et ce sont toujours les mêmes plantes, parce que les parties
qu'elles aquiérent, deviennent leurs parties en s'ajustant avec le peu
qu'elles en ont eu d'abord. Un corps humain sera donc toujours le même,
quand Dieu devroit y ajoûter une portion d'autre matiére qui le
surpasseroit autant en quantité, que, ce qu'une semence ou une plante
naissante aquiert, surpasse ce qu'elle a d'elle-même. ADD. DU TRAD.]
[Note 26: _A presque tous les Stoïciens_ Clément Stromat. 1. V.
«Héraclite, instruit dans les sentimens de la Philosophie Barbare
(c'est-à-dire étrangére, par raport à la Grèce) n'ignoroit pas
qu'un jour le Monde sera nettoyé de méchant Hommes par un grand
embrasement. C'est ce que les Stoïciens, qui font venus depuis, ont
entendu par le mot έκπύρωσις, ecpurôsis, c'est-à-dire,
embrasement. Ils ont aussi cru que par là tous les morts revivroient, &
redeviendroient tels qu'ils avoient été en cette vie. Qui ne reconnoit
au travers de ces envelopes la résurrection des morts?»]
[Note 27: _Et à Théopompe._ Diogéne de Laërce: «Théopompe enseigne
dans le 8. liv. de ses Philippiques, que les Hommes revivront, comme
l'ont aussi enseigné les Philosophes Orientaux; que cette nouvelle vie
sera immortelle; & que chaque chose retiendra les mêmes noms qu'elle a
dans cette vie.»]
[Note marg.: II. _Avantage de la R. Chr. savoir la sainteté de la
Morale, dans ce qui concerne le service de Dieu._]
XI. Le second avantage que la Religion Chrétienne a sur toutes les
Religions qui ont jamais été, ou que l'on pourroit imaginer, consiste
dans la souveraine sainteté de ses Préceptes, tant de ceux qui
constituent le Culte de Dieu, que de ceux qui réglent les devoirs
d'homme à homme. Presque dans tous les lieux où le Paganisme a fleuri,
ses Cérémonies sacrées ne respiroient que fureur & que cruauté.
Porphyre nous en instruit amplement, & les Relations de nos Voyageurs
nous l'aprennent aussi. Non seulement les Nations barbares apaisoient
leurs Dieux avec du sang humain: mais les Grecs mêmes, avec toutes
leurs lumiéres & toute leur érudition, & les Romains qui se
conduisoient par des Loix si sages, ont suivi là-dessus le penchant
général du Paganisme.[28] Les Grecs sacrifioient des Victimes humaines
à Bacchus Omestes. Et[29] l'Histoire Romaine nous aprend que l'on avoit
immolé à Jupiter, quelques Gaulois & quelques Grecs de l'un & de
l'autre sexe. Les mystéres de Cérès & de Bacchus, si saints & si
révérez, ont long tems caché sous le voile sacré du silence, les
plus honteuses saletez; comme il parut, lorsque ce silence religieux
ayant été rompu, le Public fut témoin des excès abominables que ces
mystéres renfermoient. Clément d'Alexandrie, & quelques autres, ont
traité ce sujet fort au long. Pour ce qui est des jours consacrez
aux Dieux du Paganisme, on les solemnisoit avec des Spectacles qui
blessoient si grossiérement la pudeur, que Caton, au raport de
l'Histoire[A-side]*, n'osoit pas y assister.
[Note marg. A: _Val. Max._ Liv. II. c. 10.]
[Note 28: _Les Grecs sacrifioient &c._ Plutarque & Pausanias en font
mention. Clément dans son Exhortation nomme tous les Peuples qui
faisoient la même chose.]
[Note 29: _L'Histoire Romaine nous aprend_ &c. Denys d'Halicarnasse liv.
I. dit _que la coutume de sacrifier des hommes étoit fort ancienne en
Italie_. Elle est demeurée jusqu'au tems de Justin Martyr & de Tatien.
Justin I. Apolog. parlant aux Romains, _Vous faites à votre Idole_,
leur dit-il, _des aspersions, non seulement de sang de bêtes, mais
aussi de sang humain_. Tatien, _J'ai connu avec certitude que le Jupiter
Latialis des Romains aime le sang des hommes, & qu'il prend plaisir aux
victimes humaines qu'on égorge en son honneur_. Cicéron dit la même
chose des Gaulois; Pline, des habitans de la grande Bretagne; Helmoldus,
des Sclavons. Porphyre dit que cette coutume étoit encore de son tems,
& dans l'Arcadie, & à Carthage, & à Rome.]
La Religion Judaïque n'avoit à la vérité rien de tel. Rien n'y
choquoit les Loix naturelles, & en particulier celles de l'honnêteté.
Cependant le penchant qu'il avoit à l'Idolatrie, fut cause que Dieu
le chargea de beaucoup de Préceptes sur des choses, qui n'étoient
moralement ni bonnes ni mauvaises. J'entens par là les Sacrifices, la
Circoncision, l'observation exacte du jour du repos, & la défense de
quantité de viandes. La plûpart de ces choses de trouvent aussi dans
le Mahométisme, qui y a ajoûté la défense de boire du vin.